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jeudi 7 juillet 2022

[Bâ, Mariama] Une si longue lettre

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une si longue lettre

Auteur : Mariama BA

Parution : 1979 et 2001
                  (Nouvelles éditions africaines,
                   Le Serpent à plumes)               

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Une si longue lettre est une oeuvre majeure, pour ce qu'elle dit de la condition des femmes. Au coeur de ce roman, la lettre que l'une d'elle, Ramatoulaye, adresse à sa meilleure amie, pendant la réclusion traditionnelle qui suit son veuvage.
Elle y évoque leurs souvenirs heureux d'étudiantes impatientes de changer le monde, et cet espoir suscité par les Indépendances. Mais elle rappelle aussi les mariages forcés, l'absence de droits des femmes. Et tandis que sa belle-famille vient prestement reprendre les affaires du défunt, Ramatoulaye évoque alors avec douleur le jour où son mari prit une seconde épouse, plus jeune, ruinant vingt-cinq années de vie commune et d'amour.
La Sénégalaise Mariama Bâ est la première romancière africaine à décrire avec une telle lumière la place faite aux femmes dans sa société.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Parmi les pionnières de la littérature sénégalaise, Mariama Bâ (1929-1981) est connue pour sa critique, au travers de ses livres, des inégalités entre hommes et femmes dans la tradition africaine. Entrée dans l'enseignement en 1947, elle eut 9 enfants de trois maris, dont le député Obéye Diop dont il divorça. Elle s'engagea dans diverses associations féminines, prônant l'éducation et les droits des femmes. Son premier roman Une si longue lettre, couronné du prix Noma, obtint un grand succès lors de sa parution en 1979. Un cancer l'emporta juste avant la parution de son second ouvrage Un chant écarlate, sur l'échec d'un mariage mixte entre un Sénégalais et une Française.

 

 

Avis :

Confinée pendant la traditionnelle quarantaine imposée par son veuvage, Ramatoulaye adresse une longue lettre à son amie Aïssatou. Elle y fait le bilan de son existence, se remémorant les rêves de sa jeunesse, le bonheur de ses années conjugales, puis la douleur de la solitude quand son mari la délaissa pour prendre une seconde épouse.

Si les confidences que, sur un ton juste et posé, cette femme aligne avec sincérité dans une prise de recul sur sa vie passée, sont devenues un immense classique de la littérature africaine et ont classé Mariama Bâ parmi les écrivains les plus célèbres de son pays, c’est parce qu’elles constituent un manifeste, pionnier lors de sa parution à la fin des années soixante-dix, pour la condition féminine au Sénégal. Au travers de deux amies confrontées malgré leur éducation, leur aisance et leur accès à une activité professionnelle, aux limitations imposées aux femmes dans leur rapport aux hommes, c’est toute la société sénégalaise, avec son système de castes et surtout la pratique de la polygamie, que questionne Mariama Bâ.

Comme son amie avant elle, Ramatoulaye découvre après tout le monde les tortueuses intrigues familiales et le remariage de son mari au bout de vingt-cinq ans de vie commune. Contrairement à Aïssatou qui opte pour le divorce et s’exile, elle prend le parti de plier devant le fait accompli, mais en s’effaçant dans une solitude consacrée à son métier d’enseignante et à ses douze enfants : un choix qui, au-delà d’être humiliant, l'isole péniblement. Comble de ce qui n’est pourtant pas de l’ironie, au décès du mari, des années plus tard, il faudra encore que Ramatoulaye bouscule les traditions pour envisager de recouvrer un droit sur sa propre vie. Car, une fois passé l’obligatoire confinement du veuvage, c’est son beau-frère qui est désormais en droit d’en faire une seconde épouse.

Roman militant, Une si longue lettre s’inscrit avec force dans cet élan, qui, dans les années soixante et soixante-dix, fit s’élever la première  génération de Sénégalaises instruites contre la polygamie. Aujourd’hui, plus d’un tiers des ménages sénégalais se déclarent encore polygames : un chiffre en lente érosion, qui masque toutefois une recrudescence… dans les milieux aisés et intellectuels justement ! Les filles instruites suscitant une certaine méfiance, elles restent plus longtemps célibataires et finissent par accepter d’épouser un homme déjà marié pour entrer dans la norme sociale du mariage et de la famille.

