jeudi 18 janvier 2024

[Manook, Ian] Ravage

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Ravage

Auteur : Ian MANOOK

Parution :  2023 (Paulsen)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Red Arctic, hiver 1931. Une meute d’une trentaine d’hommes armés, équipés de traîneaux, d’une centaine de chiens et d’un avion de reconnaissance pourchasse un homme. Un seul. Tout seul.  C’est la plus grande traque jamais organisée dans le Grand Nord canadien. Pendant six semaines, à travers blizzards et tempêtes, ces hommes assoiffés de vengeance se lancent sur la piste d’un fugitif qui les fascine. Cette course-poursuite va mettre certains d’eux face à leur propre destin. Car tout prédateur devient un jour la proie de quelqu’un d’autre…

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ian Manook a sillonné le monde pour son plaisir, puis en qualité de journaliste avant de se consacrer à l’écriture. Il se fait remarquer en 2013 avec le roman policier Yeruldelgger (Albin Michel). L’ancien routard s’est ensuite consacré à une trilogie de thrillers islandais, pays dont les légendes et croyances l’ont séduit et inspiré pour ce nouveau roman imprégné de culture insulaire et maritime.
À Islande ! a reçu le Prix Compagnie des Pêches de Saint-Malo lors du festival Étonnants Voyageurs (juin 2022).

 

 

Avis :

Spécialisées en littérature de voyage et d’exploration, les éditions Paulsen accueillent pour la seconde fois l’écrivain bourlingueur Ian Manook, qui, après une série de thrillers consacrés aux rudes terres d’Islande, nous embarque dans une traque échevelée à travers le Grand Nord canadien, d’après un fait divers survenu au tout début des années 1930.

Qui était-il et d’où venait-il ? Nul n’a jamais su précisément, mais surnommé le « Trappeur Fou de la Rat river », il est entré dans la légende de la région d’Aklavik, un village des Territoires du Nord-Ouest Canadien, en zone arctique. L’histoire débute en plein hiver 1931, par les moins quarante degrés habituels, lorsque des Loucheux – ainsi nomme-t-on les Indiens locaux – viennent porter plainte contre un nouveau venu, un colosse au farouche tempérament, apparu sans tambour ni trompette et désormais installé avec ses lignes de trappe, sans en demander l’autorisation, à quelque cent trente kilomètres du village. Une équipe de la Gendarmerie royale est diligentée sur place pour une mission de contrôle qui tourne au drame. Des coups de feu sont échangés, un policier est blessé et il faut dynamiter sa cabane pour en extraire le forcené. L’homme ayant réussi à prendre la fuite, commence une traque dantesque, à travers blizzards et tempêtes, qui durera six semaines, engagera des forces a priori disproportionnées – trente hommes armés, soixante-dix chiens de traîneaux, un avion de reconnaissance – et, après avoir laissé se développer le sentiment d’une invincibilité quasi surnaturelle du fugitif, s’achèvera dans le sang d’un hallali sauvage et vengeur.

Raconté du point de vue des poursuivants, eux aussi des individus au physique et au mental hors du commun, le roman oscille entre l’état d’esprit plus pondéré des représentants des forces de l’ordre et la soif de vengeance des trappeurs déchaînés auxquels ils ont fait appel pour les aider à courser le fugitif. Si tous sont impressionnés par les incroyables capacités du fuyard, en telle osmose avec leur infernal environnement que sa résistance et ses ruses semblent les narguer à les en rendre fous, ils savent aussi, depuis que l’un, puis deux des leurs se sont retrouvés au tapis, le premier blessé, l’autre tué, qu’il n’y aura pas de pitié ni de justice autre que celle de ces espaces sauvages et glacés, torturés par le blizzard, asphyxiés par les brouillards, égarés dans le grand blanc. Et tant pis si cet homme qui n’avait jamais que prétendu à une vie solitaire, loin des hommes et de leurs lois, n’a toujours agi qu’en légitime défense. On n’échappe pas ainsi au monde, qui entend contrôler jusqu’au dernier lambeau de territoire sauvage et qui règle parfois ses comptes sans autre forme de procès, avec le pire acharnement.

Entre les dangereuses somptuosités d’une nature blanche et glacée et le tragique aveuglement de la vindicte humaine, ce polar noir mené tambour battant sur la trame de faits réels est aussi un superbe roman d’aventure que l’on n’a aucun mal à imaginer projeté sur un autre écran blanc, cinématographique cette fois. (4/5)

 

 

Citations :

En meute, les hommes ne sont pas des loups. Ils ne respectent pas les consignes et la stratégie de l’alpha. Être en bande leur donne un courage malsain. Ce n’est pas une force organisée, mais un assemblage de violences individuelles. 
 

Le soleil ne se couche pas. Il ne s’est pas montré de la journée. La clarté du jour se noie juste dans la nuit qui se glisse entre les ombres. La nuit ne tombe pas, c’est un mensonge, elle monte de la terre, sournoise, et surprend les hommes qui la cherchent encore dans le ciel.
 

La ville est enterrée sous une épaisse croûte de neige, les maisons arc-boutées contre les assauts d’un vent hystérique. Chaque bourrasque est un assommoir. Dans les rues désertes, des rubans de neige s’agitent au ras du sol comme des serpents haineux, puis se redressent en lanières de fouet et leur cinglent le visage. Le vent frise les toits de lambrequin d’un givre abrasif qui poudroie dans les rares éclairages ouatés par la neige.
 

Ils décollent sans difficulté deux heures plus tard, mais le ciel change aussitôt. Wright n’avait pas piloté dans des conditions aussi épouvantables depuis son mercy flight vers Fort Vermilion. Une tempête de neige haute et dense comme l’Everest. Un tourbillon de flocons que des bourrasques fantasques tordent en brusques tornades de cristaux de glace, jusqu’à trois cents mètres au-dessus du sol. Dans la seconde, plus aucune visibilité, ni du sol ni du ciel. Wright navigue aux instruments, les yeux rivés sur sa boussole et son altimètre. Il pense que le vent du nord, fusant depuis la banquise de la mer de Beaufort et canalisé par la chaîne des monts Mackenzie, est un vent rasant. Qu’il devrait suffire, pour s’en protéger, de monter à mille deux cents mètres dans les nuages, mais il n’a jamais été confronté à ce cas de figure. Là-haut, ce sont des vents d’ouragan. Des vents haineux de poudrin qui poncent la carlingue. Déchaînés, violents, rageurs. L’avion est malmené, le bruit du grésil sur le cockpit assourdissant. C’est une force surnaturelle, démesurée, obstinée, appliquée à les détruire. Plusieurs fois, le vent de face tabasse si fort que les trois hommes sont projetés vers l’avant, comme dans une collision, le corps meurtri par leur ceinture. Wright a beau donner toute la puissance du moteur, le carburateur ouvert au maximum, les vents contraires condamnent le Bellanca à faire du sur-place. Des tourbillons de neige enveloppent l’avion, et la ronde hystérique des flocons leur donne plusieurs fois l’illusion terrifiante qu’ils volent à reculons.
 

Jones ne se laissera jamais prendre vivant.
— Comment pouvez-vous en être si sûr ?
— Parce que c’est un coureur de bois. Empêchez-le de courir et il préférera mourir. Il n’est plus du même monde que nous, Wright, il est passé de l’autre côté. Du côté des lagopèdes, des bœufs musqués, des caribous et des loups. Un animal, ça ne se rend pas. Ça se fait abattre par surprise, ça fuit ou ça fait face jusqu’à la mort.
 
 
Ce brave Bauwen appartient désormais à ce que les Indiens appellent « le temps long ». Celui des morts, des esprits, des éternités promises…
— Le temps long de ceux qui restent, aussi, lance Wright. Du vide, de l’attente, des souvenirs… Je plains sa femme.
Ils gardent le silence pendant le reste du vol. Mais, quand ils survolent Aklavik sous un ciel dégagé pour la première fois, Wright ne peut s’empêcher de penser que ce bourg reculé ne demande qu’à s’abandonner au temps long. Les gens qui vivent ici sont moitié perdus, moitié condamnés. Loin du temps fou des grandes villes. 


