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vendredi 24 avril 2026

Critique : "Hystérie collective" de Lionel Shriver | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Hystérie collective" de Lionel Shriver


Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Hystérie collective (Mania)

Auteur : Lionel SHRIVER

Traduction : Catherine GIBERT

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024
                  en français (Belfond) en 2026

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782714404138  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Plus provocatrice et caustique que jamais, Lionel Shriver s'inspire de l'actualité pour livrer la satire aussi jubilatoire que glaçante d'une Amérique gangrenée par la bien-pensance, le politiquement correct et la cancel culture.
Liste des mots interdits : stupide, idiot, bête, haut potentiel, méritocratie, etc., etc.
Sont désormais proscrits : les devoirs, les tests, les notes, les examens. Les entretiens d'embauche. Les bilans de compétences.
Conséquences : enfants, parents, voisins, collègues, amis, amants, époux sont invités à se dénoncer les uns les autres. Tout contrevenant s'expose à un avertissement, une amende, voire à une peine de prison.
Professeure à l'université, Pearson se demande encore comment les États-Unis en sont arrivés là. Depuis que le mouvement pour la Parité mentale a pris le pouvoir, les enfants n'apprennent plus à lire, le niveau des étudiants a chuté, les dîners où l'on débattait à bâtons rompus sont devenus sinistres. Heureusement, il lui reste sa meilleure amie, Emory, pour ironiser sur la situation. Les deux femmes se connaissent depuis l'adolescence, la confiance entre elles est totale. Ou du moins Pearson le croit-elle...

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1957 en Caroline du Nord, Lionel Shriver a fait ses études à New York. Diplômée de Columbia, elle a été professeur avant de partir parcourir le monde. Elle a notamment vécu en Israël, à Bangkok, à Nairobi et à Belfast. Après Il faut qu'on parle de Kevin (Belfond, 2006 ; J'ai Lu, 2008), lauréat de l'Orange Prize en 2005, La Double Vie d'Irina (Belfond, 2009), Double faute (Belfond, 2010), Tout ça pour quoi ? (Belfond, 2012 ; J'ai Lu, 2014), Big Brother (Belfond, 2014 ; J'ai Lu, 2016) et Les Mandible, une famille (Belfond, 2017 ; Pocket, 2019), Propriétés privées est son septième roman traduit en français. Lionel Shriver vit entre Londres et New York avec son mari, jazzman renommé.

 

Avis :

Romancière américaine au verbe acéré, Lionel Shriver s’est affirmée comme l’une des observatrices les plus lucides et les plus caustiques des dérives idéologiques contemporaines. Dans cette veine satirique, elle imagine ici une société qui, au nom d’un égalitarisme érigé en religion civique, sombre dans une panique morale autour de l’intelligence. L’obsession de la “parité mentale” y devient prétexte à effacer toute différence, jusqu’à transformer la médiocrité en norme protectrice et la pensée critique en menace. À travers cette dystopie grinçante, l’auteur dénonce la logique absurde d’une cancel culture poussée à son paroxysme, là où la peur finit par étouffer toute liberté de jugement.

C’est à travers le regard tour à tour ironique, inquiet et révolté de Pearson Converse, professeur d’université désabusée, que l’on suit la dérive d’un pays où la “parité mentale” s’impose comme credo. Confrontée à des étudiants qui revendiquent leur ignorance comme un droit, à des collègues pétrifiés par la peur de commettre un faux pas et à une administration obsédée par la conformité, Pearson voit son quotidien se réduire à une succession de compromis et de silences forcés. Dans ce climat où chaque mot peut être interprété comme une agression, la “parité mentale” fonctionne comme un mécanisme d’inversion des valeurs : l’effort devient suspect, la compétence dérange et l’intelligence elle‑même se retrouve reléguée au rang de déviance. Peu à peu, Pearson assiste à l’installation d’un monde où l’on protège les esprits les plus fragiles en sacrifiant toute exigence, et où la moindre nuance suffit à vous faire risquer l’exclusion.

Lionel Shriver signe avec ce roman l’une de ses satires les plus féroces, un texte à la fois brillant et jubilatoire, entre fiction et tribune. Poussant jusqu’au grotesque les réflexes du politiquement correct et les excès du wokisme, elle imagine une fable méchamment dystopique où l’égalitarisme intellectuel tourne à l’absurdité pure, cristallisant les tensions idéologiques de l’Amérique contemporaine. Cette fiction, qui fait rire autant que frémir, prend la forme d’une charge endiablée contre une société obsédée par la pureté morale, la surveillance du langage et la peur d’offenser, où se glissent au passage quelques piques transparentes adressées à l’ère Trump et à ses dérives. Entre ironie, lucidité et outrance maîtrisée, la romancière laisse transparaître une colère froide face aux impasses d’un débat public corseté par les dogmes, là où la vertu affichée sert à justifier censure et contrôle de la pensée.

