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dimanche 4 mai 2025

[Makine, Andreï] Prisonnier du rêve écarlate

 





Coup de coeur

 

Titre : Prisonnier du rêve écarlate

Auteur : Andreï MAKINE

Parution :  2025 (Grasset)

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Ce grand roman-destin retrace  un demi-siècle d'histoire de l'Union soviétique et de la France à travers l'intense aventure humaine de Lucien Baert, jeune communiste français "prisonnier du rêve écarlate".
Arrivé à Moscou en 1939 pour découvrir la promesse d'un paradis sur terre, il connaîtra l'envers du décor : l'extrême cruauté du régime, les tortures dans les camps du Goulag, la sauvagerie de la guerre. Mais aussi la communion des âmes meurtries et l'amour d'une femme, Daria, avec qui il saura reconstruire leurs vies brisées.
Près de trois décennies plus tard, Lucien parvient à traverser le rideau de fer pour tenter de retrouver les siens. Mais ce revenant du grand Nord ne reconnaît plus sa patrie.   Comment pourrait-t-il se fondre dans le confort d'une "société d'estomacs heureux" et prendre au sérieux la révolution d'opérette de 1968 ? Lui faudra-t-il se renier, en effaçant son passé ? Ou bien tenter l'impensable retour à Tourok pour reconquérir son rêve de fraternité et son amour perdu  ?
Un puissant roman sur la barbarie stalinienne et le rejet de l'hypocrisie occidentale, où s’ exprime la foi dans une humanité digne de ce nom.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1957 à Krasnoïarsk, Andreï Makine est l'auteur d'une œuvre majeure traduite dans le monde entier et qui a obtenu plusieurs distinctions littéraires : le prix Goncourt, le Goncourt des lycéens et le Médicis pour Le Testament français, le Grand prix RTL-Lire pour La Musique d'une vie, le prix Prince Pierre de Monaco pour l'ensemble de son œuvre, le prix Casanova pour Une femme aimée. Ses derniers livres sont publiés chez Grasset : L'ami arménien, prix des Romancières et L'Ancien calendrier d'un amour.

 

 

Avis :

Destin cruel que celui de Lucien Baert, ouvrier du Nord de la France si plein de ses idéaux communistes que le voilà, enthousiaste et confiant, membre d’une délégation partie visiter l’Union Soviétique en 1939. Arrêté et accusé d’espionnage après avoir manqué le train du retour, le jeune homme qui avait eu le tort de comprendre la supercherie des villages Potemkine se retrouve « prisonnier du rêve écarlate » : torturé, emprisonné puis enrôlé dans l’Armée rouge, renvoyé encore en camp de travail, il connaît trente ans de Goulag avant de parvenir à s’enfuir sous l’identité d’un mort, Matveï Bélov.

Amnistié en 1957 à la mort de Staline, il se reconstruit peu à peu dans un village reculé de la taïga, y menant une vie simple, laborieuse mais paisible, auprès d’une femme, Daria, qui, constatant ses déchirements identitaires, le pousse à rentrer en France retrouver les siens. Mais la France où il débarque en 1967 n’est plus celle qu’il a connue. Happé par le tourbillon parisien qui s’est emparé de son histoire jusqu’à lui dicter son nouveau rôle de témoin-expert des totalitarismes en tout genre, Lucien ne tarde pas à se sentir comme « un astronaute égaré sur une planète inconnue », les illusions post-soixante-huitardes lui paraissant toutes aussi fausses que les siennes autrefois dans leurs égarements hédonistes, narcissiques et libertaires menant jusqu’à une pédophilie assumée.

Et si le bonheur était tout simplement l’amour de Daria au fin fond de la taïga, là où, confronté à la rigueur d’une existence soumise au rythme des saisons et de la nature, personne ne porte de masque et tout le monde joue le jeu de la solidarité ? C’est sans compter les nouvelles dérives de la société russe devenue cette fois « cet opéra bouffe qui, avec une démesure dont la Russie a le secret, met en scène le capitalisme le plus grotesque. » A croire que nulle part, quelles que soient les modes, les convictions et la théorie sociétale du moment, l’on n'échappe à la folie des excès et des abus. Derrière les utopies et leurs illusions, toujours la même jungle déguisée sous différents costumes.

Cinquante ans d’histoire autant russe qu’occidentale pour constater que la déception fleurit de tout côté : aucune société n’a trouvé la martingale du bonheur. Inutile de chercher les méchants d’un côté, les bons de l’autre. Les dérives sont partout, de part et d’autre, et la sagesse introuvable au-delà de quelques individus au final emportés par la folie collective. Une certaine tristesse accompagne ce constat d’échec systématique des utopies. Même la parole des dissidents s’avère ici sujette à caution. Et, après avoir peint un Lucien manipulé par son éditeur et par la presse pour servir son histoire sous un angle si choisi que fallacieux, l’auteur de pointer quelques distorsions dans les écrits-mêmes de Soljenitsyne.

L’on dévore avec passion ce grand roman initiatique porté par le souffle de l’Histoire et qui, à travers ses personnages et leurs désillusions, pose de manière si vivante ces tristes constats : les sociétés n’ont pas de morale et leurs utopies sont condamnées à l’échec. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

« Ils sont nés avant la guerre, les amis de votre Julia. Trop jeunes pour aller se battre et, plus tard, trop vieux pour gambader comme les potaches de 68. À présent, ils se rattrapent, en rejetant les monolithes des anciennes croyances. Sauf que l’Histoire prouve une chose : si une nation refuse le fardeau d’une grande idée, elle est écartée par des peuples qui savent imposer leur propre monolithe – une idéologie ou une religion… Nos petits libertins seront un jour remplacés par ceux qui prennent encore au sérieux le fait de vivre et d’avoir une foi. »


Il a envie de lui enlever son mégot, d’étreindre ce petit corps et de murmurer : « Tais-toi une seconde ! La vie n’est pas du tout ce que tu racontes… »
Mais elle continue à pépier : pétitions, protestations, associations, libération, Libération… Derrière ce babil, il perçoit un être proche qui s’est déchiré en mille personnages stressés, voulant être partout, goûter à tout, faire l’amour sans s’attacher, conjurer le temps par cette multiplicité effrénée. Une existence qu’elle a rêvée et, comme bilan, cette petite femme flétrie qui fume et parle en évitant la question dont elle a si peur : « À quoi bon ? »


Le public dans cette « salle populaire » du vingtième arrondissement ressemble à la caste que Lucien observe depuis sept ans : le jeune tiers-état libéral tenté par l’anarchisme, le maoïsme, l’expérience hippie. Et qui s’est rangé peu à peu, s’implantant dans des niches universitaires, journalistiques, culturelles. Le reniement est dissimulé sous une tenue « à l’ancienne » : des cols mao, du lin fripé, des jeans à la corde blanchie.


