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mercredi 20 septembre 2023

[Sénanque, Antoine] Croix de cendre

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Croix de cendre

Auteur : Antoine SENANQUE

Parution : 2023 (Grasset)

Pages : 432

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

1348. La peste noire déferle sur l’Europe
1367. Deux jeunes frères dominicains se rendent à Toulouse pour trouver le précieux papier sur lequel leur prieur entend écrire le récit de sa vie. Et sa confession risque de faire basculer l’Eglise en révélant la vérité sur les origines de la Peste et la façon dont elle fut liée au destin de son maître, Eckhart de Hochheim, dit Maître Eckhart, théologien mystique et prêcheur le plus admiré de la chrétienté. Puis maudit.
 
Guerres, inquisition, persécution et trahisons  ; des bancs de la Sorbonne aux plaines reculées d’Asie centrale, Antoine Sénanque mêle les destins de personnages historiques et de fiction, marie petite et grande Histoire, et signe un texte exceptionnel, tout à la fois roman d’aventures, fresque historique, étude théologique et policier médiéval. Un page-turner spirituel et dramatique dans lequel les paroles d’Eckhart et les choix de nos héros font sonner autrement le beau nom grave de fraternité. Un coup de maître.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Antoine Sénanque est l'auteur, chez Grasset, entres autres de Blouse (2004), La grande garde (Prix Jean Bernard, 2007), L'ami de jeunesse (Prix Découverte Figaro Magazine, 2008), Salut Marie ! (Prix Version Femina, 2012) et Que sont nos amis devenus ? (2020). 

 

Avis :  

Lorsque leur prieur les envoie à Toulouse y chercher la meilleure qualité d’encre et de vélin pour son testament, les frères dominicains Robert et Antonin sont loin de se douter que cette mission va les mener tout droit dans les griffes de l’Inquisition. Tandis que, retenu en otage, le premier est jeté au plus secret des terribles geôles du tribunal pontifical, le second se voit contraint, pour espérer le libérer, de transmettre au grand Inquisiteur les confessions à venir de leur maître. Quels secrets sont-elles donc supposées dévoiler pour, en pleine Inquisition, faire trembler l’Église et son ambitieuse et intrigante hiérarchie ?

Désormais doublement tenus en haleine, par le sort de Robert livré aux affres de la torture et par les mystérieuses révélations qui vont occuper plus de quatre cents pages aussi denses en surprises qu’un polar, nous voilà, par une habile mise en abyme nous plaçant dans la même perspective qu’Antonin, récipiendaire des mémoires de son aîné Guillaume, les témoins emplis de curiosité du monde intellectuel du XIVe siècle. Le récit à l’intérieur du récit nous place cette fois dans les pas de Maître Eckhart, personnage bien réel disparu quarante ans plus tôt, en 1328, et dont Guillaume fut le jeune disciple et assistant.

A son époque, Maître Eckhart était un théologien de grande renommée qui enseignait dans les universités, les monastères et les confréries religieuses de toute l’Europe. La narration de Guillaume est l’occasion de découvrir sa pensée, de considérable influence, dans le contexte d’effervescence intellectuelle qui, en ce tournant du XIVe siècle, accompagnait la renaissance des villes et l’essor des échanges à travers l’Europe. Monastères, ordres, mais aussi confréries à vocation religieuse - béguinages ou autres - se développaient, en même temps que les écoles et les universités où clercs et laïcs se disputaient l’accès au savoir et à l’enseignement. Les rivalités étaient telles que l’on en venait souvent aux mains entre factions étudiantes, ces frictions reflétant à leur échelle les luttes politiques pour le pouvoir entre les diverses autorités.

Dans une telle foire d’empoigne, un moyen radical de se débarrasser d’un importun consistait à le dénoncer à l’Inquisition, pour peu que, comme Eckhart, certains de ses propos sortis de leur contexte pussent fleurer l’hérésie. Si sa mort avant la fin de la procédure d’Inquisition coupa court à toute sanction, son œuvre ayant été condamnée post mortem à l’oubli, toutes les mesures furent prises pour qu’elle disparût avec lui. Un retour à l’obscurité qui en devançait un autre, d’une ampleur cataclysmique, puisque vingt ans plus tard, en 1348, la peste ravageait et terrorisait l’Europe, tuant les idées dans un regain de ferveur religieuse. Cet épisode noir de l’Histoire offre à l’écrivain l’un des passages les plus impressionnants de son livre, à l’occasion du siège de Caffa que les armées mongoles abandonnèrent, décimées par la peste, mais non sans contaminer la ville en y catapultant leurs cadavres pestiférés...

Mêlant l’Histoire et la fiction avec autant de réalisme que d’originalité, Antoine Sénanque signe un roman passionnant, polar médiéval mâtiné d’aventures, habile emboîtement de symboliques et éclairante vulgarisation de la pensée philosophique et religieuse de l’époque. Quelle ironie que ce personnage qui, après avoir tant travaillé à son union à Dieu selon le principe de divinisation de l’homme, se fait plus vengeur que le plus biblique des Dieux, allant jusqu’à préférer la compagnie des rats à celle de ses semblables ! Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Dans la mémoire du prieur Guillaume, les souvenirs formaient des croix, plantées sur les dépouilles des actes qu’il avait laissés s’accomplir. Le temps les avait brûlées, mais les croix marquaient leur place. Toutes les mémoires étaient recouvertes de croix de cendre, de grands cimetières d’actes dont l’oubli avait emporté les ombres. Chacun pouvait prétendre renier leur existence. Mais les croix demeuraient, elles prouvaient qu’on ne décidait pas du destin de nos actes et qu’aucune trace ne s’effaçait jamais de la surface de la terre.
 

Depuis cinquante ans, les plus grandes tanneries d’Europe commerçaient avec les Turcs dont personne ne surpassait l’habileté dans le traitement des peaux. Après des années de factures « déshonorées », les commerçants de Constantinople avaient jugé préférable de commercer avec eux-mêmes en envoyant sur le continent des représentants de leur race. Les peaussiers turcs avaient envahi la périphérie des villes où on les prélevait en temps d’épidémie comme victimes expiatoires en compagnie des usuriers juifs. Les bûchers réunissaient ces pécheurs et réconciliaient leurs croyances dans les flammes. Depuis les années de peste, il s’en allumait partout. Les prophètes des rues appelaient à une grande purification car les derniers jours de la terre étaient proches. Il était écrit qu’aucun juif ni aucun Turc ne connaîtrait la fin du monde en Europe, tant on les massacrait pour les priver d’apocalypse.
 

La rue était un tas d’immondices sur lesquelles poussaient des échoppes crasseuses. Des cochons en liberté assuraient l’entretien. Gare à ne pas buter dessus, leurs morsures étaient plus redoutables que celles des chiens. Leur groin couvert de merde et de vermine vous infectait mieux qu’un ciseau de chirurgien. 
 

— Tu vois… commença Robert, l’encre…
— Quoi l’encre ?
— C’est les arbres, quand ils deviennent malades.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Tu sais bien. Les noix de galle, c’est comme un bubon sur l’écorce des chênes quand un genre de mouche venimeuse les pique, ça les fait gonfler par endroits comme la peau de ces malheureux. Et c’est de ces tumeurs d’écorce qu’on tire la belle encre pour tes vélins.
— Et alors ?
— Alors, c’est pareil pour les lépreux. Ils font de l’encre. C’est à Dieu qu’elle va servir pour écrire ses volontés. Et pour la peste, aussi. Et pour nous… Tout fait de l’encre. Nos larmes sont noires, le ciel écrit avec, c’est pour ça qu’on est là.
 

La nuit était tombée, épaisse et humide. Les chandelles de la maison Seilhan n’éclairaient rien. Dans les couloirs, une lumière jaunâtre dégoulinait avec la cire qui s’en échappait et tombait comme elle, en gouttes jaunes guidant le chemin des cafards. Le cloître désert lui apparut ainsi : chemin de cafards. Les frères qui y tournaient suivaient leur ligne tracée par des lueurs aussi rachitiques que leurs cœurs.
 
 
Ces deux hommes que mon maître a été, comment pourront-ils être jugés ensemble ? Comment le châtiment de l’un et la grâce de l’autre pourront-ils être équitablement partagés ? Tous les jugements sur nous-mêmes sont des moyennes entre le pire et le meilleur de nos actes. Mais quand l’écart est si grand, comment choisir entre celui qui mérite tous les pardons et celui qui devrait souffrir tous les enfers ?


Quelquefois, Antonin pensait que Dieu se foutait bien de la gueule du monde, comme s’Il n’avait plus rien à y faire et que tout ça ne le concernait plus. Désintéressé de ses enfants confiés au grand orphelinat de la nature, avec charge pour elle de les élever comme elle pouvait. Voilà bien le monde, se disait Antonin, un grand orphelinat où l’on passait son temps à se demander pourquoi on avait été abandonné. Quant à la nature, Dieu l’avait créée en oubliant la tendresse en route, elle aimait « dur », si elle avait un cœur, ce dont on pouvait douter.


On lui avait appris que la goutte était une maladie d’humeur, ce qui convenait bien à son malade. L’équilibre des quatre humeurs du corps réglait la bonne santé. L’une d’elle, la bile, pouvait s’accumuler en excès dans le crâne et verser à travers le corps comme l’eau d’un vase trop rempli. Goutte à goutte, jusqu’au pied. D’où le nom que les anciens avaient donné à l’affection. Peut-être était-ce l’excès de dureté qui commençait à s’égoutter de l’âme du sacristain pour enflammer ses orteils ?


