Affichage des articles dont le libellé est Economie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Economie. Afficher tous les articles

dimanche 3 novembre 2024

[Quentin, Abel] Cabane

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Cabane

Auteur : Abel QUENTIN

Parution : 2024 (Observatoire)

Pages : 480

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Berkeley, 1973. Département de dynamique des systèmes. Quatre jeunes chercheurs mettent les dernières touches au rapport qui va changer leur vie.

Les résultats de l’IBM 360, alias « Gros Bébé », sont sans appel : si la croissance industrielle et démographique ne ralentit pas, le monde tel qu’on le connaît s’effondrera au cours du XXe siècle. Au sein de l’équipe, chacun réagit selon son tempérament ; le couple d’Américains, Mildred et Eugene Dundee, décide de monter sur le ring pour alerter l’opinion ; le Français Paul Quérillot songe à sa carrière et rêve de vivre vite ; et l’énigmatique Johannes Gudsonn, le Norvégien, surdoué des maths ? Gudsonn, on ne sait pas trop. Certains disent qu’il est devenu fou.

De la tiède insouciance des seventies à la gueule de bois des années 2020, Cabane est le récit d’une traque, et la satire féroce d’une humanité qui danse au bord de l’abime.

Après Sœur (sélection prix Goncourt 2019) et Le Voyant d’étampes (prix de Flore, finaliste Renaudot et sélection Goncourt 2021), Cabane est le troisième roman d’Abel Quentin.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Abel Quentin est l’auteur d’un premier roman très remarqué, Sœur (sélection prix Goncourt et finaliste du prix Goncourt des lycéens 2019).

 

 

Avis:   

S’inspirant du retentissant rapport Meadows qui, grâce à la dynamique des systèmes, démontrait dès 1972 qu’à défaut de mesures visant à inverser la tendance, les projections de croissance économique et démographique mènent tout droit le monde à un effondrement, Quentin Abel noue une intrigue aussi vaste que dérangeante autour de la passivité qui, cinquante ans après et malgré la réalisation à date de toutes les prédictions chiffrées de cette modélisation, continue à nous caractériser.

Rebaptisée dans le roman « rapport 21 », cette publication tout à fait réelle est l’occasion pour l’écrivain d’imaginer le parcours de quatre jeunes scientifiques, recrutés par un éminent professeur de Berkeley – « la Harvard de l’Ouest » dont « le corps enseignant comptait onze Nobel » – pour modéliser, grâce aux tout premiers superordinateurs, notre système de croissance en fonction de ses différents ingrédients et facteurs. Les premiers secoués par leurs terribles conclusions, soudainement lâchés par leur mentor couru se mettre à l’abri, ils vont chacun opter pour une stratégie différente, incarnant au final l’ensemble des attitudes aujourd’hui adoptées dans la société face à la catastrophe annoncée.

L’optimiste couple d’Américains Mildred et Eugene Dundee, convaincu qu’une fois informées, « les sociétés n’allaient pas sombrer sans réagir », entame à travers le monde une longue croisade médiatique à tout crin. Ces Cassandre en sortiront désabusés et brisés pour se retirer au vert, à la tête d’un petit élevage biologique.
Le polytechnicien français Paul Quérillot, assez vite convaincu qu’incapables de « nous révolter contre nous-mêmes », nous continuerions comme si de rien n’était, renverser le « système technicien » revenant à « vouloir inverser un courant maritime, ou la rotation de la Terre », se lance, perdu pour perdu, dans une course égoïste à l’argent – après tout, « Qu’est-ce qu’elles ont fait pour nous les générations futures ? »
Enfin, Johannes Gudsonn, le presque autiste génie des mathématiques, disparaît tout simplement des radars et, réfugié dans la cabane à l’origine du titre, hésite entre plusieurs voies alternatives, comme celles des mathématiciens Grothendieck et Kaczynski, devenus, l’un militant anti-techniciste à la tête du groupe Survivre et Vivre, l’autre activiste anarcho-écologiste surnommé Unabomber en raison de ses activités terroristes.

Ainsi, des quatre lanceurs d’alerte à l’origine tout feu, tout flamme, ne reste au final que le petit tas de cendres de leur impuissance et de leurs désillusions, et au bout d’un demi-siècle, le navrant constat d’un échec : parmi les différents scénarios envisagés par le modèle de 1972, le monde n’a pas dévié d’un pouce de sa trajectoire initiale vers l’effondrement. Sans colère, tout au plus ironique mais surtout profondément mélancolique, le texte qui, mêlant personnages réels et fictifs, établit une rétrospective documentée et solide tout en entretenant le suspense autour de la disparition du chercheur suédois, ne laisse globalement guère de place à l’optimisme. Face à ce « système technicien » qui, « dirigé par personne », « obéit à sa logique propre, morne et implacable », « aliénant les êtres humains sans cesse davantage, interdisant que l’on questionne son utilité, et a fortiori sa participation au bonheur humain », « chaque invention de merde appelant une autre invention de merde, sans que personne ne songe à enrayer cette routine », ne subsiste au fond qu’un incommensurable sentiment de solitude, ne menant ici qu’au retrait du monde, au suicide ou à la folie.

Un roman tout à fait passionnant, qui fait le tour de nos inactions face à l’urgence climatique avec un sens du détail n’entravant jamais la fluidité du texte, pour tenter de nous arracher, au moins le temps de sa lecture, ces oeillères qui nous font garder la vue courte, myopes comme des taupes face à un avenir moins concret que le présent immédiat. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Berkeley : la Harvard de l’Ouest. Le corps enseignant comptait onze Nobel. L’excellence des universités de la côte est, sans leur morgue et leur arrogance WASP. La flamme de la connaissance, au milieu des danses indiennes et du crachotement des ghetto-blasters. La physique atomique et Jimi Hendrix.
 

Les quatre trimaient depuis près de deux ans sur la mission que leur avaient confiée les commanditaires : « analyser les causes et les conséquences à long terme de la croissance sur la démographie et sur l’économie mondiale », et aussi sur la question incidente, posée dans les termes d’une brutale simplicité, par des gens qui ne se payaient pas d’à-peu-près : « Les activités humaines peuvent-elles poursuivre leur croissance de façon durable, face aux limites des ressources naturelles non renouvelables, de la surface des terres arables et de la capacité d’absorption de la pollution par les écosystèmes ? »
 

Ce schéma décrivait ce qui se passerait si la croissance industrielle et démographique suivait son cours, sans que l’on fasse rien pour la juguler. Symbolisés par des courbes en trait plein, les indices de l’abondance (consommation alimentaire par terrien, production industrielle, espérance de vie, etc.) dépassaient la capacité de charge de la planète vers 2020, indiquée par une courbe en pointillé. Puis ils chutaient brutalement, en 2050. Ce qui signifiait un effondrement des conditions matérielles d’existence et une diminution brutale de la population mondiale, dans la deuxième partie du XXIe siècle.
 

Elle était optimiste, elle croyait en l’homme, disait-elle avec son sourire franc et courageux. Il suffisait d’informer les gens, si les gens étaient informés ils agiraient en conséquence. C’était son nouveau credo : « Quand les gens sauront, il y aura une onde de choc et il y aura une réaction », lançait-elle en rejetant sa mèche en arrière, d’un coup de tête (et alors Quérillot avait l’impression qu’avec ce geste elle rejetait sa féminité encombrante, au lieu de quoi elle ne parvenait qu’à être plus désirable encore). Pour elle, les choses étaient simples : les sociétés humaines n’allaient pas sombrer sans réagir. Le scénario catastrophe, ce-qui-se-passera-si-les-choses-suivent-leur-cours-tranquille, était un épouvantail utile. Il indiquait la voie du redressement. Mais il ne se produirait pas.
 

Plus tard, avec le recul, le couple comprit qu’ils avaient été reçus par ces gens parce qu’ils ne se sentaient pas menacés. Ils avaient accueilli les deux chercheurs très affablement parce qu’ils savaient qu’aucune vérité scientifique ne pourrait renverser cette chose si puissante : le désir d’accumulation qui consumait le ménage américain ; son désir obsessionnel d’acquérir un réfrigérateur, une télévision dernier cri et de brûler de l’essence comme un possédé, sur les routes asphaltées, au volant d’une voiture plus belle que celle de son voisin.
 
 
L’avenir des États-Unis dans deux ou dix ans, disait-on en substance aux Dundee, est une chose sérieuse. L’avenir du monde dans cent ans ne l’est pas. L’avenir du monde est une préoccupation oiseuse, une lubie bizarre pour tout dire. Si on se préoccupe de l’avenir du monde alors on oublie l’avenir des États-Unis et pendant ce temps-là les Chinois n’oublient pas l’avenir de la Chine, eux. Les Russes n’oublient pas l’avenir de la Russie, eux. Et pendant que vous rêvez tout haut, pendant que vous lisez l’avenir dans vos graphiques et vos modèles compliqués, vous vous faites voler. Les Chinois et les Russes vous font les poches en riant. Ils vous nettoient les poches, littéralement. L’avenir du monde est une préoccupation de perdant, de raté, de poissard, ça déprime tout le monde et rapidement les gens vous fuient comme si vous aviez la peste. Les gens n’avaient pas envie qu’on les angoisse avec des images de destruction et de mort. Ils en avaient eu envie un peu, un moment, à présent ils en avaient assez. Ils ont aimé se faire peur, parce que la vie était incroyablement douce, et que l’on pouvait se payer ce luxe-là, de penser aux siècles à venir. À présent la vie est un peu moins douce. Depuis la fin de l’année 1973 la crise est là, avec son cortège de craintes et ses queues aux stations-service, et les Américains ne veulent plus entendre ces histoires de monde qui danse au-dessus d’un volcan. Voilà ce que disaient les voix fatiguées et polies de leurs interlocuteurs. De plus en plus fatiguées, de moins en moins polies.