— Alors pourquoi avoir accepté cette mission contraire à vos principes ?
— Je vous l’ai dit, Walker, je suis un témoin privilégié de l’époque. À voir les choses de haut, on devient lâche. J’apporte mon aide, mais je continue à vendre mes services de pilote pour conserver mon confort de vie. C’est le confort qui mènera ce monde à sa perte, Walker, en étouffant nos indignations, nos révoltes, nos colères pour un aspirateur ou un autoradio dernier cri. C’est pour ça que vous n’aurez pas Jones vivant.
— Je ne vois pas le rapport.
— Jones n’a plus rien à perdre. Sa mort ne le privera de rien.
— De sa vie, quand même, excusez du peu.
— Quelle vie, Walker ?


Comment peut-on traquer un homme depuis cinq semaines déjà pour le mettre à mort sans rien savoir de lui ? Rien. Pas même son nom. Quelle mécanique absurde s’est enclenchée pour condamner un inconnu ? Pas de nom, pas d’adresse, pas de passé, pas d’histoire. C’est pourtant le principe même de la justice. Chercher à connaître l’homme pour comprendre le geste. D’après ce que Wright a recueilli des uns et des autres, Jones trappait depuis six mois sur la Rat River sans que personne ait eu à se plaindre de lui. Il avait fait exactement ce qu’il avait annoncé lorsque Bauwen l’avait interrogé sur ses intentions : se retirer pour trapper et se faire oublier. Et il avait suffi de la dénonciation d’un Loucheux pour tout faire basculer. Quelques mots. Même pas consignés. Sans preuve. Bien sûr, le système est ainsi fait qu’il s’auto-justifie. C’est précisément pour aller chercher des preuves que Bauwen aura envoyé Billy et Barnhard jusqu’à la cabane. C’est pour son silence obstiné que Walker aura envoyé quatre hommes armés avec un mandat de perquisition. C’est parce que l’attitude du trappeur aura été considérée comme un outrage à la Gendarmerie royale que l’usage de la force sera légitimé. Et même s’il s’est avéré depuis que le fougueux Billy a menti et qu’il a bien fait feu le premier, le tir de Jones sera considéré comme une tentative d’homicide. Volontaire, même. D’ailleurs, Jones finira par tuer Bauwen – preuve s’il en est qu’il était bien, dès le départ, l’assassin qu’on fera de lui. Ainsi va et se perpétue le système… 


— Ce Jones n’est pas fait en mousse de nombril, murmure Wright.
— Il doit être d’une force incroyable, répond le médecin, mais ce n’est pas l’essentiel. Ce qu’il faut vraiment pour endurer tout ça, c’est une volonté d’acier, une force de caractère hors du commun.
— Ou c’est un obstiné, un têtu, corrige Wright, un type déjà mort qui n’a plus rien à perdre. Parfois, j’ai l’impression d’avoir affaire à un animal.
— Il est plus nuancé que l’animal. L’animal connaît deux modes : proie, il prend la fuite, prédateur, il attaque. Quelques animaux sont capables des deux. J’ai entendu dire que les léopards qui se sentent traqués décrivent un large cercle pour rattraper et prendre à revers ceux qui suivent leur piste. Mais pas pour jouer. Pour attaquer. Notre horde est à ses trousses depuis des semaines, pourtant Jones ne fuit pas vraiment et n’attaque jamais. Il adopte une sorte de stratégie défensive.
— Pour quelle raison, d’après vous ? Söderlund réfléchit et Wright le regarde d’un autre œil. Cette façon qu’il a d’être à l’aise dans la tourmente. Un homme qui sait marcher avec des raquettes au fin fond d’une forêt canadienne en hiver. Un homme qui en a vu d’autres. Étonnamment solide pour son âge.
— Peut-être parce qu’on s’acharne à l’empêcher de vivre comme il le veut.


C’est un lendemain de la veille, comme on dit, un matin de gueule de bois. Les hommes émergent des tentes, rasés avec une biscotte et coiffés en pétard, la tête bourrée d’étoupe, pour constater que le monde n’est plus. Un vide compact. Dense et vaporeux à la fois. Il commence si près de l’ouverture des tentes qu’ils n’osent poser une main en dehors, de peur de tomber dans un vide sidéral. Ils s’appellent sans se voir, leurs réponses étouffées par le brouillard. Plus rien n’existe au monde que la tente de chacun.


— Comment Hattaway peut-il savoir qu’il va neiger ?
— Il le sait. Il a des instruments et des livres, il fait des calculs, déclare fièrement Huapikun. Il a dit deux jours de neige et de brouillard.
— Comment peut-il neiger dans le brouillard ? s’étonne Claudel, le nez dans son bol de soupe.
— Mon homme dit que ce brouillard-là est une sorte de neige en suspension. Quand l’humidité aura saturé le nuage, les flocons vont se former et se mettre à tomber. C’est ce qu’il a dit.


— Ce Jones est quand même un mystère. Et dire qu’on ne sait toujours pas qui c’est…
— On ne sait pas qui il a été, mais on sait très bien qui il est. Un homme malin, courageux, endurant, intuitif, dur au mal, résolu. Un type qui vit selon ses convictions, même si elles sont contraires aux nôtres, et qui pense ne faire que se défendre. Un type qui n’a peur ni de nous, ni du blizzard, ni du grand froid, ni de la montagne, ni même de la mort, mais qui fuit les hommes…
— Attention, inspecteur, à vous entendre, on pourrait bien croire que vous l’admirez, ce Jones, se moque Hattaway.
— Oui, on pourrait le croire. C’est vrai qu’à défaut d’admirer l’homme, ce qu’il endure force l’admiration.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

mardi 16 janvier 2024

[Meriwether, Louise] Papa courait les paris

 



Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Papa courait les paris
           (Daddy Was a Number Runner)

Auteur : Louise MERIWETHER

Traduction : Romaric VINET-KAMMERER

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1970
                  en français en
2023 (Philippe Rey)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

À l’été 1934, nulle part les effets de la Grande Dépression ne sont plus criants qu’à Harlem, où sont établies Francie, douze ans, et sa famille. Dans l’incapacité de trouver un travail, le père s’adonne à une série de paris pour les infimes éclats d’espoir qu’ils promettent, mais jamais n’exaucent ; la mère rapièce les vêtements, court les ménages, essaie péniblement de joindre les deux bouts ; tandis que Junior, le frère aîné, est entraîné dans la vie dangereuse des gangs de rue. Francie, elle, est une grande rêveuse, qui sent néanmoins dans sa naïveté d’enfant qu’il y a des risques partout, surtout pour une fille noire à l’aube de son adolescence, qu’il s’agisse d’aller au cinéma ou de traverser son quartier. Harlem, source de tous les dangers, mais aussi lieu d’amour et de tendresse, refuge où s’expriment l’humour, la colère et la vitalité d’une communauté solidaire. 

Aux côtés de l’œuvre de Maya Angelou et de Toni Morrison, Papa courait les paris s’est installé dès sa publication originale en 1970 comme un classique de la littérature américaine, en ce qu’il révèle de la condition noire à Harlem dans les années 1930. Doux-amer, caractérisé par un vif sens de l’observation, ce grand roman de Louise Meriwether, traduit ici pour la première fois en français, est un vibrant hommage à la résilience, à l’intégrité et à l’esprit de son inoubliable héroïne.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1923, Louise Meriwether est autrice, journaliste, essayiste et une pacifiste de premier plan. Elle est l’autrice de plusieurs ouvrages, parmi lesquels Fragments of the Ark et Shadow Dancing, ainsi que des biographies pour la jeunesse d’icônes afro-américaines comme Rosa Parks. Avec Papa courait les paris, c’est la première fois qu’elle est traduite en France.

