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jeudi 27 février 2025

[Develey, Alice] Tombée du ciel

 



 

Coup de coeur 💓 

 

Titre : Tombée du ciel

Auteur : Alice DEVELEY

Parution : 2024 (L'Iconoclaste)

Pages : 399

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Alice a quatorze ans quand elle est internée dans un hôpital. Elle découvre un autre langage, un autre monde fait de blouses blanches et d'insomnies.
Comment tombe-t-on malade à cet âge ? Qu'est-ce qui peut conduire un enfant à cesser de s'alimenter ? Entre ces murs où elle subit des traitements révoltants, Alice rencontre d'autres filles comme elle, tombées du ciel. Elle décide de raconter ces vies minuscules dans un cahier. Écrire devient un moyen de ne pas oublier, et surtout de résister.
Tombée du ciel est un roman d'amitié, d'adolescence et de révolte.

 

Un mot de l'éditeur l'auteur : 

Alice Develey est journaliste au Figaro littéraire et créatrice de la rubrique La langue française sur le site du Figaro depuis 2016.

 

Avis :

« Je vais mourir dans une cellule d'unité psychiatrique, et il faut qu'on comprenne pourquoi. » Aujourd’hui journaliste littéraire, Alice Develey puise dans sa propre expérience pour raconter, dans un premier roman où perce la colère, la descente aux enfers d’une adolescente anorexique, hospitalisée dans des conditions traumatisantes.

A quatorze ans, Alice est un peu gothique, passe sa vie dans les livres pour oublier le divorce de ses parents et trompe sa solitude avec Sissi, une voix méchamment autoritaire qui s’est installée dans sa tête et qui l’encourage dans ce qui est devenu une obsession, perdre gramme après gramme, quitte à ne plus se nourrir que de pommes. Elle qui ne se sent pas malade, et certainement pas encore assez maigre, ne comprend pas pourquoi elle se retrouve hospitalisée, soumise à l’autorité de soignants prêts à tout pour la faire manger et la remplumer.

Commence pour l’adolescente un long dévissage vers le fond toujours plus abyssal de l’enfer. Tout au renflouage du corps de la jeune fille, le personnel médical indifférent aux causes de son problème use tour à tour, par calibre croissant faute de résultats – Alice a maintenant cessé toute alimentation et, prolongeant les violences subies, s’est mise à se mutiler toujours plus gravement –, des seules armes à son arsenal : punitions et coercition. Entre gavage par sonde, camisole chimique, mise à l’isolement et même ligotage sur son lit, Alice s’est mise à faire la navette entre le service des anorexiques et l’étage des postaigus en pédopsychiatrie.

Dans son naufrage au bout de l’incompréhension, de la violence et de la souffrance, Alice s’attache à ses semblables, camarades d’infortune qu’elle voit néanmoins partir une à une. Qu’est-ce qui l’empêche, à son tour, d’avoir envie de réintégrer le monde des vivants ? « Je n’ai pas peur de mourir, c’est vivre qui m’effraie ». Alors que Sissi l’insulte et la fait se sentir monstrueuse – « tu es une plaie, l’échec de tes parents, un boulet », « ta mère t’a jamais aimée, t’es qu’un poids, un énorme poids » –, la jeune fille s’est convaincue que seul le suicide pourra mettre fin à son calvaire.

Auparavant, plus que jamais étreinte par cette haine et cette colère qu’elle a pris l’habitude de retourner contre elle-même, « parce qu’à la fin il ne reste plus que ça, des mots » et parce « qu’on oublie ceux qui parlent pas », elle entreprend avec rage de jeter son histoire sur les pages d’un cahier. Et c’est ce journal, miroir d’un combat entre une intelligence âprement aiguisée et une force intérieure si obscure que les mots demeurent souvent impuissants à l’appréhender, qui donne sa forme à un récit d’une puissance et d’une justesse qui doivent tout à l’authenticité et à la profondeur du vécu.

Seize ans plus tard, la douleur et la colère d’Alice Develey sont toujours assez vives pour crever les pages de cette autofiction au langage sans détour, transpirant une impuissance violente et désespérée qui vous prend à la gorge et ne vous lâche plus. Retour sur une expérience largement indicible, ce texte est gros des questionnements qui continuent à assaillir l’auteur. Ici affleure la violence d’attitudes familiales comme une hypothèse contributive d’une profonde angoisse affective. Là sourdent l’accablement et la révolte face au cruel manque de moyens qui fait verser dans la maltraitance les services hospitaliers affiliés à la psychiatrie. Au final, ce cri revenu des enfers s'avère un témoignage inestimable, autant indispensable pour mieux se représenter les réalités de l’anorexie, que porteur d’espoir pour tous ceux qui se sentent aujourd’hui isolés dans un semblable cauchemar. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Toutes les semaines, elle jetait du sel sous notre paillasson. Un jour, elle disait que c’était pour « chasser les mauvais esprits », le lendemain, « pour nous protéger du mauvais œil », alors que je la surprenais cette fois-ci à canarder la fenêtre et les volets. J’étais peut-être pas plus grande que le vélo d’appartement, mais je comprenais tout parfaitement. Maman croyait dès qu’elle angoissait. Et les parents qui mettaient leurs gosses au cours de cathé étaient pas différents. Suffisait de voir leur dos voûté et leurs doigts bouffés par leurs dents. La croyance n’a rien à voir avec l’amour, mais avec la peur. On croit parce qu’on est humain. Quelque chose nous manque et nous lui donnons un nom. Certains l’appellent Dieu, maman, c’est le gros sel.


Beaucoup d’enfants que je croise dans les couloirs semblent heureux d’être malades. D’une certaine façon, la douleur les élève. Les enfants qui souffrent ne font plus vraiment partie du monde des vivants. Ils ont leur propre soleil, leur propre temps. Ils sont intouchables, vénérables. On les regarde avec ce respect propre aux choses qui nous dépassent, dans leur art et leur secret. Les parents, à leur chevet, se mettent tous à genoux. Ils doivent penser que dans toute part d’insaisissable se cache la trace d’un dieu et ils se mettent à l’invoquer. Qu’ils soient athées ou non, la maladie devient leur religion. 


Midi sonne. Je regarde les filles manger du pain. C’est curieux, je me dis. En dehors de la maladie, qui sommes-nous ? Nous vivons les unes à côté des autres et nous ne savons rien les unes des autres. D’où viennent-elles ? Est-ce qu’elles ont des frères et sœurs ? De quelle couleur sont leurs yeux ? D’un commun accord silencieux, nous avons considéré que ces informations n’avaient aucun intérêt. Mais ça me peine. On remplacerait Louise par Pia et Pia par Louise, je ne le verrais pas. Les mots sont toujours les mêmes. Même voix. Même sourire. « Ça va ? Oui, et toi ? Oui. » Et je me fais cette affreuse impression de vivre tous les jours le même jour. Il faut croire qu’à l’hôpital il n’y a que le présent qui compte. Mais le problème de ce temps, c’est qu’on ne peut pas vivre dedans.