Usant de l’hyperbole et de la satire comme d’armes littéraires, Lionel Shriver met à nu les fragilités d’une société tétanisée, depuis une université paralysée jusqu’aux plateaux télé où la meilleure amie de Pearson, chroniqueuse vedette, doit peser chaque syllabe pour échapper à la vindicte du direct. Le roman montre comment le langage, réduit à un ensemble de signaux moraux, cesse d’être un outil de pensée pour devenir un instrument de conformité, et comment cette performativité imposée alimente une mécanique de peur qui pousse chacun à s’autocensurer avant même d’oser formuler une idée. Férocement jubilatoire, la description de cette panique collective est un pur concentré de causticité : derrière le rire et l’outrance se dessine un monde où l’on renonce à penser par réflexe d’intégration, jusqu’à transformer la comédie humaine en farce cauchemardesque. Grand coup de cœur pour cette lecture aussi réjouissante que mordante. (5/5)

 

Citations :

Il faut plusieurs cycles répétés d’espoir frénétique suivi de déception secrète pour se rendre finalement compte que la véritable récompense est non pas Noël en soi, mais son anticipation. Hélas, une fois qu’on a compris que la gratification était non pas au bout de l’espoir mais dans l’espoir, l’illusion est brisée, le charme rompu – ce qui explique que pour nombre d’adultes Noël soit une corvée.


Aussi vaine et destructrice soit-elle, l’opposition m’a procuré une énergie et une endurance que l’élan impulsé par une quête plus positive ne pourra jamais égaler. Les sentiments les plus sombres sont à la fois plus puissants et plus durables que leurs cousins optimistes. Si on pouvait les verser dans le réservoir d’une voiture, le dégoût, la rage, l’indignation et l’aversion vous emmèneraient à l’autre bout de l’horizon à la vitesse de l’éclair, alors que le combustible sécrété par la compassion, l’empathie, la reconnaissance et le pardon vous enliseraient sur le bas-côté de la route au bout de quelques mètres.


Les mouvements extrémistes n’ont de cesse d’avoir de nouvelles exigences, car rien n’affaiblit plus une cause que la réussite. Les activistes détestent que l’aboutissement de leur quête les prive de leur objectif ; atteindre la terre promise laisse les croisés démunis. À part siroter de l’eau de coco, dans une oasis utopique, les occupations sont inexistantes. La quête ne doit jamais prendre fin. Le but doit demeurer inatteignable. Et pour le garder inatteignable, on le rend de plus en plus radical.


Pour autant que je puisse en juger, elle était en train de se faire un nom en tant que figure intelligente de la bêtise. Dans sa formule, la forme n’obéissait pas au contenu mais s’y opposait violemment. Elle était douce, séduisante et sexy, mais surtout, elle donnait l’impression d’être brillante. Elle flattait donc ses téléspectateurs qui, puisque tout le monde avait la même intelligence, étaient aussi intelligents que cette baratineuse. Même si, après avoir été réprimandée pour l’usage de l’adjectif « docile », Emory avait affadi son vocabulaire prétentieux, elle ne s’abaissait jamais au niveau auquel ses rivales consentaient. C’était malin. Elle ne prenait pas de haut son public et, alors que ses remarques étaient souvent anti-intellectuelles, sa syntaxe comme son élocution étaient raffinées. Sur le plan stylistique, elle rassurait les membres aux abois d’une intelligentsia qui avait été rudement destituée – et dont les réserves à propos de la direction prise par la culture étaient devenues indicibles –, leur permettant de constater que le pays n’avait pas été entièrement livré aux barbares. Je n’étais pas pressée de formuler explicitement cette réflexion, mais Emory cochait toutes les cases pour devenir une populiste accomplie.


Quoi qu’on pense de sa politique, le gros rustre a radicalement transformé le modèle de la haute fonction aux États-Unis. Il est désormais acquis que, pour qu’une candidature soit considérée comme valable à l’élection présidentielle de l’année prochaine par un des deux partis majeurs, il est nécessaire que la personne en question ne soit pas instruite, pas informée, ignorante, qu’elle s’exprime mal, qu’elle soit grossière, indifférente au reste du monde, moche et de préférence grosse, qu’elle repousse les conseils de gens expérimentés, se méfie des compétences, soit encline à violer les procédures constitutionnelles – ne serait-ce qu’en raison d’une ignorance crasse de la Constitution –, fasse preuve d’un égocentrisme non justifié et se vante de ce qui jadis aurait été perçu comme des défauts. On peut donc supposer allégrement que celui ou celle qui sera élu(e) président(e) s’entourera de médiocres voire pire, et nommera à dessein un cabinet avec pour bagage principal une absence de bagage.
En outre, l’adhésion totale de toute une population à un mensonge éhonté a forcément ouvert la porte à d’autres mensonges. Nous avons rompu notre lien avec la vérité, perdant ainsi foi en l’existence même de la vérité. Ce qui signifie que nos représentants peuvent dire n’importe quoi, soutenir n’importe quoi. Tout le monde est beau : cette déclaration fait office de preuve. En nous ralliant à ce que nous voudrions être vrai plutôt qu’à ce qui est vrai, nous rompons avec la méthode scientifique à laquelle toutes les économies de pointe doivent leur prospérité – une méthode dont les adeptes étaient prêts à braver la découverte d’éléments idéologiquement gênants.
 
