mardi 13 décembre 2022

[Diallo, Diaty] Deux secondes d'air qui brûle

 


 

 

J'ai aimé

 

Titre : Deux secondes d'air qui brûle

Auteur : Diaty DIALLO

Parution : 2022 (Seuil)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Entre Paname et sa banlieue : un quartier, un parking, une friche, des toits, une dalle. Des coffres de voitures, chaises de camping, selles de motocross et rebords de fenêtres, pour se poser et observer le monde en train de se faire et de se défaire. Une pyramide, comme point de repère, au beau milieu de tout ça.

Astor, Chérif, Issa, Demba, Nil et les autres se connaissent depuis toujours et partagent tout, petites aventures comme grands barbecues, en passant par le harcèlement policier qu’ils subissent quotidiennement.

Un soir d’été, en marge d’une énième interpellation, l’un d’entre eux se fait abattre. Une goutte, un océan, de trop. Le soulèvement se prépare, méthodique, inattendu. Collectif.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Diaty Diallo a grandi entre les Yvelines et la Seine-Saint-Denis, où elle continue d’habiter aujourd’hui. Elle pratique depuis l’adolescence différentes formes d’écriture : de la tenue journalière d’un Skyblog à quinze ans à la rédaction d’un livre aujourd’hui, en passant par la création de fanzines et la composition de dizaines de chansons. Deux secondes d’air qui brûle est son premier roman.

 

 

Avis :

C’est une soirée banale, « presque chiante ». Chérif fête ses partiels universitaires avec ses copains Astor, Issa et Demba autour d’un barbecue improvisé au pied des tours de leur quartier, sur la dalle où trône la pyramide emblématique de la cité, un bâtiment où l’on se rassemble en sous-sol pour la musique et la fête. Mais soudain tout bascule. Un énième contrôle d’identité en surface et une évacuation, à coups de gaz lacrymogène, de la teuf souterraine en cours, tournent au drame et à la bavure policière : Samy, le petit frère de Chérif, est abattu d’une balle. Pour les jeunes du quartier habitués au harcèlement des « gens en bleu », c’est la goutte de trop : entre douleur et colère, ils préparent une sédition collective, pour le moins explosive.
 
Issue des banlieues, Diaty Diallo est aujourd’hui une militante antiraciste, une fidèle des « trop nombreux événements de commémoration et marches qui ponctuent [les] années de lutte ; des mères, pères, frères, sœurs, ami·es qui à la suite de la perte de l’un·e des leurs ont été forcé·es de s’engager au combat. » Ce roman crie sa rage et sa révolte, au fil d’une écriture incandescente et vibrante, pleine d’une oralité brute, sans fard ni artifice, qui ne le rend que plus percutant. Dans un crescendo enflammé dépeignant des quartiers de plus en plus encerclés, par la pression immobilière qui grignote inexorablement friches et espaces encore libres, par le harcèlement policier qui, sempiternellement, force les habitants à justifier d’une existence invalidée « par principe », s’appesantit une atmosphère de cocotte-minute, que chaque nouvelle humiliation, chaque injustice supplémentaire, rendent dangereusement plus explosive.

C’est donc assez logiquement, qu’après avoir créé l’empathie pour ses personnages endeuillés après des années d’iniquité et d’impuissance, après avoir partagé leur sentiment de révolte grossi depuis des profondeurs qui ne suffisent plus à le contenir, le récit s’achemine vers sa déflagration finale, une insurrection collective qui retentit comme une prémonition crédible et un véritable acte politique de la part de l’auteur engagée.

Résolument manichéen dans sa colère et dans sa détermination à se faire entendre, ce livre est un véritable cri de guerre, un brûlot qui n’a que faire du politiquement correct et met les pieds dans le plat pour crier à la face du monde l’urgence, la révolte, la peur aussi : « Faut pas nous plier, faut pas nous plier, faut pas nous pourchasser, arrêtez de nous faire courir, faut pas nous tabasser, nous violer, nous flinguer. Faut arrêter s’il vous plaît. » C’est aussi un premier roman admirablement maîtrisé. (3,5/5)

 

 

Citations :  

Les petits frères ont le rire et l’apostrophe faciles – ou ils ont l’air borné et arrogant selon le point de vue –, et ils se promènent toujours par grappes d’une dizaine. Mais dans les faits chacun est souvent accaparé par un truc noir, insondable. Une affaire bien à lui qu’il tente de chasser, en bande et en allant plus vite que le vent. Solitaires entre eux. T’as des problèmes chez toi ? Fais de la bécane.



Peine. Période qui ne possède pas d’instruments de mesure. Ni sablier ni clepsydre ni bougie ni horloge. Personne n’aura l’autorisation de venir s’asseoir et de lui expliquer ce qu’il vit, ni de donner de noms à son épouvante, ni de formes à ses larmes. S’il veut en pleurer des froides, il pleurera des perles de glace, et s’il ne veut pas parler, il ne parlera pas.


