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dimanche 16 octobre 2022

[Page, Alexandre] Une vie d'artistes

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Une vie d'artistes

Auteur : Alexandre Page

Parution : 2022 (Auto-édition)

Pages : 350

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :      

« Les lauriers de la gloire se fanent vite. » Philéas Chasselat, peintre au succès déclinant en fait l’amer constat lorsque l’inspiration le fuit et que sa bourse se vide. Clémence Soyer, jeune artiste ambitieuse, est encore inconnue mais aspire à la renommée dans le Paris bouillonnant de la Belle Époque. Mis sur le chemin l’un de l’autre, ils vont affronter l’hypocrisie de la société, les déconvenues si nombreuses de la vie d’artiste et tenter, malgré les revers, de triompher ensemble.

A la fois roman sentimental et historique, réflexion sur les aspirations individuelles et les exigences d’un monde étriqué,
Une vie d’artistes interroge sur les libertés et la dépendance du créateur, sur ses rêves de gloire et ses désillusions, sur les fragilités du couple et sur "l’amour médecin". 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Alexandre Page est né en 1989 à Clermont-Ferrand. Docteur en histoire de l’art, auteur d’une thèse sur le graveur-illustrateur Léopold Flameng (1831-1911), il poursuit aujourd’hui ses recherches sur l’estampe et la peinture du XIXe siècle.

Passionné par l’écriture, il décide après sa thèse de se consacrer à la rédaction de Partir, c’est mourir un peu, roman narrant les dernières années de l'Empire russe et finaliste du prix du Jury des Plumes francophones 2019 présidé par Aurélie Valognes. En 2020 il publie son 2e roman, Abyssinia, diptyque d'aventure historique en Afrique de l'Est.

Lecteur assidu, il puise notamment son inspiration parmi les grands et petits maîtres de la littérature du XIXe s. Pour lui, un bon roman échappe à l’immédiateté de la mode. Il doit pouvoir se lire à n’importe quelle époque avec le même plaisir et réunir trois qualités primordiales : divertir, émouvoir et enrichir le lecteur.  

 

Avis :

En plein dégrisement après un succès qui lui avait tourné la tête au point de lui faire délaisser ses pinceaux pour mieux courir les salons, le peintre Philéas Chasselat en est à pleurer les caprices d’une gloire éphémère quand il rencontre la toute jeune Clémence Soyer, impatiente de faire valoir son talent dans le monde artistique du Paris de la Belle Epoque. Séduits l’un par l’autre, ils vont se retrouver liés aussi bien sentimentalement que professionnellement, jusqu’à tenter une bien audacieuse association pour faire triompher leur art...

C’est Philéas qui nous relate au passé, dans une langue délicieusement ressuscitée de la fin du XIXe siècle, les affres de la création artistique, entre délicate éclosion du talent et de l’inspiration, et impitoyables lois du marché de l’art. Quand la critique juge davantage l’artiste que son œuvre, se fiant d‘abord au plumage plutôt qu’au ramage et n’élisant qu’un entre-soi sacrifiant aux codes de son temps, la valeur artistique se retrouve battue en brèche par des critères de conformisme, de mode et de politiquement correct, pesant sur la liberté et l’indépendance de création au profit d’un mercantilisme sclérosant. Alors sans la reconnaissance de ses pairs, aujourd’hui sans appui marketing, il est bien difficile, si ce n’est impossible, de percer. Et lorsque le succès est au rendez-vous, l’artiste se retrouve emporté dans un tourbillon d’obligations représentatives à des années-lumière de l’ascèse créative.

En cette fin du XIXe siècle, les femmes-peintres font particulièrement les frais des préjugés. Alors qu’exclues de l’Ecole des Beaux-Arts, elles peinent à se former dans des cercles privés, on les renvoie aux genres considérés mineurs – comme l’aquarelle, « art frivole et superficiel » adapté à leur nature –, attendant qu’elles se cantonnent aux quelques sujets jugés à leur portée :  « bouffées florales » ou « merveilles de nos provinces rurales ». En gros, les femmes peuvent peindre les vaches ; les hommes, eux, se doivent de choisir des sujets sérieux, le hussard en étant l’archétype puisque la peinture militaire, extrêmement codifiée bien sûr, reçoit alors tous les honneurs.

