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samedi 7 février 2026

[Bussi, Michel] Les ombres du monde

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les ombres du monde

Auteur : Michel BUSSI

Parution : 2025 (Presses de la Cité)

Pages : 576 

Accès au livre : ISBN 9782258212299  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Octobre 1990. Le capitaine français Jorik Arteta, en mission au Rwanda, rencontre Espérance, jeune professeure engagée dans la transition démocratique de son pays.
6 avril 1994. Un éclair déchire le ciel de Kigali. Le Falcon du président rwandais explose en plein vol. Commencent alors cent jours de terreur et de sang. Les auteurs des tirs de missiles ne seront jamais identifiés. Quelqu'un, pourtant, connaît la vérité.
Noël 2024. Jorik, sa fille et sa petite-fille s'envolent pour le Rwanda. Tous poursuivent leur propre quête, tourmentée par les fantômes du passé.Dans Les Ombres du monde, Michel Bussi fait entrer l'Histoire dans le roman et le roman dans l'Histoire, articulant, en maître du suspense, la construction romanesque avec les faits historiques.
Une fresque éblouissante, à la croisée de trois générations, sur la transmission de la mémoire, et dont les rebondissements sont de puissants révélateurs de l'expérience de la violence, de la perte et du pardon. Une langue où les images poignantes affleurent au cœur du tragique et traversent sur un fil les ombres du monde.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Michel Bussi, magicien du suspense, aime nous surprendre en nous manipulant. Ancien enseignant-chercheur en géographie, il a exploré les cartes du monde avant de dessiner celles des âmes humaines. Ses personnages ? Des invisibles, souvent des héroïnes courageuses, en quête d'identité et de réparation. À leurs côtés, les lieux, comme sa chère Normandie, prennent vie pour devenir eux aussi des personnages à part entière. Depuis Nymphéas noirs jusqu'aux Assassins de l'aube, les 21 romans de Michel Bussi parus aux Presses de la Cité, puis en poche aux éditions Pocket, ont conquis 38 pays et fait de lui l'un des auteurs préférés des Français et le plus adapté en série et en BD.

 

Avis :

Sans renoncer à la tension narrative qui fait sa signature, le maître du suspense Michel Bussi s’aventure pour la première fois hors du thriller pur qui l’a consacré pour signer un roman historique grave et engagé autour du génocide rwandais.

Cette fresque suit le destin croisé de Jorik Arteta, jeune capitaine français plongé malgré lui dans les zones d’ombre de l’opération militaire au Rwanda, et d’Espérance, enseignante rwandaise dont la vie bascule avec la montée des violences. Autour d’eux gravitent des figures prises dans l’engrenage politique et humanitaire de l’époque, tandis que le récit alterne entre les années 1990 et un retour au Rwanda en 2024, où survivants et témoins doivent affronter les secrets enfouis et les responsabilités longtemps tues.

En s’attaquant au génocide rwandais, Michel Bussi prend le risque d’un déplacement radical : quitter le terrain confortable du thriller pour affronter un événement historique d’une violence extrême, où la fiction doit composer avec l’exigence de vérité. Ce pari, il le relève en mobilisant ce qui fait sa force – la maîtrise du rythme, l’art du dévoilement progressif, la construction en strates – tout en adoptant une gravité nouvelle. Le roman gagne ainsi en densité ce qu’il perd en légèreté, la mécanique du suspense servant d’outil pour sonder les zones d’ombre de l’Histoire, interroger les responsabilités et explorer des trajectoires brisées.

Sans jamais sacrifier la complexité au profit de l’émotion ou du spectaculaire, l'écrivain tisse une fresque patiente, attentive aux voix multiples qui composent la mémoire rwandaise. Le récit alterne les temporalités pour mieux faire sentir la persistance des traumatismes et la difficulté du retour, tandis que les personnages, pris dans l’engrenage politique et humanitaire, incarnent la tension entre culpabilité, silence et quête de vérité. Cette ambition narrative, alliée à une documentation solide, confère au roman une portée éthique nouvelle dans l’oeuvre de l'auteur, qui livre ici l’un de ses romans les plus engagés et les plus aboutis.

Quelques réserves toutefois surgissent. Michel Bussi, fidèle à ses ressorts de suspense, en use et parfois en abuse jusqu'à l'improbable, la trajectoire de ses personnages se retrouvant artificiellement chargée de bien trop de twists et de faux-semblants pour demeurer plausible. L’épisode des gorilles, tiré vers une autre guerre, animale celle-là, affaiblit assez inutilement l’ensemble. En somme, l’auteur ne parvient pas toujours à s’affranchir de ses mécanismes habituels pour se consacrer pleinement à ce qui fait le véritable intérêt du livre : la mise en lumière du génocide rwandais et la dénonciation de ses implications politiques et humanitaires, d’une force réellement instructive. Le roman révèle une réalité largement méconnue, aux conséquences proprement révoltantes, qui lui confère un impact humain et politique considérable. Un virage bienvenu et globalement réussi, qui aurait pu être assumé encore davantage.
 
