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mardi 21 juillet 2026

Critique : "Cathédrale" de Tarik Noui | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Cathédrale" de Tarik Noui





J'ai aimé

 

Titre : Cathédrale

Auteur : Tarik NOUI

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782330215880  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Une nuit, dans la cité déchue d’Enoch, un garçon noir issu des quartiers miséreux est pris pour cible par la police. Corban Khôl ne souhaitait pourtant qu’une chose : découvrir la construction en cours de "la plus grande cathédrale du monde".
Quelques mois plus tard, alors que des nuées de corneilles se sont abattues sur les rues, Sarah Stavisky, une jeune étudiante a priori sans histoires, disparaît. Jonathan Lamm, affecté à l’enquête, sait qu’il doit faire vite : semant des cadavres sur son passage, la pègre pourrait bien être elle aussi à la recherche du coupable…
Tarik Noui signe ici un grand roman noir sur une humanité qui contemple sa propre fin et tente à toute force d’y échapper. Entre ténèbres et éclat, au cœur d’une ville qui dévore ses enfants : un lieu en devenir où tous pourront réclamer leur part de pardon. Mais, en enfer, rares sont les innocents, et rares ceux qui n’obéissent qu’à une seule loi.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1973, Tarik Noui est l’auteur de plusieurs romans et de nombreuses fictions pour France Culture. Il est également scénariste pour le cinéma et la télévision.

 

 

Avis :

Scénariste et écrivain reconnu pour son goût du noir, Tarik Noui ancre Cathédrale dans Enoch, ville imaginaire dont la géographie sociale, entre pauvreté, violence et assignations, prolonge directement son propre vécu de jeunesse en banlieue défavorisée. Flic, repenti, dealer ou parrain, ses personnages affrontent tous la même interrogation : comment se défaire de la faute dans un monde qui ne laisse aucune échappatoire. Cristallisant la tension entre déterminisme social et espoir d’un miracle, le surgissement d’une cathédrale en chantier au beau milieu de cette déliquescence fait figure de signe paradoxal, à la fois irruption du merveilleux et promesse fragile de rédemption que l’ordre urbain s’emploie à étouffer.

Un adolescent noir de la trashbelt, venu braver les frontières invisibles d’Enoch pour apercevoir le chantier, est laissé pour mort par les « loups », ces policiers qui veillent à maintenir chacun à sa place. Des années plus tard, une jeune femme disparaît inexplicablement. Ces deux implosions à peine remarquées dans le tumulte de la ville déclenchent pourtant des secousses souterraines dans l’existence d’une poignée de protagonistes : Jonathan, flic hanté par ses renoncements ; Paul, repenti en quête d’amendement ; Eton, dealer modelé par les logiques qu’il voudrait fuir ; et Igor, parrain vieillissant dont l’autorité se délite. Leurs trajectoires, que tout semble opposer, s’entrechoquent dans un récit où chaque tentative d’échapper à l’emprise sociale révèle la force des mécanismes qui les retiennent captifs.

Peu importe l'enquête, au final très discrète, l'originalité du roman tient à l'atmosphère de malaise, de désespoir et d'oppression qui asphyxie une cité en voie de décomposition avancée. Monde où institutions, criminalité et abandon politique participent d’un même mouvement d’effondrement, Enoch apparaît comme un organisme malade, une ville tentaculaire dont chaque recoin reconduit la violence et l’injustice, et où la frontière entre ordre et chaos s’est depuis longtemps effacée. Cette impression de dégénérescence est appuyée par une écriture tendue, rythmée, incantatoire, qui entretient la sensation de suffocation. 

Dans ce paysage dévasté, la cathédrale en construction concentre toutes les ambivalences. Monument de démesure dans une cité à l’agonie, mais aussi frêle espoir d’élévation, elle évoque une sorte de Tour de Babel inversée, édifiée non pour défier le ciel mais pour masquer la déroute d’une ville qui ne croit plus en rien. Projet pharaonique dans un monde à bout de souffle, elle incarne les illusions de grandeur d’un pouvoir déconnecté, les fantasmes mystiques de groupes marginaux et les projections contradictoires d’habitants en quête de sens. Comme la Babel biblique, elle attire, divise et affole, sauf qu'en lieu et place d'une punition divine, la confusion naît ici du chaos social, de la stratification d’Enoch et de l’incapacité collective à produire un horizon commun. Cette dimension symbolique entre gouffre et promesse achève de souligner les ténèbres d'un univers de fin de civilisation où errent des êtres en perdition, pris dans une mécanique sociale inextricable.

