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mardi 21 juillet 2026

Critique : "Cathédrale" de Tarik Noui | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Cathédrale" de Tarik Noui





J'ai aimé

 

Titre : Cathédrale

Auteur : Tarik NOUI

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782330215880  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Une nuit, dans la cité déchue d’Enoch, un garçon noir issu des quartiers miséreux est pris pour cible par la police. Corban Khôl ne souhaitait pourtant qu’une chose : découvrir la construction en cours de "la plus grande cathédrale du monde".
Quelques mois plus tard, alors que des nuées de corneilles se sont abattues sur les rues, Sarah Stavisky, une jeune étudiante a priori sans histoires, disparaît. Jonathan Lamm, affecté à l’enquête, sait qu’il doit faire vite : semant des cadavres sur son passage, la pègre pourrait bien être elle aussi à la recherche du coupable…
Tarik Noui signe ici un grand roman noir sur une humanité qui contemple sa propre fin et tente à toute force d’y échapper. Entre ténèbres et éclat, au cœur d’une ville qui dévore ses enfants : un lieu en devenir où tous pourront réclamer leur part de pardon. Mais, en enfer, rares sont les innocents, et rares ceux qui n’obéissent qu’à une seule loi.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1973, Tarik Noui est l’auteur de plusieurs romans et de nombreuses fictions pour France Culture. Il est également scénariste pour le cinéma et la télévision.

 

 

Avis :

Scénariste et écrivain reconnu pour son goût du noir, Tarik Noui ancre Cathédrale dans Enoch, ville imaginaire dont la géographie sociale, entre pauvreté, violence et assignations, prolonge directement son propre vécu de jeunesse en banlieue défavorisée. Flic, repenti, dealer ou parrain, ses personnages affrontent tous la même interrogation : comment se défaire de la faute dans un monde qui ne laisse aucune échappatoire. Cristallisant la tension entre déterminisme social et espoir d’un miracle, le surgissement d’une cathédrale en chantier au beau milieu de cette déliquescence fait figure de signe paradoxal, à la fois irruption du merveilleux et promesse fragile de rédemption que l’ordre urbain s’emploie à étouffer.

Un adolescent noir de la trashbelt, venu braver les frontières invisibles d’Enoch pour apercevoir le chantier, est laissé pour mort par les « loups », ces policiers qui veillent à maintenir chacun à sa place. Des années plus tard, une jeune femme disparaît inexplicablement. Ces deux implosions à peine remarquées dans le tumulte de la ville déclenchent pourtant des secousses souterraines dans l’existence d’une poignée de protagonistes : Jonathan, flic hanté par ses renoncements ; Paul, repenti en quête d’amendement ; Eton, dealer modelé par les logiques qu’il voudrait fuir ; et Igor, parrain vieillissant dont l’autorité se délite. Leurs trajectoires, que tout semble opposer, s’entrechoquent dans un récit où chaque tentative d’échapper à l’emprise sociale révèle la force des mécanismes qui les retiennent captifs.

Peu importe l'enquête, au final très discrète, l'originalité du roman tient à l'atmosphère de malaise, de désespoir et d'oppression qui asphyxie une cité en voie de décomposition avancée. Monde où institutions, criminalité et abandon politique participent d’un même mouvement d’effondrement, Enoch apparaît comme un organisme malade, une ville tentaculaire dont chaque recoin reconduit la violence et l’injustice, et où la frontière entre ordre et chaos s’est depuis longtemps effacée. Cette impression de dégénérescence est appuyée par une écriture tendue, rythmée, incantatoire, qui entretient la sensation de suffocation. 

Dans ce paysage dévasté, la cathédrale en construction concentre toutes les ambivalences. Monument de démesure dans une cité à l’agonie, mais aussi frêle espoir d’élévation, elle évoque une sorte de Tour de Babel inversée, édifiée non pour défier le ciel mais pour masquer la déroute d’une ville qui ne croit plus en rien. Projet pharaonique dans un monde à bout de souffle, elle incarne les illusions de grandeur d’un pouvoir déconnecté, les fantasmes mystiques de groupes marginaux et les projections contradictoires d’habitants en quête de sens. Comme la Babel biblique, elle attire, divise et affole, sauf qu'en lieu et place d'une punition divine, la confusion naît ici du chaos social, de la stratification d’Enoch et de l’incapacité collective à produire un horizon commun. Cette dimension symbolique entre gouffre et promesse achève de souligner les ténèbres d'un univers de fin de civilisation où errent des êtres en perdition, pris dans une mécanique sociale inextricable.

L’on referme ce récit presque aussi dérouté que ses personnages. Si la maîtrise stylistique de Tarik Noui, la puissance de son imaginaire urbain et la cohérence implacable de son univers forcent l’admiration, l’inconfort l’emporte face à une noirceur poussée jusqu’à la saturation, à des figures parfois outrancières et à des visions hallucinées d’une ville livrée à ses démons. Aucun espace de respiration ici : seulement un monde poisseux où la violence systémique écrase toute entreprise d’émancipation et condamne d’office à l’échec. A l'opposé de l'apaisement ou de la consolation, le roman tend un miroir grossissant, presque dystopique, à une société contemporaine minée par les fractures sociales, l’abandon politique et la montée des radicalités – un reflet déformé, certes, mais dont les contours résonnent avec une inquiétante familiarité. (3,5/5)

 

 

Citations :

Depuis sa voiture garée sous une arche en béton brut éclatée par endroits, Jonathan observait les gamins. Il leur trouvait le même regard bovin que leur paternel. Rejetons débiles élevés pour accompagner leur père aux matchs. Comme lui, ils avaient appris à beugler pour soutenir leur équipe. Ils ressentaient déjà cette excitation à dire des saloperies à l’adversaire. Et, plus tard, ils seraient ces adolescents brutaux qui iraient casser d’autres adolescents tout aussi idiots, jusqu’à se laisser pousser le ventre à la bière bon marché. Et ainsi de leurs propres rejetons. — Si tu n’as pas de miroir, engendre des monstres pour contempler ta monstruosité.


Igor Niev arrêta sa BMW noire aux abords du stade. Il n’y avait pas de match ce soir-là. Et, autour de l’enceinte, la même faune à errer entre les ombres et les lumières du bâtiment colossal. Sous l’une des voûtes s’étaient installés quelques groupes de sans-abri. Ils avaient fabriqué, avec les déchets de la ville, une forme larvaire de camp dans lequel ils vivaient. Une dizaine d’hommes et deux femmes se tenaient debout devant un maigre braséro. Les flammes lançaient des étincelles qui éclairaient un instant des visages fous. Ils avaient, autour de ce feu reconstitué, la condition éternelle des humains : la lumière sur leur face mais le dos aux ténèbres. Retour à la grotte.
 

mardi 17 mars 2026

Critique de "Une forêt" de Jean-Yves Jouannais | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Une forêt" de Jean-Yves Jouannais


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une forêt

Auteur : Jean-Yves JOUANNAIS

Parution : 2026 (Albin Michel)

Pages : 112

Accès au livre : ISBN 9782226499523  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Le capitaine Lenz finissait par se prendre au jeu. S’il n’avait aucun intérêt dans l’affaire, c’est qu’il ne la comprenait pas. Mais sa curiosité était piquée. Et puis, défendre la cause de ces oiseaux allemands, démontrer qu’ils n’étaient pas de fervents nazis représentait somme toute une occupation préférable à l’ennui. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean-Yves Jouannais, né en 1964, est professeur à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Il a publié, notamment, L’Idiotie (Beaux-Arts livres), Artistes sans oeuvres (Verticales), Les Barrages de sable (Grasset). De 2008 à 2024, il est l’auteur du cycle de conférences-performances, L’Encyclopédie des guerres, au Centre Pompidou (Paris).