 
Pourtant, là, j’ai du mal. Parce que, à ce stade, il est incontestable que les êtres humains sont prêts à croire n’importe quoi. Par conséquent, une grande diversité de phénomènes historiques qui jadis me déconcertaient m’apparaissent désormais comme explicables, voire prévisibles. Je ne suis plus stupéfaite que la Shoah ait eu lieu et, à ma connaissance, il n’existe aucun pays au monde qui ne basculerait pas dans l’équivalent moderne du régime nazi. Je dirais plutôt qu’un fascisme total est susceptible de se manifester dans les trois semaines qui viennent aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Australie, en France ou dans l’Allemagne d’aujourd’hui, d’ailleurs. La révolution culturelle de Mao, les camps de travail de Staline, les champs de la mort du Cambodge – désormais, je les trouve parfaitement normaux. De même que la scientologie, Jonestown, les davidiens et les Témoins auprès desquels j’ai grandi. Je ne suis absolument pas surprise que certaines personnes pensent qu’une unique goutte de teinture mère diluée dans des centaines de milliers de litres d’eau guérira le cancer, que le meurtre d’enfants les protégera du diable ou que nous vivrons une vie éternelle jusqu’à la fin des temps, après quoi cent quarante-quatre mille personnes exactement monteront au ciel et régneront sur la Terre conjointement avec Jésus-Christ. J’en suis arrivée à accorder un peu plus de mérite à mes parents [Témoins de Jéhovah]. Il est certain que leur croyance était débile, mais en cela ils ne diffèrent pas des autres.


Puisqu’on parle d’avantages, avoir des convictions profondes est un boulet. Demandez à Dietrich Bonhoeffer. La seule raison pour laquelle mon histoire personnelle se finit bien est un timing de rêve : en général, les individus qui restent campés sur leurs positions finissent endettés, en prison, ou bien ils meurent. Je devrais peut-être prévenir mon fils, compte tenu de son prénom [Darwin] : ne croire en absolument rien si ce n’est en ce que tout le monde croit est de nos jours un atout énorme en termes d’évolution. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

vendredi 12 janvier 2024

[Giordano, Paolo] Tasmania

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Tasmania

Auteur : Paolo GIORDANO

Traduction : Nathalie BAUER

Parution :  en italien en 2022,
                   en français en 2023
                   (Le Bruit du Monde)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Paris, novembre 2015. Le narrateur, écrivain et journaliste, est venu couvrir un sommet sur le climat, quelques jours seulement après les attentats. Une situation de crise qui fait écho à celle qu’il traverse avec sa compagne, Lorenza. Avec une désinvolture vivifiante, il s’entoure de personnages atypiques qui apportent, chacun à sa façon, du sens à son univers : un jeune physicien aventurier, un climatologue spécialiste des nuages, une reporter haute en couleur et un prêtre qui a rencontré la femme de sa vie.

Intime et universel, Tasmania est un roman sur le présent et sur l’avenir. L’avenir que nous craignons et celui que nous désirons, celui que nous n’aurons pas et celui que nous construisons. Il nous rappelle que chacun peut trouver sa Tasmanie, un espace où écrire son avenir.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Paolo Giordano est né à Turin en 1982. Il est l’auteur de quatre romans, La Solitude des nombres premiers, Le Corps humain, Dévorer le ciel et Les Humeurs insolubles. Il écrit également pour le Corriere della Sera. Ses livres ont été traduits dans plus de 40 pays.

 

 

Avis :

« Si vous me demandez une définition exacte de l’époque où nous vivons, la voici : une époque prétraumatique. » Paolo Giordano mobilise sa sensibilité de physicien de formation et son talent d’écrivain prodige de la littérature italienne pour dessiner quelques destins fragiles, serpentant tant bien que mal sur la toile de fond de notre actualité cataclysmique.

Comment vit-on à la croisée des anxiétés nées des bouleversements contemporains, quand la Doomsday Clock, l’Horloge de l’Apocalypse inventée en 1947 pour dénoncer les risques qui menacent la planète, n’a jamais estimé la fin du monde plus imminente qu’aujourd’hui, son compte à rebours virtuel ne nous laissant symboliquement plus que quatre-vingt-dix secondes avant les coups d’un minuit fatidique ? Choisissant pour point de départ l’arrivée à Paris, juste après les attentats de 2015, d’un autre Paolo, journaliste et écrivain italien lui aussi physicien à la base, venu couvrir une conférence de l’ONU sur l’urgence climatique en même temps qu’il rédige un livre sur la bombe atomique, de son invention jusqu’aux commémorations d’Hiroshima et de Nagasaki, en passant par les terribles récits de survivants et de leurs descendants, le récit se déroule aux premières loges des périls qui guettent le monde, entre menace nucléaire, dérèglement climatique, terrorisme et pandémies.