« Il y avait des clans et des combats, racontait Guillaume. Le peuple de la Sorbonne était essentiellement composé de gens d’Église. Ce qui ne les empêchait pas de se battre comme des soudards. Entre les moines réguliers dont je faisais partie et les prêtres séculiers qui nous méprisaient, tout ce petit monde se bénissait d’ecchymoses et de bosses.
Les convictions philosophiques étaient aussi matière à contusions.
Parce que le maître paraissait défendre les thèses des platoniciens, le clan de l’inquisiteur général nous traitait de “Plats”, en prenant des airs de condescendance infinie. Eux n’avaient qu’Aristote à la bouche, un philosophe grec que l’on étudiait depuis moins d’un siècle. On disait qu’on devait aux Arabes d’avoir conservé et traduit ses œuvres. Alors on les appelait les “Sarrazins”. Les échauffourées entre les “Plats” et les “Sarrazins” de la Sorbonne étaient fréquentes et les bottes de paille qui servaient de chaises volaient dans les étages. Souvent, les concierges devaient séparer les novices qui se battaient comme les canailles du quartier. (…)
Les clercs n’étaient pas les seuls à combattre pour des convictions philosophiques d’autant mieux défendues qu’elles étaient moins comprises. Il y avait aussi le clan des laïcs qui nous sommaient de retourner à nos couvents. Ils méprisaient tout ce qui venait de l’Église et prétendaient que l’université écraserait un jour les cathédrales. Pourtant, leurs maîtres étaient tous des clercs. Ils crachaient sur les serviteurs de Dieu mais écoutaient leurs leçons. Comme ces apothicaires qui venaient apprendre leur métier auprès des moines thérapeutes avant d’afficher leur mépris pour ces ignorants sans diplôme à qui ils devaient leur culture.
Rejeter la religion, aux yeux des étudiants laïcs, garantissait une certaine élévation d’esprit. Dieu, dans sa très grande sagesse, n’avait pas cru bon de créer l’intelligence pour ses moines, se satisfaisant de leur foi. Il revenait donc aux laïcs de s’atteler à combler ce manque, ce dont ils se chargeaient en nous accablant d’insultes et de coups.
 
 
— Tu voulais savoir la différence entre Platon et Aristote ? Demande au lion. Pour le sculpter, Platon l’aurait cherché dans sa tête, Aristote dans la pierre. L’un croyait que la mémoire contenait le modèle de toutes choses, l’autre que rien ne pouvait exister sans la matière. Platon aurait demandé à l’artiste de copier le lion qui posait dans son esprit, Aristote lui aurait dit de l’extraire du marbre où il attendait sa main habile pour le libérer. L’un va chercher la beauté hors du monde, l’autre la trouve ici-bas. Tu as compris ? (…)
Étienne à mes côtés m’observait avec l’extraordinaire inexpressivité dont il était capable. Je m’étais empressé de partager avec lui la réponse du maître. Il avait plissé ses grands yeux, comme si une idée lui apparaissait mais elle avait dû lui échapper avant qu’il ne parvienne à la saisir. Il donnait l’impression de la chercher à l’extérieur de lui-même, au loin, en rétrécissant le regard pour mieux la distinguer à l’horizon. N’y repérant rien, il me proposa d’aller traîner vers les cantines où sa mère travaillait, ce qui nous valait un supplément de soupe quand l’humeur de cette femme rugueuse était légère.
— Ils sculptaient des lions, Platon et Aristote ? demanda Étienne sur le chemin des cuisines.
— Il faut croire, assurai-je. 


Il y avait des rumeurs sur des laïcs qui jouaient aux moines sans l’être vraiment. Parmi eux, on trouvait des femmes, souvent des veuves, de bonnes personnes qui se réunissaient en communauté sans prononcer de vœux. Indépendantes des ordres monastiques, elles agissaient comme des moniales sans clôture, sous la surveillance de l’évêque. Leurs seuls engagements étaient la chasteté et l’obéissance. Installées dans de petites maisons regroupées en béguinage, elles s’occupaient des pauvres et des malades, catéchisaient et menaient tranquillement leur chemin de prière et de méditation. Leur vie édifiante leur valait un statut social et le respect du peuple. Rien de menaçant ne paraissait pouvoir venir de ces congrégations simples et vertueuses. Pourtant l’ordre dominicain devait redouter de sérieux périls pour envoyer une figure aussi prestigieuse qu’Eckhart diriger leur enseignement. Les béguines lisaient, écrivaient, débattaient des questions spirituelles en toute liberté, le monde ne restait pas à leur porte. Or, à cette époque, une vague d’hérésie recouvrait l’Europe et avait particulièrement infecté les communautés dans les Pays-Bas et en Allemagne. »
Le prieur Guillaume appuya sa voix :
« La liberté, Antonin, elle avait prêté son nom à la grande hérésie qui faisait trembler l’Église : le Libre Esprit. Ces saintes femmes furent accusées de le propager.
Les béguines étaient comme les Franciscains, elles mettaient de l’amour partout. Pour elles, l’amour était suffisant pour “voguer sur l’océan de Dieu”, ainsi qu’elles le répétaient. La raison devait rester au port. Le pur contraire de l’esprit dominicain qui, pour voguer vers Dieu, s’en remet à la seule intelligence en respectant la distance de majesté.
La “Marguerite” dont m’avait parlé Étienne était une béguine célèbre qui avait écrit un livre que tu ne trouveras pas dans les scriptoriums des monastères, ni dans les bibliothèques des universités. Une œuvre en langue vulgaire qui pouvait contaminer les esprits non préparés et non surveillés, et dont les copies ont été détruites par l’Inquisition. Toutes, sauf quelques-unes que tu pourras obtenir si tu sais à qui demander.
La pauvre Marguerite fut brûlée avec son livre pour une phrase qu’elle aurait dû peser. Des mots empoisonnés, remplis d’un venin mortel, connus de toutes ses sœurs et de nous, dominicains, qui les avons condamnés : “Je suis Dieu, car amour est Dieu et Dieu est amour… Je suis Dieu par nature divine.” Comment pouvait-on accepter une telle folie ? Si chacun peut se transformer en Dieu par l’extase, à quoi sert l’habit que nous portons ? À quoi sert de prêcher la bonne parole et de confesser les âmes de leurs péchés.  
 
 
Antonin n’arrivait pas à imaginer le prieur Guillaume sous les traits d’un novice maladroit qui peinait à écrire comme un enfant laborieux. Il était plus facile de se représenter le gros inquisiteur au même âge. On sentait que rien en lui n’avait fondamentalement changé. Sa dureté garantissait la résistance au temps. La vieillesse ne s’intéressait pas à ce genre d’homme. Elle ne pouvait les abîmer qu’en surface.


Il n’exigeait aucune prière, aucun rituel. Il me demandait de laisser faire la nature, de la laisser prier pour nous et pour le monde car sa beauté était action de grâce. C’était la première leçon du maître, Antonin, voir dans la nature une action de Dieu.


— Quel est le but d’une existence terrestre, Guillaume ? me demanda-t-il.
— Le bonheur.
— Bien sûr, mais quel bonheur ? La santé, la bonne humeur, la paix intérieure, le confort pour toi et pour les tiens ?
— Je ne vois rien de plus désirable.
— Non ? Alors pourquoi ceux qui les obtiennent désirent-ils encore ? Si l’assouvissement du désir n’exigeait rien au-delà de ses limites, à quoi servirait cette force en nous qui ne s’apaise jamais ? Non, Guillaume, notre désir est fait pour Dieu, puisqu’il est infini.
— Alors tous les hommes devraient se faire moines ?
— Tous les hommes devraient se faire passants. Rien sur terre ne devrait les arrêter.
— Il suffit de désirer Dieu ?
— De désirer s’unir à Dieu.


Le feu nous enveloppait ou peut-être était-ce la grâce de cette nuit, ou celle des souvenirs qu’elle éveillait. Tu verras, Antonin, murmura le prieur soudain pensif, les souvenirs ont des bras. Pour nous enlacer comme ceux d’une mère bienveillante et réchauffer nos cœurs ou bien serrer nos gorges pour étouffer notre soif de vivre.


Un paysan nous avait offert un poulet contre une bénédiction et, à ma surprise, le maître l’avait accepté. Tu connais la rigueur de notre ordre sur l’interdiction absolue de la consommation de viande. Durant mon noviciat, ma bouche n’en avait jamais effleuré le goût. L’abstinence devait être totale, mais aux novices qui montraient des capacités intellectuelles et de l’ardeur à la lecture, du poulet était consenti pour l’unique repas du soir. Beaucoup de moines se découvraient ainsi une passion pour les livres. Une page pour une cuisse… 
 
 
— Et vous, maître, pourquoi priez-vous ?
Sa réponse me saisit.
— Je prie pour que Dieu ne me donne rien. C’est cela qu’il faut attendre, Guillaume. Si Dieu donne du néant, il donne le juste prix de la prière.
Déconcerté, je continuai :
— Cela ne sert donc à rien de prier ?
— Je n’ai pas dit cela. Quand tu demandes quelque chose à Dieu, que crois-tu faire ? Lui rappeler son devoir envers toi ? L’inciter à t’offrir sa protection ? Personne ne peut inciter le ciel à quoi que ce soit. Ta voix pourrait porter à l’infini, elle ne ferait pas obéir les anges. Dieu n’est pas comme un roi qui distribue sa bienveillance et que tu pourrais émouvoir ou séduire. Dieu n’a pas de cœur, Il a sa propre guise.