 

Avis :

Fidèle à son exploration obstinée des formes de la guerre et de leurs survivances, Jean‑Yves Jouannais imagine ici une fable dérisoire et vertigineuse : la dénazification appliquée à des oiseaux. Ce point de départ incongru lui permet d’exposer, avec un sens aigu du détail historique et une ironie feutrée, la vulnérabilité de la mémoire collective et l’absurdité de vouloir dissoudre la persistance des idéologies par une simple logique administrative. L’audace de la transposition de Jakob Michael Reinhold Lenz – le dramaturge du XVIIIᵉ siècle que Georg Büchner saisissait en 1835 au bord de la folie – dans l’Allemagne de 1947 ajoute au récit une profondeur supplémentaire, le désarroi et le vacillement mental du personnage trouvant un écho troublant dans les ruines de l’époque.

Dans l’immédiat après‑guerre, le capitaine Lenz se voit confier une mission aussi absurde que solennelle : déterminer si des mainates ayant appris des chants nazis peuvent être tenus pour responsables de leur répertoire et, le cas échéant, « dénazifiés ». La situation se complique lorsqu’on découvre qu’ils transmettent ces chants à leurs oisillons, faisant planer la menace d’une survivance involontaire du Reich au sein même du règne animal. Autour de Lenz, magistrats hésitants, experts embarrassés et témoins désemparés tentent de donner une forme juridique à l’inqualifiable, tandis que les oiseaux, véritables protagonistes malgré eux, leur tendent le reflet d’une société qui cherche à extirper les derniers échos du nazisme sans savoir comment traiter ce qui relève à la fois de l’imitation, de l’instinct et d’une contamination symbolique. L’ensemble forme un théâtre réduit, presque claustrophobe, où chaque personnage révèle à sa manière l’embarras d’une époque face à ses propres fantômes.

En concentrant son récit sur cette situation volontairement minime, presque un cas d’école, l’auteur fait glisser la satire vers un registre où l’absurde sert de révélateur. L’enquête autour des mainates relève certes du comique bureaucratique, mais elle bouscule surtout les catégories mêmes qui permettent d’ordinaire de penser la responsabilité, l’héritage idéologique ou la réparation. Confrontées à un phénomène qui excède leur cadre – des oiseaux qui perpétuent malgré eux un passé criminel –, les institutions humaines dévoilent la fragilité des outils conceptuels censés garantir la maîtrise du sens historique. Le roman interroge ainsi, en creux, la tentation de purifier le réel par des procédures et montre combien cette volonté se heurte à l’opacité du vivant, à ce qui dévie ou se transmet en dehors de toute intention. 

Pure invention littéraire, cette fable allégorique qui déplace la dénazification vers un terrain volontairement improbable révèle une intelligence narrative maniant avec acuité précision historique, humour discret et finesse d’observation des dérèglements symboliques. En faisant de quelques oiseaux le foyer d’un trouble idéologique, l’auteur renvoie, à travers un dispositif minuscule, aux larges questions de la responsabilité, de la transmission et de la persistance des idéologies, et, entre tragique et dérisoire, nous confronte aux paradoxes d’une société qui cherche à purifier son passé. Une fantaisie érudite qui, par l’absurde, questionne la prétention, hier comme aujourd’hui, de corriger pensée et mémoire à coups de procédures. (4/5)

 

 

Citations : 

Il aurait voulu l’interrompre, mais ce Georg Niege, sans le regarder, continuait à jacasser. Sa parole était en crue, tandis que sa physionomie demeurait figée. Ses lèvres bougeaient, mais tellement peu comparées aux flots qu’elles débitaient. Un ventriloque. Son visage évoquait une boîte aux lettres en fer-blanc, une simple boîte fendue mais armoriée. Ce blason apposé à froid sur le mauvais métal avait quelque chose d’un lion ouvrant sa gueule sous le mors qu’une amazone lui imposait. Le regarder en face s’avérait compliqué. Comment décrypter ses traits d’ustensile rehaussés du lustre de son héraldique ? Les autres pantins, dans son dos, posés sur leurs chaises, ne bougeaient pas.


Cette curiosité décorative était la marque des villes bombardées. Cela avait commencé avec le bombardement de Hambourg fin juillet 1943. À cette époque-là, le système radar allemand s’avérait d’une efficacité redoutable pour déceler très tôt les formations ennemies et diriger la chasse. Les Alliés firent alors usage de bandes de papier d’aluminium. En lâchant ces leurres, on saturait une zone par des échos innombrables. Le 25 juillet, tandis que le flot de bombardiers dépassait Heligoland, les premières liasses furent larguées. Les stations radars allemandes signalèrent un phénomène anormal : l’armada britannique semblait compter des dizaines de milliers de bombardiers ! Lorsque les Lancaster de la première vague se trouvèrent à l’aplomb de la ville, les projecteurs égaraient leurs faisceaux dans la nuit. Les premiers pathfinders jalonnèrent l’objectif avec des fusées jaunes ; une deuxième vague précisa la zone avec des fusées rouges ; les suivants entretinrent la visibilité des marqueurs à l’aide de fusées vertes. C’est sur ces marqueurs que les vagues successives de bombardiers lâchèrent leurs cargaisons. Hambourg connut l’enfer. Les leurres en aluminium avaient joué leur rôle. La cité avait baissé la garde, livrant cinquante mille personnes à la mort. Maintenant, il faut faire l’effort d’imaginer les abords de Hambourg bombardée, puis bombardée de nouveau le 28 et le 30 juillet, et le 3 août, et ensuite les autres villes, toutes les autres, jusqu’en 1945, leurs environs noyés sous des millions de flocons argentés. Une infinité de bandes brillantes multipliées par le nombre de missions sur la même cité. Et cette nappe déposée, épaisse en certains endroits, recouvrant le sol de la campagne alentour. Un tel paysage a existé des centaines de fois. Il est apparu dès qu’un matin se levait après une nuit de bombardement. Il est apparu chacun de ces matins-là, c’est-à-dire chaque jour, quelque part en Allemagne. Et un tel paysage ne devait pas disparaître immédiatement, restant visible des semaines durant. Cela ne fondait pas, ni ne s’évaporait. Sur les arbres, les champs, les chemins aussi, jusqu’au plus intime de leurs fossés, ces centaines de kilomètres carrés de décor de crèche rutilaient à la périphérie des villes calcinées. Pendant deux ans encore, de telles ondées se sont répétées, acclimatant le pays à une météorologie inédite, et les paysages à de nouveaux décors. Oskar lui montra, pendues aux basses branches des hêtres, entortillées aux joncs des marais, roulées en boule dans les sillons, ces pelures d’aluminium bruissant aux vents du nord. Rien à voir avec les éclats de lune qu’il avait cru voir se refléter sur le miroir des marais. Il éprouva à cette découverte une excitation misérable. Comme si, enquêtant sur les sources du Nil, il avait découvert le tout-à-l’égout d’un hammam de Khartoum.


Croyez-vous que les mainates aient conscience de ce qu’est l’après-guerre ? Ils ne connaissent qu’un seul règne, celui de la nature. Surtout, ils peuvent vivre de quinze à trente ans. Beaucoup, nés sous le nazisme, ont encore une longue vie devant eux. Leurs nichées sont habituellement de trois œufs. Ils se reproduisent vite. Ce qu’il faut souligner, et qui concerne notre affaire au premier chef, c’est que comme tous les animaux les mainates transmettent leur langage à leur descendance. Aujourd’hui même, demain encore, dans des décennies, les mainates enseigneront à leur progéniture ce chant nazi. Celui-ci n’aura donc jamais rien d’ancien, n’appartiendra jamais au passé. Il ne saurait s’éteindre, du fait de ces oiseaux qui l’entonneront, de génération en génération. J’en viens au fait, ce pour quoi, précisément, nous sommes réunis dans cette commission. Ces oiseaux, en perpétuant ce chant, violent une loi. Depuis 1945, selon l’article 86 du Code pénal allemand, “le Horst-Wessel-Lied”, je cite, “fait partie des signes d’organisations anticonstitutionnelles dont l’interprétation et la diffusion sont interdites, en raison de leur origine nationale-socialiste”. – Vous voulez dire que par ce moyen étrange, il se pourrait que le Troisième Reich, dans au moins l’une de ses parcelles boisées, dure effectivement mille ans. »
 
 
Mais il pressentait que s’il s’était accordé le droit d’écrire, la satisfaction en aurait été sans lendemain. C’est-à-dire qu’il n’était pas un écrivain du genre qu’il aurait aimé lire. Le lecteur en lui attendait autre chose de la littérature que ce qu’il se sentait capable d’écrire. Ce qu’il aurait eu plaisir à écrire, eh bien, en tant que lecteur, il ne l’aurait pas goûté. Tel un viticulteur passionné, attaché à son domaine familial, prenant un plaisir jamais démenti à son métier, à chaque geste de son quotidien, connaissant par cœur, comme un poème aimé, la nomenclature des cépages et la géographie des domaines, mais avec ceci de pathétique et définitif, qu’il n’aurait jamais pu aimer son propre vin. Ou, s’il l’avait apprécié, qu’il n’aurait pu être son vin préféré.


