Coup de coeur 💓
Titre : Alma Karlin.
Voyageuse de l'extrême 1889-1950
Auteur : Caroline FABRE-ROUSSEAU
Parution : 2026 (Chèvre-feuille étoilée)
Pages : 232
Présentation de l'éditeur :
Découvrez Alma Karlin, écrivaine et exploratrice, et son voyage inspirant autour du monde.
Caroline Fabre-Rousseau campe ici une femme furieusement libre, écrivaine, journaliste, exploratrice, botaniste, théosophe : une invisibilisée qui ne le restera pas longtemps. Son tour du monde en huit ans, sans protecteur et sans argent a défrayé la chronique et continue d’inspirer les voyageuses d’aujourd’hui.
Caroline Fabre-Rousseau campe ici une femme furieusement libre, écrivaine, journaliste, exploratrice, botaniste, théosophe : une invisibilisée qui ne le restera pas longtemps. Son tour du monde en huit ans, sans protecteur et sans argent a défrayé la chronique et continue d’inspirer les voyageuses d’aujourd’hui.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
La romancière Caroline Fabre-Rousseau a un penchant certain pour les oubliés de l'histoire. Mêlant recherches et fiction, elle exhume des époques et des personnages, réels ou imaginaires, pour mieux les arracher à l'oubli. Sa précédente biographie faisait revivre Julie Duvidal, artiste peintre reconnue en son temps, écrasée par l'ombre de son beau-frère Victor Hugo. Biographie croisée, Elles venaient d'Orenbourg racontait avec sensibilité et érudition deux parcours contrastés et révélateurs de la condition féminine au tournant du 19e siècle.
Avis :
Alma Karlin apparaît, dans le récit, comme une figure de caractère : une femme qui refuse les assignations et avance hors des sentiers balisés, portée par une curiosité presque indomptable. Le livre la montre telle qu’elle fut : une voyageuse solitaire, déterminée à parcourir le monde avec pour seuls bagages sa machine à écrire, son sens aigu de l’observation et une volonté farouche d’indépendance. Sa maîtrise exceptionnelle des langues – elle en parlait dix – influe profondément sur son rapport au monde, chaque rencontre ouvrant pour elle un espace de compréhension, d’échange et parfois de désillusion. Érudite, sensible, vulnérable à certains égards mais jamais docile, Alma Karlin se tient à contre‑courant des normes de son époque. Sans appui ni argent, elle sillonne la planète dans des conditions souvent extrêmes, revendiquant une liberté qui lui coûte cher : constamment harcelée, fréquemment agressée et jugée scandaleuse pour son émancipation, elle affronte des obstacles que ses homologues masculins n’auraient jamais connus et ne reçoit qu’une reconnaissance dérisoire en comparaison. Caroline Fabre‑Rousseau met en lumière ses paradoxes : son besoin d’indépendance autant que son désir de reconnaissance, sa lucidité douloureuse, son ouverture à l’altérité. Il en résulte le portrait d’une pionnière de l’émancipation des femmes, dont le parcours rappelle combien la conquête de liberté fut – et demeure – un chemin semé d’inégalités.
Caroline Fabre‑Rousseau construit ce portrait d’Alma Karlin avec une rigueur documentaire qui n’exclut jamais la sensibilité littéraire. Son écriture, précise et sans emphase, s’attache moins à magnifier l’héroïne qu’à restituer la complexité d’une femme en lutte avec son époque. Le récit mêle citations, archives et reconstitution narrative, ce qui permet de faire sentir à la fois la matérialité du voyage et l’épaisseur psychologique d’Alma. Son parcours sert à merveille de révélateur aux structures sociales : la condition féminine, les hiérarchies coloniales et les contraintes imposées aux voyageuses. En refusant l’hagiographie, la narration laisse affleurer contradictions et zones d’ombre, et c’est précisément cette honnêteté qui donne vie au portrait. Loin d’un simple hommage, le livre apparaît ainsi comme une réflexion sur la place des femmes dans l’exploration du monde et sur la difficulté, pour celles qui s’émancipent, de trouver une reconnaissance à la hauteur de leur audace.