Dieu n’est rien de ce que tu peux en dire. Mieux vaut dire alors que Dieu n’est rien. Ou dire ce qu’Il n’est pas, plutôt que ce qu’Il est à l’horizon de notre faible intelligence. Dès que tu parles de Dieu, dès que tu le qualifies, tu le fais exister comme une créature. Et c’est cela, dont il faut se séparer. Du Dieu créature.
Je ne comprenais pas comment je pouvais voir Dieu autrement. Il fallait bien que je voie quelque chose pour accueillir mes prières. Il fallait bien que Dieu, malgré sa toute-puissance, soit un être vivant pour qu’il me parle et que mon amour puisse s’échanger avec le sien. Mais Eckhart ne concevait pas les choses de cette façon. Pour lui, la création nous séparait de Dieu et la distance de majesté était infranchissable dans le monde matériel. L’union ne pouvait se faire que sous une forme purement spirituelle, en rejoignant la pensée de Dieu et la place que nous y occupions éternellement.


— Quand le sculpteur conçoit son œuvre avant de commencer à tailler la pierre, est-ce que cette œuvre n’est rien ?
— Elle est dans sa pensée.
— Tu vois, Guillaume, “elle est”, tu l’as dit toi-même. Et c’est là que commence l’histoire de notre ressemblance avec Dieu, quand nous sommes dans sa pensée, pas encore créés dans le monde. Là… il désignait mon front, et seulement là ! Ce n’est que sous une forme purement spirituelle que nous pouvons nous unir à Lui, car Dieu est esprit. Si tu veux être de même nature que l’esprit, deviens pensée. Deviens “Idée d’homme”, il n’y aura alors aucune différence entre ce qui pense et ce qui est pensé. Aucune différence, Guillaume, entre celui qui pense et celui qui est pensé.


L’alchimie est une voie spirituelle. Le plomb, c’est l’homme misérable que nous sommes lorsque nous vivons selon les désirs terrestres. L’or, c’est l’homme spirituel, enrichi de Dieu. Et la pierre philosophale qui transforme l’un en l’autre s’appelle le détachement. Lorsque tu auras abandonné la volonté d’obtenir quelque chose, tu auras gravi la première marche du détachement.


Notre église était un champ de bataille. Les prêtres détestaient les moines qui se méprisaient entre eux. Le pape allait excommunier l’empereur élu contre sa volonté. Les Franciscains, fidèles à l’empereur, complotaient contre les Dominicains fidèles au pape. L’interdit lancé contre l’Allemagne fermait les portes des églises. Plus de messe, plus de sacrements et des hérésies qui poussaient partout. Les bûchers s’allumaient à travers le pays. On brûlait pour une parole, pour un livre. On chassait les juifs, les bégards, les sorciers. Chaque jour moissonnait une énergie puissante et sombre. Le monde grondait sous ces courants contraires qui s’entrechoquaient. 
 
 
Leur mythologie était pleine de fantaisies et d’extravagances mais aussi de leçons subtiles. Comme celle de Dionysos. Ce dieu était le fils chéri de Zeus. Dès sa venue au monde, tous les ennemis du ciel le jalousèrent. Des forces archaïques et brutales, les titans, qui convoitaient le pouvoir, le pourchassèrent. L’enfant s’enfuit, se cacha mais ne parvint pas à leur échapper. Les titans finirent par le dévorer au cours d’un horrible festin. Chacun digéra cette chair sacrée qui imprégna de lumière leurs corps monstrueux. Quand il le découvrit, Zeus foudroya les assassins. De leurs cendres naquirent les hommes que nous sommes, fils de la matière des titans mélangée aux restes d’un dieu. Vois-tu, Guillaume, les Grecs savaient déjà qu’il existait dans le cœur humain une petite étincelle divine. Et cette petite étincelle, je ne cesse de la prêcher. Quelquefois, je l’appelle l’étincelle, quelquefois la citadelle de l’âme, quelquefois l’intellect. C’est la part que Dieu a laissée en nous pour que nous puissions revenir en lui. Si tu ne comprends pas mes sermons, pense au festin des titans et n’oublie pas le dieu qui est en toi.
— Je croyais que ces écrits grecs étaient pour les païens.
— Ils le sont, raison pour laquelle je ne les apprends pas à nos sœurs. D’autant que les yeux de l’Inquisition nous guettent. Je pense, ajouta-t-il en souriant, que l’histoire de Dionysos règlerait mon compte une fois pour toutes auprès de l’archevêque. Et que ce petit titan ne ferait qu’une bouchée de moi.


Je me demandais pourquoi Dieu m’avait créé s’il fallait que je rejette tout ce qui faisait de moi une créature. Eckhart répondait à cela que Dieu avait besoin de moi pour sortir du néant. Dieu se réalisait dans la création. 


L’Inquisition se meurt, Guillaume, et ne se relève pas des temps de peste, continua-t-il après avoir bu une longue gorgée du breuvage sans paraître en ressentir la brûlure. Tu sais comment les gens du peuple appellent la grande épidémie ? Le fléau de Dieu. C’est le nom qu’ils donnaient à mon tribunal. Mais le bras qui les a châtiés s’est abattu bien plus fort que le mien. C’est la peste qui a redressé la chrétienté. Aucun de nos châtiments, aucune de nos tortures n’aurait pu terrifier les pécheurs à ce point. Depuis, le peuple fait pénitence. En Allemagne et tout au long du Rhin, entre Bâle et Strasbourg, des groupes de laïcs se regroupent dans la simplicité et le service des autres. Leur seule aspiration est d’imiter le Christ. On les appelle les « amis de Dieu ». On devrait dire les « amis de la peste ». Ils ne sont pas guettés par les hérésies car ils ne réfléchissent pas. Ils ne pensent pas leur foi, ils la vivent. Simplement. La peste a tué la pensée. Les idées sont mortes sur les charrettes qui portaient les corps de ses victimes. Les catastrophes ont cet effet sur l’humanité, elles tuent les ambitions. Elles rendent l’humilité au monde et les inquisitions inutiles. Les amis de la peste n’essaieront jamais d’atteindre le ciel. Ils prennent Jésus comme maître de vie. Jésus, l’homme, pas le fils de Dieu. La hauteur d’homme, Guillaume, c’est l’altitude de l’avenir. Personne ne voudra monter plus haut.


 

samedi 10 juin 2023

[Martinez, Carole] La terre qui penche

 



 

Au delà du coup de coeur

 

Titre : La terre qui penche

Auteur : Carole MARTINEZ

Parution : 2015 (Gallimard)

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Blanche est morte en 1361 à l’âge de douze ans, mais elle a tant vieilli par-delà la mort! La vieille âme qu’elle est devenue aurait tout oublié de sa courte existence si la petite fille qu’elle a été ne la hantait pas. Vieille âme et petite fille partagent la même tombe et leurs récits alternent.
L’enfance se raconte au présent et la vieillesse s’émerveille, s’étonne, se revoit vêtue des plus beaux habits qui soient et conduite par son père dans la forêt sans savoir ce qui l’y attend.
Veut-on l’offrir au diable filou pour que les temps de misère cessent, que les récoltes ne pourrissent plus et que le mal noir qui a emporté sa mère en même temps que la moitié du monde ne revienne jamais?
Par la force d’une écriture cruelle, sensuelle et poétique à la fois, Carole Martinez laisse Blanche tisser les orties de son enfance et recoudre son destin. Nous retrouvons son univers si singulier, où la magie et le songe côtoient la violence et la truculence charnelles, toujours à l’orée du rêve mais deux siècles plus tard, dans ce domaine des Murmures qui était le cadre de son précédent roman.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Carole Martinez, née en 1966, est romancière et professeure de français. Son premier roman, Le cœur cousu, a été récompensé par quinze prix littéraires, dont le prix Renaudot des lycéens en 2007. Son deuxième roman, Du domaine des murmures, a lui aussi été acclamé par la critique. Publié en 2011, il a notamment reçu le prix Goncourt des lycéens. En 2016, Carole Martinez a publié La Terre qui penche, qui témoigne a nouveau de son immense talent, de cet univers si singulier, entre magie et songe, sensualité et violence, petite et grande Histoire.

 

Avis :

Quand elle est morte en 1361, Blanche n’avait que douze ans. Le récit de son existence nous parvient au travers de deux voix réunies dans la même tombe, celle de l’enfant qu’elle fut et qui se raconte au présent, avec la vivacité fraîche et naïve du jeune âge, et celle de la vieille âme qu’elle est devenue de nos jours, son fantôme lesté d’une sagesse de six cents ans et qui, se souvenant de ce passé consécutif à une terrible épidémie de peste, lui donne une perspective évocatrice du long et difficile chemin parcouru par l’humanité au travers des siècles.

Privée dès le plus jeune âge de sa mère, morte de la pestilence qui, succédant à la Guerre de Cent ans au mitan du XIVe siècle, a emporté une personne sur trois et vidé en quelques années le pays de ses forces vives, Blanche ne connaît que l’autorité brutale d’un père rendu plus paillard et soudard encore par sa puissance seigneuriale. Elle qui rêve tant d’apprendre à lire et de courir librement comme les garçons de son âge – toutes actions interdites au sexe faible et déraisonnable qu’il faut préserver de ses penchants pervers – se retrouve à onze ans arrachée à ses sœurs et emmenée dans un fief voisin, au château des Murmures, y faire son apprentissage de promise au doux mais débile Aymon.

L’imagination et le fort tempérament de Blanche colorent son récit, par ailleurs d’une grande précision historique, d’une magie onirique empruntant au conte merveilleux et à la fable fantastique qui, alliée à une langue poétique d’une envoûtante beauté, ensorcelle le lecteur sitôt la lisière des premières pages franchies et son étonnement enjambé. Et tandis qu’autour de cette période charnière, frappée d’une crise d’une telle ampleur qu'entre mauvaises conditions climatiques, famines, épidémies, razzias dévastatrices perpétrées par les grandes compagnies – ces bandes de mercenaires privés d’employeurs par la fin de la guerre –, elle devait sonner la mort du Moyen Age et le début d’un long processus de sortie de la féodalité, tandis donc que les regards de Blanche enfant et de Blanche vieille âme se renvoient en miroir ce qu’elles furent et ce qu’elles devinrent, c’est toute l’évolution du pays qui transparaît métaphoriquement, entre l’époque médiévale, son ignorance, ses peurs et ses superstitions pleines de magie, et celle d’aujourd’hui, plus rationnelle mais nostalgique de sa fantaisie perdue.