Récemment encore, je jouais à mourir. Je m’inventais un monde dans lequel on m’aurait aimée. On m’aurait aimée parce que la mort, comme un torchon, permet d’effacer la plus tenace des crasses. Et je suis une tache. L’erreur de mes parents. Ce n’est pas moi qui le dis. Quand je suis née, papa et maman ne s’aimaient plus. Ils avaient eu leurs années de joie, leurs photos et leurs albums. Celui d’Armand était épais comme un dictionnaire. On y voyait Armand en costume de chevalier, Armand à la piscine, Armand sur la balançoire, Armand dans sa salopette. Ils avaient bien eu cinq ans pour s’aimer. Et puis… La colère était venue habiter chez eux. Ils ne savaient plus se parler. Maman m’a dit qu’elle était tombée enceinte de moi pour essayer de sauver notre famille. Ça n’a pas marché. Quand elle a divorcé et qu’elle a fait les cartons, mon album était encore tout petit, si petit… Je suis l’enfant de l’échec. Essayez donc de vivre avec ça.


« Tu sais que je fais tout ça pour que tu retrouves ta vie. »
Rebecca voudrait que je sorte et elle m’enferme.
« Tu as envie de revoir tes amis, non ? »
Elle m’enlève le peu que j’avais pour m’obliger à le retrouver.
« Pense à ton avenir… »
Je n’appartiens plus à ce monde-là.
Survivre.
C’est pire que la mort.
 
 
Comment peut-on me gaver ? Je suis déjà énorme ! Sissi a raison. Je suis un tas ! Un tas de boue ! Je me mords les mains au sang. Comment Rebecca peut-elle ignorer que la sonde va me faire souffrir, alors que je serais prête à vendre père et mère pour perdre 30 grammes ? Comment peut-elle me déchirer, mettre d’un côté le corps et de l’autre l’esprit, comme si j’étais deux ? L’hôpital renforce cette scission qu’a créée l’anorexie, alors qu’il devrait justement combler cette faille, cette fissure, s’y couler comme du béton pour les réunir et les réconcilier. Mais Rebecca doit soigner mon corps, elle n’est pas là pour prendre soin de moi.


J’ai rêvé ma mort comme les grands romantiques, et avec une certaine jouissance, imaginant les regrets et la souffrance que j’allais causer. Le suicide, c’est jouer sur une scène de théâtre devant une salle vide. On espère toujours que quelqu’un va venir. C’est ce que je pensais, mais la mort réelle n’est pas belle. Qu’est-ce que ça m’a fait quand Rebecca m’a dit que je risquais la crise cardiaque ? que j’avais une péricardite ? que j’avais bloqué ma croissance et que je ne grandirais plus jamais ? que j’aurais des os de vieux à vingt ans ? que mes dents resteraient jaunes ?  
De la colère.
Une immense colère.
Une immense colère bleue.


Le cœur retient tout. Il doit y avoir une sorte de trappe sous le plancher de l’aorte, où l’on enferme les mauvais souvenirs mais qui parfois, à cause d’un mauvais coup, d’un mot ou d’une odeur, s’ouvre et relâche les traumatismes comme des bêtes sauvages.


Il n’y a que les cons pour juger la beauté de la langue… Ils voudraient que les mots soient lisses, bien douillets, bien proprets, comme l’eau d’un bain. Que tout soit propre surtout. Trop gentil. Trop mignon. Ils voudraient que rien ne dépasse, pas d’éclaboussures, pas de ratures. Bien sûr que l’écriture est dégueulasse. C’est un charnier, un monceau de cadavres ! Une fosse commune ! C’est l’eau dans laquelle on s’est lavé. Il faut que ça sente la sueur, la crasse. Chaque phrase doit être un accouchement. Des draps blancs devenus rouges. Une douleur. On n’écrit pas en pensant. Et ceux qui disent le contraire écrivent avec du savon. On ne maîtrise rien. On ne sait pas comment les mots sortent. C’est un cri. Un vol. Un rapt. Toute écriture est une blessure. Soit on la cicatrise, soit on la creuse. Mais c’est toujours dans le sang qu’on plonge la plume. La beauté ne surgit qu’à cette condition-là. Parce que la beauté est un mémorial. Dieu nous a donné le temps et le temps nous a donné la mort. Et quand la beauté surgit, que les heures sont suspendues, nous le tuons à notre tour. Toute écriture est une lutte contre la mort.


Le temps ne guérit pas les blessures, il leur donne juste une autre profondeur. Et les cicatrices sont des trous dans lesquels il est si facile de retomber.
 
 
Je m’assieds en tailleur devant la fenêtre, je sors l’aiguille de son étui, une petite épée de 5 centimètres, l’éclat d’un éclair, je l’admire un instant, retrouvant dans la douceur du métal le souvenir d’heures rouges dans ma chambre, avant de la faire glisser doucement sur mon mollet gauche. Il faut voir l’élégance de ce geste. La coupe comme un coup d’aile. Brusquement, par la volupté, je reprends corps avec cette région de moi-même. La souffrance est un territoire bien étonnant quand on commence à l’explorer. Les coups secs ont tendance à créer une fente, une bouche à la langue jaune de graisse. En plus d’être répugnantes, ces plaies ne sont pas douloureuses. Elles n’ont aucun intérêt sauf si l’on a envie d’atteindre une artère et de se tuer. Mais souffrir !
Souffrir demande du temps. Plus la coupe est lente, plus elle est douloureuse. Quand la souffrance monte, on ne se contente plus d’habiter son corps, on en prend possession. On voit comment il réagit, on interagit avec lui, on devient deux.


D’abord, l’anorexique ne refuse pas de manger. Elle ne ressent pas la faim, ce qui est bien différent. Or voilà l’une des mauvaises conceptions qu’on se fait d’elle : l’anorexique ne veut pas se nourrir. Comme si cette décision lui appartenait. L’anorexique ne décide pas de se priver de nourriture, elle ne fait pas de régime, elle ne fait pas. Elle se défait. L’anorexique n’est pas dans la privation mais dans la disparition. Il faudrait s’imaginer ce qui lui arrive comme un mauvais film d’horreur. L’anorexie prend possession d’elle. Quand l’anorexique parle, c’est l’anorexie qui répond. Quand l’anorexique ne mange pas, c’est l’anorexie qui le lui interdit. Bizarrement pourtant, on dit souvent que l’anorexique chercherait ce qui lui arrive. Elle serait non seulement responsable, mais coupable de se laisser mourir de faim. Après tout, dans une société de consommation aussi décadente que la nôtre, où il semble plus facile de crever obèse que la peau sur les os, l’anorexique paraît bien indécente. Mais pourquoi lui faire ce procès ? Il ne viendrait à l’esprit de personne de reprocher à un cancéreux d’avoir attrapé un cancer. Pourquoi serait-ce le cas avec une anorexique ? Ça ne se décide pas de tomber malade.


Au fond, je ne sais pas ce qu’est l’anorexie, mais je sais ce qu’elle n’est pas. Elle n’est pas un problème de nourriture. L’anorexique ne fait que ça, bouffer. Toute la journée, elle en parle. Manger, ne pas manger. Croquer, couper, gaspiller. Elle a du vomi à la place des idées, des grumeaux de pommes et de pâtes dans le cerveau. L’anorexique bouffe ses émotions. Elle procède avec elles comme avec une araignée, elle les tue. L’anorexique déteste ce qu’elle est au plus profond de sa chair, elle déteste ce corps qui lui rappelle qu’elle ressent malgré elle. Alors elle se venge, elle sait exactement ce qu’il lui faut pour se faire souffrir. La nourriture est un prétexte. C’est pour ça que l’anorexique est fascinée par les malades. Elle voudrait voler des maladies. Elle voudrait prendre leur douleur. Rien d’humaniste là-dedans. L’anorexique est égoïste. Quand elle voit un cancéreux famélique, elle ne ressent aucune pitié, tout ce qu’elle se dit c’est « Et moi ? ». Elle ne voit ni la peur ni la mort sous la peau, mais les os, le squelette. C’est son porno à elle.


