Affichage des articles dont le libellé est Florence. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Florence. Afficher tous les articles

vendredi 12 septembre 2025

[Malvadi, Marco] Obscure et céleste

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Obscure et céleste (Oscura e celeste)

Auteur : Marco MALVADI

Traduction : Nathalie BAUER

Parution : en italien en 2023,
                  en français (Seuil) en 2025

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

1631. Alors que l’Europe est déchirée par la guerre, la peste fait rage à Florence en dépit des prières et des processions. Croyant pouvoir apaiser le courroux de Dieu, le grand-duc de Toscane charge le chanoine Cini de s’assurer que le couvent de San Matteo d’Arcetri n’abrite pas, comme on le murmure, des rencontres galantes.
L'homme y retrouve Galilée, son ancien maître, installé depuis peu dans les environs pour se rapprocher de ses deux filles, cloîtrées dans ce monastère. L’aînée met au propre le Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, dont la parution prochaine suscite une grande nervosité dans les milieux ecclésiastiques.
C'est alors qu’on découvre le corps sans vie d’une jeune moniale au pied du beffroi renfermant la lunette astronomique que Galilée a offerte au couvent. Suicide ou meurtre ? Dans une atmosphère de tension extrême, le maître et son ancien élève s’emploient à résoudre ce mystère.
Une 
intrigue criminelle menée tambour battant, qui met en scène un Galilée fort malicieux dans un XVII ͤ siècle marqué par les enjeux de pouvoir, les rivalités entre les différents ordres religieux et une Inquisition toujours menaçante.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Marco Malvaldi est né à Pise en 1974. Il est l’auteur d’une série policière, de romans policiers historiques et de livres de vulgarisation scientifique. Au Seuil, il a publié Le Cheval des Sforza, qui fait revivre Léonard de Vinci dans la Florence des Médicis.

 

 

Avis :

Jouant avec malice des codes du polar pour nous instruire en toute légèreté, Marco Malvadi a choisi cette fois Galilée et ses démêlés avec l’Église catholique pour une réflexion aussi érudite que divertissante sur la science face à l’obscurantisme.

Nous voici dans la Florence du XVIIᵉ siècle ravagée par la peste, où science et foi s’affrontent en silence. Le récit s’ouvre sur la mort suspecte d’une nonne dans un couvent austère, situé à quelques pas de la maison de Galilée, affaibli mais toujours animé par sa soif de vérité. Ce point de départ, digne d’un polar, devient le prétexte d’une enquête menée par le savant et son ancien élève, le chanoine Cini — duo inattendu mais efficace, oscillant entre rigueur intellectuelle et intuition humaine.

Vieillissant mais n’ayant rien perdu de sa lucidité, parfois ironique, toujours habité par le doute, Galilée est ici présenté, loin du héros ou du martyr, sous l’angle très humain et intime d’un auteur fortement préoccupé des autorisations nécessaires, censure oblige, à la publication de son dernier livre, et d’un père très attaché à l’une de ses filles, Maria Celeste, recluse dans le couvent en question. Présence affective, cette dernière est aussi un appui intellectuel, une voix douce dans un monde dur, en fait ni plus ni moins que ce qui rattache la pensée du savant à ses émotions. Surtout, elle est celle qui comprend les enjeux et les risques du livre de son père, et qui, par sa manière de faire exister la pensée dans un monde cloîtré, s’engage à ses côtés en un acte de résistance douce.

L’enquête elle-même progresse lentement, à l’image du rythme du couvent, entre soupçons, silences et secrets. Mais ce n’est pas tant la résolution du crime qui importe que ce qu’elle révèle : les tensions entre savoir et dogme, les violences invisibles faites aux femmes, la solitude des esprits libres dans un monde clos, avec toujours pour fil rouge le traité de Galilée, son Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, dont la publication retardée, en incarnant à la fois l’espoir d’une vérité scientifique partagée et la menace d’un affrontement avec l’Église, se fait le véritable enjeu dramatique du récit, le miroir du conflit entre savoir et obscurantisme, la métaphore de la vérité suspendue qui cherche à se faire entendre, le tout subtilement veiné, pour la complicité souriante du lecteur, d’une malice nourrie d’anachronismes savoureux et de digressions piquantes qui achèvent de tourner en dérision les absurdes aveuglements du dogme religieux.

D’une manière qui interroge autant qu’elle divertit, Marco Malvadi réussit à faire dialoguer la logique et la foi, le père et le penseur. Sa plume, sobre mais précise et volontiers moqueuse, rend hommage à une figure historique sans l’idéaliser et, au final, livre une intéressante méditation sur les rapports entre science et dogme, lumière et obscurité, raison et pouvoir. (4/5)

 

 

Citations :