Pourtant, dans ce contexte qui a tout pour terrifier, la vie poursuit son chemin, dévidant opiniâtrement les destins individuels. Le Japon a reconstruit ses deux villes martyrs, les survivants et leurs descendants subsistent malgré leurs récits épouvantables et leurs séquelles. Lui-même ramené à des préoccupations plus personnelles par son couple qui se déchire sur son impossibilité à concevoir un enfant, Paolo observe son entourage faire face à ses anonymes et minuscules batailles pour se tailler une existence. Relations de couple et parentalité, rivalités professionnelles et déséquilibre entre les sexes, conventions religieuses et sociétales : les drames intimes sont légion, souvent dévastateurs, même si parfois, à y bien regarder, quelque peu incongrus. Comment peut-on encore s’offusquer qu’un prêtre se marie, qu’un homme épouse une femme plus âgée ou qu’une femme prétende faire carrière, lorsque l'on s'angoisse pour le sort du monde ? Quoi qu’il en soit, de cette superposition entre l’intime et le planétaire, entre le particulier et le général, émerge progressivement un constat : la vie résiste à tout et, quelles que soient les souffrances endurées, finit toujours par renaître sous une forme ou une autre, tout n’étant qu’évolution et adaptation perpétuelles.

De l’anxiété des temps présents à l’apaisement que chacun devra trouver dans sa Tasmanie personnelle, là où il trouvera à se préserver, Paolo Giordano nous offre un grand roman contemporain, vaste fresque sociétale teintée d’autofiction et de reportage scientifique, soulignant l’étendue de nos ambiguïtés et de nos contradictions. (4/5)

 

 

Citations :

L’incrédulité apparaît comme une constante dans l’histoire de la bombe. Les scientifiques les plus vénérés au monde, dont Albert Einstein et Niels Bohr, estimaient que la bombe atomique ne serait pas réalisée, en tout cas pas avant la fin de la guerre. Or, à l’été 1945, on disposait déjà de deux bombes aux matériaux fissiles différents et aux technologies ad hoc.
Et désormais, l’opinion des scientifiques n’avait plus la moindre importance. À en juger par les rapports parvenus jusqu’à nous, les opérations à Los Alamos se déroulaient de manière bureaucratique, expéditive, typiquement militaire. Un projet avait été lancé, ce projet visait à fabriquer la bombe atomique et, une fois qu’elle serait fabriquée, la bombe devrait être larguée quelque part. Nous savons aujourd’hui que l’hypothèse démonstrative n’a jamais été sérieusement prise en considération. Au contraire, après tous ces efforts financiers et intellectuels, les premières explosions étaient censées causer le plus de destructions possible, stupéfier le monde.
 

Quant à Marie Curie Skłodowska, qui avait découvert les radiations, elle n’eut pas le temps d’assister à ces événements. À la fin de sa vie, elle avait les mains phosphorescentes tant elles avaient été brûlées, néanmoins elle refusait d’en rejeter la faute sur les sources de radium et de polonium qu’elle avait manipulées sans protection pendant des années. Des études sur l’interaction entre les radiations ionisantes et les tissus biologiques avaient déjà été publiées, mais Marie Curie Skłodowska, deux fois lauréate du prix Nobel, mourut en négatrice. Avec la conviction rassurante que les radiations qu’elle avait découvertes n’apporteraient que du bien à l’humanité.
 

À la fin de la guerre, troublés par les conséquences de leur travail (c’est-à-dire par le massacre de centaines de milliers de personnes et par l’effacement de deux villes), un certain nombre de physiciens du projet Manhattan formèrent une association à but non lucratif dénommée Bulletin of the Atomic Scientists. Ils se donnèrent pour mission de surveiller l’évolution du risque nucléaire et inventèrent dans cette intention un moyen synthétique : la Doomsday Clock, l’horloge de l’apocalypse. Sur cette horloge, minuit correspond symboliquement à la fin du monde.
En 2017, selon les scientifiques du Bulletin, les choses ne se présentaient pas très bien. On lit dans le rapport de cette année-là : le comité « a décidé de rapprocher l’aiguille des minutes de l’horloge de l’apocalypse de trente secondes de la catastrophe. Désormais seules deux minutes et demie nous séparent de minuit. »
Diverses raisons expliquaient cette décision : les États-Unis et la Russie se provoquaient sur plusieurs fronts, en particulier en Syrie et en Ukraine, tout en développant leurs arsenaux avec une sophistication croissante, et la Corée du Nord poursuivait ses essais atomiques. Si l’on ne parlait plus de la menace nucléaire, ce n’était pas parce qu’elle n’existait plus, mais parce qu’elle était sortie du radar de l’intérêt public. Pour établir une comparaison : en 1990, l’horloge était à dix minutes de l’apocalypse.
 
 
Lors de mes pauses, je jouais sur Nukemap, un simulateur en ligne qui permettait de faire exploser des têtes nucléaires partout dans le monde en variant leur puissance pour mesurer l’aire de destruction, le nombre de victimes et l’extension des retombées radioactives. (…)
Je n’étais pas le seul à me distraire de la sorte : le site enregistrait déjà plus de deux millions d’explosions provoquées par les utilisateurs. Il y avait dans la nature des milliers d’aspirants destructeurs de mondes. La fin de l’espèce humaine était un nouveau passe-temps.