Un jour, nous avons parlé d’un astronaute égaré dans une galaxie inconnue. Ma situation est bien plus banale : un passager qui descend dans une gare, va acheter un paquet de cigarettes et, en revenant sur le quai, voit que son train est parti. 


La similitude entre les soldats sacrifiés et les kolkhoziens de Rovnoé lui revient à l’esprit – ces hommes, les derniers combattants d’une cause perdue.
Le communisme.
Ils y ont cru, comme tant d’autres dans ce pays. Certains ont été dessillés, les plus tenaces préféraient rester aveugles. Car si le paradis promis était un mensonge, que valait alors leur vie passée dans les tranchées, la glaise des labours ou encore sous l’ombre des miradors ? Ils s’accrochaient au rêve de la fraternité qui allait se répandre sur la planète. Et puis, un jour, leur kolkhoze portant le nom de « Premier Mai » a été déclaré « sans perspectives ».


En parcourant ces « localités rurales sans perspectives », Lucien constate que ceux qui y vivent se rapprochent d’un mode d’existence où l’intérêt matériel cède la place à l’entraide, à la volonté de secourir le plus faible. C’est ici qu’il rencontre une générosité irréfléchie, la liberté de travailler sans craindre d’être remplacé par quelqu’un de plus performant.
Il se dit que, dans cette contrée déserte, subsiste le dernier reflet du projet communiste, chez les gens revenus de toutes les illusions et qui retrouvent la simple humanité depuis longtemps perdue ailleurs.
 
 
Un jour, la chance de peser sur l’avenir du pays leur est offerte. Un référendum engage leur réponse : l’URSS doit-elle être conservée ?
Cette « consultation populaire » a l’air d’une mauvaise blague. On imagine une question semblable posée aux citoyens américains : voulez-vous que votre pays cesse d’exister et se divise en cinquante États ? Du délire !
Tous les habitants de Rovnoé votent pour le maintien et apprennent que le « oui » l’a emporté à soixante-quinze pour cent à travers le pays. Peu de temps après, l’URSS est liquidée et les experts en démocratie expliquent que telle était la volonté du peuple.


Il pense à la simplicité de cette vie. Quelques champs qui suffisent à nourrir les derniers habitants. La forêt avec son abondance de gibier, de baies, d’herbes médicinales, de champignons. Des vergers qui chaque automne débordent de fruits. Des rivières où un bout de filet se remplit de poissons. Et ces sources offrant une eau qui sent la fraîcheur des neiges…
Mais surtout, la chance d’être attendu comme chez la vieille Glacha qui lui a donné des pommes de terre (« dorées », assure-t-elle) de son potager. Oui, être uni aux autres par la certitude qu’une aide viendra sans être demandée, offrant tout ce qu’on possède : un gîte, un repas, une joie partagée.
« En fait, le communisme, le vrai, se dit-il parfois, c’est ce que nous vivons ici… »


Il a devant lui la génération qui adopte de nouvelles règles – on se bat, on se défend et, si l’on est trop faible, on se vend, sinon on se tue. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 12 mai 2023

[Bednarski, Piotr] Les neiges bleues

 


 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Les neiges bleues
            (
Blekitne Sniegi)     

Auteur : Piotr BEDNARSKI

Traduction : Jacques BURKO

Parution : 1996 en polonais,
                   2004 en français (Autrement)

Pages : 144

 

 

 

 
 

 

Présentation de l'éditeur : 

Comme toujours de malheur, le gel arriva sans prévenir. Il suffit d’une seule nuit pour qu’il ouvrît son portail d’argent et semât soigneusement partout ses graines mortifères. Une oreille sensible pouvait percevoir un chuchotis comme celui du blé qui glisse dans la goulotte d’un moulin. Ceci signifiait que la température était tombée en dessous de moins quarante degrés. La neige se fit bleue et la limite entre terre et ciel s’estompa. Le soleil, dépouillé de sa splendeur et privé de son éclat, végétait désormais dans une misère prolétarienne. Le froid vif buvait toute sa chaude et vivifiante liqueur – désormais seuls le feu de bois, l’amour et trois cents grammes quotidiens d’un pain mêlé de cellulose et d’arêtes de poisson devaient nous défendre contre la mort.

Au cœur du système répressif soviétique des années 40, dans l’antichambre du Goulag, un petit garçon de huit ans tente, malgré les épreuves, de garder l’allégresse naturelle à l’enfance. Sur une terre froide et austère avec le Goulag pour seul horizon, certains lisent la Bible en cachette et ne se résignent pas à l’Enfer. Malgré une vie rythmée par les morts, les disparitions, les emprisonnements, le jeune Petia, condamné à devenir adulte avant d’avoir dix ans, va découvrir un terrain de jeu nécessaire et absolu où pousse une des plus belles fleurs de l’espoir : la poésie.
 

 

Un mot sur l'auteur : 

Né en 1934, Piotr Bednarski est déporté en Sibérie avec les siens lorsque la Russie envahit la Pologne en 1939. Seul rescapé de sa famille, il rentre en Pologne après la guerre, suit une formation d'instituteur, mais passionné par la mer, fait toute sa carrière dans la marine marchande. Il est l'auteur de nombreux romans, nouvelles et poèmes. Les Neiges bleues est son premier roman traduit en français.

 

 

Avis :

Comme des milliers d’autres Polonais lorsqu’en 1939 les Soviétiques envahissent l’Est de leur pays, l’auteur, alors âgé de cinq ans, est déporté en Sibérie avec toute sa famille. Son père est envoyé au Goulag, dans l’un des terribles camps de la Kolyma, cette région de l’Extrême-Orient russe transformée par le travail forcé en un centre majeur d’extraction minière, notamment aurifère. L’enfant, sa mère et sa grand-mère, sont relégués dans une petite ville, située dans la taïga sur le trajet du Transsibérien.

Semblant de petites nouvelles indépendantes, les courts chapitres se succèdent en autant de tranches de vie pour former la trame d’un quotidien inscrit dans un monde singulièrement à part. Dans ces confins écrasés de froid, où l’on manque d’autant plus de tout, en particulier de nourriture, que la guerre bat son plein, un assemblage hétéroclite d’exilés assignés à résidence, pour la grande majorité les membres de familles de prisonniers politiques, tente tant bien que mal de survivre. Le froid, la faim, mais aussi la menace permanente du NKVD qui, à tout moment, peut arbitrairement trancher le fil des existences, marquent leur dur ordinaire, où brutalité et duplicité côtoient entraide et générosité pour espérer gagner quelque temps sur la mort qui frappe à une cadence infernale.

