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samedi 2 mai 2026

Critique : "La longue vie" de Valentin Retz | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La longue vie" de Valentin Retz


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La longue vie

Auteur : Valentin RETZ

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9782073115416  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un biologiste, un prophète et un écrivain se croisent à travers le temps. Ils se posent tous les trois la question de la vie éternelle : est-il possible de ne pas mourir ?
Entre le protocole scientifique, la foi religieuse et l’extase de la littérature, quelle est la solution ?
À travers un entrelacement qui démultiplie les possibilités féeriques de la fiction, ce roman met en scène le délire contemporain de la science et nous embarque jusqu’au mont Athos, sur les pas des premiers chrétiens.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Valentin Retz est romancier. Il a notamment publié, aux éditions Gallimard, dans la collection "L'infini", Noir parfait (2015) et Une sorcellerie (2021).

 

Avis :

Dans la veine métaphysique qui traverse son œuvre, Valentin Retz confronte trois figures – un scientifique, un croyant et un écrivain – à la question du temps et de la finitude. S’appuyant sur des références à la physique contemporaine, notamment l’idée d’un univers où les instants coexistent, le roman explore la possibilité d’une existence affranchie de la chronologie ordinaire. À cette dimension spéculative se mêlent une méditation spirituelle et une réflexion sur la puissance transformatrice de l’écriture, qui permettent à l’auteur d’interroger la manière dont les sociétés modernes conçoivent leur rapport au temps et réduisent le champ accordé à une véritable profondeur intérieure.

Le récit se déploie à travers trois trajectoires distinctes mais étroitement liées. Le scientifique, engagé dans la recherche d’un moyen d’inverser le vieillissement cellulaire, incarne la tentation de dépasser biologiquement la mort. Le croyant vit dans l’attente d’un accomplissement spirituel susceptible de donner sens à l'existence humaine. L’écrivain, quant à lui, mise sur la création littéraire pour atteindre une autre forme d’éternité. Ces voix parallèles, chacune avec sa logique propre, entrent en résonance et dessinent un ensemble traversé par une même interrogation : comment habiter le temps sans en être prisonnier. 

Ambitieux dans son projet – faire cohabiter, au sein d’une même fiction, les langages de la science, de la spiritualité et de la littérature – Valentin Retz orchestre un dialogue soutenu entre ces registres, qui se répondent ou se contredisent pour éclairer différentes facettes de la condition humaine. Les spéculations biologiques, les interrogations théologiques et les méditations sur l’écriture alimentent une pensée en mouvement, qui circule librement entre savoirs et imaginaires tout en préservant la continuité de la trame romanesque. Exigeant et parfois déstabilisant, mais d’une virtuosité certaine dans sa manière d’allier profondeur conceptuelle et maîtrise narrative, le roman maintient une cohérence remarquable tout en brouillant les frontières entre réflexion et invention. Une fois l’étonnement initial dissipé, se révèle une méditation métaphysique qui invite à renouer avec une intensité spirituelle que le monde contemporain, absorbé par ses logiques techniques, tend à reléguer loin de ses préoccupations.

Capable de faire dialoguer des registres hétérogènes sans jamais perdre de vue l’exigence d’une pensée cohérente, ce livre séduit moins par la puissance de son intrigue que par l’ampleur de sa pensée et la précision de son architecture conceptuelle. La fiction sert avant tout ici de tremplin à une réflexion sur le temps, la mort et l’immortalité qui, entre rigueur spéculative et virtuosité formelle, semble s’insurger contre l’appauvrissement de notre horizon intérieur et rappeler la nécessité d’une interrogation plus profonde sur ce qui fonde l’existence humaine. (4/5)

 

Citations :

Car enfin, tout à coup, j’ai murmuré : « Les écrivains sont des voix qui résistent à la mort. » Et ce faisant, l’idée s’est imposée dans mon esprit que n’importe quel écrivain, lorsqu’il écrit sans faux-semblants, s’évertue à rejoindre un point spécial à l’intérieur du langage ; comme si ce point d’intensité à l’intérieur du langage était capable réellement de préserver, malgré la mort, quiconque y inscrirait sa voix, son œuvre et même une part de sa personne. Or, dans le mouvement de cette idée, j’ai brusquement appréhendé ce qui reliait ma propre histoire avec les histoires respectives de Nikopol et d’Apollos. Et cela, je l’ai vu en quelque sorte du dehors, comme si j’étais moi-même le personnage d’une narration : un écrivain occupé, tel qu’il y en a toujours eu, à rechercher le point secret de la parole, le point d’immortalité, quand Nikopol cherchait, lui, la formule scientifique de l’éternelle jeunesse, et qu’Apollos espérait, de son côté, la venue du Royaume, qui n’est rien d’autre qu’une vie sans fin en communion avec le Père de l’univers.


À cette occasion, en effet, j’ai assisté à une scène pour le moins étonnante, laquelle, mise en rapport avec les précédentes, m’aura donné l’intuition que d’improbables trous de verre relient entre eux les différents moments du temps ; autrement dit, qu’il existe des passages permettant de contourner la loi d’airain qui ordonne le passé, le présent et l’avenir. Mais attention, ce dont je parle n’a rien à voir avec un voyage temporel, tel qu’on l’imaginerait de prime abord. Il ne s’agit pas d’utiliser quelque machine construite savamment pour circuler d’une époque à une autre à la manière de H. G. Wells. Non, ici, le décor ne change pas, c’est le sujet qui se transforme. Car l’être humain n’évolue pas à l’intérieur du temps à la manière d’un objet qui se déplace dans l’espace. Voilà ce que j’ai appris. D’ailleurs, l’être humain n’évolue pas du tout à l’intérieur du temps. Au contraire, c’est en lui que le temps évolue et se temporalise ; en lui, et dans sa conscience. Ce qui signifie, entre autres choses, qu’il est possible d’expérimenter par avance l’être réel que nous ne sommes pas encore, mais que nous deviendrons dans le futur ; le temps formant, comme je l’ai déjà dit, un bloc indivisible de moments simultanés.


Car enfin le décalage temporel entre la parution du livre et le moment où j’avais rédigé les pages dans lesquelles Démocrate évoquait ce même livre, eh bien, ce décalage effilochait devant mes yeux la trame de la réalité. Comment comprendre, en effet, qu’une œuvre dont j’ignorais tout soit apparue dans mes propres écrits ? Cela signifiait-il que le futur pouvait faire irruption dans le présent par le biais de la fiction ? Que l’écriture prophétisait à sa manière, ou plus encore, engendrait le réel ?



Car de nouveau s’est imposée la sensation d’être moi-même le personnage d’une histoire, comme ç’avait été le cas une première fois il y a des mois dans le jardin du Luxembourg, à cette seule différence qu’aujourd’hui je comprenais que cette histoire s’écrivait avec l’encre de la réalité. Il faut dire qu’autour de moi chaque élément me semblait revêtu d’une signification métaphorique, voire romanesque, le moindre bruit de clef, le moindre claquement de porte, le moindre geste entraperçu. Et qui plus est, ces éléments mis bout à bout me paraissaient former une œuvre dans laquelle chaque être humain avait son rôle particulier. Comme si la vie n’était rien d’autre qu’un refus ou une acceptation de notre place à l’intérieur de l’œuvre elle-même. Comme si nous étions tous des personnages d’un grand livre, Le Livre des destins et des ambiguïtés ; et que la liberté consistait uniquement à se connaître et à s’aimer tel que l’Artiste de génie, l’Écrivain supérieur qui nous faisait interagir, avait toujours désiré que nous soyons en vérité.

