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lundi 20 avril 2026

Critique : "Kaya" de Lily H. Tuzroyluke | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Kaya" de Lily H. Tuzroyluke



Coup de coeur 💓

 

Titre : Kaya (Sivulliq : Ancestor)

Auteur : Lily H. TUZROYLUKE

Traduction : Claire DESSERREY

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023,
                  en français en 2026 (Seuil)

Pages : 352

Accès au livre : ISBN 9782021566604  
                           en librairie

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une extraordinaire odyssée dans le Grand Nord arctique.
Alaska, printemps 1893. Une épidémie de variole décime les populations autochtones. La sœur de Kaya vient de succomber à son tour ; la jeune Inupiaq et ses trois enfants sont désormais les seuls survivants de leur village. Alors qu’ils campent près de la banquise, sa petite fille de cinq ans, Samaruna, est enlevée par des baleiniers américains. Kaya et ses fils se lancent dans une poursuite désespérée à travers les immensités glacées, affrontant la faim, les tempêtes et la débâcle des fleuves. Leur quête les mènera jusqu’au port de Herschel, où se rassemblent tous les équipages.
Puissant cri de révolte mais aussi formidable déclaration d’amour à l’Alaska, à ses peuples et à leurs mythologies, ce roman est le premier récit inupiaq à s’inscrire, enfin, dans la mythique littérature du Grand Nord.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Lily H. Tuzroyluke a fait ses études à l’Université de l’Alaska, à Fairbanks, et a travaillé au sein du gouvernement tribal de sa communauté. Elle vit aujourd’hui à Anchorage. Kaya est son premier roman.

 

Avis :

Avec ce premier roman, l’auteur iñupiat Lily H. Tuzroyluke poursuit le travail de mémoire qu’elle mène depuis des années au sein des communautés autochtones d’Alaska. Originaire de Point Hope et engagée dans diverses organisations tribales, elle s’attache à restituer des pans de l’histoire arctique occultés par les récits dominants. En revenant sur l’épidémie de variole qui a ravagé le Grand Nord à la fin du XIXᵉ siècle et sur les violences infligées par les baleiniers américains aux populations locales, elle contribue à réinscrire dans la littérature l’expérience de ces peuples décimés, réaffirmant la nécessité de transmettre leur histoire. 

Derniers survivants de leur village après que la variole a emporté tous les leurs, Kaya et ses trois jeunes enfants, tenaillés par la faim, se mettent en route vers un campement où pourraient encore se trouver quelques proches. Mais au cours de leur éprouvant cheminement dans les étendues glacées, des baleiniers américains enlèvent la benjamine, une fillette de cinq ans. Commence alors pour Kaya et ses deux fils une véritable course contre le temps : une équipée périlleuse jusqu’au port de Herschel, lieu de rassemblement des navires baleiniers avant leur départ vers le large.

Menée tambour battant au rythme de la poursuite, cette histoire qui mêle scènes d’action et rendu saisissant de l’âpre beauté des paysages arctiques dépasse largement le simple roman d’aventures. Tout en dévoilant, avec une rigueur historique alliée à une réelle sensibilité narrative, l’hécatombe provoquée par la variole et les ravages de l’industrie baleinière, le texte restitue la richesse des savoirs, des gestes et des liens qui structuraient les sociétés autochtones avant leur dévastation. À travers Kaya, mais aussi bien d’autres personnages profondément incarnés, se recompose un monde menacé, encore porté par la résilience, la solidarité et la mémoire. Et dans cette quête pour retrouver une enfant arrachée aux siens se joue aussi, à force de courage et de ténacité, une reconquête symbolique : celle de ce qui fut volé à toutes ces populations – leur avenir, leur âme, leur identité.

Par la seule force des faits et des actes, Lily H. Tuzroyluke fait entendre l’expérience intime de personnages confrontés à l’effondrement de leur monde, transformant un épisode tragique en récit de résistance et de transmission. Son écriture vibrante fait surgir une humanité profonde, une culture et des modes de vie en osmose avec un environnement aussi rude que splendide. En rétablissant la vérité sur la violence coloniale, elle redonne à l’histoire des peuples du Grand Nord la place qui lui revient, non comme un vestige, mais comme une présence vivante et essentielle. Ancré dans une culture rarement représentée en fiction, ce livre bouleverse autant qu’il éclaire et constitue une contribution précieuse à la littérature autochtone contemporaine. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

La bête est débitée par couches, d’abord en plaques de la taille d’une couverture, puis en morceaux de plus en plus petits jusqu’à ce qu’ils aient les dimensions d’un livre – on les appelle des « feuilles de bible ». Les cuves réduisent à gros bouillons ces « feuilles » en huile. C’est ainsi qu’on procède ; nous sommes une usine à huile flottante. Du fourneau en briques sort un gros entonnoir en cuivre relié à un tuyau de toile qui descend dans la cale, où le tonnelier assemble les douves, remplit les barils et les entrepose. Sur un navire baleinier, il n’est pas nécessaire de haler les baleines sur le rivage : on remonte le lard, la viande, les os et les fanons ; on fait bouillir, on découpe et on conserve.

samedi 18 octobre 2025

[Diop, David] Où s'adosse le ciel

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Où s'adosse le ciel

Auteur : David DIOP

Parution : 2025 (Julliard)

Pages : 368

Accès au livre : ISBN 9782260057307  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

À la fin du XIXe siècle, Bilal Seck achève un pèlerinage à La Mecque et s'apprête à rentrer à Saint-Louis du Sénégal. Une épidémie de choléra décime alors la région, mais Bilal en réchappe, sous le regard incrédule d'un médecin français qui cherche à percer les secrets de son immunité. En pure perte. Déjà, Bilal est ailleurs, porté par une autre histoire, celle qu'il ne cesse de psalmodier, un mythe immense, demeuré intact en lui, transmis par la grande chaîne de la parole qui le relie à ses ancêtres. Une odyssée qui fut celle du peuple égyptien, alors sous le joug des Ptolémées, conduite par Ounifer, grand prêtre d'Osiris qui caressait le rêve de rendre leur liberté aux siens, les menant vers l'ouest à travers les déserts, jusqu'à une terre promise, un bel horizon, là où s'adosse le ciel...
Ce chemin, Bilal l'emprunte à son tour, vers son pays natal, en passant par Djenné, la cité rouge, où vint buter un temps le voyage d'Ounifer et de son peuple.

De l'Égypte ancienne au Sénégal, David Diop signe un roman magistral sur un homme parti à la reconquête de ses origines et des sources immémoriales de sa parole.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1966, David Diop est l'auteur de trois romans, dont deux publiés aux éditions du Seuil : Frère d'âme (prix Goncourt des lycéens 2018, International Booker Prize 2021) et La Porte du voyage sans retour (finaliste du National Book Award 2023).

 

 

Avis :

David Diop fait résonner à travers les âges les voix entremêlées de Bilal Seck, griot sénégalais du XIXᵉ siècle, et de Sekhsekh, scribe déchu de l’Égypte ptolémaïque, deux âmes en quête de sens dont les mémoires portées par le vent des siècles et le murmure des silences oubliés s’unissent dans une traversée poétique du temps.