La narration est menée par un petit garçon de huit ans, bien conscient de ce que la survie peut nécessiter de fausseté et de compromission, mais qui n’en aborde pas moins la vie avec la spontanéité et la fraîcheur de l’enfance. Les épisodes qu’il relate dessinent peu à peu un tableau d’ensemble, à plus forte raison terrible et impressionnant, qu’ils sont tous extraits d’une réalité pour lui banale, et que tout y a l’accent d’une histoire vécue. Aussi effroyable soit-il, le récit ne laisse jamais la place au désespoir, et s’éclaire plutôt de précieux éclats d’amour et d’amitié, de sincérité brute et passionnée, de foi pure et touchante - pépites d’humanité tranchant sur leur gangue de noirceur, et qui, au fil d’une écriture d’une magnifique simplicité baignée de poésie, ensorcellent le lecteur coeur et âme.

Un livre superbe, aussi marquant qu'émouvant, pour une plongée à hauteur d’enfant dans une période terrible de l’histoire russe. Très grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :  

Pour la plupart, nous étions des personnes déplacées ; moi, j’étais un relégué. Mais la différence, entre les relégués et les libres n’était connue que des organes du NKVD. Nul ne connaissait ses propres droits. Et personne ne posait jamais de questions sur rien, de peur de finir dans un camp.      
Cela m’intriguait. Je ne pouvais saisir la frontière exacte entre les détenus, les relégués et les persécuteurs, si bien qu’un jour, oubliant les risques, je demandai dans la rue au principal plénipotentiaire du NKVD pourquoi les détenus étaient gardés par des militaires, et pas nous, les écoliers. Puisque quatre-vingts pour cent de notre bande, moi y compris, nous étions fils d’ennemis du peuple travailleur.      
Il devait être de bonne humeur, peut-être venait-il de s’octroyer cent grammes de gnôle, car il m’ébouriffa les cheveux et me dit, en se penchant :      
— Ils sont plus importants. Ils se sauvent tout le temps.      
— Mais pour aller où ? On ne peut pas se sauver d’ici…     
— Ils le savent, mais ils veulent mourir libres. Ils s’imaginent que la liberté commence derrière la porte. Quels imbéciles !
 

J’ignorais encore que si un homme désire quelque chose de tout son cœur, jusqu’au tréfonds de lui-même, s’il croit que le non-accomplissement de son désir signifierait sa mort inévitable, alors un miracle arrive. Sans rime ni raison, il tombe sur quelque chose qui rend la réalisation de son rêve possible. 
 

Lors de l’heure d’éducation civique, on nous demanda comme d’habitude ce que nous voudrions devenir plus tard. La petite bande à laquelle j’appartenais constituait un groupe de choc, chacun de ses membres voulait être soit marin, soit aviateur. La profession de géologue, prospecteur de trésors, était également tolérée, selon les paroles du chant « Sur la terre, dans le ciel et en mer. ».      
Ce fut Sachka Sverdlov que le sort désigna cette fois. La réponse de Sachka ne fut pas banale, il nous surprit, nous ramena au ras du sol. Le plus simplement du monde il déclara qu’il aurait aimé devenir une miche de pain, parce que le pain, lui, n’a jamais faim, et puis chacun aime le pain.      
La bande bouillonna. On regardait Sachka comme un traître, on lui en voulut d’avoir dit ce que nous essayions de dissimuler. Car chacun de nous pensait sans cesse au pain et aspirait à en avoir à satiété. Nos rêves étaient remplis de pain. 
 

(…) ma mère en un mot n’avait peur de rien. Elle avait l’habitude de dire : « Tout va mal, mais nous sommes en vie ; et si ça empire encore, nous survivrons quand même. »
 

L’amour pousse les hommes à faire le bien comme le mal. Les hommes bons accomplissent des exploits étonnants, les méchants font simplement le mal. Il est difficile d’appeler amour le sentiment que les fourbes staliniens portaient à ma mère, cependant je n’ai pas le droit de nier que leur passion venait du cœur. Les dénonciations contre Beauté étaient écrites par des hommes qui l’aimaient, et jetées au panier par d’autres qui s’usaient aussi les yeux à la regarder. Qui lui confessaient ensuite leurs nobles exploits. Ma mère ne savait pas qui écrivait et qui détruisait les dénonciations. Chacun d’eux finissait par faire l’un et l’autre. Le cercle se refermait.
 
 
Ils étaient assis côte à côte, n’écoutant qu’eux-mêmes, comme les premiers êtres humains à qui auraient été donnés la vie et le paradis. L’enfer régnait tout autour, l’enfer de la guerre, l’enfer du goulag, une géhenne de faim et de dénonciations, mais eux, ils étaient au paradis, dans une Arcadie humaine – donc fragile – mais indubitable, là où l’on atteint le fond des cœurs, où l’on entrevoit le sens de la vie.


Les ténèbres furent le cauchemar de mon enfance.      
Les ténèbres et aussi Staline. Je supportais mieux les ténèbres : elles avaient un début au crépuscule, et une fin à l’aube, et elles n’avaient pas toujours l’opacité des ténèbres bibliques. Tandis que Staline, ce voyeur génial, était partout. À tous les coins de rue, sur toutes les affiches, jusque dans nos rêves. Le guide, le timonier, le père. Souvent, j’essayais de le fixer en pleine lumière pour vaincre ma phobie. En vain. La terreur ne me lâchait pas l’âme.      
Il n’était pas beau, je ne trouvais nulle chaleur ni dans ses yeux ni dans ses traits ; cependant il m’était moins repoussant que le visage de Hitler. J’avais néanmoins la sensation qu’il répandait la lèpre ; mon instinct me le suggérait. Là était probablement la source de ma peur. Staline était mortifère, il répandait la mort. Il détruisait la vie, et moi, j’avais une telle envie de vivre ! En dépit de ma misère, en dépit de la faim. À tout prix, voir le ciel bleu, les oiseaux insouciants, l’herbe éternelle. Je me précipitais toujours dans les maisons où un enfant venait de naître. Regarder un nouveau-né m’était une grande émotion, voire une révélation. On me laissait entrer partout, toucher le petit de l’homme, on disait que j’avais un bon toucher, un bon regard. J’accourais voir les nouveau-nés par crainte de Staline. Je quêtais auprès d’eux le courage et la consolation, car la vue de ces êtres vulnérables et fragiles m’apportait un tel sentiment de sécurité que parfois je cessais de croire à la mort.


En ces années-là, avoir son père à la maison, ne serait-ce que pour quelques jours, était un événement considérable et heureux. Les pères, les hommes en général, étaient guettés par deux vampires : Staline et Beria. Le premier les envoyait au front, le second les emmenait au goulag. Nous, nous étions abandonnés à nos mères, à ces esclaves sans précédent dans l’histoire, à ces mères grâce auxquelles le système stalinien pouvait perdurer. 