 

mercredi 11 mars 2026

Critique de "Aller à La Havane" de Leonardo Padura | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Aller à La Havane" de Leonardo Padura


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Aller à La Havane (Ir a La Habana)

Auteur : Leonardo PADURA

Traduction : René SOLIS

Parution : en espagnol (Cuba) en 2024,
                  en français en 2026 (Métailié)

Pages : 368 

Accès au livre : ISBN 9791022615020  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«La Havane est une ville qui, malgré tous ses défauts et ses lacunes, continue d’avoir une âme. Une âme à fleur de peau. »
Dans l’histoire de la littérature, certains écrivains sont indissociables d’une ville, de son contexte, de son passé, de ses odeurs, de toutes ses contradictions. Le lien entre le Cubain Leonardo Padura et La Havane, ville mythique traversée par des rêves et des révoltes tout autant que par la décadence et les illusions perdues, a toujours été d’une profonde intimité.
Mélange de chronique réaliste et de roman addictif, ce grand livre transforme les habitants de La Havane en personnages aux aventures incroyables, souvent terribles, parfois très drôles. On y découvre une ville malmenée par son passé révolutionnaire et ses fantômes illustres, toujours au bord de la destruction, mais toujours rescapée de l’Histoire ou du climat.
Aller à La Havane est une grande histoire d’amour entre un écrivain et sa ville. Leonardo Padura, ce formidable conteur, nous fait ressentir comment la réalité de La Havane défie toutes les fictions. Sous sa plume, La Havane est un roman.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Leonardo Padura est né à La Havane en 1955. Romancier, essayiste, journaliste et auteur de scénarios pour le cinéma, il a obtenu de nombreux prix prestigieux, dont le prix Princesse des Asturies 2015. Il est l’auteur, entre autres, de L’Homme qui aimait les chiens, Hérétiques et Poussière dans le vent. Il fait partie des grands noms de la littérature mondiale

 

Avis :

Leonardo Padura est aujourd’hui l’un des écrivains cubains les plus reconnus, célébré pour la précision de son regard sur la société de l’île et pour sa manière d’entrelacer enquête, mémoire et critique sociale. Journaliste de formation, il a développé une oeuvre faisant du roman noir un instrument d’exploration du réel et mettant au jour les contradictions d’une Cuba déchirée entre héritage révolutionnaire, désillusions collectives et stratégies de survie. C’est dans cette dynamique qu’il publie Aller à La Havane, un ouvrage où la capitale cubaine s’incarne en présence souveraine, presque charnelle. Ses rues, ses voix, ses failles et ses persistances y dessinent un portrait à la fois intime et politique, offrant une traversée à coeur ouvert de ce territoire urbain.

Le récit prend la forme d’une déambulation, où l’auteur mêle souvenirs personnels, scènes du quotidien et réflexions sur l’histoire récente du pays. Le livre progresse au rythme des rues parcourues et des rencontres esquissées, élaborant une cartographie sensible et contrastée de la capitale, entre beauté persistante de façades coloniales pourtant décrépites, énergie des quartiers populaires malgré la pénurie et mémoire révolutionnaire cohabitant avec les désillusions contemporaines. Chaque étape saisit un geste, une voix, une atmosphère, et montre comment la ville se réinvente dans l’ombre de ses ruines. Ce récit, à la fois documentaire et intime, fait émerger une Havane vivante, complexe, où l’histoire collective se lit dans les détails du présent. Cette immersion repose en partie sur une précision topographique foisonnante : la profusion de noms de rues, de quartiers ou de repères havanais a de quoi dérouter le lecteur qui ne connaît pas la ville, mais elle contribue aussi à l’ancrage concret et à la force d’évocation du livre.

Au‑delà de la description d’un lieu, Leonardo Padura construit un véritable dispositif de lecture du réel, où les extraits tirés de ses propres romans jouent un rôle déterminant. Insérés au fil du texte, ces fragments littéraires – qu’ils proviennent des enquêtes de Mario Conde, de réflexions désabusées ou de descriptions emblématiques – servent de points d’ancrage éclairant la continuité entre l’oeuvre romanesque et la réalité havanaise. Ils révèlent combien sa fiction n’est jamais un simple détour narratif, mais un outil critique permettant de saisir ce que le discours documentaire peine parfois à dire : la lassitude d’un peuple, la dignité des gestes ordinaires et la violence sourde des renoncements. En convoquant ses propres pages, l’auteur met en évidence la persistance de motifs centraux – ruine, mémoire, attente – et montre que la littérature, intimement liée au monde, en constitue l’un des modes d’accès les plus lucides. Cette articulation entre récit personnel, observation du présent et résonance romanesque forme l'ossature du livre, où La Havane, bien plus qu’un décor, apparaît comme une matrice narrative innervant toute son oeuvre. 

Aller à La Havane déploie ainsi une écriture où se tissent mémoire intime, regard social et résonance romanesque, conférant à la capitale une densité sans pareille dans le paysage littéraire contemporain. En faisant dialoguer ses propres textes avec le présent de la ville, Leonardo Padura construit un lieu où se superposent temporalités, traces du quotidien et imaginaires persistants. La Havane s’y révèle dans toute son ambiguïté : éprouvée mais vibrante, traversée de contradictions, de fidélités et de survivances. L’ouvrage met en lumière la force d’un regard capable de saisir le réel dans ses tensions comme dans ses élans, et de transformer l’espace urbain en véritable territoire littéraire. Un livre dense, lucide et empreint d’une mélancolie tenace, sensible à cette « étrangéité » dont parle l’auteur, signe d’une ville qui se défait. (4/5)

 

 

Citations : 

Les crises n’altèrent pas seulement les structures d’une société. Elles affectent aussi sa santé. Et la société cubaine d’aujourd’hui est malade du laisser-aller, des pertes de valeurs, de manque de respect pour l’autre et d’absence croissante de civisme. Et les excès que génère cette insuffisance ne cessent d’augmenter et je dirais que, malheureusement, ils sont presque impossibles à arrêter.


Le miracle cubain c’est que de nombreux Cubains vivent de miracles. Ou des “bouées” ou donations que leur font leurs proches depuis l’extérieur. C’est pour cela qu’à Cuba on dit qu’il est important d’avoir de la FE : de la famille à l’étranger.


C’est pour cela que j’écris. J’écris dans ma maison du quartier de Mantilla, au sud de La Havane, dans la maison dans laquelle je suis né, il y a déjà presque soixante-dix ans, et depuis laquelle mes parents m’invitaient à “aller à La Havane”. Et tandis que je m’obstine à essayer de refléter ce qu’est cette vie cubaine qu’il m’a été donné de vivre, ou à évoquer l’existence passée léguée par d’autres mémoires, il se trouve que plusieurs journalistes dans divers endroits du monde me demandent pourquoi je suis toujours ici. Et je donne toujours la même réponse : je suis ici parce que j’appartiens à ce lieu, parce qu’ici est ma raison d’être qui fait que je veux et que j’ai besoin d’écrire, ici vivent les gens dont je veux exprimer les doutes, les espoirs, les frustrations, les peurs. Parce qu’ici est ma langue, cette langue havanaise dans laquelle je parle et j’écris. Et parce que j’ai une conscience citoyenne qui me pousse à assumer la responsabilité de fixer une vérité à laquelle je crois, qui n’est sûrement pas la seule vérité possible, que certains essayeront de dénigrer, de maquiller ou de nier, mais dont beaucoup d’autres savent que c’est la vérité et que cette vérité exige qu’il existe aussi des mémoires comme la mienne, pas seulement les discours de justification triomphalistes, les éternels appels à la résistance, l’appel à toujours plus de sacrifices. Et, bien sûr, j’écris parce que j’ai mal à mon pays, j’ai mal à ma ville, et que la seule façon pour moi de soulager toute cette douleur c’est justement d’écrire, ici et tant que je le pourrai : en observant et en essayant de m’approprier une atmosphère, en regardant et en percevant un sentiment croissant d’“étrangéité”. En essayant, avec des mots, de composer une symphonie havanaise, avec des accords harmonieux et des bruits discordants. Et toujours ici, dans ma maison de Mantilla, La Havane, Cuba.


La Havane réelle, journalistique, et La Havane de fiction, romanesque, sont une seule et même ville, et son image et sa fixation dans la mémoire et dans les textes témoignent de la recherche obsessionnelle qui a été la mienne bien avant que j’écrive mon premier article ou ma première nouvelle et qui me poursuit aujourd’hui encore comme ce qu’elle est : une nécessité, une obsession. Un reflet de mon sentiment d’appartenance et une chronique de ce que le passage du temps a provoqué dans l’image physique et l’esprit humain de la ville à laquelle j’appartiens corps et âme.


