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samedi 2 mai 2026

Critique : "La longue vie" de Valentin Retz | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La longue vie" de Valentin Retz


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La longue vie

Auteur : Valentin RETZ

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9782073115416  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un biologiste, un prophète et un écrivain se croisent à travers le temps. Ils se posent tous les trois la question de la vie éternelle : est-il possible de ne pas mourir ?
Entre le protocole scientifique, la foi religieuse et l’extase de la littérature, quelle est la solution ?
À travers un entrelacement qui démultiplie les possibilités féeriques de la fiction, ce roman met en scène le délire contemporain de la science et nous embarque jusqu’au mont Athos, sur les pas des premiers chrétiens.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Valentin Retz est romancier. Il a notamment publié, aux éditions Gallimard, dans la collection "L'infini", Noir parfait (2015) et Une sorcellerie (2021).

 

Avis :

Dans la veine métaphysique qui traverse son œuvre, Valentin Retz confronte trois figures – un scientifique, un croyant et un écrivain – à la question du temps et de la finitude. S’appuyant sur des références à la physique contemporaine, notamment l’idée d’un univers où les instants coexistent, le roman explore la possibilité d’une existence affranchie de la chronologie ordinaire. À cette dimension spéculative se mêlent une méditation spirituelle et une réflexion sur la puissance transformatrice de l’écriture, qui permettent à l’auteur d’interroger la manière dont les sociétés modernes conçoivent leur rapport au temps et réduisent le champ accordé à une véritable profondeur intérieure.

Le récit se déploie à travers trois trajectoires distinctes mais étroitement liées. Le scientifique, engagé dans la recherche d’un moyen d’inverser le vieillissement cellulaire, incarne la tentation de dépasser biologiquement la mort. Le croyant vit dans l’attente d’un accomplissement spirituel susceptible de donner sens à l'existence humaine. L’écrivain, quant à lui, mise sur la création littéraire pour atteindre une autre forme d’éternité. Ces voix parallèles, chacune avec sa logique propre, entrent en résonance et dessinent un ensemble traversé par une même interrogation : comment habiter le temps sans en être prisonnier. 

Ambitieux dans son projet – faire cohabiter, au sein d’une même fiction, les langages de la science, de la spiritualité et de la littérature – Valentin Retz orchestre un dialogue soutenu entre ces registres, qui se répondent ou se contredisent pour éclairer différentes facettes de la condition humaine. Les spéculations biologiques, les interrogations théologiques et les méditations sur l’écriture alimentent une pensée en mouvement, qui circule librement entre savoirs et imaginaires tout en préservant la continuité de la trame romanesque. Exigeant et parfois déstabilisant, mais d’une virtuosité certaine dans sa manière d’allier profondeur conceptuelle et maîtrise narrative, le roman maintient une cohérence remarquable tout en brouillant les frontières entre réflexion et invention. Une fois l’étonnement initial dissipé, se révèle une méditation métaphysique qui invite à renouer avec une intensité spirituelle que le monde contemporain, absorbé par ses logiques techniques, tend à reléguer loin de ses préoccupations.

Capable de faire dialoguer des registres hétérogènes sans jamais perdre de vue l’exigence d’une pensée cohérente, ce livre séduit moins par la puissance de son intrigue que par l’ampleur de sa pensée et la précision de son architecture conceptuelle. La fiction sert avant tout ici de tremplin à une réflexion sur le temps, la mort et l’immortalité qui, entre rigueur spéculative et virtuosité formelle, semble s’insurger contre l’appauvrissement de notre horizon intérieur et rappeler la nécessité d’une interrogation plus profonde sur ce qui fonde l’existence humaine. (4/5)

 

Citations :

Car enfin, tout à coup, j’ai murmuré : « Les écrivains sont des voix qui résistent à la mort. » Et ce faisant, l’idée s’est imposée dans mon esprit que n’importe quel écrivain, lorsqu’il écrit sans faux-semblants, s’évertue à rejoindre un point spécial à l’intérieur du langage ; comme si ce point d’intensité à l’intérieur du langage était capable réellement de préserver, malgré la mort, quiconque y inscrirait sa voix, son œuvre et même une part de sa personne. Or, dans le mouvement de cette idée, j’ai brusquement appréhendé ce qui reliait ma propre histoire avec les histoires respectives de Nikopol et d’Apollos. Et cela, je l’ai vu en quelque sorte du dehors, comme si j’étais moi-même le personnage d’une narration : un écrivain occupé, tel qu’il y en a toujours eu, à rechercher le point secret de la parole, le point d’immortalité, quand Nikopol cherchait, lui, la formule scientifique de l’éternelle jeunesse, et qu’Apollos espérait, de son côté, la venue du Royaume, qui n’est rien d’autre qu’une vie sans fin en communion avec le Père de l’univers.


À cette occasion, en effet, j’ai assisté à une scène pour le moins étonnante, laquelle, mise en rapport avec les précédentes, m’aura donné l’intuition que d’improbables trous de verre relient entre eux les différents moments du temps ; autrement dit, qu’il existe des passages permettant de contourner la loi d’airain qui ordonne le passé, le présent et l’avenir. Mais attention, ce dont je parle n’a rien à voir avec un voyage temporel, tel qu’on l’imaginerait de prime abord. Il ne s’agit pas d’utiliser quelque machine construite savamment pour circuler d’une époque à une autre à la manière de H. G. Wells. Non, ici, le décor ne change pas, c’est le sujet qui se transforme. Car l’être humain n’évolue pas à l’intérieur du temps à la manière d’un objet qui se déplace dans l’espace. Voilà ce que j’ai appris. D’ailleurs, l’être humain n’évolue pas du tout à l’intérieur du temps. Au contraire, c’est en lui que le temps évolue et se temporalise ; en lui, et dans sa conscience. Ce qui signifie, entre autres choses, qu’il est possible d’expérimenter par avance l’être réel que nous ne sommes pas encore, mais que nous deviendrons dans le futur ; le temps formant, comme je l’ai déjà dit, un bloc indivisible de moments simultanés.


Car enfin le décalage temporel entre la parution du livre et le moment où j’avais rédigé les pages dans lesquelles Démocrate évoquait ce même livre, eh bien, ce décalage effilochait devant mes yeux la trame de la réalité. Comment comprendre, en effet, qu’une œuvre dont j’ignorais tout soit apparue dans mes propres écrits ? Cela signifiait-il que le futur pouvait faire irruption dans le présent par le biais de la fiction ? Que l’écriture prophétisait à sa manière, ou plus encore, engendrait le réel ?