Jouant des heurs et des malheurs de ses deux personnages dans une intrigue, qui, pour être prévisible, n’en tient pas moins agréablement le lecteur en haleine et pourra, d’une certaine façon, trouver un prolongement dans le domaine de la création littéraire avec Quelque chose à te dire de Carole Fives, Alexandre Page suscite une réflexion aux extensions très actuelles sur la primauté de l’oeuvre sur l’artiste, trop souvent mise à mal par le goût du lucre et par le culte de la célébrité, le souci de plaire laissant alors libre champ à la médiocrité normative. Dommage toutefois que ce livre aussi intéressant que plaisant n’ait pas bénéficié de la relecture de correcteurs plus attentifs : ses coquilles par dizaines finissent par discréditer une écriture par ailleurs d’une qualité indéniable. (3,5/5)

 

 

Citations :

Si Clémence envisageait d’exposer dans la section paysage, nature morte, animaux et fleurs, je ne douterais pas un instant de son succès, à la condition qu’elle fasse les vaches aussi bien que les hussards. Ce serait un portrait, pourquoi pas, mais la peinture d’histoire, c’est autre chose. À la rigueur, nous parlerions de sujets religieux, les femmes y ont une expertise reconnue, nous parlerions de sujets féminins, mais la peinture de guerre… Dans cette section, on ne refuse pas seulement les œuvres manquées, les croûtes médiocres, d’ailleurs, on les accepte trop souvent. Non, il faut conserver la noblesse de cette section, conserver son héritage, sa prééminence dans la hiérarchie picturale, et tu sais à quel point les temps actuels sont troubles. Alors, quand bien même le jury comprendrait des professeurs de l’Académie Julian, je doute que ces professeurs, dans leur rôle de jurés, aient pour autre but que de préserver cette prééminence et de refuser, en conséquence, l’envoi d’une femme. Imagine donc les titres de presse, tous se focaliseront sur cette excentricité. Ça fera ombrage aux artistes récompensés, et la presse conservatrice, celle qui défend ordinairement le Salon, fera de gros titres moqueurs. L’armée elle-même pourrait gloser ! Non, le jury ne voudra pas de ce brouhaha autour d’une artiste en jupon, car c’est ainsi qu’on l’appellera. Certains se demanderont si à force de peindre des femmes, nos Bouguereau, nos Bonnat et nos Baudry ne sont pas tombés dans les reîtres du beau sexe. Retenir une femme dans la section noble du Salon serait perçu comme l’avènement de ce règne du médiocre que certains esprits voient instaurer à courte échéance. Ce n’est pas ma manière de voir, et je dois dire que si je doutais jusqu’alors des capacités d’une femme à se saisir de la chose militaire, je ne suis maintenant plus aussi sceptique. Néanmoins, l’espoir que sa bataille soit admise au Salon est mince. Je serais moins pessimiste s’il s’était agi d’une Jeanne d’Arc à Compiègne ou d’une Sainte Geneviève défendant Paris, mais là, je crois que c’est demander trop de progressisme à notre élite artistique ! 
 

Un jour, une précieuse a dit que le flirt est l’aquarelle de l’amour, un art frivole et superficiel, quand le véritable amour est une chose sérieuse et profonde.
 

Mais ce fut alors que la gloire m’étouffa sous tout ce qu’elle apporte avec elle. On la cherche, mais on ignore souvent le cortège qui l’accompagne inévitablement, cortège auquel on ne peut se soustraire comme on le voudrait, surtout lorsqu’on est grisé par l’ivresse procurée. Je rencontrais les dames galantes, je pouvais jouer à la table du Paris mondain qui m’invitait sous des ors nouveaux, qui me faisait asseoir sur des fauteuils de soie, qui jetait des dés d’ivoire incrustés d’ébène. On me voulait, on me réclamait, on me désirait, et ce fut ainsi que ma vie devint mondaine, lascive, oisive, et qu’il m’était de plus en plus pénible d’apprécier le silence de mon atelier, la solitude, le décorum de « foire à tout » qui constituait cette pièce où j’entassais les moulages, la militaria, les pinceaux et les toiles. L’année suivante, je n’exposai pas, ni celle qui suivit, à celle d’après encore j’exposai parce qu’il le fallait bien. On m’avait presque oublié déjà mais pas complètement, et j’aurais pourtant préféré être un anonyme, car la presse massacra mon vilain tableau. J’en aurais pris ombrage si je n’avais su au fond de moi qu’elle avait raison de l’éreinter. La composition n’était qu’un vaste désordre, mes couleurs verdâtres, le réalisme fantasque. Je pris un soufflet, mais il était mérité et il me soufflait d’autant plus que j’avais été porté aux nues. Invité partout, je le fus moins après cela, et j’avais oublié à force de fréquenter un monde de fortunes héréditaires et de rentiers que je n’appartenais pas vraiment à ce monde. L’argent ne tombait pas du ciel, il me fallait travailler pour le gagner, et les fortes sommes qui m’étaient échues soudainement finirent par se volatiliser.
 