Votre travail est important. Cependant il est trop vaste, trop abstrait. Il faut que les gens fassent dans leur froc. On ne fait pas dans son froc en lisant un modèle de système dynamique. Les gens feront dans leur froc (je veux dire, vraiment) devant des phénomènes naturels, décrits par le menu. L’effet de serre. Le réchauffement dû à l’effet de serre. L’océan qui engloutit les îles du Pacifique, le désert qui bouffe l’Andalousie, des pays entiers devenus inhabitables. Le reste suivra. L’effet de serre, c’est la mère de toutes les batailles.


Il faut modifier notre regard sur les choses, Paul. Regarder chaque morceau de terre comme une parcelle d’un tout épuisable et fini. Éprouver la surface limitée de toute chose. Mentalement. Et dans le même temps, éprouver l’emprise humaine sur le monde. Son emprise grandissante. Chaque hectare de nature sauvage irrémédiablement perdu. Il faut laisser la panique gagner, et tirer toutes les conséquences du rapport. Cela signifie : inverser la direction du monde. Inverser la force énorme d’expansion.


Que voulaient-ils, les journalistes ? Une phrase définitive et spectrale sur les « années perdues », un mot sur l’ambiance de Berkeley. Ou bien un énième commentaire sur la personnalité de Mildred et de Eugene, sur l’extraordinaire force dégagée par ce couple. Ils se réveillaient tous les dix ans, pour faire des papiers sur le « rapport de l’Apocalypse » (qui était devenu, ces derniers temps, « le rapport qui avait eu tort d’avoir raison trop tôt »).


À l’époque, le livre avait été un best-seller. Il n’était pas le premier consacré à l’urgence écologique, mais le rapport 21 avait, le premier, apporté une vision panoramique et chiffrée du système-monde. Le premier, il avait démontré scientifiquement l’impasse de la croissance dans un monde fini. Il avait été violemment critiqué, aussi. Il était effarant de lire un livre vieux de cinquante ans qui disait tout. 


(…) ces frondeurs magnifiques dénonçaient la « tyrannie du Nombre », un joug plus pernicieux que la tyrannie de la Force. Celle-ci, au moins, avait un visage et des quartiers généraux : le Nid d’Aigle d’Hitler, ou le bureau de Staline. La Force était un adversaire qui avançait à visage découvert, prenait des places au grand jour, s’arrogeait des territoires. Le bruit des bottes était épouvantable mais c’était encore un bruit, et l’on pouvait s’exercer à le reconnaître. Le « système technicien » ne faisait pas de bruit, lui. Il n’avait pas de visage non plus, ni de quartiers généraux. Il n’était dirigé par personne. Il obéissait à sa logique propre, morne et implacable : la technique seule peut résoudre les problèmes engendrés par la technique. Aliénant les êtres humains sans cesse davantage, interdisant que l’on questionne son utilité, et a fortiori sa participation au bonheur humain. La technique est autonome, alertaient les penseurs-mutins. Chaque invention de merde appelle une autre invention de merde, sans que personne ne songe à enrayer cette routine. Qui aurait osé mettre en question la sortie d’une nouvelle génération d’iPhone ? En 2023, c’eût été aussi incongru que de vouloir inverser un courant maritime, ou la rotation de la Terre. Emprise invisible, mille fois plus sournoise que celle du fascisme. Contre elle, il était difficile de se révolter. Il aurait fallu, pour s’en libérer, nous révolter contre nous-mêmes.


Eh oui, on ne le dit jamais assez : ce sont les hippies qui ont fait le monde moderne. Sacré paradoxe, hein ? Parmi les jeunes gars qui bidouillaient des ordinateurs dans leur garage, beaucoup croyaient dur comme fer que l’informatique n’allait pas se faire avaler par le capitalisme. Qu’elle serait un espace alternatif. D’un côté nous détestions l’armée, Wall Street, et de l’autre nous étions persuadés que la technologie allait sauver le monde. On lisait des livres de science-fiction, et on se passionnait pour les soucoupes volantes et les dômes géodésiques. On voulait revenir aux valeurs primitives tout en bidouillant des ordinateurs. C’était sauvage, et aussi… ridicule. La technologie ne peut pas être contrôlée. C’est un train sans conducteur, lancé à toute vitesse. Comment veux-tu détourner un fleuve furieux ? Il n’y a rien à faire. Ce qui peut être inventé sera inventé. Si l’état de nos connaissances nous permet de créer une application pour se filmer l’intérieur du fion, cette application verra le jour. Moi, j’ai toujours dit : perdu pour perdu, autant être celui qui la met sur le marché. Donc, j’ai fait du blé comme tout le monde. 


Les inégalités étaient un des cancers abordés par le rapport 21. De façon curieuse, d’après Mildred Dundee et ses collègues, elles participaient de la frénésie consommatrice. Une société inégalitaire consommait plus, écrivaient les auteurs. Ce, à cause d’un phénomène appelé consommation ostentatoire, forgé par un sociologue américain au début du XXe siècle. Il se résume assez simplement : chaque classe sociale veut imiter celle du dessus, et notamment ses habitudes de consommation (les « signes extérieurs de richesse »). De cette manière, les inégalités entretiennent une compétition mortifère et alimentent la spirale infernale qui conduit à l’épuisement des ressources.


Un monde sans diable est très angoissant. Presque aussi angoissant qu’un monde sans Dieu. Le rapport 21 a mis au jour un mal sans visage, un crime collectif dénué d’intention criminelle : la croissance. Des milliards d’individus qui, pris isolément, ne poursuivent aucune intention malveillante : ils vont pourtant entraîner la mort de millions d’autres, provoquer des famines, noyer les deltas.


 

samedi 27 mai 2023

[Orsenna, Erik - Saint-Aubin, Isabelle (de)] Petit précis de mondialisation 4 : Géopolitique du moustique

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Petit précis de mondialisation 4 :
           Géopolitique du moustique

Auteur : Erik ORSENNA -
               Dr Isabelle de SAINT-AUBIN

Parution :  2017 (Fayard)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Cette histoire du moustique dans la mondialisation racontée avec humour et précision par Erik Orsenna nous fait découvrir : l’effroi, causé par tous les maladies provoquées par ce minuscule insecte, l’humilité dont doit faire preuve l’homme dans sa recherche de résultat (car la vie n’est qu’une longue suite de remises en cause), et une forme d'émerveillement qui vise à mieux vivre en humain grâce au moustique. 
« Les moustiques viennent de la nuit des temps (250 millions d'années), mais ils ne s'attardent pas (durée de vie moyenne : 30 jours). Nombreux (3 564 espèces), volontiers dangereux (plus de 700 000 morts humaines chaque année), ils sont répandus sur les cinq continents (Groenland inclus). Quand ils vrombissent à nos oreilles, c’est une histoire qu'ils nous racontent : leur point de vue sur la mondialisation. Une histoire de frontières abolies, de mutations permanentes, de luttes pour survivre, de santé planétaire, mais aussi celle des pouvoirs humains (vertigineux) qu’offrent les manipulations génétiques. Allons-nous devenir des apprentis sorciers ? Toutefois, ne nous y trompons pas, c'est d'abord l'histoire d'un couple à trois : le moustique, le parasite et sa proie (nous, les vertébrés). Après le coton, l'eau et le papier, je vous emmène faire un nouveau voyage pour tenter de mieux comprendre notre terre. Guyane, Cambodge, Pékin, Sénégal, Brésil, sans oublier la mythique forêt Zika (Ouganda) : Je vous promets des surprises et des fièvres ! »
« Pour un tel périple dans le savoir, il me fallait une alliée. Personne ne pouvait mieux jouer ce rôle que le docteur Isabelle de Saint Aubin, élevée sur la rive du fleuve Ogooué, au coeur d'un des plus piquants royaumes du moustique. » 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1947, Erik Orsenna est écrivain et membre de l'Académie française. Après des études de philosophie, de sciences politiques et d'économie, il devient enseignant-chercheur, puis docteur d'Etat en finance internationale et en économie du développement à l'Université de Paris I et à l'École normale supérieure. En 1981, il travaille au ministère de la Coopération, aux côtés de Jean-Pierre Cot. Conseiller culturel à l'Élysée de 1983 à 1984, il seconde Roland Dumas sur les questions africaines au ministère des Affaires étrangères au début des années 1990. Parallèlement maître des requêtes au Conseil d'État en décembre 1985, il est nommé conseiller d'État en 2000. Erik Orsenna fait partie du Haut Conseil de la Francophonie. Auteur de nombreux ouvrages, essais et romans, il reçoit le Prix Goncourt en 1988 (L'Exposition coloniale, Seuil). Inclassable explorateur et conteur invétéré, il a raconté la mondialisation à travers le coton, l'eau, le papier, le moustique, les villes et les cochons, Il est ambassadeur de l'Institut Pasteur. Auteur de nombreux succès, dont, récemment, Beaumarchais, un aventurier de la liberté  (Stock, 2019) et Cochons, voyage aux pays du Vivant, 2020.

 

 

Avis :

Il n’y a que l’Antarctique et l’Islande qui leur échappent encore. Partout ailleurs, ils sont des nuées, éphémères mais sans cesse renouvelées – sept générations en un an – et donc dotées d’une capacité d’adaptation qui les rend quasi invincibles. Et ils tuent. Dengue, chikungunya, zika, fièvre jaune, paludisme... : responsables de plus de 800 000 décès humains par an, les moustiques sont notre premier ennemi sur cette planète. Pourtant, les éradiquer pourrait avoir des conséquences plus terribles encore...