Bilal marche dans un pays ravagé par le choléra, mais ce qu’il porte en lui dépasse la douleur du présent, car il avance avec le poids d’une parole ancienne, une mémoire noire transmise de bouche en bouche, de cœur en cœur, jusqu’à lui, soixante-douzième passeur. Sekhsekh, lui, s’efface dans les intrigues du palais, les amours contrariées et les jeux de pouvoir. A mesure que leurs récits se croisent et se répondent, leurs visages se confondent et la parole, cousant ensemble les paysages, se fait fil d'or reliant les mondes.

Traversée géographique et spirituelle, ce roman remonte vers les sources d’une grandeur enfouie, vers une civilisation noire effacée des livres mais vivante dans les chants et les gestes. Porté dans la recherche de ses origines par le désir de réhabiliter une parole jugée impure et de redonner souffle à une dignité bafouée, Bilal se fait scribe de lui-même, témoin d’un héritage que l’Histoire a voulu taire. 

Matrice blessée et mémoire vive traversant l’œuvre de David Diop comme une terre de fracture, l'Afrique est ici le socle d’un savoir à reconquérir, d’une spiritualité à réinventer. Le roman fait vibrer ses personnages, corps et âme, dans une tension féconde entre héritage et invention, où chaque mot relie ce qui fut tu à ce qui peut encore être transmis. 

Dense et incantatoire, l’écriture bat au rythme du conte, mêlant souffle romanesque et tradition orale pour interroger la puissance des mots à traverser les siècles. Ce récit du passage invite à tendre l’oreille vers ce qui, nulle part consigné, n’en palpite pas moins dans les silences de la mémoire. Dans cette écoute, quelque chose s’adosse, non pas au ciel, mais à la parole qui le cherche. (4/5)

 

 

Citations :

Si les gens ordinaires en venaient à connaître les arcanes du pouvoir, ils perdraient bientôt leurs illusions de justice. Ils découvriraient leur véritable état de bêtes de somme manipulées par les puissants. Ils cesseraient d’obéir, et sans obéissance machinale, il n’y a pas de société qui tienne. 

Où que l’on se trouve dans le monde, l’or fait des miracles, arase les montagnes, érige des palais et lève des armées. 

La peur de se faire voler un trésor n’est jamais aussi grande que lorsque la certitude d’en posséder un se double de la crainte de ne pas le mériter. 

Ce fut pour lui l’occasion de découvrir la grande capacité des pauvres à devenir invisibles. Présents, on les ignore, absents, on pense qu’ils sont toujours là. 

L’essentiel était que les subalternes acceptent l’inégalité sans réfléchir et la trouvent si naturelle qu’ils rêvent d’en bénéficier eux-mêmes plutôt que de l’abolir.

Les prières ne font pas de miracles quand ceux qui les adressent aux dieux ne croient pas qu’elles puissent être exaucées.

Les trésors des dieux sont les hommes.

Il fallait continuer d’espérer, car exister c’est insister.

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


 

mercredi 13 décembre 2023

[Nothomb, Amélie] Psychopompe

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Psychopompe

Auteur : Amélie NOTHOMB

Parution : 2023 (Albin Michel)

Pages : 162

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

" Ecrire, c'est voler." Amélie Nothomb
Palmarès des libraires - Livres Hebdo 2023
Sélectionné pour le Prix Littéraire 2023 du journal Le Monde.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Depuis 1992 et Hygiène de l'assassin, tous les livres d'Amélie Nothomb ont été publiés aux éditions Albin Michel. Elle a reçu, entre autres, le prix Chardonne, le Grand prix du roman de l'Académie française, le prix de Flore, et le Grand prix Jean Giono pour l'ensemble de son oeuvre. Ses oeuvres sont traduites dans 40 langues, des U.S.A. au Japon.

 

 

Avis :

Après Soif et Premier sang, consacrés l’un au Fils (le Christ), l’autre au Père (le sien), Amélie Nothomb clôt sa trilogie christique avec le Saint-Esprit, figuré par un oiseau psychopompe (elle-même), passeur d’âmes entre la vie et la mort.

Tout commence, sur un ton léger, par l’enfance cosmopolite de cette fille de diplomates qui, du Japon à la Thaïlande en passant par la Chine, le Bengladesh ou la Birmanie, se prendrait presque pour l’un de ces oiseaux qu’elle se plaît depuis toujours à observer. Ainsi le fabuleux engoulevent oreillard, aux oreilles pointues le faisant sembler, à ses yeux d’enfant, un dragon courroucé de devoir de temps à autre se poser. Mais l’oeuf qu’est encore la narratrice est brisé par un viol, à ses douze ans, lors d’un bain de mer au Bengladesh. La fulgurance de la scène, tout entière contenue dans « Les mains de la mer s’emparèrent de moi », s’éteint dans un quasi non-dit, une ellipse refermée par sa mère en moins de mots encore : « pauvre petite ».

« Quelque chose s’éteignit en moi. On ne me vit plus dans aucune eau. » « La violence des mains de la mer avait arraché la coquille, je n’étais plus l’œuf que j’avais été. Oisillon dépourvu de plumes, il me faudrait accéder au statut d’oiseau. Cela serait monstrueusement difficile. »
A cet exact mitan du livre, le ton s’est fait plus grave mais, concis jusqu’à l‘épure, conserve la grâce d’un vol en apesanteur. Pour sortir, tel Orphée psychopompe, des Enfers de l’anorexie, la jeune Amélie Nothomb doit trouver la force de déployer ses ailes d’adulte, et cet envol, c’est l’écriture qui le lui permet. Dès lors, le récit autobiographique se fait exégèse, dégageant rétrospectivement la cohérence de l’oeuvre de l’auteur et s’attachant à une réflexion, elle aussi à l’aune de la métaphore aviaire, sur l’acte d’écrire.

Question pour elle de « vie ou de mort », l’écriture est un vol libre qui « comporte l’énorme péril de la chute », mais « privilège absolu », « grâce » la plus élevée, elle doit, par son style, éviter « tout excédent de bagages », ne « s’embarrasser [que] d’un minimum de matière », pour « empêcher [ses] phrase[s] de sombrer ». Elle que l’écriture a fait revenir des morts - « la morte, c’était la moi d’avant » -, raconte comment son livre Premier sang lui a aussi permis de nouer un dialogue post-mortem avec son père.

Avec ce livre autobiographique qui, à la fois grave et léger, tout en élégance et en épure, s’enveloppe de la métaphore pour un récit à la fois intimiste et éclairant sur les vertus essentielles, salvatrices et psychopompes de l’écriture, c’est une clé ouvrant les espaces les plus secrets de son œuvre que nous offre l’inimitable Amélie Nothomb. (4/5)

 

Citations :

Dans la file des lépreux, il y avait un homme qui n’avait pas de nez. À la place, un vaste trou béait. Quand il parlait, on voyait la cervelle remuer. « N’oublie pas que le langage, c’est ça », me dis-je.


Quand on se sent incapable d’une pensée digne de ce nom, il reste l’observation : voici ce que m’apprit l’amour des oiseaux.


Si j’avais eu une passion pour les poissons, les serpents ou les tigres, je serais devenue une personne très différente. Quels que soient le lieu, la saison ou l’heure, on peut voir un oiseau sur cette planète. Même en plein océan, on peut assister au spectacle d’une migration de sternes arctiques. L’amour aviaire incite à être continuellement aux aguets. L’alerte est toujours de mise. Un amour qui se vit par l’observation, a fortiori par l’observation d’une espèce à ce point mobile, influe sur le caractère. La contemplation perpétuelle d’un être furtif m’enseigna l’art d’aimer l’insaisissable. On s’étonne de la fidélité amoureuse des oiseaux. Elle est pourtant très naturelle chez les individus à qui la notion de possession est étrangère.