Traversé par les grandes peurs primitives liées à la mort et peuplé de figures, ogres ou fées, directement inspirées de l’imaginaire des contes et des légendes, le récit fait aussi la part belle à cette terre franc-comtoise qui penche de toute la hauteur de ses coteaux en terrasses, péniblement façonnés au détour d’épaisses forêts, en surplomb de la Loue, cette rivière-femme aussi traîtresse qu’enchanteresse qui avale les hommes venus s’y mirer. Un livre d’une grande richesse historique et poétique, au charme si puissant qu’il vous laisse éperdu d’admiration pour son écriture si imaginative et si belle. Au-delà du coup de coeur. (6/5)

 

Citations : 

On nous lève à l’aube, ma sœur et moi, et nous devons ou broder ou filer toute la journée, c’est qu’il faut nous empêcher de trop réfléchir, car le diable s’insinue dès que la femme est désœuvrée. Le diable a vite fait de s’emparer de la pensée d’une fillette oisive, de la conduire par le bout de son joli nez, et de lui faire lever la jambe devant le premier bonhomme venu. D’après père, les femmes ne sont, par nature, que des culs. (…)
J’aimerais tant être un garçon et non une créature tellement fragile et mauvaise ! Je pourrais alors rire fort, parler haut et porter mon regard loin devant, je pourrais marcher à grands pas en plein jour sans regarder mes pieds, et je ne craindrais plus ces mauvaises pensées qui me font systématiquement éternuer dès que je les ai durant la journée, car ni prier ni broder n’empêche l’esprit de virevolter, de s’égarer en fariboles, et souvent je me pique au doigt. (…)
Non, les hommes ne sont pas soumis à leur désir : ils en sont les maîtres et l’éteignent aussitôt !
 

Est-ce cela l’enfer ? Souffrir de douleurs fantômes dans un corps qu’on n’a plus ?
Oui, gare à l’enfer, gare à l’enfer où l’esprit reste captif d’une chair qu’il a perdue !
Notre nourrice nous répétait que c’était bien le pire que d’avoir à souffrir de ce qui n’était plus…
 

J’admire cette force que j’ai eue à onze ans, cette soif de savoir, de grandir, de goûter à tout, même aux fruits interdits.
Quelle grande jouissance que celle des premières fois ! Comme la vie était intense et pleine de choses neuves !
Tout s’émousse avec le temps et, pourtant, je m’attendris encore, après six siècles d’errance, en écoutant ta voix claire. Tes petites peines sont de telles déchirures et tes larmes ne coulent pas, elles jaillissent, ardentes et pures, elles sont de feu plutôt que d’eau.
On oublie si vite nos rêves et nos désirs d’enfant, on les dilue pour les rendre acceptables, innocents et jolis. On ne se souvient que d’un monde doux et tranquille, alors que la pureté même de l’enfance est tout entière dans cette violence que tu dis sans détours.
L’enfant est un dévorant qui avalerait le monde, si le monde était assez petit pour se laisser saisir.
 

Nous sommes restées ainsi, immobiles et sereines, installées dans ma parure, goûtant l’instant, jusqu’à ce que mon père fracassât notre belle communion en faisant irruption dans la pièce, poussant la porte d’un coup de pied ou d’épaule sans frapper, avec cette brusquerie qui le caractérise, cette façon bruyante qu’il a de prendre les choses, de les reposer avec force pour ponctuer son mouvement, de fouler le sol, de tirer sur la bouche de son cheval, d’entrer dans une chambre, une église ou une femme. Chacun de ses gestes est un vacarme qui fait sursauter le monde et nous gueule qu’il existe.
 

L’homme savait bien qu’il devait mourir un jour, mais il passait sa vie à l’oublier. Un déni magnifique : malgré la mort des autres, il n’y croyait pas, cet imbécile, jamais. Mourir n’était pas sa fin, l’homme employait toute son imagination – cette qualité stupéfiante qui fait de lui la première merveille de la création – à inventer un sens à tout cela. Coûte que coûte.
 

Tu t’es réveillée tout au fond de la vallée, face à la rivière, dans le clapotis des eaux, sur une petite plage où les rayons du soleil ne pénétraient pas encore. La brume s’était retirée, abandonnant derrière elle quelques longs filaments cotonneux. La Loue faisait danser la clarté du ciel et les arbres dans son lit et tout semblait en place, orchestré par son mouvement.
 
 
Il pleut depuis des jours. Toute cette eau a dissous la forêt, les roches, les vignes. Quand nous ouvrons les volets de bois de notre chambre, et dégageons le cadre tendu de parchemin huilé, nous n’y voyons goutte. Au sommet de la grande tour, l’air est blanchâtre, épais, humide, il pourrait nous noyer. Le gouffre mâche un brouillard laiteux qu’il crache jusque sur les hauteurs où nous sommes. Le ciel, trop lourd, ploie, il dégringole et se prend dans les branches. Les nuages piégés peinent à regagner la voûte céleste. Aymon grimpe dans tous les arbres pour tenter de les libérer. Aymon, mon chasseur de brouillard, mon grand souffleur de brumes, essaye de réparer les nuées déchirées. (...)
Le jour est si faible qu’il ne traverse pas les vitraux des croisées de la grande salle. Dehors, l’obscurité est blanche. Quand je passe dans la cour pour me rendre à la chapelle ou aux écuries, je ne vois pas mes mains en plein jour, elles pourraient faire n’importe quoi, on n’en saurait rien. Même pas moi.


Maître Claude est chargé de mon éducation. Père dirait qu’il est de ces gens qu’on oublie, que l’on rencontre cent fois pour la première fois. Rien en lui n’accroche le regard. Sa taille est moyenne, sa carrure des plus courantes. Il n’est ni chauve, ni barbu, ni brun, ni blond, ni vieux, ni jeune, ni rien de particulier. Son habit même pourrait aussi bien être celui d’un autre, de n’importe qui, et quand je tente de me le figurer en pensée, je ne me souviens que du drap sombre dans lequel sa cotte est taillée, je ne vois de lui qu’une couverture noire, d’un noir mité de gris.


Être père ne paraît pas bien compliqué, il suffit d’être celui qui se fait obéir, celui dont on ne discute pas les décisions, il suffit d’être à l’image de son propre père. On ne ressent rien dans son corps, on ne porte pas de fruit, on ne donne pas un morceau de sa chair pour forger un enfant, on ne risque pas sa vie en la donnant. Être père n’est pas une affaire naturelle. Je ne me souviens pas vraiment du mien, il était une grande figure absente, un mythe construit par la parole de ma mère et par celle de ses gens, mon père était un modèle, un nom, un château, une terre, de grandes batailles, mon père contenait son propre père et le père de son père, mon père était l’incarnation d’une lignée que j’ai appris à respecter, à vénérer. J’ai songé alors que, depuis des générations, les hommes de ma maison devenaient pères en observant, en construisant ou en renversant leur propre père, pas en se penchant sur leurs enfants.


Avais-je seulement porté l’un de mes enfants avant toi ? Je ne m’en souvenais pas. J’ai alors choisi d’endosser le rôle de Joseph, plutôt que celui de Dieu, je me suis questionné sur ce que je ressentais et non sur ce que je représentais. Tu m’as révélé à moi-même, mon fils. Grâce à toi, je me suis offert la joie d’être un homme aimant et imparfait. Imparfait du fait même de ton existence et affaibli par mon amour. J’ai laissé Geoffroy mener des hommes en mon nom, j’ai abandonné cette vie de soldat que j’avais cru aimer jusque-là, et je t’ai observé grandir. Chacun de tes émerveillements m’a été un délice. Tu m’as permis de comprendre qu’on pouvait jouir du bonheur d’un autre. Ta joie découlait de ta façon de regarder le monde et de t’en imprégner. 


Père vous avait si souvent répété à toi, à ta jumelle, à ton frère, à toutes ses bâtardes, qu’il était le maître, que tu te figurais tous les pères à son image. (…)
Sur la terre du père, si petite fût-elle, une menace pesait : sous peine de mourir, il fallait obéir, ne pas chercher à devenir son égal, lui laisser la connaissance et l’implorer, le remercier de nous avoir créé un monde à défaut de nous avoir offert son ventre ou ses bras. (…)
Jamais notre père ne se serait contenté de la place de Joseph. Jamais, il n’aurait pu imaginer que l’enfant était un dieu et que sa vocation était d’initier ce petit dieu, de lui apprendre à être un homme sans l’abîmer.


La mémoire est une alchimie merveilleuse, certains souvenirs nous donnent l’illusion du réel. Pourquoi retenons-nous cette minute plutôt qu’une autre ? Ce minuscule détail-là ? Cette légère brise agitant le voile bleu du lit ? Comment arrivons-nous à nouer plusieurs sensations les unes aux autres ?
Il ne faut pas tenter de fouiller l’éclat de ces réminiscences, car à y regarder de plus près, le souvenir délicieux, tellement tangible, n’est qu’un trompe-l’œil de fortune, bricolé à partir de lambeaux de sensations. Il nous fait croire que tout y est, mais nous ne saisissons la totalité de l’instant qu’à partir d’une trame élimée dont nous négligeons les trous.


