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mercredi 11 février 2026

Critique de “Nexus” de Yuval Noah Harari | Lectures de Cannetille

 





J'ai aimé

 

Titre : Nexus

Auteur : Yuval Noah HARARI

Traduction : Daniel FAUQUEMBERG

Parution : en anglais (Etats-Unis) et 
                  en français (Albin Michel) en 2024

Pages : 576

Accès au livre : ISBN 9782226494887  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Depuis cent mille ans, nous, les Sapiens, avons acquis un gigantesque pouvoir. Mais malgré nos découvertes, inventions et conquêtes, nous sommes aujourd’hui confrontés à une crise existentielle inédite. Le monde est au bord de l’effondrement écologique. Les tensions politiques se multiplient. La désinformation abonde. Et nous entrons de plain-pied dans l’ère de l’IA, un réseau d’information qui sera bientôt capable de nous dominer.

Avec ce nouvel ouvrage, Yuval Noah Harari, l’auteur du best-seller mondial Sapiens, revisite l’histoire de l’humanité pour comprendre comment les réseaux d’information ont fait et défait notre monde. Il aborde les choix cruciaux auxquels nous sommes - et serons - confrontés, au moment où l’IA révolutionne la médecine, la guerre, les démocraties, et menace notre existence même.

Nexus est un livre capital pour comprendre comment, en faisant des choix éclairés, il nous est encore possible d’empêcher le pire. 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Yuval Noah Harari est docteur en Histoire, diplômé de l’Université d’Oxford. Aujourd’hui, il enseigne dans le département d’Histoire de l’université hébraïque de Jérusalem et a remporté le « prix Polonsky pour la Créativité et l’Originalité » en 2009 et en 2012. Ses ouvrages Sapiens, Homo Deus et 21 Leçons pour le XXIe siècle sont des phénomènes internationaux qui cumulent 25 millions de ventes dans 50 pays.
 

 

Avis :

Yuval Noah Harari, historien israélien et professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem, s’est imposé comme l’un des penseurs contemporains les plus influents grâce à Sapiens, Homo Deus et 21 leçons pour le XXIᵉ siècle. Son oeuvre explore la manière dont les récits, les technologies et les structures symboliques façonnent l’humanité. Nexus s’inscrit dans cette continuité : il propose une synthèse ambitieuse de l’histoire des réseaux d’information, depuis les premiers langages humains jusqu’à l’intelligence artificielle, et interroge la manière dont ces réseaux déterminent nos sociétés, nos croyances et nos futurs possibles.

Le livre retrace l’évolution des systèmes d’information qui ont permis aux humains de coopérer à grande échelle. L’auteur montre d’abord comment les premiers réseaux – langage, mythes, rituels – ont permis aux groupes humains de dépasser les limites biologiques de la communication animale. L’écriture, puis les bureaucraties, les religions et les empires ont ensuite créé des infrastructures informationnelles capables de stabiliser des sociétés complexes. Il insiste sur le rôle des « fictions partagées » – argent, lois, nations, dieux – qui n’existent que parce que nous y croyons collectivement, mais structurent profondément nos comportements.

La seconde partie du livre explore la révolution moderne : imprimerie, médias de masse, Internet, plateformes numériques. Yuval Noah Harari montre comment chaque innovation a transformé la circulation de l’information, redistribué le pouvoir et modifié la manière dont les humains se représentent le monde. Il analyse en particulier la montée des algorithmes et de l’IA comme une rupture majeure : pour la première fois, des systèmes non humains produisent, filtrent et interprètent l’information à une échelle qui dépasse les capacités humaines. Cela ouvre la voie à de nouvelles formes de contrôle, de manipulation et de dépendance, mais aussi à des possibilités inédites de coordination et de création. Le livre se conclut sur une interrogation : dans un monde où les réseaux d’information deviennent autonomes, quelle place reste-t-il pour la liberté humaine, la démocratie et la responsabilité collective ? 

Ouvrage des plus structurés et pédagogiques, Nexus relie des phénomènes très éloignés – mythologie antique, bureaucratie impériale, réseaux sociaux, intelligence artificielle – en un récit remarquablement cohérent. Il propose une vision panoramique qui met en lumière la continuité entre les systèmes d’information du passé et ceux du présent. Yuval Noah Harari excelle à rendre intelligibles des notions complexes, et son approche résolument interdisciplinaire – mêlant histoire, anthropologie, technologie et philosophie – confère à son propos une réelle profondeur.

Mais cette ambition synthétique a aussi ses limites. En privilégiant les grandes lignes au détriment des nuances historiques, Yuval Noah Harari tend à lisser des phénomènes pourtant hétérogènes et à reconduire certains schématismes déjà présents dans ses ouvrages précédents. Son insistance sur les « fictions » comme moteur principal des sociétés humaines, si efficace pour structurer son récit, peut parfois minimiser le rôle des dynamiques matérielles, économiques ou institutionnelles. Quant à sa réflexion sur l’IA, très centrée sur les risques de manipulation, de captation de l'attention et de perte de contrôle démocratique, elle apparaît moins novatrice pour un lecteur familier des travaux récents sur le sujet – notamment Cyberpunk d’Asma Mhalla ou L’Empire de l’ombre de Giuliano da Empoli, qui proposent des analyses plus incisives ou plus originales des architectures de pouvoir numériques.

Nexus s’inscrit enfin dans une longue tradition de réflexion sur les médias et l’information, héritière de Marshall McLuhan –  « le médium est le message » –, de Manuel Castells – la « société en réseaux » – ou encore de Benedict Anderson – les « communautés imaginées ». Yuval Noah Harari reprend ces intuitions mais les étend à l’ensemble de l’histoire humaine, en montrant que les réseaux d’information ne sont pas un phénomène moderne mais une constante anthropologique. Le livre dialogue aussi avec les débats contemporains sur l’IA, la désinformation, la gouvernance algorithmique et la fragilité des démocraties. En ce sens, Nexus peut être lu comme une tentative de fournir un cadre conceptuel global pour comprendre notre époque : un monde où la bataille pour le contrôle de l’information est devenue la bataille pour le contrôle du réel.

En définitive, Nexus prolonge les grandes intuitions de Yuval Noah Harari tout en leur donnant un cadre plus systématique : celui d’une histoire longue des réseaux d’information qui façonnent les sociétés humaines. S’il ne renouvelle pas entièrement les thèses de l’auteur et laisse parfois de côté la complexité des contextes historiques ou matériels, il offre néanmoins une synthèse ample, accessible et stimulante, qui éclaire d’un jour nouveau les enjeux contemporains liés à la circulation, au contrôle et à la production de l’information. À ce titre, le livre s’impose moins comme une rupture que comme un outil conceptuel utile pour penser un monde où la maîtrise des flux informationnels conditionne de plus en plus la maîtrise du politique, du social et du réel lui‑même. Une sorte d’encyclopédie, riche en exemples et en illustrations – mais aussi un peu indigeste – pour se construire un premier panorama sur le sujet avant d’aller l’explorer plus finement auprès de vrais spécialistes. (3,5/5)


samedi 10 janvier 2026

[Mhalla, Asma] Cyberpunk

 





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Cyberpunk            

Auteur : Asma MHALLA

Parution : 2025 (Seuil)

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9782021587586  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :    

En ce début de XXIe siècle, l’alliance chaotique de Donald Trump et d’Elon Musk a fait surgir une créature technopolitique à deux têtes. L’une orchestre le show, l’autre code le système. Quelque chose d’insaisissable est pourtant à l’œuvre.
Gourous de la Silicon Valley et idéologues néo-réactionnaires orchestrent un fascisme-simulacre annonciateur d’un bouleversement plus profond. Un nouveau régime, hybride, où l’État s’efface… pour mieux tout contrôler.
L’emprise avance en silence, à l’échelle planétaire. Un empire cognitif reconfigure la démocratie, colonise les corps et les esprits. Depuis le laboratoire américain où s’expérimente le futur, ce livre décrypte le logiciel techno-totalitaire. Dans le monde qui vient, vous ne serez pas augmentés. Vous serez programmés.
Le futur est déjà là. La dystopie cyberpunk n’est plus une fiction, c’est notre réalité. Comprendrons-nous à temps ce qui se joue ?
Asma Mhalla signe un essai coup de poing pour nommer la nouvelle arène du pouvoir. Et défendre ce qu’il nous reste : notre liberté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Asma Mhalla est politologue et essayiste. Elle est l’autrice d’un premier livre remarqué, Technopolitique. Comment la technologie fait de nous des soldats (Seuil, 2024).

