jeudi 11 juin 2026

Critique : "Avril enchanté" de Elizabeth von Arnim | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Avril enchanté" de Elizabeth von Arnim


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Avril enchanté (The Enchanted April)

Auteur : Elizabeth von ARNIM

Traduction : François DUPUIGRENET-
                      DESROUSSILLES

Parution : en anglais en 1922,
                  en français depuis 1990 (10/18 en 2011)

Pages : 368

 


 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Deux jeunes Londoniennes, Mrs. Wilkins et Mrs. Arbuthnot, décident, un jour de pluie trop sale et d'autobus trop bondés, de répondre à une petite annonce du Times proposant un château à louer pour le mois d'avril sur la Riviera. En cachette de leurs maris, elles cassent leurs tirelires et trouvent deux autres partenaires pour partager les frais du séjour : l'aristocratique et très belle Lady Caroline Dester, qui veut fuir ses trop nombreux soupirants, et la vieille Mrs. Fisher, à la recherche d'un lieu paisible.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Cousine de Katherine Mansfield, Elizabeth von Arnim est née Mary Beauchamp en 1866, en Australie. Elle reçoit une éducation européenne avant d'entamer un "grand tour" au cours duquel elle rencontre le comte Henning von Arnim-Schlagenthin. Après quelques années passées à Berlin, elle découvre le domaine familial de Nassenheide et décide de s'y installer. Véritable événement littéraire de la fin du siècle, Elizabeth et son jardin allemand sera suivi de vingt et un romans. Encore connue sous son seul prénom, Elizabeth von Arnim devient, après la mort de son mari en 1910, le centre d'une vie mondaine au cours de laquelle elle rencontre H. G. Wells avec qui elle aura une liaison tapageuse, avant un remariage malheureux avec le comte Francis Russell, fils d'un Premier ministre de la reine Victoria et frère du philosophe Bertrand Russell. Puis elle réside successivement en Suisse, à Mougins et aux États-Unis où elle meurt en 1941. 
 
 

Avis :

Bien avant Chantal Thomas et ses Femmes sur fond d’azur, la romancière anglo‑australienne du début du XXᵉ siècle Elizabeth von Arnim avait exploré elle aussi la manière dont les alors très prisés séjours en Méditerranée pouvaient offrir une échappée aux femmes enfermées dans les conventions sociales. Paru en 1922, son Avril enchanté propose une satire douce de cette époque où quatre Londoniennes, décidées à desserrer l’étau de leurs rôles imposés, s’accordent des vacances en Italie et, laissant s’exprimer des aspirations jusqu’ici refoulées, y repoussent les limites de leur existence ordinaire.

Sans vraiment se connaître, quatre Anglaises décident de louer ensemble un petit château ligure après avoir découvert une annonce promettant « un printemps en Italie ». Ce choix impulsif, né chez la rêveuse Lotty Wilkins et la pieuse Rose Arbuthnot d’un même besoin d’échapper à un quotidien étouffant, entraîne avec elles Lady Caroline Dester, mondaine lassée de ses obligations, et Mrs Fisher, veuve rigide attachée au passé. Réunies dans ce lieu isolé, elles s’engagent dans une expérience de cohabitation inattendue où le dépaysement, la douceur du paysage et la proximité forcée transforment peu à peu leur séjour en véritable parenthèse, révélant leurs fragilités, leurs contradictions et les possibles qui s’ouvrent à elles.

L’intérêt du récit tient autant à son charme narratif qu’à la finesse avec laquelle Elizabeth von Arnim observe les tensions sociales et intimes de son époque. Sous l’apparence faussement légère d’un roman d’évasion, elle met en scène la manière dont des femmes jusque‑là définies par leur utilité domestique, morale ou mondaine découvrent la possibilité d’exister pour elles‑mêmes. Le huis clos réunissant quatre inconnues dans un décor idyllique lui permet de pointer, par petites touches ironiques, les contradictions d’une société qui exige d’elles qu’elles soient invisibles et irréprochables. Sorties de leur cadre habituel, ces Anglaises réagissent à ce lieu comme si leur regard sur leur propre personne s’y réaccordait : la lumière italienne, la lenteur retrouvée et l’éloignement des attentes masculines modifient non seulement leur humeur, mais aussi la manière dont elles se perçoivent. Ainsi, en un glissement insensible dénué de toute préméditation, se dessine tout naturellement une émancipation sans nom, vécue presque malgré soi, dans une discrétion qui fait de la liberté une expérience sensible et rappelle combien il suffit parfois d’un pas de côté pour que des vies longtemps contenues s’autorisent enfin à changer d’orientation.

Ce livre « so british » séduit autant par la délicatesse de son écriture que par la précision avec laquelle il capte les déplacements intérieurs de ses héroïnes. Derrière la douceur de l'ensemble et l’intrigue volontairement apaisée se déploie une critique subtile des rôles assignés, portée par un humour feutré et une modernité discrète, féministe avant l’heure. Si l’ouvrage conserve un charme suranné et s’achemine vers un dénouement résolument optimiste, cette tonalité d’époque en aiguise la portée, montrant comment un léger changement de référentiel suffit à ouvrir, même brièvement, la possibilité d’un autre horizon. (4/5)

 

Citations :

Pendant des années elle n’était arrivée à être heureuse qu’en oubliant le bonheur. Elle voulait rester comme ça. Elle voulait exclure tout ce qui risquait de lui rappeler la beauté des choses, de déclencher de nouveau ses aspirations, ses désirs…


Elle savait d’expérience que les beaux vêtements prenaient le contrôle de celle qui les portait et ne lui laissaient aucune paix tant qu’ils n’avaient pas été montrés partout et admirés par chacun. Ce n’était pas vous qui emportiez vos vêtements dans les soirées, c’étaient eux qui vous y conduisaient. Penser qu’une femme, une femme vraiment bien habillée, usait ses vêtements était une grave erreur : c’étaient plutôt eux qui usaient la femme en la traînant en tout lieu à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. 

 

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