En allant vers Ornans, l’étau des montagnes se desserre peu à peu et l’on peut cultiver du blé ou de l’avoine. Mais ici, la terre penche trop, rien ne pousse que le raisin, cette plante apricieuse et fragile. Plus en aval, ils peuvent se permettre d’être mauvais vignerons et de planter des sacs à vin, mais, ici, nous sommes condamnés à rester les meilleurs, si nous voulons échanger notre vin contre du pain. Si nous voulons manger et ne pas nous contenter de boire ! Vois, les ceps disposés en espaliers et en quinconce s’enflent de lumière et ne se font pas d’ombre. Nous sommes du beau côté de la Loue, nous avons le soleil ! Hautefeuille n’a pas cette chance ! Pas de soleil sur son versant, mais il a beaucoup plus de terres par le haut, sur le plateau. Il boit notre vin comme tant d’autres. Aux beaux jours, le vent n’entre pas dans cette gorge étroite qui retient la chaleur du jour, si bien que, dès le printemps, le temps est plus clément dans notre vallée qu’ailleurs.
— Mais quand il pleut trop, les choses se gâtent ! La boue dévale ces pentes et arrache tout, pêle-mêle, poursuit Geoffroy.
— Après les orages, les gens d’ici remontent la terre, à la hotte et au seau, ils refaçonnent les coteaux, replantent les ceps, réparent le pays pour qu’il s’incline comme il faut. Sans nous, il n’y aurait plus de terre sur ces rochers depuis longtemps, rien n’y pousserait. Quel laboureur transporte ainsi son champ sur ses épaules ? Les vignerons d’ici sont les meilleurs et les plus courageux qui soient. Ils rient de leur sort, et chantent en mourant, mais jamais on ne les enterre dans les vignes, leurs corps couleraient avec la boue jusqu’à la Loue.


Des hommes creusent de profondes saignées dans la terre pour que les eaux s’écoulent mieux la prochaine fois qu’il pleuvra, qu’elles trouvent leur chemin jusqu’à la rivière ; d’autres restaurent des murets pour soutenir leurs rangées de vignes et empêcher qu’elles ne s’écroulent. Ils reconstruisent ce paysage qui ne tiendrait pas sans eux. Leur besogne ne s’achèvera jamais et, moi, je serai un jour leur maîtresse, la femme d’Aymon, le simple dont l’esprit penche autant que ce pays, je serai la femme d’un homme si faiblement charpenté que son corps se plie à toutes les métamorphoses et je devrai l’empêcher de s’ensauvager tout à fait, d’être poisson ou chien, le reconstruire chaque jour et, de mes mains, je le remodèlerai homme, comme ces vignerons remodèlent leurs coteaux.


L’église de Moustier est plantée au beau milieu d’un champ de croix, à quelques pas à peine du prieuré. Alors que nous traversons l’immense cimetière, Haute-Pierre brise le silence d’un murmure :  
— Le prieuré récolte depuis plusieurs siècles ses morts sur toute la vallée, et même au-delà. Ça rend mieux que le vin et demande moins de travail. Ça pousse tout seul, les morts ! Ce n’est ni fragile, ni capricieux. Les gens payent cher pour se coucher ici, à l’ombre de ce cloître, non loin des saints hommes qui prieront pour eux jusqu’au Jugement dernier ! Commerce idéal que celui du dernier sommeil.


La puissance des représentants du divin sur terre est aussi temporelle que le reste, les croyances, elles-mêmes, sont temporelles. Les religions grandissent, vieillissent et, sans doute, finiront-elles toutes par tourner au mythe. Certaines s’enkystent pour survivre, d’autres luttent pour s’imposer, pour rester vivantes, puissantes, effrayantes. Il arrive que des assoiffés de pouvoir dirigent des affamés de sens, leur tracent la voie à suivre, justifient la violence, se justifient par la violence, utilisent les plus sauvages pour régner sur les craintifs et terrasser les autres.
Car qui mieux que Dieu peut légitimer un pouvoir temporel ?
Que Dieu soit muet arrange bien les choses.
Il me semble qu’une religion ne prend sens que si elle se dépouille absolument de ce pouvoir-là et ne craint plus sa fin. Quand elle ne s’impose plus par force ou effroi, alors seulement, elle devient spirituelle et précieuse. Mais comme la majorité des hommes a besoin de croire en foule, qu’elle rêve d’un père puissant, pas d’un Joseph, et que nul n’accède au pouvoir par hasard, comme ce chemin qui y mène ne rend pas meilleur et que l’heure n’est pas au dépouillement, j’ai bien peur pour vous, mes chers vivants. Moi qui suis morte, je peux rire tout mon saoul des ambitieux qui se rêvent des saints en agitant l’épée du sacrifice. Je peux rire de ceux qui utilisent Dieu comme prétexte pour asseoir leur pouvoir.
Mais j’ai bien peur pour vous, pauvres vivants, qu’un éclat de rire met en péril…
Le rire est une menace, qui grignote les certitudes, découd les lèvres, déssille les hommes, dénude les rois, le mieux est de le déclarer hérétique.
Pourtant quand, oubliant la violence et l’aigreur, je repense à la beauté de ces chants lancés dans le silence du ciel, que je revois cette vallée follement hérissée de croix et de vignes, cette rivière profonde au mitan du grand lit, quand je me souviens de ce monde penché qui réjouissait mes sens, de la bonté d’Aymon, de la lumière d’Éloi à cheval sur son toit, de l’amour de Haute-Pierre pour son fils, il me semble que Dieu existe vraiment et que, parfois, il se fait hommes.


Haute-Pierre est revenu avec le prieur, un homme maigre à la peau blême, qui t’a semblé long comme un bâton. Son visage de bois mort a à peine répondu à ton salut avant de prendre congé sèchement. Tu as pensé que ces hommes-là étaient des flûtes, des corps creux à travers lesquels les mots et la musique ne faisaient que passer sans laisser de traces. Il était pourtant difficile d’imaginer qu’un être aussi froid et raide pût souffler un chant un tant soit peu mélodieux. 


Depuis que mon père l’a abandonnée au-dessus du vide, elle-même est si pleine de larmes qu’elle est insensible à la peine de sa fille comme au sommeil de son fils. Elle ne pourrait ajouter des larmes aux larmes sans déborder, et la crue ravagerait son beau visage impassible, ce visage qu’elle s’acharne à tenir fixe pour ne pas s’abîmer les traits, ce visage lisse et tranquille qu’elle a posé sur son âme comme un masque de marbre et qui n’exprimera jamais rien d’autre que sa beauté jusqu’au jour où il craquera et où les peines anciennes, accumulées sous sa chair, jailliront toutes ensemble, emportant pêle-mêle dans un flot de larmes la couleur de ses yeux, l’arrondi de ses lèvres et l’arête de son nez. La chair de ses joues s’amollira, la pâte se distendra, ne tiendra plus à l’os. Aucune saignée n’aura été creusée en prévision de ce jour-là qui permettrait à sa douleur de s’écouler directement jusqu’à la Loue sans tout détruire sur son passage. Alors Aélis sera comme un coteau ravagé par l’orage.

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 


 

lundi 16 mai 2022

[Meek, James] Vers Calais, en temps ordinaire

 

 

 

J'ai aimé

 

Titre : Vers Calais, en temps ordinaire
            (To Calais, In Ordinary Time)

Auteur : James MEEK

Traducteur : David FAUKEMBERG

Parution : en anglais en 2019    
                   en français (Métailié) en 2022

Pages : 464

 

   

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Trois périples. Une route.
Angleterre, 1348. Une gente dame, lectrice du Roman de la Rose, fuit un odieux mariage arrangé, un procureur écossais part pour Avignon et un jeune laboureur en quête de liberté intègre une compagnie d’archers qui a participé à la bataille de Crécy. Tous se retrouvent sur la route de Calais. Venant vers eux depuis l’autre rive de la Manche, la Mort noire, la peste qui va tuer la moitié de la population de l’Europe du Nord.
Pendant ce voyage, assombri par le passé violent des archers et les avertissements des prêtres sur la fin du monde prochaine, les voyageurs se confrontent à la nature de leurs amours et de leurs désirs. La demoiselle séduite par l’amour courtois va découvrir ce qu’aimer veut dire, l’archer mettra son honnêteté à l’épreuve dans un contexte cruel et injuste, le procureur recevra des confessions qui remettront en cause sa façon de penser.
Au milieu des fumées des bûchers censés éloigner la pestilence, des bagarres, des us et des coutumes oubliés, des personnages magnifiques, complexes, drôles, nuancés et profondément humains vivent leurs aventures dans un monde médiéval à la fois étrangement plausible et complètement étranger.
Impressionnant exploit de langue et d’empathie, l’auteur ne falsifie jamais l’époque en l’assimilant à la nôtre, et crée ainsi un roman extraordinaire sur l’amour, les classes sociales, la foi, la perte, le genre et le désir sur fond de l’un des plus grands cataclysmes de l’histoire de l’humanité.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

James MEEK est né à Londres en 1962 puis a grandi en Ecosse, à Dundee.
Grand reporter, il a vécu en Russie, à Kiev et à Moscou de 1991 à 1999 où il était correspondant. Il vit maintenant à Londres où il collabore au Guardian, à la London Review of Books et à Granta.
Il est l’auteur des ouvrages Un Acte d’amour et Nous commençons notre descente, tous les deux lauréats de prix littéraires et traduits à travers le monde.

 

 

Avis :

Nous sommes en Angleterre en 1348. Cela fait deux ans que la bataille de Crécy a vu les archers et la piétaille d’Outre-Manche abattre la chevalerie française. Les Anglais victorieux ont ensuite fait tomber Calais, et depuis la célèbre remise des clés de la ville par ses bourgeois, alors que la peste noire s’est mise à décimer l’Europe et donc aussi la population de la cité conquise, l’Angleterre colonise ce bout de terre arrachée à la France. Forts de diverses motivations, les futurs colons proviennent de milieux disparates. Sur la route qui doit les mener à embarquer, convergent ainsi une noble dame décidée à fuir un mariage arrangé, un procureur écossais en partance pour Avignon, et un jeune serf engagé comme archer pour acheter sa liberté. Les rumeurs quant à une meurtrière pestilence au-devant de laquelle ils courraient, vont bientôt laisser la place à une terrible réalité.