Car de nouveau s’est imposée la sensation d’être moi-même le personnage d’une histoire, comme ç’avait été le cas une première fois il y a des mois dans le jardin du Luxembourg, à cette seule différence qu’aujourd’hui je comprenais que cette histoire s’écrivait avec l’encre de la réalité. Il faut dire qu’autour de moi chaque élément me semblait revêtu d’une signification métaphorique, voire romanesque, le moindre bruit de clef, le moindre claquement de porte, le moindre geste entraperçu. Et qui plus est, ces éléments mis bout à bout me paraissaient former une œuvre dans laquelle chaque être humain avait son rôle particulier. Comme si la vie n’était rien d’autre qu’un refus ou une acceptation de notre place à l’intérieur de l’œuvre elle-même. Comme si nous étions tous des personnages d’un grand livre, Le Livre des destins et des ambiguïtés ; et que la liberté consistait uniquement à se connaître et à s’aimer tel que l’Artiste de génie, l’Écrivain supérieur qui nous faisait interagir, avait toujours désiré que nous soyons en vérité.

 

jeudi 4 mai 2023

[Schmitt, Eric-Emmanuel] La traversée des temps 3 - Soleil sombre

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La traversée des temps 3 -
           Soleil sombre

Auteur : Eric-Emmanuel SCHMITT

Parution : 2022 (Albin Michel)

Pages : 576

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Poursuivant sa traversée de l’histoire humaine, Noam s’éveille d’un long sommeil sur les rives du Nil, en 1650 av. J.-C. et se lance à la découverte de Memphis, capitale des deux royaumes d’Égypte. Les temps ont bien changé. Des maisons de plaisir à la Maison des morts, des quartiers hébreux au palais de Pharaon se dévoile à lui une civilisation inouïe qui se transmet sur des rouleaux de papyrus, qui vénère le Nil, fleuve nourricier, momifie les morts, invente l’au-delà, érige des temples et des pyramides pour accéder à l’éternité. Mais Noam, le cœur plein de rage, a une unique idée en tête : en découdre avec son ennemi pour connaître enfin l’immortalité heureuse auprès de Noura, son aimée.
Avec le troisième tome du cycle de La Traversée des Temps, Éric-Emmanuel Schmitt nous embarque en Égypte ancienne, une civilisation qui prospéra pendant plus de trois mille ans. Fertile en surprises, Soleil sombre restitue ce monde en pleine effervescence dont notre modernité a conservé des traces, mais qui reste dans l’Histoire des hommes une parenthèse aussi sublime qu’énigmatique.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dramaturge, romancier, nouvelliste, essayiste, cinéaste, traduit en 45 langues et joué dans plus de 50 pays, Éric-Emmanuel Schmitt est l’un des auteurs les plus lus et les plus représentés dans le monde. Le Cycle de l’invisible s’est vendu à plus de 10 millions d’exemplaires dans le monde. Il a été élu en janvier 2016 à l’unanimité par ses pairs comme membre de l’Académie Goncourt.

 

Avis :

Après nous avoir successivement transportés à l’époque du Déluge et sur le chantier de la Tour de Babel avec Paradis perdus et La porte du ciel, Eric-Emmanuel poursuit sa Traversée des Temps avec le troisième tome de la série qui en comptera huit.

Rendus immortels par la foudre il y a quelque huit mille ans, Noam, la femme qu’il aime Noura, mais aussi son demi-frère et adversaire Derek, ont conservé l’apparence physique de leur jeunesse. Eux qui ont vu passer tant de générations ont connu autant d’existences successives, et, parfois séparés, ont alors vécu des amours mortelles et connu le bonheur d’enfanter. C’est ainsi que Noam retrouve Noura mariée au Suédois Sven et mère de la jeune Britta Thoresen présentant de fortes similitudes avec une célèbre militante écologiste scandinave. Victime d’une tentative d’assassinat, l’adolescente est confiée par Noura, Sven et Noam aux bons soins des Eternity Labs californiens, pendant que, poursuivant la rédaction de ses mémoires, Noam revient sur une tranche de vie entrant étrangement en résonance avec son existence actuelle, située dans notre futur proche : celle qui l’a mené, en 1650 avant notre ère, dans l’Egypte des pharaons.

Car, des rites de la mort en Egypte antique, entre momification des corps et pérennité des pyramides, au transhumanisme moderne de la Silicon Valley, s’affirment le même refus du trépas et la même quête obsessionnelle de survie. Après avoir cherché l’éternité au travers de la religion, l’homme utilise aujourd’hui la science pour accroître toujours plus sa longévité. C’est dans cette mise en perspective que Noam raconte la civilisation de l’Egypte antique, peuplant ses tableaux plein de vie, rehaussés de passionnantes et érudites annotations, de personnages crédibles et attachants, et partageant avec intelligence ses réflexions sur l’immortalité, graal de toujours à l’origine de nos plus puissants mythes et croyances, en particulier religieux, mais aussi cadeau empoisonné quand l’éternité use les corps et pas l’amour, et qu’elle vous ensevelit sans fin sous le poids du deuil et de la perte.

Une nouvelle fois, Eric-Emmanuel Schmitt nous enchante de son talent de conteur si naturellement augmenté de l’érudition et de la pertinence de ses analyses et observations. Et c’est subjugué par sa narration, qu’après les précédents tomes centrés sur Noé, puis sur Nemrod et Abraham, on l’accompagne cette fois dans l’Exode, sur les pas de Moïse, pour la suite de sa démystification des récits bibliques et de la fondation de la civilisation judéo-chrétienne. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Nous sous-estimions la confraternité de ceux qui bravent un environnement hostile : ce n’est pas que, dans le désert ou en pleine mer, les individus au courant des dangers jouissent de meilleures qualités humaines, mais, raisonnant différemment, ils savent que livrer ses lumières sans restriction sauve des vies, le salut tenant parfois à quelques mots. Aucune bonté ne fonde la solidarité, juste un intérêt bien pesé.


La tolérance des Niliens comportait autant de vertus que de travers : en respectant les divergences, elle promouvait une molle indulgence envers soi-même. Si les vices et les infirmités – qui, au long des civilisations postérieures, déchaîneraient des réflexes d’exclusion – profitaient ici de l’aura du spécial, c’était parce que les déviances ordinaires en bénéficiaient. Ce refus de quadriller l’univers selon les critères tranchants du bien et du mal, du juste et de l’injuste exemptait chacun.


La faiblesse, c’est de cultiver l’espoir. La force, c’est d’épouser le désespoir.    
  

Le désert constitue-t-il un océan sableux, et les oasis ses îles ? Absolument pas ! Quand les bourrasques, les courants, les vagues aléatoires mènent à une île, la route seule conduit à l’oasis. Si l’île demeure perdue au milieu de l’océan, l’oasis se dresse au cœur d’un réseau. D’un côté, elle produit les sentiers, puisque l’eau, les ombrages, les fruits attirent les pèlerins assoiffés. D’un autre, elle est le produit des sentiers puisque la population, les plantes, le bétail qui y prospèrent ont été amenés par des convois. Au fond, le chemin crée l’oasis autant que l’oasis crée le chemin. Ni isolée ni autarcique, à la croisée des pistes, elle donne un refuge, ainsi qu’elle dispose d’entrepôts. Cette immobile, qui dépend de mille transits en les rendant tous possibles, s’apparente au port davantage qu’à l’île.