Après ses trois autres « précis de mondialisation » sur le coton, l’eau et le papier, Erik Orsenna, alors ambassadeur de l’Institut Pasteur – il occupe le siège du scientifique à l’Académie française –, s’intéresse en 2017 à la « géopolitique du moustique ». Pour tout comprendre de ces petits mais costauds envahisseurs, il s’est rendu dans les pays où ils sévissent le plus, a rencontré d’éminents spécialistes de l’Institut Pasteur, à Paris, Dakar, Cayenne et Phnom Penh, et, avec une précision teintée d’humour, mêle ses réflexions, elles aussi souvent piquantes, à cet ouvrage de vulgarisation scientifique co-écrit avec sa compagne, l’angiologue Isabelle de Saint Aubin.

Le texte est intéressant, voire souvent fascinant, et a de quoi faire frémir. Car le constat est sans appel. Ce ne sont pas seulement le moustique et ses multiples espèces qui, toujours plus résistants, apprennent à conjurer toutes nos tentatives pour les vaincre. Les parasites, virus et bactéries, dont ils sont aujourd’hui les vecteurs les plus efficaces – loin devant les tiques, chauves-souris et autres hôtes déjà bien inquiétants dans ce livre – et que nous n’avons pas encore tous rencontrés – la covid-19 n’a surgi au grand jour qu’après la rédaction de cet ouvrage –, sont eux aussi tellement intelligents et opportunistes dans leur stratégies de survie qu’ils rendent inutile, et même dangereuse, toute velléité de destruction de leurs porteurs actuels. Sans parler des multiples espèces indispensables que la disparition du moustique condamnerait à périr d’inanition, tous ces organismes tueurs auraient vite fait de trouver une solution de rechange, peut-être plus terrible encore pour nous, pauvres Goliaths pourtant prompts à jouer les apprentis sorciers, autrefois à coups de produits chimiques, aujourd’hui, à l’aide de la génétique.

Documenté et instructif, ce mémento sur le moustique se lit comme un roman, parfois drôle, souvent étonnant, riche de pistes de réflexion dont on regrette seulement que ce format ne se prête à leur développement. Citons en deux, à méditer au son crispant de cet insecte si détesté : « Voilà le secret pour survivre : l’adaptation ! (…) de là, venait peut-être la fragilité et la noblesse de l’espèce humaine. Elle voulait changer la vie. Et la vie se vengeait. Il est vrai que, si notre espèce voulait tant « changer la vie », c’était à son seul bénéfice. » « Quand la dynamique de l’espèce l’emporte sur la revendication de l’individu, il y a gros à parier que la vitalité générale y gagne. » (4/5)

 

 

Citations :

Si l’on excepte les bactéries et les virus, notre Terre abrite six cent vingt mille espèces de champignons, trois cent cinquante mille espèces de plantes et huit millions d’espèces animales. Parmi lesquelles les vertébrés, dont nous sommes, ne comptent que pour… huit mille.


Nous avons déjà répertorié plus de trois millions d’espèces d’insectes ! Et, chaque année, nous en découvrons plus de dix mille nouvelles ! Où arrêterons-nous ? À cinq, six millions ? Tiens, voilà un exemple, un exemple de chez nous, où la prolifération est bien moins grande que sous les Tropiques. La forêt de la Massane, dans les Pyrénées-Orientales. Sur trois cents hectares – qu’est-ce que trois cents hectares ? rien du tout, un confetti –, on a compté trois mille cinq cents espèces d’insectes !


Voilà le secret pour survivre : l’adaptation !                 
Je quittai mon professeur en me disant que, de là, venait peut-être la fragilité et la noblesse de l’espèce humaine. Elle voulait changer la vie. Et la vie se vengeait. Il est vrai que, si notre espèce voulait tant « changer la vie », c’était à son seul bénéfice.


Quand la dynamique de l’espèce l’emporte sur la revendication de l’individu, il y a gros à parier que la vitalité générale y gagne.


Les tiques, mouches, moucherons, puces, punaises nous font ainsi cadeau de très graves affections, parfois meurtrières (quatre cent mille trépas chaque année).(…)
Mais le moustique est, de loin, le vecteur le plus dangereux. Il porte le chikungunya, la dengue, la fièvre de la vallée du Rift, la fièvre jaune, le Zika, l’encéphalite japonaise, la fièvre du Nil occidental, la filariose lymphatique et, bien sûr, le paludisme. À lui seul, celui-ci tue plus de quatre cent mille fois par an, la plupart de ses victimes étant des enfants de moins de cinq ans. La dengue, quant à elle, menace plus du tiers de la population mondiale : 2,5 milliards de personnes, réparties dans plus de cent pays.
Bref, le moustique est bien l’ennemi public numéro un.


Savez-vous que les galeries de tous les métros du monde abritent des colonies de grillons ? (…)
À Paris, la nuit, durant l’interruption des transports, les oreilles les plus sensibles peuvent s’enchanter de leur stridulation si caractéristique. Les yeux fermés, on pourrait se croire en Provence. Seuls les musiciens avertis savent distinguer l’appel à l’amour du grillon de celui de la cigale.
Hélas, le silence regagne du terrain. Chassés par les normes d’hygiène de leurs premières demeures favorites, les fournils des boulangers, les grillons avaient donc trouvé refuge dans nos réseaux de transport souterrains. Ils y trouvaient gîte, chaleur et couvert avec une prédilection pour… les mégots.
Or, la plupart n’ont pas survécu à l’interdiction formelle de fumer dans l’espace du métropolitain. Si l’on peut se permettre, l’interdiction d’en griller une fut fatale aux grillons.


(…) le nombre des bactéries dépasse l’entendement : un gramme de terre agricole peut en contenir un milliard, de dix mille espèces différentes.
Sur la Terre, elles seraient cent cinquante milliards de milliards de fois plus nombreuses que les êtres humains. Une autre caractéristique : elles s’adaptent avec facilité à tout nouvel environnement.
 
 
Qu’est-ce qu’une maladie émergente ? Une maladie qui commence à concerner les pays riches.


Et lorsqu’on tenta de dresser un bilan de cette « révolution », le résultat d’un million sept cent mille morts put être avancé. Un Cambodgien sur trois.          
Quarante ans plus tard, c’est-à-dire aujourd’hui, la secte islamiste Boko Aram ravage le nord du Nigeria et du Cameroun, ainsi que les abords du lac Tchad. Sa logique de mort ressemble trait pour trait à celle des Khmers : revenir à l’ « ancien temps », en l’occurrence celui du Prophète, éradiquer toutes les connaissances accumulées depuis et qui ont perverti les âmes, torturer et tuer pour éliminer les ennemis de la foi et terroriser les autres, offrir les femmes aux combattants… En 1994, huit cent mille Tutsis furent exterminés au Rwanda.          
Auparavant, des êtres de notre espèce, par ailleurs souvent cultivés, amateurs de Schubert et lecteurs de Goethe, avaient organisé la Shoah. Six millions de morts.
Avec toujours le même objectif : purifier.          
Comment expliquer que régulièrement, ici, puis là, et plus tard ailleurs, une folie meurtrière s’empare de notre espèce et la pousse à sortir de son humanité ?         
Quelle est cette maladie qui transforme un certain M. Kaing Guek Eav, honorable professeur de mathématiques, en Douch-le-bourreau ?       
À la fin de sa vie, sentant monter les tensions qui conduiraient à la Grande Guerre, Pasteur répétait qu’il avait pu guérir la rage qui vient des chiens, pas celle tapie dans le cœur des humains.
Rappelons-nous les statistiques : l’homme est, juste après le moustique, l’animal le plus meurtrier pour l’homme.


Les requins tuent dix personnes chaque année. Les loups, dix aussi ; les lions, cent, comme les éléphants ; cinq cents pour les hippopotames ; mille pour les crocodiles ; deux mille pour les ténias ; dix mille pour les escargots d’eau, les punaises, les mouches tsé-tsé ; vingt-cinq mille pour les chiens ; cinquante mille pour les serpents…
Mais, bravo les moustiques ! Sept cent cinquante mille morts humaines à votre tableau de chasse ! Nous, humains, méritons aussi quelques applaudissements : quatre cent soixante-quinze mille personnes tuées par la main de l’homme chaque année.


 Eh oui ! Personne n’y croit, mais nous en recevons vingt-deux mille chaque année.
– Qui sont ces gens ?
– Des mordus.
– La rage ? Mais depuis Pasteur et son premier petit patient Joseph Meister, depuis juillet 1885, je la croyais vaincue ! »
Retour brutal aux temps les plus anciens.
« Et, pardon, mais ces sacs qu’ils manient avec tant de précautions… ?
– Oh, ce sont les têtes des chiens qui les ont attaqués. Ça nous aide pour le diagnostic. Mais il faut d’abord attraper l’animal. Et si le voyage dure longtemps… vous imaginez les mouches. Et l’odeur ! »
Didier continue : « Huit cents morts, chaque année ! Huit cents qui n’auraient pas dû mourir… Et si vous saviez ce que signifie mourir de la rage…
– Parmi tous les souhaits, je n’ai pas celui-là.
– Allez sur YouTube. C’est sans doute la mort parmi toutes la plus horrible, on étouffe, on vomit, l’angoisse vous déchire… »
J’étais venu en Asie du Sud-Est pour les moustiques et c’étaient les chiens qui m’accueillaient. 