« J’ai cru comprendre que tout drapeau américain affiché en extérieur doit être descendu, retiré chaque soir et mis à l’abri, sauf s’il est éclairé par un projecteur. 
– Oui, on n’a pas le droit d’abandonner notre drapeau dans le noir, comme un enfant qui aurait peur de faire des cauchemars. » 
 

mercredi 27 novembre 2024

[Kang, Han] Impossibles adieux

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Impossibles adieux
           (Jagbyeolhaji anhneunda)

Auteur : Han KANG

Traduction : Kyungran CHOI et Pierre BISIOU

Parution :  en coréen en 2021,
                   en français en
2023 (Grasset)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782246831242  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Comme un long songe d’hiver, ce nouveau roman de Han Kang nous fait voyager entre la Corée du Sud contemporaine et sa douloureuse histoire.
Un matin de décembre, Gyeongha reçoit un message de son amie Inseon. Celle-ci lui annonce qu’elle est hospitalisée à Séoul et lui demande de la rejoindre sans attendre. Les deux femmes ne se sont pas vues depuis plus d’un an, lorsqu’elles avaient passé quelques jours ensemble sur l’île de Jeju. C’est là que réside Inseon et que, l’avant-veille de ces retrouvailles, elle s’est sectionné deux doigts en coupant du bois. Une voisine et son fils l’ont trouvée évanouie chez elle, ils ont organisé son rapatriement sur le continent pour qu’elle puisse être opérée de toute urgence. L’intervention s’est bien passée, son index et son majeur ont pu être recousus, mais le perroquet blanc d’Inseon n’a pas fait le voyage avec elle et risque de mourir si personne ne le nourrit d’ici la fin de journée. Alitée, elle demande donc à Gyeongha de lui rendre un immense service en prenant le premier avion à destination de Jeju afin de sauver l’animal.
Malheureusement, une tempête de neige s’abat sur l’île à l’arrivée de Gyeongha. Elle doit à tout prix rejoindre la maison de son amie mais le vent glacé et les bourrasques de neige la ralentissent au moment où la nuit se met à tomber. Elle se demande si elle arrivera à temps pour sauver l’oiseau d’Inseon, si elle parviendra même à survivre au froid terrible qui l’enveloppe un peu plus à chacun de ses pas. Elle ne se doute pas encore qu’un cauchemar bien pire l’attend chez son amie. Compilée de manière minutieuse, l’histoire de la famille d’Inseon a envahi la bâtisse qu’elle tente de rejoindre, des archives réunies par centaines pour documenter l’un des pires massacres que la Corée ait connu – 30 000 civils assassinés entre novembre 1948 et début 1949, parce que communistes.
Impossibles adieux est un hymne à l’amitié, un éloge à l’imaginaire, et surtout un puissant réquisitoire contre l’oubli. Ces pages de toute beauté forment bien plus qu’un roman, elles font éclater au grand jour une mémoire traumatique enfouie depuis des décennies.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1970 à Gwangju, Han Kang a étudié la littérature à l’université de Yonsei, à Séoul. Elle débute sa carrière littéraire comme poétesse puis publie son premier roman à l’âge de 24 ans. C’est en 2016 que le monde entier découvre son œuvre, lorsqu’elle remporte le très prestigieux Booker Prize pour La Végétarienne. Elle est aujourd’hui considérée comme la plus grande autrice coréenne, la parution de chacun de ses livres constitue un événement dans son pays et à l’international.

 

 

Avis :

La Coréenne Han Kang a choisi l’onirisme pour évoquer, entre songe et réalité, un épisode sanglant, longtemps resté tabou, de l’histoire de son pays.

Lorsque, en pleine guerre froide en 1948, une insurrection déclenchée par des violences policières enflamme l’île de Jeju, à une centaine de kilomètres de la côte coréenne, les Américains encore pour peu de temps au pouvoir à Séoul n’y vont pas par quatre chemins. Persuadés d’avoir affaire à un bastion communiste, ils lancent une répression terrible. En moins d’un an, 30 000 civils sont massacrés – un îlien sur dix – et, pendant que plus encore s’enfuient vers le Japon, des dizaines de milliers d’autres se retrouvent arbitrairement emprisonnés et torturés. L’île dont des villages entiers ont été rayés de la carte, reste totalement bouclée jusqu’en 1954, des décennies de discrimination attendant les descendants des victimes. Il faudra attendre 2014 pour que les faits soient officiellement reconnus et que, quelques années plus tard, commence la réhabilitation des familles traumatisées. Désormais, le 3 avril est jour de commémoration en Corée du Sud. Est enfin venu le temps d’apaiser ces ombres que l’Histoire a d’autant plus aisément prétendu effacer que devait suivre, dès 1950, l’hécatombe plus grande encore de la guerre de Corée.

C’est ainsi qu’après avoir longtemps attribué ses cauchemars récurrents à son livre sur des massacres commis sur le continent pendant la guerre, la narratrice Gyeonghu va devoir passer par un étrange parcours initiatique aux allures de conte fantastique pour réaliser son erreur. Ex-journaliste devenue romancière à Séoul, elle peine à repousser ses idées noires depuis sa rupture familiale, lorsqu’un SMS vient chambouler ses préoccupations. Hospitalisée en urgence à Séoul, son amie Inseon, photographe et documentariste reconvertie ébéniste depuis son retour à Jeju, lui demande de se rendre chez elle toute affaire cessante pour y nourrir son perroquet. Le voyage sous une tempête de neige qui paralyse bientôt le pays se mue en véritable épreuve, nature et éléments semblant s’être ligués pour contrecarrer sa route. Au terme d’un parcours périlleux et semé d’embûches l’attend une maison isolée, sans eau ni électricité, plombée de silence par la neige et la nuit obscure. « Une maison où toute la nuit un arbre s’avance en agitant ses longs bras. Une maison avec d’un côté une rivière à sec, tandis que de l’autre côté se trouve un village brûlé de suppliciés. »

Là, dans cet espace comme sorti du temps et du monde ordinaire, en un état de transe favorisé par la lumière étroite et vacillante d’une bougie qui anime d’immenses ombres sur les murs en laissant croire à la présence fantomatique d’Inseon, Gyeonghu découvre avec stupeur, patiemment rassemblées, d’abord par la mère de son amie, puis par Inseon elle-même, les terribles archives du drame vécu en ces lieux depuis trois quarts de siècle. Dans un mélange de visions, d’images et de songes, l’ombre d’Inseon raconte l’histoire de sa mère depuis ce jour terrible de 1948 où, enfants cherchant désespérément leurs parents, elle et sa sœur se sont retrouvées à dégager de la neige, visage après visage, les cadavres de leur village martyr. Cette mère qu’adolescente et rêvant d’une autre vie à la capitale, Inseon a si longtemps méprisée, devait s’avérer une infatigable combattante de la vérité, acharnée pendant des décennies à retrouver son frère disparu.