Que voilà un étrange et déconcertant ouvrage. L’érudition et la prouesse linguistique – chapeau bas, au passage, pour le traducteur David Faukemberg - y parfont à la perfection l’illusion d’un véritable roman du Moyen-Age. Au travers des trois personnages principaux issus de la noblesse, de la bourgeoisie et du peuple paysan, tournures, croyances et façons de penser se font le reflet de la diversité de langues et de statuts qui se côtoient dans l’Angleterre de cette époque. Langues savantes mêlées de latin et de français, mais aussi langues vernaculaires, s’y relaient avec une aisance confondante pour mieux donner un aperçu de la variété culturelle médiévale, telle qu’on la retrouve au travers de sa littérature.

Mais des livres à la réalité, il y a loin. De la légendaire chanson de geste aux sordides réalités coupables vécues après Crécy par la compagnie d’archers de Will, de l’amour courtois de l’allégorique Roman de la Rose qui sert de référence à la gente Bernadine à l’universelle aliénation de la femme dans toutes les couches de la société féodale, c’est finalement un voyage purement initiatique qui attend les protagonistes de cette histoire. Loin des « semblances » héroïques, religieuses ou amoureuses, chacun va apprendre le vrai prix de la vie et de la liberté, de l’amour et de la culpabilité. Et puis, alors que l’épidémie de peste paraît souvent une punition divine et déclenche des violences antisémites, elle contribue aussi à rebattre un tant soit peu les cartes sociales, quand nobles et gueux se retrouvent à égalité face à l’arbitraire de la maladie et de la mort, et lorsque campagnes abandonnées et manque de bras mettent à mal la pratique du servage.  

Finalement, ce n’est pas tant la langue, à laquelle on s’accoutume sans mal et avec un certain plaisir, qui rend si délicat l’accès à ce livre. C’est plutôt sa tournure d’esprit « médiévale », étrangement proche et étrangère à la fois, qui s’avère franchement déroutante. Comme lorsqu’il nous invite à l’une de ces représentations théâtrales de l’époque, qui rassemblaient alors toute la société, mais qui nous semblent aujourd’hui relativement hermétiques. Aussi, si la prouesse littéraire et historique impressionne, l’on risque d’y ressentir à la longue un détachement de plus en plus prononcé à l’égard de personnages par trop inaccessibles.

Il faut découvrir ce livre à nul autre pareil, conte médiéval en même temps que roman historique, exploit linguistique témoignant d’une grande érudition. Mais, à n’en pas douter, goûter ne voudra pas forcément dire aimer pour tous ses lecteurs. (3,5/5)

 

Citations :

« Alors éclairez-moi, dit-elle. Votre père souhaite vous marier à son ami. Pourtant votre Laurence est, à croire le portrait que vous dressez de lui, un excellent jeune homme de bonne famille, avec des perspectives d’avancement. S’il vous aime, pourquoi ne pas vous demander à votre père ?  
– Il fit sa requête, et icelle fut rejetée. Laurence ne possède point de fille à marier, au contraire de Sire Faisanderie. Et mon veuf de père estime avoir besoin, comme son ami, d’une nouvelle épouse.  
– Berna !  
– Il me répugne d’en parler, tant la chose est indigne. Leur intention est telle : Sire Faisanderie arrive ici, nous nous marions ce samedi puis partons avec mon père pour le Somerset, où, après la moisson, un second mariage sera célébré, unissant mon père à la fille de mon récent époux. »  
Pogge découvrit ses dents.
« Infâme, gronda-t-elle.  
– N’est-ce pas, que c’est abject ? Moi et cette autre damoiselle, la malheureuse, sommes nos propres dots.
 
 
L’infirmier leur a montré comment bannir la pestilence. Les corps sanglants chauds et humides avaient le plus à craindre, car les trous par où passait leur sueur étaient grandement ouverts, offrant aux gouttelettes morbides de la peste un passage vers l’intérieur du corps. Toutefois, même les plus froids et les plus secs d’entre eux couraient grand péril, s’ils n’empruntaient pas le chemin qu’il fallait. Ils ne devraient point besogner trop dur, de crainte que leurs corps s’échauffent et que leurs trous à sueur viennent à s’ouvrir en grand. Pas plus qu’ils ne devraient s’adonner à la luxure charnelle avec des femmes, ni se baigner dans une eau chaude, ni non plus rester plus d’un jour sans purger leurs entrailles. Ils devraient se passer de miel, d’ail, d’oignons, de poireaux et d’épices fortes ; manger des concombres, du fenouil, de la buglosse, des épinards et des fruits aigres, boire de l’eau coupée de verjus ou de vinaigre plutôt que du vin, et assaisonner leurs aliments avec un fort vinaigre. Il fallait fuir les tas de crottes ou d’immondices, les latrines et tous les lieux putrides et puants de cette espèce, et il serait bon que chacun emporte partout avec lui des fleurs odorantes, pour s’en obstruer les narines.  
« Quand la peste approche, même au cœur de l’été, le ciel s’assombrit en plein jour mais il n’y a d’abord point de pluie, rien que le tonnerre vers le sud. De nuit, des traits de foudre, ou des météores dans le ciel. Si un vent fort se lève du sud, où que vous soyez, trouvez refuge et assurez-vous de bien fermer huis et fenêtres côté sud. »  
Si la pestilence venait à les prendre, a dit l’infirmier, ils ne sentiraient point l’air vicié et humide pénétrer dedans eux par leurs narines, leurs bouches et leurs trous à sueur. L’air morbide s’infiltrait par le sang jusqu’au cerveau, au cœur et au foie, chacun de ces organes se démenant alors pour chasser le mal. Ceux qui se trouvaient pris éprouvaient d’abord des frissons, une roideur et des picotements de sang, et leur tête était douloureuse. Il arrivait parfois qu’ils toussent et tombent de sommeil. Des bubons indurés d’une grosseur allant du pois à l’œuf s’éveillaient sous la peau, dans l’entrecuisse si la souillure s’amoncelait dans le foie, sous les aisselles si c’était dans le cœur, et dans le cou ou sous la langue si le cerveau était frappé. Chez certains, des marques ou des points noirs apparaissaient sur la peau. Dans tous ces cas, la mort advenait sous trois jours.  
Chez d’autres, le mal empruntait un plus court chemin. Il s’attachait aux poumons, qui n’étaient plus capables, alors, de refroidir le cœur, et pour préserver celui-ci, le cerveau aspirait en lui la souillure, mais le cerveau n’était pas de taille à lutter, et le mal s’épandait brusquement dehors par les oreilles, dans un rugissement qui vous assourdissait, ou, ce qui était pire, par les yeux. Car alors, le malheureux pécheur périssait le jour même ; mais le temps qu’il vivait encore, il lui suffisait de mirer un homme et la pestilence transitait de ses yeux aux yeux de qui le voyait, et de là dans son cœur, son cerveau ou son foie.  
« Par conséquent, a dit l’infirmier, la première chose absolument requise quand la peste prend quelqu’un, c’est de lui nouer un linge autour des yeux, afin que le mal ne puisse sortir et contagionner ceux qui l’assistent, ou le prêtre chargé de purifier son âme avant qu’elle se libère. Des questions ? » 
 
 
« Bien que la meilleure arme contre la peste consiste en une vie vertueuse, je puis aussi, avec la bénédiction du Seigneur, aider tout homme qui a la volonté de s’aider lui-même. Ayant examiné en profondeur la santé de chacun de vous, et sachant quand et où vous êtes venus au monde, je suis en mesure de vous offrir ce qu’à Paris on nomme un colloque complet de traitement médical et personnel, c’est-à-dire, dans votre anglais, une leçon sur l’art des sangsues qui convient à chacun, fondé sur la connaissance de la disposition des planètes et des luminaires à l’heure de sa naissance, de la nature de ses humeurs, de la teinte et de l’humidité de sa langue et la clarté de sa pisse. Le colloque est agrémenté d’un sachet de simples séchées, savamment amalgamées afin de repousser la peste moyennant une cuillère chaque jour ; un pot de plâtres d’Emmanuel afin d’atténuer l’enflure ; et un pot de Bethzaer. Et ce n’est d’ailleurs pas tout : le colloque s’accompagne en outre d’une lame d’acier, tout spécialement conçue pour épancher le sang pestilentiel. Et si le mal devait être si puissant que ni les herbes, ni les saignées, ni le Bethzaer ne puissent vous guérir, j’ajoute une bouchée d’une mélasse destinée aux seuls rois et aux cardinaux, qui contient des violettes, des roses, du bois de santal, des perles, des oranges, des feuilles d’or, de la poudre d’argent, d’émeraude et d’os extrait du cœur d’un cerf. Toutes ces choses réunies, à Londres ou Paris, ne pourraient s’obtenir pour moins de vingt livres ; mais je suis prêt à offrir le colloque intégral à chacun de vos archers, adapté à ses besoins propres, les simples, les plâtres, le Bethzaer, la lancette à saigner, la mélasse des rois et tout le reste pour deux vingtaines de pennys d’argent. » 


Ils mouraient de nous tuer et de remporter la bataille, mais c’était pour eux comme un jour saint, quand on part à la chasse. Ils savaient point vraiment ce qui comptait le plus à la fin d’une chasse, estoquer le cerf ou être vu des autres en train de l’estoquer, le miroitement du soleil sur leur équipage, le geste bien tourné du bras portant l’épée, tout cela que le barde, après-coup, allait mettre en chanson ? Même un roi qui gagne ses batailles a besoin qu’on les chante, et pas seulement qu’on chante sa victoire mais la manière surtout dont il l’a remportée, de sorte que les gens, à tout jamais, s’en ressouviennent. Que trois fiers destriers sous lui furent massacrés, qu’il ferrailla à coups de hache tel un vilain, ou bien qu’il combattit sans heaume pour que tous voient de loin sa chevelure d’or.


