J'ai beaucoup aimé
Titre : La fin du voyage (FerÐalok)
Auteur : Arnaldur INDRIDASON
Traduction : Eric BOURY
Parution : en islandais en 2024,
en français en 2026 (Métailié)
Pages : 256
Présentation de l'éditeur :
Il a rencontré pendant les vacances Keli, un jeune garçon, berger et
rêveur, né dans une famille très pauvre qui est devenu son ami. Le sort
va les frapper impitoyablement tous les deux au même moment : Jonas va
se casser la jambe, être hospitalisé et victime de la négligence du
chirurgien. Keli va disparaître dans la campagne déserte de l’intérieur
du pays. Les délires de fièvre de Jonas sont hantés par l’image de l’ami
disparu, et une enquête est lancée par le bailly de la région sur la
disparition.
Les méthodes d’enquête sont étonnantes dans cette colonie lointaine et
peu peuplée, parmi des paysans miséreux. Les explosions de violence y
sont nombreuses.
Le style remarquablement élégant et économe d’Arnaldur Indridason nous tient en haleine. L’histoire offre une perspective nouvelle et puissante sur le poète et la société qui l’a nourri, capturant les contrastes entre la vie urbaine animée à l’étranger et la campagne pauvre du nord de l’Islande. Sur ces deux fils narratifs simples, l’auteur entraîne le lecteur au cœur de la violence et le lecteur est tenu en haleine de façon incomparable. Indridason au sommet de son talent d’écrivain, Le jury du Grand Prix islandais de littérature ne s’y est pas trompé.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Douze de ses romans mettent en scène le personnage d’Erlendur Sveinsson, inspecteur de la police de Reykjavík. Plusieurs autres sont consacrés à des énigmes historiques ou des affaires d’espionnage. Dans la fascinante Trilogie des Ombres, il met en scène un nouveau couple d’enquêteurs, à l’époque de la « Situation », l’occupation américano-britannique de l’Islande à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Avis :
Le récit ressuscite les dernières années de Jónas Hallgrímsson, depuis l’exil au Danemark et l’infection mal soignée qui fait suite à une chute dont il ne se remettra jamais jusqu’aux souvenirs d’une Islande encore rurale, pauvre et sous tutelle danoise. Par un jeu d’allers‑retours entre le chevet du malade, où défilent les savants danois auprès desquels ce poète et naturaliste a longtemps cherché une reconnaissance incertaine, et les épisodes marquants de son passé, Arnaldur Indriðason laisse apparaître un esprit tourmenté, déchiré entre le doute quant à sa place parmi ses pairs et les remords et regrets qui le poursuivent – les uns liés à la disparition du jeune berger Keli, les autres attachés à Thora, l’ombre d’un amour impossible. Dans ce tissage, l’intime et l’historique se répondent, les drames individuels soulignant les tensions d’un pays en quête de voix et de destin, et l’on comprend peu à peu comment blessures, paysages et pertes ont nourri et sculpté la poésie de Jónas.
Si Arnaldur Indriðason s’éloigne des codes du polar, il n’en renie pas pour autant son goût du mystère. Le roman repose en effet sur deux narrations parallèles : d’un côté, Jónas agonisant, en proie à une torture morale qui le ronge et déforme ses souvenirs ; de l’autre, le récit des faits passés, dont la disparition de Keli constitue le noeud obscur. Les circonstances de cet événement demeurent longtemps opaques, introduisant une tension narrative qui rappelle, en sourdine, l’art du suspense qui a fait la renommée de l’auteur. À mesure que les deux fils se resserrent, la révélation progressive de la vérité vient éclairer la manière dont les dures conditions islandaises, l’ambiance sombre et parfois effrayante du pays, le mépris danois, les pertes et les désillusions – bref, tout un faisceau d’expériences constitutives de l’esprit islandais – ont imprimé leur marque sur la mémoire et la sensibilité de Jónas. L’on pressent alors comment cette longue fermentation intérieure a nourri, presque malgré lui, la force singulièrement mélancolique de son génie poétique.
Cette hybridation entre introspection et suspense confère au roman sa tonalité particulière, entre mélancolie et tension. La narration fait sentir la fragilité sublimée en force d’un homme pris entre écrasement et désir d’émancipation, tout en inscrivant cette trajectoire individuelle dans le paysage plus vaste d’une Islande en train de se chercher une voix, un récit, une identité. À cet égard, la figure de Keli apparaît presque comme un miroir de l’Islande moyenne – celle qui rêve d’éducation et d’élévation mais reste entravée par la dureté du quotidien, la pauvreté et l’usure. Jónas, lui, incarne la possibilité d’un dépassement : un précurseur encore plein de doutes, portant presque timidement le drapeau d’une nation naissante. On pense alors à la manière dont Hallgrímur Helgason, dans la grande saga inaugurée par Soixante kilos de coups de soleil et Soixante kilos de coups durs, raconte lui aussi la condition ancestrale de l’Islande et l’émergence progressive de son identité nationale. En mêlant la sombre fatalité d’une disparition à la naissance d’une œuvre poétique, Arnaldur Indriðason signe un roman qui interroge autant la mémoire que la création, et montre, chez Jónas comme dans son pays, la lente gestation d’une identité et d’une estime de soi.
En s’aventurant sur les terres du récit historique et de la réflexion littéraire, Arnaldur Indriðason confirme, après Le Roi et l’horloger, qu’il n’est pas seulement un maître du polar, mais un écrivain capable d’élargir son registre en explorant des thématiques plus vastes. En interrogeant à travers Jónas Hallgrímsson ce qui fonde une voix, une mémoire et une identité, il révèle une ambition nouvelle, plus ample et plus profonde, qui, au‑delà de la construction d’intrigues, embrasse aussi la question de l’émergence d’un pays resté longtemps sous tutelle coloniale. Là où Hallgrímur Helgason met en scène de manière directe la naissance d’une conscience nationale, Arnaldur Indriðason en propose une approche plus diffuse, centrée sur une Islande rurale, misérable et encore travaillée par ses complexes face à la domination danoise et aux traces qu’elle a laissées. Sensible et immersif, ce roman richement documenté et d’une grande puissance évocatrice confirme, avec cette fusion pleinement réussie entre enquête, mémoire et destin national, l’évolution littéraire désormais très assurée de l’auteur. (4/5)



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