Tandis que le lecteur progresse entre neige et brouillard laissant entrevoir, comme d’obsédants symboles fantomatiques, les silhouettes raidies et torturées des troncs noirs de la forêt, le récit se dévoile une puissante métaphore du travail et des souffrances de la mémoire privée de vérité. Hantés par ce passé traumatique passé sous silence, les vivants ont besoin de savoir ce qu’il est advenu de leurs morts pour enfin s’autoriser à vivre, à tout le moins envisager un début d’apaisement. Alors que depuis quelques années, le gouvernement de Corée du Sud a commencé à reconnaître la déformation historique et la dissimulation de la vérité sur les massacres de civils, cette œuvre littéraire tout en délicatesse et subtilité vient elle aussi rendre compte, en un poignant hommage, des blessures profondes infligées aux victimes et aux familles. Coup de coeur. (5/5)


 

Citations :

La rue est vide. Aucune circulation sur la deux-voies. Rien ne bouge sinon la neige qui tombe mollement. Un feu rouge s’allume dans le vide, couvert de flocons. Le bus stoppe devant le passage piéton. Chaque flocon qui se pose sur l’asphalte semble hésiter un instant. Oui… bien sûr… Comme le lamento de quelqu’un qui aurait l’habitude de terminer ainsi ses conversations, comme une musique qui approche de son terme et du silence, comme l’extrémité des doigts qui se baissent au lieu de se poser sur l’épaule d’une personne, les flocons entrent en contact avec l’asphalte noir et humide, où ils s’évanouissent sans laisser de trace.
 

Inseon se lève et son ombre s’étend jusqu’au plafond. Selon ses mouvements, tandis qu’elle range les livres dans la boîte et referme le couvercle, son ombre prospère ou se réduit.
 « Si nous passions dans la chambre ? »
 Je ne réponds pas, sa question était rhétorique.
 Comment faire avec la bougie ?
 Inseon va vers l’évier et revient avec un gobelet en carton dans une main, et une paire de ciseaux dans l’autre. Dans le fond du gobelet, elle perce une croix afin d’y faire un trou. Elle détache la bougie de la table et l’enfonce dans le gobelet. À travers le carton pâle, la lumière est plus douce.
 « Viens. »
 Je ne bouge pas.
 « Je voudrais que nous regardions quelque chose ensemble. »
 L’ombre d’Inseon, de presque deux fois sa taille, s’approche de moi en dansant sur le papier peint blanc du plafond.
 Si je repousse ma chaise et que je me lève, c’est pour arrêter cette ombre. Pour empêcher qu’elle ne se répande comme de l’encre renversée, et n’avale la mienne.
 

Inseon me précède avec la bougie. Nos corps ne se touchent pas mais nos ombres flottent sur les murs comme deux géants siamois liés par leurs épaules.
Inseon entre dans la chambre. (…) Avant d’y entrer à mon tour, je regarde derrière nous. Le salon et la cuisine, obscurs, abandonnés par la bougie, forment une mer sombre. Quand je fais un pas dans la chambre éclairée par le clair-obscur de la bougie, j’ai l’impression de pénétrer dans une bulle d’air subsistant dans la cale d’un navire naufragé. De l’épaule, je referme la porte, comme pour empêcher l’eau d’envahir notre refuge.
 

Je regarde les ténèbres au-dehors. Comme le silence sous la mer. Si j’ouvrais la fenêtre, des torrents d’eau noire s’abattraient sur moi.
 

Après la constitution du gouvernement, en 1948, la ligue Bodo avait été formée en regroupant des gens classés à gauche pour, soi-disant, les réformer et les convertir. Il suffisait qu’un membre de la famille ait assisté à un rassemblement politique progressiste pour que tous soient enrôlés dans la ligue. S’y trouvaient aussi des gens dont les noms avaient été arbitrairement donnés par les chefs de villages, pour atteindre les quotas du gouvernement, et bien d’autres qui s’y inscrivaient volontairement en échange de riz ou d’engrais. Certains étaient incorporés avec femme et enfants et aïeux. Quand la guerre a éclaté, à l’été 1950, ils ont tous été arrêtés en suivant les listes, et fusillés. Entre deux cent et trois cent mille victimes auraient été enterrées dans le plus grand secret, partout dans le pays.
 
 
C’est là que j’ai compris. Quelle terrible douleur est l’amour.


Ce n’est pas une suite de hasards si trente mille personnes ont été massacrées sur cette île cet hiver-là, et deux cent mille sur le continent l’été suivant. Il y avait un ordre du gouvernement militaire américain, il fallait empêcher le communisme de gagner du terrain, fût-ce en assassinant trente mille habitants de l’île ; les jeunes extrémistes de droite issus du nord, pleins de certitudes et de rancunes, sont arrivés sur l’île ; forts d’une formation de deux semaines ils portaient des uniformes de la police et de l’armée ; les accès à l’île ont été fermés ; la presse était sous contrôle ; une folie comme pointer une arme sur la tête d’un nourrisson était autorisée, pire, récompensée ; mille cinq cents enfants de moins de dix ans ont été tués de cette façon ; avant même que le sang versé sur l’île ait coagulé, la guerre a éclaté et, suivant le modèle élaboré sur cette île, deux cent mille personnes, triées dans chaque ville et village, ont été déportées par camions entiers, emprisonnées, fusillées et enterrées en secret, avec interdiction aux familles de réclamer les dépouilles. Parce que la guerre n’avait pas pris fin, parce que ce n’était qu’un armistice. Parce qu’il y avait d’autres ennemis de l’autre côté de la frontière. Les familles des victimes ont été marquées au fer rouge par la douleur, et ceux qui auraient voulu parler se sont tus en sachant ce qui leur arriverait s’ils parlaient. Il a fallu des décennies avant que ne soient exhumés des crânes perforés et leurs balles, dans les vallées, dans les mines ou sous le tarmac d’un aéroport. Et il reste toujours des ossements, partout, disséminés, enterrés.


 

mercredi 13 décembre 2023

[Nothomb, Amélie] Psychopompe

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Psychopompe

Auteur : Amélie NOTHOMB

Parution : 2023 (Albin Michel)

Pages : 162

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

" Ecrire, c'est voler." Amélie Nothomb
Palmarès des libraires - Livres Hebdo 2023
Sélectionné pour le Prix Littéraire 2023 du journal Le Monde.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Depuis 1992 et Hygiène de l'assassin, tous les livres d'Amélie Nothomb ont été publiés aux éditions Albin Michel. Elle a reçu, entre autres, le prix Chardonne, le Grand prix du roman de l'Académie française, le prix de Flore, et le Grand prix Jean Giono pour l'ensemble de son oeuvre. Ses oeuvres sont traduites dans 40 langues, des U.S.A. au Japon.

 

 

Avis :

Après Soif et Premier sang, consacrés l’un au Fils (le Christ), l’autre au Père (le sien), Amélie Nothomb clôt sa trilogie christique avec le Saint-Esprit, figuré par un oiseau psychopompe (elle-même), passeur d’âmes entre la vie et la mort.

Tout commence, sur un ton léger, par l’enfance cosmopolite de cette fille de diplomates qui, du Japon à la Thaïlande en passant par la Chine, le Bengladesh ou la Birmanie, se prendrait presque pour l’un de ces oiseaux qu’elle se plaît depuis toujours à observer. Ainsi le fabuleux engoulevent oreillard, aux oreilles pointues le faisant sembler, à ses yeux d’enfant, un dragon courroucé de devoir de temps à autre se poser. Mais l’oeuf qu’est encore la narratrice est brisé par un viol, à ses douze ans, lors d’un bain de mer au Bengladesh. La fulgurance de la scène, tout entière contenue dans « Les mains de la mer s’emparèrent de moi », s’éteint dans un quasi non-dit, une ellipse refermée par sa mère en moins de mots encore : « pauvre petite ».