L’anorexique veut toujours plus, prisonnière éternelle de son insatisfaction. De fait, elle n’est jamais assez maigre. Elle ne compte pas son poids en kilos mais au gramme près. Elle mourrait pour en perdre trois. Et bien sûr, dans ce décompte morbide, elle jalouse, déteste même, toutes celles qui sont plus rachitiques qu’elle. Vêtements, prises de sang, plateaux-repas… Les anorexiques se comparent tout le temps. Elles alternent comme ça entre dissimulation et exhibition, en jogging ou en legging, les yeux qui mesurent et qui pèsent. C’est pour cette raison que les regrouper au sein d’un même service est au mieux stupide, au pire criminel. 


Les anorexiques veulent mourir devant un miroir. Elles aiment tellement se détester qu’elles voudraient se voir crever. Toutes des Narcisse, toutes des obsédées de l’eau et du métal. Tout ce qui peut réverbérer l’œil et le mal.


C’est presque du théâtre. On rejoue les mêmes dialogues. Mais qui est l’auteur ? Qui a inscrit ces répliques au script ? Le corps féminin grandit dans l’empêchement. Il faut se restreindre. Être dans la mesure. La bonne mesure, le bon poids, la bonne couture. Si on dépasse cet équilibre fragile, on devient autre chose qu’une femme. Tout ça, ce n’est pas moi qui le dis, mais le regard des gens. Suffit de voir comment on culpabilise un gros qui bouffe une pâtisserie en public. Je ne sais pas si ce phénomène est conscient. Si on peut l’empêcher. Mais d’après ce que je vois, nous ne pensons pas, nous sommes pensés.


L’anorexie est un mal qui ne naît pas de l’image mais de l’œil. Il a besoin de l’autre et de son regard pour souffrir. L’anorexie est une maladie de l’autre. C’est la peur de ne pas être ce qu’il faut, ou plutôt la peur de voir ce que l’anorexique est : imparfaite. Elle a un problème avec ce qu’elle est. Ce n’est pas tant qu’elle ne supporte pas son corps, elle ne supporte pas d’être un corps. Le problème, ce n’est pas son rapport à la nourriture, mais son rapport au temps.


L’anorexique veut être Dieu. Oui voilà, en chaque anorexique se cache un Dieu contrarié. Elle veut contrôler tout ce qui la dépasse. Or, ne pouvant changer le monde, elle change le sien. L’anorexie est sa guerre intérieure, sa révolte contre l’absurde. Elle croit qu’elle peut infléchir son destin, son histoire, elle croit qu’elle peut faire péter la langue, tout réécrire, la vie, la mort, elle se vide de son langage, plus de mots, que du silence, elle se purge de son âge pour ne plus grandir, ne plus vieillir, elle se vidange le ventre, retour à l’intérieur. L’anorexie, c’est l’explosion d’une étoile.


Est-ce qu’il vaut mieux se rappeler ou s’oublier ?
Je crois que je préfère le passé à l’avenir. Les souvenirs sont du côté des certitudes. L’après, on peut que le regretter…


Souvent, on entend dire qu’on fait des enfants pour se prouver qu’on s’aime, transmettre une histoire, une famille, un sang. Mais tout ça c’est des conneries. Un enfant, c’est des fleurs sur une tombe.


Je vais mourir. Je me répète ça avec l’étrange réflexion que je n’ai plus peur. La peur, c’est quand on a encore de l’espoir.


Les romans, c’est la place des perdants. C’est le lieu de ceux qui n’existent pas. Lire, c’est devenir personne. « Être partout, rester nulle part. »
 

 


 

mercredi 13 décembre 2023

[Nothomb, Amélie] Psychopompe

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Psychopompe

Auteur : Amélie NOTHOMB

Parution : 2023 (Albin Michel)

Pages : 162

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

" Ecrire, c'est voler." Amélie Nothomb
Palmarès des libraires - Livres Hebdo 2023
Sélectionné pour le Prix Littéraire 2023 du journal Le Monde.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Depuis 1992 et Hygiène de l'assassin, tous les livres d'Amélie Nothomb ont été publiés aux éditions Albin Michel. Elle a reçu, entre autres, le prix Chardonne, le Grand prix du roman de l'Académie française, le prix de Flore, et le Grand prix Jean Giono pour l'ensemble de son oeuvre. Ses oeuvres sont traduites dans 40 langues, des U.S.A. au Japon.

 

 

Avis :

Après Soif et Premier sang, consacrés l’un au Fils (le Christ), l’autre au Père (le sien), Amélie Nothomb clôt sa trilogie christique avec le Saint-Esprit, figuré par un oiseau psychopompe (elle-même), passeur d’âmes entre la vie et la mort.

Tout commence, sur un ton léger, par l’enfance cosmopolite de cette fille de diplomates qui, du Japon à la Thaïlande en passant par la Chine, le Bengladesh ou la Birmanie, se prendrait presque pour l’un de ces oiseaux qu’elle se plaît depuis toujours à observer. Ainsi le fabuleux engoulevent oreillard, aux oreilles pointues le faisant sembler, à ses yeux d’enfant, un dragon courroucé de devoir de temps à autre se poser. Mais l’oeuf qu’est encore la narratrice est brisé par un viol, à ses douze ans, lors d’un bain de mer au Bengladesh. La fulgurance de la scène, tout entière contenue dans « Les mains de la mer s’emparèrent de moi », s’éteint dans un quasi non-dit, une ellipse refermée par sa mère en moins de mots encore : « pauvre petite ».

« Quelque chose s’éteignit en moi. On ne me vit plus dans aucune eau. » « La violence des mains de la mer avait arraché la coquille, je n’étais plus l’œuf que j’avais été. Oisillon dépourvu de plumes, il me faudrait accéder au statut d’oiseau. Cela serait monstrueusement difficile. »
A cet exact mitan du livre, le ton s’est fait plus grave mais, concis jusqu’à l‘épure, conserve la grâce d’un vol en apesanteur. Pour sortir, tel Orphée psychopompe, des Enfers de l’anorexie, la jeune Amélie Nothomb doit trouver la force de déployer ses ailes d’adulte, et cet envol, c’est l’écriture qui le lui permet. Dès lors, le récit autobiographique se fait exégèse, dégageant rétrospectivement la cohérence de l’oeuvre de l’auteur et s’attachant à une réflexion, elle aussi à l’aune de la métaphore aviaire, sur l’acte d’écrire.

Question pour elle de « vie ou de mort », l’écriture est un vol libre qui « comporte l’énorme péril de la chute », mais « privilège absolu », « grâce » la plus élevée, elle doit, par son style, éviter « tout excédent de bagages », ne « s’embarrasser [que] d’un minimum de matière », pour « empêcher [ses] phrase[s] de sombrer ». Elle que l’écriture a fait revenir des morts - « la morte, c’était la moi d’avant » -, raconte comment son livre Premier sang lui a aussi permis de nouer un dialogue post-mortem avec son père.