Pour être certains en toute chose, dit Ignace de Loyola dans ses Exercices spirituels, nous devons toujours nous en tenir à ce critère : ce que je vois blanc je le crois noir si l’Église hiérarchique le décide ainsi. (Pour les incrédules : Exercices spirituels, « De la soumission à l’Église », Treizième règle). De cette vision particulière du monde, pour ainsi dire, vient la trinité des jésuites, qui n’est pas constituée d’un père, d’un fils et d’un fantôme, mais de trois concepts : ordre, hiérarchie et vérité.  
La vérité, qui doit être une seule, à savoir ce que l’Église affirme.  
La hiérarchie : il faut obéir à cette même Église, faute de quoi la liberté se transformera en libre arbitre, l’homme se changera en animal et le monde privé de direction plongera dans le chaos ; et il n’existe qu’une seule direction, la vraie (en d’autres termes, l’Église, comme on l’a peut-être déjà dit). 
Enfin, le troisième concept, fondamental pour notre affaire : l’ordre. Non dans le sens monastique du terme, ni même dans celui d’une tâche à accomplir, mais plutôt tel que nos mères l’entendaient : toute chose à sa place, et sa place est nécessairement toujours la même. Et si nos mamans, qui nous aimaient pourtant beaucoup, enrageaient autant que des sangliers en janvier quand elles trouvaient une paire de chaussettes au salon, imaginez comment réagissait un général des jésuites quand on ôtait la Terre du centre de l’univers.  
Exactement ce à quoi s’employait Galilée dans son nouveau livre.


L’ignorance, ma fille, consiste à ne pas se satisfaire de la vérité : à ne pas reconnaître l’erreur qui réside dans nos hypothèses et suppositions, quand celles-ci ne parviennent pas à correspondre à la réalité, à ce qui se produit vraiment ; et à continuer de les soutenir en dépit de l’évidence. Et les choses que nous ignorons sont si nombreuses, par rapport à celles que nous savons vraiment, que considérer la vastitude de notre insuffisance in toto nous écraserait comme une grappe de raisin. Il est dangereux de croire que l’on sait une chose lorsqu’on l’ignore, comme le disait le sage Socrate ; mais, si je ne la sais pas, comment faire pour m’en rendre compte et pour la reconnaître ?


Alors, c’est peut-être ici qu’on comprend la perfection de Dieu : dans l’infinie distance qui nous sépare de Lui, une distance qui ne pourra jamais être comblée par la somme de nos actions. Chaque découverte augmente nos connaissances, comme une échelle qui se dresse dans les cieux, de plus en plus haut, et qui nous permet de regarder de plus en plus près la voûte céleste ; et de même que, en regardant du haut d’une tour, on distingue la construction d’une ville, de même, du haut de cette échelle, on voit plus distinctement ce qui se passe au sol.  Mais, si Dieu est infini, cette échelle aura beau croître, elle ne pourra jamais l’atteindre. Il y aura toujours quelque chose au-delà de nos connaissances ; la cause qui meut le Soleil et les étoiles nous sera toujours inaccessible, obscure et céleste comme toute volonté de Dieu.


 

vendredi 17 mai 2024

[Bourbon Parme, Amélie (de)] Les trafiquants d'éternité 1 - L'ambition

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les trafiquants d'éternité 1 -
            L'ambition

Auteur : Amélie de BOURBON PARME

Parution :  2023 (Gallimard)

Pages : 512

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Rome. XVe siècle, au cœur de la Renaissance italienne. Alessandro Farnese, jeune aristocrate provincial promis à une carrière ecclésiastique, met son ambition au service d’une seule religion : sa famille. Projeté dans les jeux de pouvoir entre Florence et Rome, soutenu par Laurent de Médicis, il compte sur l’influence de sa sœur, la sensuelle Giulia, maîtresse du pape Rodrigo Borgia, pour devenir cardinal. Usant de l’audace, de l’opportunisme et de l’élan amoureux, Alessandro s’impose au sein d’une papauté corrompue et licencieuse sans se compromettre. Il profite de l’extraordinaire effervescence humaniste, artistique et politique qui règne dans la péninsule italienne pour poser les fondations d’une aventure humaine et familiale qui le conduira au sommet de l’Église et de l’Europe. Dans ce premier volet des Trafiquants d’éternité, alors que la papauté monnaye ses grâces pour affermir sa puissance politique, Amélie de Bourbon Parme réussit le portrait romanesque et intime du seul homme d’Église fondateur d’une dynastie dont elle descend. Un destin éblouissant qui inspira à Stendhal La Chartreuse de Parme.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Amélie de Bourbon Parme est historienne et écrivaine. Elle a notamment publié aux Éditions Gallimard Le sacre de Louis XVII (2001) et Le secret de l’empereur (2015).

 

 

Avis :

Chroniqueuse et romancière historique, Amélie de Bourbon Parme entame, avec L’ambition, une trilogie romanesque consacrée à son ancêtre Alessandro Farnèse. Ce premier tome nous plonge en pleine Renaissance italienne, au XVe siècle, et retrace la jeunesse de celui qui deviendra le pape Paul III, sauveur d’une Eglise catholique ébranlée par la Réforme protestante et seul prélat fondateur d’une dynastie – qui le relie à l’auteur.