 

 

Avis :

Il aura fallu attendre les cent ans de la militante afro-américaine Louise Meriwether, pour que son premier et plus célèbre roman, paru en 1970, soit enfin traduit en français. S’inspirant de sa propre expérience, elle y raconte le quotidien dans le Harlem de 1934, à travers le regard de Francie, une adolescente noire de douze ans. Roman social autant qu’autofiction, ce livre connut un vif succès lors de sa parution et s’affirma bientôt comme un classique de la littérature noire américaine. Dans sa préface, James Baldwin soulignait sa principale originalité : faire relater la ségrégation par une jeune fille émergeant à peine de la naïveté de l’enfance. Curieusement, Toni Morrison employait concomitamment le même procédé, alors novateur, pour son premier et peu remarqué roman L’oeil le plus bleu. Cet inégal éclat de leurs premiers pas ne devait pas empêcher la seconde écrivain de faire la formidable carrière que l’on sait, et la première de sombrer dans l’oubli.

La pauvreté et le racisme ayant chassé les Meriwether de leur sud rural pour les envoyer tenter leur chance dans le nord, Louise et ses quatre frères grandissent à Harlem pendant la Grande Dépression, entre un père gardien d’immeuble et une mère femme de ménage. Malgré les moyens modestes de la famille, Louise accède à l’enseignement supérieur, devient journaliste littéraire pour un journal noir, puis scénariste à Hollywood, avant d’enseigner l’écriture créative à l’université tout en s’impliquant dans divers mouvements militant pour la cause noire. Parmi ses essais, romans, et surtout ouvrages pour la jeunesse, c’est sa première parution, Papa courait les paris, qui fait sa notoriété. Cette peinture de la vie de plus en plus difficile au sein du ghetto noir de Harlem, alors que la crise des années trente réduit les hommes au chômage et leurs épouses à quémander une maigre aide sociale, puise largement dans ses souvenirs d’enfance.

Entre deux petits boulots, le père de Francie est de plus en plus souvent sans ressources. Alors, il parie et joue les intermédiaires à la loterie des nombres, rejoignant la frange interlope des petits trafics en tout genre dont ses semblables se retrouvent à vivoter, sous le contrôle de la pègre et avec la complicité corrompue des autorités. Un gain sporadique, et ce sont quelques jours de bombance, trouées de joie dans un quotidien de plus en plus désespéré, de plus en plus dépendant d’allocations épongeant à peine l’ardoise honteuse grossie chaque mois chez les commerçants du quartier. Observant sa mère se débattre pour maintenir la famille à flot, pendant que son plus grand frère se mêle aux bandes de voyous qui traînent les rues et que le cadet, de plus en plus révolté par l’injustice et le racisme, se frotte aux émeutes qui secouent régulièrement un Harlem en proie aux violences policières, Francie passe du rire aux larmes avec l’insouciance de la jeunesse et, dans une narration d’un naturel confondant, tient la chronique des hauts et des bas de son entourage, peignant, avec une empathie toute de légèreté et de bonne humeur, un tableau plein de vie du quotidien, tissé de désespoir, de violence et de peur, des petites gens d’un quartier en plein naufrage.

En superposant deux points de rupture – l’éveil d’une toute jeune fille au sortir de l’enfance, au moment où la société américaine sombre dans la Grande Dépression –, Louise Meriwether réussit à la fois une peinture sociologique d’un des moments les plus sombres de l’histoire des Etats-Unis et un roman d’apprentissage plein de fraîcheur, où la découverte de la peur face aux dangereuses et injustes réalités de la vie n’empêche en rien une formidable joie de vivre. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

D’après Papa, Jocko était ce qui se faisait de plus important dans le milieu pour un homme de couleur depuis que les gangsters avaient repris la loterie des nombres. Et, selon Papa, les gangsters contrôlaient tout à Harlem – les paris, les putes et les maquereaux qui leur ramenaient de la chair fraîche.
Maman a grommelé : « Je croyais que le maire La Guardia avait promis de nettoyer tout ça.
- S’ils voulaient vraiment nettoyer cette ville, a répondu Papa, ils cesseraient d’arrêter les pauvres nègres qui essaient de décrocher le gros lot contre dix cents pour ne pas crever de faim. De quelle autre manière une homme de couleur peut-il ramasser six cents dollars après en avoir misé un seul ? Faut qu’ils empêchent les gangsters d’engranger les paris, ce sont eux qui empochent l’essentiel du fric. Mais les flics ne sont pas prêts à tuer la poule aux œufs d’or. Maintenant, arrête de te faire du mouron, Henrietta. Il ne m’arrivera rien, tu m’entends ? »
 

M. Edwards a remporté la mise après avoir parié deux dollars sur le 505 et déclaré qu’il  partait voir sa femme et son cousin Gabriel à La Nouvelle-Orléans. (…)
Mais M. Edwards n’a jamais vu un cent de son lot. Les banquiers changèrent le dernier chiffre pour un 6 quand ils découvrirent qu’une foule de gens à Harlem avait misé sur le même nombre. Un avion s’était écrasé la veille, et sa photo barrée d’un gros 505 sur une des ailes avait fait la une du News.
« C’est une honte de voir ces racketteurs changer un chiffre quand ça leur chante, s’est exclamé Papa. Comme si les chances à mille contre un de décrocher le bon numéro ne leur suffisaient pas. »
Pour M. Edwards, c’était bien plus qu’une honte. Fou furieux, il s’est rendu chez celui qui avait ramassé son pari pour exiger d’être payé et, pour le dérangement, il s’est pris deux balles. Trois jours plus tard, il est mort à l’hôpital de Harlem. (…)
Le gars qui a tiré sur M. Edwards n’a pas traîné bien longtemps derrière les barreaux avant qu’on le relâche. Selon papa, « quand les négros tirent sur d’autres négros, les flics s’en contrefoutent ».
 

Comme il n’y avait pas école le lendemain, j’ai veillé tard samedi soir. Maman et moi étions seules à la maison. Elle dans sa chambre à tenter de deviner quel numéro arriverait en tête le lundi suivant – Papa lui avait expliqué sa méthode -, moi installée à la table de la salle à manger, occupée à lire un livre de la bibliothèque, entourée de ma provision d’armes habituelle : marteau, tournevis et deux brosses à cheveux. En entendant un bruit suspect, j’ai balancé le marteau en direction de la cuisine et les rats se sont carapatés dans leur trou. Arrivée au dernier de mes projectiles, le leur ai abandonné le salon et suis allée me mettre au lit. Ces rats me flanquaient une peur bleue. Tout le monde a été mordu sauf moi. On raconte que, quand j’étais bébé, on me laissait dans un panier à linge au sommet de l’armoire pour me protéger.
Nos rats s’engraissaient en boulottant le poison que Maman disséminait une fois par semaine aux quatre coins de l’appartement sur des tranches de pommes de terre crues. Quant au soufre dont elle ne cessait de nous asperger, il ne servait absolument à rien. Un jour, ces rats ont pris en chasse le chat qu’on avait alors jusqu’à l’intérieur des murs du salon, et je suis prête à parier que ce même chat ne s’est pas arrêté de courir avant d’avoir atteint Brooklyn.
 
 
Le lendemain, les journaux racontaient en détail ce qu’il s’était passé. J’ai tout lu. Un adolescent portoricain âgé de seize ans avait bien volé un couteau chez Kress, mais les flics ne lui avaient pas tiré dessus, ils l’avaient embarqué et jeté en prison. Bref, l’émeute avait démarré de là, et trois mille Noirs ont brisé deux cents vitrines et résisté à cinq cents poulets. On dénombrait une centaine de blessés et un mort.