Quel dommage qu’il faille toujours se rendre quelque part ! La destination gâche le voyage. Plutôt que d’aller ici ou là, on devrait juste aller.       


L’accélération des connaissances l’abasourdit. Autrefois, on comptait sur la durée pour appuyer une hypothèse, le moindre pas nécessitait des générations ; aujourd’hui, la science évolue à la vitesse du son, obtenant en moins d’une décennie des résultats qui auparavant exigeaient plusieurs siècles.
Il a également l’impression que le progrès a gagné une sorte d’autonomie. Peu importe qui cherche, où, comment ! Détaché des individus, le progrès avance, inexorable. Si tel laboratoire de Londres n’accomplit pas telle percée utile, ceux de Tokyo, de Detroit, de Stuttgart ou de Pékin s’y attelleront. La science se dispense du savant, elle s’est renforcée en se dépersonnalisant. Plus qu’au génie exceptionnel, elle s’en remet à l’opiniâtreté des équipes en concurrence.   


Je me transformais en jouet d’une demoiselle versatile qui tantôt s’intéressait à moi, tantôt me délaissait, et qui, dès que je me croyais oublié, me revenait. Je suspectais là une conduite très concertée, empruntant les habits de la fantaisie, de l’étourderie, de la dispersion. Néférou cultivait le caprice. Incartades, sautes d’humeur traduisaient sa volonté de se situer au centre du monde, d’attirer l’attention, de la retenir. Ses silences, ses sentences, ses lubies n’avaient d’autre fonction que d’affirmer sa domination. Elle veillait ardemment à maîtriser la relation qu’elle engageait avec quiconque. Quelle faiblesse dissimulait cette obsession de la force ?   


– L’inceste est fortement recommandé aux membres de la famille royale. Je crois même qu’ils n’ont pas le choix. (…)
– Pharaon descendant des dieux, il transmet l’essence de Rê et le sang d’Horus. S’il couche avec sa sœur, il conçoit des enfants d’autant plus divins qu’ils sont proches d’Horus, donc de Rê. Pareil s’il couche avec sa fille ! Il ne doit pas disperser la semence sacrée mais la préserver, la condenser, la perpétuer. En limitant l’usage à sa famille, il y parvient. Pas le choix, te dis-je. Néférou non plus.


Moi qui avais grandi à une époque animiste où des Esprits, des démons, des Nymphes grouillaient partout, je ne me figurais pas le monde ainsi, et ne pouvais m’empêcher de me défier de cette légende. Quand le récit de la création met en scène des individus à partir desquels on dresse une généalogie, forcément de nombreux incestes se commettent avant que la population ait assez crû pour les éviter ! Le principe d’explication y mène1. Comment Paqen ne se rendait-il pas compte qu’il agitait des fables ? Pourquoi les recevait-il au premier degré ? À l’évidence, les Égyptiens avaient à cœur de comprendre l’incompréhensible – ce que cherche tout humain – et leur façon d’apprivoiser le mystère consistait à narrer des histoires. Or cette méthode conditionnait le résultat : broder une filiation de personnages pour raconter le commencement conduisait à l’inceste, les faire évoluer dans la durée conduisait à l’inceste, calquer nos comportements sur des événements universels conduisait à l’inceste. Je rêvais de bousculer Paqen ! Dès qu’on emprunte au connu pour décrire l’inconnu, on se fourvoie. Quiconque fend l’obscurité avec sa torche perçoit uniquement ce que capte son cône de lumière. En entendant les mythes égyptiens, je discernais l’inverse de ce qu’ils affirmaient : ce n’était pas nous qui venions des dieux, mais les dieux qui venaient de nous.


Le pharaon n’avait  pas construit le système qui lui permettait de régner, il en était le produit. Loin de gouverner l’Égypte, il était gouverné par elle. Même quand il s’imaginait décider, il répondait à des pressions. (…)
Lequel des désirs ou des arrêts émanant du pharaon relevait vraiment de lui ? Sa morgue lui épargnait cette interrogation. Ignorant ses dépendances et ses sujétions, il était convaincu d’être un souverain exceptionnel et autonome. Bienheureuse nature humaine : l’ivresse égotiste estompe la réalité. Afin que le puissant s’estime puissant tandis qu’il s’avère l’employé de la puissance, l’esprit a inventé le narcissisme pour occulter la lucidité, et la mégalomanie pour dissimuler la soumission.


Avec Tibor, ma jeunesse surgissait, mon lac natal, ma mère, mon oncle, une nature opulente sur laquelle les rares hommes intervenaient peu, un monde sans villes, sans routes, sans temples, où Génies et démons habitaient chaque caillou, chaque animal, chaque source, chaque arbre, chaque brin, un univers qui avait été englouti par le temps et les flots du Déluge. Tibor me restituait mes paradis perdus tout en me les enlevant – un souvenir constitue toujours l’apparition d’une disparition.


Les Hébreux ont rencontré un problème identique plus tard, en rédigeant la Bible. Comment expliquer qu’Adam et Ève aient fait des enfants, qui eux-mêmes se reproduisirent pour engendrer l’humanité sans inceste ? Puis, il y eut Loth et ses filles, Amnon et sa sœur Tamar… Pourtant les Hébreux, à la différence des Égyptiens, n’ont jamais nommé la relation incestueuse au fil de ces récits, ils l’ont occultée, puis, dans d’autres textes, en ont fait un interdit fondamental. Peut-être pour se distancer de leurs voisins ? « Nul d’entre vous ne s’approchera de quelqu’un de sa parenté pour découvrir sa nudité » (Lévitique 18, 6). Cette moralisation explique en partie leur sortie d’Égypte.


Le cœur et le cerveau se sont disputés le siège de la pensée et des émotions pendant des siècles. Pour les Égyptiens, il n’y avait aucun doute : le cœur réfléchissait, se souvenait, imaginait, éprouvait des sentiments. L’expérience quotidienne appuyait cette théorie : la surprise, la joie, le désir accélèrent ses battements, la sérénité ou la satisfaction les ralentissent, alors que le cerveau demeure sourd et silencieux. D’ailleurs, après un décès, Osiris jugeait l’âme en pesant le cœur. Chez les Grecs, le débat commença : Aristote resta cardiocentriste, voyant dans le cœur le lieu des facultés mentales, tandis que Platon, puis Galien au IIe siècle les localisèrent dans le cerveau et s’affirmèrent céphalocentristes. Le Moyen Âge balança entre ces deux organes. Le problème ne fut résolu qu’au XVIIIe siècle par Franz Joseph Gall qui, écartant toute possibilité de fonctionnement intellectuel ou de phénomène sensible dans le cœur, les décela dans le cerveau.