Comme tout organisme vivant, les villes ont besoin d’affection et, depuis des décennies, La Havane en a reçu bien moins que ce qu’il faudrait. Aujourd’hui, elle reçoit peut-être moins de caresses que jamais. Et mon sentiment d’appartenance souffre de ce processus qui me fait me demander même si un jour, à force d’être si étrangère et par moments si hostile, si défigurée et l’âme si en peine, moi aussi je cesserai de sentir que La Havane est encore ma ville.
 
 
 

mardi 17 février 2026

Critique de “La cité aux murs incertains” de Haruki Murakami | Lectures de Cannetille

 

Couverture de La cité aux murs incertains de Haruki Murakami



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La cité aux murs incertains
            (Machi to sono futashika na kabe 
             街とその不確かな壁)

Auteur : Haruki MURAKAMI

Traduction : Hélène MORITA, Tomoko OONO

Parution : en japonais en 2023, 
                  en français (Belfond) en 2025

Pages : 480

Accès au livre : ISBN 9782714404305  
                           en librairie

 

 

 

  

Présentation de l'éditeur :  

Tu dis : " La Cité est entourée de hauts murs et il est très difficile d'y pénétrer. Mais encore plus difficile d'en sortir.
- Comment pourrais-je y entrer, alors ?
- Il suffit que tu le désires "

La jeune fille a parlé de la Cité à son amoureux. Elle lui a dit qu'il ne pourrait s'y rendre que s'il voulait connaître son vrai moi. Et puis la jeune fille a disparu. Alors l'amoureux est parti à sa recherche dans la Cité. Comme tous les habitants, il a perdu son ombre. Il est devenu liseur de rêves dans une bibliothèque. Il n'a pas trouvé la jeune fille. Mais il n'a jamais cessé de la chercher... Avec son nouveau roman si attendu, le Maître nous livre une œuvre empreinte d'une poésie sublime, une histoire d'amour mélancolique entre deux êtres en quête d'absolu, une ode aux livres et à leurs gardiens, une parabole puissante sur l'étrangeté de notre époque.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Haruki Murakami est l’écrivain japonais contemporain le plus lu au monde. Traduit dans cinquante langues, vendu à des millions d’exemplaires, il est l’auteur des livres cultes 1Q84, Kafka sur le rivage et La Ballade de l’impossible. Romancier, nouvelliste, essayiste et traducteur, il demeure une figure singulière, entourée d’une aura de mystère, dans le paysage littéraire mondial. Son œuvre, ancrée dans le quotidien, s’en échappe sans cesse, glissant vers le surréalisme et le fantastique. Livre après livre, Haruki Murakami tisse une méditation poétique sur des thèmes universels : la solitude, l’aliénation, le deuil ou le temps qui passe. Son dernier roman, La Cité aux murs incertains, est paru aux éditions Belfond le 2 janvier 2025 et sa version collector a été publiée le 16 octobre 2025. L'ouvrage est disponible au format poche chez 10/18 !
 

 

Avis :

En réécrivant sous forme de roman une nouvelle de jeunesse longtemps oubliée, Haruki Murakami revient vers l’un des points d’origine de son imaginaire pour en éprouver la résonance quarante ans plus tard, dans un geste de réévaluation qui tient presque du dialogue avec son propre passé littéraire. Mondes parallèles, identités fuyantes, frontières poreuses entre rêve et réalité : les motifs qui irriguent toute son oeuvre réapparaissent, mais traversés d’une tonalité plus méditative, presque crépusculaire. À la fois synthèse et mise en abyme, La cité aux murs incertains revisite les obsessions de l’auteur japonais, les éclaire autrement et interroge ce que le temps fait à une histoire, à une mémoire, à un écrivain lui-même. 

Le récit met en scène un narrateur anonyme hanté par le souvenir d’une jeune fille aimée autrefois et disparue dans une « cité aux murs incertains », espace parallèle où les êtres ne sont que des reflets d’eux‑mêmes. Cette quête initiale, presque mythique, ouvre sur une trajectoire plus ample : devenu adulte, le narrateur croise d’autres figures tout aussi énigmatiques – un bibliothécaire mystérieux, un adolescent fragile qu’il tente d’aider, des silhouettes qui semblent passer d’un monde à l’autre –, autant de présences qui rejouent, sous des formes décalées, la question de l’identité et de la perte. L’intrigue glisse d’une rencontre à l’autre, comme si chacune d’elles réactivait l’ombre de la première disparition et entraînait le héros à franchir, encore et encore, la frontière mouvante entre réalité et imaginaire.

Dans cette architecture narrative volontairement fragmentée, Haruki Murakami déploie une réflexion sur la mémoire et ses zones d’ombre. Davantage qu’un décor fantastique, la « cité aux murs incertains » fonctionne comme une métaphore de ce qui échappe, se dédouble ou se dissout dès qu’on tente de le saisir. Le roman interroge ainsi la manière dont les souvenirs se recomposent, se contaminent et se réinventent, explorant comment l’identité elle-même se construit sur ces fondations mouvantes. En cela, l’auteur renoue avec ses motifs fondateurs tout en les poussant vers une gravité nouvelle, faisant de l’étrangeté non plus un simple ressort narratif mais un moyen d’explorer la fragilité de l’expérience humaine. 

Cette auscultation de la mémoire s’accompagne d’une exploration plus large de la thématique du temps, omniprésente dans le roman comme une force à la fois fluide et implacable. L’écrivain excelle à rendre sensible une temporalité stratifiée, où le passé affleure sans cesse dans le présent et où les mondes parallèles ne sont peut‑être que des versions possibles de ce que nous aurions pu devenir. Le fantastique sert ici à sonder les failles du réel, à révéler ce que celui‑ci contient d’inachevé, de fragile et de potentiellement réversible. Le narrateur avance ainsi dans sa vie comme on traverse un paysage brumeux, conscient que chaque rencontre réactive une part enfouie de lui‑même et recompose une trajectoire qu’il croyait linéaire.

Cette tonalité introspective confère au roman une dimension presque crépusculaire, comme si Haruki Murakami écrivait par‑delà un seuil : celui de l’âge, de son œuvre ou de sa vie. Sans renoncer à la fluidité qui caractérise son style, il adopte un rythme plus contemplatif, laissant affleurer une mélancolie diffuse, une conscience aiguë de ce qui se perd et de ce qui demeure. Cette histoire ancienne qu’il revisite, il la réouvre, la laisse se troubler et se transformer, comme si l’imaginaire lui‑même avait besoin d’être réactivé pour continuer à vivre. La cité aux murs incertains apparaît alors comme un roman de la persistance : des souvenirs, des désirs, des fantômes intérieurs, et peut‑être aussi de la littérature, capable de donner forme à ce qui, autrement, se dissoudrait dans l’oubli.

Dans ce livre parmi les plus subtils et les plus aboutis de Haruki Murakami, à la fois couronnement et synthèse de son univers, se retrouve la puissance singulière de son imaginaire, cette manière d’ouvrir des brèches dans le réel pour y faire affleurer des zones d’ombre, des échos et des doubles. Cette maîtrise s’accompagne d’une lenteur assumée, presque hypnotique, qui confère au texte une dimension contemplative et comme suspendue. Le lecteur, souvent privé de repères, avance dans le récit en état de flottement, invité à accepter l’indécision des mondes et la porosité des frontières. 

Le final, ouvert et énigmatique, s’inscrit pleinement dans cette logique : la narration ne résout rien, mais laisse vibrer une perplexité féconde, un trouble qui prolonge le livre bien au‑delà de son point final. C’est un roman onirique qui exige de lâcher prise, d’accepter d’être à la fois charmé et égaré, porté par une atmosphère qui enveloppe autant qu’elle déroute. On en ressort frappé par la mélancolie qui l’irrigue de bout en bout – une mélancolie qui dit la solitude, l’incommunicabilité et la persistance obstinée de ce qui continue de nous hanter. A‑t‑on aimé, ou pas, cette lecture ? L'on ne sait, mais on en émerge ébranlé et impressionné, certain d’avoir pénétré, l’espace d’un livre, un univers sans pareil, subtil et sans fond, porté par une exceptionnelle maîtrise littéraire. (4/5)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 2 août 2025

[Angles Sabin, Clarence] Malu à contre-vent

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Malu à contre-vent

Auteur : Clarence ANGLES SABIN

Parution : 2025 (Le Nouvel Attila)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Entre les trois collines qui l’ont vue naître, Malu se bat contre le temps qui passe et emporte tout sur son passage : l’odeur de la terre, les souvenirs des êtres chers, et son insouciance. Flanquée d'un père taiseux et d'une grand-mère qui perd la mémoire, Malu découvre un monde qui va la faire grandir plus vite qu’elle ne l’aurait voulu. Aux différents éléments qui la cernent – les orages et les canicules, la maladie et la solitude – elle oppose des gestes de résistance. Un huis-clos familial où, telle une Antigone moderne, l’héroïne compose avec la fin d’une nature idyllique pour ne pas périr avec elle.
« Elle avait le monde tout à elle. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Clarence Angles Sabin, vingt-huit ans, travaille dans l’édition de revues scientifiques. Originaire de l’Aveyron, elle est fille, petite-fille et arrière-petite-fille d’agriculteurs. C'est dans les paysages qui ont bercé son enfance qu'elle puise son inspiration et nourrit son écriture sensible et ombrageuse.