« Préparez-vous ! Le spectacle peut effrayer. »          
C’est donc un peu tendus que nous nous glissons dans un coin du jardin.          
« Et surtout restez sur le chemin, ne vous approchez pas du bois ! Danger ! »          
Il a sorti son portable. Il nous montre une photo de lui en quasi-cosmonaute :          « Je m’équipe avec soin, croyez-moi. Je ne tiens pas à attraper une saloperie. La technique est simple. Une fois sous leurs perchoirs, nous tendons une toile cirée… »          
« Imbécilement, je lui demande ce qu’il attend.          
« Eh bien… Vous n’avez pas deviné ? Les virus éventuels se retrouvent dans leurs déjections. Alors… quel beau métier que le nôtre ! Bac plus dix ou plus douze pour qu’un jour vous ayez l’honneur de vous faire pisser et chier dessus par des chauves-souris, si possible infectées. Certaines dépassent le mètre cinquante d’envergure. Mais celles que je vais vous présenter ne vont pas vous décevoir, déjà de beaux oiseaux, ou de jolis rats, comme vous voulez, des Pteropus : d’un bout de l’aile à l’autre, une bonne soixantaine de centimètres. N’ayez pas trop peur quand même, pas de vampires parmi elles, rien que des frugivores, aucune ne va vous sucer le sang.          
– Et quelles sortes de virus portent-elles ?          
– Oh, parmi les plus méchants, le SRAS, par exemple, ou de très désagréables coronavirus. Ce n’est pas une raison pour les détester. Elles mènent leur vie. Comme les moustiques. »


On dirait d’abord des fanions sombres, flottant dans le vent. Et puis l’œil s’habitue, il les distingue mieux, il voit des pattes qui s’accrochent aux branches, il voit des têtes pointées vers le sol. Julien frappe plusieurs fois dans ses mains. Peine perdue. Les chauves-souris restent accrochées à leurs perchoirs. Deux ou trois seulement s’envolent, juste pour changer d’arbre.
« Il faudrait attendre le soir. Toute la journée, elles dorment. Soudain, elles décident de s’en aller, toutes ensemble. Et le ciel devient noir. Même moi, j’ai peur.


C’est ainsi que l’Orstom (Office de recherche scientifique et technique d’outre-mer, ancêtre de l’Institut de recherche et de développement) et l’Institut Pasteur installèrent une base en pleine forêt, à dix kilomètres de Kédougou, sur la route de Dakar. Pour cette raison, on appelle PK10 cet endroit devenu mythique. C’est là que sont collectés, depuis 1972, tous les moustiques possibles, en même temps que tout ce qu’ils transportent avec eux. Grâce à ceux que l’on nomme les « captureurs ». Hommage leur soit rendu ! Les pièges fonctionnant mal, on fait appel à des hommes et à des volontaires qui s’exposent à toutes les heures du jour et de la nuit, dans tous les lieux de la forêt.
Une fois le moustique posé sur son bras nu ou sur sa jambe, le courageux l’emprisonne prestement dans un tube. Parfois le geste n’est pas assez vif pour éviter la piqûre. Les « captureurs » sont donc vaccinés, et préventivement traités quand le vaccin n’existe pas, ce qui est le cas pour le paludisme. Avouons que ces précautions ne suffisent pas toujours…


L’Institut Pasteur s’est ainsi constitué, depuis cinquante-cinq ans, l’une des plus formidables collections au monde de vecteurs et de leurs passagers clandestins : parasites, bactéries et virus : pas moins de deux cents espèces. Virus d’aujourd’hui et virus de demain puisque nombre d’entre eux, comme on le sait, se réveillent un beau jour et se mettent à nuire. Il y a fort à parier qu’ils soient déjà répertoriés dans les archives pasteuriennes. C’est pourquoi les chercheurs qui travaillent à PK10 l’appellent la « Silicon Valley des virus ».


(…) tous les Ougandais, sans exception, ont souffert un jour ou l’autre du paludisme. Figurez-vous qu’une maison, une seule maison, peut contenir jusqu’à dix mille moustiques. 


La réponse ne s’est pas fait attendre. Immédiate et unanime, médecins et entomologistes. Contrôler ? Oui, mille fois oui, de toutes nos forces ! Éradiquer ? Jamais ! Ce ne sera jamais vraiment possible, jamais définitivement possible. Et heureusement ! Aucun risque n’est pire que celui de détruire un écosystème. Et chacun de développer son argument. Nous allons créer des monstres ! Et nos manipulateurs, je ne crois pas à leurs promesses : quoi qu’ils disent, si un problème se présente, jamais nous ne pourrons revenir en arrière ! Et les virus, s’ils perdent leurs maisons favorites pour se développer et leurs moyens habituels de transport, vous pensez qu’ils vont rester là et disparaître sans réagir ? Vous pensez vraiment, depuis le temps qu’ils existent, qu’ils ne vont pas trouver d’autres domiciles, d’autres vecteurs ? Et s’ils se révélaient pires pour nous, bien pires ?


Le théorème ne trompe jamais : lorsque dans une profession s’élève le taux de femmes, c’est que s’est abaissé le niveau des revenus.


Pour avoir navigué durant l’été en Alaska, je peux vous dire que la concentration de moustiques y est insupportable. C’est donc là que l’armée américaine, durant le début des années 1950, a testé l’efficacité de plus de dix mille combinaisons de toutes les molécules possibles. Il faut dire que les soldats y pullulaient, à cette époque de guerre quasi chaude avec l’Union soviétique, juste de l’autre côté du détroit de Behring. Une fois de plus, les militaires allaient faire progresser la santé. Quand je pense qu’on les accuse de ne penser qu’à occire !

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 
 


 


 

lundi 27 février 2023

[Tarbell, Ida] L'Histoire de la Standard Oil Company

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'Histoire de la Standard Oil
            Company 
            (The History of the Standard Oil
            Company)

Auteur : Ida TARBELL

Traduction : Lars KEMPER

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1904,
                  en français en
2022 (Séguier)

Pages : 512

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :      

« M. Rockefeller traitait ses détracteurs avec une habileté qui frisait le génie. Il les ignorait. »

À l’aube du XXe siècle, une ressource d’un genre nouveau, tapie dans les entrailles de la terre, déchaîne tous les appétits : c’est l’or noir. Aux États-Unis, cœur battant de la révolution industrielle, des milliers de barils du précieux liquide sont écoulés chaque jour – et la demande ne fait que croître. Mais à force de manœuvres, une entreprise, la Standard Oil Company, est parvenue à faire main basse sur la quasi-totalité de son commerce, et abuse de ce monopole pour imposer à tous la loi de ses seuls profits. Rien ne semble pouvoir arrêter son expansion ni l’influence de son fondateur, John D. Rockefeller…

Une femme va cependant se dresser contre cet ogre économique : Ida Tarbell, considérée comme l’une des pionnières du journalisme d’investigation moderne. Entre 1902 et 1904, elle publie dans une revue indépendante, le McClure’s Magazine, une série d’articles révélant les pratiques déloyales, sinon illicites, employées par la Standard Oil pour neutraliser ses rivales. Son enquête choc provoquera une déflagration dans l’opinion publique qui conduira la justice américaine, en 1911, à reconnaître l’entreprise coupable de violation du droit de la concurrence et à ordonner son démantèlement. C’en sera fini du plus grand trust de l’histoire des États-Unis.

Ici traduit en français pour la première fois, le livre de Tarbell est un monument de la littérature américaine qui brasse tous les éléments de sa mythologie – une plongée dans l’enfance terrible du capitalisme, lorsque tout était encore permis.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Figure historique du journalisme américain, Ida Tarbell (1857-1944) est aussi l’auteure de biographies de référence consacrées à de grandes personnalités politiques, notamment Napoléon et Abraham Lincoln.

 

 

Avis :

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, l’on ne connaît le pétrole que par les affleurements qu’il forme lorsqu’il abonde en sous-sol. Il n’a alors guère d’utilité, si ce n’est pharmaceutique, puisqu’on lui prête des vertus de panacée. Mais voilà qu’il pourrait servir de lubrifiant pour l’industrie et de combustible pour l’éclairage. Lorsque - les lecteurs de l’album de Lucky Luke A l’ombre des derricks s’en souviennent -  le colonel Drake fore le premier puits artésien, faisant jaillir le liquide noir en geyser dans l’ouest de la Pennsylvanie, c’est la ruée vers l’or noir et le début chaotique du développement d’une nouvelle industrie très vite éminemment stratégique. En quelques années, une société s’impose, tuant méthodiquement la concurrence pour s’ériger en position dominante et imposer sa loi sur le secteur. Rien se semble plus devoir limiter l’essor de la Standard Oil Company et le pouvoir de son fondateur, John D. Rockefeller, premier milliardaire recensé au monde, dans les esprits mi-dieu, mi diable, tant il fascine en même temps qu’il suscite crainte et détestation.

C’est sans compter une femme, Ida Tarbell, fille d’un producteur et raffineur de pétrole indépendant, ruiné par les tactiques déloyales de la Standard Oil. En 1899, ses articles sur les grandes figures féminines de la Révolution française, puis ses biographies de Napoléon et d’Abraham Lincoln, publiées en épisodes dans le McClure’s Magazine, en ont fait un grand nom du journalisme américain. Lorsqu’elle est promue rédactrice en chef de la revue, elle décide de se consacrer à un projet qui lui tient depuis longtemps à coeur : raconter toute la vérité sur l’histoire et les méthodes de la Standard Oil Company.