La mangrove regorgeait d’engoulevents oreillards, mais il fallait attendre la tombée du soir pour les voir. Je patientais en contemplant les hirondelles fluviatiles. Elles avaient la particularité de partager les terriers des bêtes fouisseuses, ce qui, en ces zones inondées, ne laissait pas de m’inquiéter. J’observais le moment où elles disparaissaient entre les racines du banian pour rejoindre l’habitat de la taupe locale. Pourquoi choisir un souterrain quand on a la possibilité de nicher au sommet d’un arbre ? C’était encore plus bizarre que cette manie de l’engoulevent de dormir au sol.


Au détour d’une version, j’appris qu’Hermès, le dieu messager aux pieds ailés, pouvait être qualifié de psychopompe. Le psychopompe était celui qui accompagnait les âmes des morts dans leur voyage. Ce nom formidable jouait également à l’adjectif : ainsi, dans l’iconographie chrétienne, il y avait l’oiseau psychopompe qui permettait d’illustrer le Saint-Esprit – la fameuse colombe qui rendait la Vierge enceinte de Jésus.


Mon corps était la carcasse d’un cheval de Troie. Il contenait bel et bien un ennemi dont je ne cessais de découvrir le pouvoir narquois. Quand je me regardais dans le miroir, il disait :  
– Elle va bientôt mourir.
– Pourquoi me parles-tu à la troisième personne ?
– Es-tu sûre que c’est toi ?
Bonne question. C’était le reflet de quelqu’un que je voyais à peine et dont j’aurais été incapable de dire qui il était.
 
 
Désormais, écrire, ce serait voler. Je ne suggère pas que me lire soit un exercice d’altitude, je sais que quand j’atteins mon écriture, je vole. Mon rêve prit sens. Oui, j’avais découvert la gymnastique qui permettait de s’envoler : il s’agit de se positionner d’une manière particulière à l’intérieur de soi, de saisir le bon angle et la juste distance et de se précipiter.  
Se précipiter au sens propre : se lancer, tête la première, dans le précipice. Voir le sol se rapprocher et battre des ailes, non pas par fantaisie mais afin de ne pas s’écraser.  
Cocteau, dans La Difficulté d’être, définit ce qu’il nomme la ligne de l’écrivain : l’art précis avec lequel, sur la corde raide de l’écriture, il se rattrape au moment de chuter. Le style, c’est exactement cela : l’ensemble des techniques que développe chaque auteur véritable pour empêcher sa phrase de sombrer.  
C’est aussi pour cela que je ne crois pas aux ratures. Dans mon cas, tomber, c’est mourir. S’il m’arrive parfois de raturer, c’est sous l’effet d’un faux battement d’ailes, j’ai pu me rattraper à une branche au passage. Si je m’effondre, c’est que le manuscrit est raté. La résurrection s’effectuera dans un manuscrit ultérieur, pas dans le texte qui a donné lieu à ma chute.  
Quand Rilke dit que l’écriture doit être une question de vie ou de mort, je n’y vois aucune métaphore.


Il n’est pas indifférent que celui qui a découvert le vol soit aussi devenu le premier chanteur. Voler inspire une telle extase que la joie de chanter s’impose.  
Mon chant serait écriture. Comme l’alouette, je chanterais au moment de voler. Plus précisément, mon vol serait ma musique. Mélodie ténue, peut-être audible de moi seule, musique de survie cependant.


Méfiez-vous de celui qui affirme : « Je ne veux pas grand-chose : juste écrire. » Soit il ment, soit c’est pire. Écrire est le désir le plus haut, à l’égal de voler. Aucun oiseau ne pense : « Je ne veux pas grand-chose : juste voler. » Pour pratiquer le vol chaque jour, il sait que c’est colossal. L’intérêt d’écrire au quotidien, c’est aussi cela : ne jamais oublier à quel point c’est difficile.  
J’eus à apprendre également la règle de s’embarrasser d’un minimum de matière. Pour s’envoler, l’oiseau sait ce qu’il ne faut pas emporter : tout ce qui pèse. À quoi reconnaît-on l’écriture du débutant ? À ses excédents de bagages. Il n’épargne rien à sa phrase, et si on le questionne sur l’importance de tel ou tel élément, il s’insurge :  
– Ah, ça change tout, on a besoin de le savoir !
Pouvoir différencier le détail qui compte de celui qui leste, le mot puissant du mot encombrant : un art qui prend des années. 


Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des débutants refusent la phase d’apprentissage. La publication est considérée comme l’objectif. C’est aussi absurde que si l’oiseau envisageait le vol comme le moyen de participer à un meeting aérien. Combien d’entre eux ai-je entendus dire : « Mon manuscrit a été refusé. J’ai perdu mon temps. » Un texte dont l’éditeur ne veut pas, je conçois que cela blesse. En conclure qu’on a perdu son temps, c’est lui donner raison.  
Le privilège absolu, c’est d’écrire. Il n’y a pas de grâce plus élevée. La publication est parfois un plus, souvent une détérioration du plaisir initial. L’obtenir au prix d’un effort considérable, d’une angoisse maladive, d’une douloureuse obsession n’y change rien.
Il ne viendrait pas à l’esprit de l’alouette de stigmatiser les tourments que voler lui a causés. Son chant en vol n’est-il pas une expression de joie ? Aucun oiseau ne se pose en victime.  
Je me demande quand a commencé l’habitude de rechigner chez l’écrivain. Orphée se plaignait-il de son rude labeur ? Je ne pense pas. Ne peut-on voir dans ce bougonnement une tendance humaine à vouloir le beurre et l’argent du beurre ? Écrire est une grande liesse, mais le finaud se dit qu’il pourrait quand même espérer joindre à cette exaltation le plaisir de se victimiser. « Vous m’enviez d’être écrivain ? Vous ne vous rendez pas compte, c’est un travail de chien, je m’use la santé, etc. »  
Longtemps, j’ai volé sans arrière-pensées. J’avais vingt-deux ans, je venais de découvrir la technique de vol. Je me réveillais chaque matin dès quatre heures, si fort était mon désir. Le petit matin est le moment idéal. Quand on se réveille tôt, on a l’état d’esprit qu’il faut. On est seul et on peut s’adonner à ce mystérieux saut dans le vide. On a saisi le principe : le vol consiste à créer une tension et à la résoudre. À chaque instant. Si la résolution ne suscite pas de jouissance, elle n’est pas résolution : on s’effondre aussitôt.


L’amour autorise à tout se dire, il n’y contraint pas. 


L’existence alterne les moments où l’on est émetteur et ceux où l’on est récepteur. Ce qu’il y eut de bouleversant, dans un tel échange, ce fut aussi la quasi-simultanéité des rôles. À peine avais-je émis ces mots puissants que je les recevais. Qu’est-ce qui est le plus fort, les dire ou les entendre ? C’est précisément cela, le miracle de l’amour : abolir la frontière entre émission et réception. Fusionner les êtres au point de ne plus savoir qui parle ni qui entend. Toucher une main sans pouvoir trancher si c’est à soi ou à l’autre. Je souhaite à tout le monde de découvrir cette indétermination.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 
 
 


 

samedi 9 juillet 2022

[Ruocco, Julie] Furies

 






Coup de coeur 💓

 

Titre : Furies

Auteur : Julie RUOCCO

Editeur : Actes Sud

Parution : 2021

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Les destins d’une jeune archéologue, dévoyée en trafiquante d’antiquités, et d’un pompier syrien, devenu fossoyeur, se heurtent à l’expérience de la guerre. Entre ce qu’elle déterre et ce qu’il ensevelit, il y a l’histoire d’un peuple qui se lève et qui a cru dans sa révolution.