Les officiers et les soldats de l’armée polonaise faits prisonniers par les Soviétiques en septembre 1939 furent pour la plupart envoyés au goulag, beaucoup d’officiers furent fusillés. Mais lorsque Hitler attaqua en 1941 l’Union soviétique, une amnistie fut déclarée et ces militaires formèrent une armée polonaise sous la direction du général Anders. Par ressentiment contre les Soviétiques, cette armée refusa de se battre aux côtés des Russes et quitta l’URSS en passant par l’Iran et la Palestine, pour aboutir sur le front italien, aux côtés des alliés occidentaux. 


Durant la pénurie de la guerre, faute d’enveloppes, on développa en Russie une technique de pliage des lettres en triangle, la face écrite à l’intérieur, la face externe servant à inscrire l’adresse. Une astuce du pliage maintenait sans colle l’ensemble fermé – mais facile à ouvrir, y compris par la censure.
 
 
Sa prophétie se réalisa : la Sentinelle se suicida le lendemain. Son ardeur révolutionnaire des années passées avait fini par porter ses fruits. Notre conscience note tout, chaque action, et personne n’y peut échapper. La Sentinelle avait toujours répété : « Ce que tu as fait aux autres, il faut te le faire à toi-même – si tu n’as pas de pouvoir. Car le pouvoir permet de tuer sans fin et puis d’oublier ses péchés. »
 

Comme toujours le malheur, le gel arriva sans prévenir. Une seule nuit lui suffit pour ouvrir son portail d’argent et semer soigneusement partout ses graines mortifères. Une oreille sensible pouvait percevoir un chuchotis comme celui du blé qui glisse dans la goulotte d’un moulin. Cela signifiait que la température était tombée en dessous de moins quarante degrés. La neige se fit bleue et la limite entre terre et ciel s’estompa. Le soleil, dépouillé de sa splendeur et privé de son éclat, végétait désormais dans une misère prolétarienne. Le froid vif buvait toute sa chaude et vivifiante liqueur – désormais seuls le feu de bois, l’amour et trois cents grammes quotidiens d’un pain mêlé de cellulose et d’arêtes de poisson devaient nous défendre contre la mort. 


Les portes verrouillées furent ouvertes et nous eûmes la permission d’aller chercher de l’eau bouillante. C’était le matin. Les collines proches, couvertes d’une forêt de mélèzes, brillaient pareilles aux boucles d’une barbe de patriarche. Juste au-dessus des arbres flamboyait le soleil, comme un boutefeu tartare. Je contemplai les lointains enneigés avec un étonnement sans bornes. Qu’était-ce donc ? Dans mon dos, l’enfer du wagon de déportation, avec son trou de cloaque et ses châlits en bois brut, et devant moi la merveille hivernale de la création divine. Je sautai à terre et, oubliant tout, je partis droit devant, léger, heureux, libre. Je n’entendais plus rien : ni les cris des convoyeurs m’enjoignant de revenir ni les coups de feu. La chute dans la neige durcie me fit revenir à la réalité : on m’avait plaqué au sol. Je boulai et me retrouvai sur le dos ; mon regard se fixa sur une étoile rouge. La baïonnette d’un fusil visait ma poitrine. Je n’apercevais ni silhouette ni visage, rien que l’étoile rouge et la baïonnette. Cette vue fut effrayante au point de me faire perdre connaissance. C’est dans le wagon que je revins à moi. La nouvelle de la perte de mon grand-père m’acheva : j’étais la cause de sa mort car, après la sommation du garde pour me faire revenir, le grand-père Théodore avait sauté pour m’arrêter – ce qui avait été considéré comme une tentative de fuite.


Or la température extérieure était tombée jusqu’à moins trente-cinq degrés. S’il n’y avait pas eu l’orphelinat, les cours, à l’école auraient probablement été suspendus. Ou peut-être pas, car en ces temps-là une journée sans travail passait pour du sabotage. Et le sabotage coûtait cinq ans de camp au minimum. Tout le monde le savait, et chacun se rendait compte de ce que signifiait passer cinq années de sa vie au goulag. C’était sans doute la raison pour laquelle les cours dans notre école avaient été maintenus. 


Seul un être humain peut survivre aux camps de Kolyma. Aucun animal ne pourrait subsister dans ces conditions. La Kolyma, c’est le vrai cœur du communisme. 
 
 
(…) en Russie soviétique un homme ne pesait pas plus qu’un moustique, surtout quelqu’un qui avait franchi l’Oural en venant de l’ouest. Ceux-là pouvaient disparaître sans laisser de trace, et souvent ils disparaissaient ainsi.


Depuis six mois, Sacha était l’homme à tout faire de l’orphelinat. Il n’avait plus de pied gauche, ni d’avant-bras gauche, amputé au coude. À la fin de sa condamnation de cinq ans à la Kolyma, on l’avait classé parmi les invalides. Il avait travaillé dans une mine d’or, en première ligne, à l’abattage, là où cent grammes d’or se payaient d’une vie humaine. Cependant on ne parvenait pas toujours à enterrer tout le monde dans le permafrost comme le voulait le plan. L’être humain est parfois étonnant de résistance. On ne libérait pourtant pas les déchets humains de la Kolyma, ceux qui n’étaient pas morts au bout du temps réglementaire. C’eût été gênant de montrer au monde de pareilles choses. Sacha lui-même considérait qu’on l’avait laissé partir par erreur. Il avait été versé dans un groupe de volontaires à qui les « organes » avaient permis d’aller au front. On ne le débusqua qu’à Irkoutsk, au moment de répartir les hommes dans les unités combattantes. Quelqu’un s’aperçut enfin de son invalidité. Son dossier fut réexaminé et transmis au NKVD. Là, le responsable, un vieux de la vieille, en siffla d’étonnement lorsqu’il feuilleta les actes de son dossier. Pour des raisons qu’il fut le seul à connaître, la situation l’amusa.      
— Les erreurs peuvent faire des miracles, dit-il à Sacha. Mais puisque tu as réussi à arriver jusqu’à moi, tu resteras avec moi. Ou plutôt, non. Tu vas aller là où je suis né.      
Et c’est ainsi que Sacha apparut dans notre bourgade, où cinquante ans plus tôt était né le plénipotentiaire du NKVD d’Irkoutsk, un descendant, paraît-il, d’exilés polonais. Au début, les jours de Sacha n’étaient pas des plus tranquilles. Il se sentait traqué en permanence et vivait comme sur des charbons ardents. Mais combien de temps peut-on vivre ainsi ? Sacha le comprit et, au bout d’une semaine ou deux, cessa de se tracasser pour le présent, et cent fois plus encore pour l’avenir. Il décida d’être lui-même. Il cessa donc de croire que quelqu’un allait venir pour l’emmener dans un camp pour invalides, là où l’aveugle travaille en équipe avec le cul-de-jatte, le sourd avec le manchot, où il faut se mettre à cinq pour compter deux jambes et trois bras, mais où chacun doit néanmoins fournir la norme de travail – avec ses mains, avec ses pieds, et s’il le faut avec ses dents. 