L’on referme ce récit presque aussi dérouté que ses personnages. Si la maîtrise stylistique de Tarik Noui, la puissance de son imaginaire urbain et la cohérence implacable de son univers forcent l’admiration, l’inconfort l’emporte face à une noirceur poussée jusqu’à la saturation, à des figures parfois outrancières et à des visions hallucinées d’une ville livrée à ses démons. Aucun espace de respiration ici : seulement un monde poisseux où la violence systémique écrase toute entreprise d’émancipation et condamne d’office à l’échec. A l'opposé de l'apaisement ou de la consolation, le roman tend un miroir grossissant, presque dystopique, à une société contemporaine minée par les fractures sociales, l’abandon politique et la montée des radicalités – un reflet déformé, certes, mais dont les contours résonnent avec une inquiétante familiarité. (3,5/5)

 

 

Citations :

Depuis sa voiture garée sous une arche en béton brut éclatée par endroits, Jonathan observait les gamins. Il leur trouvait le même regard bovin que leur paternel. Rejetons débiles élevés pour accompagner leur père aux matchs. Comme lui, ils avaient appris à beugler pour soutenir leur équipe. Ils ressentaient déjà cette excitation à dire des saloperies à l’adversaire. Et, plus tard, ils seraient ces adolescents brutaux qui iraient casser d’autres adolescents tout aussi idiots, jusqu’à se laisser pousser le ventre à la bière bon marché. Et ainsi de leurs propres rejetons. — Si tu n’as pas de miroir, engendre des monstres pour contempler ta monstruosité.


Igor Niev arrêta sa BMW noire aux abords du stade. Il n’y avait pas de match ce soir-là. Et, autour de l’enceinte, la même faune à errer entre les ombres et les lumières du bâtiment colossal. Sous l’une des voûtes s’étaient installés quelques groupes de sans-abri. Ils avaient fabriqué, avec les déchets de la ville, une forme larvaire de camp dans lequel ils vivaient. Une dizaine d’hommes et deux femmes se tenaient debout devant un maigre braséro. Les flammes lançaient des étincelles qui éclairaient un instant des visages fous. Ils avaient, autour de ce feu reconstitué, la condition éternelle des humains : la lumière sur leur face mais le dos aux ténèbres. Retour à la grotte.
 

mercredi 12 juillet 2023

[Whitehead, Colson] Harlem Shuffle

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Harlem Shuffle

Auteur : Colson WHITEHEAD

Traduction : Charles RECOURSE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2021
                  en français en
2023
                  (Albin Michel)

Pages : 432

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Petites arnaques, embrouilles et lutte des classes… La fresque irrésistible du Harlem des années 1960.

Époux aimant, père de famille attentionné et fils d’un homme de main lié à la pègre locale, Ray Carney, vendeur de meubles et d’électroménager à New York sur la 125e Rue, « n’est pas un voyou, tout juste un peu filou ». Jusqu’à ce que son cousin lui propose de cambrioler le célèbre Hôtel Theresa, surnommé le Waldorf de Harlem…
Chink Montague, habile à manier le coupe-chou, Pepper, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, Miami Joe, gangster tout de violet vêtu, et autres flics véreux ou pornographes pyromanes composent le paysage de ce roman féroce et drôle. Mais son personnage principal est Harlem, haut lieu de la lutte pour les droits civiques, où la mort d’un adolescent noir, abattu par un policier blanc, déclencha en 1964 des émeutes préfigurant celles qui ont eu lieu à la mort de George Floyd.

Avec Harlem Shuffle, qui revendique l’héritage de Chester Himes et Donald Westlake, Colson Whitehead se réinvente une fois encore en détournant les codes du roman noir.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à New York en 1969, Colson Whitehead est l’un des écrivains américains les plus talentueux et originaux de sa génération. Son roman Underground Railroad, a fait sensation : récompensé aux Etats-Unis par le National Book Award, le prix Pulitzer et le prix Arthur C. Clarke, et plébiscité par les libraires français comme le meilleur roman étranger de la rentrée 2017, il a été traduit dans plus d’une trentaine de langues et est en cours d’adaptation télévisuelle par Barry Jenkins. Nickel Boys, élu « Meilleur Livre de l’année » par l’ensemble de la presse américaine, a lui aussi été récompensé par le Prix Pulitzer.

 

 

Avis :

Deux fois couronné du Prix Pulitzer, Colson Whitehead change de genre avec cette fois une histoire de gangsters au coeur de Manhattan. Au rythme dansant d’une vieille chanson de R’n’B adaptée par les Rolling Stones dont il fait le titre de son roman, il nous emmène dans le Harlem des années soixante, quartier noir marqué par la pauvreté et la criminalité, foyer de la lutte pour l‘égalité des droits civiques, mais aussi de la culture afro-américaine.