 

dimanche 11 décembre 2022

[Caillabet, Carlos] Hôtel Lebac

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Hôtel Lebac

Auteur : Carlos CAILLABET

Traduction : Thomas EVELLIN

Parution : en espagnol (Uruguay) en 2017
                  en français en 2022 (Baromètre)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Montevideo, automne 1960. Marta et son fils Tomy sont contraints de quitter leur maison pour s'installer dans une pension de famille des faubourgs de la capitale. Du haut de ses 14 ans, l'adolescent dépeint son nouveau lieu de vie, populaire et bigarré, et ses pérégrinations hors de la pension. Dans ce monde d'adultes, entre Lebac, l'imposant propriétaire de l'établissement, Elsa, l’infirmière revêche, et don Manuel, le patron de bar douteux, sans oublier sa mère en quête d’émancipation, comment grandir et trouver sa place ?
Narré avec sobriété et humour, ce roman d’initiation nous plonge dans l’univers intimiste d’une microsociété contrastée. Un regard tendre et acéré sur un monde en mutation, entre tragédie et comédie humaine.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Carlos Caillabet est né en 1948 à Paysandu (Uruguay). Engagé dans le mouvement d'extrême gauche MLN-Tupamaros, il est incarcéré de 1972 à 1985, durant toute la période de la dictature militaire. A sa sortie de prison, il exerce la profession de journaliste et publie divers essais. Hôtel Lebac est le dernier volet d'une trilogie composée de deux autres romans, Otro mundo et Verano, portant sur les années antérieures à la dictature uruguayenne.

 

Avis :

Devenu journaliste après treize ans d’emprisonnement politique, l’Uruguayen Carlos Caillabet s’est lancé dans la littérature avec une série de trois romans centrés sur des adolescents découvrant la vie et ses vicissitudes dans la période qui a précédé la dictature militaire. Chaque volet de la trilogie met en scène un très jeune homme, issu d’un quartier chaque fois différent de la capitale Montevideo, au travers duquel l’on découvre le quotidien de la population au cours des années soixante, alors que la crise économique commence à déliter à son insu une société jusqu’ici citoyenne et pacifique.

Seul des trois romans aujourd’hui traduit en français, Hôtel Lebac clôt le triptyque mais se lit indépendamment sans problème. En 1960, alors que, licencié pour avoir fait grève, son père est parti chercher du travail en Argentine et ne donne plus signe de vie, Tomy et sa mère, privés de ressources, se voient contraints de quitter leur maison et de se rabattre sur une modeste pension de famille dans un quartier populaire de Montevideo. Soutenu par les encourageants commentaires du voisinage : « Quand on part, on meurt », « Vous allez y rester si vous déménagez », le garçon de quatorze ans qui n'avait « jamais imaginé un jour devenir pauvre » aborde cette épreuve avec angoisse, leur ancienne vie désormais toute entière contenue dans un sac et une valise, le minuscule pécule tiré de la vente de leurs possessions ne leur laissant que deux mois pour voir venir.

Déroulée sobrement au gré des souvenirs de Tomy, se retournant à l’âge adulte sur cet épisode de sa vie, aussi marquant pour lui que représentatif des tragiques mutations de la société uruguayenne à cette époque, la narration excelle à recréer le micromonde de la pension, fièrement baptisée « Hôtel Lebac » du nom de son imposant propriétaire, où les pensionnaires, qui ont tous connu des jours meilleurs, apprennent à cohabiter avec plus ou moins de bonheur. Si chacun donne soigneusement le change, personne n’est dupe : tous se savent sur l’étroit chemin de crête qui les sépare de l’abîme de la grande pauvreté, et, s’efforçant de n’en pas regarder le fond, s’évertuent par tous les moyens possibles de conserver un équilibre qu’ils n’auraient jamais imaginé devenir un jour aussi incertain.

Dans cet échantillon humain bigarré, nageant entre deux eaux dans une dangereuse précarité et souvent, bien malgré lui, à la lisière de l’interlope – usure, prostitution, paris clandestins –  et de sa violence associée, finissent par se dessiner des personnalités croquées avec autant de tendresse que de férocité, en une galerie de portraits d’une singulière véracité démontrant que, dans ce climat menaçant, c’est uniquement sa solidarité qui préserve alors encore tant bien que mal cette frange fragilisée de la population.

Le journaliste engagé réussit ici en peu de pages un roman plus social que politique, qui, au travers du regard d’un adolescent découvrant le monde des adultes, nous montre les lézardes de la société uruguayenne des années soixante, préfigurant le basculement à venir du pays. C’est avec un serrement de coeur que l’on achève cette lecture sur l’écho de son épigraphe empruntée à J.D. Salinger : « Dès lors que l’on commence à raconter, le monde entier se met à nous manquer ». Car, l’on se doute bien que si, après en avoir eu si peur, le narrateur repense maintenant avec tant de nostalgie « à ce monde, si petit et si grand, de l’Hôtel Lebac », c’est bien parce que, à l’image du parcours de l’auteur, de bien plus terribles épreuves l’attendaient par la suite. (4/5)

 

 

Citations :  

- Maaaaarta...! Ma grand-mère dit que quand les choses vont mal, il faut pas bouger et rester calme pour éviter ce qui est arrivé aux Rodriguez.
- Ah bon ? a répondu ma mère en se retournant.
Puis, elle a laissé la valise par terre et a foncé vers Paquito.
Lui n’a pas reculé. Il l’a attendu de pied ferme et, quand ils se sont retrouvés face à face, il lui a lâché :
Quand on part, on meurt, Marta. Voilà ce que dit ma grand-mère.
 

Jusqu’alors, je n’avais jamais imaginé un jour devenir pauvre. Pourtant, c’était bel et bien le cas. Je découvrais que personne n’est vraiment à l’abri, que tout le monde peut se trouver à court d’argent. En plus, nous n’avions pas d’autres pauvres sur qui compter pour nous filer un coup de main comme c’est souvent le cas chez les pauvres. Nous étions de nouveaux pauvres. Deux nouveaux pauvres, inconnus, assis dans un bus, avec une valise et un sac sur les genoux. Pendant que je pensais à tout cela, ma mère continuait de parler.
- Dans la vie,il faut aller de l’avant. Tu comprends, Tomy ? De l’avant. Tomy, tu m’écoutes ? Il faut regarder loin qu’elle disait même si, elle, pour le coup, ne voyait pas plus loin que la nuque du type chauve assis juste devant.