– Voici : les Égyptiens avaient Le Livre des morts ; nous, nous avons Le Livre de la vie. (…)
Dans quel but ? Non pas préparer la survie dans l’au-delà, plutôt organiser la survie ici-bas. Eternity Labs ne s’occupe pas des corps morts, mais des corps vivants en les empêchant de vieillir, voire de périr. Noam l’écoute. Bien que les deux démarches apparaissent opposées, il discerne qu’une peur identique les motive : la hantise du néant. Isis et Osiris garantissaient une renaissance, la technologie promet de ne pas mourir. Dans tous les cas, les humains ne se résignent pas à la brièveté de leur existence, refusent de disparaître, évitent la réflexion sur leur condition en contournant la question. L’Égypte d’hier et la Californie d’aujourd’hui fuient le même tourment, entreprennent le même combat et poursuivent le même rêve : la perpétuité.
Noam se défend de juger. De quel droit se moquerait-il, lui qui échappe à l’éphémère ? Grâce au recul que l’âge lui procure, il note néanmoins que la science-fiction succède à la religion-fiction. Une immense candeur imprègne l’exposé de Greg et, par-delà ses propos, l’avènement du transhumanisme qu’il vante. Il a foi en la technologie comme les prêtres de Memphis avaient foi en Osiris. Nul doute que le scientisme non seulement remplace la religion, mais soit lui-même une religion.
Où se sont volatilisés les philosophes ? songe Noam. La sagesse consiste à accepter la mort. La religion la nie, et voilà que la science lui emboîte le pas…


La Silicon Valley détient deux records : la plus grande concentration de richesses, le plus fort taux de sans-abri. Rien de neuf, historiquement parlant, Noam constate cela depuis des siècles.


(…) je mesurai l’ambivalence du consentement : s’il exprime souvent l’enthousiasme, il n’est parfois qu’une apparence. Lors d’une agression, il surgit comme une issue. Opter pour la soumission dissimule la contrainte, gomme le refus, accélère le temps que durera l’épreuve. L’intellect concède que la meilleure manière de supporter une violence, c’est de s’y résigner, de l’endurer le plus vite possible en fermant les yeux. Je m’étais donc prêté à ce que je ne désirais pas. Non seulement j’avais été violenté, mais mon consentement faisait de moi le complice du viol. L’outrage était double : Néférou avait abusé de mon corps et de mon esprit.


L’humiliation constitue la perte de l’idée que l’on se fait de soi.


Plus souvent qu’on ne voit, on croit voir. Même les paupières ouvertes, on garde l’esprit fermé. Les œillères des projections, des opinions, de l’impatience bornent le champ de la perception. Ce soir-là, j’avais enfin vu Méret parce que, ébranlé par le désarroi, c’était un homme nu, désarmé, vulnérable, qui se tenait devant la fenêtre d’où je l’avais surprise. Sans doute faut-il se perdre pour trouver quelque chose. Si l’on ne s’écarte pas de soi, on ne rencontre que soi.


Je resongeai à la déclaration de Paqen : « L’amour n’est pas un sentiment, mais une maladie. » Quelle erreur ! La maladie n’était pas l’amour, mais le désir d’amour. C’était le manque d’amour qui générait les souffrances.


La tournure que prenaient les affaires humaines me désemparait. Pour moi, guérisseur, toute vie avait de la valeur, chacune méritait d’être soignée et préservée. Or, mon sens de l’équité se réduisait à une lubie de médecin et la société se développait à rebours en créant l’exact contraire, la hiérarchisation. Des échelons de privilèges divisaient les gens. La pyramide avait gagné. Elle n’occupait pas que l’espace, mais les esprits. Peu d’individus logeaient au sommet, beaucoup se trouvaient écrasés à sa base. Si Pharaon trônait au faîte, puis sa famille, ensuite ses directeurs d’administration, des prêtres, cela déclinait en s’élargissant au fur et à mesure : nombreux généraux, hauts fonctionnaires plus nombreux encore, scribes, entrepreneurs, architectes, perruquiers, médecins, barbiers, artistes, domestiques ; en bas du tétraèdre, on ne prêtait aucune attention à quatre-vingt-dix pour cent de la population, les paysans, lesquels, alors qu’ils nourrissaient tout le monde, n’appartenaient même pas à la pyramide, dépourvus de considération, simples grains de sable, eux qui constituaient le socle sans lequel tout l’édifice s’éboulerait.
Qui avait fabriqué une structure aussi inégalitaire ? Pas ceux que je connaissais… Les prédateurs que je rencontrais n’étaient bons qu’à en profiter, qu’à la perpétuer, à défaut de l’avoir conçue. Aucune supériorité anatomique ni intellectuelle ne justifiait que Méri-Ouser-Rê et son fils Souser fussent des dirigeants omnipotents.     
Une rupture avec l’ordre naturel s’était produite. Chez les lions, les singes, les loups, le dominant acquiert sa place grâce à sa musculature, à sa bravoure, à son opiniâtreté ; au temps de mon enfance, le chef d’une tribu nomade ou sédentaire légitimait sa prééminence par ses qualités physiques, morales, position ardue que les circonstances remettaient constamment en question, jusqu’à ce qu’un plus vigoureux l’évinçât ; bref, l’autorité, nécessaire ciment du groupe, se fondait sur des vertus, alors qu’à présent elle provenait du système, non de la valeur d’un individu. La puissance de Pharaon s’appuyait sur une organisation dont la dimension matérielle était le prolongement de la sphère spirituelle – son ascendance divine motivait son statut, son armée l’assurait.


Nue, revêtue de porphyre rubis, de syénite rougeâtre, de granit rosé, la pyramide me parut animale plutôt que minérale, irriguée par du sang battant à fleur de pierre. Le sang de celui qui reposerait bientôt en elle ? Non, le sang de ceux qui s’étaient exténués pour sa réalisation. Quel gâchis ! Elle avait coûté des peines et des dépenses considérables. Il eût mieux valu laisser le peuple mener correctement sa propre existence plutôt que de le sacrifier à ce projet. Martyriser des populations durant vingt ans afin d’élever le mausolée d’un homme… Le grandiose tue les petits, et il ne rend pas les grands plus grands, sinon d’une grandeur d’emprunt puisqu’ils n’ont que soumis, ordonné, battu, jeté, condamné. Quelle ironie ! Une fois achevée, la pyramide opposerait ses portes closes aux voleurs, alors que le champion des pillards résiderait à l’intérieur…


Le long du Nil, on s’attacha donc pendant trois mille ans à faire en sorte que les choses ne bougent pas. Cette fixité, c’était une volonté, mais aussi un leurre : derrière ce masque d’immobilité, les choses évoluaient. Par exemple, les Hyksôs avaient apporté des éléments de modernité particulièrement utiles pour l’armée : le cheval, le char de guerre, l’arc composite, le cimeterre en bronze de forme recourbée. Mais ces évolutions dans l’art de la guerre furent absorbées sans heurts ni vagues : les Égyptiens ne couraient pas après la nouveauté, aucune idéologie du progrès n’imprégnait leur pensée. Il n’existait d’ailleurs pas de mot spécifique en égyptien pour dire « inventer ». Il n’y avait que le verbe « trouver », car on ne trouve que ce qui était déjà là…


Qu’appelle-t-on la « réalité » ? Ce qu’on pense inaltérable. Or, toute l’histoire humaine démontre le contraire. Les progrès de la médecine ont prouvé qu’on pouvait éradiquer la douleur et guérir certains maux, ceux de la science qu’on pouvait élucider des mystères, ceux de la technologie qu’on pouvait rouler, voler, naviguer, atteindre la Lune, explorer l’espace, contacter instantanément son prochain où qu’il se situe sur le globe. Depuis des décennies, la réalité n’a cessé d’être contredite, niée, réaménagée. D’où ma thèse : la réalité n’est qu’un récit parmi d’autres.