 

 

Avis :

Asma Mhalla est une politologue franco‑tunisienne qui scrute les rapports de pouvoir à l’ère numérique. Docteure de l’EHESS et chercheuse associée au CNRS, elle enseigne à Sciences Po et à l’École polytechnique, et analyse la manière dont les technologies reconfigurent la géopolitique, la démocratie et les formes contemporaines de domination.

Dans Cyberpunk, elle explore comment plateformes, IA et infrastructures de données ont cessé d’être de simples outils pour devenir une matrice de pouvoir à part entière. Elle y décrit un monde où Big Tech et États interagissent pour produire un contrôle diffus, algorithmique, qui façonne nos comportements, nos représentations et nos cadres collectifs. Par une écriture nerveuse et incisive, elle montre que le futur cyberpunk n’appartient plus à la fiction, mais qu'il s’est déjà insinué dans le présent, dans nos gestes les plus anodins comme dans les architectures invisibles qui organisent nos vies.  

Mené comme une enquête politique et philosophique sur ce nouveau « milieu » technologique, l’essai cartographie les logiques de surveillance, les mécanismes de captation de l’attention, les stratégies géopolitiques des géants du numérique et les dérives autoritaires qui émergent de l’hybridation entre code, pouvoir et imaginaire. Le livre se lit comme un avertissement : nous entrons dans un monde où la démocratie se fragilise au profit d’un techno‑pouvoir fluide, opaque et globalisé.

Percutant, clair et solidement argumenté, ce texte est un pamphlet lucide qui ose nommer les dérives d’un système technopolitique en pleine consolidation, et que l’on pourra utilement rapprocher de L’Empire de l’ombre de Giuliano da Empoli. En écho à cet autre ouvrage, Cyberpunk révèle l’autre versant du pouvoir moderne : quand le penseur italo‑suisse décrypte les stratèges qui manipulent les récits politiques, Asma Mhalla expose les architectures techniques et les stratégies techno‑politiques qui façonnent silencieusement nos vies. Parvenant à articuler analyse géopolitique, critique des infrastructures numériques et réflexion sur les imaginaires cyberpunk – Gibson, Philip K. Dick –, elle propose un prisme de lecture qui dépasse les discours convenus sur l’innovation et révèle la dystopie déjà à l’œuvre. 

D’une remarquable qualité littéraire, l’essai est porté par une écriture engagée, tendue, presque militante, qui refuse la neutralité confortable. Au‑delà du diagnostic, il entend peser dans le débat démocratique et citoyen en rappelant que les technologies ne sont jamais neutres et qu’elles redéfinissent les conditions mêmes de notre participation collective. Cri d’alarme nécessaire et diagnostic sévère mais salutaire sur l’état de nos démocraties face aux hypertechnologies, c’est un ouvrage qui secoue, dérange et offre une boussole intellectuelle pour comprendre un monde où le pouvoir circule désormais dans les flux de données autant que dans les structures politiques.

Une lecture indispensable, profondément éclairante, pour regarder en face le monde que nous sommes en train de laisser advenir. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Lorsque vous douterez de vous-même, gardez ceci en tête : ce siècle ne vous interdit pas de penser, il vous occupe jusqu’à ce que vous ne sachiez plus comment faire.


Thiel le dit : la démocratie est l’ennemie de sa liberté. Dans ce monde à deux vitesses, l’élite devient caste. Les autres, classes moyennes, immigrés, « déviants », deviennent un quart-monde. Musk, obsédé de natalité et de Mars, rêve d’une humanité triée. Comme les cosmistes russes qu’il évoque, il fantasme l’immortalité. Leur révolte vise les élites bourgeoises, la presse, le peuple. Thiel parle de « tyrannie des médiocres ». Leur élitisme nous écrase. Une scission est là : l’élite techno contre le reste. 


Nous nous trompions de grille de lecture à parler du « peuple américain » s’exprimant par la voie des urnes. Le peuple n’a pas pris le pouvoir ; on lui a vendu l’histoire que la démocratie est un bug à corriger, accompagnée du logiciel qui lui promettait d’en finir avec les élites, tout en installant une backdoor pour milliardaires. Trump n’est que cela : la fonctionnalité centrale de ce logiciel.


Ces stratégies de la défiance et de la division interne montent les citoyens les uns contre les autres dans une ambiance quasi insurrectionnelle, le chaos restant la recette invariablement efficace au moment de la conquête du pouvoir par les régimes autoritaires. La recette est simple : un slogan fort et tapageur (Make America Great Again), deux leaders charismatiques, l’un complétant l’autre, promettant le retour de la puissance américaine, s’hypnotisant mutuellement. Recette efficace : les groupes furent galvanisés, montés les uns contre les autres, non pas pour la simple victoire d’un camp sur l’autre mais pour un agenda plus grand, l’anéantissement de la démocratie états-unienne, présentée comme le « système » à abattre.


Dans le cas du projet néo-américain, il ne s’agit pas seulement d’un repli nationaliste par la fermeture des frontières aux étrangers et autant que possible aux produits et services étrangers. L’ennemi est aussi intérieur, et la frontière n’est pas seulement physique : elle repose sur une exaltation du nous « Amérique », en opposition à un eux présenté comme une menace (autrefois les Juifs, communistes et élites cosmopolites ; aujourd’hui les migrants, l’« État profond », les intellectuels progressistes, le reste du monde qui « nous » pille). Il s’agit d’une frontière idéologique, économique et culturelle.


À force de ne vouloir heurter personne, l’Europe a programmé son impuissance. Elle confond prudence avec lucidité, consensus avec stratégie, et croit encore qu’en multipliant les règles elle finira par exister dans le chaos algorithmique mondial.


Le projet européen est grand mais mal embranché. L’Europe n’est pas à fuir, mais son Union reste à réincarner. D’ailleurs, lorsque l’on analyse la situation américaine, il existe des noms, des personnalités fortes, des visages. Quand j’écris « Europe », je ne peux en dire que cela : un concept sans visage. Le projet européen n’est pas obsolète. Il est orphelin. Il lui faut un visage, un récit, une rupture. Non plus une Europe des seules normes, mais une Europe du vivant, du sens et de la mémoire. Sinon, elle restera une carte sans récit, un territoire sans destin.


En août 2024, Trump évoque une « apocalypse zombie » d’immigrés criminels et promet « la plus grande déportation de l’histoire ». Le 2 avril, il les traite d’« animaux ». Le 18 septembre : « Ils viennent du Congo… d’Asie… et détruisent le tissu de vie… » Le 5 octobre, il évoque un « poison dans le sang ». Il parle de pureté raciale, du « sang » comme destin. Voilà comment s’opère la fascisation : matraquer une idée jusqu’à la rendre banale, la blanchir médiatiquement, l’imposer comme fait. C’est la brutalisation des imaginaires décrite par George L. Mosse, une accoutumance psychologique par la grandiloquence du spectacle. 
 
 
Le mépris de la vérité est chez Trump une signature. Musk suit la même logique : action sans limite, sans souci des faits. Ce qui compte : bâtir le futur rêvé. Ils manipulent les pulsions, désignent des boucs émissaires, centralisent le pouvoir, agissent sans vérité. 
(...)
Le trumpisme s’appuie sur un sentiment d’injustice : l’Amérique paierait pour le monde. 
(…)
On peut compléter avec ce qu’en dit Emilio Gentile, un autre spécialiste. Selon lui, fascisme et nazisme sont des « mouvements révolutionnaires de masse », antidémocratiques, violents, fondés sur la terreur, le chef, la surveillance, l’endoctrinement, le parti unique, la propagande, l’expansionnisme. Transposé à Trump : hostilité à la démocratie, culte faible mais croissant de la personnalité, centralisation arbitraire, élargissement du pouvoir exécutif, propagande, alliances avec Javier Milei ou Vladimir Poutine, fantasmes impérialistes (Groenland, Panama, Mars). 


Actons au moins ceci, le fascisme n’est jamais le récit dominant mais se présente d’abord comme le contre-récit, qui se nourrit de la respiration saccadée d’un système politique et informationnel qui s’étouffe par lui-même. Son succès foudroyant provient de là. Il casse la monotonie, se braque contre la « décadence », canalise la colère de millions de gens qui hurlent leur besoin d’exister. Compris sous cet angle, le trumpisme n’est pas une rupture mais le point paroxystique d’un modèle politique, appelé démocratie libérale, imparfait par nature, défaillant au moment des crises, malade du consensus qu’il croit incarner sans alternative.