Variation contemporaine des "Oresties", un premier roman au verbe poétique et puissant, qui aborde avec intelligence les désenchantements de l’histoire et "le courage des renaissances". Un hommage salutaire aux femmes qui ont fait les révolutions arabes.
 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Âgée de vingt-huit ans, Julie Ruocco, ancienne étudiante en lettres et diplômée en relations internationales, a travaillé au Parlement européen pendant cinq ans. Passionnée par les cultures numériques, elle a publié un ouvrage de philosophie esthétique : Et si jouer était un art ? Notre subjectivité esthétique à l'épreuve du jeu vidéo (L'Harmattan, 2016). Furies est son premier roman.

 

Avis :

Archéologue devenue trafiquante d’antiquités, la Française Bérénice ne connaît du désastre syrien que les trésors volés qu’elle récupère à la frontière. Le Syrien Assim, lui, voit avec désespoir la guerre réduire ses fonctions de pompier à celles de fossoyeur. La folie furieuse qui s’est emparé de son pays va pourtant finir par faire se croiser leurs chemins, dans une tourmente infernale dont nul se sortira indemne.

Barbarie, horreur. Après cette lecture, les mots semblent dérisoires pour évoquer le calvaire de la population syrienne cette dernière décennie. Ceux de Julie Ruocco ont la puissance et la fulgurance de traits d’arbalète, lorsqu’elle égrène ses implacables observations et réflexions, au fil de scènes d’une acuité impressionnante. D’images marquantes en commentaires percutants, l’intelligence mordante de ses pages bouscule, bouleverse, et tout autant d’effroi pour les réalités racontées que d’admiration pour la somptuosité de l’écriture, vous laisse coi longtemps après le point final.

Pourtant, dans ce chaos à faire désespérer de l’humanité, brillent sans discontinuer quelques modestes mais obstinées lueurs d’espoir. Ce sont les femmes qui, dans cette histoire, comme les Furies de la mythologie pourchassant sans relâche les criminels, les portent du bout de leur courage et de leur détermination, dans leur ultime refus de céder leur liberté contre l’obscurité du fanatisme et de l’oppression. Et même si leur vaillance obscure et anonyme les mène au sacrifice, c’est elle qui permet de croire, pour de futures générations, en la possibilité d’un jour meilleur.  

Nul doute que ce premier roman étourdissant de puissance et de maestria nous révèle un auteur et une écriture promis à la plus brillante des  trajectoires. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Elle n’avait pas peur. Avec le temps ces allers-retours étaient devenus une vague habitude. Elle rentrerait ce soir dans sa chambre sous les toits, elle mémoriserait le contenu de l’enveloppe, les objets précieux qui y étaient détaillés, et demain, elle prendrait l’avion pour aller les chercher. En pensée, elle retraçait déjà tous les fils possibles de leurs origines. Elle imaginait des destins d’argent et de pierre qui enjambaient les siècles, traversaient les hasards du temps et de l’histoire. Des bijoux millénaires qui n’avaient plus nulle part où se poser et laissaient leur or couler dans les veines des trafics d’antiquités et le ventre des marchés noirs. Elle se souvenait qu’étudiante, elle s’émouvait de ces héritages dispersés, sacrifiés par l’avidité des vivants. Plus maintenant.
 

Ce sentiment curieux pour un homme d’avoir une sœur, Asim en était rempli. La joie presque animale qu’il prenait à reconnaître le sang qui palpitait bien vivant dans ses veines, de savoir qu’il le partageait, qu’il était sien sans qu’il le possède. Toutes ces années, il s’était contenté de la veiller. Pas comme les autres. Ceux qui enferment, chiffrent les réputations et négocient l’honneur. Ceux-là n’ont pas de sœurs, à peine des servantes. Asim, lui, tenait de son père la sagesse secrète, la certitude que ceux qui réclament l’obéissance des femmes ne mériteraient jamais leur amour. C’était le seul cadeau qu’il lui avait fait avant de disparaître et il lui en était reconnaissant. Grâce à cela, il était libre. Libre de veiller Taym simplement parce qu’il l’aimait. 
 

Dans ces moments-là, il aurait voulu hurler. Hurler juste pour ne pas devenir fou, juste pour se convaincre qu’il avait encore une voix et quelqu’un pour l’entendre. Mais il ne desserrait jamais les mâchoires. Lorsqu’un incendie s’éteignait, une autre explosion se déchaînait et la terre tressautait de nouveau comme un animal blessé. Le ciel était grillagé de traces, les façades se décrochaient des immeubles, emportant dans leur chute des étages entiers. Chaque jour, des effondrements mettaient les bâtiments à vif et tous les objets du quotidien exhibaient leur intimité morte de maison de poupée. Il y avait quelque chose d’obscène dans le spectacle de ces pièces suspendues dans le vide, de ces rideaux de douche flottant sur des meubles encore debout. À leurs pieds, la cohorte des vivants se déversait en bouffées ahuries. La ville barrissait de cris, d’appels et il fallait tout recommencer. Longer les crevasses des rues, creuser le béton en miettes, ausculter les murs à la recherche de blessés et ne déterrer que des fantômes. L’humanité se regardait tituber dans la cendre mais il n’y avait personne pour lui venir en aide. Comme si le monde avait accepté qu’ici les vies s’abîment sans réellement advenir. De plus en plus souvent, la colère prenait le pas sur le désespoir. Comment un pays pouvait-il se transformer en charnier dans l’indifférence des nations ? La révolution n’avait-elle pas eu lieu ? Ne s’étaient-ils pas révélés dans toute leur force, dans tout leur courage ? Ils avaient appelé le monde et le monde n’avait pas répondu.
 
 
C’était comme si la barbarie et l’aveuglement des hommes devaient les punir de leur espoir, purger la terre des générations qui avaient osé se révolter. Pour les régimes meurtriers, l’homme qui a goûté à la liberté est plus dangereux que le chien qui a goûté au sang. C’était la vieille loi. Et du fond de leur folie, les anciennes puissances avaient pressenti qu’il n’y avait pas de retour possible. Les replonger dans le sommeil de la peur ne suffisait plus, il fallait les exterminer. Noyer dans le sang la beauté de ces heures. Enterrer les images de tout un peuple qui se relève et fait de l’avenir son combat.


