vendredi 30 octobre 2026

Critique : "Le palais" de François-Henri Désérable | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Le palais" de François-Henri Désérable




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Titre : Le palais

Auteur : François-Henri DESERABLE

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 400

Accès au livre : ISBN 9782073159212  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Arun Kumar est doté d’un palais absolu — une mémoire des arômes si infaillible qu’elle confine au prodige. Ce don extraordinaire, il entend bien en faire l’instrument de sa revanche. Reste à découvrir comment. Et contre qui.
Des bidonvilles de Delhi aux caves de Bourgogne, des îles Marquises aux tours de Manhattan, François-Henri Désérable signe avec Le Palais un grand roman d’aventures sur le vin, portrait d’un génie hors la loi dont les crimes se dégustent.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

François-Henri Désérable est l'auteur de plusieurs romans et récits de voyage, dont L'usure d'un monde et Mon maître et mon vainqueur (Grand Prix du roman de l'Académie française 2021).

 

 

Avis :

Après s’être consacré ces dernières années à des récits de voyage, François-Henri Désérable revient à la fiction en s’inspirant librement de l’histoire du faussaire vinicole Rudy Kurniawan. Cette affaire rocambolesque se métamorphose sous sa plume en thriller oenologique, de son propre aveu un clin d’oeil au célèbre Parfum de Patrick Süskind à qui il avait d’ailleurs dédié une nouvelle en 2022. 

Orphelin originaire des bidonvilles de Delhi, adopté à l'âge de huit ans par un couple de restaurateurs bourguignons, Arun Kumar se découvre une mémoire sensorielle proprement surhumaine, un « palais absolu » capable de cartographier instantanément les moindres nuances d'un grand cru. Son ascension fulgurante le mène des caves feutrées de Beaune aux îles Marquises, avant de l'entraîner dans les salons cossus de Manhattan où, en quête de revanche face à l'arrogance des experts, il met son génie au service d'une imposture (presque) imparable.

Belle gageure que de s’emparer d’un univers en néophyte pour le restituer au niveau d’expertise d’un personnage hors normes. Qui plus est de réussir à mettre en mots arômes et sensations, par nature ineffables. Malgré plusieurs années de travail et tout le talent qu’on lui connaît, pas sûr que François-Henri Désérable soit tout à fait parvenu à relever le défi. Certes, le brio de la plume reste intact et sa verve narrative emporte le lecteur avec une belle énergie. Pourtant, comment ne pas tiquer face à une avalanche linguistique qui, faute d’une vraie digestion, s’accumule en congères encyclopédiques ? Le texte y perd d'autant plus en naturel que, particulièrement au début, transparaissent quelques tics narratifs, plus marqués qu'à l'accoutumée chez l'auteur.

En dépit de ces réticences, l’on se laisse volontiers emporter par les péripéties que, campé avec une certaine insouciance entre don et imposture, Arun vit en brouillant toutes les frontières. Faussaire de génie rendant l’illusion inextricable de la vérité, il entretient une ambiguïté morale qui ne l’empêche paradoxalement pas de susciter la sympathie, son art de la tromperie servant finalement une fiction collective dont chacun, au fond, semble tirer profit. Cette escroquerie tend un miroir gentiment amusé au cercle très fermé et codifié de l’oenologie de haut vol, avec ses marchands, ses gourous et ses amateurs pas toujours aussi éclairés qu’ils le pensent. Peu importe alors la succession d'événements extraordinaires et de rencontres providentielles, du palais des saveurs au palais de justice, l'envie de se prêter au jeu l’emporte dans la lecture. (3,5/5)

 

 

Citations :

Pour donner des raisins plus concentrés, la vigne devait plonger ses racines au plus profond, elle devait souffrir. Être vigneron, disait-il, ça n’est jamais que l’art de faire souffrir la vigne pour qu’elle donne le meilleur d’elle-même.


Si vous lui demandiez la différence entre un mauvais vin et un grand vin, c’est tout simple, disait le père de Margot : le mauvais vin, on le boit et on finit par se battre ; le grand vin, on se bat pour le boire.