Lorsque s’ouvre le récit, l’homme qui, au soir de sa vie, déclare « Je n’ai renoncé à rien. Ni au pouvoir, ni à la richesse, ni au savoir, ni à la beauté. Ni à l’amour, ni à ma charge. J’ai laissé à d’autres le soin d’être irréprochables et la folie des regrets », se souvient n’avoir été « qu’un jeune ambitieux, nourri de convictions et d’espoirs, aussi obstiné que malléable, aussi indomptable que perméable aux événements, rêvant de gloire et d’aventure. »

Né au sein d’une famille de l’aristocratie militaire provinciale et doté très jeune d’une éducation humaniste, il vient à peine de pénétrer la Curie romaine comme écrivain apostolique, que le pape Innocent VIII, en guerre contre le roi de Naples et tous ces condottieri qui se disputent les mille morceaux du territoire de la péninsule italienne, le fait emprisonner au château-Saint-Ange. A tout juste dix-huit ans, le jeune homme réussit une évasion spectaculaire et se réfugie à la Cour de Laurent le Magnifique, à Florence, alors haut lieu des arts et de la connaissance. Il y parfait son éducation au contact des intellectuels les plus prestigieux de l’époque, synthétisant les principales doctrines philosophiques et religieuses alors connues auprès de Pic de la Mirandole, ou se nourrissant des théories politiques de Machiavel. 
 
C’est que cet ambitieux, bien décidé à jouer toutes les cartes possibles pour réintégrer les rangs de l’Église et en gravir les échelons, compte autant sur le savoir que sur les grandes manœuvres permises en ces temps d’effervescence. Pas une famille qui n’échappe au jeu des rivalités et des guerres, les états pontificaux intriguant comme les autres pour tenter d’asseoir un pouvoir disputé. Complots, trahisons, luxure et collusions d’intérêts : le pape Borgia et ses enfants inspireront autant Machiavel qu’ils s’attirent déjà les foudres de Savonarole. En attendant, ils offrent à Alessandro une opportunité en or au travers de sa sœur, favorite du pape, et donc marche-pied idéal vers le cardinalat qu’il désire tant, sans pour autant envisager de renoncer aux femmes et au désir de descendance.

Documentée et fidèle à l’Histoire mais aussi grande romancière, Amélie de Bourbon Parme anime son récit d’un puissant souffle romanesque : composition, finesse des personnages et précision du cadre, enfin situations romancées, tout concourt à rendre aussi vivant que passionnant ce portrait d’un homme qui sut tirer parti du grand trouble de son époque, particulièrement violente et instable politiquement, pour paver la route de son ambition. Pas spécialement religieux, avant tout motivé par la volonté d’asseoir sa famille, on le voit ici construire ses larges capacités intellectuelles tout en se rapprochant des puissants et influents de son temps, jouant avec sagacité de toutes les opportunités pour faire son chemin sans renoncer à rien, à commencer par sa vie d’homme marquée par les femmes. Fait cardinal en même temps que César Borgia, les deux hommes pris dans les mêmes remous contextuels connaîtront des destins opposés. L’un, sombre et brutal, verra sa violence se retourner contre lui. L’autre, intelligent et talentueux tout en conservant sa part de coeur, saura rester du côté de la lumière malgré le jeu pervers des manipulations politiques.

Un très bon roman historique donc, aussi documenté que vivant, pour réfléchir, au travers d’une poignée de grandes figures de la Renaissance italienne et comme Stendhal qui en a tiré Le Rouge et le Noir, à ce thème si ambivalent de l’ambition. (4/5)

 

 

Citations :

L’homme fort de Florence avait hérité d’un pouvoir qui ne disait pas son nom. À la suite de son grand-père, il avait réussi à conforter sa domination sur les institutions de la ville sans en changer une ligne, étendant son empire dans tous les domaines de la vie publique par sa connaissance des hommes : s’il ne siégeait pas à toutes les réunions du conseil, son ombre était partout. Ses représentants s’assuraient que sa prééminence ne fût pas contestée.
— C’est à l’opposé du fonctionnement de Rome, remarqua Alessandro. Le pape feint d’avoir une puissance qu’il n’a guère, là où Laurent de Médicis dissimule sa domination…
 

— Nous ne sommes plus entourés que d’alliés, les ennemis sont muselés ou exilés. N’en parle évidemment pas, mais n’hésite pas en revanche à le féliciter pour sa politique étrangère…
Celle-ci était simple mais était couronnée de succès : pour préserver la seigneurie devenue l’un des cinq grands États de la péninsule, il avait constitué autour d’elle une ceinture d’États fidèles qui protégeaient Florence des incursions de ses ennemis. Dans le reste de l’Italie, il avait divisé les forces pour mieux s’élever au-dessus d’elles en arbitre.
 

Sa villa [Marsile Ficin] à Careggi lui avait été offerte par Cosme, le grand-père de Laurent, pour qu’il se consacre à cette tâche révolutionnaire qui justifiait tous les privilèges : inventer une sorte de nouvelle religion naturelle réconciliant la théologie platonicienne et la révélation chrétienne.
(…) Alessandro avait l’impression de participer à une grande œuvre. De travailler à l’accouchement d’une vérité plus vraie, réalisant enfin la synthèse entre des mondes qu’il croyait antinomiques et même hostiles l’un à l’autre depuis toujours. Des croyances prétendument incompatibles dont les interprétations avaient justifié tant de martyrs et de désarroi parmi les hommes.
(...) Alessandro comprenait cette philosophie qui réconcilie la foi avec l’intelligence, où se dessine un individu maître de son destin, qui n’est pas écrasé par la Providence divine mais dont l’existence est sacrée.
 