 

vendredi 9 décembre 2022

[Quintana, Pilar] Nos abîmes

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nos abîmes (Los abismos)

Auteur : Pilar QUINTANA

Traduction : Laurence DEBRIL

Parution : en espagnol (Colombie) en 2021
                  en français en 2022 (Calmann Lévy)

Pages : 320

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Avant la dispute de mes parents, la dispute de ma mère et de ma tante, avant que Gonzalo n’arrive dans la famille, j’avais des certitudes. Les mamans avaient des enfants parce qu’elles le désiraient.

1983, Cali. Claudia, huit ans, adore sa mère, mais cet amour n’est pas réciproque. Sa mère n’aime pas non plus son mari plus âgé et déjà chauve. Elle qui rêvait d’une vie glamour… Mais un jour, sa belle-soeur lui présente sa nouvelle  conquête, et la mère de Claudia en tombe immédiatement amoureuse.
Sous les yeux de l’enfant, elle va entamer une relation cachée, vivre un amour impossible, puis sombrer. Pris de pitié, son mari lui loue une maison haut perchée dans les montagnes pour qu’elle se repose. Mais ce changement de décor pourra-t-il la sauver de son agonie?

Un roman déchirant dont l’unique narratrice est une petite fille désarmée face à la tristesse de sa mère. Le portrait d’une famille fissurée de l’intérieur, mêlé à un décor foudroyant où les précipices sont omniprésents. Une lecture terriblement marquante.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Pilar Quintana est une romancière reconnue en Colombie. La Chienne (Calmann-Lévy, 2020), son quatrième roman, est devenu un best-seller dans son pays avant d’être vendu aux meilleures maisons littéraires du monde entier. Nos abîmes a connu un succès encore plus grand et a reçu le prestigieux prix Alfaguara 2021 couronnant le meilleur roman de langue hispanique.

 

Avis :

Nous sommes dans les années quatre-vingts en Colombie, dans la métropole de Cali située au pied de la cordillère occidentale du pays. Claudia, huit ans, grandit entre un père vampirisé par son travail de directeur de supermarché, et une mère dont, malgré tous ses efforts, elle n’obtient guère qu’une attention froide et distraite. Beaucoup plus jeune que son époux, cette jolie femme, issue d’une famille bourgeoise qui lui a refusé des études universitaires au nom de ce seul destin digne d’une jeune fille respectable qu’est le mariage, ne trouve un dérivatif à son ennui de mère au foyer que dans les pages de la presse du coeur. Jusqu’au jour où elle amorce une liaison, vite découverte, avec son jeune beau-frère. Tremblante, Claudia assiste à la colère de son père, puis à la dépression de sa mère, alors que le couple menace d’exploser. Pour sortir son épouse de son apathie, le père l’installe avec sa fille pour un séjour de repos dans une finca, au calme dans la montagne.

A partir d’une histoire extrêmement banale, mais racontée à hauteur d’enfant, Pilar Quintana réussit à nous happer dans une narration pleine de tensions et de menaces, menée par une fillette solitaire qui n’a que sa poupée préférée à qui confier ses peurs, mais aussi à protéger, comme bientôt sa mère, d’un environnement familial qui ne joue plus son rôle de cocon protecteur. Déstabilisée par les morts mystérieuses, accidents ou suicides, qui frappent par deux fois son entourage, l’enfant, témoin du mal-être maternel qu’elle absorbe comme une éponge, ne voit bientôt plus autour d’elle que dangers et motifs d’angoisse. Et tandis qu’avec inquiétude, elle observe sa mère s’étourdir de chimères, se lancer dans des initiatives toutes vouées à l’échec, pour finalement se replier dans l’inaccessible refuge de l’alcool et de la dépression, ses cauchemars semblent prendre de plus en plus forme dans la réalité, quand la colère transforme son père en un inconnu aux allures de monstre, quand leur maison pleine de plantes que l’on croirait toutes incontrôlablement volubiles devient une jungle étouffante, et quand autour de la finca, entre brouillards d’altitude, faune venimeuse et récits peuplés de fantômes, se creusent de vertigineux à-pics aux parapets absents ou défaillants.

C’est ainsi que, sous l’apparente simplicité de faits ordinaires, se dévoilent peu à peu, pour cette petite fille douloureusement et trop tôt arrachée à l’enfance, les sombres gouffres sur lesquels l’existence avance à pas de funambule, dans un fragile équilibre qu’elle réalise prêt à rompre à tout instant. Un récit aussi sobre que subtil, comme seuls savent en produire les auteurs de talent. (4/5)

 

 

Citation : 

Cette nuit-là, le sommeil ne m’a pas emportée et je n’ai pas non plus réussi à sombrer dans les profondeurs, là où tout est doux et où l’on se coupe du monde, mais je suis restée dans les limbes, ce qui s’apparente à dormir éveillée, piégée dans le minuscule espace entre mes paupières fermées et mes yeux.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 

mercredi 7 décembre 2022

[Gregory, Philippa] La sorcière de Sealsea

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La sorcière de Sealsea (Tidelands)