Papa nous a lu ce qu’Adam Clayton Powell Junior avait à dire. D’après Adam, les gens de couleur étaient en colère parce qu’ils n’avaient pas d’emploi et qu’ils étaient discriminés du berceau à la tombe, voilà pourquoi ils se soulevaient. Ils ne pouvaient espérer obtenir un boulot de chauffeur de bus dans leur propre quartier, de livreur de lait dans Harlem ou dans les boutiques de la 125e Rue. Et en colère, ils l’étaient aussi à cause de l’affaire Scottsboro, et parce que Mussolini bottait les fesses des Ethiopiens pendant que la Société des nations regardaient ailleurs. Adam ne l’expliquait pas exactement de cette manière, mais c’était ce qu’il voulait dire. Et il disait également que les loyers étaient plus hauts à Harlem que n’importe où ailleurs dans la ville, que tous ces immeubles n’étaient rien d’autre que des trous à rats, que c’était une honte et que Dieu savait que c’était la vérité.
Papa a tourné la page. « Encore un mort, s’est-il exclamé. Ecoutez ça : « Mort d’une cinquième victime des émeutes. Kenneth Hobston, seize ans, un Noir résidant 204, Saint-Nicholas avenue, a succombé à une blessure par balle survenue au cours de l’émeute hier à l’hôpital de Harlem. L’agent John McDonald a déclaré avoir tiré dans un groupe de gamins qui fuyaient un magasin qu’ils avaient pillé. Mais, d’après d’autres témoins, Hobston ne faisait qu’assister aux événements. Le garçon a été abattu d’une balle dans le dos. Le chef de la police a promis d’enquêter sur le sujet. Il s’agit du cinquième décès suite aux émeutes de la semaine dernière. »
- C’est une honte, s’est écriée Maman. Mort à seize ans. Mais pourquoi ?
- Et le chef de la police va enquêter, a ajouté Papa. Ce que ça veut dire, c’est qu’il va blanchir le flic en question. Cinq morts dont quatre noirs. Je ne sais pas quel est leur problème, à ces négros du nord de la ville. Même en émeute, ils n’y connaissent rien. Tout ce qu’ils font, c’est de faire buter en défonçant des vitrines et en jouant aux vandales. C’est pas ce qui va changer les choses. 


 

dimanche 14 janvier 2024

[Zenatti, Valérie] Qui-vive

 





J'ai aimé

 

Titre : Qui-vive

Auteur : Valérie ZENATTI

Parution :  2024 (Olivier)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Mathilde est devenue insomniaque. Puis elle a perdu le sens du toucher. Il y a eu d’autres signes : des feuillets retrouvés à la mort de son grand-père, une vidéo de Leonard Cohen à Jérusalem, le retour de la guerre en Europe. Mathilde est désorientée.
Est-ce pour cela qu’elle décide subitement de prendre un avion pour Israël ? Comme si la réponse aux questions qu’elle se pose l’attendait là-bas depuis toujours.
De Tel-Aviv à Capharnaüm, puis à Jérusalem, ses rencontres avec des inconnus – et quelques fantômes – ne font qu’approfondir le mystère.
Jusqu’au moment où, dans un éclair, la vérité lui apparaît. Prenant l’Histoire à bras-le-corps, Qui-vive est aussi l’itinéraire d’une femme qui cherche à réconcilier son paysage intérieur avec le monde qui l’entoure. Un roman aux multiples facettes qui confirme de manière éclatante le talent de son auteure.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née à Nice en 1970, Valérie Zenatti a vécu son adolescence en Israël, dans le désert du Néguev. De retour en France, elle étudie l’histoire, la langue et la littérature hébraïques aux Langues O’. Elle a publié plusieurs livres destinés à la jeunesse dont Une bouteille dans la mer de Gaza, traduit en une quinzaine de langues, plusieurs fois primé en France et à l’étranger, adapté au cinéma et au théâtre. Son premier roman, En retard pour la guerre (L’Olivier, 2006), la fait connaître auprès d’un public adulte. Il est suivi par Les Âmes sœurs (L’Olivier, 2010) et Mensonges (L’Olivier, 2011), un récit intimiste où elle évoque sa rencontre avec Aharon Appelfeld dont elle est la traductrice. Avec Jacob, Jacob (L’Olivier, 2014), elle se rapproche pour la première fois de l’Algérie d’où est originaire sa famille. Ce roman connaît un véritable succès, couronné par dix prix dont le prix du livre Inter l’année suivante. Également scénariste, Valérie Zenatti achève actuellement l’écriture d’une série pour Canal+.

 

 

Avis :

Auteur d’ouvrages remarqués, traductrice d’Aharon Appelfeld et scénariste occasionnelle, Valérie Zenatti tente, dans un nouveau roman interrogateur, de conjurer le vertige qui la saisit face au tumulte du monde contemporain.

Pandémie, guerre en Ukraine, élection de Donald Trump et… mort de Leonard Cohen : la narratrice Mathilde, professeur d’histoire-géographie habituée à « tâcher d’y voir clair dans ce capharnaüm qu’on nomme l’histoire de l’humanité », ne sait plus interpréter le sens de l'actualité. Désorientée, perturbée même puisqu’elle en a perdu le sommeil et le sens du toucher, elle décide sur une impulsion de se soustraire à son quotidien parisien, laissant un temps un mari compréhensif et une fille adolescente nettement moins compatissante, pour un voyage éclair en Israël. Sans se le formuler, sans doute a-t-elle ainsi le réflexe, sentant les vents du temps secouer en tous sens les branches de sa vie, de chercher une réassurance du côté de racines jusqu’ici reléguées très loin à l’arrière-plan de son existence. C’est aussi pour elle une plongée dans un véritable inconnu, là où elle pourra enfin se sentir « légitimement étrangère ».

Entre Tel-Aviv, Capharnaüm et Jérusalem, commence une errance sans véritable but, au hasard de rencontres et de lieux qu’elle découvre imprégnés des traces du conflit israélo-palestinien. Rédigé avant les attaques du Hamas d’octobre 2023, le récit entre en résonance troublante avec l’actualité récente, alors que, cherchant les traces du passé dans le présent, elle s’interroge sur ce que le présent peut contenir de germe de l’avenir. Mais, elle qui s’offre le temps d’une pause soustraite au rythme de son quotidien, en marge du monde tel qu’elle le perçoit de sa minuscule vie parisienne, se retrouve sans le savoir au bord d’une vraie accélération. Car on ne s’écarte jamais bien longtemps du temps qui vous rattrape sans qu’on le voie venir. Cueillant le lecteur lui aussi par surprise, le dénouement permettra à Mathilde de conclure qu’elle n’était « pas la seule à ne pas avoir vu la fin de l’Histoire ».

Invitation à réfléchir à notre place dans une époque que l’on dirait emportée dans une course folle, ce livre est une pétillante méditation sur le temps et le rapport au monde, en même temps qu’un vertigineux instantané d’un Israël coincé par un passé et un présent colonial qui rendent bien difficile toute projection d’avenir. (3,5/5)

 

 

Citations :

Le sentiment que ce qui s’effondre entraîne tout à sa suite a un point commun avec l’amour : on croit toujours que c’est la première fois que cela arrive, que l’on n’a jamais rien connu de tel et, surtout, que rien ne sera plus jamais comme avant.
 