 

Avis :

Ses jeunes années aveyronnaises dans une famille d’agriculteurs ont inspiré à Clarence Angles Sabin un premier roman, sensible et d’une mélancolique rageuse, sur le temps qui passe et use sans recours, n’en déplaise à l’énergie désespérée d’une jeune adolescente aux prises avec la mort de son enfance, en même temps que celle qui grignote peu à peu la ferme qu’après ses propres parents, son père s’épuise à tenir encore à bout de bras.

Malu a douze ans, mais en réalité bien plus au vu de ce qu’elle endosse au quotidien dans sa lutte contre l’écroulement de son monde. Son univers, face auquel le large monde et notamment celui de l’école ne pèsent rien, tient tout entier entre les trois collines qui abritent de moins en moins bien la ferme du Bosquet où, avec sa grand-mère et son père, ils élèvent des brebis.

Une vie de labeur acharné, avec au temps des grands-parents la satisfaction de l’autarcie et de la transmission au fils, mais qui, au fil des ans, devient de plus en plus précaire. Un grand dérèglement est passé par là, desséchant les pâturages pour mieux les dévaster de ses coulées de boue, décimant les bêtes à grands coups d’épidémies et poussant l’adolescente, comme pour conjurer la mort, à transformer secrètement la colline en cimetière pour agneaux.

Cet été-là, les catastrophes s’enchaînent, enfermant son père dans un silence fait d’épuisement et d’anxiété, ne laissant bientôt plus place qu’au vent dans la tête cambriolée par Alzheimer de sa grand-mère et pulvérisant chez Malu la coquille de l’enfance. Alors, préférant croire de toutes ses forces que rien n’est inéluctable et que la vie à trois au Bosquet a encore de beaux jours, l’enfant trop tôt promulguée femme s’active à colmater tout ce qu’elle peut, endossant le poids de responsabilités toujours plus lourdes pour tenter de gommer le naufrage qui s’annonce. Mais, pas plus qu’on ne refuse la mort en alignant des sépultures, fussent-elles d’agneaux, telle Antigone Malu ne pourra pas échapper à la tragédie qui se déploie. Un ultime coup dur l’attend là où elle ne l’attendait pas, pour une conclusion bouleversante.

Plus doux-amer que véritablement âpre, ce livre habité et crépusculaire dont la langue vibre de la beauté indifférente des collines et de l’intensité de la vie agricole, a beau refuser de se résigner, l’on ne retient pas l’eau du temps avec les doigts. Au lecteur d’imaginer l’avenir de Malu, forcément loin du Bosquet qui bornait son univers. C’est une noirceur triste et douce, rehaussée d’une profonde affection pour ses personnages si humains et touchants que le temps arrache les uns aux autres en même temps qu’à leur terre, qui reste en bouche lorsque l’on referme ce beau premier roman, tendre et cruel à la fois. (4/5)

 

Citations :

La bêche était à sa grand-mère ce que le pinceau est à un peintre. Son jardin était sa toile. Elle jouait des couleurs et brouillait les lignes. Elle fondait les différentes matières à coups de pelle et de râteau et transcendait sans difficulté la réalité. Il n’y avait plus rien de réel dans ce lieu. L’imaginaire prenait consistance et la terre si peu conciliante d’ordinaire se laissait apprivoiser. A la regarder comme cela, sa pelle semblait fondre dans la terre avec une facilité déconcertante. 


Ce qu’elle considérait comme assuré jusqu’alors ne l’était plus. Grandir était reconnaître que nos bases sont précaires et instables, assumer le coût de l’éphémère. Elle le voyait en regardant son père : on vieillit sans certitude. Son socle sûr, son triangle fortifié, le Bosquet et ses habitants, se délitait face aux affres du temps. Il ne résistait pas beaucoup plus fortement que les branches des arbres au souffle du vent d’autan.


En racontant son histoire, sa grand-mère avait aligné une cinquantaine de pots sur la table du fond qu’elle avait remplis à une cadence industrielle. Il y avait quelque chose d’enivrant dans ce manège. Quand on perd la tête, nos mains prennent le relais. Elles sont les chroniques de notre vie. Si notre cerveau oublie, elles se souviennent. Elles portent les cicatrices du passé et les plaies du présent. Elles tâtonnent mais finissent toujours par retrouver le fil du savoir et de la connaissance, si élimé soit-il. Les mains de sa grand-mère étaient ridées de souvenirs, mais rosées d’espoir. Elles la reliaient à la vie, à la cave, à elle, au Bosquet. A tout ce qui reste, quand ce qui était n’est plus.


 

mardi 27 mai 2025

[Shattuck, Ben] La forme et la couleur des sons

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La forme et la couleur des sons

Auteur : Ben SHATTUCK

Traduction : Héloïse ESQUIE

Parution : 2025 (Agullo)

Pages : 384

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Été 1919. Deux jeunes hommes, liés par un amour placé sous le signe de la musique, partent recueillir des chansons traditionnelles dans les campagnes du Maine, avant que l’un d’eux ne disparaisse brusquement. Des années plus tard, dans la maison où elle vient d’emménager, une femme retrouve les cylindres de cire enregistrés lors de ce fameux été… La première nouvelle de Ben Shattuck donne le ton de ce magnifique recueil qui explore le lien entre l’amour et la perte, et la manière dont celui-ci se métamorphose au gré du temps. Empruntant la forme musicale et poétique du « hook-and-chain », popularisée au XVIIIe siècle en Nouvelle-Angleterre, l’auteur relie chacune des nouvelles, tramant un récit où la mémoire d’un chaînon du passé resurgit fortuitement.

Du Nantucket du XVIIIe siècle aux forêts contemporaines du New Hampshire, La Forme et la Couleur des sons est une ode à la Nouvelle-Angleterre de David Henry Thoreau autant qu’une méditation sur la quête incessante d’un foyer.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Né en 1984, Ben Shattuck est un écrivain, peintre et conservateur américain. Il a écrit deux livres.

 

 

Avis :

Un des films les plus attendus du festival de Cannes 2025 a été The History of Sound, adapté de la nouvelle qui entame et donne le ton à ce mélancolique recueil de douze histoires entrelacées se déroulant en Nouvelle-Angleterre entre le XVIIe siècle et nos jours.

S’inspirant de la structure poétique et musicale du « hook-and-chain », en vogue il y a trois siècles dans cette partie de l’Amérique qu’il connaît bien, Ben Shattuck use de ses nouvelles comme de couplets mariés deux à deux, la première donnant sa tonalité à l’ensemble et la dernière fermant la boucle en lui répondant par-delà le temps, le tout sur la petite musique de la désillusion et de la perte.

Ainsi, le premier amour tragique d’un jeune chanteur synesthète pour un collectionneur de chansons traditionnelles au début du XXe siècle se retrouve lié, bien des années plus tard et par le biais des cylindres de gramophone qu’ils ont enregistrés, au désenchantement d’une femme ayant pour sa part vécu dans le chagrin pour avoir justement épousé son premier amour. Entre ces deux échos mélancoliques ouvrant et fermant le recueil, le son des peines et des joies ricoche d’une histoire à l’autre, dans un incessant va-et-vient dans le temps et entre différents lieux du nord-est des Etats-Unis.