Marié et père de famille, Ray Carney est propriétaire d’un magasin de meubles sur la célèbre 125e rue. Ce fils de malfrat, bien décidé à rompre avec l’exemple paternel, rêve de respectabilité et cultive deux ambitions : accéder à un logement plus décent que leur petit appartement coincé au ras du métro aérien, et déjouer le mépris de sa belle-famille de condition bourgeoise et à la peau plus claire. Pour se donner un petit coup de pouce et parce qu’il ne sait rien refuser à son cousin Freddie, éternel abonné aux quatre cents coups, il accepte quand même de jouer les receleurs, pensant se maintenir, à force de discrétion précautionneuse, à la lisière du tissu de trafics et de petits crimes qui sous-tend la vie du quartier.

C’est sans compter les entreprises de plus en plus hasardeuses de l’incorrigible Freddie. Embarqué dans un casse foireux, le voilà qui se retrouve dans le collimateur de la pègre, puis, une aventure en appelant une autre, aux prises avec des adversaires toujours plus puissants et dangereux. Des petites frappes aux requins de la finance et de l’immobilier, en passant par les policiers et les banquiers corrompus réclamant leurs enveloppes, tout le monde trempe plus ou moins dans l’illégalité au gré de ses intérêts, derrière les façades respectables des avenues bourgeoises comme dans les rues les plus mal famées.

Tout l’art de Colson Whitehead consiste à peindre par petites touches, non pas un univers du crime spectaculaire et sensationnel, mais une réalité tristement et ordinairement entachée d’une délinquance à bas bruit, chacun cherchant à tirer son épingle du jeu dans le quotidien sans éclat d’un quartier en déliquescence. Ainsi, en filigrane du parcours chaotique des personnages, au fil de mille détails authentiques et soigneusement choisis, se révèle peu à peu le véritable sujet du livre : une peinture d’un Harlem alors en cours de ghettoïsation, ses bâtiments de plus en plus délabrés et insalubres, ses commerces progressivement abandonnés, la bourgeoisie noire laissant la place à une population nettement plus déshéritée, frappée par la ségrégation, le chômage et la pauvreté, dans un contexte favorisant la circulation de la drogue, la violence et la criminalité. Ne manquent pas au tableau les mouvements de contestation qui se mettent à secouer le quartier, comme après le meurtre d’un adolescent par un policier en 1964.

Bien plus que pour son action tragi-comique autour d’un personnage champion de la nage entre deux eaux, c’est pour l’exactitude et la vivacité de son évocation d’Harlem, ville dans la ville, que l’on appréciera ce roman truffé de détails socio-historiques colorés et marquants. En attendant la suite prévue pour cet été aux Etats-Unis et pour 2024 en français, l’on pourra poursuivre le voyage à New York en compagnie d’un autre grand amoureux de cette ville, avec lequel l’on pourra être tenté d’établir un parallèle : Colum McCann - Les saisons de la nuit, ou Et que le vaste monde poursuive sa course folle. (4/5)

 

 

Citations :

Malgré la compagnie de ses beaux-parents, Carney aimait venir dans leur maison de Strivers’ Row, « l’Allée des Travailleurs ». Enfant, il admirait ces demeures de brique jaune et de pierre blanche immaculée parachutées en plein Harlem. Vus depuis la 8e Avenue, les trottoirs étaient toujours balayés, les caniveaux débouchés, et les ruelles séparant les maisons lui apparaissaient comme des territoires intrigants. Un pâté de maisons qui avait son propre nom, ce n’était pas courant. Comment pourrait s’appeler son vieux bloc d’immeubles de la 127e Rue ? Crooked Way, « la Voie des Escrocs ». Le travailleur d’un côté, le voyou de l’autre. Les travailleurs tendaient vers une vie plus belle – qui existait peut-être, ou peut-être pas – quand les escrocs magouillaient pour détourner le système en place. D’un côté le monde tel qu’il aurait pu être, de l’autre le monde tel qu’il était. Mais Carney se montrait peut-être un peu trop radical. Nombre d’escrocs étaient de grands travailleurs, et nombre de travailleurs trichaient avec la loi.
 