Auteur : Philippa GREGORY

Traduction : Mathias LEFORT

Parution : en anglais en 2019,
                  en français en 2021 (Haute Ville)

Pages : 640

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Angleterre, 1648. Une époque périlleuse pour toute femme indépendante…
À la veille du solstice d’été, l’Angleterre est déchirée par une guerre civile entre Charles 1er et le parlement insurgé. Cette lutte fait rage partout dans le royaume, et trouble même l’île de Sealsea, où vit Alinor. Descendant d’une famille de guérisseuses, la jeune femme est tous les jours confrontée à la pauvreté et aux superstitions. Un soir de pleine lune, elle rencontre James Summer, un noble catholique, qui a pour mission de sauver le roi. Très vite, tous deux tombent amoureux. Mais l’ambition et la détermination de la jeune femme la distinguent un peu trop de ses voisins. C’est l’ère de la chasse aux sorcières et Alinor, une femme sans mari, qui connaît les plantes et qui s’extirpe soudain de la misère grâce à James, s’attire la jalousie de ses rivaux et éveille l’effroi du village. Tout l’accuse…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Philippa Gregory est l’auteure de nombreux succès de librairie, et plusieurs de ses romans historiques ont été adaptés à la télévision. Historienne reconnue de la condition des femmes, elle est diplômée de l’université du Sussex et a soutenu sa thèse de doctorat à l’université d’Édimbourg, dont elle est l’une des administratrices Elle est docteur honoris causa de l’université de Teeside et est chargée de recherches auprès des universités du Sussex et de Cardiff.

 

Avis :

1648 : la guerre civile fait rage en Angleterre, opposant les royalistes regroupés autour de Charles 1er avec le soutien catholique écossais et les forces parlementaires menées par le puritain Oliver Cromwell. Sur l’île de Sealsea reliée à la côte sud du pays par une chaussée submersible et un bac, l’on observe de loin les évènements, sans se laisser distraire des dures conditions de la pêche et des travaux agricoles, auxquels l’on s’échine au rythme des marées qui régentent ce coin de terre marécageuse hanté par les moustiques, les fièvres et les superstitions.

Alinor y vit très pauvrement avec ses deux enfants, usant de ses talents de guérisseuse et d’accoucheuse transmis de mère en fille depuis des générations pour compléter ses seuls maigres revenus de journalière agricole depuis la disparition inexpliquée de son mari. Sa situation est d’autant plus précaire, que, ne pouvant se prétendre veuve, son indépendance, qui plus est assise sur ce qui dans l’esprit des villageois s’apparente à de la sorcellerie, rend sa moralité suspecte. Alors, quand, ayant secrètement secouru un noble catholique venu en mission à l’ancien évêché de Sealsea pour y comploter en faveur du roi, elle en tombe amoureuse et en obtient quelques coups de pouce améliorant trop visiblement son destin, jalousies et rivalités ne tardent pas à enflammer contre elle les esprits déjà échauffés...

L’intrigue est extrêmement romanesque et la romance assez improbable. Pourtant, l’on se laisse emporter avec le plus grand plaisir dans cette vaste fresque, dont les plus de six cents pages laissent le temps de si bien s’attacher aux personnages et de tant s’imprégner de son atmosphère que l’on n’en achève la lecture qu’à regret. Philippa Gregory prouve une fois de plus son talent de conteuse, qui, déployé à partir d’un sérieux travail d’imprégnation historique, lui permet, au fil d’une narration précise et rythmée, de nous transporter à une époque qu’elle excelle à faire revivre de manière réaliste et crédible, et en un lieu – l’île de Selsey, près de Chichester, où elle a elle-même vécu quelque temps – dont elle réussit à nous ensorceler.

Habituée des biographies romancées de personnages historiques, l’auteur inaugure ici une nouvelle série de romans, qui, commencée au temps de la guerre civile anglaise, se poursuivra pendant la Restauration, les Lumières et l’Empire, en une longue saga familiale s’employant à mettre en lumière le destin de tous ces gens trop ordinaires pour retenir habituellement l’attention des historiens. L’on attendra donc avec impatience la suite de cette épopée, qui, au travers de figures comme Alinor, déterminée à trouver sa voie à une époque où les femmes ne comptaient pas et risquaient opprobre et persécution lorsqu’elles sortaient du rang, continuera à rendre hommage à toutes celles qui ont pavé le long chemin de l’amélioration de la condition féminine. (4/5)

 

 

Citations :  