Ce récit captivant et solidement documenté rend justice à une figure d’exception, brillante et courageuse, qui dut affronter toute sa vie les préjugés sexistes et, plus encore, l’agressivité qu’attisait partout la présence d’une voyageuse seule et indépendante, aussitôt perçue comme une proie. Cette violence masculine, répétée et banalisée, traverse le parcours d’Alma Karlin et donne au livre un vrai impact politique. On pense volontiers à Alexandra Lapierre, qui s’attache elle aussi à restituer leur place à des femmes remarquables que les préjugés des hommes ont reléguées dans l’ombre. Parmi elles, Miles Franklin offre un parallèle frappant : même errance à travers le monde, même expérience de la misère, même lutte pour être reconnue comme auteur, même solitude farouche. Le destin d’Alma Karlin s’inscrit ainsi dans cette constellation de vies féminines indomptables que la littérature contemporaine entreprend enfin de remettre en lumière. Une lecture forte, passionnante et salutaire. Coup de coeur. (5/5)
Citations :
« Pourquoi ne vous maquillez-vous pas ? Pourquoi ne portez-vous pas des bas en soie ? Pourquoi vous habillez-vous aussi mal ? Je vous aurais bien embauchée si vous aviez été mieux fagotée. Je vous embauche, si vous passez les week-ends avec moi. Vous verrez, on aura du bon temps tous les deux. »
Elle subsiste en peignant et vendant des cartes de vœux à Noël, en faisant des traductions pour la raffinerie. Elle n’a pas d’élèves, hormis la connaissance panaméenne à qui elle donne des cours de français et qui la paie en tartes aux pommes, bourratives à souhait. Son régime se compose de pain et de thé le matin et de thé et de pain le soir, agrémenté parfois d’une pomme ou d’une banane. De temps à autre, elle s’offre un peu de porc aux haricots chinois pour avoir quelques protéines. Elle économise sur tout, garde son argent et ses papiers dans son sac, trop pauvre pour avoir un compte en banque. La maison en bois où elle loue une chambre ne ferme pas de l’extérieur et elle fait peu confiance aux autres locataires qui n’aiment pas les blancs.
Elle admire la demeure d’un noble coréen, l’enfilade de cours et de pièces, le sol noir brillant, les armoires anciennes serties de pierres précieuses et de perles, les chaises en porcelaine, les tortues et les grues peintes sur les kakemonos. Il ne montre pas le quartier des femmes, occupées aux tâches domestiques et qui autrefois avaient le droit de se rendre mutuellement visite de neuf heures du soir à minuit, dans les rues interdites aux hommes, tant que sonne le gong. La tortue, que l’on dit obéissante, est leur symbole : de même qu’elle rentre tête et pattes quand on la touche, une femme baisse tête et jambes quand son mari l’effleure.
Les rites mortuaires la fascinent. Elle assiste aux obsèques d’un vieux Chinois, qui, ayant entendu un appel intérieur, demande à son fils de venir avant de mourir. Le fils trouve son père en pleine forme et se moque de lui. Deux heures plus tard, il meurt subitement. La tradition veut que l’on brûle de l’argent et des possessions en papier de riz pour accompagner le défunt, qui répandra ses bénédictions sur ses descendants. Le cortège des porteurs de lampions et de fanions, la musique stridente, le cata- falque rouge et doré, le riche cercueil aux dix couches de soie font des souvenirs inoubliables. Le spectacle lui plaît davantage que le mariage fastueux auquel elle assiste depuis sa terrasse. Elle sait que la jeune fille va devenir l’esclave de sa belle-mère, sera trompée par son mari, devra mettre au monde un fils, sous peine de disgrâce. Elle met en garde les Européennes tentées, comme elle à Londres, par une union exotique. Elle connaît une douzaine de couples mixtes à Pékin, tous malheureux. Où qu’elle aille, la condition de la femme lui paraît bien triste, mais partout, elle loue la générosité et l’entraide des femmes, surtout les plus pauvres, qui l’ont souvent réconciliée avec le genre humain.
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Mais qu'est-ce qui lui a fait choisir une existence si difficile ?
RépondreSupprimerParcourir le monde, seule et sans argent, il y a un bon siècle ... ? Qu'est-ce qu'elle cherchait ? L'a t-elle trouvé ?
RépondreSupprimerElle voulait faire ce que les hommes se permettaient sans être jugés : voyager seule, écrire, gagner sa vie, choisir sa route. À une époque où l’indépendance féminine était perçue comme une provocation, c’était pour elle la seule manière de vivre librement. Ce qu’elle cherchait, c’était moins l’aventure que le droit d’exister à sa façon — un droit que les hommes, eux, n’avaient pas à conquérir. A‑t‑elle trouvé ce qu’elle cherchait ? En partie : la liberté, oui ; la reconnaissance, beaucoup moins.
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