J’ignore si vous avez lu l’article paru dans Esquire, a dit Novelli, une étude sur l’état psychologique des spécialistes du climat. Comme moi. Il se trouve que nous faisons partie des catégories de scientifiques le plus exposées à la dépression et à divers troubles de l’humeur. Rien de nouveau sous le soleil. Syndrome de stress prétraumatique, voilà comment les psychologues appellent ça. Ou syndrome de Cassandre. Selon eux, c’est ce qu’on expérimente chaque fois qu’apparaît un graphique sur l’écran et qu’on voit l’avenir dans ce graphique. Et c’est ce qui nous arrive lorsque nous essayons de transmettre ces informations au monde extérieur, aux citoyens, à la presse, aux décideurs. Si vous me demandez une définition exacte de l’époque où nous vivons, la voici : une époque prétraumatique.


Nous avons tous un esprit gradualiste : s’il en a toujours été d’une certaine façon, pourquoi cela devrait-il changer maintenant ? L’humanité habite la même planète depuis deux cent mille ans, se peut-il que les choses doivent péricliter au moment où c’est moi qui suis en vie ? Cela paraît improbable, en effet. Les scientifiques aussi ont tendance à penser de cette manière, et de fait les grandes catastrophes, telles que l’extinction des dinosaures, ont toujours eu du mal à être prises au sérieux. Et pourtant, il se trouve que nous vivons justement à l’époque même où tout change. De façon drastique. Et c’est à nous que cela arrive. Les phénomènes auxquels nous assisterons au cours des prochaines années seront de plus en plus extrêmes. Plus tôt on l’accepte, mieux c’est pour tout le monde.
Elon Musk, ai-je dit, s’est retiré d’une série d’initiatives auxquelles il participait pour protester contre la décision de Trump. Novelli a fait une grimace en direction de la webcam. Laissez tomber Elon Musk. Les Elon Musk ne font pas autorité. Ils ne souffriront pas vraiment. Ils se préparent déjà à l’arrivée de la catastrophe. Ils construisent des bunkers et des navettes spatiales, ils s’arment et achètent des terrains où s’installer et vivre en sécurité.
Vous, où achèteriez-vous un terrain ?
Pour sauver votre peau, je veux dire.
Je ne ferai jamais une chose pareille.
Mais si vous deviez vraiment. En cas d’apocalypse.
Novelli a réfléchi quelques secondes, puis il a dit : En Tasmanie. Elle est située assez au sud pour échapper aux températures excessives. Elle a de bonnes réserves d’eau douce, elle se trouve dans un État démocratique et n’héberge pas de prédateurs pour l’homme. Elle n’est pas trop petite, mais elle demeure une île, donc plus facile à défendre. Parce qu’il faudra se défendre, croyez-moi. Oui, a-t-il ajouté d’un ton plus convaincu, si j’étais obligé de sauver ma peau, je choisirais la Tasmanie. 


Mais le Kruger, m’expliquait-il aussitôt après, était lui aussi une illusion : l’illusion selon laquelle l’homme faisait encore partie de l’écosystème à égalité avec les autres espèces, que la nature y était à son état primordial. C’était totalement faux. Les parcs étaient des systèmes soigneusement régulés, gérés de façon invisible par l’homme pour l’homme : on y allumait périodiquement des feux pour contenir la végétation et garantir la vue des animaux aux touristes payants, la population de lions était surveillée à travers l’introduction de nouveaux mâles (qui éliminaient les petits des autres) et, dans certaines réserves, on imposait aux éléphants des formes de contraception.
Bref, il était impossible d’échapper à l’anthropisation. Giulio employait ce terme, « anthropisation », cependant il évoquait à mon avis quelque chose de beaucoup plus vaste que le parc : il était impossible d’échapper aux êtres humains, impossible d’échapper au présent.


 

mercredi 15 février 2023

[Dong, Xi] Destin trafiqué

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Destin trafiqué (篡改的命)

Auteur : DONG Xi

Traduction : Baoqing et Elsa SHAO

Parution : en chinois en 2015
                  en français (Actes Sud) en 2022

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

L’histoire d’une famille paysanne qui cherche coûte que coûte à échapper à sa condition pour rejoindre le monde fantasmé de la ville et s’élever dans l’échelle sociale. Une comédie humaine au style alerte, une histoire vivante d’oppression et de résistance écrite dans une langue chatoyante, dépourvue de pathos, burlesque et drôle malgré sa noirceur.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dong Xi est né en 1966 dans la province du Guangxi. Après des études suivies dans des conditions précaires, il devient professeur de chinois puis écrivain et scénariste. Ses nouvelles rencontres rapidement leurs lecteurs, elles sont adaptées pour la télévision et remportent un vif succès.
Dong Xi a publié deux livres traduits en français aux éditions de l'Aube.

 

Avis :

Lorsque, né pauvre dans la campagne chinoise, Wang Changchi réussit le gaokao, le concours réputé le plus difficile au monde durant lequel, après des années d’intense préparation, des millions d’étudiants sous pression se disputent l’accès aux universités du pays, le jeune homme réalise le vœu le plus cher de ses parents, eux qui, depuis sa naissance, ont tout sacrifié pour que leur fils échappe à leur misérable condition paysanne et accède au graal d’une carrière administrative en ville.