À la fin du sermon, alors que les plus dévots de la congrégation s’exclamaient « Dieu merci ! » et « grâce au Seigneur ! », le pasteur s’avança vers le banc des Peachey, attendit que sir William se lève, puis ils se tournèrent vers l’assemblée pour une remontrance, garants de la vertu morale : l’un représentant le pouvoir temporel, l’autre l’autorité spirituelle.
— Et en ce jour de sabbat, que le Seigneur nous demande de respecter, il nous faut appeler une sœur devant l’autel pour sa pénitence, déclara le pasteur. C’est notre devoir et une décision de la justice ecclésiastique.               
Alys lança un rapide regard en coin à sa mère, dont les yeux écarquillés manifestaient son ignorance de l’affaire. Elles se raidirent et attendirent de voir ce qui allait suivre, curieuses de savoir qui avait été reconnue coupable.               
— Une femme a fait l’objet de plaintes de la part de ses voisins, et son propre mari affirme qu’il lui est impossible de la faire obéir, poursuivit l’homme d’Église. C’est par elle qu’arrive le scandale, et certains disent qu’elle n’aurait pas été chaste. Qui a présenté des preuves contre elle au tribunal ecclésiastique ?
— C’est moi, dit Mme Miller en se levant du banc réservé aux riches paysans, au centre de l’église.
Sa fille et son fils l’entouraient.
— Évidemment que c’est elle, murmura Alys à sa mère. Elle a toujours du mal à dire de tout le monde.
— Madame Miller, du moulin à marée, se présenta-t-elle bien inutilement à tous ces voisins qui la connaissaient depuis l’enfance.
— Et qu’avez-vous affirmé à ce tribunal ? demanda le pasteur. Brièvement, précisa-t-il.
Tout le monde savait combien elle était difficile à arrêter une fois lancée.
— J’ai dit que je l’avais vue lors du glanage se faufiler derrière une haie avec un homme de cette paroisse, puis revenir avec la robe et les cheveux défaits.
Tous les gens présents spéculèrent tout bas sur l’identité de l’homme « de cette paroisse », mais son nom allait de toute évidence être tu. La femme pécheresse serait dénoncée, mais la réputation de son complice demeurerait intacte. De toute manière, ce n’était pas un péché pour un homme – c’était simplement dans sa nature.
 

Il était aussi aisé de pénétrer dans la demeure de M. Hopkins que cela l’avait été d’entrer à la Cour dans les glorieux jours à Londres, quand n’importe quel homme riche pouvait venir voir le monarque et sa famille. Le roi était d’avis que sa table à manger devait être à la vue de tout le monde dans la grand-salle, comme un autel devait être bien en vue dans une église. Le caractère divin des deux était irréfutable. À Newport, malgré une garde postée à chaque porte, pas un soldat ne refusait l’entrée à quiconque était bien habillé. Le roi était libre d’aller et venir à sa guise, tenu par sa seule parole de ne pas quitter l’île. La rue devant la maison était bondée tout le jour de sympathisants royalistes aux habits somptueux qui formaient un cortège incessant foulant les pavés fraîchement balayés – commentant sans gêne la simplicité de la ville et la pauvreté des constructions –, de gens du peuple souhaitant apercevoir cet homme qui se disait à moitié divin, et de mendiants et malades qui arpentaient le pâté de maisons. Le roi Charles était renommé pour le pouvoir de guérison de ses longs doigts blancs. Un malade pouvait s’agenouiller devant lui et guérir d’un simple toucher et d’une bénédiction murmurée. Personne ne se voyait refuser les pouvoirs de guérison du roi. Déjà une jeune femme proclamait que sa grâce divine l’avait guérie de sa cécité. Tout le monde savait que le roi n’était pas un simple mortel. Il portait l’huile sainte sur son torse sacré, il était le descendant de rois de droit divin, et il était juste en dessous des anges.
 
 
Ma chère, une toise de dentelle, c’est tout ce qui me tient à l’écart de la mendicité, se lamenta la vieille dame. Vous êtes trop belle pour comprendre ce que c’est que d’être pauvre et un poids pour vos voisins, mais si je ne vends rien pendant une semaine, ils arrêteront de m’ouvrir leur porte par peur de me voir venir les supplier pour une miche de pain, ou un quart de lait, même s’ils ont tout un troupeau de vaches. Et en moins d’un mois, ils se mettraient à réfléchir à me placer auprès d’une autre paroisse. Ils me demandent des nouvelles de mes enfants, et pourquoi je ne vais pas les voir. Ils voudraient me forcer à vivre à leurs crochets. Ce n’est pas facile d’être vieille et pauvre. Priez pour que Dieu vous épargne ça.              
— Amen, souffla Alinor.              
La dentellière se tourna alors vers Alys, qui la dévisageait d’un air médusé.              
— Tu peux me croire ! Ils peuvent se retourner contre vous en un instant. Un seul mot déplacé et ils font venir un chasseur de sorcières et vous accusent de sorcellerie pour se débarrasser de vous une bonne fois pour toutes ! C’est un crime d’être pauvre dans ce comté ; et c’en est aussi un d’être vieux. Et puis il ne fait jamais bon être une femme.


Cet enfant est venu à moi alors que je pensais ne plus jamais en avoir, et je refuse de le tuer.              
— Mais tu sais comment faire ? insista Alys.              
— Oui, répondit sa mère d’une petite voix.              
— Est-ce que ta mère l’a déjà fait ?              
— Oui. Quand elle jugeait que c’était préférable pour la mère, ou pour l’enfant, pauvre petite chose, parce qu’il était déformé ou de travers – sans avenir. Elle le faisait pour épargner la souffrance. Je le ferais aussi, pour empêcher un autre être de souffrir. Je pense que c’est la bonne chose à faire quand le but est d’épargner de la douleur. Si j’avais mon mot à dire, les femmes seraient libres de choisir si elles veulent concevoir, porter et mettre au monde un enfant. Ça ne devrait pas être aux hommes de décider de ça, parce que c’est la vie de la femme et de son enfant. Mais je ne ferai pas ça au mien. Je préfère la douleur que de le perdre.
— Est-ce qu’il faut des plantes ?
— On commence par des plantes, et si l’enfant ne s’en va pas, alors il faut utiliser un fuseau ou un poinçon, un long couteau fin ou une alêne, qu’on fait entrer dans la femme pour poignarder le bébé recroquevillé dedans, expliqua calmement Alinor alors qu’Alys l’écoutait, horrifiée, les mains plaquées sur la bouche. Il faut enfoncer l’aiguille six fois, sans savoir si on perce la tête du bébé, si ça passe dans l’œil, l’oreille, la bouche, ni même si on ne transperce pas la mère en même temps. C’est aussi impitoyable que de massacrer un veau. Pire, même. Tu ne vois rien de ce que tu fais, et tu ne peux pas savoir ce qui se passe. La femme peut se vider de son sang à l’intérieur, ou bien le bébé peut mourir sans sortir, et il pourrit en elle. Ou alors elle donne l’impression d’avoir expulsé l’enfant mort, mais elle meurt d’une fièvre. C’est la mort pour l’enfant, et parfois aussi pour la mère. Est-ce que c’est ça que tu veux pour moi ?