Et puis, un jour, quelqu’un avait eu l’idée de créer un grand parc dans le centre de Manhattan, une oasis au sein de la jeune métropole grouillante. Plusieurs sites furent proposés, rejetés, reconsidérés, jusqu’à ce que les autorités blanches optent finalement pour un vaste rectangle au cœur de l’île. Cet emplacement était déjà habité ; aucun problème. Les citoyens noirs de Seneca Village étaient propriétaires, ils votaient, ils avaient une voix. Pas assez forte, cependant. La municipalité les expropria, rasa les maisons, et on n’en parla plus. Les habitants s’éparpillèrent dans différents quartiers, différentes villes où ils pourraient repartir de zéro, et New York eut son Central Park.
 

Alma était issue d’une lignée comparable : plusieurs générations de professeurs et de médecins, un oncle qui avait été le premier Noir admis dans telle université de l’Ivy League, un cousin qui était le premier Noir diplômé de telle faculté de médecine. Premier ceci, premier cela. Des Noirs fiers et conscients des enjeux raciaux jusqu’à un certain point – suffisamment clairs de peau pour passer pour des Blancs, et un peu trop pressés de vous le rappeler. En donnant la becquée à May, Carney vit sa main sur la joue de sa fille. May avait la peau sombre, comme lui. Il se demanda si Alma était toujours révulsée par la couleur de sa petite-fille, déçue qu’elle ne soit pas aussi claire qu’Elizabeth. Il l’avait vue tiquer dans la chambre d’hôpital après l’accouchement. Tous ces efforts, et regarde qui elle épouse. Lorsqu’elle contemplait le ventre de sa fille, Alma se demandait-elle quel sang l’emporterait cette fois ?
 
 
Elle était chez Black Star Travel depuis deux mois. Il aimait le sérieux de sa voix quand elle parlait de son travail, de l’urgence de sa mission. Black Star organisait des voyages d’affaires et d’agrément pour une clientèle de couleur, réservant des chambres dans des hôtels déségrégués appartenant à des Noirs, aux États-Unis et ailleurs, principalement dans les Caraïbes, à Cuba et à Porto Rico. L’agence sélectionnait aussi des spectacles à ne pas rater ; conseillait des banques, des tailleurs et des restaurants accueillants ; listait les théâtres de La Nouvelle-Orléans et d’ailleurs qui disposaient de sièges pour les Noirs et ceux qui leur fermeraient la porte au nez.  
L’Amérique était un grand pays souillé par des régions faisandées où régnaient l’intolérance et la violence raciales. De la famille à aller voir en Géorgie ? Voici des itinéraires sûrs, qui évitent les patelins interdits aux Noirs après le coucher du soleil et les comtés de petits ploucs racistes dont vous risquez de ne pas sortir vivants. Vous auriez intérêt à faire un détour de quatre-vingts kilomètres pour dormir au Hanson Motor Lodge, et à prendre la route vers dix-sept heures si vous voulez revenir indemnes. 


Le mal était parti du Mam Lacey’s et s’était propagé par capillarité. Jadis, c’était un bloc d’immeubles propre et accueillant, une rue joliment peinte où les enfants jouaient au ballon. À présent les fenêtres du Lacey’s étaient brisées, les immeubles attenants, déserts et condamnés, souffraient de la même malédiction, et les deux suivants n’avaient déjà plus l’air nets. Carney fronça les sourcils. Le fléau du délabrement, qui sautait d’un endroit à l’autre à l’image des puces de lit.


« Nous l’avons oublié, mais avant l’invention de l’ampoule électrique il était courant de dormir en deux temps, leur expliqua Simonov. On se couchait peu après le coucher du soleil, une fois qu’on avait terminé le travail du jour – pourquoi rester debout quand on n’y voit plus rien ? Et puis on se réveillait pour quelques heures autour de minuit, avant la deuxième phase de sommeil qui durait jusqu’au matin. C’était le rythme naturel du corps, jusqu’au jour où Thomas Edison nous a permis d’organiser notre emploi du temps à notre guise. »
Simonov leur expliqua que les Britanniques appelaient cet intervalle the watch, le tour de garde, et les Français la dorveille, contraction de dormir et veiller – le professeur l’épelait dorvay. On en profitait pour s’adonner à diverses occupations : lire, prier, faire l’amour, avancer un travail urgent ou s’offrir un loisir mérité. C’était un répit à l’écart du monde et de ses exigences, un creux dédié aux affaires personnelles que l’on se ménageait à l’intérieur de ces heures perdues.