Avec prudence, je compris que, moi aussi, on m’avait envoyé en Sibérie pour que je meure plus tôt qu’à mon tour, que j’étais là par un caprice des forces du mal. Dans notre bourgade, les autochtones se comptaient sur les doigts des deux mains. Comment des mortels pouvaient-ils condamner ainsi d’autres mortels ? Je n’arrivais pas à comprendre. Que pouvaient sentir ceux qui nous avaient envoyés ici, et ceux qui nous y gardaient ? J’avais envie de le demander au pépé ou à Sachka, mais sans doute n’en savaient-ils pas plus que moi. On sait très peu de chose sur ce qui est essentiel. 


En Russie, il n’y a que les oiseaux de libres.
 
 
Mon grand-père, ils l’ont fusillé aussi. Il était pope. Moi aussi, ils me règleront mon compte un jour. Et le tien aussi, répondit Dovjenko froidement. À moins que tu te mettes à dénoncer. Ou tu vas au goulag ou tu dénonces. Il n’y a pas d’autre choix.


Les tenailles soviétiques arrachaient régulièrement l’un d’entre nous. Nous ne possédions rien hormis notre incertitude ; pourtant, en dépit de l’adversité, nous nous soutenions, nous nous donnions du courage les uns aux autres. 


Le cœur humain relève d’un monde différent, les lois qui le régissent ne sont pas des lois d’ici-bas et nul n’a le pouvoir d’apaiser un cœur qui ne veut s’apaiser de lui-même.


Je me retrouvais seul, j’étais devenu un de ces innombrables gosses sans parents dont le destin n’intéressait personne, hormis peut-être les orphelinats, ces espèces d’hybrides de consigne anonyme et d’usine de dressage idéologique pour mineurs.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mardi 12 octobre 2021

[Halter, Marek] L'inconnue de Birobidjan

 

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'inconnue de Birobidjan

Auteur : Marek HALTER

Parution : 2012 (Robert Laffont)

Pages : 440

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Juin 1950, Washington. Accusée d'assassinat et d'espionnage, Maria Apron risque la chaise électrique. Pour se défendre, elle n'a que sa beauté et ses souvenirs. Telle Schéhérazade, elle va raconter son histoire pour sauver sa tête.
Maria Apron, de son vrai nom Marina Andreïeva Gousseïev, commence par une révélation fracassante : en octobre 1932, étoile montante du théâtre moscovite, elle se laisse séduire par Staline. Mais, ce soir-là, l'épouse du tyran se suicide, et Staline veut effacer tous les témoins. La vie pleine de promesses de Maria se mue en une fuite éperdue.
Réfugiée au Birobidjan, le petit pays juif créé par Staline en Sibérie, Marina découvre l'incroyable vitalité du répertoire yiddish. Elle renoue avec le travail d'actrice, oublie la folie stalinienne et devient juive parmi les Juifs, alors que les nazis les massacrent partout en Occident. Puis elle tombe amoureuse. Il s'appelle Michael, il est médecin et américain. Marina croit enfin au bonheur. Mais qui peut échapper au maître du Kremlin ? Michael, accusé d'espionnage, est condamné au Goulag. Pour le tirer du camp où il doit mourir, Marina brave l'enfer sibérien.
En Sibérie comme dans l'Amérique de McCarthy, Marina défie l'Histoire, avec pour seules armes l'amour d'un homme, la puissance du théâtre et la beauté d'une langue.

  

Un mot sur l'auteur : 

L’œuvre – immense – de Marek Halter a été traduite en plus de vingt langues et s’est vendue à des millions d’exemplaires à travers le monde. Depuis plus de dix ans, il explore dans des romans-événements la place des grandes figures féminines dans les religions monothéistes. Les Éditions Robert Laffont ont publié Les Femmes de la Bible (Sarah, 2003, Tsippora, 2003, Lilah, 2004), Marie (2006), La Reine de Saba (2008) et Les Femmes de l’Islam (Khadija, 2014, Fatima, 2015, Aïcha, 2015). Où allons nous mes amis ? (2017), appelle à l'apaisement et à la réconciliation dans une France toujours plus exposée aux tensions religieuses.

 

 

Avis :

En 1950, alors que l’hystérie anti-communiste menée par McCarthy bat son plein et que le HUAC (House Un-American Activities Committee) s’en prend au milieu du cinéma depuis quelques années déjà, l’actrice Maria Apron est accusée d’être entrée aux Etats-Unis sous une fausse identité après avoir tué un agent secret américain infiltré en Union Soviétique. De son vrai nom Marina Gousseiev, la jeune femme tente de s’expliquer. Oui, elle est bien russe. Non, elle n’a jamais été communiste. Au contraire, poursuivie par les autorités soviétiques, elle a dû fuir Moscou et, se faisant passer pour juive, s’est réfugiée au Birobidjan, cet état juif autonome créé par Staline dans l’extrême Est du pays, à la frontière mandchoue. C’est là qu’elle a connu et aimé un médecin américain du nom d’Apron, bientôt envoyé au goulag pour espionnage, et qu’elle s’est retrouvée à nouveau contrainte de fuir, cette fois aux Etats-Unis…

Certes rocambolesque, cette histoire ne s’en lit pas moins avec grand plaisir tant elle est bien menée et bien écrite, et tant elle présente d’intérêt historique. Car, au-delà des très rebondissantes aventures de sa très romanesque héroïne, plus encore que son évocation de la terreur stalinienne, des conditions du goulag et de la chasse aux sorcières après-guerre aux Etats-Unis, c’est la découverte du sort méconnu des Juifs en Union Soviétique pendant la seconde guerre mondiale qui rend ce roman passionnant. On y apprend ainsi l’instauration du Birobidjan en 1934, premier territoire juif officiel, son rôle de terre d’accueil pendant la Shoah et sa vitalité culturelle en yiddish. Une vitalité qui connaîtra le coup de grâce avec la création de l’État d’Israël.

Utile rappel historique donc, mais aussi hommage aux auteurs juifs en Russie, en tête desquels on retiendra Pasternak, prix Nobel de littérature dont tout le monde connaît Le Docteur Jivago, le texte de Marek Halter se teinte aussi d’ironie, lorsqu’en pleine époque nazie en Europe, son héroïne russe cherche le salut... en se faisant passer pour juive ! Cette couverture la transformera d’ailleurs profondément, puisque la jeune femme n’aura de cesse de gagner sa légitimité au sein d’une communauté qui l’aura accueillie sans réserve. Appliquée à partager le mode de vie, la langue, la culture et le sort de son entourage juif, elle finit par devenir laïquement juive, conformément à cette conviction qu’à l’auteur qu’ « on ne naît pas juif, on le devient», et qu’ « un individu qui se dit juif est juif ».