« Quelque chose s’éteignit en moi. On ne me vit plus dans aucune eau. » « La violence des mains de la mer avait arraché la coquille, je n’étais plus l’œuf que j’avais été. Oisillon dépourvu de plumes, il me faudrait accéder au statut d’oiseau. Cela serait monstrueusement difficile. »
A cet exact mitan du livre, le ton s’est fait plus grave mais, concis jusqu’à l‘épure, conserve la grâce d’un vol en apesanteur. Pour sortir, tel Orphée psychopompe, des Enfers de l’anorexie, la jeune Amélie Nothomb doit trouver la force de déployer ses ailes d’adulte, et cet envol, c’est l’écriture qui le lui permet. Dès lors, le récit autobiographique se fait exégèse, dégageant rétrospectivement la cohérence de l’oeuvre de l’auteur et s’attachant à une réflexion, elle aussi à l’aune de la métaphore aviaire, sur l’acte d’écrire.

Question pour elle de « vie ou de mort », l’écriture est un vol libre qui « comporte l’énorme péril de la chute », mais « privilège absolu », « grâce » la plus élevée, elle doit, par son style, éviter « tout excédent de bagages », ne « s’embarrasser [que] d’un minimum de matière », pour « empêcher [ses] phrase[s] de sombrer ». Elle que l’écriture a fait revenir des morts - « la morte, c’était la moi d’avant » -, raconte comment son livre Premier sang lui a aussi permis de nouer un dialogue post-mortem avec son père.

Avec ce livre autobiographique qui, à la fois grave et léger, tout en élégance et en épure, s’enveloppe de la métaphore pour un récit à la fois intimiste et éclairant sur les vertus essentielles, salvatrices et psychopompes de l’écriture, c’est une clé ouvrant les espaces les plus secrets de son œuvre que nous offre l’inimitable Amélie Nothomb. (4/5)

 

Citations :

Dans la file des lépreux, il y avait un homme qui n’avait pas de nez. À la place, un vaste trou béait. Quand il parlait, on voyait la cervelle remuer. « N’oublie pas que le langage, c’est ça », me dis-je.


Quand on se sent incapable d’une pensée digne de ce nom, il reste l’observation : voici ce que m’apprit l’amour des oiseaux.


Si j’avais eu une passion pour les poissons, les serpents ou les tigres, je serais devenue une personne très différente. Quels que soient le lieu, la saison ou l’heure, on peut voir un oiseau sur cette planète. Même en plein océan, on peut assister au spectacle d’une migration de sternes arctiques. L’amour aviaire incite à être continuellement aux aguets. L’alerte est toujours de mise. Un amour qui se vit par l’observation, a fortiori par l’observation d’une espèce à ce point mobile, influe sur le caractère. La contemplation perpétuelle d’un être furtif m’enseigna l’art d’aimer l’insaisissable. On s’étonne de la fidélité amoureuse des oiseaux. Elle est pourtant très naturelle chez les individus à qui la notion de possession est étrangère.


La mangrove regorgeait d’engoulevents oreillards, mais il fallait attendre la tombée du soir pour les voir. Je patientais en contemplant les hirondelles fluviatiles. Elles avaient la particularité de partager les terriers des bêtes fouisseuses, ce qui, en ces zones inondées, ne laissait pas de m’inquiéter. J’observais le moment où elles disparaissaient entre les racines du banian pour rejoindre l’habitat de la taupe locale. Pourquoi choisir un souterrain quand on a la possibilité de nicher au sommet d’un arbre ? C’était encore plus bizarre que cette manie de l’engoulevent de dormir au sol.


Au détour d’une version, j’appris qu’Hermès, le dieu messager aux pieds ailés, pouvait être qualifié de psychopompe. Le psychopompe était celui qui accompagnait les âmes des morts dans leur voyage. Ce nom formidable jouait également à l’adjectif : ainsi, dans l’iconographie chrétienne, il y avait l’oiseau psychopompe qui permettait d’illustrer le Saint-Esprit – la fameuse colombe qui rendait la Vierge enceinte de Jésus.


Mon corps était la carcasse d’un cheval de Troie. Il contenait bel et bien un ennemi dont je ne cessais de découvrir le pouvoir narquois. Quand je me regardais dans le miroir, il disait :  
– Elle va bientôt mourir.
– Pourquoi me parles-tu à la troisième personne ?
– Es-tu sûre que c’est toi ?
Bonne question. C’était le reflet de quelqu’un que je voyais à peine et dont j’aurais été incapable de dire qui il était.
 
 
Désormais, écrire, ce serait voler. Je ne suggère pas que me lire soit un exercice d’altitude, je sais que quand j’atteins mon écriture, je vole. Mon rêve prit sens. Oui, j’avais découvert la gymnastique qui permettait de s’envoler : il s’agit de se positionner d’une manière particulière à l’intérieur de soi, de saisir le bon angle et la juste distance et de se précipiter.  
Se précipiter au sens propre : se lancer, tête la première, dans le précipice. Voir le sol se rapprocher et battre des ailes, non pas par fantaisie mais afin de ne pas s’écraser.  
Cocteau, dans La Difficulté d’être, définit ce qu’il nomme la ligne de l’écrivain : l’art précis avec lequel, sur la corde raide de l’écriture, il se rattrape au moment de chuter. Le style, c’est exactement cela : l’ensemble des techniques que développe chaque auteur véritable pour empêcher sa phrase de sombrer.  
C’est aussi pour cela que je ne crois pas aux ratures. Dans mon cas, tomber, c’est mourir. S’il m’arrive parfois de raturer, c’est sous l’effet d’un faux battement d’ailes, j’ai pu me rattraper à une branche au passage. Si je m’effondre, c’est que le manuscrit est raté. La résurrection s’effectuera dans un manuscrit ultérieur, pas dans le texte qui a donné lieu à ma chute.  
Quand Rilke dit que l’écriture doit être une question de vie ou de mort, je n’y vois aucune métaphore.


Il n’est pas indifférent que celui qui a découvert le vol soit aussi devenu le premier chanteur. Voler inspire une telle extase que la joie de chanter s’impose.  
Mon chant serait écriture. Comme l’alouette, je chanterais au moment de voler. Plus précisément, mon vol serait ma musique. Mélodie ténue, peut-être audible de moi seule, musique de survie cependant.


Méfiez-vous de celui qui affirme : « Je ne veux pas grand-chose : juste écrire. » Soit il ment, soit c’est pire. Écrire est le désir le plus haut, à l’égal de voler. Aucun oiseau ne pense : « Je ne veux pas grand-chose : juste voler. » Pour pratiquer le vol chaque jour, il sait que c’est colossal. L’intérêt d’écrire au quotidien, c’est aussi cela : ne jamais oublier à quel point c’est difficile.  
J’eus à apprendre également la règle de s’embarrasser d’un minimum de matière. Pour s’envoler, l’oiseau sait ce qu’il ne faut pas emporter : tout ce qui pèse. À quoi reconnaît-on l’écriture du débutant ? À ses excédents de bagages. Il n’épargne rien à sa phrase, et si on le questionne sur l’importance de tel ou tel élément, il s’insurge :  
– Ah, ça change tout, on a besoin de le savoir !
Pouvoir différencier le détail qui compte de celui qui leste, le mot puissant du mot encombrant : un art qui prend des années. 


Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des débutants refusent la phase d’apprentissage. La publication est considérée comme l’objectif. C’est aussi absurde que si l’oiseau envisageait le vol comme le moyen de participer à un meeting aérien. Combien d’entre eux ai-je entendus dire : « Mon manuscrit a été refusé. J’ai perdu mon temps. » Un texte dont l’éditeur ne veut pas, je conçois que cela blesse. En conclure qu’on a perdu son temps, c’est lui donner raison.  
Le privilège absolu, c’est d’écrire. Il n’y a pas de grâce plus élevée. La publication est parfois un plus, souvent une détérioration du plaisir initial. L’obtenir au prix d’un effort considérable, d’une angoisse maladive, d’une douloureuse obsession n’y change rien.
Il ne viendrait pas à l’esprit de l’alouette de stigmatiser les tourments que voler lui a causés. Son chant en vol n’est-il pas une expression de joie ? Aucun oiseau ne se pose en victime.  
Je me demande quand a commencé l’habitude de rechigner chez l’écrivain. Orphée se plaignait-il de son rude labeur ? Je ne pense pas. Ne peut-on voir dans ce bougonnement une tendance humaine à vouloir le beurre et l’argent du beurre ? Écrire est une grande liesse, mais le finaud se dit qu’il pourrait quand même espérer joindre à cette exaltation le plaisir de se victimiser. « Vous m’enviez d’être écrivain ? Vous ne vous rendez pas compte, c’est un travail de chien, je m’use la santé, etc. »  
Longtemps, j’ai volé sans arrière-pensées. J’avais vingt-deux ans, je venais de découvrir la technique de vol. Je me réveillais chaque matin dès quatre heures, si fort était mon désir. Le petit matin est le moment idéal. Quand on se réveille tôt, on a l’état d’esprit qu’il faut. On est seul et on peut s’adonner à ce mystérieux saut dans le vide. On a saisi le principe : le vol consiste à créer une tension et à la résoudre. À chaque instant. Si la résolution ne suscite pas de jouissance, elle n’est pas résolution : on s’effondre aussitôt.


L’amour autorise à tout se dire, il n’y contraint pas. 


L’existence alterne les moments où l’on est émetteur et ceux où l’on est récepteur. Ce qu’il y eut de bouleversant, dans un tel échange, ce fut aussi la quasi-simultanéité des rôles. À peine avais-je émis ces mots puissants que je les recevais. Qu’est-ce qui est le plus fort, les dire ou les entendre ? C’est précisément cela, le miracle de l’amour : abolir la frontière entre émission et réception. Fusionner les êtres au point de ne plus savoir qui parle ni qui entend. Toucher une main sans pouvoir trancher si c’est à soi ou à l’autre. Je souhaite à tout le monde de découvrir cette indétermination.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 
 
 


 

lundi 4 avril 2022

[Lefteri, Christy] Les oiseaux chanteurs

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les oiseaux chanteurs (Songbirds)

Auteur : Christy LEFTERI

Traduction : Karine LALECHERE

Parution : 2022 (Seuil)

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Chypre, 2016. Petra Loizides est inquiète, la nourrice de sa fille s’est évaporée sans laisser de trace. Yiannis, le locataire qui occupe le premier étage de sa maison, est lui aussi bouleversé : se serait-elle enfuie suite à sa demande en mariage la veille ? Mais la jeune sri-lankaise a laissé derrière elle son passeport et la mèche de cheveux de sa propre fille restée au pays. Petra signale sa disparition à la police mais celle-ci ne réagit pas. Impuissant, Yiannis continue de son côté ses activités illégales : ruiné par la crise de 2008, il vit du braconnage des oiseaux, prisonnier d’un réseau mafieux puissant et dangereux. Ensemble, Petra et Yiannis vont enquêter auprès de nombreuses femmes invisibles comme Nisha et découvrir la facette sombre d’un pays gangréné par la corruption et les trafics en tous genres.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Christy Lefteri est née à Londres de parents chypriotes. L’Apiculteur d’Alep, son deuxième roman, immense succès international, lui a été inspiré par son travail de bénévole dans un camp de migrants à Athènes. Avec Les Oiseaux chanteurs, situé à Chypre, Christy Lefteri aborde cette fois le sujet du trafic humain et du braconnage, avec toujours beaucoup d’humanité.

 

Avis :

Son expérience de bénévole dans un camp de migrants à Athènes avait nourri L’apiculteur d’Alep, le précédent roman de l’auteur. Cette fois, ce sont les témoignages de femmes étrangères venues s’employer comme personnels de maison à Chypre, qui ont soufflé à Christy Lefteri cette histoire inspirée de faits dramatiques bien réels.

Nisha a quitté le Sri Lanka et son bébé pour devenir nounou à Chypre. Après neuf ans de bons et loyaux services chez Petra et sa fille Adèle, et au lendemain de la demande en mariage de Yiannis, le locataire qui occupe l’étage de la maison, elle disparaît un soir de 2016, abandonnant passeport et effets personnels. La police refuse d’ouvrir une enquête, au prétexte de l’instabilité de la main d’oeuvre immigrée. Petra et Yiannis, lui-même emberlificoté dans un réseau mafieux de braconnage d’oiseaux depuis son licenciement lors de la crise bancaire et financière de 2008, tentent de retrouver trace de la jeune femme. Ils prennent alors conscience des terribles réalités vécues par toutes ces femmes, endettées à vie auprès d’agences de placement, dans l’espoir de trouver dans des pays riches le travail qui leur permettra enfin, au prix de la distance et de la séparation, de faire vivre leur famille. 

L’on pourra penser au roman Chanson douce de Leïla Slimani, quand l’employeuse de Nisha réalise après coup ce dont elle ne s’était jusqu'ici aucunement souciée : la vie privée et les sentiments de celle qu’elle n’avait jamais imaginée qu’entièrement dédiée à son service. En vérité, pendant presque une décennie de partage de son intimité à elle, Petra n’a jamais eu en tête que la fonction, et non la personne, de son employée, tirant parti sans s’en douter du drame personnel de cette dernière, lui imposant ses préoccupations de femme aisée sans même se rendre compte de l’indécence du contraste entre son confort et la misère de l’autre. Pourtant, là n’est pas le pire. Car, cette indifférence généralisée, y compris des autorités, vis-à-vis de ces filles seules et sans recours, coincées par leur dette dans une situation de totale dépendance vis-à vis de leur agence et de leurs employeurs, favorise les pires abus dans le secret de ces maisons ou boutiques où elles sont parfois maltraitées, à peine logées et nourries, réduites en esclavage, et même agressées et tuées.

Au fur et à mesure que l’histoire de Nisha et de ses semblables se dévoile à Petra et à Yiannis, l’émotion se fait de plus en plus poignante, en même temps que l’inquiétude grandit. Et, alors qu’en parallèle, le lecteur assiste, consterné, au trafic de ce qu’Elif Shafak appelle « le caviar de Chypre » dans L’île aux arbres disparus, se superposent peu à peu l’image de ces nuées colorées d’oiseaux migrateurs, pris au piège des vastes filets et de la glu de l’industrie du braconnage aviaire chypriote, et celle de ses migrantes venues s’échouer, au terme d’un aventureux et courageux voyage, dans un autre traquenard tout aussi inextricable.

Christy Lefteri nous livre un nouveau roman empreint de chagrin et de révolte, inspiré comme le précédent de ses rencontres et de son engagement bénévole pour la cause des migrants. A n’en pas douter, le succès devrait être encore au rendez-vous, serrant bien des gorges et faisant même couler quelques larmes. (4/5)

 

 

Citations : 

Ces années d’après-guerre m’ont appris une leçon que je n’ai pas oubliée : on pouvait se renfermer en soi-même, et, comme mon père, ne jamais retrouver la sortie.

Mon amie Mary, des Philippines, eh bien, son employeuse l’a vue se glisser dehors en pleine nuit pour aller rejoindre un garçon. Elle a été renvoyée sur le champ. Après ça, personne n’a voulu l’embaucher, car sa patronne était connue et respectée dans le quartier. Elle s’est retrouvée dans un foyer avec quinze femmes, à l’autre bout de l’île. Elles vivaient dans des conditions tellement abominables qu’elle a fini par vendre son corps pour pouvoir loger avec trois femmes, dans la villa d’un vieux bonhomme, sur la côte.