Le jeudi était le jour où Munson venait toucher son enveloppe hebdomadaire. Après le casse du Theresa, Chink Montague avait fait courir le nom de tous les fourgues d’uptown pour tenter de localiser le collier de sa chérie. Carney s’était retrouvé inscrit dans le bottin de la pègre, et Munson avait rappliqué.  
Lors de ce premier rendez-vous, l’inspecteur avait pardonné à Carney de ne pas avoir craché plus tôt au bassinet. « Vous ignoriez peut-être comment ça marche. Je vais vous expliquer.
– C’est vrai, je vends quelques articles de seconde main, avait dit Carney.  
– Je sais ce que c’est. Des trucs qui apparaissent sur le pas de la porte, ça arrive. Pas moyen de dire d’où ils viennent et ce qu’ils font là, mais ils sont là, comme des cousins qui ne servent à rien, et vous êtes bien obligé de vous en occuper. »  
Carney croisa les bras.  
« Je passerai le jeudi. Vous êtes là le jeudi ?  
– Sept jours sur sept, c’est écrit sur l’enseigne. 
– Le jeudi, alors. Toutes les semaines. Comme la messe. »   


« Voilà comment ça marche, dit-il. Il y a une circulation, un mouvement d’enveloppes qui fait fonctionner la ville. Mr Jones travaille dans les affaires. Il doit se montrer généreux, donner une enveloppe ici, une enveloppe là, une au commissariat, une encore ailleurs, histoire que tout le monde en profite. Et tout le monde reverse au-dessus ou en dessous. Sauf ceux qui sont tout en haut. Nous, en bas, c’est pas notre problème. Et puis il y a Mr Smith. Lui aussi il travaille dans les affaires, et si c’est quelqu’un d’avisé, s’il n’est pas idiot et s’il veut durer, il fait la même chose. Il fait profiter. La circulation des enveloppes. Qui peut dire lequel des deux est le plus important ? À qui est-ce qu’on doit jurer fidélité ? À Mr Jones ou à Mr Smith ? Est-ce qu’il faut juger un homme au poids de l’enveloppe ou bien à celui à qui il la donne ? » (...)
Munson semblait sous-entendre que Dixon achetait sa protection, qu’un autre dealer passait lui aussi à la caisse, et qu’il allait donc devoir réaliser une sorte d’arbitrage. (…)
 « Je vais me renseigner, conclut l’inspecteur. Pour les deux choses. Est-ce que Dixon a la cote en ce moment. Et est-ce que vos informations intéressent quelqu’un. »


À quelques kilomètres de là, dans le Queens, la Foire internationale célébrait les merveilles d’un avenir proche. Bien sûr, il avait adoré les gadgets épatants du Futurama – les bases lunaires aux lignes épurées et les stations spatiales qui orbitaient tranquillement, les complexes sous-marins –, mais il avait surtout été époustouflé par ce que l’humanité avait déjà accompli. Dans une salle, Bell Labs présentait des Picturephones qui vous montraient le visage de votre interlocuteur à l’autre bout de la ligne, et dans une autre des ordinateurs gigantesques qui communiquaient entre eux via des câbles téléphoniques. Dans le Space Park, on pouvait découvrir des répliques grandeur nature de la fusée Saturn V, du vaisseau Gemini et d’un module d’alunissage. Des objets inconcevables qui avaient voyagé dans le cosmos, traversé des distances faramineuses, et qui en étaient revenus indemnes.
On n’avait pas besoin de partir aussi loin, et encore moins d’inventer des fusées à trois étages, des capsules habitées et une télémétrie ésotérique, pour découvrir ce dont nous étions capables. Il suffisait à Carney de marcher cinq minutes dans n’importe quelle direction, et les maisons de ville immaculées d’une génération donnée devenaient les maisons de shoot de la suivante, des taudis racontaient en chœur le même abandon, et des commerces ressortaient saccagés et détruits de quelques nuits d’émeutes. Qu’est-ce qui avait mis le feu aux poudres, cette semaine ? Un policier blanc avait abattu un jeune Noir de trois balles dans le corps. Le savoir-faire américain dans toute sa splendeur : on crée des merveilles, on crée de l’injustice, on n’arrête jamais.