Cette œuvre majeure dans l’histoire du féminisme sénégalais, dont Mariama Bâ est devenue un emblème, se découvre donc avec d’autant plus d’intérêt, que, plus de quarante ans après sa première édition, elle est toujours d’actualité. (4/5)

 

 

Citations :

Ton père, Aïssatou, connaissait l’ensemble des rites qui protègent le travail de l’or, métal des « Djin ». Chaque métier a son code que seuls des initiés possèdent et que l’on se confie de père en fils. Tes grands-frères, dès leur sortie de la case des circoncis, ont pénétré cet univers particulier qui fournit le mil nourricier de la concession.  
Mais tes jeunes frères ? Leurs pas ont été dirigés vers l’école des Blancs.  
L’ascension est laborieuse, sur le rude versant du savoir, à l’école des Blancs.  
Le jardin d’enfants reste un luxe que seuls les nantis offrent à leurs petits. Pourtant, il est nécessaire lui qui aiguise et canalise l’attention et les sens du bambin.  
L’école primaire, si elle prolifère, son accès n’en demeure pas moins difficile. Elle laisse à la rue un nombre impressionnant d’enfants, faute de places.  
Entrer au lycée ne sauve pas l’élève aux prises à cet âge avec l’affermissement de sa personnalité, l’éclatement de sa puberté et la découverte des traquenards qui ont noms : drogue, vagabondage, sensualité.  
L’université aussi a ses rejets exorbitants et désespérés.  
Que feront ceux qui ne réussissent pas ? L’apprentissage du métier traditionnel apparaît dégradant à celui qui a un mince savoir livresque. On rêve d’être commis. On honnit la truelle.  
La cohorte des sans métiers grossit les rangs des délinquants.  
Fallait-il nous réjouir de la désertion des forges, ateliers, cordonneries ? Fallait-il nous en réjouir sans ombrage ? Ne commencions-nous pas à assister à la disparition d’une élite de travailleurs manuels traditionnels ?  
Éternelles interrogations de nos éternels débats. Nous étions tous d’accord qu’il fallait bien des craquements pour asseoir la modernité dans les traditions. Écartelés entre le passé et le présent, nous déplorions les « suintements » qui ne manqueraient pas… Nous dénombrions les pertes possibles. Mais nous sentions que plus rien ne serait comme avant. Nous étions pleins de nostalgie, mais résolument progressistes.
 
 
Allez leur expliquer qu’une femme qui travaille n’en est pas moins responsable de son foyer. Allez leur expliquer que rien ne va si vous ne descendez pas dans l’arène, que vous avez tout à vérifier, souvent tout à reprendre : ménage, cuisine, repassage. Vous avez les enfants à débarbouiller, le mari à soigner. La femme qui travaille a des charges doubles aussi écrasantes les unes que les autres, qu’elle essaie de concilier. Comment les concilier ? Là, réside tout un savoir-faire qui différencie les foyers.  
Certaines de mes belles-sœurs n’enviaient guère ma façon de vivre. Elles me voyaient me démener à la maison, après le dur travail de l’école. Elles appréciaient leur confort, leur tranquillité d’esprit, leurs moments de loisirs et se laissaient entretenir par leurs maris que les charges écrasaient.  
D’autres, limitées dans leurs réflexions, enviaient mon confort et mon pouvoir d’achat. Elles s’extasiaient devant les nombreux « trucs » de ma maison : fourneau à gaz, moulin à légumes, pince à sucre. Elles oubliaient la source de cette aisance : debout la première, couchée la dernière, toujours en train de travailler…
 
 
Chaque métier, intellectuel ou manuel, mérite considération, qu’il requière un pénible effort physique ou de la dextérité, des connaissances étendues ou une patience de fourmi. Le nôtre, comme celui du médecin, n’admet pas l’erreur. On ne badine pas avec la vie, et la vie, c’est à la fois le corps et l’esprit. Déformer une âme est aussi sacrilège qu’un assassinat. Les enseignants – ceux du cours maternel autant que ceux des universités – forment une armée noble aux exploits quotidiens, jamais chantés, jamais décorés. Armée toujours en marche, toujours vigilante. Armée sans tambour, sans uniforme rutilant. Cette armée-là, déjouant pièges et embûches, plante partout le drapeau du savoir et de la vertu.