L’ère métacapitaliste a créé une civilisation errante. Or nous sommes, nous restons, des êtres de sens, tendus vers le besoin de le trouver, de le percevoir, de le donner. Débarbouillé des coquetteries idéologiques ou même technologiques dont il s’affabule, le fascisme n’est finalement rien d’autre que cela, un cri contre l’absurde. Un cri aberrant, violent mais momentané contre cette spirale sans fin qui aspire les vies minuscules.


Le fascisme-simulacre ne détruit pas les institutions, il les dévitalise. Il ne réprime pas directement, il abaisse les seuils de résistance, et d’abord les seuils moraux. Ce ne sont pas tant que les États-Unis ne seraient plus une démocratie, c’est plutôt l’idée – plus intéressante – qu’être ou ne pas être en démocratie n’a plus aucune importance. Au moment de sa prise de pouvoir, le fascisme postmoderne est un autoritarisme sans dictature. Inutile de recourir aux camps ni à une quelconque police secrète, il suffit que les gens croient à la toute-puissance du régime pour qu’ils obéissent, s’autocensurent. De même, il serait inutile d’abolir les élections ou la presse, il suffit que ces institutions existent comme simulacres inopérants pour donner une illusion de choix. La répression symbolique ou les rafles réelles de migrants deviennent elles aussi un spectacle. Le tribunal médiatique de quelques boucs émissaires persécutés en guise d’exemplarité suffira à créer la peur, sans qu’une véritable purge, au sens stalinien du terme, soit nécessaire. Ce n’est pas une démocratie illibérale mais autre chose : un régime où les citoyens croient vivre sous le joug d’un pouvoir fasciste là où il n’y a que des symboles de fascisme… mais étrangement aussi opérants et performatifs qu’une organisation fasciste réelle.


Les dispositifs de la soumission ne sont pas extérieurs à nous mais installés en nous, par l’endoctrinement systémique et, plus trivialement, par la simple idée de la punition, du couperet tranchant qui s’abattrait sur la nuque en cas d’écart. N’avez-vous pas, vous aussi, eu ce sentiment fugace que, quoi que vous fassiez, vous étiez invisible ? Que vous n’étiez rien. Atome perdu par la saturation et par le bruit dans la masse et la fureur. Le réel est stérilisé, il est une bulle parmi les bulles, une fiction parmi les fictions, un récit parmi les récits. Il est une offre comme une autre sur le marché saturé de l’attention. L’hyperréel, relayé par les plateformes virtuelles, est la seule offre qui compte, qui contrôle, qui détermine, qui décide, qui trie, qui crie plus fort, qui hurle mieux. Elle a scindé la réalité en deux, l’hyperréel versus le réel, eux versus nous. 
 
 
Le fascisme-simulacre n’est pas un accident, mais un fascisme de transition qui prépare le terrain pour un autre type de pouvoir. La transition est en cours. Elle ne se fera probablement pas par un choc brutal mais par une normalisation des outils quotidiens. On aurait pu en faire du progrès, la cyberdystopie américaine en a fait une prise de pouvoir sans résistance. Car la véritable promesse, on l’aura compris, n’est pas l’émancipation mais l’hyper-stabilisation d’un corps social sous cloche, là où plus rien ne dépasse. Sous contrôle, total.


À ambition de contrôle total, mobilisation totale. Tenez-vous prêts, voici le programme : Privatisation du futur × Technologie Totale × Économie de la haine distribuée par algorithmes. Bon appétit !


Le langage est par nature l’un des premiers champs de bataille des guerres culturelles : l’invisibilisation de mots et d’expressions liés aux droits des femmes et des minorités, la coupe réglée contre les sciences du climat, le changement de noms de lieux symboliques (…)
Lisez le décret signé par Trump le 27 mars 2025, destiné à « restaurer la vérité et la raison dans l’histoire américaine ». Son but : reconstruire le roman national en bannissant toute mention de l’esclavage, de la colonisation et de l’éradication des Indiens, de la ségrégation raciale, de la diversité culturelle des États-Unis, contre un « révisionnisme » supposé dominant qui conduit à un « sentiment de honte nationale ». Sa cible principale : les musées Smithsonian de Washington, une institution créée en 1846 et qui regroupe une vingtaine de musées d’art et d’histoire américains, des bibliothèques et des centres éducatifs. Pour compléter l’entreprise de réécriture – et d’effacement – de la mémoire, l’Administration trumpiste a eu vite fait d’entraver également la liberté académique et scientifique. Le décret ordonnant la dislocation du ministère de l’Éducation en est l’image symbolique.


Après le rachat de X/Twitter, Elon Musk a présenté la plateforme comme un bastion de la liberté d’expression absolue, tout en adoptant des mesures contraires. Plus il se radicalisait en direct sous nos yeux, plus ce qu’il nommait « liberté d’expression » équivalait à une censure accrue de certains contenus ciblés. Il a prétendu défendre une plateforme « libre », mais X/Twitter a suspendu des journalistes d’investigation critiques de sa gestion. En langage doublepense, cela se traduit ainsi : « Pour protéger la liberté d’expression, il faut faire taire ceux qui l’exercent contre moi. » Musk a justifié la suppression des anciennes politiques de modération de la plateforme au nom de la liberté, tout en instaurant un contrôle algorithmique opaque favorisant ses propres tweets et ceux de ses alliés politiques. En langage doublepense, cela signifie : « Un algorithme neutre favorise ceux que je choisis. » En supprimant les garde-fous contre la haine en ligne, Musk a facilité la diffusion de discours d’extrême droite, voire ouvertement pronazis, tout en interdisant furtivement (shadow ban) les comptes de militants démocrates ou progressistes. En langage doublepense, cela veut dire : « Laisser parler tout le monde, sauf ceux qui me dérangent. » La liberté d’expression, liberté fondamentale dans nos États de droit, devient elle-même une mascarade idéologique. Musk ne défend pas la liberté d’expression, il en produit un concept vidé de sa signification originale pour en faire un outil de pouvoir. Ce renversement du sens rend toute critique difficile, car le débat est piégé dans une logique où la « liberté » devient une justification du contrôle.
 
 
Donald Trump est un exemple intéressant à considérer si l’on transpose les techniques de gaslighting dans le strict champ politique et idéologique. En première lecture, ses décisions et comportements caricaturaux étant à géométrie plus que variable, il donne l’impression de ne pas bien savoir où il va, d’improviser, de revenir sur sa parole, de se dédire et de se contredire d’un jour sur l’autre. Il se présente comme anti-establishment mais pro-oligarques, qu’ils soient parmi les élites technologiques ou non, américains ou russes, peu importe. Il prétend (re)construire la grandeur de l’Amérique tout en la rabaissant au niveau d’une puissance humiliante et vulgaire. Il dit protéger les plus vulnérables en démantelant l’État fédéral et les rares mécanismes de solidarité sociale qui existaient dans ce pays. Mais l’homme n’est ni bancal ni idiot ni fou : jouant toujours au présent, il n’a seulement rien à faire de la cohérence. Bien au contraire : il crée, à dessein, des dissonances. Dans le champ militaire, cette tactique se nomme « opérations psychologiques » ou « guerre cognitive » – bien que l’expression soit discutée et ne fasse pas consensus. Nous dirons : un gaslighting pratiqué, non pas dans une relation interpersonnelle, mais à l’échelle mondiale.


C’est cela, le cœur du mensonge performatif : une affirmation répétée jusqu’à devenir vécue comme vraie, non par sa factualité, mais par son effet social et symbolique. Le fascisme – y compris dans ses formes contemporaines – construit une vérité opératoire : ce qui est dit devient vrai, non parce que vérifié, mais parce qu’intégré. Il impose un régime de réalité alternatif. Il ne se contente pas de dominer un espace social ou politique, il reconfigure la perception même du monde. Il efface les contradictions, récrit le passé, sabote la science et disqualifie les savoirs, inverse la charge de la preuve. Il fractionne le corps social en conflits secondaires, présentés comme idéologiques, jusqu’à empêcher tout espace de discussion de se former, chacun dans sa tranchée mentale. Il ne réfute pas la réalité, il la remplace. Il élimine les institutions productrices de vérité concurrente, déstabilise les repères de connaissance partagée, et transforme l’espace public en réceptacle continu d’énoncés équivalents. Le mensonge devient l’égal du fait. Ce brouillage méthodique repose sur la confusion généralisée : images, récits, accusations, scandales, proclamations… Tout est nivelé, narré comme équivalent. Dans ce chaos contrôlé, la démocratie ne peut plus garantir l’existence d’une vérité partagée. Le fascisme-simulacre vide le langage de son ancrage dans le réel qu’il soumet à la narration du pouvoir. 