Pourtant, un autre lui ayant volé sa place en usant de corruption, sans relations et trop désargenté pour lui aussi jouer de pots-de-vin, Changchi se retrouve manœuvre sur des chantiers de construction, trimant pour un salaire de misère, aussitôt englouti dans le loyer de son abject dortoir collectif, quand ses employeurs ne disparaissent pas sans lui payer son dû. Victime d’un accident du travail qui le laisse infirme, pour subsister il se fait remplaçant d’un homme riche en prison, doit se résigner à ce que son épouse fasse « des massages de pieds » la nuit et, dans son obstination à réclamer une indemnisation, se voit floué avec la complicité de juges corrompus, puis menacé par la police pour un crime que l’on voudrait lui faire endosser.

C’est ainsi qu’à peine entrouverte au prix de tant d’efforts, la porte vers une vie meilleure se reclaque violemment au nez de Changchi, les rejetant lui et les siens dans une cascade de déboires qui, malgré leurs efforts obstinés, les conduit irrémédiablement à l’abîme, comme aspirés par la fatalité du destin de pauvres dans cette Chine socialiste où, en vérité, rien ne protège les humbles des pratiques les plus outrancièrement capitalistes, et où la corruption dévoie le fonctionnement des règles sociales.

Alors, puisque dans ce pays « la justice n’existe pas, [que] tout se joue le jour de notre naissance [et qu’]on n’a pas franchi la ligne de départ qu’on a déjà perdu », Changchi ira jusqu’au bout de la logique. Lorsque lui aussi se sacrifiera pour le bonheur de son fils, ce sera en trichant avec le destin. Puisque ce dernier s’avère préfabriqué, il fera de son tout jeune enfant, en le confiant à l'adoption, un oeuf de coucou au sein-même de la très riche et bourgeoise famille de son ancien employeur...

Etonné qu’un roman aussi ouvertement critique à l’égard de la Chine ait pu y paraître, l’on s’immerge avec curiosité dans cette histoire dont les résonances burlesques et sardoniques ne font qu'en rendre plus désespérée l’amère noirceur. Fétus de paille dans un jeu pipé aux mains des puissants, les citoyens lambda, sans parler des paysans méprisés, n’y ont droit qu’à la résignation d’un destin sans espoir, frelaté dans l’oeuf quoi qu'ils fassent... (4/5)

 

Citations :

Il dut se résoudre à aller voir Xingze, lequel fut ravi de le revoir. Il lui tapa sur l’épaule, lui servit du thé et lui proposa de rester déjeuner. Mais dès que Changchi commença à parler d’emprunter de l’argent, le visage de son hôte s’assombrit. Il est vrai que sa femme et lui avaient accumulé une petite somme grâce à leurs privations, mais c’était pour leur garçon qui allait bientôt entrer au jardin d’enfants. Comme ils n’avaient pas de permis de résidence urbain, ils avaient dû faire jouer leurs relations pour trouver un établissement. Et faire jouer ses relations, ce n’est pas prononcer un discours de dirigeant politique : pas de paroles en l’air, il faut des espèces sonnantes et trébuchantes. Changchi voulut connaître la somme, il répondit qu’il fallait entre cinquante et cent mille yuans pour un jardin d’enfants de qualité, et un minimum de dix ou vingt mille pour un établissement quelconque. Changchi ne s’était jamais imaginé qu’il aurait à dépenser de telles sommes pour le jardin d’enfants. C’était terrible ! Après cela, il se sentait trop gêné pour réitérer sa demande mais, ne voyant pas d’autre issue, il étouffa ses scrupules et bégaya qu’il lui rendrait l’argent dès qu’il aurait gagné le procès. Mais l’autre lui répliqua que de tels procès étaient comme les poupées russes auxquelles jouait son fils : quand on croit avoir gagné, il y a toujours un nouveau procès qui s’ouvre derrière. Même quand tu as l’espoir de gagner un procès, tu n’as pas les moyens de le faire. — Quand nos parents, les larmes aux yeux, nous ont mis sur la route de la ville, ce n’était pas dans l’idée que nous ferions des procès à ces gens-là, car pour ça, il faut des relations, et nous ne sommes pas de taille. Notre seul atout, c’est notre force de travail. Il faut que nous utilisions notre force pour gagner l’argent que les riches ont dans leurs poches. Sois réaliste : trouve-toi un autre chantier où être maçon, au lieu de perdre ton temps et ton argent avec des procès, que tu n’as d’ailleurs aucune assurance de gagner.
 

Prenons la ville la plus proche, Canton. Pour y aller à deux, les billets de train vous coûteront quatre cents yuans. Il faudra compter deux mille au minimum pour les prélèvements, mille pour les tests. Il faut penser aussi à l’hébergement et aux repas. Le voyage coûtera au bas mot quatre mille yuans, et c’est sans compter les imprévus. Les hôpitaux sont immenses, les patients y grouillent comme des fourmis. Pour faire les prélèvements, tu risques d’attendre, qui sait pendant combien de jours ? Et chaque jour, ce seront des dépenses supplémentaires, autant de billets de banque partis en fumée. En tout ce ne sera pas moins de cinq mille yuans qui vont y passer avant même que le procès ne commence. Mon Dieu, où penses-tu trouver autant d’argent ? En plus, ce procès t’a déjà fait perdre un mois de salaire, au moins quatre à cinq cents yuans. Donc, en comptant le salaire, ce procès t’aura coûté cinq mille cinq cents yuans, sans compter les frais de procédure et d’avocat. Autant dire que tu ne tireras aucun profit de cette affaire. Et puis, qui peut prédire la durée du procès ? Sans parler d’années, tu risques de ne pas même tenir un ou deux mois. Écoute, de nos jours, dans un procès, c’est à celui qui a le plus d’argent et de relations. Tu n’as ni l’un ni l’autre. 
 