Tandis que Munson s’attardait dans la pâtisserie, Carney se remémora la traque de Miami Joe, les couvertures et les planques dont Pepper lui avait appris l’existence. Des endroits qu’il n’avait jamais remarqués étaient soudain révélés, comme ces grottes qui se découvrent à marée basse et s’enfoncent dans l’obscurité. Pourtant, elles ont toujours été là, offrant un chemin caché vers les profondeurs. Cette tournée en compagnie du flic menait Carney dans des lieux qu’il voyait tous les jours, des établissements à deux pas du sien devant lesquels il passait depuis qu’il était enfant et qui n’étaient en réalité que des façades. Ces portes constituaient les entrées d’une ville différente – ou plutôt les différentes entrées d’une immense ville secrète. Proche de vous à tout instant, adjacente aux choses que vous connaissez, juste en dessous. Il suffit de savoir où chercher.  
Carney eut un petit rire et secoua la tête. Comme s’il n’avait rien à voir avec ça. Quand on connaissait le mot de passe, son magasin aussi était une porte donnant sur les bas-fonds. On ne peut pas savoir ce qui se trame dans la tête des autres, mais leur nature profonde n’est jamais cachée bien loin. New York était un immeuble miteux qui grouillait de monde et dans lequel vous n’étiez séparé de tous vos voisins que par une feuille de papier à cigarette.


L’humidité métamorphosait Park Avenue, nimbant d’un halo chaleureux les réverbères et les rangées de fenêtres. La rue paraissait moins hautaine. Mystérieusement clémente, comme un flic blanc qui vous laisse partir sans raison apparente. Ce quartier mettait Freddie mal à l’aise : les immeubles avaient une posture, une assurance, une confiance en leur force. Ils vous jugeaient en assénant que tout ce que vous pouviez revendiquer, tous vos combats et tous vos rêves n’étaient qu’une mauvaise contrefaçon de ce qu’ils possédaient, eux. (…)
« Je te revoyais en train de parler de Riverside Drive, dit Freddie à Carney. De m’expliquer que tu te sens bien là-bas. Le fleuve, la vue sur l’eau, ça fait relativiser. Y a nous, y a l’eau, et de l’autre côté y a encore de la terre et on fait tous partie du même truc. Park Avenue, avec tous ces vieux immeubles remplis de vieux Blancs, c’est pas pareil. C’est un canyon. Et les deux côtés n’en ont absolument rien à foutre de toi. S’ils voulaient, s’ils le décidaient, ils pourraient se serrer et t’écraser. T’es rien comparé à eux. »


Carney expliqua à Pepper qu’Elizabeth travaillait chez Black Star Travel, qu’ils durent présenter plus en détail car Pepper n’était « pas du style à prendre beaucoup de vacances ».  
Une partie du travail se résumait au bouche-à-oreille quotidien, aux conseils de survie qu’on s’échangeait dans le quartier. Le flic qui traîne sur la 6e Avenue, Rooker, il a très envie de se payer des Noirs. Mettez pas les pieds dans le quartier italien après dix-neuf heures. Ils peuvent te saisir ta maison pour un retard de paiement. Mais Black Star, de même que les autres agences et les divers guides de voyage destinés aux gens de couleur, diffusait ces informations cruciales et les mettait à la disposition de tous ceux qui en avaient besoin. Dans le bureau, sur une carte des États-Unis et des Caraïbes, les villes, villages et trajets homologués par Black Star étaient indiqués par des punaises rouges. Suivez l’itinéraire recommandé et vous serez en sécurité, vous mangerez tranquille, dormirez tranquille, respirerez tranquille ; méfiance si vous vous en écartez. À condition de s’y mettre tous, on réussira à renverser leur régime malfaisant. C’était une carte de la nation noire au sein du monde blanc, intégrée mais autonome, indépendante, dotée de sa propre Constitution. On doit se serrer les coudes, sinon on est perdus dans la nature.


Il descendit via Park Avenue. Il trouvait logique de suivre l’enfilade de taudis noirs de suie jusqu’à la 96e, où ils cédaient brusquement la place à un majestueux régiment d’immeubles résidentiels de renommée internationale, lesquels étaient remplacés à leur tour par des sièges sociaux monumentaux à partir de la 50e. Park Avenue ressemblait aux graphiques des manuels d’économie illustrant l’emplacement des entreprises florissantes, avec en abscisses le numéro des rues de Manhattan et en ordonnées le chiffre d’affaires. Voici un exemple de croissance exponentielle.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 

 

 

vendredi 29 mai 2020

[Maudet, Jean-Baptiste] Matador Yankee







J'ai aimé

 