J’entrepris de visiter la boîte des indésirables où je conservais les mails qui m’intriguaient depuis quelque temps, m’interpellant par mon prénom dans l’objet même. Le premier m’avait étonnée par son assurance performative, il disait, Mathilde, concrétisez vos rêves. Il avait été suivi des prometteurs Mathilde, ne doutez plus de vos capacités. Mathilde, revivez des moments exceptionnels de votre vie. Mathilde, faites-nous confiance pour vous apporter le meilleur du confort. Et quand il avait été bien établi que je savais qu’on se préoccupait personnellement de mon bien-être, mon prénom avait disparu, mes bienfaiteurs potentiels allaient droit au fait pour inonder ma vie de conseils impératifs et de promesses. À vos côtés pour vous aider à trouver la solution qui vous correspond le mieux. C’est aujourd’hui votre jour de chance. Consultez et utilisez vos droits. Augmentez votre capital. Faites pétiller vos soirées. Réservez maintenant, décidez plus tard. Changez d’avis jusqu’à 48 h avant le départ. Faites décoller vos projets. Soyez plus sereine avec votre santé. Ne craignez plus les fins de mois. C’est aujourd’hui que se prépare demain. Et, chaque nuit, je guettais la phrase qui avait l’ambition de m’ouvrir les yeux et de m’épauler, exprimant, comme dans un horoscope savamment rédigé, ce qui pouvait s’adresser à moi et à tous, ces phrases auxquelles je ne pouvais décemment croire mais je prenais du plaisir à les lire et j’en étais même fascinée. Je songeais, c’est dans ce léger déplacement que tout se joue, quand le désir de croire en quelque chose, quelqu’un, est plus fort que la raison. Et s’il n’y avait eu, des milliards de fois renouvelée et sur sept mille générations, cette puissance du désir parfois contre toute logique, aucun de nous ne serait là, aucun de nous ne s’acharnerait à percer l’énigme de nos existences.
 

Chaque début d’année, je les scrutais pour relier leur prénom à leurs traits et distinguais deux catégories d’élèves : ceux qui étaient des esquisses très nettes sur lesquelles on devinait les adultes tout proches. Encore quelques pas et hop, ils auraient pleinement l’allure qu’ils conserveraient peu ou prou une cinquantaine d’années avant d’entamer leur dernière métamorphose, celle qui est inenvisageable pour tous, car s’il est parfois possible d’apercevoir l’adulte niché dans l’adolescent, il est impossible d’augurer le parchemin de la vieillesse – et les autres, aux traits et personnalité serrés dans un bourgeon opaque, dont je me demandais si la fleur allait éclore ou se dessécher.


 

vendredi 12 janvier 2024

[Giordano, Paolo] Tasmania

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Tasmania

Auteur : Paolo GIORDANO

Traduction : Nathalie BAUER

Parution :  en italien en 2022,
                   en français en 2023
                   (Le Bruit du Monde)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Paris, novembre 2015. Le narrateur, écrivain et journaliste, est venu couvrir un sommet sur le climat, quelques jours seulement après les attentats. Une situation de crise qui fait écho à celle qu’il traverse avec sa compagne, Lorenza. Avec une désinvolture vivifiante, il s’entoure de personnages atypiques qui apportent, chacun à sa façon, du sens à son univers : un jeune physicien aventurier, un climatologue spécialiste des nuages, une reporter haute en couleur et un prêtre qui a rencontré la femme de sa vie.

Intime et universel, Tasmania est un roman sur le présent et sur l’avenir. L’avenir que nous craignons et celui que nous désirons, celui que nous n’aurons pas et celui que nous construisons. Il nous rappelle que chacun peut trouver sa Tasmanie, un espace où écrire son avenir.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Paolo Giordano est né à Turin en 1982. Il est l’auteur de quatre romans, La Solitude des nombres premiers, Le Corps humain, Dévorer le ciel et Les Humeurs insolubles. Il écrit également pour le Corriere della Sera. Ses livres ont été traduits dans plus de 40 pays.

 

 

Avis :

« Si vous me demandez une définition exacte de l’époque où nous vivons, la voici : une époque prétraumatique. » Paolo Giordano mobilise sa sensibilité de physicien de formation et son talent d’écrivain prodige de la littérature italienne pour dessiner quelques destins fragiles, serpentant tant bien que mal sur la toile de fond de notre actualité cataclysmique.

Comment vit-on à la croisée des anxiétés nées des bouleversements contemporains, quand la Doomsday Clock, l’Horloge de l’Apocalypse inventée en 1947 pour dénoncer les risques qui menacent la planète, n’a jamais estimé la fin du monde plus imminente qu’aujourd’hui, son compte à rebours virtuel ne nous laissant symboliquement plus que quatre-vingt-dix secondes avant les coups d’un minuit fatidique ? Choisissant pour point de départ l’arrivée à Paris, juste après les attentats de 2015, d’un autre Paolo, journaliste et écrivain italien lui aussi physicien à la base, venu couvrir une conférence de l’ONU sur l’urgence climatique en même temps qu’il rédige un livre sur la bombe atomique, de son invention jusqu’aux commémorations d’Hiroshima et de Nagasaki, en passant par les terribles récits de survivants et de leurs descendants, le récit se déroule aux premières loges des périls qui guettent le monde, entre menace nucléaire, dérèglement climatique, terrorisme et pandémies.

Pourtant, dans ce contexte qui a tout pour terrifier, la vie poursuit son chemin, dévidant opiniâtrement les destins individuels. Le Japon a reconstruit ses deux villes martyrs, les survivants et leurs descendants subsistent malgré leurs récits épouvantables et leurs séquelles. Lui-même ramené à des préoccupations plus personnelles par son couple qui se déchire sur son impossibilité à concevoir un enfant, Paolo observe son entourage faire face à ses anonymes et minuscules batailles pour se tailler une existence. Relations de couple et parentalité, rivalités professionnelles et déséquilibre entre les sexes, conventions religieuses et sociétales : les drames intimes sont légion, souvent dévastateurs, même si parfois, à y bien regarder, quelque peu incongrus. Comment peut-on encore s’offusquer qu’un prêtre se marie, qu’un homme épouse une femme plus âgée ou qu’une femme prétende faire carrière, lorsque l'on s'angoisse pour le sort du monde ? Quoi qu’il en soit, de cette superposition entre l’intime et le planétaire, entre le particulier et le général, émerge progressivement un constat : la vie résiste à tout et, quelles que soient les souffrances endurées, finit toujours par renaître sous une forme ou une autre, tout n’étant qu’évolution et adaptation perpétuelles.

De l’anxiété des temps présents à l’apaisement que chacun devra trouver dans sa Tasmanie personnelle, là où il trouvera à se préserver, Paolo Giordano nous offre un grand roman contemporain, vaste fresque sociétale teintée d’autofiction et de reportage scientifique, soulignant l’étendue de nos ambiguïtés et de nos contradictions. (4/5)

 

 

Citations :

L’incrédulité apparaît comme une constante dans l’histoire de la bombe. Les scientifiques les plus vénérés au monde, dont Albert Einstein et Niels Bohr, estimaient que la bombe atomique ne serait pas réalisée, en tout cas pas avant la fin de la guerre. Or, à l’été 1945, on disposait déjà de deux bombes aux matériaux fissiles différents et aux technologies ad hoc.
Et désormais, l’opinion des scientifiques n’avait plus la moindre importance. À en juger par les rapports parvenus jusqu’à nous, les opérations à Los Alamos se déroulaient de manière bureaucratique, expéditive, typiquement militaire. Un projet avait été lancé, ce projet visait à fabriquer la bombe atomique et, une fois qu’elle serait fabriquée, la bombe devrait être larguée quelque part. Nous savons aujourd’hui que l’hypothèse démonstrative n’a jamais été sérieusement prise en considération. Au contraire, après tous ces efforts financiers et intellectuels, les premières explosions étaient censées causer le plus de destructions possible, stupéfier le monde.
 

Quant à Marie Curie Skłodowska, qui avait découvert les radiations, elle n’eut pas le temps d’assister à ces événements. À la fin de sa vie, elle avait les mains phosphorescentes tant elles avaient été brûlées, néanmoins elle refusait d’en rejeter la faute sur les sources de radium et de polonium qu’elle avait manipulées sans protection pendant des années. Des études sur l’interaction entre les radiations ionisantes et les tissus biologiques avaient déjà été publiées, mais Marie Curie Skłodowska, deux fois lauréate du prix Nobel, mourut en négatrice. Avec la conviction rassurante que les radiations qu’elle avait découvertes n’apporteraient que du bien à l’humanité.
 