Partout ça avait été une grande clameur. Une énergie foudroyante et contagieuse à la fois s’était emparée de tout le pays. Comme un feu qui prend dans une forêt que l’on a asséchée trop longtemps. Toutes les consciences s’étaient réveillées en même temps. Femmes et hommes avaient relevé la tête au son de la même musique. Un rythme imperceptible d’abord, comme un froissement d’ailes, un murmure d’enfant perdu dans la foule. Et puis, ça avait enflé comme une vague, claqué dans l’air comme un tambour. Pour la première fois, ils avaient osé se regarder et ils étaient sortis pour laver une vie d’injures et de crachats.
Ceux qui avaient grandi à l’ombre des absents et des humiliations découvraient des mots inconnus. Les mots “justice”, “dignité”. Et les rues s’étaient remplies de voix nouvelles. Des décennies de forces inemployées déferlaient sur les places à la recherche d’un horizon neuf. Toutes les peurs inoculées, les silences imposés, tout cela s’était évanoui en une nuit. Aucun tyran n’était éternel. La phrase était inscrite dans l’air, pulsait dans les veines de toute la Syrie. Il fallait voir les femmes danser, entendre le chant des hommes et sentir le soleil qui baignait leur corps. On allait ouvrir les prisons, chasser les spectres. Enfin, la vie allait pouvoir commencer. Il se souvenait de sa mère qui tissait les étoiles sur le drapeau syrien. Les tantes, derrière leur aiguille, entonnaient des hymnes oubliés, des nouveaux aussi. Toutes, elles rappelaient à elles le sourire de leurs disparus et sous leurs doigts, les drapeaux du peuple se transformaient en voiliers insubmer­­sibles.


En ce temps-là, tout était encore possible. Il y avait cru, il avait dansé, espéré de toutes ses forces. Aujour­­d’hui, il songeait avec amertume à toute cette lumière. Son peuple s’était levé mais le monde était resté assis. Les autres, pensait-il, auraient pu au moins les regarder. Rien que pour partager leur joie et leur innocence. Rien que parce que tout, absolument tout, allait se résorber dans l’atrocité mais qu’ils ne le savaient pas encore. À cette époque, ils commençaient à peine à entrevoir que l’espoir était fragile et qu’il faudrait faire face à l’horreur de la faiblesse humaine.
Au début, Asim n’avait pas pris garde aux signes, aux drapeaux verts puis de plus en plus noirs dans la foule. Une ombre s’étendait sur eux. Ses racines ne leur étaient pas inconnues, mais il se refusait à y croire.
 
 
La ville était devenue un tapis de ruines. Autour des places, les murs qui avaient porté l’écho de la révolution n’existaient plus et dans le béton meurtri, les slogans, les poèmes étaient troués de balles et d’injures. Cet horizon de gravats avait permis à d’étranges drapeaux de pousser dans la nuit. Comme si, à force de labourer la terre pour y planter des cadavres, le régime de Bachar avait fait de son pays un terreau parfait pour la fin du monde. C’est là que les hommes en noir, pour beaucoup avec des accents étrangers, étaient arrivés. En plus de leurs armes flambant neuves et de leur barbe sale, ils avaient emmené un dieu sauvage que l’on connaissait mal. Rapidement, ils s’étaient approprié tout ce qu’il restait. Leurs pensées cannibales avaient été édictées en lois et comme si l’horreur passée ne suffisait pas, ils avaient recouvert les crimes de l’État avec les leurs.


Dehors, l’abject avait rendu floues les limites entre la prison et l’extérieur. Les barreaux s’étaient dressés dans les esprits, la peur déteignait sur tout ce qui lui avait paru juste et il lui semblait que la raison n’avait plus cours nulle part. Les exécutions devenues publiques, même les morts étaient enrôlés de force dans la propagande et s’exposaient sur les places. Depuis combien de temps cela durait ? Asim n’avait pas de date en tête. Mais il avait fallu que la ville entière pue la charogne et que les égorgements soient mis en scène et filmés pour que les Occidentaux s’intéressent de nouveau à la région. À cause des morts chez eux et des attentats en Europe, c’était un collègue qui lui avait dit ça.


Pendant une opération, une infirmière n’arrivait pas à remettre une perfusion à cause de ses gants noirs et du tissu qui encombrait ses bras. Dans l’urgence, Asim attrapa la main qui tenait l’aiguille et l’aida à la replacer. (…)
— Va-t’en ! Vite ou tu seras battu toi aussi !
Il n’avait pas eu le temps de s’excuser que déjà Alaa avait quitté la pièce. La Belge referma la porte sur ses talons. Asim avait été roué de coups, mais l’infirmière, elle, n’était pas retournée à l’hôpital. Asim ne comprenait pas. Il ne comprenait pas comment on pouvait punir ce simple contact alors que l’on glorifiait l’orgie après la mort. La guerre avait changé de visage. Elle avait déserté les champs de bataille pour se terrer dans les esprits, s’enkyster dans le corps des femmes. Ou peut-être que ça avait toujours été le cas ? C’était l’ancienne menace de la police : “Tais-toi, baisse la tête ou on reviendra pour s’occuper de ta femme et de tes filles.”  
 

Cette guerre ne pouvait pas se suivre sur les cartes, avec des positions qui se gagnaient ou tombaient. Les repères géographiques n’importaient plus, l’empire de la démence se mesurait à la disparition des femmes. Menacées si elles sortaient, insultées si elles osaient seulement se montrer depuis leur balcon. Elles pouvaient être emmenées, juste parce qu’elles étaient dans la rue, parce que leur voile n’était pas assez noir, les gants pas assez mats. On ne les revoyait jamais. Combien étaient-elles, celles qu’on avait entraînées dans les voitures de la hisba3 ? Les autres étaient emmurées vivantes. Les voiles s’épaississaient, leurs contours devenaient de plus en plus vagues, la voix même était proscrite. Les femmes devaient se soustraire au monde et à elles-mêmes. Sans qu’on y prenne garde, les techniques de ­dissuasion personnelle s’étaient muées en punition collective. Interdiction de se montrer, impossibilité de se voir. À la place, des mots empoisonnés, des fantasmes violents. Le tabou de leur humiliation était dans tous les regards. La peur des sévices derrière le mot disparition. L’ignorance sur la nature des bourreaux. De ne pas savoir de quelles mains, de quelles nationalités. Au nom de quel dieu ou sur le déshonneur de quel drapeau elles étaient sacrifiées ? Comme si le détail pouvait devenir un motif de consolation. Celles qui mouraient et dont on retrouvait les corps avaient droit à de discrètes funérailles, et il y avait celles qui en réchappaient et dont on ne voulait plus. Elles devaient supporter le silence injuste de la honte et la mort qui fermentait dans leur ventre. Asim le sentait, cette fêlure, de plus en plus profonde, s’insinuait dans ce qu’un pays avait de plus intime, dans ce que la vie avait de plus sacré.


Ils l’ont décapitée parce qu’elle était maquillée et ne portait qu’un voile transparent. Ils ont dit que c’était contraire au Coran et ils ont aussi tué l’époux. Pour impureté. Il aurait dû empêcher l’indécence de sa femme, c’est ce qu’ils ont dit.


Avoir envie n’était pas céder. Céder n’était jamais perdre. Elle en était sûre et cette certitude l’avait libérée de la peur qu’on inocule aux petites filles et qui s’instille dans le corps des femmes jusqu’à ce qu’elles en crèvent. Elle pouvait tirer des hommes un plaisir égal et sans contraintes. 


Le quotidien peut rapidement devenir un tissu de parjures. Oh, rien d’abord, mille petites lâchetés, des mesquineries anodines et sans force qu’on traîne et qui deviennent de plus en lourdes au fil des années. Un dégoût de soi que l’on garde comme une gêne obscure, et puis on se rappelle cette main qu’on a refusé de tendre, la phrase que l’on n’a pas prononcée, l’acte mille fois rejoué et qui aurait pu faire la différence. Même les hommes qui n’ont traversé ni guerre ni exil. Alors pour ceux qui avaient dû fuir, qui s’en étaient sortis après des kilomètres de course et de frontières armées, il restait toujours une trace. Celle du sacrifice et de la trahison mêlés. Cette culpabilité voilée, elle l’avait progressivement sentie chez Nazar.