Avec ce livre autobiographique qui, à la fois grave et léger, tout en élégance et en épure, s’enveloppe de la métaphore pour un récit à la fois intimiste et éclairant sur les vertus essentielles, salvatrices et psychopompes de l’écriture, c’est une clé ouvrant les espaces les plus secrets de son œuvre que nous offre l’inimitable Amélie Nothomb. (4/5)

 

Citations :

Dans la file des lépreux, il y avait un homme qui n’avait pas de nez. À la place, un vaste trou béait. Quand il parlait, on voyait la cervelle remuer. « N’oublie pas que le langage, c’est ça », me dis-je.


Quand on se sent incapable d’une pensée digne de ce nom, il reste l’observation : voici ce que m’apprit l’amour des oiseaux.


Si j’avais eu une passion pour les poissons, les serpents ou les tigres, je serais devenue une personne très différente. Quels que soient le lieu, la saison ou l’heure, on peut voir un oiseau sur cette planète. Même en plein océan, on peut assister au spectacle d’une migration de sternes arctiques. L’amour aviaire incite à être continuellement aux aguets. L’alerte est toujours de mise. Un amour qui se vit par l’observation, a fortiori par l’observation d’une espèce à ce point mobile, influe sur le caractère. La contemplation perpétuelle d’un être furtif m’enseigna l’art d’aimer l’insaisissable. On s’étonne de la fidélité amoureuse des oiseaux. Elle est pourtant très naturelle chez les individus à qui la notion de possession est étrangère.


La mangrove regorgeait d’engoulevents oreillards, mais il fallait attendre la tombée du soir pour les voir. Je patientais en contemplant les hirondelles fluviatiles. Elles avaient la particularité de partager les terriers des bêtes fouisseuses, ce qui, en ces zones inondées, ne laissait pas de m’inquiéter. J’observais le moment où elles disparaissaient entre les racines du banian pour rejoindre l’habitat de la taupe locale. Pourquoi choisir un souterrain quand on a la possibilité de nicher au sommet d’un arbre ? C’était encore plus bizarre que cette manie de l’engoulevent de dormir au sol.


Au détour d’une version, j’appris qu’Hermès, le dieu messager aux pieds ailés, pouvait être qualifié de psychopompe. Le psychopompe était celui qui accompagnait les âmes des morts dans leur voyage. Ce nom formidable jouait également à l’adjectif : ainsi, dans l’iconographie chrétienne, il y avait l’oiseau psychopompe qui permettait d’illustrer le Saint-Esprit – la fameuse colombe qui rendait la Vierge enceinte de Jésus.


Mon corps était la carcasse d’un cheval de Troie. Il contenait bel et bien un ennemi dont je ne cessais de découvrir le pouvoir narquois. Quand je me regardais dans le miroir, il disait :  
– Elle va bientôt mourir.
– Pourquoi me parles-tu à la troisième personne ?
– Es-tu sûre que c’est toi ?
Bonne question. C’était le reflet de quelqu’un que je voyais à peine et dont j’aurais été incapable de dire qui il était.
 
 
Désormais, écrire, ce serait voler. Je ne suggère pas que me lire soit un exercice d’altitude, je sais que quand j’atteins mon écriture, je vole. Mon rêve prit sens. Oui, j’avais découvert la gymnastique qui permettait de s’envoler : il s’agit de se positionner d’une manière particulière à l’intérieur de soi, de saisir le bon angle et la juste distance et de se précipiter.  
Se précipiter au sens propre : se lancer, tête la première, dans le précipice. Voir le sol se rapprocher et battre des ailes, non pas par fantaisie mais afin de ne pas s’écraser.  
Cocteau, dans La Difficulté d’être, définit ce qu’il nomme la ligne de l’écrivain : l’art précis avec lequel, sur la corde raide de l’écriture, il se rattrape au moment de chuter. Le style, c’est exactement cela : l’ensemble des techniques que développe chaque auteur véritable pour empêcher sa phrase de sombrer.  
C’est aussi pour cela que je ne crois pas aux ratures. Dans mon cas, tomber, c’est mourir. S’il m’arrive parfois de raturer, c’est sous l’effet d’un faux battement d’ailes, j’ai pu me rattraper à une branche au passage. Si je m’effondre, c’est que le manuscrit est raté. La résurrection s’effectuera dans un manuscrit ultérieur, pas dans le texte qui a donné lieu à ma chute.  
Quand Rilke dit que l’écriture doit être une question de vie ou de mort, je n’y vois aucune métaphore.


Il n’est pas indifférent que celui qui a découvert le vol soit aussi devenu le premier chanteur. Voler inspire une telle extase que la joie de chanter s’impose.  
Mon chant serait écriture. Comme l’alouette, je chanterais au moment de voler. Plus précisément, mon vol serait ma musique. Mélodie ténue, peut-être audible de moi seule, musique de survie cependant.


Méfiez-vous de celui qui affirme : « Je ne veux pas grand-chose : juste écrire. » Soit il ment, soit c’est pire. Écrire est le désir le plus haut, à l’égal de voler. Aucun oiseau ne pense : « Je ne veux pas grand-chose : juste voler. » Pour pratiquer le vol chaque jour, il sait que c’est colossal. L’intérêt d’écrire au quotidien, c’est aussi cela : ne jamais oublier à quel point c’est difficile.  
J’eus à apprendre également la règle de s’embarrasser d’un minimum de matière. Pour s’envoler, l’oiseau sait ce qu’il ne faut pas emporter : tout ce qui pèse. À quoi reconnaît-on l’écriture du débutant ? À ses excédents de bagages. Il n’épargne rien à sa phrase, et si on le questionne sur l’importance de tel ou tel élément, il s’insurge :  
– Ah, ça change tout, on a besoin de le savoir !
Pouvoir différencier le détail qui compte de celui qui leste, le mot puissant du mot encombrant : un art qui prend des années. 


Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des débutants refusent la phase d’apprentissage. La publication est considérée comme l’objectif. C’est aussi absurde que si l’oiseau envisageait le vol comme le moyen de participer à un meeting aérien. Combien d’entre eux ai-je entendus dire : « Mon manuscrit a été refusé. J’ai perdu mon temps. » Un texte dont l’éditeur ne veut pas, je conçois que cela blesse. En conclure qu’on a perdu son temps, c’est lui donner raison.  
Le privilège absolu, c’est d’écrire. Il n’y a pas de grâce plus élevée. La publication est parfois un plus, souvent une détérioration du plaisir initial. L’obtenir au prix d’un effort considérable, d’une angoisse maladive, d’une douloureuse obsession n’y change rien.
Il ne viendrait pas à l’esprit de l’alouette de stigmatiser les tourments que voler lui a causés. Son chant en vol n’est-il pas une expression de joie ? Aucun oiseau ne se pose en victime.  
Je me demande quand a commencé l’habitude de rechigner chez l’écrivain. Orphée se plaignait-il de son rude labeur ? Je ne pense pas. Ne peut-on voir dans ce bougonnement une tendance humaine à vouloir le beurre et l’argent du beurre ? Écrire est une grande liesse, mais le finaud se dit qu’il pourrait quand même espérer joindre à cette exaltation le plaisir de se victimiser. « Vous m’enviez d’être écrivain ? Vous ne vous rendez pas compte, c’est un travail de chien, je m’use la santé, etc. »  
Longtemps, j’ai volé sans arrière-pensées. J’avais vingt-deux ans, je venais de découvrir la technique de vol. Je me réveillais chaque matin dès quatre heures, si fort était mon désir. Le petit matin est le moment idéal. Quand on se réveille tôt, on a l’état d’esprit qu’il faut. On est seul et on peut s’adonner à ce mystérieux saut dans le vide. On a saisi le principe : le vol consiste à créer une tension et à la résoudre. À chaque instant. Si la résolution ne suscite pas de jouissance, elle n’est pas résolution : on s’effondre aussitôt.