Le génie surgit rarement de nulle part. Le plus souvent, il lui faut un terreau fertile pour éclore. Si les hasards s’étaient fourvoyés, si Pablo Ruiz Picasso avait vu le jour en Argentine, Wolfgang Amadeus Mozart en Andalousie et Diego Armando Maradona en Autriche, eh bien Picasso aurait peut-être fait du football, Mozart de la peinture et Maradona de la musique, et l’on n’aurait ni Guernica, ni Flûte enchantée, ni Mano de Dios un soir de Coupe du monde 1986. 


Entre deux buts, deux tiers-temps et deux bières, El Baresed et Martock s’étaient mis à parler, ou plus exactement, Martock s’était mis à parler et El Baresed à l’écouter, avec une fascination croissante. Car Martock possédait une qualité de plus en plus répandue, mais qu’il portait à un degré inégalé : une aptitude prodigieuse à débiter des conneries en rafales, avec une faconde, une assurance, un aplomb proprement vertigineux. Il pouvait disserter pendant une heure sur la manière la plus efficace de faire fuir un ours polaire en cas d’attaque à Central Park, ou soutenir mordicus que la plupart des élus démocrates faisaient partie d’un réseau pédophile sataniste. Puis, soudain, il gardait le silence, comme s’il avait peur d’épuiser sa provision de conneries. Mais de même que le silence qui succède à un morceau de Mozart est encore du Mozart, celui qui succédait à une connerie de Martock était encore du Martock. Il portait une casquette rouge « Make America Great Again ». Pour un romancier : une mine d’or.


Le vin, c’était un peu comme les livres : plus on en lisait, plus on en découvrait dont on n’avait pas même soupçonné l’existence, et plus le besoin de lire ceux-là aussi se faisait impérieux – sans parler de ceux qu’on remettait délibérément à plus tard, comme la promesse de réjouissances à venir (et c’est ainsi qu’on se dirige ad patres sans avoir ouvert Belle du seigneur ou Anna Karénine). 


Son nom circulait comme une légende urbaine : chacun avait sa petite histoire, sa petite anecdote, et toutes commençaient par « Un jour, Arun », suivi d’une trouvaille improbable. Même ceux qui ne l’avaient jamais rencontré en parlaient comme d’un vieil ami. C’était là son génie : dans ce monde où tout se monnaie, il avait compris que l’inattendu offert sans contrepartie devenait une histoire qu’on répétait. Et qu’une histoire répétée, à la longue, se transformait en mythe que l’on pouvait monnayer.


Les semaines, les mois passèrent, ce fut l’été, puis l’été sans surprise bascula dans l’automne. Il y eut de nouvelles vagues de Covid ; sans surprise là non plus, de nouvelles restrictions. « Il n’y a pour l’homme que trois événements : naître, vivre et mourir. Il ne se sent pas naître, il souffre à mourir, et il oublie de vivre », avait dit trois siècles plus tôt un grand moraliste français. Jamais cette phrase n’avait paru aussi juste : l’homme avait si peur de la mort qu’il en oubliait de vivre. Il consentait, sans faire de vagues, au sacrifice de ses libertés les plus élémentaires – à commencer par celle d’aller et venir où bon lui semblait, quand bon lui semblait. Cette assignation à résidence sous surveillance policière avait un nom : le confinement.


Le temps de s’avouer que nos parents avaient raison, on a déjà des gamins persuadés qu’on a tort.

 

 

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Chagrin d'un chant inachevé 
 
 
 

2 commentaires:

  1. Merci pour ce partage, Cannetille! J'avais repéré ce titre parmi les sorties de la rentrée littéraire; finalement pas si gouleyant que ça, donc? Je garde en mémoire alors, sans forcer. Bon week-end à toi!

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    1. Bonjour Fattorius,
      Cela reste une bonne lecture, même si pas ma préférée de l'auteur. Je suis curieuse de ton avis, si tu le lis. Bon week-end également.

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