Pendant quatre ans, malgré les pressions et les menaces, elle mène minutieusement ses investigations, consultant des milliers de documents et rassemblant des centaines de témoignages, comme celui, plein de haine, du propre frère du milliardaire, ou cet autre, essentiel, d’un membre du comité de direction du groupe, soucieux d’alléger ses responsabilités à l’heure où la Standard Oil approche d’une tourmente judiciaire. Publiés en série de 1902 à 1904, ses vingt-quatre articles soigneusement étayés, qui dénoncent le chantage, les intimidations et la corruption accompagnant les restrictions au commerce et les discriminations tarifaires pratiquées par le trust, font grand bruit. Ils relancent la machine judiciaire qui, malgré l’action des quelques derniers producteurs indépendants de pétrole et le vote en 1890 du Sherman Antitrust Act resté en réalité lettre morte, n’a jamais,  jusqu’ici, réussi à inquiéter l’imperturbable maître du pétrole américain : à cette époque, le trust contrôle plus de 90 % du pétrole raffiné aux Etats-Unis et en fixe seul les prix. Cette fois, la bagarre judiciaire aura raison du géant : la Cour suprême en ordonnera la dissolution en 1911.

S’en tenant strictement aux faits avec une extrême précision, l’auteur ne prend position qu’en toute fin de son livre, s’insurgeant contre l'absence d'éthique du capitalisme sauvage né avec l’industrialisation fulgurante du XIXe siècle, le tout entretenu à grands coups de corruption du monde politique, à la faveur d’une opinion publique majoritairement convaincue que pour gagner des dollars, il vaut bien de casser quelques œufs. Pour la première fois traduit en français, dans une version allégée de quand même plus de cinq cents pages, ce document n’est pas seulement d’une rigueur exemplaire et d’une incomparable richesse historique : captivant de bout en bout, il se lit comme une épopée fascinante, dominée par la figure mystérieuse, aussi austère et taciturne, que déterminée et calculatrice, d’un homme d’une incroyable intelligence prédatrice. (4/5)

 

 

Citations : 

Parmi les premières expériences qui m’ont été utiles et dont je me souviens avec plaisir, il y a celle-ci : quand je devais avoir treize ou quatorze ans, j’ai travaillé quelques jours pour un voisin en l’aidant à déterrer des pommes de terre – un agriculteur très entreprenant et économe, qui pouvait déterrer un grand nombre de pommes de terre. Cela m’occupait du matin au soir, c’étaient des journées de travail de dix heures. En économisant les petites sommes de mon salaire, j’ai vite compris que 50 dollars prêtés à 7 % par an – le taux légal dans l’État de New York à l’époque – pouvaient me rapporter autant d’intérêts que la récolte de pommes de terre pendant cent jours. Peu à peu se développait en moi le sentiment qu’il était préférable de faire de l’argent mon esclave et de ne pas me rendre esclave de l’argent.
 

Il est des hommes qui sont incapables de comprendre certaines choses qui, pour d’autres, semblent être les principes les plus évidents de la justice : c’est le cas pour beaucoup d’hommes qui sont par ailleurs considérés comme des hommes bons. M. Rockefeller était un homme « bon ». Il n’y avait pas de baptiste plus fidèle que lui à Cleveland. Depuis sa jeunesse, il soutenait généreusement toutes les initiatives de cette église. Il donnait à ses pauvres. Il visitait ses malades. Il pleurait avec ses souffrants. De plus, il donnait sans ostentation à de nombreuses œuvres de charité d’autres villes dont il était convaincu du mérite. Il était simple et frugal dans ses habitudes. Il n’allait jamais au théâtre, ne buvait jamais de vin. Il consacrait beaucoup de temps à l’éducation de ses enfants, cherchant à leur inculquer ses propres principes d’économie et de charité. Pourtant, il était prêt à déployer tous ses efforts pour obtenir des compagnies ferroviaires des privilèges injustes qui allaient ruiner tous les hommes de l’industrie pétrolière qui n’en bénéficieraient pas. Il était prêt à prendre position contre les convictions de toute une industrie, à s’opposer à un mouvement populaire visant à réparer une injustice, aussi révoltante pour le sens de l’équité que les discriminations auxquelles se livraient les compagnies ferroviaires. L’émotion religieuse et les sentiments de charité, de bienséance et d’abnégation semblent avoir remplacé chez lui les notions de justice et de respect des droits d’autrui.
 

Pour M. Rockefeller, ce sentiment était une faiblesse. Préférer l’indépendance au profit était pour lui aussi incompréhensible que de refuser un rabais parce que ce n’était pas bien ! Quand le raffineur ne se laissait pas persuader, il était donc nécessaire, selon lui, d’exercer une pression – une pression suffisante pour démontrer à ces individus aveugles ou récalcitrants qu’il leur serait impossible de continuer à travailler de façon indépendante. Les pressions exercées différaient selon les régions. Le plus souvent, cela consistait à casser les prix pour s’approprier le marché. La technique de la « concurrence prédatrice » n’était pas une invention de la Standard Oil Company. Elle existait dans le secteur pétrolier depuis le début : c’était d’ailleurs l’un des maux que M. Rockefeller prétendait guérir grâce à sa coalition. Toutefois, jusqu’à présent, elle n’avait été employée que de manière sporadique. Or M. Rockefeller ne faisait jamais rien de manière sporadique. Il se mit donc à vendre à perte pour détruire le marché de ses rivaux avec le même soin et la même détermination qui caractérisaient tous ses efforts, et à la longue, il gagnait toujours. Il y avait bien sûr d’autres formes de pression. Parfois, les indépendants se trouvaient dans l’impossibilité d’obtenir du pétrole ; une autre fois, ils étaient obligés d’attendre des jours pour que leurs wagons soient expédiés. Les méthodes pour compliquer les affaires des hommes et les décourager jusqu’à ce qu’ils vendent ou louent semblaient infinies, et toujours les acheteurs rôdaient, pour ne jamais manquer le moment opportun où le raffineur se résignerait à vendre. 
 
 
J’ai vu tout de suite ce qu’ils voulaient, dit M. Morehouse, vous évincer et vous obliger à vendre votre usine. Ils ont récupéré les installations et les exploitent ; je n’ai plus rien. Ils ont payé environ 15 000 dollars pour ce qui m’a coûté 41 000 dollars. Il a dit qu’il avait des arrangements pour le fret et que le commerce du pétrole leur appartenait ; et qu’ils avaient assez d’argent de côté pour anéantir n’importe quelle entreprise qui se lancerait dans ce commerce – ce sont ses propres mots.


Le regroupement des entreprises par la persuasion, l’intimidation ou la force se poursuivait dans tous les centres de raffinage du pays. Dès qu’une raffinerie était intégrée, on lui assignait une tâche. S’il s’agissait d’une usine ancienne et mal équipée, elle était généralement démantelée ou fermée. Si elle était mal placée, c’est-à-dire si elle n’était pas économiquement bien placée par rapport à un pipeline ou à une voie ferrée, elle était démantelée même si elle était en excellent état. Si c’était une grande usine bien équipée et avantageusement située, on lui attribuait un certain quota de fabrication, et elle ne faisait rien d’autre que fabriquer. L’achat du brut, la négociation des tarifs de fret, la vente de la production restaient entre les mains de M. Rockefeller. Les contrats en vertu desquels toutes les raffineries mises en service étaient exploitées étaient des plus détaillés et des plus rigides, et ils étaient exécutés avec un degré de confidentialité qui dépasse l’entendement.


Alors que l’absorption de l’industrie pétrolière se poursuivait de manière régulière et continue, il était de plus en plus rare de voir des hommes résister aux propositions de location ou de vente qui émanaient d’entreprises travaillant en collaboration avec la Standard Oil Company ou soupçonnées de le faire. C’était particulièrement vrai à Cleveland. La population considérait qu’une proposition de M. Rockefeller équivalait peu ou prou à un ordre de « se rendre et d’abandonner ses biens ». « Le commerce du pétrole raffiné nous appartient », avait dit M. Rockefeller à M. Morehouse. « Nous avons les installations nécessaires : il doit donc nous revenir. Nous avons mis suffisamment d’argent de côté pour anéantir toute entreprise concurrente qui s’opposerait à nous » – et les gens le croyaient ! 


Le 29 avril 1879, le Grand Jury du comté de Clarion dressa un acte d’accusation contre John D. Rockefeller, William Rockefeller, Jabez A. Bostwick, Daniel O’Day, William G. Warden, Charles Lockhart, Henry M. Flagler, Jacob J. Vandergrift et George W. Girty (Girty était le trésorier de la Standard Oil Company). L’acte d’accusation comportait huit chefs d’accusation. En bref : conspiration dans le but de s’assurer le monopole de l’achat et de la vente de pétrole brut, et d’empêcher d’autres personnes qu’eux-mêmes d’acheter et de vendre du pétrole et d’en tirer un profit légitime ; formation d’une entente visant à opprimer et à pénaliser les producteurs de pétrole ; conspiration dans le ut d’empêcher d’autres personnes qu’eux-mêmes de s’engager dans le raffinage du pétrole, et visant à s’assurer le monopole de cette activité ; formation d’une entente visant à nuire au commerce de transport des compagnies ferroviaires de l’Allegheny Valley et de Pennsylvanie en les empêchant de recevoir le trafic de pétrole local, à détourner le trafic appartenant naturellement aux transporteurs de la Pennsylvanie vers ceux d’autres États par des moyens illégaux, à extorquer aux compagnies ferroviaires des rabais et des commissions déraisonnables et à contrôler les prix du marché du pétrole brut et raffiné par des moyens et des dispositifs frauduleux, afin de réaliser des gains illégaux. 
 
 
Au printemps 1879, M. Rockefeller était convaincu que son inculpation était œuvre de méchanceté et de malveillance. Après sept ans d’efforts incessants, il avait mis au point un plan bien conçu pour contrôler le commerce du pétrole aux États-Unis. Il avait des raisons de croire qu’une seule année de plus suffirait pour que les quelques raffineurs qui se rebellaient encore contre ses intentions soient convaincus ou évincés et qu’il puisse régner sans entraves. Mais au seuil de son empire, un certain groupe de personnes – « des gens animés par un ressentiment personnel », « des culs-terreux naturellement laissés en plan par le progrès de ce commerce en plein essor », ainsi que ses collègues les décrivirent à la Commission Hepburn – lui mettaient des bâtons dans les roues.