Ses points d’intérêt tant historiques que culturels, en plus du libéralisme religieux qu’il laisse entrevoir, font de ce roman, par ailleurs agréablement écrit et mené, une lecture tout à fait recommandable, à laquelle on pardonnera aisément ses premiers abords "rocambolesquement" romanesques. (4/5)
 

 

Citations :

Avec son couteau, Staline nous a montré une étendue de steppe aussi vaste que l’Ukraine au long du fleuve Amour. Sur la frontière mandchoue. Quelques baraques de bois pour faire un village. Voilà ce que c’était, le Birobidjan. Un nulle part comme il y en a partout en Sibérie, à huit cents kilomètres de Vladivostok. (…)
— Ensuite, Kalinine et Staline ont expliqué que c’était une idée formidable. Depuis la Révolution, les bolcheviks avaient déjà fait beaucoup pour les Juifs. Ils ne vivaient plus dans les « zones réservées ». Ils pouvaient choisir leur travail. Des camarades citoyens comme les autres. Un peuple comme les autres de la grande union des peuples soviétiques. Sauf qu’ils n’avaient toujours pas de terre ni de pays. Les Juifs rêvaient encore et encore de leur Israël… « Eh bien, nous, les bolcheviks, a dit Staline, nous réalisons leur rêve. Le rêve de tous les Juifs du monde : on leur donne un pays. Le Birobidjan. Israël en Sibérie ! » Polina Molotova était bouche bée. Elle est juive. Comme bien d’autres au Politburo, à l’époque. Kaganovitch, Boukharine… Et quand ce n’étaient pas les hommes qui étaient juifs, c’étaient leurs épouses. Kalinine riait et expliquait : « Ils seront libres. Le Birobidjan sera un oblast indépendant, comme tous les oblasts de l’Union soviétique. Ils cultiveront la terre, et ce sera toujours mieux que les koulaks. Au moins, là, pas de famine à craindre… » Staline a ajouté : « Ils parleront le yiddish. Pas l’hébreu. L’hébreu, c’est bon pour les synagogues. Le yiddish, c’est leur vraie langue depuis mille ans. Ils mangent, ils dansent, ils chantent en yiddish. Parfait. Une langue, un peuple, un pays. Voilà la recette du bonheur des bolcheviks ! »
 

Même si elle dit la vérité, si elle n’est pas une espionne de Staline, McCarthy et sa bande feront tout pour l’enfoncer. Il faut qu’elle soit coupable, autrement elle ne les intéresse pas. Ils s’en débarrasseront sous un prétexte ou un autre. Il leur faut une espionne. Une bonne vieille sorcière d’aujourd’hui. De quoi faire peur au bon peuple et leur assurer quelques milliers de votes de plus.
 

Elle avait déclaré qu’elle enseignait à l’Actors Studio. Elle y avait des élèves, des collègues. Peut-être même des amies. Mais c’était avant que le FBI vienne la cueillir. Aujourd’hui, chacun savait que la bande de McCarthy avait posé sa grosse patte sur elle. Plus question d’avoir des amis. Pas même des connaissances. Ceux qui l’avaient embrassée chaque jour pendant des mois en la retrouvant au travail ne la reconnaîtraient même pas en photo. McCarthy et l’HUAC avaient au moins fait comprendre ça au pays : le communisme et l’espionnage étaient plus contagieux qu’une maladie vénérienne.
 
 
Que Kapler fût juif, elle ne l’ignorait pas, évidemment. Elle l’avait toujours su. Quelle importance ? Quand ils s’étaient rencontrés sur le tournage de Kozintsev, elle avait oublié ces pétitions depuis longtemps. On signait parce qu’il fallait signer. Comme on détestait les Juifs par habitude. Mais les Juifs, ce n’était personne en particulier. C’était seulement la fureur de voir des hommes et des femmes réussir là où l’on réussissait moins. De les voir puissants quand on ne l’était pas. Pauvres quand on ne supportait plus de l’être. 
 

— Je suppose que vous n’êtes pas familiarisés avec la géographie de ce coin du globe. On est à moins de cinq cents kilomètres à vol d’oiseau des côtes du Pacifique, huit cents de l’île japonaise d’Hokkaidō. Donc très loin de Moscou. Huit ou neuf mille kilomètres. Et ce n’est pas un paradis. Il faut vraiment avoir envie d’aller là. Faut imaginer la taïga sibérienne, les mélèzes à perte de vue, les marais, les moustiques, une terre où rien ne pousse, le froid terrible l’hiver et la canicule l’été. Voilà pour la géographie. Mais, dans cette histoire de Birobidjan, la géographie, c’est essentiel.  
— Que voulez-vous dire ? demanda Wood.  
— Le Birobidjan n’est pas seulement un État de l’Union soviétique, monsieur, c’est un État juif. Le premier État juif depuis la Bible, avant même la création d’Israël, il y a quelques années. Une des plus jolies astuces de Staline, il faut le reconnaître. (…)
— Les Français appellent ça un coup de billard à trois bandes, monsieur. Comme vous le savez, depuis avant la Révolution de 1917, on ne compte plus les Juifs chez les communistes. On pourrait même dire que le communisme est une affaire de Juifs, jusque tout en haut, au Kremlin. À la fin des années 20, il y avait plus de Juifs que de non-Juifs au Politburo et chez les épouses des haut placés. Certains ont commencé à s’en inquiéter. Quelqu’un autour de Staline a alors eu une brillante idée. Je crois bien que c’est le vieux président, Kalinine. Depuis des siècles, les Juifs n’avaient plus de pays. On trouvait des Juifs partout, de l’Allemagne à l’Union soviétique, dans toute l’Europe, mais ils n’avaient pas leur propre nation. Pourquoi ne pas leur en donner une ? Une bonne astuce. De quoi prouver au reste du monde que les bolcheviks étaient des gars généreux tout en réglant le problème des Juifs. Je veux dire, sans passer par les violences habituelles, les pogroms et ces trucs-là… Bien sûr, de leur côté, les Juifs ne demandaient pas mieux. Depuis le temps qu’ils souhaitaient avoir un pays à eux ! Ne restait plus qu’un problème à régler : où placer ce nouveau pays sur la carte de l’URSS ? C’est là que l’Oncle Joe a été très malin. (…)
— Les Juifs proposèrent de s’établir en Crimée ou en Ukraine. Beaucoup d’entre eux vivaient dans ces régions depuis dix ou douze générations. Mais la Crimée et l’Ukraine, c’étaient des régions riches. Beau climat, jolie terre, du soleil… Trop de belles choses pour que Staline les abandonne aux Juifs. Sans compter que les bolcheviks détestaient l’Ukraine. Un pays de paysans que Lénine avait voulu mettre à genoux. Il fallait trouver un autre endroit. Ça a pris deux ou trois années de réflexion, et les Japs ont fourni la solution à Staline. En 1931, ils ont envahi la Mandchourie. Ils se sont installés à Harbin comme chez eux. Autant dire qu’ils campaient sur le fleuve Amour. Ils pourraient franchir la frontière de l’URSS quand bon leur semblerait. On peut penser ce qu’on veut de Staline, mais ce n’est pas le genre à se laisser endormir. Il a vite compris ce qu’il risquait. Il a regardé la carte et a vu le grand vide devant les Japonais de Mandchourie : le Birobidjan. Il n’en a pas fallu plus pour le décider. En 32, le Birobidjan est devenu une « région autonome juive ». Le tour était joué. Peut-être que les Juifs n’étaient pas plus contents que ça d’aller s’enterrer au fond de la Sibérie. Mais, après tout, ce n’était pas un camp de concentration, et l’Oncle Joe leur offrait un pays. Ils n’allaient pas faire la fine bouche ! Et, ma foi, tout un petit monde a poussé dans ce trou perdu : des écoles, des usines, des kolkhozes, des casernes. On ne connaît pas les véritables chiffres, mais nos sources estiment à vingt ou trente mille les Juifs qui ont émigré là avec leurs synagogues et leur yiddish. Il faut dire qu’il n’y a pas eu que des Juifs. Aussi les autres, les vrais Russes, que la distance avec Moscou devait rassurer, je suppose. Et, en fin de compte, comme vous le savez, les Japs ont préféré nous attaquer à Pearl Harbor plutôt que s’en prendre à l’Oncle Joe. Peut-être bien que cette histoire de Birobidjan a pesé son poids dans le choix des Japonais…