 
Comme je la regardais faire et qu’elle avait mis à profit mes conseils, je me sentis pris dans un paradoxe. J’étais capable de donner des conseils habiles que je n’appliquais plus moi-même. Mais après tout, derrière chaque grand écrivain, il y a un professeur de lettres qui bien souvent n’a jamais écrit de chef-d’œuvre.


Elle me parla avec entrain d’une école de sculpture qu’une de ses consœurs qui passait pour une « féministe » dans le milieu artistique voulait ouvrir dans son propre appartement, avenue de Villiers. Il s’agissait d’Hélène Bertaux dont je devais entendre régulièrement le nom par la suite, et que je découvris presque ce jour où Clémence m’en parla. Cela lui procurait beaucoup de satisfaction, car elle sentait un mouvement général qui, selon elle, serait profitable aux femmes artistes :
— Voyez-vous, on dit les femmes moins inspirées et compétentes que les hommes, mais Montesquieu a bien décrit le problème, entre hommes et femmes, si l’éducation était égale, alors les forces le seraient aussi ! C’est avec de telles écoles qu’on verra bien que le talent n’a pas de sexe.
Je ne la contredis pas. Pour ainsi dire, elle prêchait un convaincu. Même si je ne m’étais jamais profondément penché sur la question, j’avais assez de logique pour savoir qu’en interdisant aux femmes le conservatoire ou l’École des beaux-arts, le combat était inégal.


(…) nous allions parfois au Louvre, visiter les chefs-d’œuvre et contempler, devant les Murillo et les Vélasquez, les légions de copistes qui rappelaient des souvenirs à Clémence. Elle n’avait pas été copiste au Louvre, mais copiste à Lyon, copiant tout ce qu’elle pouvait jusqu’à ce qu’elle fût capable de s’émanciper et de se satisfaire de ses propres compositions. Elle me confia que si elle avait été copiste au Louvre, elle y aurait sûrement habité, ce qui était presque le cas des copistes qui nous environnaient. Il faisait froid, alors ils plantaient leur chevalet près des bouches de chaleur, et comme il y avait des banquettes rouges moelleuses, ils s’y allongeaient pour se reposer, et comme il y avait beaucoup de jeunes femmes parmi ces copistes, leurs mères n’étaient jamais loin et tricotaient en gardant un œil sur leur progéniture. Il y avait beaucoup de filles d’officiers parmi elles, orphelines de père et filles de veuve, qui pour avoir reçu une sommaire formation artistique utilisaient leur « art » pour réaliser des copies qu’elles proposaient aux visiteurs. La médiocrité dominait plus que l’art, et le spectacle de ces femmes aux mains sales, s’usant les yeux tout le jour pour produire de malheureuses croûtes qui devaient les aider à arrondir la maigre pension de leur veuve de mère contrastait fort avec l’opulence des chefs-d’œuvre qui pendaient aux cimaises. Ce spectacle pathétique ne laissait pas Clémence si sereine qu’elle aurait pu l’être lors de nos visites, et au salon hollandais, comme les tableaux étaient plus petits, les copistes étaient presque totalement absents, ce qui la déridait un peu. Je lui dis un jour, pour la réconforter sur le sort de ces malheureuses, que l’État leur commandait beaucoup de copies pour décorer les institutions provinciales à bon compte et répandre les « chefs-d’œuvre » auprès des populations les plus lointaines, jusque dans les colonies, ce à quoi elle me répondit :
— Philéas, si l’État permettait à ces femmes de perfectionner leur art à l’École des beaux-arts plutôt que de les laisser à faire des copies médiocres contre quelques francs, il se montrerait réellement généreux à leur égard. 


Bien sûr, figurer au livret du Salon était, surtout à cette époque, le début de la gloire, le premier pas du cursus honorum qui conduisait tantôt à la Légion d’honneur, tantôt à l’Institut, et si seuls les meilleurs parvenaient jusqu’à ces hauteurs, apparaître dans le livret du Salon suffisait à ne plus être rien ; à ne plus être un peintre du dimanche. Mais elle était jeune, très jeune, trop peut-être, les opportunités ne lui manqueraient pas si celle-ci lui échappait. Puis elle n’était pas comme d’autres, toute sa vie n’était pas suspendue à sa carrière d’artiste. Au moment où je réconfortais ma femme assise sur un sofa de velours, je savais que d’autres peintres lisaient avec la même fébrilité la composition du jury du Salon depuis leur mansarde ou un cabaret borgne, assis sur des chaises à trois pieds, espérant être exposés au Salon et ne plus avoir à manger de la vache enragée. Je n’avais pas connu ces extrêmes, mais j’avais connu des artistes qui les avaient vécus, et certains qui ne s’étaient jamais remis d’un refus.