Il était inutile de mentir sur l’origine de l’enfant. Elle avait dans les yeux une force et une douleur que les adultes ne pouvaient pas soutenir. Ces juges muets, il n’y avait pas que dans les camps qu’on les apercevait. Peu à peu, la ville avait appris à cohabiter avec ces ombres furtives. Les rues étaient pleines de gosses en loques qui avaient au fond de la prunelle un reste de braises piétinées ou des rires de vieillard dément.


Chaque mort s’inscrit dans une logique de terreur souterraine. Elle doit à la fois innerver et paralyser le pays sans jamais se dévoiler en plein jour. L’extermination n’est pas l’objectif final mais une stratégie du régime pour préserver l’appareil d’État. Ces exécutions sont sa réponse sur le plan intérieur et elle se doublera immanquablement d’une campagne internationale pour la couvrir. Dans le faisceau des conjonctures qui se dessine, je ne peux retenir qu’une hypothèse, et elle est terrible : cela fait des générations que le régime brutalise et affame un monstre qu’il a accouché dans ses prisons. Le jour est proche où il le lâchera pour qu’il prenne part à la diversion et aux massacres. Parce qu’il l’a porté en lui et qu’il rendra ses crimes invisibles, ce monstre sera le miroir du régime. À la terreur interne, il opposera une lutte globale, et pour faire oublier le secret de ses caves, il se fera médiatique. Ce monstre devra publiquement reculer les frontières de l’horreur jusqu’à laisser l’État apparaître comme un acteur raisonnable sur l’échiquier politique. Le circuit fermé de ses bourreaux sera couvert par les crimes d’un réseau international, autonome, et il n’est pas impossible qu’une fois le monstre abattu, le régime s’érige en sauveur d’un peuple qu’il a lui-même torturé et assassiné.


À ceux qui considéreront les tyrans comme des alliés de leur sécurité, nous rappellerons que les crimes sont des crimes, qu’il n’est pas plus acceptable pour un gouvernement que pour une organisation terroriste d’être un assassin. Nous dirons avec Victor Hugo que “s’il existe un gouvernement bête fauve, il doit être traité en bête fauve”. Qu’il n’y a qu’une espèce humaine, que celui qui meurt aujourd’hui est un homme, et que celui qui tiendra le couteau demain en est un aussi et que c’est cela qui est horrible. Nous dirons que ceux qui tuent en ce moment ne sont que des serviteurs effroyables mais que les nations qui les contemplent avec une incrédulité gênée comme s’il s’agissait d’une règle naturelle sont des lâches. L’ignorance contrite n’est pas une excuse, pas plus que l’aveuglement volontaire. L’immobilité des administrations est un sursis criminel qui réduit les peuples à l’état de question. Nous avons connu la question arménienne, la question juive, la question palestinienne, il reste la question yézidie et peut-être y aura-t-il bientôt la question kurde. Les charniers seront pleins de points d’interrogation et les vivants seront des silhouettes ponctuées de silences et de cicatrices.


Sans justice et sans mémoire, nous nous condamnons éternellement à être tour à tour victime puis bourreau. Pour briser ce cycle infernal, il ne nous faudra pas seulement triompher des combats mais aussi de notre propre vengeance. Écouter les survivants, honorer les morts, pour que l’horreur se résorbe enfin en justice. Peu importent la défaite ou la victoire, j’espère que ceux qui viendront après nous ne résisteront plus jamais à la tentation d’être humains.


Depuis quand avait-il cessé d’être un pompier pour devenir un fossoyeur ? Depuis quand les infirmiers gardaient-ils les morts ? Passé le premier moment de la révélation et du courage, la guerre se faisait puissance d’inversion. Elle transformait les médecins en bourreaux, les vieux en enfants apeurés et les enfants en vieillards nerveux. 


Les quartiers se succédaient, Asim marchait derrière le vieux à la manière d’un somnambule, ne retenant rien du parcours ou des visages qu’il croisait. Les couleurs et les passants en nombre lui étaient douloureux. Il craignait à chaque instant qu’une alarme ne retentisse et que cette illusion de paix ne se résorbe en catastrophe. Car la catastrophe était toujours là, même larvée dans un sourire ou un éclat de voix. Il s’étonnait de voir des commerces ouverts, des femmes dehors. À chaque rue qu’ils traversaient, il s’imaginait voir arriver une voiture armée d’un fusil-mitrailleur ou que l’empressement affairé de la foule allait être soufflé par une explosion. Pas de pendus aux fenêtres, pas d’exécutions aux carrefours. Pourtant, ça devait encore se passer, à quelques kilomètres seulement, à l’instant même où il formulait cette pensée. La juxtaposition des réalités ouvrait en lui un gouffre infini mais il restait impassible. L’angoisse avait lavé ses traits, tranché le fil de ses nerfs. C’était certainement ce qu’il se passait quand le cerveau, même sans le vouloir, s’était habitué à la terreur. Il savait juste mieux dissimuler ses surgissements intérieurs.
Arrivé chez le vieil homme, Asim était épuisé, étourdi par le frôlement de tous ces vivants auxquels il n’appartenait plus. Dans le tumulte, il lui avait bien semblé croiser quelques ombres comme lui, le regard éteint. Ici, on les appelait les réfugiés. Il devrait s’y faire, mais il ne se sentait pas plus proche de ces exilés que des autres. Et eux, de leur côté, n’auraient rien à lui dire non plus. Ce n’était pas leur faute. Seuls quelques mois séparaient leur départ, mais au milieu il restait cette impossibilité du lien qui perdure au-delà la perte et de la violence. Le mot “refuge” était creux, vidé par la différence entre les enfers personnels et l’inexistence d’un langage commun. Le paradis pouvait bien être un fantasme collectif mais chaque enfer était particulier, insaisissable par la langue.


Rien n’est mauvais par essence dans la nature, il n’y a que les hommes qui l’enlaidissent à force de mal voir et de mal nommer.
— Je ne pense pas que ce soit un problème de langue ni de vision, répliqua le jeune homme d’une voix terne.
Sous ses sourcils blancs, les yeux du vieillard brillaient :
— Et pourquoi pas ? Les poètes donnent des noms aux choses et aux êtres pour leur permettre d’exister. (…) Il n’y a que l’art pour sauver les hommes, l’art pour leur laver la langue et les yeux. 


Un jour, sa sœur lui avait dit qu’il y avait dix fois plus de morts que de vivants sur la terre. Ils étaient encore enfants et mangeaient des gâteaux allongés sur le tapis du salon. Taym lui avait parlé d’un article de géographie qu’elle avait lu. Un professeur y expliquait que si on comptabilisait tous les morts depuis le début de l’humanité, ils étaient dix fois plus nombreux que la population totale des vivants actuels.
— Tu imagines, lui avait dit sa sœur. C’est comme si derrière nous il y avait dix personnes qui marchaient tout le temps, dix ancêtres qui nous accompagnaient en permanence.
— Des morts ? avait répété Asim vaguement inquiet.
Taym avait hoché la tête avec un air mystérieux et ravi.
— C’est fort non ? On ne naît jamais seul, il y aura toujours dix personnes derrière nous.