 


 

mardi 25 novembre 2025

[Da Empoli, Giuliano] L'empire de l'ombre. Guerre et terre au temps de l'IA

 




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : L'empire de l'ombre
            Guerre et terre au temps de l'IA

Auteur : Giuliano DA EMPOLI

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 266

Accès au livre : ISBN 9782073107541  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Sur la scène : Donald Trump, Vladimir Poutine, Xi Jinping. Une fébrilité planétaire – le risque d’une déflagration mondiale. Le spectacle est impressionnant, mais que se passe-t-il vraiment dans l’ombre ?
Une transformation profonde est en cours. Il est devenu urgent de la comprendre. Des idéologues du Kremlin aux techno-césaristes de la Silicon Valley, de nouvelles élites cherchent à forger des empires. La puissance de feu, matérielle et intellectuelle, du projet qui s’impose depuis la Maison-Blanche est incontestable. Comme toujours en pareil cas, ses partisans ont tendance à le présenter comme inéluctable.
Mais l’acharnement avec lequel ils s’en prennent à l’Europe nous dit qu’ils la considèrent tout de même comme un obstacle à la mise en œuvre de leurs plans. S’en rendre compte, c’est prendre conscience que nous avons davantage de pouvoir que nous l’imaginons et construire un avenir alternatif.
Le point de départ doit être le refus de la soumission. Puisque le défi est philosophique et culturel, toute résistance commence par la connaissance.
C’est ce qui fait de ce quatrième volume de la revue un vademecum nécessaire à tout citoyen convaincu que la vassalisation heureuse ne peut pas être sa destinée.
(Giuliano da Empoli)

Avec les contributions de Daron Acemoglu, Sam Altman, Marc Andreessen, Lorenzo Castellani, Adam Curtis, Mario Draghi, He Jiayan, Benjamín Labatut, Marietje Schaake, Vladislav Sourkov, Peter Thiel, Svetlana Tikhanovskaïa, Jianwei Xun, Curtis Yarvin.

Le Grand Continent, revue née en ligne et portée par une nouvelle génération, s’est imposé comme la plateforme de référence pour le débat stratégique, politique et intellectuel à l’échelle continentale.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Giuliano da Empoli, né en à Neuilly-sur-Seine, est un écrivain et conseiller politique italien et suisse. Il est le président de Volta, un think tank basé à Milan, et enseigne à Sciences-Po Paris.

 

 

Avis :

La revue Le Grand Continent, fondée à Paris, est un espace de réflexion transdisciplinaire qui réunit intellectuels et écrivains autour des grandes mutations contemporaines. Elle paraît en format papier aux éditions Gallimard sous la forme d’un numéro annuel, dirigé par l’écrivain et conseiller politique italo-suisse Giuliano da Empoli. Cette quatrième parution, qui rassemble différents textes de figures comme Daron Acemoğlu, Sam Altman, Marc Andreessen, Mario Draghi ou encore Adam Curtis, est consacrée aux bouleversements géopolitiques et culturels liés à l’intelligence artificielle, aux conflits contemporains et aux nouvelles formes de pouvoir.

Le volume met en scène les grandes puissances actuelles – Donald Trump, Vladimir Poutine, Xi Jinping – mais insiste surtout sur ce qui se joue « dans l’ombre » : la montée de nouvelles élites, des idéologues du Kremlin aux techno-césaristes de la Silicon Valley, qui cherchent à forger des empires à travers l’IA et les technologies numériques. L’ambition est de montrer que derrière le spectacle visible des tensions mondiales, une mutation souterraine est en cours, qui redessine en profondeur les équilibres mondiaux.

Dans ce contexte, les formes traditionnelles de domination se déplacent et se recomposent. La guerre devient hybride, menée à la fois dans le cyberespace et sur les terrains physiques, brouillant les frontières entre affrontement visible et invisible. La terre ne se réduit plus aux territoires matériels : elle inclut désormais les infrastructures numériques, les réseaux énergétiques et les espaces de données, devenus des enjeux de souveraineté. Quant aux rapports de force, ils se réorganisent sous l’effet de l’IA, qui fait émerger de nouvelles puissances – entreprises technologiques, idéologues, acteurs transnationaux – capables d’imposer souterrainement leur influence. 

La démonstration proposée par ce numéro s’appuie sur un matériau singulier : non seulement les analyses des observateurs, mais aussi les textes, discours et manifestes produits par ces nouvelles élites elles-mêmes. En donnant à lire leurs propres paroles, la revue dévoile la logique interne de ces acteurs, leur rhétorique guerrière et leurs stratégies de conquête. On y perçoit la manière dont ils façonnent des récits de domination, manipulent les imaginaires collectifs par les réseaux sociaux, instaurent une forme d’« hypnose » de masse et redéfinissent le rapport au réel. Ces prises de position, souvent marquées par une défiance envers les institutions démocratiques, révèlent une volonté de substituer au débat public une vision autoritaire et technologique du pouvoir. L’ensemble met ainsi en lumière la cohérence d’un projet souterrain : celui d’élites qui, par la guerre des récits et la maîtrise des technologies, cherchent à imposer un nouvel ordre mondial à leur avantage.

« Être un modéré n’est pas une idéologie [...] c’est l’absence de pensée. » – Curtis Yarvin
« Il n’y a plus de beauté que dans la lutte [...] La technologie doit être un assaut violent. » – Marc Andreessen
« Les machines prennent les décisions à notre place [...] mais c’est largement compensé par la liberté née de l’abondance matérielle. » – Marc Andreessen
« Notre ennemi est le principe de précaution [...] Il est profondément immoral et nous devons nous en débarrasser. » – Marc Andreessen
« Je ne crois plus désormais que la liberté et la démocratie sont compatibles. » – Peter Thiel
« L’augmentation considérable des bénéficiaires de l’aide sociale et l’extension du droit de vote aux femmes [...] ont rendu la démocratie capitaliste oxymorique [...] Seules les technologies pourraient créer de nouveaux espaces pour la liberté. » – Peter Thiel

Autant de déclarations que le lecteur reçoit comme des déflagrations, venant confirmer avec une force implacable les analyses sombrement lucides des spécialistes contributeurs de l’ouvrage. Pourtant, loin de se réduire à un constat désabusé, le livre s’attache tant bien que mal à l’espoir : en dévoilant la radicalité des imaginaires qui structurent ces nouvelles élites, il alerte sur l’ampleur des luttes en cours et invite chacun à mesurer les conséquences politiques et culturelles de ces visions. Cette mise en lumière, en rendant visibles les logiques souterraines, ouvre la possibilité d’une réaction collective, en particulier à l’échelle européenne, où se joue peut-être la capacité de bâtir un contre-modèle. Car c’est là que peut émerger une réponse fondée sur la démocratie, la culture et la coopération, capable de rivaliser avec les récits conquérants et de proposer une autre idée du progrès : un progrès partagé, inclusif et durable.

Une collection de textes saisissants qui, au-delà du constat, tracent les lignes de force d’un monde en recomposition. Ce numéro n'éclaire pas seulement les bouleversements : il en fait sentir l’urgence, en donnant au lecteur les clés pour comprendre – préalables indispensables à toute réaction. Comme toujours sous la direction de Giuliano da Empoli, l’ouvrage conjugue clarté et intensité, offrant une lecture accessible et percutante, qui secoue et arme l’esprit. Essentiel, parce qu’il ne s’agit plus seulement de lire le présent, mais de se préparer à le transformer collectivement. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Réduit à l’essentiel, le projet politique techno-césariste peut être décomposé en deux phases. D’abord, la machine à chaos des réseaux sociaux et autres outils numériques sape de l’intérieur les fondements mêmes des démocraties libérales. Le débat public sort des espaces réglementés dans lesquels il se déroulait pour rejoindre une sorte de Somalie numérique où les seules règles sont celles imposées par les seigneurs de la guerre, les propriétaires des grandes plateformes, qui remplacent l’opinion publique par un assemblage de tribus ennemies et multiplient leur fortune au passage. Cette phase implique l’élimination des anciennes élites modérées, sociales-démocrates et libérales qui ont gouverné nos sociétés jusqu’à présent, et leur substitution par des leaders extrémistes qui amplifieraient encore plus la déconstruction des institutions démocratiques et de tout ce qui pourrait freiner l’accélération en cours. 
Passé cette première phase, la théorie du bonheur du techno-césarisme se révèle dans toute sa splendeur. 
Elle implique l’adhésion des masses à un nouveau Léviathan, la machine algorithmique gouvernée par l’intelligence artificielle qui résoudra tous les problèmes de l’humanité, laissant présager un avenir d’abondance illimitée. Si Hobbes concevait déjà son Léviathan non pas comme une créature abstraite mais comme un corps physique, un « homme artificiel » ou, mieux, un « Dieu mortel », les techno-césaristes vont plus loin, en imaginant un Léviathan dont la domination s’étendrait au-delà des frontières de la Terre, en colonisant l’univers, et au-delà des frontières de la vie humaine, en vainquant la mort. En attendant que cet avenir radieux se réalise, le projet prévoit que les masses se soumettent à un régime de contrôle absolu, qui surveille et oriente chacun de leurs mouvements, afin que le fonctionnement de la société dans son ensemble, et de chacun des individus qui la composent, se conforme de plus en plus à celui de la machine.