Le train avançait à peine plus vite qu’un traîneau. La steppe blanche, infinie, mollement ondulée, glissait sous leurs yeux. On n’y devinait aucune route. Pas même la trace d’un animal. Lorsque la voie longeait un escarpement, un talus, la fumée grasse de la locomotive poudrait la neige d’un énorme coup de pinceau noir. Une balafre de suie qui s’enfonçait dans le blanc comme l’encre d’un tatouage dans la peau.


Mais Staline est plus malin qu’Hitler. Il a compris que les morts ne servent à rien. C’est inutile, un mort. Même un mort juif. Les cadavres ne charrient pas le charbon dans les mines et ne cousent pas d’uniformes. Et pourquoi n’exterminer que les Juifs quand tous les vivants peuvent être coupables de vivre ? Staline ne réduit pas les êtres en cendre et ne les transforment pas en savon. Il use. Il use les corps, l’intelligence, la volonté, l’amour… 


Marina est aussi belle qu’une femme peut désirer l’être. Il y a de quoi être jalouse. Pourtant, elle porte sa beauté comme elle porterait la cicatrice d’un meurtre. Comme si sa beauté l’avait tuée, et depuis longtemps.


Le 26 ou le 27 avril, la radio a annoncé la mort d’Hitler. Comme à chaque grande victoire, Vladivostok a été en liesse. J’ai proposé à M. A. Gousseïev d’aller danser. Elle a refusé. (...)
« Ce n’est pas un soir où les Juifs peuvent danser. Ce serait comme danser sur les cendres de nos morts. Vous, vous pouvez aller danser sur le cadavre d’Hitler. Pour vous, pour ceux d’ici, c’est la fin de la guerre. Pour nous, les Juifs, c’est seulement le début d’un souvenir qui ne finira jamais de nous dévorer le cœur. »


 

lundi 25 mai 2020

[Autissier, Isabelle] Oublier Klara







 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Oublier Klara

Auteur : Isabelle AUTISSIER

Parution : 2019 (Stock)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Mourmansk, au Nord du cercle polaire. Sur son lit d’hôpital, Rubin se sait condamné. Seule une énigme le maintient en vie : alors qu’il n’était qu’un enfant, Klara, sa mère, chercheuse scientifique à l’époque de Staline, a été arrêtée sous ses yeux. Qu’est-elle devenue ? L’absence de Klara, la blessure ressentie enfant ont fait de lui un homme rude. Avec lui-même. Avec son fils Iouri. Le père devient patron de chalutier, mutique. Le fils aura les oiseaux pour compagnon et la fuite pour horizon. Iouri s’exile en Amérique, tournant la page d’une enfance meurtrie.
Mais à l’appel de son père, Iouri, désormais adulte, répond présent : ne pas oublier Klara ! Lutter contre l’Histoire, lutter contre un silence. Quel est le secret de Klara ? Peut-on conjurer le passé ?
Dans son enquête, Iouri découvrira une vérité essentielle qui unit leurs destins. Oublier Klara est une magnifique aventure humaine, traversée par une nature sauvage.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Isabelle Autissier est la première femme à avoir accompli un tour du monde à la voile en solitaire. Elle est l’auteur de romans, de contes et d’essais. Elle préside la fondation WWF France. Son dernier roman, Soudain, seuls, a été un véritable succès. Il s’est vendu dans dix pays, et est en cours d’adaptation cinématographique.

 

 

Avis :

Cela fait vingt-trois ans, soit l’exacte moitié de sa vie, que Iouri a tourné le dos à la Russie et à la tyrannie paternelle pour s’établir en Amérique. Lorsqu’il est appelé au chevet de son père mourant, il retrouve un homme toujours aussi brutal et méprisant à son égard, mais taraudé par une question sans réponse : qu’est devenue sa mère après son arrestation en 1950 sous ses yeux de bambin de quatre ans ? Iouri va se lancer sur les traces de sa grand-mère disparue, partant du berceau familial, Mourmansk, où Klara fut scientifique dans un centre de recherche, et son père patron d’un chalutier-usine.

Se déroule alors une passionnante saga à rebours, à la lecture prenante et aux personnages campés avec justesse et sensibilité : après la vie et le point de vue de Iouri qui, élevé à la dure et brimé, n’a eu d’autre échappatoire que la fuite, l’on découvre le parcours de son père, muré dans une carapace de brutalité qui lui a permis de survivre à l’explosion de son enfance, à l’ostracisme et à la misère contre lesquels il a dû se battre ensuite. Enfin, grâce à un enchaînement de circonstances peut-être quelque peu romanesque, Iouri va pouvoir reconstituer une partie du parcours de sa grand-mère, avalée par le terrible goulag.

En s’intéressant aux répercutions des purges staliniennes sur plusieurs générations d’une même famille et jusqu’à nos jours, ce récit offre une perspective historique et sociétale de la Russie, d'où émerge une formidable force de résilience, mélange d’acharnement parfois brutal à s’imposer et à réussir, et d’application à oublier pour mieux se tourner vers l’avenir.