Bien sûr, ce n’était que le début de nouvelles longues semaines d’angoisse à attendre de savoir si l’œuvre allait susciter l’intérêt, la curiosité, l’indifférence ou le rejet du public et de la critique, si elle finirait récompensée ou dans un placard, mais lorsqu’on apprend que l’on figure au Salon, on apprend en même temps que l’on sera exposé avec les maîtres qui ont fait notre admiration, sur des cimaises prestigieuses, sous des regards qui, intéressés ou dédaigneux, seront ceux du Tout-Paris, à commencer par celui du président de la République. C’est une gloire qui consacre chaque année plusieurs milliers d’artistes dont l’essentiel n’en connaîtra pas d’autres, mais dans un monde aussi difficile et ardu que l’art, où les efforts sont aussi grands que la reconnaissance est rare, elle apparaît grandiose au jeune artiste, et plus encore lorsqu’à la manière de Clémence, elle n’arrive pas comme une évidence.


Ce n’est pas la première fois qu’une représentante du beau sexe ose la peinture d’histoire, et celles qui s’y essayent le font par vocation à n’en pas douter, mais pourquoi diable leur donner la vocation alors qu’elles n’ont ni l’expérience ni le tempérament, et pourquoi diable le jury persiste-t-il à les exposer aux regards ? Une femme donne la vie, elle ne sait peindre la mort. Une femme ne connaît de la guerre que ce qu’elle voit au théâtre et lit dans les livres, peut-on l’imaginer peindre une bataille, et pourtant, c’est là le sujet qu’a choisi Mme Clémence Chasselat pour sa grande machine qui, pour être sa première, sera, souhaitons-le, sa dernière ! (…)
Je n’en dirai pas davantage, il ne revient point à un homme de salir une femme qui a la vocation, mais pourquoi donc ne pas prendre exemple sur Mme Madeleine Lemaire qui nous gratifie chaque année de bouffées florales avec le talent qu’on lui connaît, ou sur Mme Rosa Bonheur qui, absente cette année, nous entraîne à sa suite dans les merveilles de nos provinces rurales ? Que Mme Clémence Chasselat peigne ce qu’il est dans sa nature de peindre et elle pourrait bien être la gloire de son époux, époux qui à cette heure, osons le dire, serait futé de lui confisquer son pinceau pour l’honneur de son nom.


La presse ne disait presque rien du tableau, et lorsqu’elle disait, elle médisait, et dans ce cas, il était aisé de deviner que l’on parlait moins de l’œuvre que de son exécutante. La médiocrité du tableau tenait dans la prétendue impossibilité de l’artiste à comprendre son sujet. C’était là ce que je redoutais et que Clémence avait imaginé pouvoir surmonter avec son talent seul, or, si le jury avait accepté l’œuvre, la presse se permettait de gloser allégrement sur l’hybris de mon épouse qui s’essayait à des sujets trop élevés pour son sexe.


(…) je conçus l’idée d’exposer directement dans mon atelier. Plus exactement, d’exposer dans le salon de réception et de répandre la nouvelle dans la presse. L’exercice était déjà commun à cette époque, la visite aux ateliers d’artistes était devenue une mode et un type de sortie fort apprécié. Les amateurs d’art aiment voir les coulisses de la création, et quelle plus belle manière de les découvrir qu’en visitant l’atelier du créateur ? Les artistes installés avaient assez de notoriété pour faire de leurs ateliers des galeries d’art courues, et même des salles de spectacles, de concerts, de théâtre, car rien n’est trop beau pour donner à des clients ordinaires le sentiment de privilèges extraordinaires. Je commençais seulement dans l’exercice et je prévoyais une petite réception musicale et dansante, assez légère et divertissante pour susciter chez le visiteur l’envie d’acheter, mais sans trop d’artifices qui les auraient détournés de l’objet de leur visite.


— Oh, ils ont acheté, c’est vrai, lui dis-je, et j’en suis ravi, mais aucun d’eux n’imagine que cet art est digne de moi. Ils ont acheté parce que c’est joli, mignon, mignard aurait dit les plus précieux, mais ils pensent que c’est un art paresseux, un art d’artiste dilettante qui s’amuse, l’art d’un peintre qui procrastine en se livrant à des travaux de seconde main. Pour l’heure, ils ne me jugent pas durement, car après tout, même Édouard Detaille fait de l’aquarelle, même le grand Meissonier pour se détendre, seulement, eux reviennent à la grande peinture d’histoire le lendemain et on leur pardonne leurs « vacances ». Moi, c’est cela que j’aime peindre à présent, c’est cela que je veux peindre. Je ne veux plus peindre de batailles, de soldats. Mais je crains que l’on me reproche toujours de faire moins lorsque jadis j’ai pu faire plus, comme on te reprochera toujours de vouloir faire plus lorsqu’une femme ne peut que faire moins.