« L’avarice chez un vieillard n’a pas de sens : peut-on imaginer rien de plus absurde que d’augmenter les provisions de voyage à mesure qu’il reste moins de chemin à faire ? » (Plutarque)
 

« Il n’est point de vent favorable pour celui qui ne sait où il va… » (Sénèque)
 

« La chance est puissante. Laisse toujours ta ligne dans l’eau et tu attraperas un poisson quand tu t’y attendras le moins. » (Ovide)
— Pour avoir de la chance, il faut être patient, ne pas aller trop vite en besogne…
Marsile avait murmuré ces paroles de sa voix la plus détachée mais en glissant un regard vers Alessandro.
— Hâte-toi lentement… je m’en souviendrai, déclara Alessandro.
 

Chaque semaine, Laurent payait sa pension au philosophe. En échange, Laurent recevait de lui un manuscrit rare. Voyant ce troc s’effectuer sous ses yeux, Alessandro était convaincu d’assister au véritable marchandage qui faisait le succès des Médicis : celui de la pensée contre l’argent, des idées contre le pouvoir, de la connaissance contre l’autorité.
 
 
Laurent [de Médicis] s’avança, illuminé.
— J’aime mieux que les Florentins que je gouverne rivalisent par le pinceau et les commandes, plutôt qu’à coups de poignard. Ils en oublieront j’espère leurs conjurations stupides. (...)
— Ce sont les idées qui gouvernent le monde, ce ne sont plus les dogmes qui ont figé les peuples dans l’ignorance, la peur et la soumission.


En côtoyant cette Académie d’érudits, de philosophes, d’artistes de génie, le savoir et le talent m’apparurent comme des remèdes à tous les obstacles, à toutes les compromissions que je croyais devoir fuir. Ces rencontres informelles, sans règlement ni heures fixes, étaient réellement divines. J’avais mal jugé, par ignorance et par naïveté, l’intelligence de Laurent de Médicis. Mi-homme mi-dieu, il se servait de la beauté de ces œuvres pour étendre pacifiquement son pouvoir sur la République. Florence n’avait pas d’autres armées que celle de ses mercenaires de la Vérité et du Beau. Et pourtant, malgré la lumière et l’intelligence qui s’étaient couchées à ses pieds, Laurent demeurait toujours en quête d’une légitimité supérieure. Loin de Rome, je mesurais toute la puissance du pape vers lequel ses ambitions convergeaient. Tout au long de mon séjour à Florence, Laurent n’eut de cesse de rechercher un rapprochement avec la papauté à travers ses enfants. Affichant discrétion et modestie à l’intérieur de sa cité, Laurent poursuivait des alliances princières hors de ses frontières. Parmi elles, la papauté était la plus convoitée. Je me promis de ne pas oublier ce pouvoir de fascination dont je pense avoir usé avec plus de talent que tous mes prédécesseurs.


Rome n’est pas la capitale sainte dont tu rêves ! L’Église est ainsi faite aujourd’hui que le mérite et l’intelligence comptent pour beaucoup moins que la cooptation, aucun cardinal n’a été nommé sans avoir eu le soutien d’un membre de sa famille, ni a fortiori aucun pape, à moins d’être issu d’une des plus grandes familles romaines…


Mes amis florentins m’avaient appris que l’homme doit faire de sa vie une œuvre d’art et que cette perfection préserve de toutes les malédictions puisqu’elle permet d’approcher Dieu.


L’esprit de cour faisait taire les protestations des invités : personne ne semblait gêné d’assister à cette cérémonie au cours de laquelle un pape mariait sa fille au Vatican. C’était pourtant la première fois qu’un tel événement avait lieu. Innocent VIII avait assisté à des banquets en présence de femmes et il avait été le premier à accueillir ses enfants au palais apostolique, mais les noces de son fils et de la fille de Laurent de Médicis n’avaient pas eu lieu dans cette enceinte sacrée.


Elle [Lucrèce Borgia] rejoignait l’autel où son père allait célébrer la cérémonie lorsque son regard croisa brièvement celui d’Alessandro. En la regardant passer près de lui, il contempla une jeune fille de seulement treize ans, déjà âgée de toutes les conjectures et de tous les projets matrimoniaux que son père avait formés pour elle depuis sa naissance.


C’était la première fois qu’un pape faisait entrer son propre fils au Sacré Collège. César lui permettrait de conforter son emprise familiale sur l’Église, il serait le point d’appui dont il avait besoin pour accomplir son ministère, une sorte de Premier ministre sans titre. Quant à Juan, il serait son bras armé, tandis que Geoffroi et Lucrèce lui permettraient, par leurs mariages avec des héritiers des puissances voisines, d’étendre leur influence sur toute la péninsule. 