“Éclairer les contours du monstre, délimiter son empire mouvant pour le priver de l’ombre qui le nourrit”, c’est ce que cette femme avait écrit en anglais au-dessus d’une série de retranscriptions. Une sorte de défi ou de prière. Elle connaissait l’histoire, les mécanismes des massacres, les rumeurs qui entretenaient la mémoire de la peur. Elle savait que contre l’instinct du désespoir, il fallait la clarté brute des faits, qu’il fallait chiffrer l’horreur pour lutter contre le silence et l’oubli. L’endormissement des consciences, la paralysie des forces prenaient leur source dans l’impossibilité de la parole, dans l’effacement des preuves et l’impunité des bourreaux ordinaires.
 
 
Ce que je ne comprends toujours pas, c’est que la mécanique génocidaire du xxe siècle ne nous ait rien appris. Les survivants ont parlé pourtant, on n’avait plus l’excuse de la virginité. Il y a eu des conférences, des cours à l’école. On a vu les fantômes de l’extermination, on a croisé le regard de ceux qui ne sont pas revenus, en photo, sur des pellicules de cinéma. Rien ne pouvait plus nous être révélé de l’espèce humaine, ni sa cruauté, ni son courage. Alors pourquoi cette conscience nerveuse et aveugle à la fois ? La connaissance de ce que l’homme peut faire à l’homme nous aurait laissés sans force au lieu de nous révolter ? C’est comme si on savait, mais que l’on avait accepté. Du renoncement collectif à l’aliénation intime, on a laissé fermenter un désœuvrement avide, des rages sourdes qu’on s’est plu à mépriser parce qu’elles nous coupaient de notre propre ennui. Aujourd’hui, l’ubérisation du djihad a donné naissance à une autre forme de guerre intégrale : une croisade privée dans un contexte global. Je doute que cette militarisation des consciences s’arrête à la perte ou au gain d’un territoire. Et c’est ce qui m’effraie dans cette nouvelle réalité : on peut vaincre un groupe armé sur le champ de bataille, pas un fantasme. J’ai peur que notre résignation ait créé en nous les conditions pour que la violence se déchaîne, qu’elle devienne un pari total et permanent.


Elle avait toujours fui les foules, craint les groupes et leur besoin de chef, leur fureur aussi, contre ceux qui n’en voulaient pas. Elle sentait qu’il y avait dans leur obéissance aveugle quelque chose qui entrouvre les cercueils. Toutes les haines, même les plus anodines, peuvent être transfigurées par le nombre. Le sens de la mesure se dissout dans la masse. C’était peut-être ce qu’ils recherchaient au fond, celles et ceux qui avaient quitté leur pays pour un territoire en guerre ? Il n’y avait pas de dieu là-bas, seulement la soumission avide et la fascination pour l’ordre donné. Quoi de plus pratique qu’un commandement divin pour abdiquer sa volonté ? Il y en avait toujours pour qui le joug de la liberté était trop lourd. Alors ils venaient grossir les foules qui rêvent d’exécutions et jouissent derrière leurs dogmes trop serrés. Ils étaient heureux d’obéir à nouveau, les discours des prédicateurs devaient avoir pour eux le parfum des fleurs volées dans les cimetières. Bérénice se disait que la barbarie n’exigeait rien de plus. C’était pour cela que le vivier des tueurs, passifs ou volontaires, était sans fond. Il ne fallait que la participation de quelques-uns et la peur de tous les autres.


 

samedi 25 avril 2020

[Rutès, Sébastien] Mictlán






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Mictlán

Auteur : Sébastien RUTES

Editeur : Gallimard 

Parution : 2020

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

À l’approche des élections, le Gouverneur – candidat à sa propre réélection – tente de maquiller l’explosion de la criminalité. Les morgues de l’État débordent de corps anonymes que l’on escamote en les transférant dans un camion frigorifique. Le tombeau roulant est conduit, à travers le désert, par Vieux et Gros, deux hommes au passé sombre que tout oppose. Leur consigne est claire : le camion doit rester en mouvement. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Sans autre arrêt autorisé que pour les nécessaires pleins de carburant. Si les deux hommes dérogent à la règle, ils le savent, ils iront rejoindre la cargaison. Partageant la minuscule cabine, se relayant au volant, Vieux et Gros se dévoilent peu à peu l’un à l’autre dans la sécurité relative de leur dépendance mutuelle. La route, semée d’embûches, les conduira-t-elle au légendaire Mictlán, le lieu des morts où les défunts accèdent, enfin, à l’oubli ?

 

 

Un mot sur l'auteur :

Né en1976, Sébastien Rutés est écrivain et maître de conférences spécialiste de la littérature latino-américaine, notamment mexicaine. Il est l'auteur de plusieurs nouvelles et romans.

 

 

Avis :

Cela fait des jours qu’un semi-remorque frigorifique blanc, totalement banalisé, parcourt inlassablement le désert mexicain, ses deux chauffeurs Vieux et Gros se relayant sans interruption, de façon à ne s’arrêter que pour les pleins de carburant. A son bord s’entassent cent cinquante-sept cadavres, tous victimes de la violence, certains non identifiés, en tous les cas interdits de crémation tant qu’une enquête peut encore les concerner. La criminalité saturant morgues et cimetières dans tout le pays, le gouvernement en pleine période électorale cherche ainsi à gagner du temps avec les morts dont il ne sait plus que faire…

Cette histoire surréaliste est inspirée d’un fait réel survenu au Mexique en 2018. Les premiers chapitres sont déconcertants : une seule et même interminable phrase y tourne en boucle au fil des pensées ressassées par Gros et Vieux, au cours de leurs longues heures de divagation sans but sur les routes droites et sans fin qui traversent la torpeur du désert. L’on y comprend peu à peu leur histoire et cette présence perpétuelle de la mort, dans ce pays où la vie ne pèse rien, et où chacun doit être prêt à tout pour préserver sa peau un jour de plus.

Puis le rythme change, alors que les incidents viennent interrompre les réflexions désabusées des deux hommes, transformant leur traversée hallucinée d’un pays aux allures de purgatoire en une véritable plongée en enfer qui n’est pas sans évoquer Le salaire de la peur de Georges Arnaud. Dès lors, tout dérape, entraînant les deux chauffeurs dans une glissade mortelle où ils tenteront comme ils peuvent de conserver le plus longtemps possible l’équilibre, en tout cas le fragile souffle qui les différencie encore de leur silencieuse cargaison.