L’amour autorise à tout se dire, il n’y contraint pas. 


L’existence alterne les moments où l’on est émetteur et ceux où l’on est récepteur. Ce qu’il y eut de bouleversant, dans un tel échange, ce fut aussi la quasi-simultanéité des rôles. À peine avais-je émis ces mots puissants que je les recevais. Qu’est-ce qui est le plus fort, les dire ou les entendre ? C’est précisément cela, le miracle de l’amour : abolir la frontière entre émission et réception. Fusionner les êtres au point de ne plus savoir qui parle ni qui entend. Toucher une main sans pouvoir trancher si c’est à soi ou à l’autre. Je souhaite à tout le monde de découvrir cette indétermination.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 
 
 


 

jeudi 1 décembre 2022

[Thizy, Laurine] Les maisons vides

 



 

 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Les maisons vides

Auteur : Laurine THIZY

Parution : 2022 (Editions de l'Olivier)

Pages : 272

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Par une nuit aux étoiles claires, Gabrielle court à travers champs. Elle court, je crois, sans penser ni faiblir, court vers la ferme, la chambre, le lit, s'élance minuscule dans un labyrinthe de maïs, poussée par une urgence aiguë, par le besoin soudain de voir, d'être sûre. »
Des premiers pas à l'adolescence, dans cette campagne qui l'a vue naître, Gabrielle, avec une énergie prodigieuse, grandit, lutte, s'affranchit. Gymnaste précoce, puis soudain jeune femme, Gabrielle ignore les araignées dans son souffle comme les regards sur son corps. Elle avance chaque jour un peu plus vers la fin de l'enfance.

Porté par une écriture aussi puissante que sensible, Les Maisons vides laisse entendre le vibrant chœur de femmes autour de Gabrielle : Suzanne, Joséphine, María... Générations sacrifiées ou mal aimées, elles ont appris à se dévouer, à faire face et, souvent, à se taire.

 

Un mot sur l'auteur :

Née en 1991, Laurine Thizy est sélectionnée par trois fois, entre ses dix-neuf et vingt-quatre ans, pour le Prix du jeune écrivain, et publie plusieurs textes dans un recueil édité par Buchet-Chastel. Doctorante en sociologie, elle enseigne à l’Université de Lyon 2. Les maisons vides est son premier roman. 


 

Avis :

Gabrielle a treize ans et doit se rendre à l’évidence : son arrière-grand-mère est bien morte et ne reviendra plus. Entre l’adolescente et la vieille femme dont les trajectoires, ascendante et descendante, ont cheminé un peu plus d’une décennie de concert, le lien a toujours été fort. Bébé prématuré à la survie incertaine, puis petite gymnaste douée en passe aujourd’hui de devenir femme, Gabrielle n’a jamais cessé de faire preuve d’un caractère bien trempé. Tout comme son aïeule, Maria, débarquée autrefois de l’Espagne franquiste avec pour seul bagage son inflexible volonté. Lorsque Maria rend son dernier souffle, c’est la vie de Gabrielle qui bascule.

Ouvert sur la mort de Maria, le récit reconstitue ensuite le parcours du combattant qu’a été dès le premier instant la vie de Gabrielle. Précipitée trois mois avant terme dans une existence à laquelle elle s’accroche contre toute attente, longtemps chétive malgré une pratique intensive de la gymnastique artistique, elle grandit au sein d’une famille rassemblant quatre générations avec son lot de rancunes et de frictions, dans une campagne présidée par une Ville Rose, où les hommes vénèrent le rugby et la chasse à la palombe, autant que les femmes la Vierge Marie de la Ville de la Grotte.

Encore et toujours, en délicats pointillés, se précise à travers Gabrielle la silhouette tutélaire de l’antique octogénaire, bientôt nonagénaire de plus en plus fragile, si touchante dans la simplicité sincère et impétueuse de son attachement pour son arrière-petite-fille. Sans doute a-t-elle reconnu la dureté de sa propre trajectoire dans le combat éperdu de la nouvelle-née pour sa vie, puis dans les efforts de la gamine pour compenser sa différence malingre. Entre ces deux-là, c’est une question de complicité et de solidarité à toute épreuve, commencée dès le premier âge de l’une, terminée dans les derniers jours de l’autre.

Alors l’émotion est immanquablement au rendez-vous, surtout lorsque la narration, menée par une voix dont on perçoit toute la tendresse en se demandant longtemps à qui elle peut bien appartenir, nous conduit enfin à comprendre ce que cache la conduite de plus en plus troublée de Gabrielle depuis la disparition de son aïeule. Car l’adolescente s’enfonce dans un malaise de plus en plus palpable, aux très curieux et inquiétants symptômes. Et l’on s’inquiète et s’interroge d’autant plus que dans le récit se glissent, de loin en loin, quelques saynètes de clowns s’évertuant à ramener le sourire sur le visage d’enfants malades et hospitalisés.

Et comme, pris par le coeur par les personnages autant que captivé par le fil du récit, le lecteur se retrouve aussi sous le charme d'une plume admirablement ciselée, c’est un très grand coup de coeur que lui réserve ce premier roman, révélateur d’un talent en tout point prometteur. (5/5)

 

 

Citations : 

Le papy a parlé gravement, les yeux rivés sur les gestes de Gabrielle. Georges a l’habitude de mâcher son silence comme une chique. Les mots dans sa bouche pèsent plus lourd qu’aux autres.
 

Avec les années la María a moulé ses gammes à cette église. Sa voix tutoie les colombes sculptées dans la voûte de la sacristie, niche dans les arcs gothiques de la croisée, se déploie en ailes ouvertes sous les arcs-boutants. Mais, avec les années, la María a aussi pris de l’âge. Subrepticement, les muscles qui tendent ses cordes vocales se sont atrophiés.          
Au beau milieu du chant d’entrée, la vieillesse la rattrape. Sa voix déraille à la reprise du troisième couplet, au changement de registre. C’est sa première fausse note. La Vierge sursaute avant de sourire avec indulgence, tandis que la mémé poursuit son hommage sans faiblir, de cette voix qui soudain n’est plus la sienne. Elle n’a pas envie de se taire, la María, elle continue de s’époumoner allègrement ; mais, à l’intérieur, je crois qu’elle sait que la mort vient de lui tapoter la gorge.
 