Chacun de nous porte plusieurs êtres en lui. Le fait que nous n’offrions qu’un seul visage, un seul corps, un seul nom donne lieu à un malentendu : à l’intérieur de cette unique enveloppe doit résider une seule personne. Erreur ! Trop de tensions contradictoires nous constituent, trop d’événements divergents nous façonnent, trop de valeurs opposées et de désirs discordants nous habitent pour que nous nous réduisions au monolithique un.


Notre voyage vérifiait une intuition qui m’avait effleuré lors de mes périples antérieurs : le commerce crée la civilisation. Sans lui, chacun resterait sur sa motte de terre, son lopin de culture ou son carré de chasse. Grâce à lui, les hommes circulent et se rencontrent. Mieux : ils cherchent à s’entendre. Le cuivre a bien plus apporté à l’humanité que tous les traités de paix : métal nécessaire dont les mines sont clairsemées autant qu’éparses, il a tracé des chemins, défini des usages, produit des unités de mesure, instauré une pensée prémonétaire avant même l’émergence de la monnaie elle-même, et surtout contraint les gens à la confiance. Car les échanges supposent la confiance, et leur répétition son développement.


Pourvus de réflexes défensifs, animaux et humains se pensent donc vulnérables, mais leur perception du péril diffère : il y a des dangers qui appellent à la fuite ou au combat, il y a un danger qu’on ne peut ni fuir ni combattre. L’humain détient le triste privilège d’identifier cet ennemi-là, le trépas, celui contre lequel on n’arrivera à rien, celui qui, impitoyablement autant qu’inéluctablement, l’emportera. La défaite est d’emblée annoncée. En un mot, tandis que les animaux ne se rendent pas compte qu’ils perdront la partie, les humains, eux, en ont conscience. L’animal : la bête qui se croit victorieuse. L’homme : la bête qui se sait vaincue.
Les gris-gris viennent compenser cette lucidité. Ils prennent de multiples formes et ne se contentent pas d’être accrochés au cou, ils se métamorphosent en rites, en chants, en tabous, en dessins, en cérémonies, en fêtes, en histoires partagées. Les religions n’offrent-elles pas l’intériorisation, la spiritualisation du gri-gri ? On fournit des gris-gris pour chaque âge, pour chaque rang, chaque civilisation, même pour les esprits forts qui prétendent s’en passer : ceux-là étudient la philosophie, les sciences, coincent leur œil derrière la lentille d’un microscope ou d’un télescope, pratiques qui représentent de nouveaux gris-gris, car il s’agit toujours de se défendre du néant.
Aujourd’hui, la conscience de la mort n’a ni disparu ni changé, ce sont les gris-gris qui ont acquis l’invisibilité. Si je ne les remarque plus sur la poitrine des contemporains, je les repère dans leur discours sitôt qu’ils ouvrent la bouche. Pas d’humain sans gri-gri.


Moïse avait habilement distingué l’esclavage et la servitude. L’esclavage : un statut qui résultait des guerres ou des enlèvements. La servitude : un état auquel la société égyptienne réduisait chacun. Si l’on pouvait se libérer de l’esclavage en utilisant les moyens légaux, en payant son affranchissement, on ne se libérait jamais de la servitude.


Conscient de régir une foule qui adorait les images taillées, Moïse avait perçu qu’un culte se dispensait malaisément de représentations, alors il laissait son frère de lait tricoter ses fables. Les histoires constituent le meilleur mortier des peuples ; sans fictions partagées, il n’existe pas de communauté soudée.


L’Égypte était un oxymore. Elle mêlait constamment ce que l’on allait ensuite estimer contradictoire. Elle n’excluait pas, elle joignait. Naissance et trépas se complétaient puisque Rê, le soleil, périssait chaque soir à l’occident pour renaître chaque matin à l’orient. Vie et mort concordaient puisque le vivant se préparait à la mort tandis que le défunt prolongeait l’existence du vivant. Fini et infini voisinaient puisqu’on occupait un monde fermé, groupé autour du Nil, mais bordé de déserts interminables. Villes et campagnes, loin de s’opposer, se rangeaient sous la protection unique du fleuve. Animal et homme ne se boudaient pas, mais s’unissaient dans les effigies – corps de lion avec face d’homme, corps d’homme avec face de chacal. Féminin et masculin se fondaient dans certains individus, et d’abord dans le Nil, nourricier comme une femelle, vaillant comme un mâle. Matière et esprit s’associaient dans les temples de pierre, les idoles de granit, les sphinx couchés sur le sable. Même le bien et le mal ne se rejetaient pas, car il fallait la tension des deux, Seth le destructeur se révélant indispensable à Osiris le bon. La lumière appelait l’ombre, le désert, l’oasis. Ce vaste pays coulait ses jours à la lueur d’un paradoxe, sous un soleil sombre qui de ses feux éclairait le mystère.


En fuyant l’Égypte, Moïse avait désiré supprimer son essence : le symbole. Voilà bien l’oxymore suprême, celui qui accole le visible et l’invisible, l’image et le sens. Une statue de Ptah ne contenait pas que du minéral, elle renvoyait au dieu. À l’intérieur, il y avait l’extérieur. Chaque chose en exprimait une autre. Dans cet univers symbolique, donc trouble, tout débordait, se développait, se liait. Rien n’était que ce qu’il était, tout était toujours plus que ce qu’il était. Tout était signe, tout était hiéroglyphe. Cette débauche d’être et de sens me manquait. Au fond de mon cœur, j’aspirais à regagner l’Égypte, ce lieu qui devait tout à l’eau et vénérait le soleil. L’austère désert du monothéisme abstrait, lui, me glaçait.