Alors que la femme puise, dans le cours des ans, la force de s’attacher, malgré le vieillissement de son compagnon, l’homme, lui, rétrécit de plus en plus son champ de tendresse. Son œil égoïste regarde par-dessus l’épaule de sa conjointe. Il compare ce qu’il eut à ce qu’il n’a plus, ce qu’il a à ce qu’il pourrait avoir.


L’amitié a des grandeurs inconnues de l’amour. Elle se fortifie dans les difficultés, alors que les contraintes massacrent l’amour. Elle résiste au temps qui lasse et désunit les couples. Elle a des élévations inconnues de l’amour.


« Dans maints domaines et sans tiraillement, nous bénéficions de l’acquis non négligeable venu d’ailleurs, de concessions arrachées aux leçons de l’Histoire. Nous avons droit, autant que vous, à l’instruction qui peut être poussée jusqu’à la limite de nos possibilités intellectuelles. Nous avons droit au travail impartialement attribué et justement rémunéré. Le droit de vote est une arme sérieuse. Et voilà que l’on a promulgué le Code de la famille, qui restitue, à la plus humble des femmes, sa dignité combien de fois bafouée.
« Mais, Daouda, les restrictions demeurent ; mais Daouda, les vieilles croyances renaissent ; mais Daouda, l’égoïsme émerge, le scepticisme pointe quand il s’agit du domaine politique. Chasse gardée, avec rogne et grogne.
« Presque vingt ans d’indépendance ! À quand la première femme ministre associée aux décisions qui orientent le devenir de notre pays ? Et cependant le militantisme et la capacité des femmes, leur engagement désintéressé ne sont plus à démontrer. La femme a hissé plus d’un homme au pouvoir. »
Daouda m’écoutait. Mais j’avais l’impression que bien plus que mes idées, ma voix le captivait.
Et je poursuivis : « Quand la société éduquée arrivera-t-elle à se déterminer non en fonction du sexe, mais des critères de valeur ? »
 

Naître des mêmes parents ne crée pas des ressemblances, forcément chez les enfants. Leurs caractères et leurs traits physiques peuvent différer. Ils diffèrent souvent d’ailleurs.  « Naître des mêmes parents, c’est comme passer la nuit dans une même chambre. »


 

jeudi 21 janvier 2021

[Amadou Amal, Djaïli] Les impatientes

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les impatientes

Auteur : Djaïli AMADOU AMAL

Parution : 2020

Editrice : Emmanuelle Collas

Pages : 240

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Trois femmes, trois histoires, trois destins liés. Ce roman polyphonique retrace le destin de la jeune Ramla, arrachée à son amour pour être mariée à l'époux de Safira, tandis que Hindou, sa soeur, est contrainte d'épouser son cousin. Patience ! C'est le seul et unique conseil qui leur est donné par leur entourage, puisqu'il est impensable d'aller contre la volonté d'Allah. Comme le dit le proverbe peul : « Au bout de la patience, il y a le ciel. » Mais le ciel peut devenir un enfer. Comment ces trois femmes impatientes parviendront-elles à se libérer ?

Mariage forcé, viol conjugal, consensus et polygamie : ce roman de Djaïli Amadou Amal brise les tabous en dénonçant la condition féminine au Sahel et nous livre un roman bouleversant sur la question universelle des violences faites aux femmes.

 

Un mot sur l'auteur :

Djaïli Amadou Amal est une militante féministe et une auteure camerounaise d'expression française. Elle est née en 1975 d'un père camerounais et d'une mère égyptienne, dans la zone sahélienne du Cameroun. Elle subit un mariage forcé à dix-sept ans et parvient à quitter son époux cinq ans plus tard. Lorsqu'elle quitte son second mari, violent, celui-ci kidnappe leurs deux filles. Djaïli Amadou Amal trouve un exutoire dans l'écriture. 

Son premier roman Walaande, l'art de partager un mari (2010), est un succès immédiat : Prix du jury de la Fondation Prince de Claus à Amsterdam, l'ouvrage est traduit en arabe et diffusé au Maghreb et au Moyen-Orient. Mistiriijo, la mangeuse d'âmes (2013) est suivi en 2017 de Munyal, les larmes de la patience (Prix de la Presse panafricaine de littérature et Prix Orange du Livre en Afrique en 2019). Retravaillé, ce livre paraît chez l'éditeur Anne Carrière / Emmanuelle Collas en 2020, sous le titre Les Impatientes. Il obtient le prix Goncourt des lycéens 2020.
 