 

lundi 5 décembre 2022

[Gallois, Anne] L'Amanticide

 



 

J'ai aimé

 

Titre : L'Amanticide

Auteur : Anne GALLOIS

Parution : 2022 (De Borée)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

J'ai été fascinée par la meurtrière. Cette femme, qui clame son innocence, aurait pu être n'importe laquelle d'entre nous. Le psychiatre l'a d'ailleurs confirmé à l'audience : ''Cette affaire est d'une banalité consternante''
Un mari gentil et fidèle, deux beaux enfants, une belle maison, un travail qu'elle aime... Aux yeux des autres, Hélène a tout pour être heureuse mais cette fille d'ouvrier qui a épousé un notable se morfond. A l'orée de la quarantaine, elle panique. Sa peur de vieillir vire à l'obsession, entraîne une succession de dérapages incontrôlés, de mensonges fatals.
Au cours de visites oppressantes en prison, la narratrice tente de comprendre comment, en une seconde, la vie de la femme rangée a tourné au cauchemar. 
Un amanticide dans une atmosphère digne d'un film de Claude Chabrol.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Journaliste indépendante, Anne Gallois a travaillé pour des quotidiens et magazines de la presse écrite et réalisé des documentaires pour la télévision. L'Amanticide est son sixième livre. Le précédent, Mes Trente Glorieuses, a reçu le prix de l'Académie française Anna de Noailles.

 

Avis :

Elles ont toutes les deux fait un mariage d’amour et finalement vécu les mêmes désillusions, leur vie de quadragénaires ne s’avérant plus qu’ennui et désespérance. L’une, Hélène, a fini par tuer son amant avec préméditation. L’autre, la narratrice, est obsédée par leurs similitudes et s’interroge : qu’est-ce qui, soudain, vous pousse à l’acte, faisant exploser la banalité du quotidien en un de ces faits divers qui défraient la chronique ? C’est ce qu’elle va essayer de comprendre en se rendant régulièrement au parloir de la prison où Hélène purge une peine de vingt ans d’emprisonnement.

La narratrice a épousé un homme aux antipodes de son milieu bourgeois, Hélène s’est mariée bien au-dessus de sa condition. Le résultat est le même après vingt ans : les deux se sentent prisonnières d’un quotidien pour lequel elles ne sont pas faites et, sans encore se résoudre à tenter d’y changer quoi que ce soit, supportent de plus en plus difficilement leurs désillusions. Typiquement bovaryste, Hélène rêve pourtant d’une grande passion, s’aveugle quand elle croit l’avoir trouvée auprès d’un amant d’un soir, et, incapable de revenir à la réalité, commet ce qui ressemble à un suicide indirect : un meurtre étrangement signé qui, malgré ses dénégations désespérées, ne lui donnera aucune chance d’échapper à ses responsabilités.

Troublée de se reconnaître en découvrant dans les journaux le parcours d’Hélène avant son passage à l’acte, la narratrice multiplie les conversations avec cette femme qui, du fond de sa prison, continue à se réfugier dans le déni de la réalité, mentant autant à elle-même qu’à tout le monde dans sa version des faits pleine de contradictions. Loin d’un monstre, c’est une personnalité fragile, souffrant d’état limite, qui se révèle peu à peu, au fur et à mesure que l’on devine ses troubles affectifs et narcissiques, venus dès l’enfance.

Rapide et plaisant à lire, ce livre qui, avec un certain suspense, entremêlent les récits de deux vies banales, pleines de similitudes, pour en faire dérailler une quand l’autre réussit à retrouver un cap, pose d’intéressantes questions : qu’est-ce qui finit par transformer une personne ordinaire en meurtrier ? Pourquoi l’une, et pas l’autre, lorsque les circonstances sont comparables ? Si l’auteur pointe les failles personnelles de son personnage, laissant le lecteur libre de tirer lui-même ses conclusions, l’on aurait quand même aimé que la narration s’enrichisse d’une réflexion plus approfondie, qui lui donne davantage de corps et en renforce l’intérêt. A défaut, l’on ressort un peu sur sa faim de cette lecture, en tous les cas troublante lorsqu’elle fait entrevoir les incertains rivages de ce qui ressemble à la névrose et à la psychose. (3,5/5)

 

 

Citations : 

Un jour, j’ai surpris mon amant dans notre lit avec une femme qui n’était pas moi. Je les ai vus depuis l’extérieur de la maison, par la fenêtre qui donne sur la chambre. En un éclair, j’ai cassé avec le poing les quatre carreaux. Sans m’en rendre compte, sans voir que le sang coulait, sans ressentir la douleur. J’aurais eu un fusil, aurais-je tiré ?
Les tueurs ne m’ont jamais paru des monstres mais des êtres fragiles, incapables, à cause d’une faille dans leur système, de bloquer le passage à l’acte. J’ai toujours tenté de comprendre comment une personne nullement prédisposée à donner la mort pouvait accomplir le geste fatal et franchir la frontière.