Lorsque j’ai lu la Bible des siècles après ces événements, une phrase a retenti mille fois dans mon esprit : « Tais-toi, Aaron. » J’ai beau savoir que ses rédacteurs rédigèrent le manuscrit bien plus tard, je ne peux m’ôter de l’esprit que c’est Aaron qui a écrit l’Ancien Testament. Cet épisode en particulier, s’il parle de Moïse, ne parle pas le Moïse, il parle l’Aaron. Tout y est spectaculaire, clinquant, bruyant. Tout se présente en tableaux. Tout se réalise en phrases définitives, en actes péremptoires, en gestes ostentatoires, dans des décors somptueux où la nature – ciel, foudre, eau, montagne – joue efficacement les partenaires. Tout cède au vice de l’exagération : six cent mille hommes auraient quitté la capitale pharaonienne, soit plusieurs millions d’humains en comptant femmes et enfants, soit la quasi-totalité de la population égyptienne ! Quant à Dieu, il s’avère un personnage parfait car inattendu, imprévisible, juste puis injuste, bon puis revanchard. La Bible a inventé le kitsch, c’est-à-dire une esthétique tape-à-l’œil faite pour les masses, une exhibition de péripéties boursouflées de sens, une façon d’exposer les faits qui rend la camelote luxueuse.
Heureusement que, çà et là, des passages échappent, presque subrepticement, à ce goût pompier. Aaron a beau avoir lissé, simplifié, magnifié le destin de Moïse, on perçoit encore ses hésitations, ses doutes, ses faiblesses, sa crainte de Dieu et des hommes. C’est là, dans ce qu’on appelle les contradictions de la Bible, que subsiste un peu de vérité.


À peine débarqué sur terre, me dis-je, voilà qu’on s’impose. On croit inventer le sexe, la révolte, l’humour, l’amour. Chaque génération se targue d’innover tandis qu’elle ne fait que perpétuer, et celle d’aujourd’hui se conduit comme celle d’hier en s’estimant la première.


Quelle erreur, ce voyage en arrière ! On rebrousse chemin, mais on ne remonte pas le temps. La nostalgie se présente en remède alors qu’elle constitue une maladie. Retourner sur un lieu cher ne restitue jamais le passé ; au contraire, cela le supprime une seconde fois. 


Méret elle aussi avait encaissé les années, cependant, comme je ne l’avais jamais quittée, la sape sourde et silencieuse des saisons s’était effectuée imperceptiblement. Parce que je l’avais vue changer, je n’avais pas vu son changement. Le temps ne nous surprend que dans notre dos.


Étrange, pensai-je à cet instant, on pourrait supposer que le passé constitue un objet qu’on ne peut plus modifier, car achevé : en réalité, le passé s’éclaire à la lumière du présent et varie donc souvent.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 




 

vendredi 23 juillet 2021

[Schmitt, Eric-Emmanuel] La traversée des temps 1 - Paradis perdus

 



 

Au-delà du coup de coeur

 

Titre : Paradis perdus
           (La traversée des temps 1)

Auteur : Eric-Emmanuel SCHMITT

Parution : 2021 (Albin Michel)

Pages : 576

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Cette Traversée des temps affronte un prodigieux  défi : raconter l’histoire de l’humanité sous la forme d’un roman. Faire défiler les siècles, en embrasser les âges, en sentir les bouleversements, comme si Yuval Noah Harari avait croisé Alexandre Dumas. Depuis plus de trente ans, ce projet titanesque occupe Eric-Emmanuel Schmitt. Accumulant connaissances scientifiques, médicales, religieuses, philosophiques, créant des personnages forts, touchants, vivants, il lui donne aujourd’hui naissance et nous propulse d’un monde à l’autre, de la préhistoire à nos jours, d’évolutions en révolutions, tandis que le passé éclaire le présent.
Paradis perdus lance cette aventure unique. Noam en est le héros. Né il y a 8000 ans dans un village lacustre, au cœur d’une nature paradisiaque, il a affronté les drames de son clan le jour où il a rencontré Noura, une femme imprévisible et fascinante, qui le révèle à lui-même. Il s’est mesuré à une calamité célèbre : le Déluge. Non seulement le Déluge fit entrer Noam-Noé dans l’Histoire mais il détermina son destin. Serait-il le seul à parcourir les époques ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Dramaturge, romancier, nouvelliste, essayiste, cinéaste, traduit en 45 langues et joué dans plus de 50 pays, Éric-Emmanuel Schmitt est l’un des auteurs les plus lus et les plus représentés dans le monde. Le Cycle de l’invisible s’est vendu à plus de 10 millions d’exemplaires dans le monde. Il a été élu en janvier 2016 à l’unanimité par ses pairs comme membre de l’Académie Goncourt.

 

 

Avis :

Avec ce premier tome d’une série de huit, Eric-Emmanuel Schmitt entreprend la narration de l’histoire du monde au travers des yeux d’un immortel. Noam est né il y a 8000 ans, en cette période néolithique, à la fin de l’ère glaciaire, où, de plus en plus sédentarisés en groupes organisés, les hommes commencent à développer élevage, agriculture et techniques. Partagé entre l’ancienne liberté du chasseur-cueilleur dans une nature intacte, et le nouveau confort assortis d’obligations sociales au sein de son village, le jeune homme s’éprend de la belle Noura et finit par endosser le rôle de chef de sa petite communauté, lorsque le Déluge les emporte, lui et les siens, dans une migration de la dernière chance. Cet événement, qui deviendra bientôt mythique, scelle par ailleurs le destin de Noam qui, privé de son statut de mortel, se retrouve à traverser les époques…

Eric-Emmanuel Schmitt est d’abord un excellent conteur, et c’est avec grand plaisir qu’on se laisse emporter par le souffle romanesque du récit et par ses rebondissements sans temps morts, servis par une plume parfaitement maîtrisée. Là n’est toutefois pas l’intérêt premier du roman, les aventures de Noam n’étant qu’habile prétexte à un questionnement de notre modernité au travers d’une relecture de l’histoire du monde et de nos récits fondateurs. Fort de ses connaissances historiques, philosophiques et littéraires, l’écrivain se lance ainsi dans une composition aussi éblouissante qu’amusante, où se croisent en permanence, de la manière la plus vivante qui soit, les références aux grands courants de pensée de tous les temps, des grands mythes aux religions, des philosophes antiques aux modernes. Le résultat réjouit autant qu’il impressionne par la pertinence et la clarté de ses réflexions qui font mouche à tout coup. S’y dévoile une vision de l’humanité pleine d’intelligence et de vérité qui ne cesse d’interpeller le lecteur, admiratif tant de la justesse du propos que de la divertissante manière dont il est amené.

Bien plus qu’une très plaisante saga romanesque, Paradis perdus entame une fascinante mise en perspective de la situation du monde contemporain, au travers d’une relecture de l’histoire et des textes fondateurs de l’humanité. C’est avec la plus apparente simplicité que la plume exercée de l’auteur conjugue l’excellence du fond et de la forme, nous offrant une lecture éblouissante qui a toutes les chances de devenir incontournable. Au-delà du coup de coeur. (6/5)

 

Citations : 

Le soleil cogne. Les cigales stridulent et craquètent avec une telle ferveur qu’elles donnent l’impression que le panorama s’effrite.
 