À la fin de la guerre, troublés par les conséquences de leur travail (c’est-à-dire par le massacre de centaines de milliers de personnes et par l’effacement de deux villes), un certain nombre de physiciens du projet Manhattan formèrent une association à but non lucratif dénommée Bulletin of the Atomic Scientists. Ils se donnèrent pour mission de surveiller l’évolution du risque nucléaire et inventèrent dans cette intention un moyen synthétique : la Doomsday Clock, l’horloge de l’apocalypse. Sur cette horloge, minuit correspond symboliquement à la fin du monde.
En 2017, selon les scientifiques du Bulletin, les choses ne se présentaient pas très bien. On lit dans le rapport de cette année-là : le comité « a décidé de rapprocher l’aiguille des minutes de l’horloge de l’apocalypse de trente secondes de la catastrophe. Désormais seules deux minutes et demie nous séparent de minuit. »
Diverses raisons expliquaient cette décision : les États-Unis et la Russie se provoquaient sur plusieurs fronts, en particulier en Syrie et en Ukraine, tout en développant leurs arsenaux avec une sophistication croissante, et la Corée du Nord poursuivait ses essais atomiques. Si l’on ne parlait plus de la menace nucléaire, ce n’était pas parce qu’elle n’existait plus, mais parce qu’elle était sortie du radar de l’intérêt public. Pour établir une comparaison : en 1990, l’horloge était à dix minutes de l’apocalypse.
 
 
Lors de mes pauses, je jouais sur Nukemap, un simulateur en ligne qui permettait de faire exploser des têtes nucléaires partout dans le monde en variant leur puissance pour mesurer l’aire de destruction, le nombre de victimes et l’extension des retombées radioactives. (…)
Je n’étais pas le seul à me distraire de la sorte : le site enregistrait déjà plus de deux millions d’explosions provoquées par les utilisateurs. Il y avait dans la nature des milliers d’aspirants destructeurs de mondes. La fin de l’espèce humaine était un nouveau passe-temps.


J’ignore si vous avez lu l’article paru dans Esquire, a dit Novelli, une étude sur l’état psychologique des spécialistes du climat. Comme moi. Il se trouve que nous faisons partie des catégories de scientifiques le plus exposées à la dépression et à divers troubles de l’humeur. Rien de nouveau sous le soleil. Syndrome de stress prétraumatique, voilà comment les psychologues appellent ça. Ou syndrome de Cassandre. Selon eux, c’est ce qu’on expérimente chaque fois qu’apparaît un graphique sur l’écran et qu’on voit l’avenir dans ce graphique. Et c’est ce qui nous arrive lorsque nous essayons de transmettre ces informations au monde extérieur, aux citoyens, à la presse, aux décideurs. Si vous me demandez une définition exacte de l’époque où nous vivons, la voici : une époque prétraumatique.


Nous avons tous un esprit gradualiste : s’il en a toujours été d’une certaine façon, pourquoi cela devrait-il changer maintenant ? L’humanité habite la même planète depuis deux cent mille ans, se peut-il que les choses doivent péricliter au moment où c’est moi qui suis en vie ? Cela paraît improbable, en effet. Les scientifiques aussi ont tendance à penser de cette manière, et de fait les grandes catastrophes, telles que l’extinction des dinosaures, ont toujours eu du mal à être prises au sérieux. Et pourtant, il se trouve que nous vivons justement à l’époque même où tout change. De façon drastique. Et c’est à nous que cela arrive. Les phénomènes auxquels nous assisterons au cours des prochaines années seront de plus en plus extrêmes. Plus tôt on l’accepte, mieux c’est pour tout le monde.
Elon Musk, ai-je dit, s’est retiré d’une série d’initiatives auxquelles il participait pour protester contre la décision de Trump. Novelli a fait une grimace en direction de la webcam. Laissez tomber Elon Musk. Les Elon Musk ne font pas autorité. Ils ne souffriront pas vraiment. Ils se préparent déjà à l’arrivée de la catastrophe. Ils construisent des bunkers et des navettes spatiales, ils s’arment et achètent des terrains où s’installer et vivre en sécurité.
Vous, où achèteriez-vous un terrain ?
Pour sauver votre peau, je veux dire.
Je ne ferai jamais une chose pareille.
Mais si vous deviez vraiment. En cas d’apocalypse.
Novelli a réfléchi quelques secondes, puis il a dit : En Tasmanie. Elle est située assez au sud pour échapper aux températures excessives. Elle a de bonnes réserves d’eau douce, elle se trouve dans un État démocratique et n’héberge pas de prédateurs pour l’homme. Elle n’est pas trop petite, mais elle demeure une île, donc plus facile à défendre. Parce qu’il faudra se défendre, croyez-moi. Oui, a-t-il ajouté d’un ton plus convaincu, si j’étais obligé de sauver ma peau, je choisirais la Tasmanie. 


Mais le Kruger, m’expliquait-il aussitôt après, était lui aussi une illusion : l’illusion selon laquelle l’homme faisait encore partie de l’écosystème à égalité avec les autres espèces, que la nature y était à son état primordial. C’était totalement faux. Les parcs étaient des systèmes soigneusement régulés, gérés de façon invisible par l’homme pour l’homme : on y allumait périodiquement des feux pour contenir la végétation et garantir la vue des animaux aux touristes payants, la population de lions était surveillée à travers l’introduction de nouveaux mâles (qui éliminaient les petits des autres) et, dans certaines réserves, on imposait aux éléphants des formes de contraception.
Bref, il était impossible d’échapper à l’anthropisation. Giulio employait ce terme, « anthropisation », cependant il évoquait à mon avis quelque chose de beaucoup plus vaste que le parc : il était impossible d’échapper aux êtres humains, impossible d’échapper au présent.


 

mercredi 10 janvier 2024

[Whitehead, Colson] L'intuitionniste

 




J'ai aimé

 

Titre : L'intuitionniste (The Intuitionist)

Auteur : Colson WHITEHEAD

Traduction : Catherine GIBERT

Parution :  en anglais (Etats-Unis) en 1999,
                   en français (traduction révisée)
                    en
2023 (Albin Michel)

Pages : 384

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Le premier roman de l’auteur de de Nickel Boys et Underground Railroad.
 
Lila Mae Watson est une « intuitionniste » : au sein du département d’inspection des ascenseurs pour lequel elle travaille, elle est capable de deviner le moindre défaut d’un appareil rien qu’en mettant le pied dans une cabine. Et elle ne se trompe jamais. Première femme à exercer ce métier, noire de surcroît, elle a beaucoup d’ennemis, dont les empiristes, pour qui seules comptent la technique et la mécanique.

Aussi, lorsque l'ascenseur d'un gratte-ciel placé sous sa surveillance s'écrase, en pleine campagne électorale, Lila Mae ne croit ni à l'erreur humaine ni à l'accident. En décidant d’entrer dans la clandestinité pour mener son enquête, elle pénètre dans un monde de complots et de rivalités occultes et cherche à percer le secret d’un génial inventeur dont le dernier projet pourrait révolutionner la société tout entière... Publié dans une traduction entièrement révisée, ce livre aux allures de thriller philosophique annonce déjà le talent de l’auteur de Colson Whitehead, son humour grinçant, sa puissance visionnaire et la façon magistrale dont il aborde les questions cruciales de race, de politique et de société.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à New York en 1969, Colson Whitehead est l’un des écrivains américains les plus talentueux et originaux de sa génération. Son roman Underground Railroad a fait sensation : récompensé aux Etats-Unis par le National Book Award, le prix Pulitzer et le prix Arthur C. Clarke, et plébiscité par les libraires français comme le meilleur roman étranger de la rentrée 2017, il a été traduit dans plus d’une trentaine de langues et adapté à la télévision par Barry Jenkins. Nickel Boys, élu « Meilleur Livre de l’année » par l’ensemble de la presse américaine, a été récompensé à son tour par le Prix Pulitzer.