Il faut plusieurs mois à Raphaël pour s’apercevoir que Gabrielle maigrit ; les parents quant à eux ne s’en rendent pas compte. Suzanne a découvert, en fouillant le téléphone de son mari, des textos érotiques échangés l’année précédente avec la femme du trésorier. Ils datent d’une époque a priori révolue, d’avant le drame des assiettes qui volent. Depuis, Peyo a renouvelé ses promesses et Suzanne le croit. Mais il a conservé ces messages, et c’est insupportable. Il devait faire table rase. La mère en veut à Peyo, moins d’avoir archivé la conversation que de l’avoir trop mal cachée ; surtout, elle lui en veut pour son cœur qui désormais accélère au moindre retard, pour ses mains moites dès qu’il consulte son téléphone, pour les nœuds dans son ventre pendant l’amour, elle lui en veut pour cette angoisse suffocante qui la pousse à fouiller et en fouillant à trouver, et se blesser encore. Suzanne cherche sa douleur avec l’obstination d’une enfant qui appuie sur un bleu, ne s’avoue pas que les messages découverts sont un prétexte à sa rancune. Au fond, elle ne pardonne pas à Peyo d’avoir fait d’elle une femme jalouse. L’idée du divorce commence à faire son chemin, à peine modérée par l’âge du petit Jean.
 

Derrière la vitre, contre le ciel de septembre, se dressent les montagnes de la fin de l’été, crocs noirs et nus. Dans le blanc uniforme de la chambre, la fenêtre semble un tableau immobile, comme peint à même le mur, ne serait la lumière de midi qui découpe l’air en faisceaux jaunes.

 

samedi 10 juillet 2021

[Gallois, Anne] Mes Trente Glorieuses

 


 

 

J'ai aimé

Titre : Mes Trente Glorieuses

Auteur : Anne GALLOIS

Parution : 2019 (Carnets Nord)
                   2021 (De Borée Editions)

Pages : 280

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

A partir de couvertures de Paris Match, Anne Gallois raconte la vie d'une famille traditionnelle de province à l'époque des Trente Glorieuses, mêlant l'intime et le public, le feuilleton familial avec l'histoire politique et sociale de la France.
Six soeurs, enfants, adolescentes puis jeunes adultes, plongées dans le bain bouillonnant de ces années mythiques où l'on vit apparaître la télévision, la pilule, les Beatles, les yé-yés... où la guerre d'Algérie faisait rage, où mai 68, les hippies, les premiers mouvements féministes révolutionnaient les têtes et les sens...
 
Prix de l'académie française Anna de Noailles 2020.

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Journaliste indépendante pour la presse écrite (Le Monde, Libération...), puis réalisatrice de documentaires pour la télévision (52 sur la Une - TF1, Strip-tease - France 3), Anne Gallois a également écrit quatre livres, récits et romans (éd. du Seuilet Fayard).

 

 

Avis :

Née en 1942, Margot est la deuxième des six filles d’une famille bourgeoise, catholique et conservatrice, d’une ville moyenne de province. Son enfance, son adolescence, puis son entrée dans le monde adulte sont l’occasion de retracer l’évolution de la société française au cours des Trente Glorieuses, dans un récit ponctué par les couvertures des Paris Match de l’époque.

De l’appel de l’Abbé Pierre en 1954 à l’élection de Valéry Giscard d’Estaing en 1974, ce sont ainsi vingt ans d’actualité française et de ce qui semble une autobiographie de l’auteur, qui s’entremêlent. Cette superposition des aspirations et des apprentissages d’une jeune femme rebelle et passionnée, et d’une rétrospective illustrée des grands événements politiques et sociaux de la période, permet de ressentir au plus près les profondes mutations qui ont transformé une France caractérisée par ses profonds clivages sociaux et sa rigidité morale et religieuse, en une société de consommation aux mœurs libérées, aux femmes émancipées, et bientôt aussi à la recherche de ses repères.

Bourré de réminiscences et de détails authentiques, ce témoignage vivant qui se lit comme un agréable feuilleton, suscitera sans doute autant de nostalgie chez les Boomers que d’incrédulité curieuse chez les moins de vingt ans. (Re)découvrir les unes et photographies des magazines de l’époque est amusant et décuple la puissance des évocations. Une interrogation me vient après cette lecture où le documentaire s’appuie sur l’expérience personnelle : que deviendraient ce regard et ce ressenti, s’ils nous étaient rapportés cette fois par Danièle, cette « amie illégitime », dont le père travaillait à l‘usine, et que la narratrice n’avait pas le droit de fréquenter… (3,5/5)

 

Citations :

Je me tais, excédée. Puis je jette, crache :             
– Je suis révoltée.             
– Contre quoi es-tu révoltée, ma chérie ?
– Contre la mort. Tout ça, ce bonheur, le travail de papa, vos efforts, vos enfants… tout ça pour rien.             
– Toutes les choses ont une fin, ma chérie, et c’est heureux. C’est parce que la vie est mortelle qu’elle a du prix. Imagine qu’il n’y ait pas de fin et que vous soyez obligées de vous occuper de moi pour l’éternité.             
– C’est vrai, la mort a du bon.             
Nous rions. Ma mère reprend son sérieux :             
– La mort n’est pas une fin. C’est une espérance.

 Je déteste le quotidien.             
– Mais le quotidien, ma chérie, c’est la vie. Il ne faut pas toujours rechercher l’extraordinaire. Savoir se contenter de ce que l’on a, c’est le secret du bonheur.             
– Ce bonheur-là ne me dit rien.             
– Les petites choses, il faut savoir les apprécier, en connaître le prix avant de les perdre. Les petits plaisirs, les petits riens...
– Petits… petits… je déteste ce mot.

Actuellement, elle se passionne pour les Mémoires du duc de Saint-Simon et le roman de Soljenitsyne. Elle extrait, à mon intention, une phrase tirée du Pavillon des cancéreux : « Si tu ne sais pas user de la minute, tu perdras l’heure, le jour et toute ta vie. » « Toi qui dis détester le quotidien et sa routine, ma chérie, médite cette pensée. »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 8 juin 2019

[Papin, Line] Les os des filles






Coup de coeur 💓

Titre : Les os des filles

Auteur : Line PAPIN

Année de parution : 2019

Editeur : Stock

Pages : 126







 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Tu avais dix-sept ans alors, à peine, et tu as pris l’avion, seule, pour retourner à Hanoï. Tu vois, j’en ai vingt-trois aujourd’hui, et je retourne, seule, une nouvelle fois, sur les lieux de ton enfance. Tu es revenue et je reviens encore, chaque fois derrière toi. Je reviendrai peut-être toujours te trouver, trouver celle qui naissait, celle qui mourait, celle qui se cherchait, celle qui écrivait, celle qui revenait. Je reviendrai peut-être toujours vers celle qui revenait, vers les différents coffrets d’os, vers les couches de passé qui passent toutes ici. »



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née à Hanoï en 1995, Line Papin y a grandi jusqu’à l’âge de dix ans, avant de s’installer en France. Elle se consacre à l’écriture, au dessin et au cinéma. Après L’Éveil (prix de la Vocation 2016) et Toni, elle publie son troisième roman Les Os des filles.



Avis :

L’auteur est née « par accident » à Hanoï, de mère vietnamienne et de père français. Sa vie s’écoule avec insouciance, au sein de la bruyante et chaleureuse tribu familiale où, entre grand-mère, tantes et nourrice, elle compte « plusieurs mamans ». La soudaine décision de ses parents de partir s’installer en France fait exploser l’univers de la fillette. A onze ans, Line se retrouve brutalement transplantée dans un environnement inconnu et froid, loin de ses attaches. C’est un déracinement culturel, mais surtout une déchirure affective qui va la dévaster : Line sombre peu à peu dans un insondable trou noir, irrésistiblement aspirée vers un néant mortifère. L’anorexie la détruit.