« Misanthrope »… le terme ne l’effraye plus. Ne hait les hommes que celui qui les aime. Ne fustige ses semblables que celui qui en attend le meilleur.
 

Un proverbe allemand dit : « Sitôt qu’un enfant naît, il est assez vieux pour mourir. » Je précise : sitôt qu’une conscience s’éveille, elle appréhende sa disparition. Dès le début, elle ne tolère pas sa caractéristique fondamentale, la connaissance de sa mortalité. Conclusion ? Frustré par nature, inconsolable par essence, l’être humain est voué au malheur.
 
 
L’hérédité rebrousse à l’infini. Détermine-t-on la seconde où les gènes entament leur trajet de gènes ? Faut-il remonter au premier homme et à la première femme ? On ne découvrira ni homme initial ni femme primordiale… En nous, des millions d’éléments existent, qui nous font exister, qui existaient antérieurement. Aucune vie ne débute, elle résulte. Avant ce qui est, toujours quelque chose a été.
 

Accuser de crétinerie ceux qu’on ne comprend pas revient à déclarer la sienne.
 

La Nature nécessite la mort afin de perpétuer la vie. Regarde autour de toi. Cette forêt existe depuis toujours et se nourrit d’elle-même. Examine ! Aucun débris. Rien d’inutile. Ni les excréments, ni les cadavres, ni les pourritures. Des ramures sont tombées, qui ont enrichi la terre. Des arbres sont tombés, dont la moisissure a engraissé les plantes, les champignons, les vers. Des animaux sont tombés et leurs chairs, leurs pelages, leurs os ont restauré leurs congénères. Lorsque tu marches au milieu des broussailles, des bruyères et des surgeons entrelacés, tes pieds foulent les mille forêts précédentes. Les feuilles mortes forment des feuilles vivantes, la jeune tige jaillit d’une décomposition. Chaque chute produit une pousse, chaque disparition grossit l’être. Il n’y a pas de défaites. La Nature ne connaît ni arrêt ni fin puisqu’elle recycle en enchaînant les formes nouvelles. La mort, c’est ce par quoi la vie renaît, persévère et se développe.
 

Pannoam appartient à ces orgueilleux que la jalousie ne touche pas. Il s’apprécie beaucoup et n’aspire pas à devenir un autre. En revanche, il abomine quiconque lui fait de l’ombre.
 

Quand tu aimes, tu ne cesses jamais d’aimer. L’amour se transforme, il ne part pas.
 
 
Souviens-toi de tes journées là-bas : elles n’étaient composées que de tâches. Tu devais besogner pour que tes congénères besognent. Ça fonctionne ainsi : on divise le travail afin de l’alléger, tandis que cette division l’aggrave. Chacun finit prisonnier de sa corvée, chacun contraint ses voisins à un égal enfermement. On vit pour travailler, au lieu de travailler pour vivre ! 


À mesure que nous vagabondions, je m’avisais que Barak ne mentait pas. Il ne prévoyait pas où ses pas l’emmenaient, il avançait par goût, goût de la pure dépense physique, goût de la découverte.
– Dès qu’on se rend à un point, on ne voit plus rien. Le trajet devient fastidieux.
Il m’invitait à me laisser surprendre, à accueillir ce que notre errance amenait.
– Là réside l’essentiel : savourer. Quand tu sais où tu te rends, tu te contentes de passer.
Vivre l’instant. Mettre le but à l’arrière-plan. 


– Ce qu’on fuit, on ne le quitte pas. On s’en éloigne. Pas davantage.


Produire, entasser, conserver, surveiller, distribuer, planifier, voilà le chemin de l’asservissement. Ils se persuadent de posséder les choses alors que les choses les possèdent.


Entêté, Barak opposait le monde d’hier au monde d’aujourd’hui. Celui de jadis lui paraissait naturel, celui de maintenant dénaturé, les hommes y ayant pris trop d’importance. Au lieu de se délivrer de contraintes physiques finalement faciles à satisfaire, ils s’étaient créé des contraintes supplémentaires, sociales, morales, spirituelles, contraintes nombreuses et pesantes qui les enfermaient dans le village comme dans une prison.


Le destin nous présente trois possibilités, mon garçon : riche, pauvre, heureux. Le riche possède au-delà de ses besoins, le pauvre en deçà, l’heureux à la hauteur de ses besoins. 
 

Le cœur pur de mon oncle me bouleversait.
– Tu aimes Pannoam envers et contre tout, Barak ?
– Évidemment.
– Il ne le mérite pas.
– Ça ne change rien. Enfant, j’avais l’amour aveugle ; adulte, j’ai l’amour lucide ; ça demeure de l’amour.      
– Ce n’est pas juste.                    
– L’amour n’a rien à voir avec la justice, Noam.


Il y a pire que de ne rien savoir, c’est imaginer…


Les anciens veulent sauvegarder le monde non tel qu’il est, mais tel qu’il fut. À leurs yeux, le présent, déjà perverti, provoque l’indignation. Sans hésiter, ils désignent le bon modèle dans un passé qu’ils n’ont pas connu. Mon oncle Barak, en plein néolithique, brandissait un avant  merveilleux, un âge d’or perdu, celui où les hommes ne vivaient pas en société. Nostalgique, il essayait, à lui seul, de ressusciter ce temps mythique. Utopie mélancolique.                                       
Les modernes, valorisant l’innovation, s’estiment rationnels, pragmatiques, alors qu’ils jouent avec le feu et virent aux incendiaires. Non seulement ils détruisent ce qui existe, mais ils installent des éléments dont ils ne subodorent ni l’avenir ni les nuisances. Mon père Pannoam introduisait chez nous l’agriculture en y voyant un progrès. Il n’imaginait pas que, pour l’humanité, une vie entièrement concentrée sur le sol conduisait à travailler davantage, à s’ancrer définitivement, à brûler des forêts, à supprimer la diversité de la flore et de la faune, à affronter des famines, à appauvrir l’alimentation, à créer des razzias et des guerres, voire à surpeupler la Terre. Le progrès n’est pas que l’histoire de la connaissance, il se révèle tout autant l’histoire de l’ignorance : il pratique l’aveuglement quant aux conséquences. Utopie prospective.                                       
À première vue, dans ce duel, tout tourne autour du savoir : l’ancien s’en tient au savoir antérieur, le moderne invente un savoir neuf. Or, en réalité, l’ancien fantasme sur ce qu’il croit savoir pendant que le moderne fantasme sur ce qu’il saura. J’ai donc peur que tout tourne autour de l’ignorance.


Que les sentiments nous déconcertent… Ils mènent une vie à part de nos vies, comme s’ils possédaient une existence déliée de tout contexte. Délaissant le présent, j’avais soudain sept ans, douze ans, vingt ans, je n’étais plus le Noam dur et désillusionné qui avait appris la malhonnêteté tortueuse de son père, j’étais l’enfant éternel, le fils indéfectible, dévoué, affectueux, celui du premier jour.
 