Et chacune, comme les airs captés et conservés par les premiers personnages du livre, d’apporter sa ligne musicale à la polyphonie de la vie et des émotions, chaque fois une trajectoire irrémédiablement solitaire et éphémère ne laissant comme traces que les quelques objets qui lui survivent – enregistrements musicaux, tableau, vieilles photographies… –, mais traçant toutes ensemble la mémoire fantôme des âmes et des sentiments évanouis. Un peu comme si le livre captait la vibration des ondes laissées par toutes ces vies écoulées et nous la restituait en ses pages comme d’autres empêchent les vieilles chansons oubliées de mourir en les enregistrant.

Un livre à la construction subtilement ouvragée pour peindre, non sans mélancolie, la diversité et la fugacité de nos existences et de nos ressentis pourtant si pressants sur le moment, et s’en faire la chambre d’écho comme s’il s’agissait d’une musique, aux formes et aux couleurs de la vie. Splendide. (4/5)

 

 

Citations :

J’aurais voulu le son de tous les sillons manquants. Les vibrations libérées dans le monde sans jamais se concentrer dans le tube du phonographe et se transmettre au stylet, sans jamais être gravées dans la cire. J’aurais voulu un enregistrement des années passées. La première fois que David m’avait dit son nom, au pub. David m’invitant chez lui. Me demandant un soir, très tard, s’il devait partir à la guerre ou pas, et moi qui avais dit oui, car je croyais que c’était ce qu’il voulait entendre. La forme et la couleur des sons, perdues quotidiennement. J’ai commencé à voir la Terre comme un cylindre de cire et le Soleil comme une aiguille qui, posée sur notre planète, faisait résonner la musique du jour – le bruit des gens qui se disputaient, cuisinaient, riaient, chantaient, gémissaient, pleuraient, flirtaient. Et en fond, la rumeur silencieuse de millions de dormeurs se répandant sur la planète comme des parasites sonores.  


J’allais épouser Maggie Pinkham. J’allais aider Paul à repeindre le phare quand il le faudrait. La maladie de ma mère allait peut-être s’aggraver, mais peut-être pas. Mon père continuerait à ne pas revenir de l’étang. Sadie attraperait de nouveau des puces. Les moutons feraient des petits. Les phoques continueraient de nous fixer depuis les vagues. Ça pouvait durer encore quarante ans, tout ça. Les seules choses imprévisibles, dans une vie, sont celles qu’apportent la guerre et la maladie. C’est ce que j’ai constaté.  


J’entends bien que ça peut paraître égoïste, ou cruel. Mais il faut connaître un peu de souffrance, dans la vie – les humains sont faits pour souffrir un peu. Les choses qui se terminent, disons, comme les saisons, comme l’hiver. C’est là qu’on trouve le meilleur. Il faut être déchiré pour pouvoir sentir la réparation. Il n’y a pas d’équivalent. Je ne souhaiterais pas une vie sans histoire à mon pire ennemi.


 

dimanche 14 janvier 2024

[Zenatti, Valérie] Qui-vive

 





J'ai aimé

 

Titre : Qui-vive

Auteur : Valérie ZENATTI

Parution :  2024 (Olivier)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Mathilde est devenue insomniaque. Puis elle a perdu le sens du toucher. Il y a eu d’autres signes : des feuillets retrouvés à la mort de son grand-père, une vidéo de Leonard Cohen à Jérusalem, le retour de la guerre en Europe. Mathilde est désorientée.
Est-ce pour cela qu’elle décide subitement de prendre un avion pour Israël ? Comme si la réponse aux questions qu’elle se pose l’attendait là-bas depuis toujours.
De Tel-Aviv à Capharnaüm, puis à Jérusalem, ses rencontres avec des inconnus – et quelques fantômes – ne font qu’approfondir le mystère.
Jusqu’au moment où, dans un éclair, la vérité lui apparaît. Prenant l’Histoire à bras-le-corps, Qui-vive est aussi l’itinéraire d’une femme qui cherche à réconcilier son paysage intérieur avec le monde qui l’entoure. Un roman aux multiples facettes qui confirme de manière éclatante le talent de son auteure.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née à Nice en 1970, Valérie Zenatti a vécu son adolescence en Israël, dans le désert du Néguev. De retour en France, elle étudie l’histoire, la langue et la littérature hébraïques aux Langues O’. Elle a publié plusieurs livres destinés à la jeunesse dont Une bouteille dans la mer de Gaza, traduit en une quinzaine de langues, plusieurs fois primé en France et à l’étranger, adapté au cinéma et au théâtre. Son premier roman, En retard pour la guerre (L’Olivier, 2006), la fait connaître auprès d’un public adulte. Il est suivi par Les Âmes sœurs (L’Olivier, 2010) et Mensonges (L’Olivier, 2011), un récit intimiste où elle évoque sa rencontre avec Aharon Appelfeld dont elle est la traductrice. Avec Jacob, Jacob (L’Olivier, 2014), elle se rapproche pour la première fois de l’Algérie d’où est originaire sa famille. Ce roman connaît un véritable succès, couronné par dix prix dont le prix du livre Inter l’année suivante. Également scénariste, Valérie Zenatti achève actuellement l’écriture d’une série pour Canal+.

 

 

Avis :

Auteur d’ouvrages remarqués, traductrice d’Aharon Appelfeld et scénariste occasionnelle, Valérie Zenatti tente, dans un nouveau roman interrogateur, de conjurer le vertige qui la saisit face au tumulte du monde contemporain.

Pandémie, guerre en Ukraine, élection de Donald Trump et… mort de Leonard Cohen : la narratrice Mathilde, professeur d’histoire-géographie habituée à « tâcher d’y voir clair dans ce capharnaüm qu’on nomme l’histoire de l’humanité », ne sait plus interpréter le sens de l'actualité. Désorientée, perturbée même puisqu’elle en a perdu le sommeil et le sens du toucher, elle décide sur une impulsion de se soustraire à son quotidien parisien, laissant un temps un mari compréhensif et une fille adolescente nettement moins compatissante, pour un voyage éclair en Israël. Sans se le formuler, sans doute a-t-elle ainsi le réflexe, sentant les vents du temps secouer en tous sens les branches de sa vie, de chercher une réassurance du côté de racines jusqu’ici reléguées très loin à l’arrière-plan de son existence. C’est aussi pour elle une plongée dans un véritable inconnu, là où elle pourra enfin se sentir « légitimement étrangère ».

Entre Tel-Aviv, Capharnaüm et Jérusalem, commence une errance sans véritable but, au hasard de rencontres et de lieux qu’elle découvre imprégnés des traces du conflit israélo-palestinien. Rédigé avant les attaques du Hamas d’octobre 2023, le récit entre en résonance troublante avec l’actualité récente, alors que, cherchant les traces du passé dans le présent, elle s’interroge sur ce que le présent peut contenir de germe de l’avenir. Mais, elle qui s’offre le temps d’une pause soustraite au rythme de son quotidien, en marge du monde tel qu’elle le perçoit de sa minuscule vie parisienne, se retrouve sans le savoir au bord d’une vraie accélération. Car on ne s’écarte jamais bien longtemps du temps qui vous rattrape sans qu’on le voie venir. Cueillant le lecteur lui aussi par surprise, le dénouement permettra à Mathilde de conclure qu’elle n’était « pas la seule à ne pas avoir vu la fin de l’Histoire ».

Invitation à réfléchir à notre place dans une époque que l’on dirait emportée dans une course folle, ce livre est une pétillante méditation sur le temps et le rapport au monde, en même temps qu’un vertigineux instantané d’un Israël coincé par un passé et un présent colonial qui rendent bien difficile toute projection d’avenir. (3,5/5)

 

 

Citations :

Le sentiment que ce qui s’effondre entraîne tout à sa suite a un point commun avec l’amour : on croit toujours que c’est la première fois que cela arrive, que l’on n’a jamais rien connu de tel et, surtout, que rien ne sera plus jamais comme avant.
 