Je crois qu’ils la firent réfléchir sur ce que nous avions à espérer l’un et l’autre de cette société injuste qui décidait pour l’artiste de la place qui devait être la sienne, et sur les solutions possibles pour échapper au destin qu’elle voulait tracer pour nous. Je voulais peindre des arbres et des ruisseaux, on réclamait de moi des batailles et des soldats. Elle voulait peindre des batailles et des soldats, et on réclamait d’elle des arbres et des ruisseaux. Moi, car j’étais un artiste médaillé, un espoir de la grande peinture d’histoire qui avait trop promis, elle, car elle était condamnée à ne jamais être assez virile pour peindre convenablement les combats des hommes. Nous n’étions pas des artistes à notre place (…)


Elle avançait peu et elle sortait plus souvent insatisfaite qu’heureuse des longues heures laborieuses passées devant sa toile monumentale. Elle vivait ce que vivent tous les artistes qui font ce qu’ils n’aiment pas faire, mais le font car le public l’exige d’eux.


La gloire est une chose étonnante. Elle peut traverser les siècles, les millénaires parfois, et pourtant, elle peut s’enfuir et revenir en un instant aussi volatile que la constance des hommes. Il ne m’avait pas fallu une vie pour la perdre, et il me suffisait d’une œuvre pour la retrouver en des proportions plus grandes encore que jadis. 


Durant ses voyages en Afrique, il avait vu un animal que l’on nomme caméléon, et il comparait l’artiste moderne à cette créature capable de s’adapter à son environnement :      
— Quand l’artiste tient un sujet, me dit-il, il doit d’abord savoir pour qui il travaille. L’État, l’Église, un citoyen, mais encore un citoyen français, un américain, un russe, un anglais, mais encore un bourgeois ou un aristocrate descendu en ligne directe de Clovis ou de Guillaume le Conquérant. Est-il catholique, protestant ou juif ? Tout cela importe, car sans cela, votre œuvre peut déplaire à un point que vous n’imaginez même pas, et cela, parfois pour un centimètre carré de peinture dans une toile monumentale. Croyez-en mon expérience, le succès ou l’échec d’une toile tient toujours à un détail que l’on pense anodin. On m’a dit un jour qu’un jeune artiste sans le sou était devenu richissime parce que le visage d’un de ses personnages dans une scène de bal avait rappelé à un grand-duc les traits d’un amour de jeunesse ! C’est à cela que tiennent nos vies ! 


Il fallait serpenter, ruser, roublardiser pour s’élever dans le monde de l’art, contraindre sa nature aux exigences des autres (…)


 

samedi 29 mai 2021

[Tudoret, Patrick] La gloire et la cendre : l'ultime victoire de Napoléon

 






Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La gloire et la cendre.
            L'ultime victoire de Napoléon

Auteur : Patrick TUDORET

Editeur : Les Belles Lettres

Année de parution : 2021

Pages : 228

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Que se passe-t-il ce 15 décembre 1840 où les « cendres » de Napoléon Ier sont transportées, en grande pompe, de Courbevoie jusqu’à l’hôtel des Invalides ?
En dépit d’un froid sibérien, une véritable marée humaine — plus d’un million de personnes, dont Hugo, Balzac, Gautier et tellement d’autres —, vient rendre hommage à la dépouille d’un empereur déchu, mort dix-neuf ans plus tôt sur une île anglaise perdue, hostile, battue par les vents.
Quelques mois auparavant, La Belle-Poule appareillait à Toulon, sous le commandement du prince de Joinville, fils du roi Louis-Philippe, et c’était le début d’une incroyable et bouleversante épopée, de la dernière campagne du grand exilé de Sainte-Hélène. Ce sera son ultime victoire…

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Patrick Tudoret, docteur en science politique de l’université Paris I Panthéon-Sorbonne, est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages et de pièces de théâtre, dont La Gloire et la cendre, adaptée et jouée à Paris, en province et au festival d’Avignon. Ses livres — romans, essais… —, lui ont valu un certain nombre de prix dont le Grand Prix de la Critique, et le Prix des Grands Espaces. Il a également publié aux Belles Lettres Fromentin, le roman d'une vie (2018), récompensé en 2019 du Prix Brantôme de la Biographie historique.