Faute de descendance au sein d’une famille, il n’était pas rare que des prélats qui n’avaient pas encore reçu les ordres majeurs aient des enfants auxquels ils léguaient leurs biens pour qu’ils ne reviennent pas à l’Église. 


Fiammetta Michaelis était l’une des courtisanes les plus renommées de Rome. Fille du cardinal Giacomo Ammannati-Piccolomini et d’une courtisane florentine, elle attirait le Tout-Rome dans son salon. Banquiers, poètes, architectes, fonctionnaires de la curie, prélats s’y côtoyaient. La fréquentation de son palais relevait du pèlerinage, comme une sorte d’intronisation officieuse, de passage obligé pour toute personne qui voulait asseoir sa réputation. Occupés par une carrière ecclésiastique qui leur interdisait le mariage, les hommes d’Église affectionnaient les salons de ces courtisanes, à la recherche du miracle féminin. Ces salons constituaient l’un des rouages de la Ville éternelle, sortes d’officines cachées et clandestines de la curie, tant leur existence était devenue nécessaire à l’équilibre et au fonctionnement de ce monde dominé par les hommes. Pendant le pontificat d’Innocent VIII, un chanoine avait voulu les bannir de Rome et le pape en personne l’avait désavoué, leur confirmant le droit de cité.


Malgré le regret de la voir partir, il ne se souvenait pas s’être jamais senti aussi heureux. Ce sentiment lui donnait l’impression qu’aucun véritable obstacle ne s’interposait entre eux, que son mariage était comme son cardinalat, une sorte de vêtement un peu flou à l’intérieur duquel il pourrait se déplacer librement.


— Je ne pense moi aussi qu’au bien de l’Église ! Pour exercer son magistère universel, elle a besoin d’appuis terrestres. Regardez l’invasion du roi de France : nous avons offert un front désuni, déchiré par les luttes de pouvoir. Pour se faire respecter l’Église doit être puissante, et le pape un chef d’État craint. Même si certains se prétendent choqués. Il n’a pas d’autre choix que de s’appuyer sur sa propre famille.
Alessandro prit quelques grains de raisin que lui tendait l’une des suivantes.
— C’est ce que veulent tous les papes de leur vivant mais, vous le savez bien, à leur mort ce qu’ils avaient créé sans la moindre légitimité s’écroule comme un château de cartes ! C’était le cas de Franceschetto Cibo, le fils du pape Innocent VIII, qui avait été très brièvement seigneur de Cerveteri et Anguillara. Après avoir reçu de lui ces deux fiefs, il avait été contraint, par nécessité financière mais aussi par manque de talent, de les vendre, peu après la mort de son père, à Virginio Orsini. (...)
— Mais vous oubliez que la papauté n’est pas une monarchie héréditaire…
Emporté par son esprit de courtisanerie, l’homme se leva brusquement :
— C’est ce que nous verrons ! Qui sait si César ne sera pas couronné après son père.


Depuis Florence, Savonarole fulminait contre l’expédition ratée de Charles VIII : son échec était la punition de Dieu pour n’avoir pas déposé le pape. Ses sermons redoublaient de violence contre l’Église « débauchée », « la curie, putain fière et menteuse ». Il n’en finissait pas d’insulter le pontife, répandant son fiel dans toutes les têtes. L’accusant d’être un simoniaque, athée et pécheur public. Le pape était sur le point de l’excommunier mais il craignait d’en faire un martyr et d’aggraver la portée de ces diatribes.
— Certains pensent que l’Église devrait se réformer…, lâcha Alessandro sans donner de nom.
— Ne me dis pas que tu penses comme Savonarole ?! Ce moine assoiffé de pouvoir et d’intrigues a bâti sa fortune et son autorité sur des calomnies. Il ne faut rien céder à ce fou qui envie nos œuvres et nos palais. Si tu veux savoir ce que je pense, je crois qu’il a raison : nous ne sommes que des trafiquants d’éternité ! Des marchands de salut, et rien d’autre ! Et cela dure depuis près de mille cinq cents ans !


Il faut savoir déroger momentanément à ses principes pour mieux les servir.


Personne, et surtout pas les membres du Sacré Collège, n’ignorait cette règle non écrite et à peine formulée qui voulait qu’aucune femme ne s’installe sous le toit d’un cardinal. Pour un prélat non consacré, une vie maritale était plus compromettante qu’une vie licencieuse.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 28 octobre 2023

[Binet, Laurent] Perspective(s)

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Perspective(s)

Auteur : Laurent BINET

Parution : 2023 (Grasset)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Florence, 1557. Le peintre Pontormo est retrouvé assassiné au pied des fresques auxquelles il travaillait depuis onze ans. Un tableau a été maquillé. Un crime de lèse-majesté a été commis. Vasari, l’homme à tout faire du duc de Florence, est chargé de l’enquête. Pour l’assister à distance, il se tourne vers le vieux Michel-Ange exilé à Rome. 
La situation exige discrétion, loyauté, sensibilité artistique et sens politique. L’Europe est une poudrière. Cosimo de Médicis doit faire face aux convoitises de sa cousine Catherine, reine de France, alliée à son vieil ennemi, le républicain Piero Strozzi. Les couvents de la ville pullulent de nostalgiques de Savonarole tandis qu'à Rome, le pape condamne les nudités de le chapelle Sixtine. 
Perspective(s) est un polar historique épistolaire. Du broyeur de couleurs à la reine de France en passant par les meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, chacun des correspondants joue sa carte. Tout le monde est suspect.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Laurent Binet a été professeur de lettres pendant dix ans en Seine-Saint-Denis. Il est l’auteur de HHhH (2010, prix Goncourt du premier roman), La septième fonction du langage (2015, prix Interallié), Civilizations (2019, Grand prix du roman de l’Académie française).