« Tu mènes ton bœuf dans le mauvais sillon, procureur. Y a nulle pestilence en Angleterre, et je vais te conter le pourquoi. » De ses index dressés de part et d’autre de sa caboche, il figurait des cornes. « Les Juifs, il a dit. La France, l’Italie – toutes les terres qui ont la peste en sont grouillantes, et ces gens-là aspirent depuis toujours à crever les chrétiens. Mais le vieil Édouard, l’aïeul du présent roi, les a jetés dehors il y a de ça soixante hivers. Y a pas eu un seul Juif en Angleterre depuis, et tant qu’on les laissera dehors, ils pourront pas besogner leur peste sur nous.  
– Vous opinez sincèrement que toute la culpabilité de ce fléau incombe aux Juifs ? a questionné Thomas.  
– Tous ceux qui ont un brin de jugeote le savent.  
– Mais cela est sans fondement. Le pape lui-même qualifia de péché le fait de les en accuser. »  
Jour-Saint a écarquillé les yeux et poignardé du doigt la poitrine de Thomas. « Voilà le témoignage que le pape n’est rien qu’un outil aux mains du peuple cornu. Peut-être même plus qu’un outil. » Il a miré alentour de lui et baissé son timbre. « Pourquoi porte-t-il un si long chapeau, si c’est pas pour cacher ses cornes ?  
– Selon vous, le pape est un Juif ? »  
Jour-Saint a retroussé sa lèvre et il a acquiescé. « S’il veut faire la preuve du contraire, qu’il périsse lui-même du fléau. Alors, je l’estimerai comme un bon chrétien. »


La mort, comme ils l’appelaient, était arrivée à Heytesbury cinq jours auparavant, et elle avait déjà fauché quarante paroissiens, hommes, femmes et enfants, un tiers du bourg. Nul ne se rendait plus chez ses voisins, par craindre de se contagionner. Les gens suspendaient des linges à leurs fenêtres, un pour qu’on envoie le prêtre, deux pour qu’on leur laisse de quoi boire et manger, trois pour qu’on vienne emporter un corps. Le prêtre et le sonneur de clochette étaient allés et venus si souvent entre l’église et les domiciles des malades que nul ne leur prêtait plus attention. L’auberge était fermée, personne ne venait du dehors acheter les tissus qu’ils fabriquaient, les cultures étaient mûres mais nul ne voulait moissonner, et la moitié des bêtes étaient sans maître désormais.


Le prêtre s’est penché en avant pour tousser. Un petit crachat sombre a coulé de sa bouche et il s’est essuyé les lèvres du dos de la main, avant de reprendre. « Ed Sutton et les autres fouleurs, quand ils ont entendu que la mort était venue pour de bon, ils ont su qu’ils n’avaient plus longtemps à boire. Tous les soirs, ils sont restés debout jusqu’à ce que la bière qu’ils engloutissaient s’arrête à peine dans leurs tripes avant de se changer en pisse. Il y a deux jours, nous sommes allés chercher l’un d’eux dans sa maison, Gibby, mort comme un clou de porte. Je lui ai administré l’onction, on l’a couvert d’un drap et enterré. Il a été le premier à rejoindre la fosse. On avait à peine fait dix pas qu’on l’a entendu crier, disant qu’il était soit en enfer, soit à Heytesbury, et que s’il se trouvait à Heytesbury, ce bourg comptait un prêtre de trop. En le voyant debout dans la fosse, sa tête dépassant du linceul, en train de nous maudire, un grand rire nous est venu, Buisse et moi. On n’a pas su le contenir. Gibby avait tant bu que son épouse le pensait mort. »  
Il a secoué la tête et s’est essuyé les mains sur son aube. « Figurez-vous qu’hier il est mort de nouveau, pour de bon cette fois, et ce n’était pas aussi gai. »


Il est fascinant de constater combien nos spéculations sur la destruction de l’humanité se trouvent métamorphosées quand le spécimen le plus familier à être détruit est soi-même. La mort est universelle, et pourtant elle arrive à chaque individu, même en ces temps d’atroce mortalité, comme une espèce de miracle. Comment tout ce qu’il y a dans cet esprit et cette mémoire pourrait-il cesser ? Au lieu d’imaginer un univers sans humains, j’imagine un univers sans moi, et il pourrait aussi bien être silence et vide si je ne suis plus présent. Périssons tous simultanément, ou pas du tout ! En lieu et place d’une fervente préparation spirituelle au jugement divin et à l’éternité, s’impose une terreur exactement proportionnelle à ma présence corporelle – i.e., suffisamment petite pour mettre en évidence la mienne insignifiance dans le dessein universel, et suffisamment vaste pour m’anéantir.


Nous sommes tous pécheurs, dis-je. Votre notion de la pestilence comme châtiment divin ne prête guère à controverse. Mon impression, c’est qu’à cette occasion, Dieu décida d’accroître la quantité de Noé appelés à survivre pour repeupler le monde. Ce qui n’est pas sans conséquence. Il divisa ainsi, à tout jamais, l’humanité en deux espèces : les coupables et les fiers. Les premiers seront tourmentés par l’idée que eux, les survivants, sont moins méritants que ceux qui périrent. “Mes enfants étaient innocents”, diront les parents qui auront perdu des fils et des filles. “Ils ont été punis pour mes péchés. J’aurais dû mourir à leur place.” Les seconds interpréteront leur survie comme la confirmation qu’ils sont bien les favoris de Dieu. Les doutes qu’ils auront pu avoir sur leur propre conduite, quels qu’ils soient, s’envoleront ; tous leurs actes seront validés. La vertu se définira désormais comme leur propre satisfaction. Être, c’est être bon.


 

 

dimanche 18 juillet 2021

[O'Farrell, Maggie] Hamnet

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Hamnet

Auteur : Maggie O'FARRELL

Traductrice : Sarah TARDY

Parution : en anglais en 2020,
                   en français (Belfond) en 2021

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un jour d'été 1596, dans la campagne anglaise, une petite fille tombe gravement malade. Son frère jumeau, Hamnet, part chercher de l'aide car aucun de leurs parents n'est à la maison... Agnes, leur mère, n'est pourtant pas loin, en train de cueillir des herbes médicinales dans les champs alentour ; leur père est à Londres pour son travail ; tous deux inconscients de cette maladie, de cette ombre qui plane sur leur famille et menace de tout engloutir.

Porté par une écriture d'une beauté inouïe, ce nouveau roman de Maggie O'Farrell est la bouleversante histoire d'un frère et d'une sœur unis par un lien indéfectible, celle d'un couple atypique marqué par un deuil impossible. C'est aussi l'histoire d'une maladie " pestilentielle " qui se diffuse sur tout le continent. Mais c'est avant tout une magnifique histoire d'amour et le tendre portrait d'un petit garçon oublié par l'Histoire, qui inspira pourtant à son père, William Shakespeare, sa pièce la plus célèbre.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1972 en Irlande du Nord, Maggie O’Farrell a grandi au pays de Galles et en Écosse. À la suite du succès de son premier roman, Quand tu es parti (2000, rééd. 2017 ; 10/18, 2019), elle a abandonné sa carrière de journaliste littéraire pour se consacrer à l’écriture. Après La Maîtresse de mon amant (2003 ; 10/18, 2005), La Distance entre nous (2005 ; 10/18, 2008), L’Étrange Disparition d’Esme Lennox (2008 ; 10/18, 2009), Cette main qui a pris la mienne (2011 ; 10/18, 2013), lauréat du prestigieux Costa Book Award 2010, En cas de forte chaleur (2014 ; 10/18, 2019) et Assez de bleu dans le ciel (2017 ; 10/18, 2019), Belfond publie son huitième livre.

 

 

Avis :

Lorsque sa sœur jumelle tombe malade ce jour de 1596, Hamnet, onze ans, cherche désespérément du secours. Sa mère Agnes est partie cueillir des herbes médicinales dans la campagne qui avoisine leur petite ville de Stratford, et son père, comme toujours, est à Londres pour son travail. Tous ignorent encore que la peste bubonique vient de décimer l’équipage d’un navire fraîchement arrivé dans la capitale…

Cette famille a pour patronyme Shakespeare. Dans quatre ans, le père écrira Hamlet. Hamnet, Hamlet : Maggie O’Farrell s’inspire des spéculations qui établissent un lien entre la célèbre pièce de théâtre, et l’enfant mort à onze ans de ce qui aurait pu être la peste. Elle a imaginé son roman dans l’ombre du grand dramaturge, perçu ici sous l’angle du fils, du mari et du père, rôles qui occultent même jusqu’à la seule mention de son prénom. Ce sont donc les proches, ceux dont l’Histoire n’a rien retenu, qui occupent ici le premier plan, au travers de personnages fouillés et crédibles, en tête desquels Agnes.

Cette paysanne illettrée, que son caractère entier et instinctif, associé à ses talents de guérisseuse, marginalise aux yeux de sa belle-famille confortablement établie parmi les notables de sa ville, sentira peu à peu son époux lui échapper, happé par les mystérieuses activités londoniennes qui le tiennent éloigné de son foyer. La mort de son fils, vers laquelle convergent les trois premiers quarts du roman, au rythme d’allers et retours entre passé et présent qui renforcent la perception de la cruelle inéluctabilité du destin, ouvre une dernière partie entièrement consacrée au déchirement de la perte et à l’impossibilité du deuil, thèmes récurrents chez Maggie O’Farrell.