Avant même qu’il ne mette les pieds à la Maison-Blanche, J. D. Vance avait formulé les termes du marché de manière explicite : « Ne pensez pas que l’OTAN vous protégera si vous imposez des limites à nos plateformes numériques », avait-il dit. Et depuis, cette menace a été réitérée, sous différentes formes, par tous les hiérarques du nouvel empire. Accepter cet échange reviendrait à renoncer à une dimension de la souveraineté dont l’importance est désormais comparable à celle de la souveraineté territoriale. S’il n’exclut pas un volet territorial (le Groenland, le Canada, le Panama…), le projet techno-césariste se déploie en effet principalement dans la dimension numérique. Accepter l’échange de Vance, c’est donc se résigner à la dislocation de nos démocraties, à l’image de ce qui se passe aux États-Unis, et ouvrir tout grand la porte à l’autoritarisme numérique dont rêvent les oligarques de la Silicon Valley.


Il ne s’agit pas que de nouvelles règles. Comme le dit très bien Andre Wilkens, pendant trop longtemps, l’Europe s’est appuyée sur la croyance que l’utilisation abusive des plateformes numériques pouvait être traitée principalement par la réglementation, mais bien que des normes solides soient indispensables, « on ne gagne pas une guerre à coups de réglementations ».


La plupart des gens ne veulent pas que les moindres détails de leur vie soient gérés par une sorte de machine omnisciente toute-puissante, même si c’est pour leur bien. Être libre, ce n’est pas avoir un maître bienveillant, c’est ne pas avoir de maître du tout.


Prédire l’avenir est toujours un acte de pouvoir, mais imaginer des futurs alternatifs est toujours un acte de liberté.


Dans ce paysage évoluent deux figures emblématiques, à la fois créateurs et symboles de cette époque : Donald Trump et Elon Musk. Ils ne sont pas simplement deux individus puissants ; ils sont les apôtres de ce nouveau paradigme, forces opposées mais complémentaires dans la bataille pour la réalité. 
D’un côté, Trump vide le langage : ses mots, répétés à l’infini, deviennent des signifiants vides, dénués de sens mais chargés d’un pouvoir hypnotique. De l’autre, Musk inonde notre imagination de promesses utopiques destinées à ne jamais se réaliser, entraînant les esprits dans une transe perpétuelle d’anticipation obsessionnelle. Ensemble, ils modulent nos désirs, réécrivent nos attentes et colonisent notre inconscient. Tous deux ont perfectionné l’art de susciter des crises pour ensuite se présenter comme la solution. Trump évoque des invasions imaginaires pour se poser en protecteur. Musk annonce des apocalypses liées à l’intelligence artificielle pour se proposer comme le gardien de l’humanité. Cette technique qui consiste à créer et à résoudre des problèmes imaginaires est la clef de toute hypnose.
 
 
Le capitalisme numérique n’est pas simplement une évolution du capitalisme. Les algorithmes ne sont pas de simples outils de calcul et de prédiction : ce sont des technologies hypnotiques de masse. Et l’économie de l’attention n’est pas qu’un modèle économique : c’est un système d’induction collective de transe.


L’illusion n’a jamais été aussi réelle – et l’idée de réalité n’a jamais été aussi illusoire.


Ce n’est pas une ère de contrôle direct. C’est une ère de manipulation subtile, où le pouvoir ne se manifeste pas par la force mais par la séduction. Le récit ne dicte pas de règles : il murmure des possibilités. Chaque image, chaque son, chaque mot se positionne comme une tesselle dans une mosaïque hypnotique. La répétition est son arme la plus puissante : non pas parce qu’elle contraint mais parce qu’elle capture.


Trump, comme nous l’avons vu, exploite et amplifie les impulsions régressives : la nostalgie d’un passé imaginaire, la peur de l’autre, le désir de vivre dans un monde simple. Son hypnose opère par la libération contrôlée d’énergies réprimées. Musk, en revanche, mobilise les impulsions progressistes, même chez les conservateurs : le désir de transcendance technologique, l’évasion de la finitude humaine, l’excitation pour la nouveauté. Son hypnose fonctionne par la sublimation technocratique des angoisses existentielles.


Leur opposition apparente – la régression de Trump face au progressisme de Musk – repose sur une complémentarité profonde : ils sont deux faces d’un même système qui opère par modulation des états de conscience collectifs, oscillant entre la nostalgie d’un passé imaginaire et l’anticipation d’un futur impossible.


Le véritable pouvoir de ces systèmes réside non dans leur capacité à censurer ou contrôler l’information, mais dans leur aptitude à façonner l’architecture même de la perception. TikTok, par exemple, ne se contente pas de distribuer du contenu : il exporte et propage une manière particulière de vivre le temps, l’identité et les relations. L’algorithme devient un outil de colonisation culturelle, plus subtil et profond que les formes traditionnelles d’impérialisme.


La capacité d’un État à exercer sa souveraineté ne dépend plus de sa force militaire ou économique, mais de sa capacité à maîtriser et à maintenir des architectures de la conscience convaincantes. Ainsi la victoire et la défaite ne se mesurent plus en termes de conquête territoriale, mais d’hégémonie perceptuelle.


Le rôle des entreprises technologiques a pris une dimension absolument inédite. Elles ne sont plus simplement des acteurs économiques, mais de véritables entités géopolitiques en compétition avec les formes traditionnelles de la souveraineté pour le contrôle des états de conscience. Leur pouvoir découle non pas du contrôle des territoires ou des ressources, mais de leur capacité à façonner les interfaces par lesquelles des milliards de personnes accèdent à la réalité elle-même.


Accélération. Réaction. L’alliage de ces deux métaux lourds – a priori incompatibles, en apparence contradictoires – définit l’alchimie du nouvel empire Trump. 
D’un côté, l’accélération d’une partie des États-Unis qui veut s’affranchir de toute contrainte, de toute réglementation mais qui veut investir et s’élancer vers l’avenir ; une élite qui ne méprise pas la mondialisation mais veut la dominer ; un groupe au pouvoir qui entend imposer son propre canon linguistique et culturel dans une perspective futuriste. 
De l’autre, la réaction de l’Amérique des petites villes, du travail manuel et du concret. Les territoires où vivent ceux qui sont les moins éduqués, où l’immigration est enchâssée au tissu productif. 
C’est dans cette soudure mystérieuse que se crée la base de la nouvelle majorité électorale américaine. Elle est au fondement de la structure sociale imposée dans laquelle le haut, en route vers le futur – l’élite technologique et capitaliste –, coexiste avec le bas conservateur – le premier électorat de Trump et de sa promesse populiste. Elle définit le regard que la nouvelle administration portera sur les États-Unis et le reste du monde. 
 
 
Le fer de lance de ce projet impérial s’appelle Elon Musk. Il n’est pas seulement le grand inspirateur de l’internationale réactionnaire. Pour l’administration Trump, il pourrait à lui seul, avec le soutien de l’oligarchie techno-césariste, jouer le rôle d’une nouvelle Compagnie des Indes – la société marchande privée qui a permis à l’Empire britannique de contrôler ses possessions et de barrer la route à ses adversaires pendant près de deux siècles. Dans cette manière anglo-américaine de concevoir la projection extérieure de la puissance – ce que Michael Mann a appelé la puissance infrastructurelle –, une osmose nouvelle entre le public et le privé permettrait à l’empire Trump de s’infiltrer là où les structures gouvernementales ne parviennent pas et aux grandes entreprises privées de former des monopoles ou des oligopoles.