 

Avis :

Dix-neuf ans après la mort de l’empereur déchu sur l’île de Sainte-Hélène, la dépouille mortuaire de Napoléon 1er est finalement rapatriée en France pour être inhumée aux Invalides le 15 décembre 1840. Plus d’un million de personnes, soit l’équivalent de toute la population du Paris de l’époque, se masse le long de l’impressionnant cortège qui traverse la capitale transie par un froid sibérien. Ce jour-là, en ce qui sonne comme une ultime victoire de l’illustre exilé, s’achève en grande pompe l’extraordinaire expédition partie de Toulon près de six mois plus tôt pour assurer le « retour des Cendres », et s’ouvre l’éternité de la gloire et du mythe…

Imprégné d’une abondante et sérieuse documentation qui lui permet une totale exactitude historique, Patrick Tudoret réussit à nous immerger dans une narration aux allures de reportage sur le vif, qui, en investissant le regard de la population parisienne et en s’assortissant des commentaires des personnages de l’époque – politiques, peintres ou écrivains, en tête desquels l’intarissable Hugo, mais aussi Balzac, Gautier, Lamartine, Chateaubriand… -, crée la sensation de vivre de l’intérieur cette froide et grandiose journée de 1840. A la plongée au plus près des événements répond une mise en perspective historique qui éclaire toute leur portée. Destiné à redorer l’image de la Monarchie de Juillet, le retour des Cendres s’avère un échec politique pour le roi Louis-Philippe et le gouvernement d’Adolphe Thiers, mais un magistral dernier coup d’éclat pour un Napoléon définitivement entré dans la légende.

Tandis que l’intérêt du lecteur rebondit de page en page, au fil de détails qui n’en finissent pas de surprendre, affleure aussi l’émotion, celle qui étreint le peuple de Paris et, en particulier, les plus humbles des vétérans. Mais c’est aussi le sourire aux lèvres que, décidément séduit, le lecteur se délecte de ce texte plein d’humour et d’esprit.

Aussi passionnant qu’étonnant, parfois bouleversant mais souvent drôle, ce récit d’une grande exactitude historique et d’une érudition sans apprêt coule avec la fluidité d’un roman, nous laissant songeurs face à tant d’incroyable théâtralité de l’Histoire et d’imprévisible puissance des ressorts de la gloire. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Napoléon, parangon du grand homme au sens hégélien du mot, cela ne fait aucun doute. Personne,  pas même son pire contempteur, ne pourrait lui contester ce statut. Grand homme de guerre, grand stratège, grand conquérant, grand esprit (même Germaine de Staël, son ennemie la plus acharnée sans doute, le concédait : « Chaque fois que je l’entendais parler, j’étais frappée de sa supériorité »), grand administrateur. Grand despote aussi et grand sacrificateur de vies humaines… Mais avant tout, ne fut-il pas un grand communicant, capable d’édifier son propre mythe à coups de géniales proclamations, de gazettes calibrées pour l’exaltation de sa gloire, d’art officiel voué à la promotion de son image, capable aussi de sculpter sa propre statue jusqu’à la veille de sa mort en dictant ses pensées à quelques évangélistes zélés ?

Affermir son pouvoir en consolidant celui du roi, c’est bien l’ambition de Thiers. Il lui faut pour cela gagner les coeurs bonapartistes, mais aussi ceux des républicains nostalgiques d’un ordre jacobin incarné naguère par un certain… Bonaparte. Accaparer symboliquement le pouvoir et le prestige de l’Empereur, mais aussi détourner l’opinion des sujets qui fâchent en faisant revenir ses cendres, voilà qui semble jouable et qu’il plaide auprès de son souverain. Outre qu’elle couperait l’herbe sous le pied de l’opposition bonapartiste, l’opération constituerait aussi un habile écran de fumée pour masquer les difficultés extérieures du pays et l’enlisement politique d’un régime atone et sans envergure.

C’est bien à une opération symbolique que vont se livrer le roi et son ministre, à une entreprise de réconciliation nationale. Rapatrier les restes de Napoléon et les conduire à leur dernier tombeau dans une procession comme les empereurs romains en auraient rêvé, c’est permettre à tous les Français de communier dans une même ferveur, autour d’un même symbole, ferment de l’unité nationale.

Dans un exercice assez fastidieux, j’ai relevé à Paris au moins cent soixante noms de rues, de boulevards, d’avenues, de squares ou de places qui font référence à Napoléon, au Consulat ou au premier Empire. Sans doute quelques généraux un peu plus obscurs que les autres m’auront-ils échappé.

Mme de Staël : « La gloire est le deuil éclatant du bonheur ».
 