 

Avis :  

La censure de la nudité artistique n’est pas une nouveauté, preuve en est ce tout dernier roman de Lauret Binet, un polar historique épistolaire qui nous projette de plain-pied dans la Florence de la Renaissance, en une Italie dont l’effervescence artistique côtoie les déchirements politiques.
 
En 1557, tandis que la onzième guerre d’Italie place plus que jamais la péninsule au coeur de l’affrontement entre la France et l’Espagne, le pape Paul IV à Rome et le duc Cosimo de Médicis à Florence ont fort à faire pour espérer tirer leur épingle des luttes politiques en cours. Dans ce contexte de crise mais aussi de brassage d’idées – artistiques avec la récente découverte de la perspective en peinture, ou idéologiques avec notamment l’émergence de concepts républicains mais aussi la trace laissée par les prédications de Savonarole –, tout se fait enjeu de pouvoir et objet de sombres manipulations. Surfant sur la polémique née des exigences papales d’habiller de voiles les nus « impies et obscènes » de Michel-Ange, voilà qu’on a osé peintre un nu lascif affublé du visage de Marie de Médicis, le fille du duc de Florence. Au même moment, l’infamant tableau étant déjà devenu l’enjeu d’un combat politique, Pontormo, qu’on savait déjà torturé par la prévisible condamnation des fresques très dénudées, qu’après onze ans d’un travail titanesque, il s’apprêtait à achever, est retrouvé mort au pied de son grand œuvre, un poinçon en plein coeur. Soucieux d’identifier le meurtrier et, peut-être plus encore, de récupérer l’odieux et vexant tableau, Cosimo de Médicis charge Giorgio Vasari, peintre lui aussi en même temps qu’homme de confiance, de mener une double enquête.

Sur la toile de fond solidement tissée de leur contexte historique, Laurent Binet s’empare des points d’interrogation de l’Histoire pour camper, sous un format original, un récit réjouissant et addictif. Des fresques dont Pontormo avait revêtu la chapelle San Lorenzo à Florence ne nous sont parvenus que leurs cartons préparatoires. De la mort du peintre, l’on ne sait rien, même pas précisément la date. Quant à Marie, la fille aînée de Cosimo de Médicis, sa disparition à dix-sept ans est restée l’objet de diverses légendes peu vérifiables. Il n’en faut pas plus à l’écrivain pour nourrir une fiction aussi récréative qu’édifiante, truffée de clins d’oeil, tant à la littérature lorsque sa Catherine de Médicis se prend des airs de Madame de Merteuil, qu’à un certain monde contemporain criant à la pornographie devant le David de Michel-Ange. Rétrospectivement heureux de savoir les fresques de la chapelle Sixtine sauves, l’on en vient à s’affliger de la disparition de celles de Pontormo, peut-être en effet aussi sublimes. Surtout, l’on se régale de cette intrigue pleine de rebondissements et de suspense qui se laisse découvrir au long des pointillés chronologiques laissés par un paquet de 176 lettres échangées, avec toutes les tournures de l’époque, par une vingtaine de protagonistes. Le seul, contrairement aux auteurs des missives, à avoir accès à toutes, le lecteur, dans sa position ex machina, se retrouve en situation de rire – ou de frémir – des tâtonnements, erreurs et quiproquos dans lesquels, avec une malice jubilatoire, l’écrivain s’amuse à égarer les personnages.

Erudite, bien écrite, drôle, cette gourmandise historique s’assortit d’autant d’intelligence que de fantaisie, pour la défense des peintres et des artistes, à commencer par ceux de la Renaissance, contre la censure de tout poil. « La perspective nous a donné la profondeur. Et la profondeur nous a ouvert les portes de l’infini » « Nous sommes les fenêtres de Dieu. » « C’est pourquoi nous ne devons pas mésestimer nos œuvres mais au contraire les respecter, en prendre soin et les défendre contre quiconque. Les nôtres et celles des autres, quand elles en valent la peine. » Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Sans les avoir vues, je suis certain que les fresques de Pontormo doivent être préservées à tout prix, car elles défendent une idée de l’art et du divin que je nous sais partager. L’idée, mon cher Bronzino ! Vous et moi savons qu’il n’y a rien de plus haut. C’est pourquoi je ne doute pas que vous saurez, mieux que personne et aussi bien que moi-même, être fidèle à celle de votre maître, en achevant son œuvre dans l’esprit qui était le sien. Cela faisant, vous prendrez part à la bataille que nous livrons contre des puissances bien obscures, et vous exposerez à de terribles dangers, car nos ennemis grimpent vers nous comme des araignées. À Rome, je crains chaque jour pour ma Sixtine et j’en viens à me demander si je ne dois pas laisser le pauvre Volterra voiler mes nus, comme un moindre mal, pour ne pas risquer la destruction du tout. En réalité, j’en suis même à souhaiter ma propre mort, pour ne pas voir ce qu’il adviendra de mon œuvre, car je n’ai plus guère de doute sur le fait qu’elle ne me survivra pas longtemps.
 