(…) c’est une sagesse qui a été égarée, celle qui plaçait l’homme dans la Nature comme un de ses éléments. Barak se pensait plus costaud que la bête vaincue, cependant pas supérieur, encore moins d’une essence distincte. Il respectait l’animal qu’il chassait. Fraternel, non seulement il n’aurait jamais écroué des êtres sauvages dans la cellule d’un élevage, mais il aurait refusé de manger des prisonniers, le lapin poussé en batterie, le poulet qui ne court pas, le saumon qui n’a pas rencontré les algues, tous ces animaux dénaturés. « Maître et possesseur de la nature » ? Cette pensée de Descartes définissant l’homme moderne, extirpé de la nature, comme celui qui la domine, la contraint, l’exploite, oui, cette outrecuidance aurait fait rire Barak par sa sotte démesure.


Or un trait a transformé ce vétuste scepticisme qui prophétisait la violence : ce n’est plus le Tout-Puissant qui punit les hommes, ce sont les hommes qui exterminent la Nature. Dorénavant, Dieu est exclu de l’Apocalypse. L’homme y suffit. Il se débrouille seul.                                        
Par son génie, l’humanité a fragilisé de façon dramatique son destin : la prolifération des armes nucléaires, le règne de machines qui parviendraient à supprimer leurs créateurs, l’épuisement des ressources énergétiques, la pollution altérant le climat, toutes les menaces s’accroissent. Les facteurs de la débâcle s’accumulent. Aux yeux de Noam, il y a davantage de rationalité dans l’effroi qu’éprouve le survivaliste James que chez les religieux, les dévots, les sectaires qu’il a croisés au fil des siècles.


Notre cohorte ne ressemblait pas aux groupes qui traversaient la Nature. Lorsque des Chasseurs, après avoir épuisé les ressources d’un territoire, changeaient de lieu, ils manifestaient une allégresse conquérante ; vifs, déterminés, aspirés par la destination nouvelle, ils fonçaient vers le mieux. Ils n’abandonnaient pas, ils rejoignaient.                                       
Autour de moi, au contraire, je ne discernais que grimaces et nostalgie. Aucun de ces villageois n’avait appelé de ses vœux un ailleurs ; tous bougeaient contraints. Le migrant, c’est celui qui ne veut pas partir.
 

Des colonnes de migrants, j’en ai croisé pendant des siècles. Non seulement elles n’ont jamais cessé, mais elles ont crû avec le temps. Leur fréquence a augmenté, ainsi que le nombre de marcheurs qui les composent, passant de cette trentaine d’individus à plusieurs centaines, plusieurs milliers, plusieurs millions. À ceux qui doutent  que l’humanité s’améliore, je signale ce progrès indiscutable ! Aujourd’hui, sur les écrans, j’aperçois des familles hagardes qui échappent aux coups d’une tyrannie ou aux bouleversements du climat ; lorsque j’arpente Beyrouth, je rencontre des Syriens cherchant à s’éloigner des terroristes qui les asservissaient, des bombardements qui détruisaient leur ville, de la famine, de la pauvreté, de l’injustice, du chaos. L’exode relève de la condition humaine.
Pourtant, ceux qui ne fuient pas refusent cette réalité. Provisoirement à l’abri, campés sur leur terrain ainsi qu’un chêne dans le sol, prenant leurs pieds pour des racines, ils estiment que l’espace leur appartient et considèrent le migrant comme un être inférieur doublé d’une nuisance. Quelle bêtise aveugle ! J’aimerais tant que l’esprit de leurs aïeux circule en eux pour leur rappeler les kilomètres parcourus, les transhumances sans fin, la peur au ventre, l’incertitude, la faim. Pourquoi, au fond de leur chair, ne subsistent pas les souvenirs de leurs anciens qui survécurent au danger, à l’hostilité, à la misère, aux guerres ? La mémoire de ces courages ou de ces sacrifices auxquels ils doivent leur vie les rendrait moins sots. S’ils connaissaient et reconnaissaient leur histoire, leur fragilité constitutive, la volatilité de leur identité, ils perdraient l’illusion de leur supériorité. Il n’existe pas d’humain plus légitime à habiter ici que là. Le migrant, ce n’est pas l’autre ; le migrant, c’est moi hier ou moi demain. Par ses ancêtres ou par ses descendants, chacun de nous porte mille migrants en lui.


Généralement, la violence reste passagère. Elle relève de la crise. Dès qu’elle persévère, la mort l’abrège. En abolissant tout, le trépas apporte un terme sinon à la violence, du moins à la souffrance qui en résulte. Au fond, la mort appartient à la panoplie du bonheur, la survie à celle de la torture.


L’inconnu est le père de l’épouvante. Les hommes fuient l’ignorance. Quand ils n’aménagent pas le vide avec un savoir acquis, ils le comblent par l’imagination. 


Demandez à Derek. Il n’existe aucune question pour laquelle il manque de réponse. On reconnaît les gens qui ne savent rien à cela : ils savent tout !


Quel que soit l’âge auquel on apprend la mort de ses parents, ce jour-là tue l’enfant. Devenir orphelin, c’est devenir veuf de son enfance.
 

Le bonheur, ça se décrète avant de se vivre.


Les hommes rapportent tout à eux. Les événements n’arrivent pas, ils leur arrivent. Mieux : ils ne leur arrivent pas, ils leur sont destinés. Une calamité, aussi durement qu’ils la subissent, s’avère un message à leur intention. Peu importe que les bêtes meurent, que les plantes crèvent, que des déserts stérilisent champs et forêts, elle leur est adressée, à eux, à eux seuls. Qui leur parle à travers typhons et cataclysmes ? Les Dieux quand ils pullulaient, Dieu depuis qu’il est devenu célibataire, la Nature maintenant que Dieu s’est absenté. Toujours, une entité intelligente leur administre une leçon. Les Dieux, Dieu, la Nature se vengent de leur arrogance et les incitent à la modestie. Quel paradoxe ! Des êtres présomptueux affirment que la Puissance les encourage à l’humilité, mais, ce faisant, en manquent puisqu’ils s’érigent en centre et en finalité de la création !


Noam cultive des sentiments ambigus envers les survivalistes qu’il a rejoints. Il leur donne autant tort que raison. Il ne les confond pas avec les prophètes apocalyptiques qu’il a croisés durant des siècles, lesquels appartenaient à des civilisations qui, faute de savoir, croyaient. De nos jours la situation s’est inversée : les hommes savent, mais ne croient pas. Pire : ils ne croient pas à ce qu’ils savent. Quoique le réchauffement de l’atmosphère et ses conséquences relèvent de la science, ils n’y accordent ni crédit ni attention. Seuls les écologistes et les survivalistes, aux yeux de Noam, ont le mérite de croire à ce qu’ils savent.

 

 

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