Arthur Wellesley, duc de Wellington, est au fond le seul à avoir vraiment vaincu Napoléon sur un champ de bataille, mais à deux contre un ou presque et avec l’aide de Blücher. La revanche de l’histoire prendra la forme du plus terrible des venins : une véritable fascination du vainqueur pour le vaincu… Wellington, dit-on, passa des heures à méditer en silence devant le portrait de l’Empereur et n’eut de cesse qu’il n’eût créé le premier musée au monde qui lui fût presque entièrement consacré… Il ira jusqu’à se mettre en ménage avec la Grassini, cantatrice aussi célèbre pour sa voix que pour sa liaison avec son grand adversaire. Et l’historien Frédéric Masson de commenter, avec un rien de fiel : « Il a comme une folie de manger les restes de Napoléon... »

Fulgurante destinée que celui qui fut général de brigade à vingt-quatre ans, de division à vingt-six, général en chef de l’armée d’Italie un an plus tard, Premier consul à trente, empereur à trente-cinq pour achever son vol à quarante-six ans et mourir à cinquante et un. A cet âge, Alexandre avait conquis un monde, mais était mort depuis vingt ans, César, lui, avait à peine franchi le Rubicon et n’était pas encore César… Fulgurantes destinées de tous ces généraux, déjà aux commandes de l’armée à vingt-cinq ans à peine. Ils sont souvent morts avant la trentaine : Hoche, Marceau, Desaix… « Un hussard qui n’est pas mort à trente ans n’est qu’un jean-foutre », disait, d’ailleurs, le général Lasalle à ses troupes d’élite.

Une chose est sûre, Paris aura connu bien peu d’événements cérémoniels de la dimension du retour des Cendres : les funérailles de Victor Hugo, peut-être (deux millions de personnes défileront dans « son » avenue), et le défilé triomphal du général de Gaulle sur les Champs-Elysées à la Libération de Paris. Sic transit, aujourd’hui, le seul motif capable de mobiliser de telles foules serait sportif, comme la victoire de la France à la Coupe du monde de football de 1998…

Napoléon n’est jamais aussi grand qu’à l’heure de son déclin et même à son couchant. C’est là que se bâtit sa gloire, c’est là que se trame sa légende. Plus le « héros » est à terre, plus sont grandes les chances de son salut.

 

Du même auteur sur ce blog :


 


 


 

vendredi 18 décembre 2020

[O'Connor, Joseph] Le bal des ombres

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le bal des ombres (Shadowplay)

Auteur : Joseph O'CONNOR

Traductrice : Carine CHICHEREAU

Parution : en anglais (Irlande) en 2019
                   en français en 2020 

Editeur : Rivages

Pages : 550

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Joseph O'Connor rejoint le catalogue des Editions Rivages après de longues années passées chez Phébus, où il était l'un des auteurs emblématiques. Grand romancier irlandais, il revient à la veine historique qui a fait son succès avec ce roman malicieux sur la vie de Bram Stoker, le créateur du mythique Dracula. Mais il refuse toute biographie romancée trop linéaire et se lance dans une fiction inventive, surprenante, qui évoque aussi une figure légendaire du théâtre anglais, l'actrice Ellen Terry, sorte de Sarah Bernhardt londonienne, figure féministe et puissante. Roman d'amour, roman sur les mystères et les errances de la création, ce texte est une célébration de l'Art de raconter et de vivre des histoires.

  

Un mot sur l'auteur : 

Né en 1963, Jospeh O'Connor commence sa carrière comme journaliste, avant de devenir écrivain. Il est aujourd'hui considéré comme une figure de la littérature irlandaise contemporaine.

 

 

Avis :

En 1878 à Londres, le grand tragédien Henry Irving reprend le Lyceum Theatre, alors en piteux état. Il en confie l’administration à celui qui deviendra son bras droit, Bram Stoker, futur auteur de Dracula, et engage dans sa troupe la plus célèbre actrice anglaise de l’époque, Ellen Terry. Le trio, bientôt inséparable, s’acharne à redresser l’établissement et s’achemine peu à peu vers une réussite suffisamment retentissante pour s’exporter outre-atlantique. Bram Stoker désespère toutefois de rencontrer un jour le succès littéraire…

Loin de la biographie linéaire, ce récit foisonnant ressuscite ses personnages historiques avec le plus grand naturel, recréant la chair et l’émotion autour du squelette des faits réels, dans une évocation d’autant plus crédible qu’elle nous baigne en même temps dans une magistrale restitution du Londres victorien. L’ambiance du roman est ainsi particulièrement prégnante, tant celle, brumeuse et polluée, de la capitale anglaise, pas tout à fait aussi scandalisée du procès d’Oscar Wilde que terrifiée par l’ombre de Jack l’Eventreur, que celle, effervescente et passionnée, d’un théâtre de la fin du XIXe siècle aux mains de personnalités explosives aux égos démesurés.