Qu’il s’agisse d’efficacité au travail, de divertissement ou d’applications pratiques – l’un des slogans d’Apple était justement qu’il existe « une application pour presque tout » – les avantages offerts par ces technologies sont immédiats et tangibles. Cette situation presque magique a créé une sorte de déconnexion : un monde dans lequel les personnes – devenues des utilisateurs – bénéficient de technologies souvent gratuites sans saisir les conséquences plus profondes quant à la croissance et à l’influence des pourvoyeurs de ces technologies sur la démocratie, la géopolitique, la vie privée et la société dans son ensemble. 
Les délibérations les plus cruciales, les défis liés à la collecte de données et les comportements anticoncurrentiels de ces entreprises restent souvent cachés. Nous voyons et expérimentons de première main les aspects positifs et passionnants de leurs produits sans remarquer les autres dynamiques qui font tout autant partie intégrante des activités de ces entreprises. C’est précisément en inventant des objets et des dispositifs qui nous plaisent que ces plateformes peuvent opérer, dans l’ombre, un transfert du pouvoir.


Il suffit de regarder de ce qu’a provoqué la diffusion massive de l’IA à l’échelle mondiale pour s’en rendre compte : les conditions qui ont rendu possible le coup d’État de la Silicon Valley demeurent. Plus le nombre d’utilisateurs de ChatGPT grandit, plus les gens s’émerveillent : « N’est-ce pas incroyable ? N’est-ce pas divertissant ? » En attendant, les questions les plus importantes restent sans réponse : « Ces informations sont-elles fiables ? Quelles données ont été utilisées ? Sont-elles discriminatoires à l’égard des personnes vulnérables ? Comment peut-on le savoir ? Où est l’obligation de rendre des comptes ? Y a-t-il un risque pour la sécurité nationale ? » Étonnamment, ce n’est pas ce qui vous vient à l’esprit lorsque vous demandez à OpenAI de vous chanter une version hip-hop de La Marseillaise. Pourtant, le même décalage continue d’opérer – entre les petites expériences individuelles et les effets cumulatifs que ces entreprises peuvent engranger de manière partiellement visible, voire totalement cachée. C’est ce qui fait l’originalité du coup d’État technologique : c’est un processus graduel, indolore, qui nous rend passif et étouffe le moindre soupçon avant même qu’il puisse être exprimé.


C’est pour cela que malgré son côté relativement lent et discret, il faut prendre le coup d’État de la Silicon Valley pour ce qu’il est : un transfert de pouvoir cumulatif – propulsé à moyen terme par des actions visant délibérément à induire en erreur, à échapper à la réglementation et à créer des technologies facilitant des comportements d’obstruction à la démocratie.


Il est facile de dire que les citoyens peuvent toujours faire quelque chose. C’est une banalité. Mais il n’est pas réaliste de penser que les utilisateurs individuels sont capables à eux seuls de s’opposer à des entreprises multimilliardaires et à leurs armées d’avocats, de designers, d’ingénieurs ; à leurs centres de données inaccessibles et à leurs systèmes verrouillés impénétrables. Pour le dire autrement : ces entreprises ont fait de nous des prisonniers de leurs dispositifs.


La prudence est donc de mise. Considérer l’IA du point de vue de l’intérêt public peut avoir du sens – mais à condition que cela signifie tout autre chose que de répondre à la pression des entreprises. Peu importe quel message elle véhicule – protéger, réindustrialiser, nous simplifier la vie, nous rendre heureux – une entreprise n’a toujours qu’un seul but : vendre ses produits et tirer le maximum de profits des interactions avec les consommateurs. En d’autres termes, ce n’est pas parce que des entreprises – par définition fortement incitées à commercialiser leurs produits – les présentent comme absolument nécessaires que la société et les gouvernements devraient les adopter sans précaution. Plutôt que la précipitation pour « gagner la course à l’IA », notre réponse devrait être la retenue.  
 
 
J’utilise souvent une analogie avec la médecine. Si l’innovation est vitale dans le domaine de la santé, elle s’accompagne toujours d’essais cliniques rigoureux et de garanties solides avant qu’un nouveau traitement soit appliqué sur des personnes. Autrement dit, on ne se contente pas de dire : « Nous avons un médicament ou un vaccin potentiellement innovant, distribuons-le à tout le monde et voyons ce qui se passe. » 
Il ne faudrait pas envisager l’IA autrement : il s’agit d’une expérimentation à grande échelle et en temps réel sur l’ensemble de la société. Les conséquences de cette expérimentation sont immenses et potentiellement dévastatrices. Elles vont de la désinformation à la dégradation climatique en passant par la santé et la sécurité nationale. 
À cet égard, la plus grande inquiétude est la suivante : on ne connaît pas encore les risques que les modèles d’IA peuvent poser et il existe aujourd’hui peu, voire aucun mécanisme indépendant pour évaluer les risques que portent en eux ces nouveaux modèles.


Les dictateurs se sentent toujours invincibles – jusqu’à leur chute. Ils survivent grâce à la peur, et lorsque celle-ci disparaît du peuple, de l’appareil et de l’armée, ils en paient le prix. Dans ces moments critiques, personne ne viendra les sauver. Pas même leurs alliés supposés, car ils savent que le dictateur n’est plus aux commandes. Il n’y a pas de confiance, pas de sincérité – quand vous n’êtes plus utile, vous serez abandonné.


Les tyrans et les empires finissent toujours par s’effondrer.


« Être un modéré n’est pas une idéologie. Ce n’est pas une opinion. Ce n’est pas une pensée. C’est l’absence de pensée. » (Curtis Yarvin)


Pour paraphraser un manifeste d’une autre époque et d’un autre lieu : « Il n’y a plus de beauté que dans la lutte. Pas de chef-d’œuvre sans un caractère agressif. La technologie doit être un assaut violent contre les forces inconnues, pour les sommer de se coucher devant l’homme. » (Marc Andreessen)


« Une critique courante de la technologie est qu’elle nous priverait de tout choix, les machines prenant les décisions à notre place. C’est vrai, sans aucun doute, mais aussi largement compensé par la liberté de créer notre vie qui découle de l’abondance matérielle créée par notre utilisation des machines. » (Marc Andreessen) 
 
 
« Nous avons des ennemis. 
Nos ennemis ne sont pas de mauvaises personnes – plutôt de mauvaises idées. Depuis six décennies, notre société actuelle est soumise à une campagne de démoralisation de masse – contre la technologie et contre la vie – sous des noms divers et variés tels que « risque existentiel », « durabilité », « ESG », « objectifs de développement durable », « responsabilité sociale », « capitalisme des parties prenantes », « principe de précaution », « confiance et sécurité », « éthique technologique », « gestion des risques », « décroissance », « limites de la croissance ». 
Cette campagne de démoralisation est basée sur de mauvaises idées issues du passé – des idées zombies, souvent dérivées du communisme, désastreuses hier comme aujourd’hui – qui ont refusé de mourir. 
Notre ennemi est la stagnation. 
Notre ennemi est l’anti-mérite, l’anti-ambition, l’anti-effort, l’anti-réalisation, l’anti-grandeur. Notre ennemi est l’étatisme, l’autoritarisme, le collectivisme, la planification centrale, le socialisme. 
Notre ennemi est la bureaucratie, la vetocratie, la gérontocratie, la déférence aveugle à la tradition. Notre ennemi est la corruption, la capture réglementaire, les monopoles, les cartels. 
Notre ennemi, ce sont les institutions qui, dans leur jeunesse, étaient vitales, énergiques et à la recherche de la vérité, mais qui sont aujourd’hui compromises, corrodées et en train de s’effondrer – bloquant le progrès dans des tentatives de plus en plus désespérées pour rester pertinentes, essayant frénétiquement de justifier la poursuite de leur financement malgré la spirale des dysfonctionnements et l’escalade de l’ineptie. 
Notre ennemi est la tour d’ivoire, la vision du monde des experts accrédités qui savent tout sur tout, qui se complaisent dans les théories abstraites, les croyances superficielles, l’ingénierie sociale, qui sont déconnectés du monde réel, qui sont délirants, qui ne sont pas élus et qui n’ont pas de comptes à rendre – ils jouent à Dieu avec la vie des autres, en s’isolant totalement des conséquences. 
Notre ennemi est le contrôle de la parole et de la pensée – l’utilisation croissante, au vu et au su de tous, du 1984 de George Orwell comme manuel d’instruction. 
Notre ennemi est la vision sans contrainte de Thomas Sowell, l’État universel et homogène d’Alexandre Kojève, l’utopie de Thomas More. 
Notre ennemi est le principe de précaution – qui aurait empêché pratiquement tout progrès depuis que l’homme a maîtrisé le feu. Le principe de précaution a été inventé pour empêcher le déploiement à grande échelle de l’énergie nucléaire civile, peut-être l’erreur la plus catastrophique de la société occidentale de mon vivant. Le principe de précaution continue d’infliger d’énormes souffrances inutiles à notre monde aujourd’hui. Il est profondément immoral et nous devons nous en débarrasser avec une extrême sévérité. » (Marc Andreessen)