LOCKHART, TEXAS, 30 novembre 1894.        
M. Keenan, qui est avec les gens de Waters-Pierce à Galveston, nous a rendu plusieurs visites et nous a fait des propositions de toutes sortes pour que nous nous retirions des affaires. Il a notamment offert de nous verser un salaire mensuel si nous abandonnions la vente de pétrole et si nous leur laissons le contrôle total du commerce, et il a insisté pour que nous indiquions un chiffre que nous accepterions pour nous retirer des affaires, et il a également prévenu que si nous n’acceptions pas sa proposition, ils baisseraient les prix en dessous de ce que le pétrole nous coûte et nous forceraient à nous retirer des affaires. Nous lui avons demandé s’ils continueraient à vendre le pétrole à un prix aussi bas que le nôtre, si nous acceptions sa proposition, et il a répondu de manière très claire qu’ils augmenteraient le prix immédiatement s’ils réussissaient à éliminer la concurrence.        
J. S. LEWIS AND COMPANY


Si j’envoie un homme sur le terrain pour vendre des marchandises pour moi, dit M. Shull, et qu’il prend des commandes de 200 à 300 barils par semaine, avant même que je sois en mesure d’expédier ces marchandises, la Standard Oil Company s’est déjà rendue sur place et a contraint ces gens à annuler ces commandes en les menaçant de faire baisser le prix du pétrole à un niveau tel qu’ils ne pourront pas se permettre de revendre les marchandises.


Je suis désolé de vous dire qu’un homme de la Standard Oil de votre ville a suivi le wagon de pétrole et le pétrole jusqu’à chez moi et m’a dit qu’il ne me laisserait pas gagner un dollar sur ce pétrole. Il m’a harcelé pendant deux jours pour avoir acheté ce pétrole et a proféré toutes sortes de menaces, a parlé à mes employés de maison pendant que j’étais sorti et m’a finalement persuadé de le rendre, alors que j’hésitais sur la conduite à tenir, mais j’ai cédé et je le regrette beaucoup depuis. Je voulais éviter que les prix s’effondrent, et c’est pourquoi je l’ai fait – c’est la seule raison. Le pétrole était bon. Je vois maintenant l’erreur – c’est d’avoir fait venir une ou deux cargaisons par semaine ici, c’est plus que ce que l’autre société n’était disposée à tolérer.


Un homme qui se montre traître, menteur, voleur, même pour le « bien de l’industrie pétrolière », ne reste jamais longtemps au service de la Standard Oil Company. Il est notoire dans les Régions Pétrolifères que les personnes qui « se vendent » à la Standard Oil ne reçoivent jamais de postes à responsabilité. Ils peuvent être mutés ici et là pour faire le « sale boulot », comme on dit dans les Régions Pétrolifères, mais ils sont des parias au sein du groupe. M. Rockeeller sait mieux que quiconque la nécessité vitale de l’honnêteté dans une organisation, et les Buckley et les Noirs qui lui apportent des renseignements secrets ne reçoivent jamais que de l’argent et du mépris pour leur peine. 
 
 
Le service commercial de la Standard Oil Company est organisé pour couvrir tout le pays, et vise à vendre tout le pétrole qui y est vendu. Pour prévenir ou pour faire face à la concurrence, elle a mis en place un service secret élaboré pour connaître la quantité, la qualité et le prix de vente des expéditions indépendantes. Lorsqu’elle repère une commande de pétrole indépendant chez un négociant, elle le persuade, si possible, d’annuler la commande. Si cela est impossible, elle le menace de jouer une « concurrence prédatrice », c’est-à-dire de vendre à prix coûtant ou encore moins cher, jusqu’à l’épuisement du rival. Si le négociant s’obstine, elle déclenche une « guerre du pétrole ». Ces dernières années, la vente à prix coûtant ou à perte et les « guerres du pétrole » sont souvent confiées à des ntreprises dites « factices », qui se retirent dès que le véritable indépendant est éliminé. Ces dernières années, la Standard Oil a été plus prudente qu’auparavant en matière de vente à perte, même si, lorsqu’un rival offre du pétrole à un prix inférieur à celui que la Standard Oil pratique – et généralement, même les petites raffineries peuvent s’arranger pour vendre à des prix inférieurs aux prix non concurrentiels de la Standard Oil –, elle n’hésite pas à considérer ce prix inférieur comme une déclaration de guerre et à baisser ses prix jusqu’à ce que le rival soit éliminé. Le prix revient alors à l’ancien niveau ou à un niveau supérieur. […] À la période à laquelle nous sommes parvenus dans cette histoire, qui correspond à l’achèvement du monopole des pipelines en 1884 et à la fin de la concurrence dans le transport du pétrole, les indépendants semblaient considérer qu’il leur était impossible d’échapper à M. Rockefeller sur ce marché.


Chaque producteur de pétrole mécontent, chaque raffineur ruiné racontait les récits de conflits désastreux sur les marchés. On parlait d’hommes infirmes qui vendaient du pétrole indépendant avec leur charrette à bras, dont le commerce avait été anéanti par des charrettes de la Standard Oil qui les suivaient jour après jour, en donnant le pétrole pour presque rien. On racontait que des épiciers avaient fait faillite en essayant de soutenir un raffineur indépendant. On racontait des histoires sans fin, probablement toutes exagérées, peut-être certaines fausses, mais toutes crues, à cause de faits tels que ceux qui ont été relatés ci-dessus. La population en vint à estimer que la « Standard était prête à tout ». Cet état de fait promettait des ennuis sans fin à M. Rockefeller et à ses collègues. Cela entraînait méfiance populaire, hostilités mesquines, mauvaises interprétations, mépris, abus. Beaucoup étaient même prêts à nier les talents de M. Rockefeller. Dans l’esprit des gens, le fait que la Standard Oil soit impliquée dans une affaire était suffisant pour la condamner. Tout ce que la Standard voulait était mal, tout ce qu’elle contestait était bien. Un verdict en sa faveur démontrait la corruption du juge et du jury ; contre elle, leur droiture. En effet, M. Rockefeller avait chaque année plus d’occasions de vérifier que la mise en place d’un monopole n’entraînait pas seulement des profits, mais aussi des épreuves.


Aussi étrange que cette remarque puisse paraître, il est incontestable qu’en 1884, les Régions Pétrolifères dans leur ensemble regardaient M. Rockefeller avec une crainte qui n’était pas dénuée de superstition. L’idée que les hommes du pétrole se faisaient de lui ressemblait beaucoup à celle que le peuple anglais se faisait de Napoléon dans la première partie du XIXe siècle, et à la vision que les paysans bretons ont encore aujourd’hui des Anglais – une puissance redoutable, cruelle, omnisciente, toujours à l’affût. 
 
 
Une deuxième raison qui explique la crainte que M. Rockefeller inspirait était que cet homme, que personne ne voyait et qui ne parlait jamais, savait tout – même des choses inattendues et insignifiantes – et que ceux qui constataient l’effet de cette connaissance et ne comprenaient pas comment il pouvait l’obtenir le considéraient comme un être quasi omniscient. En réalité, l’omniscience de M. Rockefeller n’avait rien d’occulte. Il obtenait une partie de sa connaissance des affaires d’autrui par un système de collecte d’informations très étendu et parfaitement organisé, tel que tout homme d’affaires éclairé et prévoyant pourrait en employer à son avantage. Mais il combinait à ce travail en tout point légitime les méthodes sordides d’obtention d’informations confidentielles décrites dans le précédent chapitre. Il n’y a certainement rien de magique dans cette forme d’omniscience, et le sentiment surnaturel que M. Rockefeller avait inspiré en 1884 s’est évaporé depuis, à mesure que les preuves de ses méthodes se sont répandues. La source fut cependant longtemps secrète, et lorsque, à maintes reprises, des hommes, loin de se douter que leur existence était connue de M. Rockefeller, le voyaient anticiper des mouvements qu’ils croyaient connus d’eux seuls et de leurs agents de confiance, ils commencèrent à le redouter et à l’investir de qualités mystérieuses. Si M. Rockefeller avait été aussi grand psychologue qu’il est manipulateur en affaires, il se serait rendu compte qu’il éveillait une terrible crainte populaire, et il aurait anticipé qu’un jour, avec la mise en lumière inévitable de ses méthodes, il pousserait autour de son nom des champs de mépris qui étoufferaient les champs de dollars et de dons que la terre féconde pourrait bien produire.


À ce moment critique, le salut vint de certains individus dispersés à travers le monde du pétrole, résolus à tester la validité de la prétention de M. Rockefeller selon laquelle les affaires du pétrole lui appartenaient. « Nous sommes en droit d’exercer une activité indépendante, disaient-ils, et nous avons la ferme intention de le faire. » Et ils commencèrent par attaquer le point faible de l’armure de M. Rockefeller. Les douze années écoulées leur avaient appris que la réalisation du grand dessein de M. Rockefeller avait été rendue possible par sa remarquable manipulation des compagnies ferroviaires. C’était la pratique des remises qui avait engendré le trust de la Standard Oil : des remises amplifiées, systématisées, glorifiées pour devenir une puissance jamais égalée auparavant ou depuis par aucune entreprise du pays. Les remises avaient engendré le trust, et, malgré dix ans d’ententes, d’associations pétrolières, d’unions de producteurs, de résolutions, de procès en équité, de procès en quo warranto, d’appels au Congrès, d’enquêtes législatives, elles constituaient toujours l’arme la plus efficace de M. Rockefeller. S’ils pouvaient la lui arracher des mains, ils pourraient faire des affaires. Ils avaient appris autre chose à cette époque : toute l’opinion publique et l’esprit de la loi étaient contre les remises, et les compagnies ferroviaires, le sachant, craignaient d’être accusées de discrimination et pouvaient être amenées à transiger plutôt que de voir leurs pratiques rendues publiques. Par conséquent, disaient ces personnes, nous proposons d’intenter des poursuites pour les remises et de faire s’accumuler les amendes jusqu’à ce que nous rendions la situation si pénible et si dangereuse pour les compagnies ferroviaires qu’elles fermeront leurs portes à M. Rockefeller. 
 