Titre : Matador Yankee

Auteur : Jean-Baptiste MAUDET

Parution : 2019 chez Le Passage

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Harper aurait pu avoir une autre vie. Il a grandi à la frontière, entre deux mondes. Il n'est pas tout à fait un torero raté. Il n'est pas complètement cowboy. Il n'a jamais vraiment gagné gros, et il n'est peut-être pas non plus le fils de Robert Redford. Il aurait pu aussi ne pas accepter d'y aller, là-bas, dans les montagnes de la Sierra Madre, combattre des vaches qui ressemblent aux paysans qui les élèvent. Et tout ça, pour une dette de jeu.
Maintenant, il n'a plus le choix. Harper doit retrouver Magdalena, la fille du maire du village, perdue dans les bas-fonds de Tijuana. Et il ira jusqu'au bout. Parfois, se dit-il, mieux vaut se laisser glisser dans l'espace sans aucun contrôle sur le monde alentour...
Alors les arènes brûlent. Les pick-up s'épuisent sur la route. Et l'or californien ressurgit de la boue.
Avec Matador Yankee, sur les traces de son héros John Harper, Jean-Baptiste Maudet entraîne le lecteur dans un road trip aux odeurs capiteuses, aux couleurs saturées, où les fantômes de l'histoire et du cinéma se confondent. Les vertèbres de l'Amérique craquent sans se désarticuler.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean-Baptiste Maudet est géographe. Il enseigne à l’université de Pau.  En 2019, il publie Matador Yankee, son premier roman, qui a obtenu le Prix Orange du Livre 2019.

 

 

Avis :

La carrière autrefois prometteuse du matador américain John Harper s’est effilochée dans la poussière des arènes mexicaines, entre alcool, dettes de jeu et fréquentations douteuses. L’une d’elles va l’entraîner bien plus loin qu’escompté, à la recherche d’une fille perdue dans les bas-fonds de Tijuana.

S’amusant à entrelacer les pastiches cinématographiques en une étonnante combinaison aussi nostalgique que burlesque, l’auteur nous entraîne dans un récit d’aventure où se mêlent les codes du western, du road trip et du film d’action : images et ambiances y sont soigneusement étudiées, et, restituées avec un grand souci visuel et filmique, prennent clairement le pas sur le réalisme, somme toute assez souvent fantaisiste, de l’histoire.

Mélange des genres, le récit se construit aussi sur la confrontation de deux mondes, cristallisée en la personne de Harper : tantôt Juan, tantôt John, cet Américain blond né aux Etats-Unis de mère immigrée mexicaine, a choisi un métier bien plus prisé au sud qu’au nord de la frontière. Pendant que sa mère trime la peur au ventre pour parvenir à s’incruster en Californie, lui n’est au Mexique que « Mr Gringo Torero » qui, à chaque corrida, risque sa vie pour un public dont le coeur bat presque plus pour ses vaches que pour lui.

L’écriture est agréable et bien tournée, pourtant, il m’a manqué juste assez de plaisir de lecture pour ne pas parvenir à m’y absorber totalement : faute de partager la même fascination pour le cinéma hollywoodien, je ne me suis sentie que secondairement intéressée par le jeu des pastiches et suis restée sur ma faim d’une histoire plus réaliste, dans un Mexique par ailleurs admirablement rendu. Quoi qu’il en soit, ce premier roman démontre le talent littéraire de Jean-Baptiste Maudet, dont j’attendrai avec curiosité le prochain ouvrage. (3/5)

 

 

Citations :

La ville de Hermosillo brillait dans le soir, les néons colorés, les lumières aux fenêtres, les écrans des télévisions qui papillotaient, les rivières de phares sillonnant les banlieues, puis l’obscurité tombante qui recentrait peu à peu la vie intérieure des passagers sur le miroir des vitres. Le bus prenait de la hauteur sur la ville pour bientôt ne plus laisser pâlir qu’un rougeoiement lointain déjà percé par des étoiles. Le bus grimpait, se retournait sur lui-même à chaque virage pour s’enfoncer dans les montagnes. Il n’y avait plus de place mais des familles entières continuaient à monter dans la nuit et s’entassaient avec leurs bagages qui leur servaient de couche. Ana s’était endormie et murmurait dans son sommeil. Chacun se réveillait, regardait la lune, chacun pensait à sa vie, mobile et immobile. Un homme dessinait avec son doigt un trou plus sombre sur la condensation des vitres, duquel ruisselait un filet d’eau fragile. Le fleuve grossissait dès qu’il croisait des gouttes. Dehors tout était noir, on apercevait parfois la blancheur d’un sommet, on s’y accrochait aussi longtemps que possible et rien ne prévenait de sa disparition soudaine, masqué par un autre relief, noir à nouveau, puis scintillant plus loin, sans que l’on sache s’il s’agissait du même ou d’un autre ou si les yeux s’étaient fermés sur les taches d’un rêve.