J’entrepris de visiter la boîte des indésirables où je conservais les mails qui m’intriguaient depuis quelque temps, m’interpellant par mon prénom dans l’objet même. Le premier m’avait étonnée par son assurance performative, il disait, Mathilde, concrétisez vos rêves. Il avait été suivi des prometteurs Mathilde, ne doutez plus de vos capacités. Mathilde, revivez des moments exceptionnels de votre vie. Mathilde, faites-nous confiance pour vous apporter le meilleur du confort. Et quand il avait été bien établi que je savais qu’on se préoccupait personnellement de mon bien-être, mon prénom avait disparu, mes bienfaiteurs potentiels allaient droit au fait pour inonder ma vie de conseils impératifs et de promesses. À vos côtés pour vous aider à trouver la solution qui vous correspond le mieux. C’est aujourd’hui votre jour de chance. Consultez et utilisez vos droits. Augmentez votre capital. Faites pétiller vos soirées. Réservez maintenant, décidez plus tard. Changez d’avis jusqu’à 48 h avant le départ. Faites décoller vos projets. Soyez plus sereine avec votre santé. Ne craignez plus les fins de mois. C’est aujourd’hui que se prépare demain. Et, chaque nuit, je guettais la phrase qui avait l’ambition de m’ouvrir les yeux et de m’épauler, exprimant, comme dans un horoscope savamment rédigé, ce qui pouvait s’adresser à moi et à tous, ces phrases auxquelles je ne pouvais décemment croire mais je prenais du plaisir à les lire et j’en étais même fascinée. Je songeais, c’est dans ce léger déplacement que tout se joue, quand le désir de croire en quelque chose, quelqu’un, est plus fort que la raison. Et s’il n’y avait eu, des milliards de fois renouvelée et sur sept mille générations, cette puissance du désir parfois contre toute logique, aucun de nous ne serait là, aucun de nous ne s’acharnerait à percer l’énigme de nos existences.
 

Chaque début d’année, je les scrutais pour relier leur prénom à leurs traits et distinguais deux catégories d’élèves : ceux qui étaient des esquisses très nettes sur lesquelles on devinait les adultes tout proches. Encore quelques pas et hop, ils auraient pleinement l’allure qu’ils conserveraient peu ou prou une cinquantaine d’années avant d’entamer leur dernière métamorphose, celle qui est inenvisageable pour tous, car s’il est parfois possible d’apercevoir l’adulte niché dans l’adolescent, il est impossible d’augurer le parchemin de la vieillesse – et les autres, aux traits et personnalité serrés dans un bourgeon opaque, dont je me demandais si la fleur allait éclore ou se dessécher.


 

mardi 18 juillet 2023

[Schinteie, George] Le Désert de Quartz (poèmes au gré du vent)

 



J'ai aimé

 

Titre : Le Désert de Quartz
           (Desertul de Cuart)

Auteur : George SCHINTEIE

Traduction : Gabrielle DANOUX

Parution : bilingue roumain / français
                  en 2023 (Cosmopolitanart)

Pages : 300

 

 

 

 

 

 

Avis :     

Après la parution en 1976 de son premier recueil de poèmes, George Schinteie a longtemps mis sa propre création entre parenthèses pour se consacrer au journalisme et à la promotion littéraire, organisant des événements culturels, des résidences créatives, des cercles littéraires, et soutenant la publication de revues et d’anthologies de poésie. A la révolution roumaine de 1989, il s’active à la création de la première chaîne indépendante de télévision, puis à la première radio privée du pays. Ce n’est qu’à l’approche de la soixantaine qu’il reprend le fil de son inspiration, avec une salve de huit recueils à partir de 2008, le dernier en date étant Le Désert de Quartz.

Si son premier recueil célébrait l’amour, les suivants résonnent du vécu et de l’angoisse de l’âge. Le Sablier du Silence, puis Le Sablier des mots - ronde sur l’amour et le temps, enfin un recueil par an 66, 67, 68, en référence à son âge, et encore L’ombre de l’horloge, inscrivent jusque dans leurs titres l’obsession du temps qui passe. Le Désert de Quartz prolonge les interrogations du poète désormais largement septuagénaire, ses inquiétudes métaphysiques lui inspirant une rêverie poétique tissée de mélancolie, aux couleurs symboliques de l’automne et de l’hiver. Ses vers coulent sans ponctuation comme le sable et le temps à travers les doigts, égrenant les métaphores de la nature pour suggérer l’écoulement de la vie, et tentant de conjurer sa détresse sentimentale par le souvenir de la femme aimée. Ainsi papillons, étoiles et arcs-en-ciel luisent-ils mélancoliquement, reflets d’états d’âme et de sentiments forts, perdus dans un crépuscule où la chaleur du sang s’éteint dans le vent et la pluie.
 
  • « le vent court dans mon âme / tel un enfant après des papillons / il fait voler en éclats tout ce qu’il rencontre sur sa route / les âges de la jeunesse la buée de la félicité / les nuages des sourires et l’ombre des réussites »
  • « la pluie s’est nichée dans mes paroles / prononcée par cette matinée nuageuse / dont s’est discrètement enfuie la lumière / j’ai la nostalgie de l’ombre de ton départ »
  • « la soirée mord timidement dans le temps / rendant la journée plus courte / et tire le rideau d’obscurité / par-dessus des joies interrompues »
  • « l’hiver a boutonné tous ses boutons / comme une cape de vie par-dessus / les âmes fourbues par l’absence de vie »

Préfacé par la poète, écrivain et critique littéraire Cristina Sava, postfacée par l’éditeur Marian Odangiu et par la traductrice Gabrielle Danoux dont il convient de saluer, une nouvelle fois, aussi bien le délicat travail que l’engagement au service de la promotion en France des lettres roumaines, ce recueil est illustré par l’artiste contemporain Valeriu Sepi, dans une édition soignée qui fait de cet ouvrage un Beau Livre dans tous les sens du terme. (3,5/5)

 

 

Citations :

Combien de plaies
un train passe dans mon coeur / sans destination précise / et personne ne me prévient / que je dois mettre mon réveil à sonner / pour que je ne rate pas le moment / de son arrivée dans la gare invisible de la journée / je compte les graines de rosée sur les feuilles encore / vertes de l’attente / et je les enfile comme des perles sur un collier / la larme de la lune je la porte en gage / pour l’oubli / le train insolent poursuit son trajet / ignorant le nombre exact des plaies qu’il a oublié d’embarquer / à l’arrêt de mon coeur / dessiné dans d’imprévisibles / matins
 

Dissimulé dans une étoile
pendant mon enfance / je me cachais en catimini dans une étoile / surtout les nuits d’été / après les pluies rapides qui me surprenaient dans les champs / j’avais l’arc-en-ciel dans l’âme / je le gardais précieusement à l’endroit du coeur / pour ressentir les battements des couleurs / comme un éventail du temps / dispersé en secondes / dont je faisais souvent des petites barques en papier / les laissant s’en aller sur l’océan imaginaire / le ciel s’ouvrait de plus en plus pour que je puisse y / compter les ombres des pas / que je faisais avec une rapidité / digne de la vitesse de la lumière / et pour me sentir heureux / je courrais comme dans un rêve / sans me soucier de quoi que ce soit / vers mon étoile qui sûrement m’attendait / chaque soir quand j’étais nostalgique
à présent je n’ai de cesse de la chercher et je ne la retrouve plus / peut-être m’a-t-elle abandonné / peut-être ai-je changé / ou bien elle s’est cachée comme moi en catimini dans / une autre enfance / dans laquelle sans cesse et confiant je me suis glissé / en m’évertuant à vivre l’éternité
 

Conclusion
plus rien n’est encore possible / si d’aventure quelqu’un / fouille dans le tas de souvenirs / dans lequel s’est cachée ta vie / un déluge démarre instantanément / tandis que les années se dissipent de travers / dans le désert / tu tentes en vain de les cueillir / et de les ranger dans des calendriers / tout comme tu les as vécues / mais elles refusent et se dissipent encore / de sorte que le désespoir que tu éprouves / armé jusqu’aux dents / d’un optimisme désuet / t’abandonne dans un / trop bien défini moment / d’où tu parviens à peine à conclure / ce poème
 

L’automne
septembre pleut à travers tous les yeux du jour / et inonde du regard la saison toute entière / les ombres timides se sont dissimulées parmi les nuits / et attendent optimistes un lever de soleil / tous les amours errent aveugles dans l’âme de la mer / en quête d’une vague de sauvetage / pour les rejeter au rivage dans une espérée survie / seul moi égaré dans les pensées azuréennes / je reste sur un rocher et impuissant je suis du regard / comment coulent les navires qui n’ont de cesse de me hanter / tandis que l’automne déjà installé / se dérobe sous mes pieds
 