Le récit s’ouvre sur le retour de Line à Hanoï. Elle a maintenant vingt-trois ans et est déjà revenue une fois après le début de sa guérison, à la recherche de ce qu’elle a quitté bien des années plus tôt. Hélas, la vie ne l’a pas attendue, et Line s’aperçoit bien vite qu’elle est désormais autant française que vietnamienne. Alors elle raconte : la vie de sa grand-mère, de sa mère et de ses tantes pendant les guerres qui ont ravagé son pays d’origine, sa propre enfance dans un bonheur coloré et turbulent, tout ce qui a constitué « ses os », même si cela a disparu aujourd’hui et si elle doit apprendre à en faire son deuil.

Les deux parties du livre sont aussi fascinantes l’une que l’autre : le récit du passé familial et de l’enfance vietnamienne de Line plonge le lecteur dans un tourbillon de vie et de couleurs dépaysantes ; l’anorexie racontée de l’intérieur ouvre des abîmes terrifiants de noirceur et d’impuissance. L’on ne peut que rester sans voix devant tant de souffrance et tant de force, dans cette guerre toute intérieure qui menace la vie de l’adolescente.

Les livres ont été le seul point d’accroche de Line pendant son désespoir. Et l’on comprend toute l’importance de la rédaction de son histoire pour la reconstruction de l’auteur. L’écriture possède un style très personnel : elle alterne constamment entre le "je", le "tu" et le "elle", dans une courageuse tentative d’exploration de soi, de cette fille fragile et forte qui avait perdu le contrôle et qui cherche à tâtons à se réconcilier avec elle-même.

Tout le livre n’est-il pas finalement que le rassemblement des pièces éparses du puzzle qu’était devenue l’auteur ?
Quoi qu’il en soit, jamais ce récit ne pointe du doigt ni n’accuse, jamais le moindre ressentiment n’affleure : Line ne règle ses comptes qu’avec elle-même, sans une once d’auto-apitoiement et sans une plainte.

Voici au final un roman fort et courageux, celui d’une résurrection personnelle effectuée avec une dignité qui force le respect. Il se dévore dans un souffle de sidération, celle que l’on ressent, impuissant, devant la souffrance la plus brute. Coup de coeur. (5/5)




Citations :

Il serait difficile d’exprimer le sentiment de cette vieille dame à sa place mais ce qui est certain, c’est qu’elle s’est retrouvée seule dans le Vietnam du XXIe siècle. Sa fille aînée, remariée, déménageait avec son nouvel époux en Pologne. Elle emmenait avec elle ses deux fils, à Varsovie. La grand-mère, qui gardait tout ce petit monde sous son toit, a vu un pan se décrocher et une place vide s’étendre. Ensuite, sa seconde fille est partie en France, avec ses deux enfants et son mari. Un second pan tombait et une seconde place vide venait s’accoler à la première pour former une innommable vacance. La maison, d’abord si bruyante, se taisait. La vieille femme esseulée, qui s’était défendue contre les coups, les bombes, les guerres, les famines et les couches, n’avait plus rien à combattre. Autour d’elle, on avait déserté. Le territoire qu’elle avait défendu, sa propre armée, sa garde rapprochée, l’avait quittée. Vétérane isolée : tout cela pour rien ? Elle glissa le long d’une pente de tristesse, qu’avait préparée déjà son caractère nerveux, y creusant des sillons profonds où l’eau coulait plus encore. C’était une pente terreuse, fragile, vacillante, qui portait le poids d’une vieille femme seule. Longtemps, le liquide insinua les rainures de ce pénible toboggan pour le fragiliser plus encore et, longtemps, elle se laissa déraper dessus.

Puisqu’il n’y avait plus de chaleur ni de jeu, puisque ses efforts d’enfant n’avaient rien empêché, voilà ce qui arriva : la troisième guerre dut commencer. Cette guerre n’était pas extérieure, mais il y avait autant de bombes, d’os et de morts que lors des deux premières. La petite fille est entrée en guerre comme ses aînées, mais elle n’est pas entrée en guerre contre les Japonais, les Français ni les Américains, elle est entrée en guerre contre elle-même, tout simplement. Oui, c’était une guerre civile, entre une part d’elle-même et une autre. Cela a commencé de la même manière : par des famines et des bombes. Dans son corps, c’étaient des obus de pensées, constamment, qui détruisaient des territoires entiers. Ils atteignaient toutes les zones d’amour, de tendresse, de souvenirs, de paroles. Elle n’avait plus envie de rien dire, ni de rien apprécier. Elle n’avait plus d’envie, en fait. Les projectiles déferlaient pour tout ruiner. C’était un paysage bien triste, bien désert et bien froid. Ses cabanes d’avenir tombaient, leur terre battue d’espoir s’affalait. Il n’y avait plus que l’instant, sans horizon. Or cet instant était un instant de guerre : la première part de son être gueulait au crime, à la mort, au suicide ; la seconde part se cachait la tête dans les bras, pleurait, laissez-nous tranquilles. Le vacarme que c’était… Et puis, je l’ai dit, il y a eu les famines : il n’y avait plus rien à manger. La première bande, violente, s’emparait de tous les vivres pour les brûler. Elle refusait que l’on se nourrisse. Crevez, crevez, elle détournait son regard des sandwichs, des gâteaux, des fromages. Il fallait que la population n’ait plus rien, plus un grain de riz. La seconde bande, fragile, souffrait d’abord, s’habituait ensuite. À la fin, plus personne n’avait faim. Ceux qui hurlaient n’y pensaient pas, trop en colère, ceux qui larmoyaient n’y pensaient plus, trop en peine. Ils avaient autre chose à faire, ils avaient des bombes à contrer, à subir, des zones à défendre ou à laisser tomber. Il n’y avait plus de nourriture aux alentours. Tout était détruit. La petite fille avait quinze ans et cette guerre éclatait : elle était détruite.


Ça ne m’intéresse pas de marcher dans la ville, parce que je n’ai rien à y faire, je n’en ai pas la force et l’on m’y dévisage tout le temps, parce que, oui, l’on s’effraie à ma vue comme à celle de la mort. Traîner dans Paris ne m’amuse guère. La seule chose que je fais, avec plaisir et sans me sentir observée ni jugée, c’est lire. Dans les romans que je dévore, dans les poésies que je récite, les personnages me laissent en paix. L’auteur me parle, raconte, je regarde, je suis, j’écoute. Et j’oublie un peu mon corps de rescapée. Et personne ne me le rappelle, ne le pointe du doigt, ne le regarde de haut en bas. Il n’y a plus rien à cet instant-là que la littérature et elle me sauve la vie, elle occupe mon temps, elle m’extrait de ma guerre un instant.