Pour la mère de Harper, il n’était pas envisageable de repasser du côté du Mexique, ni même de s’approcher de la frontière, quelle qu’en soit la raison. Des décennies après son arrivée, elle en faisait encore des cauchemars. Elle ne voulait plus que cette frontière existe dans aucun de ses souvenirs et les nombreux reportages à la télévision qui montraient des migrants traqués par les patrouilles lui donnaient immanquablement l’envie de boire un grand verre d’eau pour se laver. Elle avait tellement souffert qu’elle ne se sentait plus solidaire de rien ni de quiconque. Sa vie était faite de cuisines suréquipées, de pelouses bien vertes et de servitude feutrée. Elle ne résidait pas dans la banlieue cossue, mais elle avait l’honneur d’y travailler et vivait avec les siens dans le modeste quartier de Chino. Sa maison n’était pas grande, les rues n’étaient pas toujours bien fréquentées, mais les choses semblaient s’arranger avec le temps.

La deuxième vache était plus ronde et plus aristocratique. Elle sortit lentement du toril en marchant tel un cerf indolent plombé de grosses fesses.

Les lumières de la nuit éclairaient le vêtement de Magdalena qui devenait bleu ciel, puis vert émeraude, puis jaune safran, puis rouge sang, puis blanc à nouveau. L’étoffe ne tenait plus sur son corps que par le miracle de sa silhouette et la main d’Antonio sans laquelle sa robe serait tombée.

La jeune République mexicaine à peine libérée de la tutelle espagnole n’avait pas pesé lourd face à l’arrivée des Américains. Cette « intervention », que les Mexicains eux-mêmes n’osaient pas appeler une guerre, les avait pourtant dépouillés d’un tiers de leur territoire. La Californie, l’Arizona, une partie du Nevada, de l’Utah, du Wyoming, le Nouveau-Mexique, le Texas avaient bien été mexicains avant que les Étasuniens ne s’en emparent.

 

 

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jeudi 7 mars 2019

[Zykë, Cizia] Parodie






Coup de coeur 💓

 

Titre : Parodie

Auteur : Cizia ZYKE

Editeur : Hachette

Parution : 1987

Pages : 298









Présentation de l'éditeur :   

Oro, c'est la conquête de l'or dans la péninsule d'Osa au Costa Rica parmi les serpents, les policiers véreux et les malfrats.
Sahara : les trafics en Afrique. Le Paris-Dakar avant l'heure, le rallye des infâmes, des douaniers corrompus.
Avec Parodie, Cizia Zykë achève sa trilogie de l'aventure vécue. Il nous propulse dans la cité prospère de Toronto. En caméléon parfaitement adapté à la survie, il recherche l'action et les plaisirs par tous les moyens. Joueur professionnel, il découvre le monde des tricheurs. Exceptionnel manipulateur d'hommes, il contrôle en quelques mois la vie nocturne de la métropole jeux, alcools, drogue, récupération de dettes. L'arnaque, les belles aventurières qui serviront ses desseins, la violence, l'amour, la fête sont au coeur de cette aventure intense et cruelle dans le monde du jeu.
Parodie : le témoignage authentique d'un aventurier des temps modernes.

 

 

Avis :

Avec ce troisième récit autobiographique, j’ai retrouvé intact le plaisir de lecture d’Oro et de Sahara. Cette fois, Zykë relate sa vie dans le Toronto de 1972. Il a vingt-trois ans et cherche l’aventure. Il commence par la reprise d’un restaurant italien. Puis, se faisant passer  pour un gangster mafieux prêt à tuer père et mère, il se retrouve à la tête d’un cercle de jeu clandestin. Son association avec des tricheurs professionnels lui assure bientôt beaucoup d’argent facile, qu’il flambe dans un train de vie dispendieux, consommant force drogue et collectionnant les conquêtes féminines. Sa réussite a tôt fait d’attirer l’attention : après les descentes de police, les tentatives de racket, la haine de ses débiteurs de jeu qu’il a violemment secoués, ce sont bientôt les représailles sanglantes d’un caïd proxénète qu’il doit affronter. Va-t-il se faire prendre au jeu et basculer définitivement dans la grande criminalité ? Ou saura-t-il arrêter à temps la parodie du gangster-tueur qu’il n’est pas encore, et fuir pour reprendre sa liberté sous d’autres cieux ?

La recette du succès littéraire de Zykë fonctionne bien : style percutant, brutal et cru ; aventures vécues musclées, fortes en émotions et jouissances éphémères ; personnages tous plus hors-norme que jamais ; mépris des règles et habileté diabolique… Un récit encore une fois saisissant, celui d’un homme qui aura mené une dizaine de vies en une, les brûlant toutes par les deux bouts. Encore une lecture coup de coeur. (5/5)