Mais, après avoir travaillé autant comme peintre, vu tant de maisons de riches, leur mobilier, je les envie et je suis en colère. Je suis un être humain comme eux, pourquoi y a-t-il de tels écarts entre mon niveau de vie et le leur ? Ne travaillerais-je pas assez ? Serais-je moins intelligent qu’eux ? Non, la seule cause est que je suis né à la campagne. Depuis le moment où ma mère m’a conçu, j’étais parti pour perdre. Mon père a eu l’ambition de changer mon destin, moi aussi j’ai serré les dents et tout fait pour y arriver, mais tu as vu toi-même ce que ça a donné. Arriverons-nous à y changer quelque chose ? Peut-être quelques changements quantitatifs, une poignée de yuans en plus, mais il n’y aura pas de changements qualitatifs. Un bœuf reste un bœuf, un cheval sera toujours un cheval, ils ne deviendront jamais des phénix, même si on les conduit à Pékin ou à Shanghai.
 
 
Le concours d’entrée à l’université a été supprimé en 1966 à la suite de la Révolution culturelle. Les lycéens ont été envoyés massivement à la campagne pour être “rééduqués”. Entre 1970 et 1976 (excepté 1971, année blanche), des étudiants ont été recrutés mais sur critères politiques. En 1977, l’année où le concours a été rétabli, 270 000 candidats ont été reçus, avec un taux de réussite de 4,7 %. Jusqu’en 1980, ce taux n’a pas dépassé 10 %.


Tu sais que des gens se blessent sur des chantiers mais ne touchent pas le moindre dédommagement. Ils ont beau crier leurs doléances pendant des années, un panneau accroché au cou, ils finissent dans une cellule de prison sans qu’on sache comment. Qu’est-ce que le préjudice moral ? C’est un truc brandi par les Occidentaux mais difficile à appliquer. Car ces nouveautés des Occidentaux sont bien souvent corrompues ou décadentes, et ne conviennent pas forcément à la situation chinoise. 


“La pauvreté fait changer, le changement libère, la liberté fait durer.’’ [Livre des mutations]


Pourquoi je n’aurais pas eu le droit de donner mon enfant pour lui assurer la vie heureuse que je ne pouvais pas lui donner ? Aujourd’hui il se déplace en voiture de luxe, il habite dans une grande maison, il fréquente la meilleure école, tu peux lui donner tout ça ? J’ai fini par comprendre qu’il existe deux visions de l’amour, une vision étroite et une vision large. Quand on a une vision étroite, on garde son enfant avec soi, et sa vie ressemblera à la tienne, à la mienne, ou à celle de Liu Jianping, Xingze ou Zhang Hui. Dans la vision large, on lui donne les moyens de vivre heureux, de devenir quelqu’un, on lui enlève tous les soucis.


— Récupère-le, ou je ne suis plus ton père.
— Pourquoi vouloir abattre un bananier qui est sur le point de donner des fruits ? Dazhi mène maintenant la vie que tu aurais voulu lui donner, je me trompe ? C’est comme ces pots de fleurs dans la rue, ce n’est pas nous qui les arrosons, mais cela ne nous empêche pas de les apprécier.


 

mardi 29 novembre 2022

[Cohen, Joshua] Les Nétanyahou

 


 

J'ai aimé

 

Titre : Les Nétanyahou (The Netanyahus)

Auteur : Joshua COHEN

Traduction : Stéphane VANDERHAEGHE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2021,
                  en français en 2022 (Grasset)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Hiver 1959-1960, dans une petite ville de l’État de New York. Ruben Blum est historien, fils de parents (névrosés et excentriques) d’origine russo-ukrainienne, gendre de beaux-parents (plus névrosés et excentriques encore) d’origine germanique, et père d’une jeune fille qui a hérité de cette folie familiale. Il enseigne à l’Université de Corbin où il est le seul professeur de confession juive, ce qui fait de lui un sujet de curiosité, de conversation  et, par de sombres raccourcis, la personne idéale pour évaluer la candidature d’un spécialiste de l’Inquisition, juif lui aussi, qui postule à la faculté  : Ben-Zion Nétanyahou.
Ce dernier est attendu chez les Blum pour un cocktail de bienvenue avant ses entretiens, mais lorsque sa voiture s’arrête devant la maison, quatre autres personnes apparaissent à ses côtés – Ben-Zion a fait le voyage avec sa femme et ses trois garçons, l’aîné s’appelle Jonathan, le plus jeune Iddo, et entre les deux  : Benjamin Nétanyahou, 10 ans. La soirée qui attend les Blum et les Nétanyahou restera dans les mémoires de tous les habitants de la ville, du directeur de l’université jusqu’au Shérif de Corbindale, de l’équipe locale de football jusqu’aux draps de la fille de Ruben…
Dans les pas de Philip Roth et de Saul Bellow, Joshua Cohen signe un très grand roman sur la société américaine, les familles dysfonctionnelles et l’identité juive. Celui que certains considèrent comme «  le plus grand auteur américain vivant  » (The Washington Post) nous plonge, avec ce pastiche de campus novel, dans un épisode invraisemblable de l’histoire personnelle des Nétanyahou. Et rien de tel que l’humour pour revisiter le passé, parfois embarrassant, des hommes de pouvoir.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Né en 1980 à Atlantic City, Joshua Cohen est romancier, nouvelliste, traducteur et critique littéraire. Salué par le New Yorker comme « l’un des auteurs les plus prodigieux de notre époque », pétri d’influences européennes et de littérature juive, Joshua Cohen fait partie des meilleurs écrivains américains de la décennie selon le magazine Granta. Après David King s’occupe de tout (Grasset, 2019), Les Nétanyahou est son quatrième ouvrage traduit en français.