Quatre principaux tableaux marquent cette vaste fresque : le quotidien à Mourmansk, cette ville au nord du cercle polaire où la neige est noire ; le puits sans fond du goulag et des camps de travail sibériens ; l’isolement glacé d’une île de l’Océan Arctique où les Nenets, nomades éleveurs de rennes, tentent encore de préserver leur mode de vie ; et, sans doute le plus spectaculaire et le plus réussi : l’épuisant et terrifiant huis-clos des campagnes de pêche à bord des chalutiers-usines russes, en compagnie de véritables forçats de la mer dont la rudesse n’a d’équivalent que celle des éléments.

Voyage autant géographique que temporel où la brutalité des hommes laisse néanmoins la place à de jolis passages poétiques sur la mer, les oiseaux et les beautés de la nature arctique, ce livre est aussi un hommage à l’impressionnante résilience de l’âme russe. (4/5)

 

 

Citations :

En route, il s’était appliqué à se laisser bercer par l’irréalité de ces voyages longs-courriers : foules d’aéroports, queues, cafés insipides, films à la chaîne qui vous laissent comateux et rendent indistinctes les heures du jour ou de la nuit. Il avait toujours comparé la position du voyageur intercontinental à une régression fœtale.

 

Iouri fut également frappé par les publicités dont il avait à peine connu l’invasion et qui maintenant vantaient à tous les coins de rue le dernier modèle d’iPhone. Les magasins, aussi, avaient considérablement changé. Les vitrines s’étaient élargies et remplies. Les marques européennes et nord-américaines proposaient dix modèles différents d’aspirateur, ou une gamme invraisemblable de coloris de vêtements. Il avait laissé l’URSS en noir et blanc, la Russie était passée à la couleur.

 

Le grand âge avait saisi Irina. Non seulement elle s’était tassée comme toutes les vieilles personnes, mais semblait s’être vidée de l’intérieur. Si Iouri ouvrait la fenêtre, le premier souffle allait la cueillir et la faire s’envoler. Sur ce corps rabougri, la peau flottait, plissait comme un vêtement difforme. Son visage sillonné de rides ne laissait lisses que les pommettes qui saillaient comme des fruits mûrs posés sur une terre desséchée.

 

Le triomphe du stalinisme d’après-guerre s’accommodait mal des prénoms du calendrier religieux. On avait vu fleurir des « liberté », « tribun », « soviet », mais aussi d’autres dérivés de la classification des éléments naturels, mise au point par le savant soviétique Mendeleïev. Ils étaient censés glorifier la science nationale et évoquer la marche triomphante vers l’industrie socialiste. Les cours de récréation résonnaient donc de Titane, Diamant, Zircon…

 

Laisse couler la vie, grande sœur. Tu ne te dépêcheras jamais assez pour éviter la mort.


Iouri essaya de faire le bilan : il n’était pas surpris. La période d’après-guerre avait été la pire ou, plutôt, la plus active de la répression. Pour reconstruire une URSS exsangue, mieux, pour dépasser l’impérialisme américain, il fallait de tout et vite : mettre en valeur des millions d’hectares de terre, les ressources minières et sylvestres de Sibérie, reconstruire les villes, les usines, les routes, les ponts, les chemins de fer et les canaux, prendre la tête de la course aux armements, maîtriser l’atome, être les premiers dans l’espace… Tout cela réclamait en premier lieu la mobilisation humaine. Le système soviétique, qui avait broyé son opposition politique avant-guerre en inventant le Goulag, s’avisa que le travail contraint pouvait alimenter cette marche forcée. Les arrestations connurent leur apogée. D’un côté, le régime paranoïaque instaurait une méfiance et une répression sans appel ; de l’autre, chaque internement grossissait cette force de travail qu’ailleurs on aurait appelée esclavage. En 1938, sous la direction de Béria, le Goulag devint, jusqu’à la mort de Staline en 1953, la plus grande entreprise du pays. L’année de l’arrestation de Klara, il comptait jusqu’à deux millions et demi de prisonniers répartis en centaines de camps. Ce moloch ne connaissait pas la satiété. Pour produire, il fallait toujours plus d’arrestations qui alimentaient cette organisation, baptisée « hachoir à viande » par les détenus. On emprisonnait à tour de bras, pour un oui pour un non, ou pour ni l’un ni l’autre. Vingt minutes de retard à l’usine suffisaient pour être accusé de sabotage et vous faire interner deux ans minimum. Une mauvaise plaisanterie, une récolte insuffisante, parler une langue étrangère ou avoir séjourné à l’Ouest, être un ancien prisonnier de guerre, glaner dans les champs pour améliorer l’ordinaire, fréquenter la famille d’un détenu, grommeler une seule fois après un ordre… N’importe quoi, n’importe qui, n’importe comment. En ce début des années 1950, la machine tournait à plein régime. Pas un seul des grands immeubles des hauts de Mourmansk qui n’ait connu ces voitures noires, ces hommes débarquant en pleine nuit et ces portes qui claquent, dans le silence terrifié des voisins.

 

On ne pouvait pas circuler très loin en bord de mer. La partie nord des quais était barricadée, comme toujours, par une triple rangée de barbelés : ici commençait le royaume de la Mourmansk Shipping Company et, plus loin, invisibles, les docks de Severomorsk, la base de la Flotte du Nord. À elles deux, non seulement elles commandaient la navigation dans ce nord de la Russie, mais elles abritaient les navires et sous-marins de guerre qui sillonnaient les océans. Le sigle de l’Atomflot lui rappela que pourrissaient derrière ces barrières dérisoires des dizaines de navires à propulsion nucléaire, que la débâcle consécutive à la chute du Mur n’avait plus permis d’entretenir. L’Union européenne avait un temps proposé ses services de surveillance et de démantèlement, mais s’était vite entendu dire que tout était sous contrôle et qu’il n’y avait nul besoin d’une aide étrangère. Pour éviter une crise d’angoisse, mieux valait ne pas se promener dans la région de Mourmansk avec un compteur Geiger. Si les eaux de la ville laissaient à désirer côté contamination nucléaire, pire, encore étaient les mers adjacentes. Jusqu’à l’île de Nouvelle-Zemble, dans l’Est, des milliers de déchets radioactifs tapissaient les fonds. Cette île avait abrité, dès Staline, le centre d’essai d’où était parti Tsar Bomba, la plus gigantesque explosion nucléaire à ciel ouvert que l’homme, dans sa folie, ait jamais expérimentée. Les invisibles radiations poursuivaient leur chemin dans l’eau, l’air, les bêtes et les gens, mais, tout comme les rescapés du Goulag, bien peu se souciaient de ces revenants importuns.

 

 

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