 

 

Avis :

Après le succès et les deux prix Pulitzer venus récompenser Underground Railroad, Nickel Boys et Harlem Shuffle, Albin Michel édite une traduction entièrement révisée du premier roman de Colson Whitehead, une œuvre dont l’audacieuse originalité n’a d’égale que l’humour corrosif avec lequel l’écrivain noir américain file la métaphore d’Etats-Unis à deux vitesses, l’une noire, l’autre blanche, quand il s’agit d’ascenseur social.

Dans cette ville sans nom, mais qui, exactement comme New York dans les années cinquante, se distingue par sa course à la verticalité, deux écoles – dont on comprend bientôt que l’une symbolise la société blanche traditionnelle et l’autre le monde des Noirs, jusqu’ici invisible et subalterne, qui réussit néanmoins quelquefois, à travers ses individus les plus batailleurs, à percer socialement – se disputent l’entretien des ascenseurs municipaux. Alors que, comme il est d’usage, les empiristes s’astreignent à de minutieuses révisions techniques, les intuitionnistes se sont inexplicablement mis à les battre en brèche grâce à leur capacité à ressentir l’état de la machine sans même la démonter. « Quand on voit les empiristes courber l’échine pour déceler des indices sur un treuil de levage ou relever des marques d’oxydation sur une poulie de câble de compensation… Que d’efforts doivent-ils fournir ! Alors que les intuitionnistes, eux, s’en sortent sans rien faire. Quelle bande de fainéants. Voici quelques-uns des surnoms dont les empiristes affublent leurs collègues hérétiques : gourous, vaudous, sorciers, Houdini, autant de termes empruntés à la terminologie de l’exotisme noir, de ce qui est à la fois étranger et inquiétant. »

L’une de ces dérangeantes intuitionnistes est Lila Mae Watson, la première femme noire, dont en l’occurrence personne n’avait remarqué le travail acharné depuis le placard à balais qui lui servait de chambre d’étudiante, à avoir décroché un poste d’inspectrice des ascenseurs de la ville. Mais voilà qu’au lendemain de l’un de ses contrôles, un ascenseur chute en pleine visite d’un bâtiment par des notables. Accident ou sabotage ? Déjà désignée coupable par la vindicte médiatique, Lila Mae va devoir se cacher pour mener l’enquête elle-même, mettant au jour un furieux combat au sein de l’industrie de l’ascenseur. Le bruit courant que James Fulton, fondateur de la démarche intuitionniste, aurait créé un ascenseur parfait et révolutionnaire, tous les moyens sont bons, entre politiciens corrompus, mafieux et tueurs à la petite semaine, pour s’emparer au plus vite de l’invention.

Absurde jusqu’à ce que s’en dévoile la portée métaphorique, le roman a de quoi déconcerter malgré les aspects plus classiques de son versant policier. Oscillant entre amusement et perplexité, le lecteur devra accepter de lâcher prise pour se laisser emporter, impressionné quoi qu’il arrive par la maîtrise de ce récit à double fond qui, avec une ironie mordante et un pittoresque invraisemblable, réussit à mêler des ingrédients aussi composites que les détails techniques des différents modèles d’ascenseur, un suspense policier dévoilant les peu ragoûtantes mécaniques d’une société américaine fondée sur la compétition et la violence, et une allégorie grinçante du combat des Noirs américains pour s’y faire une place malgré un suprémacisme blanc généralisé. 
 
Un premier roman décalé d’une puissance et d’une originalité folles, qui se plaît, avec beaucoup de dérision, à déstabiliser son lecteur. (3,5/5)

 

 

Citations :

Quand on voit les empiristes courber l’échine pour déceler des indices sur un treuil de levage ou relever des marques d’oxydation sur une poulie de câble de compensation… Que d’efforts doivent-ils fournir ! Alors que les intuitionnistes, eux, s’en sortent sans rien faire. Quelle bande de fainéants.  
Voici quelques-uns des surnoms dont les empiristes affublent leurs collègues hérétiques : gourous, vaudous, sorciers, Houdini, autant de termes empruntés à la terminologie de l’exotisme noir, de ce qui est à la fois étranger et inquiétant. À l’exception de Houdini, qui avait cependant un petit quelque chose de basané.  
Contre-offensive des intuitionnistes en matière de surnom : rase-mottes, Monsieur Bricolage, tensiomètre (« contrôler la tension » étant la phrase le plus communément prononcée par les empiristes quand ils sont en inspection), Babbitt, check-up (celui-là doit être lâché avec un sifflement pour avoir l’effet escompté).  
Personne ne peut l’expliquer, mais les intuitionnistes ont un taux de réussite de dix pour cent supérieur à celui de leurs rivaux.


Le garçon comprend que l’amour qu’elle lui porte est profond et douloureux. Elle, c’est sa mère. Mais il ne lui ressemble pas, à part un petit quelque chose dans les yeux – un regard fuyant qui cherche à se soustraire aux autres. Quand ils sont en ville, elle l’oblige à marcher derrière elle, le serre contre son dos comme si elle voulait le protéger du regard des Blancs. Comme si elle redoutait qu’en le voyant, ils le lui retirent. Elle le fait moins maintenant qu’il est plus grand, mais lui a toujours pensé que c’était inutile. Les Blancs ne voient pas les gens de couleur, pas même en pleine lumière, pas même en pleine ville. S’il ne s’expose pas au soleil, sa peau reste aussi claire que celle des Blancs, c’est sans doute pour ça qu’elle a peur, mais il se met au soleil le plus souvent possible, ce qui lui donne une couleur noisette. Jamais une couleur aussi foncée que sa mère ou sa sœur. S’il ne s’expose pas, comme c’est le cas en hiver quand il n’y a pas beaucoup de lumière, la noirceur de sa peau se met en sommeil.


Lila Mae a toujours pensé qu’elle était athée sans se rendre compte qu’elle avait une religion à elle. Inventer une religion est à la portée de tout un chacun. Il suffit pour cela du besoin des autres.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

lundi 8 janvier 2024

[Tharreau, Estelle] Le dernier festin des vaincus

 





J'ai aimé

 

Titre : Le dernier festin des vaincus

Auteur : Estelle THARREAU

Parution :  2023 (Taurnada)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un soir de réveillon, Naomi Shehaan disparaît de la réserve indienne de Meshkanau. Dans une région minée par la corruption, le racisme, la violence et la misère, un jeune flic, Logan Robertson, tente de briser l'omerta qui entoure cette affaire. Il est rejoint par Nathan et Alice qui, en renouant avec leur passé, plongent dans l'enfer de ce dernier jalon avant la toundra.
Un thriller dur qui éclaire sur les violences intracommunautaires et les traumatismes liés aux pensionnats indiens, dont les femmes sont les premières victimes.

« Au Canada, une autochtone a dix fois plus de risque de se faire assassiner qu'une autre femme. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Après avoir travaillé dans le secteur privé et public, cette passionnée de littérature sort son premier roman en 2016, Orages, suivi de L'impasse en 2017. Depuis, elle se consacre entièrement à l'écriture.

 

 

Avis :

Un polar, oui, mais qui serve une vraie cause. Tel pourrait être l’adage d’Estelle Tharreau, qui, après l’enfance maltraitée (Mon ombre assassine), le féminicide (Les eaux noires), la peine de mort aux Etats-Unis (La peine du bourreau) et le syndrome post-traumatique dans l’armée (Il était une fois la guerre), s’attaque cette fois au sort des Autochtones au Canada pour un nouveau thriller bien noir sur fond bien réel de violence et d’injustice.

La réserve innue de Meshkanau et la ville voisine de Pointe-Cartier au Canada n’existent pas. Elles n’en empruntent pas moins les traits de la tragique réalité amérindienne, alors que, assimilés de force lors de la colonisation de leur territoire par les Européens, leurs religions et leurs cultures traditionnelles interdites et leurs enfants expédiés dans des pensionnats autochtones destinés à leur faire oublier leur identité première et à les orienter vers des emplois ouvriers, les Autochtones n’en finissent pas d’en payer encore aujourd’hui les conséquences traumatiques. Impunément maltraités, victimes de multiples sévices, ceux qui ne succombèrent pas à la surmortalité des terribles pensionnats en sortirent brisés, initiant une longue chaîne de transmission d’effets destructeurs : dépression, violence, alcool, drogue, suicide et, de génération en génération, perte d’estime de soi empêchant toute reconstruction.