C’est avec intérêt et plaisir que l’on se laisse séduire par cette immersion historique, globalement crédible malgré l’impression donnée d’un cas de peste bizarrement isolé, dans une petite ville par ailleurs curieusement indifférente. Mais, au travers de cette histoire, librement imaginée à partir de quelques faits et personnages réels du XVIe siècle, ce sont finalement des thématiques très universelles et parfaitement contemporaines que Maggie O’Farrell explore avec émotion et poésie : l’amour, la séparation, et surtout, le deuil impossible d’un enfant. (4/5)

 

Citations :

Le nuage au-dessus de sa tête s’assombrit, empeste de plus en plus. Agnes aimerait poser la main sur son bras, aimerait lui dire, Je suis là. Mais si ses mots ne suffisent pas ? Si le baume qu’elle voudrait être ne fonctionne pas sur ce mal sans nom ? Pour la première fois de sa vie, elle ne peut aider quelqu’un. Ne sait pas quoi faire. (…)
Tandis qu’elle ramasse les assiettes, Agnes s’étonne, qu’il est facile de passer à côté de la douleur, de la colère qui peuvent habiter quelqu’un, surtout si cette personne ne dit rien, les garde pour elle comme une bouteille trop bien fermée où la pression s’accumule, s’accumule jusqu’à ce que… quoi ?         
Agnes ne le sait pas.

Agnes serre les doigts inertes de l’enfant comme dans l’espoir de lui insuffler de la vie. Si elle le pouvait, Agnes la tirerait de ce mauvais pas, la ramènerait par la seule force de sa volonté. Mary connaît ce fantasme – elle le sent, l’a vécu, l’incarne et l’incarnera jusqu’à la fin de sa vie. Mary a été cette mère au chevet de la paillasse trop de fois, cette femme qui s’accroche, tente de retenir sa fille. En vain. Ce qui est donné peut être repris, à n’importe quel moment. La cruauté et la dévastation vous guettent, tapies dans les coffres, derrière les portes, elles peuvent vous sauter dessus à tout moment, comme une bande de brigands. La seule parade est de ne jamais baisser la garde. Ne jamais se croire à l’abri. Ne jamais tenir pour acquis que le cœur de vos enfants bat, qu’ils boivent leur lait, respirent, marchent, parlent, sourient, se chamaillent, jouent. Ne jamais, pas même un instant, oublier qu’ils peuvent partir, vous être enlevés, comme ça, être emportés par le vent tel le duvet des chardons.

Ceux qui disent d’un mort qu’il est parti « paisiblement », « en glissant », n’ont jamais été témoins de ce qui se passe vraiment, pense Eliza. La mort est une chose violente, une lutte. Le corps s’accroche à la vie comme du lierre sur un mur, refuse de lâcher, de se rendre sans combattre.)

 

Du même  auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mardi 8 septembre 2020

[Chi, Zijian] Neige et corbeaux





J'ai moyennement aimé

 

Titre : Neige et corbeaux (Baixue wuya)

Auteur : CHI Zijian

Traducteur : François SASTOURNE

Parution : en chinois en 2010,
                  en français en 2020 (Picquier)  

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

En 1910 une épidémie de peste, la dernière de la planète, frappe Harbin, dans la région la plus au nord de la Chine. C’est une ville nouvelle et dans le désordre des ruelles enneigées se côtoient Russes, Japonais et Chinois, tout un monde cosmopolite et truculent. Avant que l’épidémie ne réduise tous les bonheurs en miettes.
En s’appuyant sur un formidable travail de documentation et de recherche, Chi Zijian a entrepris de dessiner une carte de la ville puis installé sur cette carte les scènes de son roman, les pavillons avec jardin, les églises, l’entrepôt de céréales, l’auberge des Trois Kangs, les maisons closes, la distillerie, l’écurie où dort le cocher de fiacre, les deux ormes et leur nuée de corbeaux, la pharmacie, le magasin de bonbons… C’est ainsi que le vieil Harbin a repris vie, avec les multiples histoires de ses habitants enchevêtrées les unes aux autres, dans une épopée vibrante d’énergie et de volonté de survivre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Chi Zijian est née en 1964 dans la province de Heilongjiang, où elle réside toujours. Elle commence à publier dès 1985. Son écriture tour à tour sensible et poétique s’attache à décrire les réalités les plus banales de la vie. En 2008, elle a obtenu le grand prix Mao Dun pour son roman Le Dernier Quartier de la lune. Trois de ses ouvrages ont paru aux éditions Bleu de Chine : Le Bracelet de Jade, La Danseuse de Yangge et La Fabrique d’encens. Elle est le seul écrivain à avoir obtenu trois fois le prestigieux prix Lu Xun.

 

 

Avis :

En 1910 éclate la grande peste mandchoue, dans le nord-est de la Chine : elle ne tarde pas à atteindre la ville de Harbin, la plus septentrionale du pays, très internationale en raison de la présence de Russes, de Japonais, d’Américains et d’Européens travaillant à la liaison ferroviaire entre le Transsibérien et la mer. En un peu plus d’un an, elle fera plus de 60 000 victimes dans la région, dont un tiers de la population de Harbin, principalement dans son quartier chinois, plus concentré et plus pauvre. Confinée, sa population doit s’adapter, s’entraider, gérer ses morts, sans comprendre comment la maladie se propage…

A l’intérieur d’un cadre historique parfaitement exact, Chi Zijian s’est attachée à imaginer le quotidien des habitants de Harbin : autant de petites gens exerçant mille métiers, dont elle a reconstitué l’existence dans tous ses détails, nous plongeant dans la vie d’un quartier, son réseau de relations humaines, son organisation et ses vicissitudes. Le résultat est hautement exotique pour le lecteur européen, mais résonne étrangement en écho avec notre expérience de pandémie actuelle : ville bouclée, médecins débordés, isolement des malades dans des wagons ferroviaires, solidarité et fabrication de masques par tout un chacun, faillites de certains métiers, opportunités pour d’autres, et aussi terrible question logistique quant à l’amoncellement des cadavres.

Le travail de l’auteur est immense, avec ses dizaines de personnages incarnés avec précision et réalisme, et la reconstitution de toute une vie de quartier au début du XXe siècle. Ce tour de force de l’écrivain s’avère toutefois une épreuve pour le lecteur, en particulier lorsqu’il est occidental et qu’il peine à mémoriser les nombreux noms chinois. Vite perdu dans cette pléiade de personnages, celui-ci n’a guère de chance non plus de s’attacher à l’un plutôt qu’à l’autre, le récit n’en faisant émerger aucun en particulier. Assez rapidement, malgré l’intérêt du sujet et les qualités littéraires du roman, l’ennui s’installe et la lecture devient fastidieuse.

Intéressant pour ce qu’il offre de découvertes historiques et culturelles, étrangement en résonance avec notre actualité, ce livre sérieusement mené et d’une qualité de style indéniable s’est paradoxalement avéré pour moi une lecture pensum : la foule de ses personnages saisis dans leur quotidien aura eu raison de mon attention et de mon empathie. (2/5)

 

 

Citations :

Curieusement, une femme même très belle, pour peu qu’elle ait mauvais caractère, aura toujours l’air renfrogné et déplaisant, quel que soit le regard qu’on porte sur elle ; alors qu’une femme au caractère calme et amène arrivera à transformer un physique ordinaire en une prestance attrayante.

 « Le “joujou” que les eunuques perdent à la castration, en général il est gardé dans de la chaux et suspendu à une poutre dans leur maison ou chez le maître qui a procédé à la castration, c’est ça qu’on appelle leur gaosheng. Quand l’eunuque atteint quarante ou cinquante ans on le décroche, et on le place dans la tombe des ancêtres. Si on le perd, on ne peut pas être enterré avec ses aïeux. »

La rangée de baraques ressemblait à la dentition d’un vieillard, de l’extérieur elle avait l’air à peu près normale, mais à l’intérieur ce n’étaient que dents cassées et manquantes.

— Je me demande si les gens aiment porter nos masques, remarqua Yu Qingxiu. 
— Ça m’étonnerait ! dit la dondon. Vous avez vu le grand patron, est-ce qu’il en met un ? 
— Exactement, dit Yu Qingxiu. J’ai essayé, et c’est difficile de respirer avec. J’attends un bébé, et j’ai peur que si j’en mets un, ça le suffoque, et qu’après la naissance il aime le renfermé. » 
La grosse renchérit : « Je vous le dis, si on reste à la maison, pas la peine d’en mettre. Ces masques me font rire, après tout, nos bouches ne sont pas des portes, pourquoi y mettre un rideau ? » 
Yu Qingxiu pouffa : « C’est pour cacher les disputes entre la langue et les dents, à mon avis. »

Le vent glacial et la neige sont de fréquents visiteurs en hiver, mais il est rare qu’ils viennent en même temps. Le premier est un solitaire qui vient quand ça lui chante et repart de même. Il tient dans ses mains un couteau imaginaire, qui coupe les visages à l’improviste ; alors, on ne voit pas de passants se haussant du col, chacun ressemble à une tortue qui rentre la tête. La neige a l’air froide mais en réalité elle est douce. Qu’elle soit fine comme de la poudre ou à gros flocons aussi pimpants que des fleurs de poirier, on l’essuie d’un geste insouciant de son visage, elle est familière. Les gens avaient ainsi décidé que le vent glacial était un démon envoyé par le ciel et la neige un ange. Cependant, parfois, l’ange était kidnappé par le diable et pouvait déchoir (…)

 

 

Du même auteur sur ce blog :