« Plus important encore, je ne crois plus désormais que la liberté et la démocratie sont compatibles. » (Peter Thiel) 
 
 
« Ce qui me rend d’ailleurs plus pessimiste encore, c’est que la tendance va dans le mauvais sens depuis longtemps. Pour en revenir à la finance, la dernière dépression économique aux États-Unis qui n’a pas déclenché une intervention massive du gouvernement était la crise de 1920-1921. Elle fut très aiguë mais courte, et elle entraîna la « destruction créatrice » schumpétérienne qui peut aboutir à un véritable boom. 
La décennie qui a suivi – les folles années 1920 – fut si forte que les historiens ont oublié qu’elle avait été inaugurée par une dépression économique. Les années 1920 furent la dernière décennie dans l’histoire américaine où l’on pouvait être parfaitement optimiste à propos de la politique. Depuis 1920, l’augmentation considérable des bénéficiaires de l’aide sociale et l’extension du droit de vote aux femmes – deux coups notoirement durs pour les libertariens – ont fait de la notion de « démocratie capitaliste » un oxymore. Face à ces réalités, n’importe qui désespérerait s’il limitait son horizon au monde de la politique. Je ne désespère pas, car je ne crois plus désormais que la politique contienne tous les futurs possibles de notre monde. Aujourd’hui, la grande tâche des libertariens est de trouver un moyen d’échapper à la politique sous toutes ses formes, que ce soient les catastrophes totalitaires ou fondamentalistes ou le demos irréfléchi qui guide la soi-disant « démocratie sociale ». 
La question centrale devient alors une question de moyen : comment trouver une issue, non pas en suivant la voie politique, mais en allant au-delà ? Parce qu’il n’y plus d’endroits réellement libres dans notre monde, je soupçonne que le mode d’évasion implique quelques moyens nouveaux et jusqu’ici inexplorés, qui nous conduiront vers des contrées inconnues ; et pour cette raison, j’ai focalisé mes efforts sur les nouvelles technologies qui pourraient créer de nouveaux espaces pour la liberté. » (Peter Thiel) 
 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 21 décembre 2024

[Tibon, Amir] Les portes de Gaza

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Les portes de Gaza
            (The Gates of Gaza)

Auteur : Amir TIBON

Traduction : Colin REINGEWIRTZ

Parution : en anglais (Israël) et
                   en français en 2024
                   (Christian Bourgois)

Pages : 480

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Au petit matin du 7 octobre, quand ils sont réveillés par le sifflement des missiles, Amir Tibon et son épouse vivent dans le kibboutz Nahal Oz depuis plusieurs années et ils connaissent les règles : il suffit de se précipiter dans la pièce sécurisée de la maison et d’attendre que la situation se calme. Mais ce samedi-là, quand ils se rendent compte qu’il ne s’agit pas seulement d’une attaque de mortier, et que des terroristes du Hamas ont envahi leur communauté, ils comprennent que la journée sera différente de toutes les autres alertes qu’ils ont connues.

Amir Tibon fait le récit des onze heures qui suivent avec une simplicité poignante : il faut tout d’abord calmer leurs deux filles, âgées de trois ans et de vingt mois. Communiquer avec les autres membres du kibboutz. Joindre les proches à Tel-Aviv. Ne pas paniquer quand on crible la maison de balles. Rester calme même quand on apprend les massacres commis dans le voisinage immédiat. Des atrocités dont Amir et sa femme deviennent aussi des témoins auditifs.

Les Portes de Gaza, cependant, ne nous offre pas seulement ce récit profondément personnel de la journée du 7 octobre, car, en alternance avec son témoignage, Amir Tibon condense ici son analyse du conflit israélo-palestinien, notamment par le prisme de l’histoire du kibboutz Nahal Oz qui devait fêter ses soixante-dix ans justement le soir du 7 octobre. Son analyse de la faillite à la fois sécuritaire et morale des années de gouvernance Netanyahou est aussi implacable et précise que sa connaissance des enjeux géopolitiques est vaste et limpide.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Amir Tibon, âgé de 35 ans, travaille en tant que correspondant diplomatique pour le quotidien israélien Haaretz et vivait dans le kibboutz Nahal Oz, situé à 700 mètres de la bande de Gaza, jusqu’au pogrome du 7 octobre 2023. Lui et sa famille ont été accueillis par un autre kibboutz au nord. Son livre sortira en traduction dans de très nombreux pays.

 

Avis :

Journaliste israélien survivant des attaques du 7 octobre par le Hamas, Amir Tibon met en perspective le récit de cette journée qui tua près de 1200 civils et soldats avec un panorama éclairant de l’histoire du conflit israélo-palestinien.

Installé depuis dix ans à Nahal Oz, le kibboutz le plus proche – à seulement sept cent mètres – de la frontière avec la bande de Gaza, Amir Tibon n’a cette nuit-là que quelques secondes pour gagner avec son épouse la pièce sécurisée où leurs deux filles – trois ans et demi et un an et neuf mois – ont, par précaution, l’habitude de dormir. C’est d’abord un déluge de roquettes et d’obus, puis le déferlement dans le kibboutz d’attaquants déterminés à débusquer, pour les abattre ou pour les emmener en otages, les habitants terrés dans leurs bunkers. Commence alors le récit d’une interminable journée d’épouvante. Le couple entend les terroristes parcourir leur maison, les tirs, les explosions. La porte de leur refuge résistera-t-elle ? Si elles se mettent à pleurer, les fillettes ne finiront-elles pas par révéler leur présence ? Ils ont beau préserver le plus longtemps possible la batterie de leur téléphone portable, les voilà bientôt totalement coupés du monde extérieur, à affronter leur terreur dans l’obscurité, sans plus d’autres informations sur les événements que les sons menaçants qui leur parviennent.

En même temps qu’il relate son confinement aveugle et précaire, Amir Tibon retrace le déroulement précis et documenté des attaques et de la défense qui se met en place avec son lot d’acteurs héroïques, comme, parmi d’autres, son père, général à la retraite forcé de reprendre du service. Tendues par le souvenir intact de sensations extrêmes, entre horreur, incertitude et urgence, les deux narrations s’entremêlent en une restitution factuelle, pudique et posée rendant fidèlement compte des événements. Documentaire d’autant plus remarquable de lucidité qu’écrit à chaud, l’ouvrage prend encore une toute autre ampleur en s’inscrivant aussi dans une mise en perspective historique des relations israélo-palestiniennes depuis 1948. Se dessine alors la chronologie d’une catastrophe annoncée.

Car, des signes avant-coureurs, il y en eut mais que les autorités israéliennes négligèrent. Et puis, journaliste au quotidien de centre gauche Haaretz, l’auteur détaille les ambiguïtés de la politique de Nétanyahou, son acceptation tacite d’un afflux massif d’argent qatari à Gaza tombant pourtant en grande partie directement dans l’escarcelle du Hamas et des islamistes, ceci par souci d’affaiblir l’Autorité palestinienne et d’écarter toute perspective de création d’un Etat palestinien, mais aussi en vue d'acheter une paix pourtant dangereusement hypothéquée et, s’assurant ainsi une réélection en avril 2020, échapper aux poursuites judiciaires qui le visaient au motif de collusion et de corruption. Nétanyahou s’allie alors avec l’extrême droite suprémaciste en la personne fort controversée d’Itamar Ben-Gvir, plusieurs fois poursuivi pour incitation à l’émeute et à la haine raciale, ainsi que pour que son soutien à des activités terroristes. 
 