« Au Canada, une autochtone a dix fois plus de risque de se faire assassiner qu’une autre femme. » Faute de respect de tout autre règle la concernant, c’est de cette terrible loi qu’est victime Naomi Sheehan, une Inue de seize ans dont les fugues à répétition ont fini par ne même plus émouvoir Michèle, sa mère, trop occupée à noyer dans l’alcool la douleur héritée de son enfance en pensionnat autochtone. Soucieux d’éviter scandale et autres désagréments « pour si peu », le chef de la police confie l’enquête, en lui déconseillant tout zèle excessif, au jeune et tout juste nommé policier Logan Robertson. Contre toute attente, ce dernier prend sa mission très au sérieux et entreprend pour de bon, au grand dam de quelques notables de la ville, de faire toute la lumière sur ce énième féminicide. L’on découvrira alors qu’il n’y a pas que les fantômes du passé pour miner le sort des Amérindiens : racisme et criminalité associée n’ont impunément rien perdu de leur vigueur. Rappelons d’ailleurs que le dernier pensionnat autochtone n’a fermé qu’en 1996...

Si l’on gagnera, pour approfondir la thématique de la souffrance amérindienne, à lire des livres tels que Shuni de Naomi Fontaine, Crazy Brave de Joy Harjo ou encore Ici n’est plus ici de Tommy Orange et LaRose de Louise Erdrich, si Nickel Boys de Colson Whitehead révèle avec plus de profondeur encore le cas tout à fait semblable des pensionnats aux Etats-Unis, ce dernier livre d’Estelle Tharreau a le mérite, au travers d’une histoire addictive et bien ficelée, aux personnages intelligemment croqués et au style efficace, de peindre en peu de traits un tableau d’ensemble clair et représentatif d’un sujet encore trop largement méconnu. Il ne semble pas exagéré de dire que le génocide – physique et culturel – amérindien continue plus ou moins directement de faire des victimes. (3,5/5)

 

 

Citations :

Au Canada, une autochtone a dix fois plus de risque de se faire assassiner qu’une autre femme.
Selon le rapport de la Gendarmerie royale du Canada datant de 2014, 1181 femmes autochtones ont disparu ou ont été assassinées entre 1980 et 2012. Rapporté au pourcentage de la population, ce chiffre équivaut à 55 000 Françaises. 365 cas restent non résolus. En 2019, l’enquête nationale réalisée sur ce sujet publiait son rapport final. La commissaire en chef, Marion Buller, déclarait : « Malgré leurs circonstances et leurs milieux différents, toutes les femmes et les filles disparues et assassinées ont en commun un contexte de marginalisation économique, sociale et politique, de racisme et de misogynie qui, malheureusement, est bien ancré dans la société canadienne. »


Des façades beiges ou rouges, ternies par la saleté, jamais ravalées. Des ruelles où s’entassaient les débris matériels et humains dont la population voulait se débarrasser. Le royaume de la crasse et des rats s’animait la nuit pendant laquelle des silhouettes fantomatiques surgissaient de l’ombre des porches ou se découpaient sous la lumière des lampadaires. Des sans domicile fixe, des drogués, des prostituées, des travailleurs pauvres que le coût des logements et les bas salaires avaient rejetés loin des quartiers vivables. Parmi les spectres des quartiers miséreux, un nombre incalculable de visages aux yeux en amande et aux cheveux de jais se levait vers les deux jeunes gens. «
La rupture des liens avec leur culture et leur communauté accentue leur isolement et leur marginalisation. Pour les femmes, le problème est accru par la discrimination et le sexisme », fit Nathan en se lançant dans un argumentaire universitaire pour contenir la gêne des regards qui se posaient sur eux tandis qu’Alice s’en empreignait pour n’en oublier aucun détail.
« L’image de “l’Indien sale” et de “l’Indienne facile”, d’un peuple violent d’alcooliques, de drogués et de fainéants ne cesse de leur coller à la peau et…
– Et quoi ? le coupa Alice. Tu veux des chiffres ? Contrairement à ce que tu penses, je ne suis pas ignorante de ce qui les touche. Mais, moi, je n’oublie pas que la majorité des agresseurs sont d’anciennes victimes, que la plupart des femmes agressées sont elles-mêmes droguées ou alcooliques et que beaucoup souffrent de troubles mentaux suite à des années d’alcoolisme ou de toxicomanie. Comment veux-tu donner une image positive avec ça ? »
 
 
« En sortant du pensionnat, on n’avait aucune qualification. On est rentrés chez nous sans rien. Avec encore moins qu’en y entrant. On y a laissé notre joie, notre insouciance, notre famille et notre culture pour repartir avec un traumatisme irréversible. »
Le journaliste respecta le silence de la femme avant de pousser plus avant l’interview :
« À l’origine, ces pensionnats devaient servir à assurer l’éducation des jeunes autochtones ? Pour vous comme pour beaucoup d’autres, ça n’a pas été le cas.
– Non, en effet. En sortant de cet enfer, on savait tout juste lire et écrire, mais on pouvait réciter des passages entiers de la Bible.
– Pas facile pour entamer sa vie d’adulte.
– C’était quasiment impossible. On n’avait de place nulle part : chez nous, on se taisait. On avait honte de nous-mêmes, mais aussi de nos parents qu’on nous avait dépeints comme des sauvages pendant toute notre enfance.
– Trouver un emploi devait être compliqué.
– Comme je l’ai dit, on n’avait aucune qualification. Dans l’esprit de l’époque, les Indiens ne pouvaient accéder qu’à des métiers manuels. Mais même dans ce domaine, l’enseignement que nous avions reçu était dérisoire.
– Le manque de qualification n’était pas le seul obstacle, je présume.
– Non, bien entendu. Personne ne voulait former ou embaucher un Indien sauf pour des sous-emplois. La mauvaise image, le dégoût que nous éprouvions de nous-mêmes, le monde extérieur nous les renvoyait constamment. Alors, au fil du temps, à force de vous répéter que vous êtes un sauvage, à force de vous traiter comme un sauvage… À force de vous voir vous-même comme un sauvage, vous finissez par vous comporter comme un sauvage.
– C’est à ce moment-là que vous avez sombré dans l’alcool.
– Oui et la drogue.
– Comment avez-vous fait pour vivre ?
– Avec les allocations que l’État nous verse. Il préfère payer pour que nous restions invisibles, cloîtrés dans notre misère intellectuelle, sociale et économique. On se tue lentement. Il n’y a jamais eu de volonté de progrès ou de civilisation dans ces pensionnats.
– Alors à quoi servaient-ils selon vous ?
– À tuer l’indien ; à éradiquer un peuple et à le chasser de ses terres. Chasser les nomades qui ont besoin d’un vaste territoire pour vivre au gré des saisons et des migrations des animaux pour faire place aux grands projets de “civilisation” ; les mines, les barrages hydroélectriques, les essais militaires…
– Les pensionnats sont fermés désormais et, pourtant, beaucoup de jeunes autochtones sont toujours à la dérive. Comment l’expliquez-vous ? » La femme se tut et Nathan posa une main sur l’épaule d’Alice, qui n’esquissa aucune réaction. « La question des enfants revient à celle des parents. Mes trois enfants m’ont été retirés. Deux sont décédés aujourd’hui. Un seul a réussi à guérir du mal que je lui ai transmis.
– Du mal résultant des pensionnats ?
– Comment devenir mère après ça ? Comment faire quand on n’a plus aucun repère et rien à transmettre, même pas l’estime de soi.

 

 

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