Djaïli Amadou Amal vit à Douala avec son époux Hamadou Baba, ingénieur et écrivain sous le pseudonyme de Badiadji Horrétowdo.

 

 

Avis :

Selon la tradition peule en cette partie sahélienne du Cameroun, leur famille a décidé de leurs mariages : Ramla devient la seconde épouse d’un riche commerçant, tandis que sa sœur Hindou est unie à l’un de ses cousins. Arrachée à son amour pour un jeune homme de son âge, Ramla, qui se rêvait pharmacienne, se retrouve enfermée entre les quatre murs de sa nouvelle demeure, soumise à la volonté d’un homme qu’elle ne connaissait pas jusqu’ici, et exposée à la vindicte d’une coépouse, Safira, prête à tout pour récupérer l’exclusivité conjugale. Hindou, désespérée, tombe sans recours sous le joug d’un homme violent, qui met bientôt sa vie et sa santé mentale en danger.

Reflet de la propre expérience de l’auteur, le texte décrit l’effroyable sort réservé aux femmes dans cette partie de l’Afrique. Tandis que la tradition des mariages forcés et de la polygamie légitime sans recours viols et violences au sein des foyers, la condition féminine y relève du pur esclavage, dans une organisation sociale et familiale sans échappatoire. Le moindre comportement « déviant », la plus petite velléité de rébellion féminine, y ont de telles répercussions sur les autres femmes de la famille, que toutes s’unissent pour y contrevenir et s’éviter ainsi les foudres des hommes du clan : tout plutôt que le déshonneur, l’exclusion et la misère. Derrière la façade de l’incontournable « Munyal », cette valeur souveraine de patience et de soumission féminines, se cachent par ailleurs d’impitoyables étripages entre coépouses, chacune manoeuvrant sans vergogne pour assurer son avenir et celui de ses enfants. Au joug masculin s’ajoutent ainsi la pression des femmes alliées et la férocité des rivales, achevant de transformer en enfer l’intimité apparemment harmonieuse des immenses maisonnées de ces familles parmi les plus aisées du pays.

Sans détour, la voix de Djaïli Amadou Amal s’élève calmement au fil d’un récit terrifiant. Au travers des épouvantables destins de Ramla, d’Hindou et de Safira, transparaît l’autobiographie d’une femme impressionnante de courage et de résistance, qui, non seulement est parvenue à s’arracher d’un sort tout tracé, mais qui se fait aujourd’hui le porte-parole de toutes celles qui continuent à vivre un enfer silencieux. Héritage d’une tradition entretenue par une certaine interprétation religieuse, capable de donner bonne conscience à une population masculine sans aucun doute attachée à son pouvoir et à sa bonne fortune, cette situation semble d’autant plus inextricable que les femmes elles-mêmes en sont réduites pour leur survie à contribuer à son maintien et à sa transmission. L’on ne dénoncera jamais assez cet état de fait, si indigne de la condition humaine, et qu’on aimerait classer comme une anomalie anachronique si elle ne concernait encore tant de femmes de par le monde, dans ce pays ou dans d’autres.

Ce livre se dévore avec émotion et compassion, dans une sidération d’autant plus horrifiée et indignée que l’on y comprend la profondeur du mal qui, dans certaines régions du monde, continue à maintenir en esclavage la moitié féminine de la population. Une lecture incontournable et un auteur qui, au-delà du Goncourt des Lycéens 2020, mérite de figurer au panthéon des grandes féministes de l’histoire. (4/5)

 

Citations :