 
Lié au temps
quel âge a le temps chaque matin / quand je secoue à peine la rosée sur mon coeur / en songeant aux pluies retardées / ou bien qui ont oublié de venir / j’ai de plus en plus la nostalgie d’un temps innomé / dispersé à travers l’enfance / et je ne peux vraiment rien faire / pour le revivre encore une fois / je mets ma montre à gousset à sonner / un âge de plus en plus indéterminé / et j’attends les yeux rivés sur le miroir / le sourire du jour suivant / je pose ma tête lourde à cause des épreuves vécues / sur le rocher esseulé et abandonné / et je me demande de combien de saisons / l’homme a-t-il besoin pour le hisser jusqu’au sommet / ce n’est qu’à présent que je me rends compte que mon corps / est sisyphement fatigué et je me laisse immerger / comme une ancre dans les eaux sans fond / délivrant l’écho  /du temps


Un violoncelle l’automne
parfois l’automne a une forme de violoncelle / sa sonorité grave mord le temps / et m’emporte à un certain âge / toutes les feuilles colorées se mettent à jouer chacune d’un autre instrument / tandis que le concert du temps sans chef d’orchestre / parcourait la vie toute entière les arbres répandaient une joie immense / sous les mélancoliques rayons de soleil / qui ne prédisaient pas des pluies / une main invisible me touchait le visage / et je baignais dans un sourire immense / contournant quelque obstacle imprévisible / dans d’autres saisons / je me demande à présent après tant de concerts / gravés sur la rétine de la mémoire / dans quel destin s’est confondu / la sonorité grave du violoncelle / pour que mes pas trébuchent / dans toute saison


 

lundi 15 août 2022

[Adrian, Pierre] Que reviennent ceux qui sont loin

 

 

 
 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Que reviennent ceux qui sont loin

Auteur : Pierre ADRIAN

Parution : 2022 (Gallimard)         

Pages : 192

Accès au livre : ISBN 9782072989681  
                           en librairie


 

  

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Là, sur la route de la mer, après le portail blanc, dissimulées derrière les haies de troènes, les tilleuls et les hortensias, se trouvaient les vacances en Bretagne. Août était le mois qui ressemblait le plus à la vie. »
Après de longues années d’absence, un jeune homme retourne dans la grande maison familiale. Dans ce décor de toujours, au contact d’un petit cousin qui lui ressemble, entre les après-midi à la plage et les fêtes sur le port, il mesure avec mélancolie le temps qui a passé.
Chronique d’un été en pente douce qui commence dans la belle lumière d’août pour finir dans l’obscurité, ce roman évoque avec beaucoup de délicatesse la bascule de l’enfance à l’âge adulte.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Pierre Adrian est né en 1991. Il est notamment l'auteur aux Editions des Equateurs de La piste Pasolini (prix des Deux Magots), Des âmes simples (prix Roger Nimier) et Les bons garçons.

 

 

Avis :

« Cet été-là, je revins avec un sentiment familier mais que j’identifiais seulement. Celui de renouer avec un bonheur certain. » Alors que ses vingt ans lui avaient fait mépriser l’univers clos de la sphère familiale pour l’envoyer se frotter au monde, la trentaine toujours célibataire du narrateur lui a, sans qu’il s’explique vraiment pourquoi, donné l’envie d’un retour au bercail. Lui, qui depuis dix ans boudait la grande maison de vacances où, chaque été, en bord de mer à l’extrême pointe de la Bretagne, le clan familial continue invariablement de se rassembler, décide soudain de renouer avec cette tradition estivale qui le renvoie au temps sacré de son enfance.

Là, cruellement soulignées par une décennie d’absence et par l’imperturbable pérennité des lieux, pendant qu’entre le même farniente à la plage et les mêmes réjouissances festives qu’autrefois, il se surprend à observer avec nostalgie un petit cousin de cinq ans, Jean, en qui il se revoit à cet âge, lui sautent à la figure la cruelle mesure du temps passé et de notre éphémère fragilité. Très vite, les jours fuyant, aussi désespérément que le sable entre les doigts, vers la fin de la saison, la dispersion de la vaste tribu et l’hibernation de la grande maison devenue ruche pour quelques semaines, cet homme, jusqu’ici empli du tranquille sentiment d’éternité que confère la jeunesse, ne peut plus s’empêcher de voir en ce fugitif temps des vacances la réplique miniature de l’écoulement de notre vie, depuis l’insouciance et l’impression d’infini du début, puis le sentiment d’urgence lorsque le mitan est passé et, enfin, la triste solitude dans laquelle tout s’achève.

A vrai dire, s’il se retourne avec tant de tristesse sur cet été de retrouvailles dont il décrit au passé les mille insignifiants et monotones bonheurs, ce n’est pas seulement parce que personne ne sait si sa grand-mère centenaire sera toujours là dans un an, ni même parce que, devenu oncle, il se retrouve face à l’enfant qu’il n’est plus, et qu’après ces semaines de vie en groupe, la solitude lui serre la gorge. Si, avec le décalage dans le temps, toute cette période lui insuffle une telle nostalgie, c’est surtout pour l’avoir vécu dans l’ignorance du drame qui devait survenir dans la foulée, précipitant sous le choc une averse de sentiments doux-amers, face à la fugacité de la vie et à la discrétion du bonheur, déjà enfui avant même que l'on ait pris conscience de son existence.

Contrairement au roman Les locataires de l’été de Charles Simmons auquel ce livre m’a beaucoup fait penser, l’auteur ne nous laisse que tardivement entrevoir l’épée de Damoclès qui pèse sur son récit. Aussi, pas de tension ici, menant au terme dramatique annoncé, mais la mélancolique rétrospective d’une saison frappée par une injuste fatalité ressemblant à un coup de tonnerre dans un ciel bleu. D’une sobre et infinie délicatesse, la narration est une merveille ciselée par une plume remarquable de beauté et de profondeur, qui, sur le fond prégnant d’une Bretagne au goût de madeleine de Proust, nous parle de la vie et du bonheur avec l’émotion de celui qui en perçoit l'éphémère fragilité. Un coup de coeur qui grandit encore à la seconde lecture. (5/5).

 

Citations :

Cet été-là, je revins avec un sentiment familier mais que j’identifiais seulement. Celui de renouer avec un bonheur certain. Chaque année se rejouaient ici les mystères d’une vie entière résumée en quelques semaines. Il y avait d’abord la monotonie des jours qui se confondent. Et puis l’attente. Avant le basculement de la mi-août, la précipitation douloureuse des dernières soirées dans la lumière d’automne, déjà. La fin. Août était le mois qui ressemblait le plus à la vie.
 

A la grande maison, nous passions et ils restaient. Les objets étaient immortels. Rien n’avait jamais bougé et c’était nous qui changions. La redécouverte des pièces de la maison ressemblait à la visite à un vieux parent. Des retrouvailles un peu forcées qui ne tiennent que par l’existence d’un commun passé. Sous la mansarde où j’entendais le vent siffler les nuits de gros temps, il y avait notre mémoire. Ici, combien d’enfants avaient dormi qui étaient devenus grands ?
 