Alors, c’est ainsi. À l’instant, elle n’existe pas. C’est une ombre mouvante, sans corps, sans voix, sans envie, sans vie. C’est trop facile de ne pas jouer : il suffisait de se débrancher. C’est trop facile de mourir : nous tenons à si peu, si peu… « Mesdemoiselles, vous êtes prêtes ? Tout le monde est là ? Comment ça va aujourd’hui ? » Il y a d’autres corps flottants autour d’elle ; ils sont plusieurs à se traîner ainsi, les yeux hagards, hochant la tête, sans savoir. Qu’est-ce qu’on fout là ? Pas là, dans cette pièce, mais là même, en vie ? Prêtes pour quoi ? Non, nous ne sommes pas prêtes, à rien. Et pourtant… Nous ne sommes pas mortes. Assises dans cette salle d’attente, elles ne sont pas mortes, c’est certain – mais elles ne sont pas vivantes non plus, c’est certain aussi.

– Elle ne grandira plus ? C’est fini, pour ses os ?
Le médecin acquiesce. Non, elle ne grandira plus. Sa croissance est arrêtée nette. Elle restera avec ce corps d’enfant, les os sont calcifiés, ils ne pousseront plus. Derrière les lunettes, on ne sait pas si c’est une larme qui brille ou simplement le reflet d’une lumière. Les parents, eux, retiennent un sanglot. Mais elle devait grandir encore, elle devait atteindre le mètre soixante-dix, elle ne va… Enfin, elle ne va pas faire cette taille toute sa vie ? Elle a quinze ans, sa croissance n’est même pas finie… Je suis désolé, dit le médecin, les os sont comme traumatisés. Ils ne peuvent plus croître… Les parents serrent un peu plus les cuisses contre leurs mains. Après un temps, ils demandent encore.
– Et les enfants ? Elle ne pourra plus tomber enceinte, pas avoir d’enfant ? C’est fini, pour ses eaux ?
Le médecin le craint bien, oui. Il sait : après ces maladies-là, souvent, on ne pense plus à « la stérilité ». C’est fini pour les os et les eaux. Elle ne grandira plus, elle ne pourra plus avoir d’enfant. Petite comme ça, elle restera.
Mais vivra-t-elle au moins ? C’est la dernière question que l’on a envie de poser, puisque tout le reste est fini, puisqu’il n’y aura plus d’enfant, puisqu’il n’y aura plus de croissance, vivra-t-elle au moins ? C’est la question que l’on veut poser en hurlant, d’une manière désespérée, c’est le médecin que l’on a envie de saisir par le col, de secouer, que ses lunettes en tombent : vivra-t-elle ?! Il ne le sait pas… Lâchez-moi, enfin… Je ne sais pas.


Vivra-t-elle ? Posée comme cela, doucement, si doucement… Plus personne n’a de force. Et l’on ne sait pas quoi répondre. Personne ne le sait. Vivra-t-elle ? Personne n’en est la cause. Personne n’a la solution et personne ne peut se saisir de la source. C’est une gamine, maintenant, qui ne grandira plus, qui n’aura pas d’enfant, qui est debout seule sur terre, sans passé, sans futur, sans vie, cassée et qu’on ne peut pas sauver. C’est une gamine, un solfège sans musique, qui doit se sauver sans raison, qui doit rester parce qu’elle est. Expliquez-lui cela ? Donnez-lui envie ?

Qu’ont-elles vécu ? Qu’ont-elles vu ? Qu’ont-elles perdu pour vouloir continuer à perdre tant ? Il fallait avoir été déjà si défaite pour entreprendre de défaire encore. C’est moi qui vais finir le travail, voilà ce que veulent dire les os qu’elles ont sur la peau, c’est moi qui vais achever le boulot. Qui l’a amorcé, comment, pourquoi ? Elles ont quinze ans, dix-sept ans, elles ont l’âge de devenir bientôt des femmes et ce sont des enfants parce qu’elles avancent à reculons, pour expirer en arrière, d’où elles sont venues, pour effacer ce qu’il y a là, derrière. Elles sont assises, squelettes de gamines, et ça veut dire, j’arrête, je ne continue plus le chemin que l’on m’a tracé. C’est fini. Personne ne parle, personne ne sait, personne ne veut. Derrière ces ossements, personne n’existe.

Des enfants ? Oui, c’est ce que je vois dans cet hôpital, des enfants qui ne veulent pas faire ce qu’on leur dit, qui refusent de manger à table, et ce n’est pas une question de régime ni de goût, c’est une question de vie ou de mort. Il y a une cantine où elles dînent et déjeunent. Des infirmières doivent passer derrière constamment pour forcer l’une à mâcher, l’autre à avaler. C’est idiot ? Non, c’est logique. Elles ont tout perdu, exprès, parce qu’elles avaient déjà tout perdu, et qu’il fallait, après avoir laissé la vie, rejoindre l’autre extrémité, la mort. Dans l’entre-deux où elles se trouvent, ce sont elles qui travaillent. Alors, c’est logique, elles ne veulent pas manger. Elles ne veulent pas vivre, c’était dit pourtant sur leur visage, sur leur corps, sur leurs os. Quelqu’un, quelque chose les a tuées. Alors, pourquoi de la bouffe, maintenant ? C’est vulgaire. Face à la douleur, ta purée et ton steak, c’est vulgaire. La douleur est si énorme, si noble, si essentielle, elle est inévitable et criminelle. Alors, qu’est-ce que signifie un poulet, une barre chocolatée ? Quasiment un affront, contre la peine, et un obstacle aussi, contre le travail de destruction. Dans le plateau qu’elles refusent de terminer, ce n’est pas un plat et un dessert qui sont représentés, c’est la vie et la mort. Il ne s’agit pas de dîner ou de ne pas dîner, il s’agit d’une question cruciale : vivre ou mourir ? Nourriture ou mort ?


Cette nuit-là, petite fille, tu t’es accoudée au guichet de la mort et celle qui donnait les tickets t’a regardée droit dans les yeux. « Vous en prenez un ? » Tu as hésité. Tu as demandé s’il n’y avait pas un aller-retour, si c’était remboursé ? La dame t’a toisée. « Aller simple. » Elle t’en a tendu un, l’air de dire, vu ta gueule, vas-y, saute, l’heure a sonné. Mais voyez, la petite hésitait, il était toujours temps de revenir en arrière. Elle jetait un regard par-dessus son épaule : le fleuve coulait vers elles, d’amont en aval, son flot se versait sur elles, brouillé de remous, de bleu sombre et de noir clair, mousse et mort que le fracas, à leurs pieds, signait. Il fallait tout remonter ou bien prendre ce fichu ticket. Et elle était maigre, et elle était petite, et elle était seule.

On ne pouvait rien lui conseiller ni lui donner. Finalement, ils n’avaient qu’une envie, que la fille s’en aille, puisqu’elle ne pouvait pas guérir, car son mal était contagieux, sa guerre destructrice, et l’on ne peut rien pour un pays en guerre civile. Y poser un pied, c’était recevoir une bombe. Il fallait qu’elle reparte, seule avec la mort.
Cette dernière a été, en l’adolescence de la fille, sa première relation, sa première fois, son plus grand amour, le plus douloureux, le plus passionnel, le plus destructeur. Elle a été son temps, son angoisse, sa menace… Entre le Vietnam et la France, entre l’enfant qu’elle était et la femme qu’elle allait devenir, entre les accidents et les choix, la mort se tenait debout, noire, opaque, inesquivable. Elle était son parfum, sa liaison secrète, son bourreau, sa raison de ne plus être.