Un mot encore : je suis passé voir Bronzino sur le chantier de San Lorenzo. Vous savez comme il est rare que j’émette une objection à vos jugements, que je tiens pour les plus assurés du monde, et combien nos goûts et nos avis, à vous et moi, sont presque toujours accordés. Mais j’ai vu les fresques : elles ne sont pas ce que vous dites. Ces corps entassés sont la chose la plus terrible qu’il m’ait été donné de voir, mais c’est là ce qui fait toute leur valeur, et en fait de mesquinerie, c’est le spectacle de l’humanité, dans toute sa grandeur et sa misère, que Pontormo nous a offert. Si Bronzino s’acquitte correctement de sa tâche, comme je l’en crois capable, le chœur de San Lorenzo rivalisera avec la Sixtine. Vous savez bien que ce ne sont pas tant les hommes qui changent leurs goûts que la politique qui change les hommes. Ce qui choque aujourd’hui dans ces peintures, outre la nudité des corps qui n’est plus de mise, c’est l’absence des saints (à l’exception de saint Laurent, bien sûr), des anges, des papes et des évêques, pour rappeler la prééminence de Jésus sur eux tous, ce pourquoi le peintre a poussé l’audace jusqu’à le représenter au-dessus de son propre père, parce que Riccio et Pontormo ont voulu promouvoir la relation directe des hommes à leur Sauveur, sans intermédiation superflue, et vous savez aussi qu’il n’en faut pas davantage, désormais que Rome voit des protestants derrière chaque porte, pour que tout cela sente le fagot.
 

L’honneur repose uniquement sur l’estime du monde, et c’est pourquoi une femme doit user de tout son talent pour empêcher qu’on débite des histoires sur son compte : l’honneur, en effet, ne consiste pas à faire ou ne pas faire mais à donner de soi une idée avantageuse ou non. Péchez si vous ne pouvez résister, mais que la bonne réputation vous reste.
 

Or, dans le triste monde où nous vivons, neuf cents sur mille vivent comme des moutons, la tête penchée vers la terre, pleins de folie et de mauvaises pensées, pendant qu’une poignée achète le Ciel en profitant du travail des autres. Si vous observez la conduite des hommes, vous verrez que tous les plus riches et les plus puissants n’ont réussi que par la fraude ou par la force ; vous verrez qu’ils cachent ensuite la turpitude de leur conquête sous le nom de gain, légitimant ce qu’ils ont usurpé par la tromperie ou la violence. Ceux qui, par manque de prudence ou par excès de sottise, se refusent à ces méthodes s’enlisent dans l’asservissement et l’indigence. Les serviteurs fidèles restent des serviteurs et les hommes bons des miséreux.
J’en entends certains qui crient à la République. Mais pour quoi faire, la République, si le pouvoir est aux mains de quelques-uns, au détriment de tous les autres ? Voulez-vous à nouveau jouer la comédie de la Seigneurie, avec ses prieurs et ses fèves tirées au sort dans des bourses d’où sortaient toujours les mêmes noms ? Croyez-vous que les Strozzi, s’ils revenaient, vous défendraient ? Peu nous chaut d’être gouvernés par un seul ou par plusieurs. Ce que nous voulons n’est pas la République mais la justice, qui est l’autre nom de la République pour tous.
Certains encore, parmi les plus résignés, aspirent au royaume de Dieu, plaçant leur espérance dans leur vie céleste pour se consoler de leur misère terrestre. Mais ce que nous voulons n’est pas le paradis pour après notre mort. Nous voulons le royaume de Dieu sur terre, ici et maintenant, à Florence, en l’an de grâce 1557.
 