Au lendemain des attaques, « le gouvernement n’était nulle part », souligne l’auteur, ni en soutien militaire sur le terrain, ni pour tenter de sauver les otages. « Le Hamas exigeait la libération de milliers de prisonniers des prisons israéliennes en échange des otages, ce qu’Israël ne manquerait pas de rejeter, mais même cette demande farfelue montrait que l’organisation était au moins ouverte à la négociation. Pouvait-on en dire autant de Nétanyahou ? » Répondant par une violence aveugle, « en l’espace de quelques semaines, Israël a transformé la ville de Gaza, dans sa quasi-totalité, en une étendue de terre brûlée. » 
 
Et de conclure : « Il n’y a plus de leaders dans ce pays aujourd’hui – ni du côté israélien, ni du côté palestinien. Ils sont remplacés par des psychopathes et des hommes égocentriques : certains d’entre eux rêvent d’une guerre sans fin et de l’anéantissement de l’autre camp, quel qu’en soit le prix ; d’autres sont trop faibles et incapables de s’opposer à ceux qui nous ont tous entraînés dans ce cauchemar. Ils ne se soucient pas le moins du monde de créer un avenir meilleur pour les générations à venir, et encore moins d’assurer la paix, aujourd’hui, pour mes filles et leurs amis, ou pour les innombrables enfants qui souffrent des horreurs de cette guerre dans les nouveaux camps de réfugiés de Gaza. »

Mêlant expérience personnelle et analyse historique, un récit documenté, factuel et lucide qui, loin des passions aveuglant communément les débats, pose avec justesse la symétrie meurtrière entre Israël et le Hamas. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Dani, comme la plupart des habitants de Nahal Oz, désapprouvait les colonies, qu’il considérait comme un obstacle à la paix. « Nahal Oz est né en qualité de kibboutz de première ligne, dans le but de protéger la frontière, explique-t-il. Les colonies ont été construites dans le but d’effacer la frontière et de brouiller la distinction entre Israël et Gaza. Il s’agit de deux missions totalement différentes. »
 

Cette cohorte de nationalistes religieux, qui représentent aujourd’hui environ 10 % de la population israélienne, est composée d’individus allant des modérés libéraux aux extrémistes messianiques qui croient que la colonisation de l’ensemble d’Israël, l’incitation au conflit avec les Palestiniens et in fine leur expulsion du territoire sont des conditions préalables à l’arrivée du Messie juif, une figure sacrée qui fera entrer l’humanité dans une nouvelle ère. Ce dernier groupe a toujours été minoritaire au sein du spectre plus large des nationalistes religieux d’Israël, mais à partir des années 1980, il est devenu une force croissante parmi les colons, défiant et affaiblissant d’autres factions plus modérées.
 

Les islamistes, pour leur part, se sont tenus à l’écart de la résistance armée, du moins au début. Ils possédaient un plan à long terme et beaucoup de patience. Au cours des premières années de l’occupation, ils se sont concentrés sur la dawa’, un mot arabe que l’on peut traduire par « invitation à l’islam ». Les islamistes ont proposé à la population de Gaza un réseau de services d’éducation, de santé et d’aide sociale. Tout ce qu’ils demandaient en retour, c’était que les gens se « rapprochent » de l’islam et qu’ils adoptent un mode de vie plus religieux. Aux yeux des politiciens et militaires israéliens, les islamistes apparaissaient ainsi comme une option séduisante face aux nationalistes laïques belliqueux du Fatah et de l’OLP.
Ainsi, tandis que le Fatah était occupé à attaquer Israël, les islamistes travaillaient sur leur réseau d’institutions, se concentrant exclusivement sur la bataille des cœurs et des esprits – parfois avec l’encouragement et le soutien des autorités israéliennes, heureuses d’aider des concurrents de l’OLP à gagner en popularité et en crédibilité dans la rue. Il y a même eu des réunions entre des hauts fonctionnaires israéliens et des dirigeants islamistes, au cours desquelles les besoins de la population civile de Gaza ont été abordés. Les islamistes ont commencé à réunir d’importantes sommes d’argent en dehors de Gaza et à les acheminer vers la bande pour financer leurs projets éducatifs et sociaux. Peu à peu, ils ont pris le contrôle de mosquées, d’écoles et d’universités, sous l’œil vigilant des occupants israéliens.
 

À Gaza, l’année 1987 s’est avérée relativement violente, et ce, dès ses premiers jours. Des attaques armées ont été menées contre des colons et des soldats israéliens, ainsi que des opérations militaires israéliennes destinées à étouffer la résistance montante. L’historien français Jean-Pierre Filiu attribue cette montée de la violence à la « pression croissante » ressentie par les Palestiniens de Gaza en raison de l’expansion des colonies, qui ont accaparé toujours davantage de terres, de ressources en eau et de côtes, et qui ont nécessité une présence militaire de plus en plus importante dans la région. La plupart des experts israéliens y voyaient cependant le résultat de vingt ans d’occupation israélienne et le passage à l’âge adulte d’une nouvelle génération palestinienne qui avait vécu toute sa vie sous contrôle israélien et qui n’était pas disposée à s’y soumettre plus longtemps.
 
 
Sans utiliser ce terme, Sharon s’est rendu compte qu’Israël dérivait vers un avenir proche de l’apartheid, ce qu’il redoutait moins pour des raisons morales que pour des raisons politiques pragmatiques. Il craignait qu’au cas où Israël ne présenterait pas un plan audacieux pour modifier le statu quo de l’occupation après l’échec d’Oslo, les puissances mondiales essaieraient d’imposer une solution par l’intermédiaire du Conseil de sécurité des Nations unies et en conditionnant l’aide militaire à Israël. Un des scénarios que Sharon redoutait particulièrement était un consensus international sur la création d’un État palestinien dans les frontières régionales de 1967, une issue hypothétique que Sharon considérait comme un désastre du point de vue sécuritaire ; une option encore pire, selon lui, serait que l’on demande à Israël d’accorder la citoyenneté et des droits égaux à tous les Palestiniens vivant sous son contrôle, ce qui aurait pour conséquence de faire des Juifs une minorité dans le seul et unique État juif du monde.


En échange de l’argent qatari, le Hamas a accepté de donner à Nétanyahou ce dont il avait le plus urgemment besoin avant les prochaines élections israéliennes : le calme, acheté et payé avec l’aide du Qatar. Lorsque Lieberman a reproché à Nétanyahou d’avoir « acheté la tranquillité à court terme », c’est exactement à cela qu’il faisait allusion. Mais il était l’une des seules voix dans les hautes sphères d’Israël à s’opposer à cet arrangement.(…)
Nétanyahou a expliqué que les dons qataris aidaient le Hamas à rester au contrôle de Gaza – et que le maintien de l’organisation au pouvoir était essentiel pour éviter un regain de pression sur Israël en faveur d’une solution à deux États. La division palestinienne entre les parties de la Cisjordanie contrôlées par l’Autorité palestinienne et la bande de Gaza régie par le Hamas, a-t-il dit, était favorable à Israël à ce moment-là et devait être maintenue. (...)
Alors que Nétanyahou faisait face à des critiques croissantes à propos des paiements qataris, ses porte-parole dans les médias israéliens – des experts qui avaient été ses fidèles soutiens pendant des années, et dont certains ont ensuite été nommés à différents postes dans son gouvernement – ont utilisé son argument sur la division interne des Palestiniens pour défendre sa politique impopulaire. « Notez bien ce que je dis : Nétanyahou maintient le Hamas sur pied pour que notre pays tout entier ne devienne pas comme les communautés frontalières de Gaza, a écrit l’un d’entre eux fin 2018. Si le Hamas tombe, Abbas prendra le contrôle de Gaza, et les gens de gauche pousseront alors à la négociation et à la création d’un État palestinien. C’est pourquoi Nétanyahou n’élimine pas le Hamas. »
Alors que le soutien du Premier ministre de la part de ses concitoyens s’amenuisait, il a trouvé un partenaire improbable de l’autre côté de la frontière.


Avishay a ressenti un énorme soulagement lorsque le nouveau gouvernement est entré en fonction. Il a grandi dans une famille qui soutenait le Likoud et ses parents ont continué à voter pour Nétanyahou tout au long des quatre tours de scrutin. Mais au fil des ans, Avishay lui-même avait perdu ses illusions et fini par comprendre que cet homme n’était motivé que par le pouvoir, qu’il semblait déterminé à conserver à tout prix. Ce désir avait conduit Nétanyahou à autoriser les paiements en espèces du Qatar au Hamas, et à légitimer le raciste et violent Ben Gvir. 


Il n’y a plus de leaders dans ce pays aujourd’hui – ni du côté israélien, ni du côté palestinien. Ils sont remplacés par des psychopathes et des hommes égocentriques : certains d’entre eux rêvent d’une guerre sans fin et de l’anéantissement de l’autre camp, quel qu’en soit le prix ; d’autres sont trop faibles et incapables de s’opposer à ceux qui nous ont tous entraînés dans ce cauchemar. Ils ne se soucient pas le moins du monde de créer un avenir meilleur pour les générations à venir, et encore moins d’assurer la paix, aujourd’hui, pour mes filles et leurs amis, ou pour les innombrables enfants qui souffrent des horreurs de cette guerre dans les nouveaux camps de réfugiés de Gaza.