Nous sommes une famille nombreuse. Mon père la tient d’une main de fer. Quatre épouses lui ont donné une trentaine d’enfants dont les aînés, en majorité des filles, sont mariés. Baaba ne supportant pas les conflits, chacune de ses épouses se garde bien de lui rapporter les petits incidents ou disputes qui ne peuvent manquer de troubler un foyer polygamique. Aussi notre grande famille évolue-t-elle dans une atmosphère apparemment harmonieuse et sereine.
Nous habitons dans ce que nous appelons au Cameroun septentrional une concession. Entourée d’une enceinte de très hauts murs, qui empêchent de voir à l’intérieur, elle abrite le domaine de mon père. Les visiteurs n’y pénètrent pas ; ils sont reçus à l’entrée dans un vestibule que, dans la tradition de l’hospitalité peule, nous nommons le zawleru. Derrière s’ouvre un espace immense dans lequel se dressent plusieurs bâtiments : d’abord l’imposante villa de mon père, l’homme de la famille, puis le hangar, une sorte de portique sous lequel on reçoit les invités, enfin les habitations des épouses où les hommes ne pénètrent pas. Pour parler à son mari, une épouse ne peut passer que par la coépouse dont c’est le tour.
Mes cinq oncles habitent dans le même quartier. Aussi, nous n’avons pas une mais six concessions. Et, si nous ajoutons à la trentaine d’enfants de mon père ceux de toute la famille réunie, nous sommes facilement plus de quatre-vingt enfants. Nous, les filles, vivons avec nos mères respectives pendant que nos frères ont leurs propres chambres à l’extérieur des appartements maternels dès la préadolescence. Et, bien sûr, filles et garçons ne font que se croiser, s’adressant à peine la parole.
 
Après un silence, mon père reprend sur le même ton grave et autoritaire : « À partir de maintenant, vous appartenez chacune à votre époux et lui devez une soumission totale, instaurée par Allah. Sans sa permission, vous n’avez pas le droit de sortir ni même celui d’accourir à mon chevet ! Ainsi, et à cette seule condition, vous serez des épouses accomplies ! » Oncle Oumarou, qui a gardé le silence jusque-là, renchérit : « Souvenez-vous toujours que, pour rester agréable à son époux, à chaque entrevue, une femme doit se parfumer de son parfum le plus précieux, se revêtir de ses plus beaux atours, s’orner de ses bijoux – et bien plus encore ! Le paradis d’une femme se trouve aux pieds de son époux. »

Et j’expliquais aux femmes de la famille mon ambition de devenir pharmacienne, ce qui les faisait rire aux éclats. Elles me traitaient de folle et vantaient les vertus du mariage et de la vie de femme au foyer. Quand je renchérissais sur l’épanouissement qu’une femme trouverait dans le plaisir d’avoir un emploi, de conduire sa voiture, de gérer son patrimoine, elles interrompaient brutalement la conversation en me conseillant vivement de redescendre sur terre et de vivre dans la vraie vie.

Depuis un moment, les larmes qui coulaient sur ses joues hachaient la voix de ma mère. Et c’est dans un sanglot à peine étouffé qu’elle conclut : « Il est difficile, le chemin de vie des femmes, ma fille. Ils sont brefs, les moments d’insouciance. Nous n’avons pas de jeunesse. Nous ne connaissons que très peu de joies. Nous ne trouvons le bonheur que là où nous le cultivons. À toi de trouver une solution pour rendre ta vie supportable. Mieux encore, pour rendre ta vie acceptable. C’est ce que j’ai fait, moi, durant toutes ces années. J’ai piétiné mes rêves pour mieux embrasser mes devoirs. »

Mais rien ne semble marcher ! Rien ne détourne Moubarak de ses mauvaises habitudes. Ni les herbes ni les prières ni ma soumission et encore moins ma patience. Mon époux entretient des aventures multiples, boit, use de stupéfiants et regagne toujours le foyer à une heure tardive. Il continue de me brutaliser, de m’abreuver d’insultes aussi dégradantes qu’humiliantes. On ne compte plus les hématomes, égratignures et ecchymoses que ses coups laissent sur mon corps – et ce dans la plus grande indifférence des membres de la famille. On sait que Moubarak me frappe, et c’est dans l’ordre des choses. Il est naturel qu’un homme corrige, insulte ou répudie ses épouses. Ni mon père ni mes oncles ne dérogent à cette règle. Tous, un jour ou l’autre, ont eu à battre l’une de leurs épouses. Ils n’hésitent pas à injurier femmes, enfants et employés. Pourquoi mon cas serait-il particulier ? Pourquoi s’y attarderait-on ? C’est un droit divin, me souffle un jour une femme érudite. Il est écrit dans le Coran qu’un homme a la légitimité de punir et de battre son épouse si elle est insoumise. Mais il est tout de même interdit qu’il s’acharne sur son visage, ajoute-t-elle, scandalisée par mon œil au beurre noir.
 