Diwata Caasi, originaire des Philippines, avait 61 ans. Ses patrons ne l’autorisaient pas à boire dans un verre. Elle devait se contenter d’un pot de confiture, parce qu’elle n’était qu’une bonne. Sa nourriture était tellement rationnée qu’elle mangeait moins que le chat. Elle avait fini par démissionner et s’était retrouvée sans ressources.
Mutya Santos, une autre Philippine, venait de Manille. Elle était sage-femme dans son pays. Elle s’entendait bien avec sa première employeuse et dînait avec elle chaque soir. A la mort de la vieille dame, on l’avait placée chez un homme qui essayait constamment de la tripoter, entrait dans la salle de bains quand elle était sous la douche et se glissait dans sa chambre pendant son sommeil. Elle s’était plainte à l’agence qui avait refusé d’intervenir. Lorsque son patron l’avait appris, il l’avait congédiée. Elle aussi s’était retrouvée sans rien, avec une énorme dette à rembourser.

Isuri parlait de quitter le Sri Lanka pour être employée de maison en Europe depuis un certain temps. « Beaucoup de femmes le font ! Avait-elle assuré à Nisha, les yeux brillants. Je serais payée le double. Je pourrais envoyer de l’argent à ma famille et en avoir quand même suffisamment pour moi. Je serais bien logée et nourrie. Et je serais libre ! Je pourrais sortir, faire ce que je veux, je n’aurais à rendre de comptes à personne. Je serais ma propre maîtresse. »

L’agence exigeait des frais astronomiques, l’équivalent de dix mille euros. Bien entendu, elle ne disposait pas d’une telle somme, elle paierait donc en plusieurs fois. L’argent serait prélevé sur son salaire dès le premier mois.

Les enfants découvrent le monde à travers nos yeux. S’ils y lisent du bonheur, de la joie ou de l’amour, ils savent que cela existe.

 

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samedi 12 décembre 2020

[Bonnefoy, Miguel] Héritage

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Héritage

Auteur : Miguel BONNEFOY

Parution : 2020 chez Rivages

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

La maison de la rue Santo Domingo à Santiago du Chili, cachée derrière ses trois citronniers, a accueilli plusieurs générations de la famille des Lonsonier. Arrivé des coteaux du Jura avec un pied de vigne dans une poche et quelques francs dans l’autre, le patriarche y a pris racine à la fin du XIXe siècle. Son fils Lazare, de retour de l’enfer des tranchées, l’habitera avec son épouse Thérèse, et construira dans leur jardin la plus belle des volières andines. C’est là que naîtront les rêves d’envol de leur fille Margot, pionnière de l’aviation, et qu’elle s’unira à un étrange soldat surgi du passé pour donner naissance à Ilario Da, le révolutionnaire.
Bien des années plus tard, un drame sanglant frappera les Lonsonier. Emportés dans l’oeil du cyclone, ils voleront ensemble vers leur destin avec, pour seul héritage, la légende mystérieuse d’un oncle disparu.
Dans cette fresque éblouissante qui se déploie des deux côtés de l’Atlantique, Miguel Bonnefoy brosse le portrait d’une lignée de déracinés, dont les terribles dilemmes, habités par les blessures de la grande Histoire, révèlent la profonde humanité.
 
  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Miguel Bonnefoy est l’auteur de deux romans très remarqués, Le Voyage d’Octavio (Rivages poche, 2016) et Sucre noir (Rivages poche, 2019). Ils ont tous deux reçu de nombreux prix et été traduits dans plusieurs langues.

 

 

Avis :

Chassé du Jura par le phylloxera, Lonsonier s’embarque pour la Californie avec son dernier cep de vigne. C’est finalement au Chili qu’il trouve à replanter ses racines. Lui succèderont trois générations d’une famille qui restera toujours profondément attachée à ses origines françaises, devenues au fil du temps quasi mythiques. Au travers de chacune des deux guerres mondiales puis depuis les geôles de Pinochet, fils, petite-fille et arrière petit-fils vivront chacun dans leur chair cet indéfectible attachement qui, inexorablement, modèlera leur destinée, pour le meilleur comme pour le pire.

Sa brochette de personnages, au pittoresque quasi surréaliste, donne à cette histoire une coloration originale et inoubliable. C’est dans un émerveillement tendre et amusé que le lecteur s’attache tour à tour au Maestro qui débarque de France avec les instruments d’une fanfare entière et initie tout un village à la musique, à Lazare le Poilu revenu des tranchées avec un fantôme, à Thérèse l’ornithophile qui vit pour sa fantastique volière, à Margot l’intrépide aviatrice prête à tout pour voler, à Ilario Da le révolté pro-Allende, sans oublier le mystérieux chaman mapuche Aukan qui traverse le récit comme pour souligner la magique fatalité qui semble gouverner leur existence à tous.

Le fil rouge qui lie ces personnages est leur dualité d’exilés et les dilemmes qu’elle engendre, au travers d’un héritage au contour flou et fantasmatique mais qui ne cesse d’infléchir leurs destins individuels : les racines qui les attachent à la France, comme un atavisme contre lequel il est vain de lutter, une attraction magnétique et magique à laquelle obéissent d’ailleurs jusqu’aux concours de circonstances, tels les involontaires changements de patronymes qui encadrent comme deux coups de clap le départ de Lonsonier et le retour d’Ilario Da.

Le terrible séjour de ce dernier dans les geôles de Pinochet, rédigé d’après le récit des tortures subies par le père de l’auteur avant sa fuite pour la France, constitue sans doute le point culminant du roman, en tout cas l’ultime point de rupture qui fera se refermer la boucle du curieux destin de cette famille.  

Cette saga qui, par un vrai tour de force, ne tient qu’en deux cents pages, est une petite merveille savamment ciselée, qui, de rêves enthousiastes en confrontations traumatisantes aux grands drames du siècle dernier, nous conte l’exil, le déracinement, et l’indéfectible lien aux racines. (4/5)

 

 

Citations : 

Il le dit comme on donne de l’eau à un autre homme, non pas parce qu’on en a, mais parce qu’on connaît la soif.

Ils voulaient construire un moulin alors qu’ils interdisaient le vent.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 

 

lundi 25 mai 2020

[Autissier, Isabelle] Oublier Klara







 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Oublier Klara

Auteur : Isabelle AUTISSIER

Parution : 2019 (Stock)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Mourmansk, au Nord du cercle polaire. Sur son lit d’hôpital, Rubin se sait condamné. Seule une énigme le maintient en vie : alors qu’il n’était qu’un enfant, Klara, sa mère, chercheuse scientifique à l’époque de Staline, a été arrêtée sous ses yeux. Qu’est-elle devenue ? L’absence de Klara, la blessure ressentie enfant ont fait de lui un homme rude. Avec lui-même. Avec son fils Iouri. Le père devient patron de chalutier, mutique. Le fils aura les oiseaux pour compagnon et la fuite pour horizon. Iouri s’exile en Amérique, tournant la page d’une enfance meurtrie.
Mais à l’appel de son père, Iouri, désormais adulte, répond présent : ne pas oublier Klara ! Lutter contre l’Histoire, lutter contre un silence. Quel est le secret de Klara ? Peut-on conjurer le passé ?
Dans son enquête, Iouri découvrira une vérité essentielle qui unit leurs destins. Oublier Klara est une magnifique aventure humaine, traversée par une nature sauvage.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Isabelle Autissier est la première femme à avoir accompli un tour du monde à la voile en solitaire. Elle est l’auteur de romans, de contes et d’essais. Elle préside la fondation WWF France. Son dernier roman, Soudain, seuls, a été un véritable succès. Il s’est vendu dans dix pays, et est en cours d’adaptation cinématographique.

 

 

Avis :

Cela fait vingt-trois ans, soit l’exacte moitié de sa vie, que Iouri a tourné le dos à la Russie et à la tyrannie paternelle pour s’établir en Amérique. Lorsqu’il est appelé au chevet de son père mourant, il retrouve un homme toujours aussi brutal et méprisant à son égard, mais taraudé par une question sans réponse : qu’est devenue sa mère après son arrestation en 1950 sous ses yeux de bambin de quatre ans ? Iouri va se lancer sur les traces de sa grand-mère disparue, partant du berceau familial, Mourmansk, où Klara fut scientifique dans un centre de recherche, et son père patron d’un chalutier-usine.