Au fur et à mesure du parcours des trois protagonistes principaux, entre doute et ambition, ombre et lumière, le texte prend une teinte de plus en plus mélancolique pour le lecteur témoin de leur ascension puis de leur vieillissement, et, globalement, du curieux cheminement qu’emprunte parfois la gloire, tantôt capricieuse, tantôt généreuse, souvent inaccessible et même ironiquement tardive, lorsque, posthume, elle vient couronner un homme finalement convaincu de son insignifiance et mort dans un hospice pour indigents.

Fresque historique, histoire d’amour et d’amitié, récit gothique et odyssée autour du mystère de la création, ce roman aux multiples facettes tient l’intérêt éveillé de bout en bout. Il réussit à émouvoir quant au dépassement de la finitude humaine par l’immortalité de l’oeuvre passée à la postérité. (4/5)


Citations :  

« Jouer la comédie, c’est ma profession, ce qui me nourrit. Mais l’art est aussi spirituel, c’est une chambre secrète de l’âme. Il est difficile de savoir où elle se trouve, ou encore où se trouve la clef qui en ouvre la porte, par conséquent parfois il faut briser cette porte avec violence. Voilà ce que signifie avoir du style. C’est la force. Une fois entré dans son propre style, les proportions changent. La pièce peut se transformer en n’importe quel lieu : une forêt, un océan, une cellule de prison, le monde des fées, un nombre de sphères tournant l’une à l’intérieur de l’autre, tout cela en même temps, chacune sur un axe dont l’autre ne sait rien. En tout cas, voilà comment on voit les choses ici. Être un artiste, c’est savoir que les fantômes existent. »

Jamais assez de temps pour aller jusqu’au bout d’une histoire. Jamais assez d’argent pour prendre le temps d’y réfléchir. L’argent est tout. Il ne le savait pas auparavant. Ce dont un écrivain a besoin, c’est de temps, d’avoir la permission d’échouer s’il le faut, de s’abstraire des tourments que vous inflige la nécessité de payer un loyer. L’argent est une fiction, mais elle est tout de même nécessaire. C’est la seule fiction qui existe.

Vous savez, être comédien, ce n’est pas faire semblant d’être quelqu’un d’autre, mais trouver l’autre en nous, et le mettre en avant. Ça n’a rien de compliqué, les enfants le font ; vous n’avez qu’à les regarder lorsqu’ils jouent. Ce n’est pas paraître, c’est être. Je l’ai appris dans mon enfance, mon père était un comédien itinérant qui jouait la pantomime. Jamais il ne me disait : « Joue à être une fée. » Non, il me disait : « Aujourd’hui, tu es une fée, Len. Envole-toi. »

Le neuvième cercle de l’enfer de Dante, la fosse la plus profonde, est réservée aux pécheurs les plus infâmes, traîtres à ceux qui les ont bien traités, qui dans le donjon d’Hadès le plus sale, le plus brûlant, souffre l’éternelle dégradation des ingrats. S’il existait un dixième cercle, il serait réservé aux seules créatures encore plus méprisables et impardonnables : les auteurs qui font la promotion de leurs propres ouvrages.

Quand on est jeune, on n’imagine pas que le temps soit une monnaie. Plus tard, on s’aperçoit qu’on n’a plus grand-chose sur son compte.

– Ah, c’est pour ça qu’existent les histoires, Nolly. Pour savoir ce que ça fait d’être une autre personne.  
– Pourquoi voudrait-on cela ?  
– Parce que parfois c’est éreintant d’être soi.

– Vous savez ce que mon vieux père disait à propos du mariage, Mr Stoker ? Tu as le droit de regarder dans la vitrine du bijoutier, à condition de ne pas la casser pour tout rafler.

Ce qu’ils appellent la vie est un vaisseau fantôme. Ce vaisseau compte bien des cabines. Des petites. Des grandes. Certaines sont destinées aux princes. D’autres aux pauvres. Elles sont innombrables. Il y en a toujours une autre. Voilà comment ils échappent à la prison du moi. Pour voir le monde à travers le hublot de la cabine d’un autre.

 Il n’aime pas se souvenir, trop de douleur, de déceptions. Il est important de se maintenir à flot, les yeux braqués sur l’horizon, toujours. Le passé est un fou qui se noie ; lancez-lui une corde, il vous entraînera avec lui.



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