Je n'étais pas que la fille de mon père. J'étais celle de toute la famille. Et chacun de mes oncles pouvait disposer de moi comme de son enfant. il était hors de question que je ne sois pas d'accord. J'étais leur fille. j'avais été élevée selon la tradition, initiée au respect strict que je devais à mes aînés.

« Patience, munyal, Safira ! Souviens-toi que personne ne doit soupçonner ton ressentiment. Personne ne doit deviner ton chagrin, ta rage ou ta colère. N’oublie pas. Maîtrise de soi ! Sang-froid ! Patience ! »
Je ravale mes larmes, lève les yeux au ciel pour les empêcher de couler. Ma tante reprend :
« Toutes ces femmes vont te dévisager. Elles vont te toiser pour surprendre ton désespoir ou ton hostilité à son égard. Sans exception, elles n’attendront que le moment où tu défailliras. Tout se jouera à cet instant. Il suffit que tu montres ta peine pour qu’elles se moquent de toi. Il suffit que tu faiblisses une seconde pour que ta coépouse prenne le dessus à jamais. Il n’y a pas pire ennemie pour une femme qu’une autre femme ! Ne leur donne jamais l’occasion de mal parler de toi. Contrôle-toi, reste forte, ne faiblis pas.
— Munyal ! ajouta une amie de ma mère. C’est dans l’épreuve qu’on te conseille de patienter. Reste stoïque face à l’épreuve. Personne, Safira, personne ne doit savoir que tu es triste. La jalousie est un sentiment honteux. Tu es trop noble pour le ressentir, n’est-ce pas ? »
Mon époux a pris une nouvelle femme.
« Séduis-le par ton comportement généreux, par ta présence agréable, par ta cuisine savoureuse. Montre-lui qu’aucune femme ne pourra jamais te surpasser. L’avantage de la polygamie, c’est qu’elle te permet de tester son amour et ton pouvoir sur lui. Tu es sa première épouse. Toutes celles qui suivront ne seront jamais aussi précieuses que toi. Aucune ne pourra vivre ce que vous avez vécu. Aucune ne pourra lui donner des enfants comme, toi, tu lui en as donnés. Tu es la privilégiée et tu le resteras toujours. Sa première épouse ! La daada-saaré ! Tu le partageras désormais, certes. Mais un homme a-t-il jamais appartenu à une seule femme ? »

Une coépouse reste une coépouse même si elle est gentille et respectueuse. Une coépouse n’est pas une amie – et encore moins une sœur. Les sourires d’une coépouse ne sont que pure hypocrisie. Son amitié ne sert qu’à vous endormir afin de mieux vous terrasser. 

Quand on est en guerre, on n’est pas regardant sur le choix des armes. On prend ce qui est à notre portée et on avance avec. Et cette fille ? À quoi s’attendait-elle quand elle a décidé d’épouser un homme marié ? Elle pensait que j’allais le lui laisser gentiment, c’est ça ? Je n’ai pas choisi d’en arriver là. On ne m’en laisse pas le choix. Je me défends, tout simplement. Je l’aimais. J’ai fait de mon mieux pour le satisfaire. J’ai été une bonne épouse. Une excellente mère. Je lui ai donné des enfants intelligents, en bonne santé, des deux sexes. Je l’ai réconforté, je l’ai aimé de tout mon cœur, de toute mon âme. Que voulait-il de plus ? Je ne suis pas méchante. On m’oblige à l’être. Je n’ai pas choisi de faire cette guerre. Mais m’en laisse-t-on le choix ? »

Je sais ce que signifie son indifférence à mon égard, son empressement au moindre coup de fil, sa méfiance en ma présence, ses mots de plus en plus blessants. Je remarque sa nouvelle vigueur, sa détermination. Alhadji est en train de se remarier et, comme la dernière fois, ce seront les rumeurs qui me mettront au courant. C’est par elles que je saurai la date du mariage, le nom de la promise, sa famille, son statut social. Mais, contrairement à la première fois, je garde mon calme. Oui, elle viendra mais combien de temps restera-t-elle ? Combien de temps tiendra-t-elle ?