Se déroule alors une passionnante saga à rebours, à la lecture prenante et aux personnages campés avec justesse et sensibilité : après la vie et le point de vue de Iouri qui, élevé à la dure et brimé, n’a eu d’autre échappatoire que la fuite, l’on découvre le parcours de son père, muré dans une carapace de brutalité qui lui a permis de survivre à l’explosion de son enfance, à l’ostracisme et à la misère contre lesquels il a dû se battre ensuite. Enfin, grâce à un enchaînement de circonstances peut-être quelque peu romanesque, Iouri va pouvoir reconstituer une partie du parcours de sa grand-mère, avalée par le terrible goulag.

En s’intéressant aux répercutions des purges staliniennes sur plusieurs générations d’une même famille et jusqu’à nos jours, ce récit offre une perspective historique et sociétale de la Russie, d'où émerge une formidable force de résilience, mélange d’acharnement parfois brutal à s’imposer et à réussir, et d’application à oublier pour mieux se tourner vers l’avenir.

Quatre principaux tableaux marquent cette vaste fresque : le quotidien à Mourmansk, cette ville au nord du cercle polaire où la neige est noire ; le puits sans fond du goulag et des camps de travail sibériens ; l’isolement glacé d’une île de l’Océan Arctique où les Nenets, nomades éleveurs de rennes, tentent encore de préserver leur mode de vie ; et, sans doute le plus spectaculaire et le plus réussi : l’épuisant et terrifiant huis-clos des campagnes de pêche à bord des chalutiers-usines russes, en compagnie de véritables forçats de la mer dont la rudesse n’a d’équivalent que celle des éléments.

Voyage autant géographique que temporel où la brutalité des hommes laisse néanmoins la place à de jolis passages poétiques sur la mer, les oiseaux et les beautés de la nature arctique, ce livre est aussi un hommage à l’impressionnante résilience de l’âme russe. (4/5)

 

 

Citations :

En route, il s’était appliqué à se laisser bercer par l’irréalité de ces voyages longs-courriers : foules d’aéroports, queues, cafés insipides, films à la chaîne qui vous laissent comateux et rendent indistinctes les heures du jour ou de la nuit. Il avait toujours comparé la position du voyageur intercontinental à une régression fœtale.

 

Iouri fut également frappé par les publicités dont il avait à peine connu l’invasion et qui maintenant vantaient à tous les coins de rue le dernier modèle d’iPhone. Les magasins, aussi, avaient considérablement changé. Les vitrines s’étaient élargies et remplies. Les marques européennes et nord-américaines proposaient dix modèles différents d’aspirateur, ou une gamme invraisemblable de coloris de vêtements. Il avait laissé l’URSS en noir et blanc, la Russie était passée à la couleur.

 

Le grand âge avait saisi Irina. Non seulement elle s’était tassée comme toutes les vieilles personnes, mais semblait s’être vidée de l’intérieur. Si Iouri ouvrait la fenêtre, le premier souffle allait la cueillir et la faire s’envoler. Sur ce corps rabougri, la peau flottait, plissait comme un vêtement difforme. Son visage sillonné de rides ne laissait lisses que les pommettes qui saillaient comme des fruits mûrs posés sur une terre desséchée.

 

Le triomphe du stalinisme d’après-guerre s’accommodait mal des prénoms du calendrier religieux. On avait vu fleurir des « liberté », « tribun », « soviet », mais aussi d’autres dérivés de la classification des éléments naturels, mise au point par le savant soviétique Mendeleïev. Ils étaient censés glorifier la science nationale et évoquer la marche triomphante vers l’industrie socialiste. Les cours de récréation résonnaient donc de Titane, Diamant, Zircon…

 

Laisse couler la vie, grande sœur. Tu ne te dépêcheras jamais assez pour éviter la mort.


Iouri essaya de faire le bilan : il n’était pas surpris. La période d’après-guerre avait été la pire ou, plutôt, la plus active de la répression. Pour reconstruire une URSS exsangue, mieux, pour dépasser l’impérialisme américain, il fallait de tout et vite : mettre en valeur des millions d’hectares de terre, les ressources minières et sylvestres de Sibérie, reconstruire les villes, les usines, les routes, les ponts, les chemins de fer et les canaux, prendre la tête de la course aux armements, maîtriser l’atome, être les premiers dans l’espace… Tout cela réclamait en premier lieu la mobilisation humaine. Le système soviétique, qui avait broyé son opposition politique avant-guerre en inventant le Goulag, s’avisa que le travail contraint pouvait alimenter cette marche forcée. Les arrestations connurent leur apogée. D’un côté, le régime paranoïaque instaurait une méfiance et une répression sans appel ; de l’autre, chaque internement grossissait cette force de travail qu’ailleurs on aurait appelée esclavage. En 1938, sous la direction de Béria, le Goulag devint, jusqu’à la mort de Staline en 1953, la plus grande entreprise du pays. L’année de l’arrestation de Klara, il comptait jusqu’à deux millions et demi de prisonniers répartis en centaines de camps. Ce moloch ne connaissait pas la satiété. Pour produire, il fallait toujours plus d’arrestations qui alimentaient cette organisation, baptisée « hachoir à viande » par les détenus. On emprisonnait à tour de bras, pour un oui pour un non, ou pour ni l’un ni l’autre. Vingt minutes de retard à l’usine suffisaient pour être accusé de sabotage et vous faire interner deux ans minimum. Une mauvaise plaisanterie, une récolte insuffisante, parler une langue étrangère ou avoir séjourné à l’Ouest, être un ancien prisonnier de guerre, glaner dans les champs pour améliorer l’ordinaire, fréquenter la famille d’un détenu, grommeler une seule fois après un ordre… N’importe quoi, n’importe qui, n’importe comment. En ce début des années 1950, la machine tournait à plein régime. Pas un seul des grands immeubles des hauts de Mourmansk qui n’ait connu ces voitures noires, ces hommes débarquant en pleine nuit et ces portes qui claquent, dans le silence terrifié des voisins.

 

On ne pouvait pas circuler très loin en bord de mer. La partie nord des quais était barricadée, comme toujours, par une triple rangée de barbelés : ici commençait le royaume de la Mourmansk Shipping Company et, plus loin, invisibles, les docks de Severomorsk, la base de la Flotte du Nord. À elles deux, non seulement elles commandaient la navigation dans ce nord de la Russie, mais elles abritaient les navires et sous-marins de guerre qui sillonnaient les océans. Le sigle de l’Atomflot lui rappela que pourrissaient derrière ces barrières dérisoires des dizaines de navires à propulsion nucléaire, que la débâcle consécutive à la chute du Mur n’avait plus permis d’entretenir. L’Union européenne avait un temps proposé ses services de surveillance et de démantèlement, mais s’était vite entendu dire que tout était sous contrôle et qu’il n’y avait nul besoin d’une aide étrangère. Pour éviter une crise d’angoisse, mieux valait ne pas se promener dans la région de Mourmansk avec un compteur Geiger. Si les eaux de la ville laissaient à désirer côté contamination nucléaire, pire, encore étaient les mers adjacentes. Jusqu’à l’île de Nouvelle-Zemble, dans l’Est, des milliers de déchets radioactifs tapissaient les fonds. Cette île avait abrité, dès Staline, le centre d’essai d’où était parti Tsar Bomba, la plus gigantesque explosion nucléaire à ciel ouvert que l’homme, dans sa folie, ait jamais expérimentée. Les invisibles radiations poursuivaient leur chemin dans l’eau, l’air, les bêtes et les gens, mais, tout comme les rescapés du Goulag, bien peu se souciaient de ces revenants importuns.

 

 

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