Le récit est du noir le plus pur : implacablement désespéré, le ton décapant ne laisse aucun répit, flirtant avec l’absurde dans un humour qui fait autant rire qu’il atterre le lecteur. L’on est ébloui par la maestria de l’auteur, qui, tant par le style que par la construction du roman, a su si bien rendre l’atmosphère de peur qui pèse comme une chape sur une société résignée et terrée dans une passivité impuissante. Chacun espère y passer à travers les gouttes en fermant les yeux, n’hésitant pas à donner lui-même la mort pour éviter de la recevoir, avec pour « unique droit et seule liberté : gagner un peu de temps avant la fin. »

Déroutante au début, cette lecture s’avère une claque magistrale, une plongée saisissante dans le dangereux enfer d’une société mexicaine qui vit dans l’ombre de la mort perpétuellement en embuscade. L’on en ressort sidéré et groggy, durablement marqué par un désespoir si noir, qui n’exclut pourtant ni drôlerie ni poésie. Ce livre me marquera autant que le terrifiant 2666 de Roberto Bolaño. (4/5)

 

 

Citations :

— On ne peut pas savoir. C’est comme ça. On conduit sans savoir où on va ni ce qu’il y a à l’arrière. Des fois, je me dis que c’est pareil pour Dieu…
 — Quoi ?
— Le monde, c’est comme un grand semi-remorque que Dieu conduit sans savoir ce qui se passe à l’arrière. Il est enfermé dans la cabine et fonce, les yeux fixés sur la route pour ne pas finir dans le fossé…
— Pourquoi il fonce ?
— Peut-être qu’il veut arriver vite parce qu’il soupçonne que les choses se passent mal à l’arrière…
(…)
Gros se dit que même Dieu doit être ici finalement, pas possible que Dieu reste tout seul dans la cabine, peut-être même qu’il n’y a jamais été, peut-être qu’il a été dans la remorque tout le temps, à respirer la puanteur dans le noir, à se demander où on va, quand le voyage s’arrêtera, à pleurer de temps en temps, mais alors qui conduit ?, se demande Gros, la question vaut aussi bien pour Vieux que pour Dieu, Gros finit par se dire que personne n’est au volant du semi-remorque depuis le début, ça expliquerait bien des choses…


(…) à force de s’écraser contre un mur de silence les mots s’endurcissaient, un coup de poing résonnait dans chacune de ses phrases, des sermons comme une ceinture qu’on retire, tu vois ce qui est arrivé à ta mère !, ses mots allaient toujours trop loin, s’éloignaient de Vieux comme s’ils en avaient peur, impossible de les retenir, il ouvrait la bouche et les mots fuguaient, alors les ramener, les amadouer, avec d’autres mots, ne plus essayer de briser le mur, plutôt le peindre de belles couleurs, pardonne-moi, j’ai juré de te protéger, c’est pour ton bien, chaque phrase dégoulinait sur le mur de silence comme un graffiti obscène, Vieux de la peinture plein les mains, la bouche maculée, des traces de ses doigts sur la peau claire de sa fille comme des cicatrices, pardon !, pardon !, je t’aime !, les mots poissaient, les mots souillaient, ils glissaient entre les doigts de Vieux, lui échappaient encore, disaient plus que Vieux ne voulait dire, connotations visqueuses, sous-entendus humides, Vieux tout englué se débattait pour se libérer, les mots prenaient le contrôle, c’est comme ça dans ces pays où on ne dit plus rien, on ne parle pas parce qu’on a peur de la réaction des autres et on finit par avoir peur aussi des mots (…)


 

Gros regarde le chien sautiller vers la remorque. Il est tout jeune et il lui manque une patte. Mais il a l’œil vif et semble propre. Il est maigre, lui aussi doit avoir faim, l’odeur le rend fou.
Alors le vieillard se retourne et lui assène un grand coup de bâton sur le crâne. Le chien glapit et s’enfuit en jappant. Il laisse une traînée de sang derrière lui. Les trois hommes le regardent disparaître dans le fossé.
— Pourquoi avez-vous fait ça ? demande Gros au vieillard qui lui tend les fruits.
Le vieillard le regarde finalement. Il a les yeux très clairs, presque blancs. Un bandeau sale couvre une blessure sur son front. On croirait qu’il va hausser les épaules mais ne s’en donne même pas la peine. Que pourrait-il dire ? Qu’on ne pose pas de question dans ce pays ? Un chien qui aboie, c’est comme une question. On tue aussi les hommes à cause de leur chien.
En réalité, il n’a tout simplement pas de réponse. Il n’a de réponse à aucune question. Il n’a pas l’habitude d’en chercher. On ne demande jamais rien à un homme comme lui. On lui donne des ordres. Il n’a de réponse à rien. Il est ce qu’on lui commande d’être. Il survit en silence.



(…) les larmes lui montent aux yeux à lui aussi, non seulement parce qu’il leur a fait du mal par amour, mais aussi parce qu’il vient de réaliser qu’il a eu dans sa vie des gens qu’il a aimés suffisamment pour leur faire du mal (…)

 

 

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mardi 25 février 2020

[Miller, Madeline] Le chant d'Achille





J'ai aimé

 

Titre : Le chant d'Achille (The Song of Achille)

Auteur : Madeline MILLER

Traductrice : Christine AUCHE

Parution : en américain en 2011,
                en français en 2014 (Rue Fromentin)
                et en 2015 (Pocket)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782266334426  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Ce ne sont encore que des enfants : Patrocle est aussi chétif et maladroit qu'Achille est solaire, puissant, promis à la gloire des immortels. Mais, grandissant côte à côte, un lien se tisse entre ces deux êtres si dissemblables. Quand, à l'appel du roi Agamemnon, les jeunes princes se joignent au siège de Troie, la sagesse de l'un et la colère de l'autre pourraient bien faire dévier le cours de la guerre... Au risque de faire mentir l'Olympe et ses oracles.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1978 à Boston, Madeline Miller a étudié l’histoire et la littérature classique à l’université de Yale avant de devenir professeur de grec ancien et de latin. Le Chant d’Achille (Rue Fromentin, 2014), son premier roman, a obtenu l’Orange Prize for Fiction en 2012. Madeline Miller s’est lancée dans l’écriture de ce livre pour mieux faire connaître cette période fondatrice de l’Histoire à un plus large public, tout en proposant un angle de vue nouveau aux lecteurs qui connaissent déjà l’Iliade.

 

 

Avis :

Achille et Patrocle ont grandi ensemble. L'un, athlétique, doté d'un physique avantageux et très sûr de lui, est prince et demi-dieu par sa mère. L'autre, gringalet et réservé, est en exil et sans avenir. L'amitié, et bien plus encore, vont les lier de manière indéfectible jusqu'au bout de leurs destinées. Appelés par Agamemnon à combattre à ses côtés lors de l'interminable guerre de Troie, les deux jeunes gens vont y jouer un rôle décisif.

Ce récit aux allures très actuelles m'a très agréablement replongée dans mes souvenirs de l'Iliade et de la mythologie grecque. L'on y découvre des héros particulièrement humains et finalement bien vulnérables, dans leurs colères, leurs doutes et leurs destins de mortels, assez loin d'ailleurs des habituels raccourcis qui flottent dans notre mémoire collective. Il n'est ainsi absolument pas fait mention ici du fameux talon d'Achille...

La plume est alerte et fluide, la lecture facile et plaisante. Elle est l'occasion d'un débat sur le choix entre le bonheur paisible d'une longue et casanière vie de famille et le glorieux éclat d'une existence brève mais héroïque, tandis qu'elle dépeint très naturellement la relation homosexuelle des deux principaux personnages, appelés à se sacrifier pour le salut de la Grèce antique.

Aussi agréable qu'il soit, ce texte ne m'a toutefois pas fait vibrer. Entre les caprices d'un Achille présomptueux blessé dans son orgueil, la soumission d'un Patrocle posé en éternelle victime, et l'aveuglement d'un Agamemnon responsable de toutes les mauvaises décisions, je n'ai pas ressenti de réelle sympathie pour ces héros, à vrai dire bien plus souvent agaçants qu'à leur tour. Sans aucun doute louable comme ouvrage de vulgarisation et de découverte, ce livre n'a pas réussi à renouveler mon enthousiasme d'antan pour l'épopée d'Ulysse dans l'Iliade et l'Odyssée. (3/5)

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