La famille était un rempart rassurant contre l’extérieur. L’instinct de tribu nous protégeait de l’altérité. Rester entre soi offrait un confort moral et nous n’étions pas en vacances pour nous ennuyer avec des étrangers. L’entre-soi durait quelques jours suspendus entre le début du mois d’août et l’Assomption, les grandes marées. Un fiancé, une compagne, les pièces rapportées comme on disait, devaient accepter nos règles et l’humour lourd des cousins moqueurs. Il y avait des années de cela, j’avais été la grande gueule envahissante qui critiquait tout et cherchait la bagarre dans les fêtes. L’archipel de cousins et d’amis formait un clan. On s’embrassait sans se connaître vraiment, c’est-à-dire que nous n’étions jamais seul à seul. Où allions-nous ? Cela ne comptait pas. D’où nous venions ? De la même petite grand-mère. Et cela était tout. Depuis que j’avais refusé ce jeu d’été et quitté la grande maison, j’avais changé, cessant d’être un fils pour devenir un homme. J’avais du mal à vivre à nouveau en famille, supporter la proximité des autres, le manque d’intimité, l’intrusion, les commérages, les horaires fixes, les repas trop longs. Je subissais un paradoxe familial, balançant entre la joie des retrouvailles et le soulagement du départ prochain. Nous formions un monde à part, autosuffisant, suffisant, envié par d’autres sûrement. Mais le cercle familial excluait autant qu’il rapprochait. Il avait ses idées arrêtées. Et après ? Je savais désormais qu’on ne pouvait pas lui dire non à moins d’être malheureux. Il s’agissait d’accepter la famille nombreuse, tolérer le bruit, concéder. Tous ces visages étaient ceux de la vie. A quoi bon se lever contre ça ? J’avais fui la famille. Je l’avais haïe, peut-être, et je tâchais cet été-là de me réconcilier. Je pensais pouvoir reconstituer ce petit monde avant qu’il ne disparaisse. Mais la liste était déjà longue de toutes les choses qui ne reviendraient plus. Il y avait eu des enterrements dans des cimetières de banlieue, des rassemblements anticipés autour d’un mort. Car si nous nous retrouvions ailleurs qu’en Bretagne, autrement qu’au mois d’août, c’était que nous venions de perdre un être cher. Plus rares étaient les mariages, leur joie nocturne et alcoolisée et les chants aux mariés. 
 

Enfermés à l’école toute l’année, Jean et les autres faisaient l’apprentissage de la vie au cours des grandes vacances. Dans les jardins et sur la plage, ils couraient en liberté. Ils se dépensaient sans compter. Et je songeais qu’il n’y a qu’au mois d’août qu’on est vraiment un enfant.
 

La colère des doux est comme l’alcool chez ceux qui ne boivent pas. Elle est rare et dure peu mais ils deviennent possédés. 
 
 
Grand-mère était là avec moi et en même temps absente. Elle ne reconnaissait plus nos visages qui changeaient, s’épaississaient, se creusaient, se teignaient de barbe. La vie était un spectacle qu’elle regardait de loin, sans en retenir les personnages. Mais elle pouvait dire le nom des inconnus qui figuraient sur les photos de famille. L’album sur les genoux, elle posait ses doigts arthritiques sur chaque cliché et déchiffrait pour nous de lointains parents. C’était une litanie de noms entendus mile fois, des « maman Jeanne », « petit père », « oncle Gilbert », « grand-père Sorel »… Elle appartenait davantage à ce passé en noir et blanc qu’au présent. Nous étions les siens mais nous nous confondions dans un anonymat de foule. Des arrière-petits-enfants naissaient chaque année. Sa descendance gonflait. Le réel lui échappait.


« C’est gentil de ne pas oublier ta petite grand-mère », murmurait-elle. Elle observait les manèges de sa petite tribu avec un sourire en coin et la main posée au bout des lèvres. Ses yeux épuisés se perdaient dans le vague. Son monde se rétrécissait. Son environnement familier se réduisait. Dans sa propre ville, il y avait toutes ces rues qu’elle n’emprunterait plus jamais. Ce rétrécissement m’inquiétait. Je ne supportais pas l’idée d’un lieu où je ne reviendrais plus jamais. C’étaient des petites morts. Et je croyais que toute la vie, il serait possible de courir partout et de revenir.


Je pensais, en regardant ces gamins, que l’existence était bien faite. Pour rien au monde je n’aurais échangé ma place pour la leur, troqué la maturité pour mon adolescence. Oui, la vie était bien faite parce qu’on ne souhaitait jamais revenir en arrière.


Mais je devinais déjà qu’un jour, dans un août à venir, elle viendrait nous présenter son fiancé. Cet homme, je lui adresserais un sourire mais je le regarderais comme un voleur. En entrant dans sa vie, il condamnerait les étés de liberté que nous avions connus. Il l’enlèverait  et rien ne serait plus pareil. Le temps ne passait jamais sans rançon.


- Sans enfants, tu vieilliras seule.
-Oh tu me fatigues à la fin… Je ne me projette pas. Des enfants pour l’instant, j’en veux pas. J’ai d’autres histoires à régler.
- Sans doute…
- Et puis vieillir, c’est regarder les autres mourir et finir seul.
- Mourir, mourir… Et naître aussi ! Pense à combien de petits-enfants grand-mère a vus naître.
- Ce n’est pas pareil. Malgré le monde, la famille comme tu dis, je crois qu’on vieillit toujours seul. Oui, on finit seul. Ca, j’en suis sûre. 
 
 
Nous vivions dans le sentiment grave que quelque chose nous était peu à peu dérobé. L’été nous filait entre les doigts. Pour se consoler nous avions le spectacle des grandes marées. Alors la mer la nuit ressemblerait à ces lacs noirs qu’on rencontre dans les pays du Nord et sur la bonace se réfléchiraient les lumières du phare et des balises. Je vivais en sursis, sans billet retour mais sachant bien que moi non plus je n’avais rien à faire ici. La ville m’attendait et tous ses plaisirs. Il fallait aussi savoir en jouir avant septembre, quand les cafés ont rouvert, que certains amis sont rentrés mais que le monde se tient encore à distance. La dernière quinzaine d’août était le temps de la confusion, des jours en suspension. La jouissance laissait la place aux résolutions, le désordre à l’organisation. Certains savaient jouir des plaisirs sans penser à leur fin et ils étaient les plus gais. Aussi les derniers jours d’été révélaient-ils deux sortes d’hommes. Ceux qui vivaient sans jamais songer à la mort et ceux qui y pensaient sans arrêt.


Je passai devant une chambre à l’étage et ressentis un violent coup au coeur. La pièce avait été désertée par des cousins qui finissaient leurs vacances le matin même. La porte était grande ouverte sur le couloir et une fenêtre laissait passer un filet d’air. On avait retiré les draps, les taies d’oreillers. Une serviette gisait au pied du lit. Il n’y avait plus un savon, ni crème ni shampoing, rien, aucun produit de maquillage posé sur le lavabo de la petite salle de bains attenante. La chambre paraissait abandonnée. Seules les taches de dentifrice sur le miroir et un rasoir usagé trahissaient un passage récent. Le matelas portait encore la marque des corps qui s’étaient endormis et réveillés ici pendant des semaines. Le lit était un vieux ridé tout nu. Il exhibait sa chair. Il grelottait. Cette chambre, je savais bien qu’on ne la referait plus cette année. Elle n’accueillerait pas de nouveaux occupants avant l’été suivant. Et j’assistais au désastre comme un voyageur immobile qui, sur le quai d’une gare de province, vient d’assister au passage d’un train sans arrêt. Voilà. Les moments passés ensemble rappelaient ce train qui s’enfuit à toute vitesse et fait trembler les quais avant de laisser derrière lui des étincelles, un courant d’air tiède, le souvenir d’un grand fracas. Le spectacle de cette chambre vide m’effraya, son silence. Ce jour-là, je compris que quelque chose était fini. Tout à fait fini. Que les vacances, on devait les vivre avec ses amis, sa famille. Lorsque tout le monde est rentré alors il faut s’en aller aussi.


J’allais dire au revoir à grand-mère. J’entrais dans des jours incertains où chaque baiser déposé sur son front pouvait être le dernier. On me préviendrait un matin pour dire qu’elle était morte. Et alors, comme pour grand-père, il me reviendrait à la mémoire la toute dernière fois où je l’aurais embrassée. Quand les gens meurent, on se souvient d’abord du dernier instant passé avec eux. Puis ce souvenir se dissipe et répparaissent d’autres moments plus significatifs qu’une portière qui se ferme sur un visage ou un corps sur un lit d’hôpital.


Au cours de ce voyage, jamais ne me parut plus évidente la fragilité des miens. Les années passant, avec l’âge et dans la mort, elle se révélait. Mon père et ma mère aussi pouvaient être brisés et il revenait à nous désormais de les serrer dans nos bras. Les plus forts avaient besoin du soutien des faibles. Sans doute était-ce cela une famille, un enchevêtrement, une tour en Kapla dont l’équilibre précaire tient, coûte que coûte, grâce à la solidité des uns et malgré la fébrilité des autres.

 

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