 
Les deux affaires de l’Ohio illustraient une nouvelle fois les principaux griefs que les hommes du pétrole avaient contre la Standard Oil Company depuis 1872, à savoir qu’elle obtenait des rabais sur ses propres expéditions et des commissions sur celles de ses concurrents. L’affaire de Buffalo montra que, lorsque les avantages dont la Standard Oil bénéficiait ordinairement ne suffisaient pas pour écarter un rival, elle tolérait même le recours à des méthodes qu’un jury qualifia de criminelles. C’était une nouvelle preuve de ce que les hommes du pétrole avaient toujours affirmé : la Standard Oil Company était une conspiration ! Au moment même où ces affaires soulevaient de nouveau leur indignation, une autre affaire, dans l’Ohio, leur apporta de nouvelles preuves de ce dont ils accusaient la Standard Oil Company depuis longtemps, à savoir de s’immiscer constamment dans la politique étatique et fédérale afin d’orienter le cours de la législation à sa convenance. Pour les initiés, les preuves étaient nombreuses et déjà suffisantes. Il ne faisait aucun doute que l’enquête de 1876 et le premier projet de loi qui visait à réglementer le commerce interétatique présenté à cette époque avaient été étouffés en grande partie grâce aux efforts de deux membres du Congrès, l’un directement et l’autre indirectement liés à la Standard Oil – J. N. Camden, de Virginie-Occidentale, à la tête de la Camden Consolidated Oil Company, aujourd’hui l’une des sociétés constituantes du trust de la Standard Oil, et H. B. Payne, de l’Ohio, père du trésorier de la Standard Oil, Oliver H. Payne. La Standard Oil avait certainement usé de son influence pour s’opposer au projet de loi sur la liberté de construire des pipelines pour lequel les indépendants s’étaient battus depuis les premiers jours de l’industrie. En 1878 et 1879, pendant les procès contre les compagnies ferroviaires et la Standard Oil intentés par la Petroleum Producers’ Union, de multiples accusations d’utilisation d’influence politique afin de faire retarder les procédures avaient été portées. Dans les États de l’Ohio, de New York et de Pennsylvanie, on ne cessait de dire que la Standard Oil participait activement à toutes les élections, qu’elle se tenait aux côtés de tous les jeunes politiciens ambitieux et qu’il était rare qu’un jeune avocat compétent soit élu à un poste sans être engagé par la Standard Oil. La société semble avoir pris part à la politique même avant l’époque de la South Improvement Company, car M. Payne déclara un jour au Sénat des États-Unis que lorsqu’il était candidat à la Chambre des représentants en 1871, « aucune association, aucune alliance » dans son district avait fait plus ou dépensé plus d’argent pour provoquer sa défaite [sic] que la Standard Oil Company !


La première enquête d’importance eut lieu en février 1888, dans la ville de New York, sous la direction du Sénat de l’État de New York. Une liste de plus d’une vingtaine de trusts était entre les mains du comité et, vu le peu de temps dont elle disposait, il était certain qu’elle ne pourrait en examiner plus d’une demi-douzaine. Il semble qu’il n’y ait eu aucune hésitation à inclure le trust de la Standard Oil. « C’est le trust originel, écrivit le comité. Son succès a encouragé la formation de tous les autres trusts ou coalitions. C’est le genre de système qui s’est répandu comme une maladie dans le système commercial de ce pays. »


Bien des choses ont été dites en faveur des objectifs du trust de la Standard Oil et de ce qu’il a accompli. Il est bien possible qu’il ait amélioré la qualité et réduit le coût du pétrole et de ses dérivés pour le consommateur. Mais ce n’est pas là la conséquence habituelle d’un monopole ; et le principe de la loi est de considérer, non pas ce qui peut arriver, mais ce qui arrive habituellement. L’expérience montre qu’il n’est pas sage de se fier à la cupidité humaine lorsqu’elle a l’occasion de s’enrichir aux dépens d’autres personnes. Prétendre avoir fait baisser le prix pour le consommateur, c’est le prétexte habituellement invoqué pour défendre les monopoles de ce genre. 
 
 
Si M. Rockefeller avait réussi à faire adhérer la majorité des producteurs à cette théorie, et si l’offre de pétrole brut avait donc été maintenue à un niveau bas, et les prix à un niveau élevé, il est probable que les producteurs de pétrole auraient oublié le ressentiment qu’ils avaient développé après ses premières irruptions et seraient redevenus indifférents à son emprise. Le confort matériel a en général des effets atténuants. Cependant, dans le grand jeu qui se pratique dans les Régions Pétrolifères, il y a toujours eu un joueur que même M. Rockefeller ne pouvait égaler. Ce joueur, c’est la nature, et elle a pris soin d’empêcher la seule condition qui aurait permis à M. Rockefeller de se réconcilier avec les producteurs de pétrole. À maintes reprises, alors qu’il semblait que les limites de la production pétrolière étaient atteintes, et que M. Rockefeller et ses collègues devaient croire qu’ils auraient bientôt l’industrie suffisamment bien en main pour payer aux producteurs un prix satisfaisant pour leur pétrole brut, leurs calculs étaient bouleversés par la découverte d’un important gisement de pétrole qui inondait le marché et faisait baisser les prix. Cela se produisit si souvent entre la première apparition publique de M. Rockefeller dans l’industrie et le moment où il établit son contrôle du transport, des raffineries et des marchés, que la production annuelle de pétrole brut était passée de 5,5 millions de barils à 30 millions, et qu’au lieu d’un demi-million de barils en surface stockés, il y avait, en 1883, plus de 35 millions de barils, en 1884, près de 37 millions, en 1885, 33,5 millions. Ces énormes stocks entraînaient un faible prix du brut, tandis que les frais de collecte, de transport et de stockage, tous les services à partir desquels la Standard Oil réalisait de gros profits, restaient élevés. Au cours de ces années, les bénéfices sur le pétrole raffiné augmentaient continuellement – conséquence de l’effondrement des raffineurs et des pipelines indépendants –, tandis que le profit sur le brut diminuait toujours davantage. Tout cela, les producteurs de pétrole le ruminaient sans cesse, et avec d’autant plus d’amertume qu’ils sentaient qu’ils ne pouvaient rien faire pour s’en prémunir. Tout ce qu’ils avaient entrepris pour se soulager avait, pour une raison ou une autre, échoué. Ils ne croyaient plus en la possibilité d’une amélioration. La Standard Oil ne permettrait jamais à un acteur extérieur de prendre pied. 


Nous avons relaté la réussite de M. Rockefeller dans son objectif de mettre sous son contrôle les raffineurs du pays et les méthodes auxquelles il eut recours pour y parvenir. On se souviendra que pendant une brève période, en 1872 et 1873, il dirigea une association qui promettait de réduire la production de pétrole, mais qu’en juillet 1873, elle fut dissoute. On se souviendra que trois ans plus tard, en 1875, il mit en place une deuxième association qui, en un an, revendiqua le contrôle de 90 % de la puissance de raffinage du pays, et en moins de quatre ans, de 95 %. Ce pourcentage élevé, M. Rockefeller n’a pas été en mesure de le conserver, mais de 1879 à aujourd’hui, il n’y a pas eu de période où il ait contrôlé moins de 80 % de la production pétrolière du pays. Aujourd’hui, il en contrôle environ 83 %.          
Il est généralement admis que l’homme, ou les hommes, qui contrôlent plus de 70 % d’une marchandise en contrôlent le prix – dans certaines limites, très strictes, car telle est la portée des lois économiques. Dans le cas de la Standard Oil Company, le contrôle est si total que le prix du pétrole, brut et raffiné, est en réalité fixé depuis son siège social. 
 
 
En effet, toute étude consécutive de l’utilisation par la Standard Oil Company de son pouvoir sur le prix du pétrole, tant à l’exportation qu’à l’intérieur du pays, doit conduire à la conclusion que ce pouvoir a toujours été utilisé dans toute la mesure du possible sans jamais le mettre en danger ; que nous avons toujours payé notre pétrole raffiné plus cher que si la concurrence avait été sans entraves. Mais après tout, pourquoi devrions-nous nous attendre à autre chose ? C’est l’objet principal des ententes. Les membres les plus sincères de la Standard Oil Company seraient sans doute les derniers à soutenir qu’ils donnent au public plus de bénéfices que nécessaire. Lorsque l’un des plus compétents et des plus francs d’entre eux, H. H. Rogers, se présenta devant l’Industrial Commission en 1899, on lui demanda comment il se faisait qu’en vingt ans, la Standard Oil Company n’avait jamais réduit d’une fraction de cent le coût de la collecte et du transport du pétrole dans les pipelines ; que le producteur de pétrole devait débourser autant aujourd’hui que vingt ans auparavant pour faire récupérer son pétrole aux puits et le faire transporter à New York. Et M. Rogers répondit, avec une délicieuse candeur : « Nous ne sommes pas dans les affaires pour notre santé, mais pour gagner des dollars. »          À la même occasion, on demanda à John D. Archbold s’il n’était pas vrai que, grâce à sa grande puissance, la Standard Oil Company était en mesure d’obtenir des prix qui, dans l’ensemble, étaient supérieurs à ceux de la concurrence, et M. Archbold répondit : « Eh bien, je l’espère. »