Pour en revenir à ma cliente, on l’a jugée sur ses mensonges. Oui, elle a beaucoup menti, elle s’est enferrée dans ses contradictions. Comme l’a dit mon confrère : « Le mensonge est contagieux. Un premier en enchaîne forcément mille autres, des trains de mensonges, lourds et interminables convois. » Les bien-pensants ne comprennent pas le mensonge, conclut la jeune femme qui dévie sans transition vers une réflexion déroutante : Pourquoi certains basculent et d’autres pas ? C’est rassurant de savoir qu’on y échappe, qu’on ne le fait que par procuration. C’est une façon d’exorciser cette pulsion qui est en nous.


Pourquoi un mensonge serait-il plus grave qu’un autre ? A enchaîné Me Féliaud. Quand vous étiez écolier et que vous aviez des mauvaises notes, ne vous est-il pas arrivé de trafiquer votre bulletin scolaire ? Et si un de vos proches est atteint d’un cancer et n’en a plus que pour quelques mois, allez-vous lui dire la vérité ? Ma cliente a menti certes, mais y a-t-il une échelle de valeurs dans les mensonges ? Elle a menti pour se sauver, pour protéger ses enfants et ne pas ternir l’image de la mère parfaite.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 3 décembre 2022

[Les Fées Hilares] Disparition à Versailles (Livre-jeu pour enfants)

 



 

Coup de coeur

 

Titre : Disparition à Versailles

Auteurs : Les Fées Hilares

Parution : 2022 (Deux Coqs d'Or)

Pages : 144

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Le vol du grand diamant bleu de Louis XIV plonge le lecteur dans un incroyable voyage dans le temps à l'époque du Roi-Soleil. Un livre-jeu avec une histoire interactive découpée en 5 grands chapitres : l'enfant doit mener une enquête grâce aux indices, jeux et codes secrets à déchiffrer. À la fin de chaque chapitre, le lecteur doit résoudre une partie de l'enquête. Il pourra s'aider d'un plan détaillé du Château de Versailles et de ses jardins.

 

Avis :

Après Paris, Londres et Venise, la collection de livres-jeux interactifs des éditions des Deux Coqs d’Or emmène cette fois les enfants de plus de huit ans au château de Versailles, à l'époque de Louis XIV, où ils vont mener l’enquête pour retrouver le grand diamant bleu subtilisé par de mystérieux voleurs.

Le graphisme est joli et la proposition séduisante : c’est avec entrain qu’enfant (et parents) se lance(nt) dans l’aventure, avec pour viatique un carnet d’enquête, une grande carte du château et de son parc, et quelques outils amusants. Il va falloir résoudre une succession d’énigmes, chaque solution renvoyant à une nouvelle question, pour un parcours interactif, riche en rebondissements, dont la récompense finale sera la récupération du diamant disparu.

Messages codés, rébus, charades et labyrinthes, jeux d’observation et d’orientation... : le livre, découpé en cinq chapitres n’interdisant pas les pauses intermédiaires, réserve des heures de jeux variés, plus ou moins faciles, que le coup de pouce d’un adulte ou la page des solutions permettront de relancer si l’enquête s’égare. Le parcours fait lire et réfléchir en s’amusant, l’enfant progresse de surprise en surprise en fonction de ses petits succès et même de ses erreurs, se prenant au rôle actif d’enquêteur qui fait de lui un personnage du livre.

Un livre-jeu bien conçu et joliment mis en page, pour lire et réfléchir tout en s’amusant, avec le soutien intermittent d’un adulte pour faciliter la progression en cas d’énigme un peu plus récalcitrante que les autres. (5/5)

 

jeudi 1 décembre 2022

[Thizy, Laurine] Les maisons vides

 



 

 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Les maisons vides

Auteur : Laurine THIZY

Parution : 2022 (Editions de l'Olivier)

Pages : 272

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Par une nuit aux étoiles claires, Gabrielle court à travers champs. Elle court, je crois, sans penser ni faiblir, court vers la ferme, la chambre, le lit, s'élance minuscule dans un labyrinthe de maïs, poussée par une urgence aiguë, par le besoin soudain de voir, d'être sûre. »
Des premiers pas à l'adolescence, dans cette campagne qui l'a vue naître, Gabrielle, avec une énergie prodigieuse, grandit, lutte, s'affranchit. Gymnaste précoce, puis soudain jeune femme, Gabrielle ignore les araignées dans son souffle comme les regards sur son corps. Elle avance chaque jour un peu plus vers la fin de l'enfance.

Porté par une écriture aussi puissante que sensible, Les Maisons vides laisse entendre le vibrant chœur de femmes autour de Gabrielle : Suzanne, Joséphine, María... Générations sacrifiées ou mal aimées, elles ont appris à se dévouer, à faire face et, souvent, à se taire.

 

Un mot sur l'auteur :

Née en 1991, Laurine Thizy est sélectionnée par trois fois, entre ses dix-neuf et vingt-quatre ans, pour le Prix du jeune écrivain, et publie plusieurs textes dans un recueil édité par Buchet-Chastel. Doctorante en sociologie, elle enseigne à l’Université de Lyon 2. Les maisons vides est son premier roman. 