 

 

Avis :

Le narrateur Ruben Blum est historien et enseigne à l’université de Corbin, petite ville américaine. Il est le premier et l’unique professeur juif de l’établissement. Alors, lorsqu’y postule un certain Ben-Zion Nétanyahou, spécialiste de l’Inquisition ibérique et juif lui aussi, c’est lui, Ruben, qui, en cette fin de l’année 1959, se retrouve chargé de l’accueillir et d’évaluer sa candidature.

Une longue et déconcertante introduction, dont à ce stade on a du mal à apprécier la froide ironie sous-jacente, tant le narrateur se prend au sérieux de ses multiples et doctes digressions, commence par planter le décor compassé de ces dignes et éminents cerveaux que les contraintes économiques et la relative confidentialité de leur université empêchent, à leur grand dam, de se consacrer exclusivement à leurs domaines d’expertise, à vrai dire si pointus qu’ils semblent presque les seuls à en apprécier le caractère essentiel. Au sein du délicat échafaudage de prééminences et de dignités que constitue le cercle de ces si distingués professeurs, Ruben Blum est de fait celui qui a le plus à faire pour convaincre de sa respectabilité, avec une préoccupation majeure : se fondre dans la masse des non-Juifs. Cet objectif lui est d’autant moins facile à atteindre que, côté familial – et là, c’est franchement drôle -, il lui faut constamment composer avec ces incontrôlables électrons que représentent ses parents et ses beaux-parents, ancrés, chacun à leur manière, dans leurs idées et dans leurs traditions, mais aussi avec son adolescente de fille, obsédée notamment par la forme – trop juive ? - de son nez.

Tout à ses préoccupations quant à la bonne manière de se sortir de cette embarrassante nouvelle mission qui ne le renvoie que trop à sa « spécificité » personnelle, le narrateur est pourtant loin d’imaginer la tornade qui s’apprête à lui tomber dessus. Car, non seulement Ben-Zion Nétanyahou est un personnage irascible et indomptable, que ses idées radicalement sionistes placent aux antipodes des aspirations à l’intégration de Ruben, mais il débarque en famille, avec sa femme et ses trois redoutables jeunes garçons, en ce qui ne va pas tarder à ressembler à une guignolesque invasion de sauterelles. Le moins que l’on puisse dire est que les Nétanyahou ne vont pas passer inaperçus, et encore moins paraître à leur avantage, dans cette petite ville paisible et ce milieu universitaire, il faut le dire, un peu confit dans la naphtaline.

Cette comédie de mœurs centrée sur un intellectuel juif américain en proie à des affres tragi-comiques fait bien sûr penser à Woody Allen. Malheureusement alourdie par quelques longueurs indigestes, elle tire sa vraie originalité du fait réel dont elle s’inspire, et sa plus grande ironie du destin de l’un des trois garnements : Bibi, ou encore Benyamin Nétanyahou… (3/5)

 

 

Citation : 

Tandis que l’épouse rameutait la marmaille, le mari repoussa sa capuche pour dévoiler le visage que je connaissais, ou pensais reconnaître, d’après le portrait miniature collé à l’emporte-pièce dans le coin supérieur droit de son CV. Il avait pris un coup de vieux. Devait avoir près de la cinquantaine à l’époque, son visage, une dure noix aux traits vaguement mongols, deux yeux minuscules tels des noyaux d’olive et une paire d’oreilles charnues, en conques d’huître absolument énormes, sillons nasogéniens fortement marqués dont je ne dirais pas qu’ils formaient les lignes d’un sourire ni d’un rire, car la bouche aux lèvres pincées était en elle-même dépourvue de la moindre trace d’humour. Sur sa tête poussaient deux touffes de cheveux pareilles aux deux bosses d’un chameau de Bactriane, le dôme les séparant, un œuf lumineux de calvitie parsemée de taches de rousseur. Les premiers mots qu’il m’adressa furent « Pr Blum, je suppose ?
— Ravi de vous rencontrer.

— Pr Ben-Zion Nétanyahou.