Pour de nombreuses personnes dans le monde, il importe sans doute peu que le pétrole se vende à 2,1 ou 3,2 cents le litre. Cependant, cela devient parfois une affaire tragique, comme en 1902-1903, lorsque, pendant la famine du charbon, les plus pauvres, privés de charbon, dépendaient du pétrole pour se chauffer. En janvier 1903, à New York, le pétrole était vendu aux revendeurs à partir de wagons-citernes à 2,9 cents le litre. Ce pétrole ne coûtait pas plus de 1,7 cent au raffineur indépendant, qui payait tous les frais de transport et de commercialisation au coût de 0,3 cent le litre. Il coûtait probablement 0,3 cent de moins à la Standard Oil Company. Dans un contexte de libre concurrence, il serait bien entendu impossible de maintenir un prix aussi élevé. Mais tout au long du rude hiver 1902-1903, le prix du pétrole raffiné augmenta encore. On prétendit que cela était dû à la hausse du prix du pétrole brut, mais dans tous les cas, le prix du pétrole raffiné augmenta nettement plus que celui du pétrole brut. En effet, une étude comparative minutieuse des prix du pétrole montre que la Standard Oil fait presque toujours progresser le marché du pétrole raffiné d’un bon nombre de points de plus que le marché du pétrole brut. […] Bien que cela ait été la règle, il y a bien sûr aussi des exceptions, comme lorsqu’une guerre des prix est en cours. Ainsi, au printemps 1904, la concurrence sévère, en Angleterre, de la Shell Transportation Company et du pétrole russe amena la Standard Oil à baisser le prix du pétrole raffiné à l’exportation beaucoup plus que celui du pétrole brut. Mais […] le prix du pétrole sur le marché intérieur fut maintenu à un niveau élevé.
 
 
L’expérience humaine nous a appris il y a longtemps que si nous permettons à un homme ou à un groupe d’hommes d’exercer des pouvoirs autocratiques au sein du gouvernement ou de l’église, ils utilisent ce pouvoir pour opprimer et tromper le peuple. Pendant des siècles, la lutte des nations a cherché à mettre en place un gouvernement stable et équitable vis-à-vis des citoyens. Pour y parvenir, nous avons encadré nos rois, empereurs et présidents avec un millier de restrictions constitutionnelles. Nous n’avons même pas autorisé l’église, pourtant inspirée par des idéaux religieux, à avoir les pleins pouvoirs qu’elle réclamait dans la société. Or, nous avons, ici aux États-Unis, permis à des hommes d’exercer des pouvoirs quasi autocratiques dans le commerce. Nous avons toléré qu’ils accaparent des privilèges dans le domaine des transports, leur permettant d’évincer leurs concurrents en peu de temps, bien que l’esprit de nos lois et les chartes des compagnies de transport interdisent ce genre de privilèges. Nous leur avons permis de s’unir dans de grands regroupements interétatiques, pour lesquels nous n’avons prévu aucune forme de charte ou de transparence, bien que l’expérience humaine ait depuis longtemps établi que les hommes qui s’associent dans des partenariats, des compagnies ou des sociétés à des fins commerciales ou industrielles doivent avoir des pouvoirs définis et être soumis à une inspection véritable et une transparence raisonnable. Comme résultat logique de ces pouvoirs extraordinaires, nous voyons, comme dans le cas de la Standard Oil Company, le prix d’une marchandise de première nécessité tomber sous le contrôle d’un groupe de neuf hommes, singulièrement capables, énergiques et impitoyables dans la conduite de leurs opérations commerciales. Ils ont exercé leur pouvoir sur les prix avec une habileté presque surnaturelle. Ce fut leur arme la plus cruelle pour asphyxier la concurrence, un moyen sûr de récolter des dividendes indécents et, en même temps, un argument des plus convaincants pour tromper le public.


Peu d’hommes, que ce soit dans la vie politique ou industrielle de ce pays, peuvent se prévaloir d’être parvenus à réaliser un projet plus conforme à sa conception initiale que John D. Rockefeller. En effet, tant dans ses objectifs que dans ses méthodes, la Standard Oil Company est, et a toujours été, une réplique de la South Improvement Company, par le biais de laquelle M. Rockefeller s’est fait connaître dans l’industrie pétrolière. Certes, le projet initial a subi de nombreuses modifications. Son aspect le plus choquant, les rétrocessions sur les expéditions d’autrui, a été supprimé. Néanmoins, aujourd’hui, comme au début, l’objectif de la Standard Oil Company reste celui de la South Improvement Company : réguler les prix du pétrole brut et raffiné en contrôlant la production ; et le principal moyen de soutenir cet objectif est toujours celui du plan original : contrôler le transport pour bénéficier d’avantages tarifaires. 
 
 
Les bénéfices de la Standard Oil Company actuelle sont énormes. Les dividendes des cinq dernières années ont été en moyenne de 45 millions de dollars, soit près de 50 % de son capital social : capitalisé à 5 %, cela impliquerait une somme de 900 millions de dollars. Il va de soi que ce n’est pas tout ce que cette entente rapporte en une année. Elle s’autorise une moyenne annuelle de 5,77 % de déficit et garde toujours une large trésorerie. Quand nous nous rappelons que probablement un tiers de cet immense revenu annuel échoit à John D. Rockefeller, que probablement 90 % de ces revenus vont aux quelques hommes qui forment la « famille de la Standard Oil », et que ces sommes doivent être réinvesties chaque année, l’impact de la Standard Oil Company devient une affaire publique beaucoup plus sérieuse qu’elle ne l’était en 1872, lorsqu’elle se montrait disposée à être complice d’une conspiration pour rafler le marché du pétrole – une affaire beaucoup plus sérieuse que dans les années où elle faisait ouvertement la guerre à la concurrence et chassait de l’industrie pétrolière, par tous les moyens qu’elle pouvait inventer, tous ceux qui avaient l’audace d’y entrer. Car, considérez ce qui reste à faire avec la plus grande partie de ces 45 millions de dollars. Elle doit être réinvestie. L’industrie pétrolière n’en a pas besoin. Ses réserves sont amplement suffisantes pour toutes ses entreprises. Ces millions doivent donc être investis dans d’autres industries. Naturellement, les secteurs ciblés seront des secteurs proches du pétrole. Ce sera le gaz, et nous pouvons constater que les hommes de la Standard Oil sont déjà en train d’acquérir progressivement les actifs gaziers du pays. Ce seront les chemins de fer, car toutes les industries dépendent du transport et, de plus, les chemins de fer font partie des plus grands consommateurs de produits pétroliers et sont, à ce titre, des clients à conserver. Or, les directeurs de la Standard Oil Company sont déjà directeurs de presque toutes les grandes compagnies ferroviaires du pays : New York Central Railroad, New York, New Haven and Hartford Railroad, Chicago, Milwaukee, St. Paul and Pacific Railroad, Union Pacific Railroad, Northern Pacific Railway, Delaware, Lackawanna and Western Railroad, Missouri Pacific Railroad, Missouri-Kansas-Texas Railway, Boston and Maine Railroad, et d’autres compagnies de moindre importance. Ils se lanceront dans le cuivre, et la coalition de l’Amalgamated Copper Mining Company est déjà une réalité. Ils se lanceront dans l’acier, et les énormes avoirs de M. Rockefeller dans le trust de l’acier sont déjà une réalité. Ils se lanceront dans la banque, et la National City Bank et ses institutions partenaires à New York et à Boston, ainsi qu’une longue chaîne de filiales dans tout le pays sont déjà une réalité. Quiconque ayant suivi cette histoire ne peut s’attendre à ce que ces participations soient acquises sur un marché en hausse. Acheter à bas prix et vendre à prix élevé est un précepte du monde des affaires, et lorsque vous contrôlez suffisamment d’argent et de banques, vous pouvez toujours faire en sorte qu’une action que vous voulez acquérir soit temporairement bon marché. Vous ne subissez aucune perte de valeur – seulement l’ancien propriétaire. C’est l’une des manœuvres les plus réussies de M. Rockefeller dans les affaires, depuis le jour où il fit peur à ses 20 concurrents de Cleveland pour qu’ils vendent à moitié prix. Vous pouvez également vendre cher si vous avez la réputation d’être un grand financier et si vous contrôlez l’argent et les banques. L’Amalgamated Copper Mining Company en est un excellent exemple. Il y a quelques années encore, les noms de certains responsables de la Standard Oil auraient fait grimper la cote des biens les plus dépréciés de la planète. Aujourd’hui, il leur serait peut-être un peu difficile de le faire, tant l’Amalgamated est encore présent à l’esprit. En effet, celle-ci semble aujourd’hui avoir été la pire des manipulations de marché, comme ce fut certainement l’un des exploits les plus scandaleux de la troupe de la Standard Oil. Mais cela sera bientôt oublié ! Il en résulte que la Standard Oil Company est probablement dans la position financière la plus forte de tous les groupes du monde. Et chaque année, sa position se renforce, car chaque année, 45 millions de dollars supplémentaires sont versés pour être utilisés dans le rachat des biens les plus essentiels à la préservation et à l’élargissement de son pouvoir.


Il va sans dire qu’il est absurde de laisser un tel pouvoir entre les mains d’un quelconque fabricant de produits de première nécessité. C’est exactement comme si une société destinée à fabriquer toute la farine du pays possédait tous les chemins de fer – sauf 10 % – collectant et transportant le blé. Elle pourrait et ferait évidemment en sorte qu’il soit difficile et coûteux pour tout concurrent potentiel d’obtenir du grain à moudre, et en période de pénurie, elle pourrait même l’en priver.