 
Vous devez comprendre, vous qui ne reculez pas devant les plus grandes commandes et qui, en conséquence, savez de quelles souffrances et angoisses se paient nos ambitions, l’état d’épuisement qui est le mien depuis dix ans que j’ai accepté ce chantier de Saint-Pierre. Plus je m’acharne sur cette coupole qui m’aura donné tant de tracas, plus je tends à vous donner raison sur ce qui fut la révélation de votre mésaventure chez l’infortuné Bacchiacca : Brunelleschi est le plus grand génie que l’Italie ait jamais enfanté, que l’Europe ait jamais connu. Ma coupole à double coque a seize pans intérieurs et seize pans extérieurs, qu’en dites-vous ! Voilà qui n’est pas une mince affaire, n’est-ce pas ? Sans doute est-elle plus solide que la sienne, mais sans la sienne, la mienne n’aurait jamais existé, même pas dans mes rêves. (…)
Brunelleschi découvrant les lois de la perspective, c’est Prométhée volant le feu à Dieu pour le donner aux hommes. Grâce à lui, nous avons pu, non pas seulement enluminer des murs comme jadis Giotto avec ses doigts d’or, mais reproduire le monde tel qu’il est, à l’identique. Et c’est ainsi que le peintre a pu se croire l’égal de Dieu : désormais, nous pouvions, nous aussi, créer le réel. Et c’est ensuite que nous avons tenté, pauvres pécheurs que nous sommes, de surpasser notre Seigneur. Nous pouvions copier le monde aussi fidèlement que si nous l’avions façonné nous-mêmes, mais cela ne suffisait pas à étancher notre soif de création, car notre ambition d’artistes, enivrés de ce nouveau pouvoir, ne connaissait plus de limite. Nous avons voulu peindre le monde à notre manière. Nous n’avons pas seulement voulu rivaliser avec Dieu, mais nous avons voulu modifier son œuvre, en redessinant le monde à notre convenance. Nous avons tordu la perspective, nous l’avons délaissée, nous avons effacé les sols à damier de nos prédécesseurs pour faire flotter nos personnages dans l’éther, nous avons joué avec elle comme un chien avec sa balle ou comme un chat agace le cadavre d’un petit moineau qu’il a tué lui-même. Nous nous en sommes détournés. Nous l’avons méprisée. Mais nous ne l’avons jamais oubliée.
Comment aurions-nous pu ? La perspective nous a donné la profondeur. Et la profondeur nous a ouvert les portes de l’infini. Spectacle terrible. Je ne me rappelle jamais sans trembler la première fois que je vis les fresques de Masaccio à la chapelle Brancacci. Quelle connaissance merveilleuse des raccourcis ! L’homme d’aplomb, enfin à sa taille, ayant trouvé sa place dans l’espace, pesant son poids, chassé du paradis mais debout sur ses pieds, dans toute sa vérité mortelle. L’image de l’infini sur terre, voilà ce que, bien loin d’avoir corseté l’imagination des artistes, la perspective artificielle nous a accordé. L’image, seulement, oui bien sûr… en réalité, nous ne pouvions prétendre égaler le Dieu créateur, mais nous pouvions, mieux que les prêtres, porter sa parole au travers d’images muettes ou de statues de pierre. Peintres, sculpteurs, architectes : l’artiste est un prophète parce que, plus que les autres, il a l’idée de Dieu, qui est précisément l’infini, cette chose impensable, inconcevable. Et pourtant… Impensable, oui, mais pas irreprésentable. C’est la perspective qui permet de voir l’infini, de le comprendre, de le sentir. La profondeur sur un plan coupant perpendiculairement l’axe du cône visuel, c’est l’infini qu’on peut toucher du doigt. La perspective, c’est l’infini à la portée de tout ce qui a des yeux. La perception sensible ne connaissait et ne pouvait connaître la notion d’infini, croyait-on. Eh bien, grâce aux peintres qui maîtrisent les effets d’optique, ce prodige a été rendu possible : on peut voir au-delà. Permettre à l’œil de transpercer les murs. Cette voûte en demi-cintre à Santa Maria Novella, tracée en perspective, divisée en caissons ornés de rosaces, qui vont en diminuant, en sorte qu’on dirait que la voûte s’enfonce dans le mur : trompe-l’œil, illusion sans doute, mais quelle merveille ! Nul n’entre ici s’il n’est géomètre ? Eh bien soit, mais plus encore ! Un tableau n’est pas seulement, comme le pensait Alberti, une fenêtre à travers laquelle nous regardons une section du monde visible. Ou bien peut-être n’est-il que cela, en effet, mais alors, n’a-t-on pas déjà là un miracle suffisant pour attester son essence divine ? Nous sommes les fenêtres de Dieu. Voilà ce que nous sommes. Certes, celui qui outrepasse le rôle qui lui a été dévolu ici-bas commet un péché, mais celui qui esquive sa tâche et se défausse ou prend la chose à la légère ne pèche pas moins, et c’est pourquoi nous ne devons pas mésestimer nos œuvres mais au contraire les respecter, en prendre soin et les défendre contre quiconque. Les nôtres et celles des autres, quand elles en valent la peine.
 
 
En vérité, l’insulte devient légitime quand elle répond à l’iniquité. La satire n’est-elle pas l’arme des faibles pour ridiculiser les grands ? 


Ainsi, comme Léonard et comme vous dans la salle du Conseil, je laisserai mes fresques inachevées, qui connaîtront le même destin. La peinture est un coton gratté de l’enfer qui dure peu. Qu’importe ! C’est ainsi. Je n’ai plus qu’un seul désir avant de mourir : que le divin Michel-Ange pose les yeux sur elles. Vous seul, entre tous, comprenez absolument de quoi il retourne : surpasser la nature en voulant donner de l’esprit à une figure et la faire paraître vivante en la faisant plate.


Après tout, il n’y a qu’une seule chose noble ici-bas, et c’est le dessin. L’homme, lui, n’est qu’une tache qui pâlit sur un mur.