 

Avis :

Gabrielle a treize ans et doit se rendre à l’évidence : son arrière-grand-mère est bien morte et ne reviendra plus. Entre l’adolescente et la vieille femme dont les trajectoires, ascendante et descendante, ont cheminé un peu plus d’une décennie de concert, le lien a toujours été fort. Bébé prématuré à la survie incertaine, puis petite gymnaste douée en passe aujourd’hui de devenir femme, Gabrielle n’a jamais cessé de faire preuve d’un caractère bien trempé. Tout comme son aïeule, Maria, débarquée autrefois de l’Espagne franquiste avec pour seul bagage son inflexible volonté. Lorsque Maria rend son dernier souffle, c’est la vie de Gabrielle qui bascule.

Ouvert sur la mort de Maria, le récit reconstitue ensuite le parcours du combattant qu’a été dès le premier instant la vie de Gabrielle. Précipitée trois mois avant terme dans une existence à laquelle elle s’accroche contre toute attente, longtemps chétive malgré une pratique intensive de la gymnastique artistique, elle grandit au sein d’une famille rassemblant quatre générations avec son lot de rancunes et de frictions, dans une campagne présidée par une Ville Rose, où les hommes vénèrent le rugby et la chasse à la palombe, autant que les femmes la Vierge Marie de la Ville de la Grotte.

Encore et toujours, en délicats pointillés, se précise à travers Gabrielle la silhouette tutélaire de l’antique octogénaire, bientôt nonagénaire de plus en plus fragile, si touchante dans la simplicité sincère et impétueuse de son attachement pour son arrière-petite-fille. Sans doute a-t-elle reconnu la dureté de sa propre trajectoire dans le combat éperdu de la nouvelle-née pour sa vie, puis dans les efforts de la gamine pour compenser sa différence malingre. Entre ces deux-là, c’est une question de complicité et de solidarité à toute épreuve, commencée dès le premier âge de l’une, terminée dans les derniers jours de l’autre.

Alors l’émotion est immanquablement au rendez-vous, surtout lorsque la narration, menée par une voix dont on perçoit toute la tendresse en se demandant longtemps à qui elle peut bien appartenir, nous conduit enfin à comprendre ce que cache la conduite de plus en plus troublée de Gabrielle depuis la disparition de son aïeule. Car l’adolescente s’enfonce dans un malaise de plus en plus palpable, aux très curieux et inquiétants symptômes. Et l’on s’inquiète et s’interroge d’autant plus que dans le récit se glissent, de loin en loin, quelques saynètes de clowns s’évertuant à ramener le sourire sur le visage d’enfants malades et hospitalisés.

Et comme, pris par le coeur par les personnages autant que captivé par le fil du récit, le lecteur se retrouve aussi sous le charme d'une plume admirablement ciselée, c’est un très grand coup de coeur que lui réserve ce premier roman, révélateur d’un talent en tout point prometteur. (5/5)

 

 

Citations : 

Le papy a parlé gravement, les yeux rivés sur les gestes de Gabrielle. Georges a l’habitude de mâcher son silence comme une chique. Les mots dans sa bouche pèsent plus lourd qu’aux autres.
 

Avec les années la María a moulé ses gammes à cette église. Sa voix tutoie les colombes sculptées dans la voûte de la sacristie, niche dans les arcs gothiques de la croisée, se déploie en ailes ouvertes sous les arcs-boutants. Mais, avec les années, la María a aussi pris de l’âge. Subrepticement, les muscles qui tendent ses cordes vocales se sont atrophiés.          
Au beau milieu du chant d’entrée, la vieillesse la rattrape. Sa voix déraille à la reprise du troisième couplet, au changement de registre. C’est sa première fausse note. La Vierge sursaute avant de sourire avec indulgence, tandis que la mémé poursuit son hommage sans faiblir, de cette voix qui soudain n’est plus la sienne. Elle n’a pas envie de se taire, la María, elle continue de s’époumoner allègrement ; mais, à l’intérieur, je crois qu’elle sait que la mort vient de lui tapoter la gorge.
 

Il faut plusieurs mois à Raphaël pour s’apercevoir que Gabrielle maigrit ; les parents quant à eux ne s’en rendent pas compte. Suzanne a découvert, en fouillant le téléphone de son mari, des textos érotiques échangés l’année précédente avec la femme du trésorier. Ils datent d’une époque a priori révolue, d’avant le drame des assiettes qui volent. Depuis, Peyo a renouvelé ses promesses et Suzanne le croit. Mais il a conservé ces messages, et c’est insupportable. Il devait faire table rase. La mère en veut à Peyo, moins d’avoir archivé la conversation que de l’avoir trop mal cachée ; surtout, elle lui en veut pour son cœur qui désormais accélère au moindre retard, pour ses mains moites dès qu’il consulte son téléphone, pour les nœuds dans son ventre pendant l’amour, elle lui en veut pour cette angoisse suffocante qui la pousse à fouiller et en fouillant à trouver, et se blesser encore. Suzanne cherche sa douleur avec l’obstination d’une enfant qui appuie sur un bleu, ne s’avoue pas que les messages découverts sont un prétexte à sa rancune. Au fond, elle ne pardonne pas à Peyo d’avoir fait d’elle une femme jalouse. L’idée du divorce commence à faire son chemin, à peine modérée par l’âge du petit Jean.
 

Derrière la vitre, contre le ciel de septembre, se dressent les montagnes de la fin de l’été, crocs noirs et nus. Dans le blanc uniforme de la chambre, la fenêtre semble un tableau immobile, comme peint à même le mur, ne serait la lumière de midi qui découpe l’air en faisceaux jaunes.