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Titre : Gens sans tombe (Ljudi bez grobova)
Auteur : Enes HALILOVIC
Traduction : Chloé BILLON
Parution : en serbe en 2020
en français (Bruit du Monde) en 2026
Pages : 368
Présentation de l'éditeur :
Imaginez un jeune homme, Semir, qui bégaye
depuis l'enfance et qui grandit dans l'ombre d'un père mythique : Numan
Numic, ce "meurtrier célèbre" qui a défrayé la chronique dans
les Balkans. Pendant 47 jours, cet homme a tenu en haleine toute une
région, traqué par 41 policiers, avant de mourir criblé de 31 balles.
Semir n'a jamais connu ce père, mais toute sa vie sera une enquête sur
cette figure légendaire.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Avis :
Bègue, Semir grandit dans l’ombre d’un père dont il n’a hérité qu’une légende encombrante. La figure de Numan Numić – homme traqué, abattu, puis élevé au rang de mythe local – pèse sur son existence comme un récit fondateur impossible à vérifier. Orphelin de mère dès la naissance, ballotté entre les tantes qui l’élèvent chacune à leur manière, il se construit au contact d’un entourage haut en couleur : une parente qui mêle confidences et superstitions, un voisin prisonnier d’un corps obèse à l’extrême, un mathématicien persuadé que les nombres détiennent la clé du monde, ou encore un flambeur qui réinvente sa vie comme un scénario de cinéma. À travers ces figures décalées, le roman esquisse un parcours initiatique où l’apprentissage de soi passe par l’écoute de voix dissonantes, de silences lourds et de mémoires cabossées.
Sans écrire un roman autobiographique, Enes Halilović mobilise l’univers qui l’a vu grandir – une société rurale dont la mémoire disloquée se nourrit d’histoires transmises et de figures peu à peu fantasmées – et puise dans l’imaginaire de sa région natale pour composer un récit qui, au‑delà d’un destin individuel, renvoie à celui d’un territoire où les vivants cohabitent avec les fantômes du passé.
Jamais mentionné de façon directe, le traumatisme historique de cette région ne se laisse saisir qu’à partir de ses répercussions sur les personnages, tous fragilisés par des traces invisibles. L’auteur construit un univers où le tragique refoulé se mue en absurde, via des êtres ayant intégré, jusqu’à en paraître extravagants ou grotesques, les effets d’une violence qui, transmise sans mots de génération en génération, déforme les corps, les récits et les destins. Ces existences marginales animent une fresque où l’excentricité apparaît comme le symptôme d’un monde fracturé, et où la quête de soi passe par l’affrontement avec des mémoires instables, mensongères et douloureuses.
Dans ce contexte, la trajectoire de Semir prend la forme d’un cheminement aveugle dans un paysage de ruines. Grandir dans l'ombre d'un mythe, au sein d'une région où la violence circule par les non‑dits, revient pour lui à avancer parmi des fragments impossibles à assembler. Déformées, lacunaires et contradictoires, ces bribes de mémoire entravent autant la compréhension des cicatrices de l'Histoire que la construction de soi. Épousant cette discontinuité, la narration se tisse de tâtonnements, de départs et de retours incertains trahissant les failles d’un héritage brisé. C’est précisément dans ce vacillement que Semir se met à écrire : non pour reconstituer une vérité introuvable, mais pour ordonner le chaos et donner une forme à ce qui lui échappe. Plus qu'un moyen de comprendre le passé, l’écriture est ici un geste de survie, une manière enfin de donner une sépulture aux fantômes de tous ceux privés, comme lui, de mémoire et de place dans le récit collectif.
Exigeant, parfois déroutant avec sa profusion de figures confinant au grotesque, mais toujours habité par une profonde justesse humaine, ce livre s’inscrit dans une tradition littéraire largement partagée dans les Balkans et l’Europe centrale, où l’excès et la démesure servent d’instruments révélateurs lorsque le discours ordinaire ne suffit plus. L’absurde, participant de la vérité d’un monde où les identités se forgent dans l’incertitude et la rumeur, permet de faire affleurer l’Histoire par ses fissures et de restaurer une mémoire dont l’occultation menace de conduire tout droit à la folie – car une société qui refuse ses morts finit tôt ou tard par perdre ses vivants. (4/5)
Citations :
La plupart des écrivains aiment inventer sans cesse, alors qu’il suffit d’écouter et d’observer. Le devoir de l’écrivain est d’extraire d’innombrables vécus, événements et informations le littéraire, d’éliminer le quotidien. Ne va pas confirmer une vérité historique. Évite les accents politiques. Ne t’aventure pas dans les affirmations et les suppositions. Que les historiens s’en chargent, s’ils existent encore. Tu dois entrouvrir la porte de la douleur. C’est cela, le devoir de l’écrivain.

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