Si l’on peut regretter que les réflexes du thriller brouillent parfois la puissance du propos, l’essentiel demeure : la mise au jour d’un drame historique encore trop méconnu et la clarté avec laquelle le roman interroge les responsabilités internationales. Par son travail de documentation et son engagement narratif, Michel Bussi offre un récit salutaire, dont la portée humaine et politique reste forte malgré les limites de sa construction. (4/5)

 

 

Citations : 

J’ai beaucoup réfléchi en prison, avec les curés. Je crois que cette violence, si tout le monde y a adhéré, c’est parce que nous étions de pauvres paysans, aux vies sans grand intérêt. Les corvées des champs, les longues marches pour aller puiser de l’eau ou couper le sorgho… Et pendant ces cent jours, nous nous sommes pris pour des dieux. Vous rendez-vous compte, nous avions le pouvoir de vie et de mort, nous franchissions tous les tabous de la morale. Arrêter, renoncer aux ibitero, c’était comme revenir à nos vies ordinaires, à notre misère, c’était comme redevenir des hommes normaux. Oui, madame la juge, pendant ces cent jours, nous sommes tous devenus des dieux. Ou des diables, ce sera à vous de le décider !


Il n’y a jamais de génocide sans guerre. La guerre offre le droit de tuer, elle banalise la mort, elle normalise la barbarie, les barrières psychologiques sont attaquées, les normes morales abolies. Mais le génocide est bien différent. Il vise à exterminer un peuple, définitivement. Pour ne te donner qu’un exemple, dans une guerre, on tue les hommes en premier, les soldats ennemis représentent la menace principale. Dans un génocide, on tue d’abord les femmes, parce qu’elles portent la vie, puis les enfants parce qu’ils représentent l’avenir, ainsi que les vieux, parce qu’ils sont les gardiens de la mémoire. C’est exactement ce qui s’est passé au Rwanda : 70 % des enfants ont vu quelqu’un se faire tuer devant leurs yeux, 80 % connaissaient un proche qui a été tué, 90 % ont cru qu’ils allaient mourir. J’ai toujours gardé en mémoire ces mots d’une survivante : « Un génocide n’est pas un feu de broussailles qui s’élève sur deux ou trois racines, mais sur un nœud de racines qui a moisi sous terre sans personne pour le remarquer. » Tu veux savoir ce que le génocide des Tutsi a de particulier ? (...)
Même si le projet d’éliminer les Tutsi est ancien, il remonte aux années 1960 et aux premiers massacres, on estime qu’il n’a été voulu, pensé, que par une poignée de personnes. Peut-être une dizaine de membres de l’Akazu. Dans chaque préfecture, il n’y avait sans doute pas plus d’une cinquantaine de personnes au courant du plan, quelques hauts fonctionnaires, des chefs de gendarmerie, des industriels pour assurer la logistique. Sur le terrain, ils ne pouvaient compter que sur trente mille miliciens. Et ainsi de suite, les ordres d’extermination pensés par une poignée de responsables politiques et militaires sont descendus de façon pyramidale sans qu’aucun contre-pouvoir organisé ne puisse s’y opposer, parce que les racines sous terre avaient suffisamment pourri… 
« Les fanatiques de l’Akazu eux-mêmes ne devaient pas penser que l’incendie prendrait aussi vite. Il faut que tu comprennes, Maé, ce génocide ne ressemble à aucun autre. Il n’y a pas eu de déportation massive au Rwanda, pour tuer loin des yeux, pas de gendarmes pour rafler, pas de chef de gare pour s’assurer que les trains partent. Il n’y avait qu’une règle d’or, les cafards ne devaient pas s’échapper. On devait les tuer sur place avant qu’ils ne se cachent, puisque rien ne permettait de les distinguer. Presque toutes les victimes du génocide des Tutsi ont été tuées à proximité de l’endroit où elles habitaient. Les fugitifs n’avaient qu’une peur, croiser quelqu’un qu’ils connaissaient. Les enfants en particulier, qui n’avaient pas de carte d’identité, n’ont été tués que parce que des voisins les ont dénoncés.


Pas de chambres à gaz ici, pas de mitrailleuses lourdes, pas de solution finale inventée par des savants. C’est un génocide agricole, commis par des meurtriers équipés d’outils archaïques, mais aucun n’a jamais été aussi efficace depuis que l’humanité existe. Un million de morts en cent jours, plus de dix mille par jour. Même les nazis n’ont pas fait mieux.


Pendant longtemps, on a parlé de guerre au Rwanda, en se gardant bien d’employer le mot tabou. Génocide. En avril 1994, la France a reçu à l’Élysée deux planificateurs de l’épuration ethnique, sans les considérer comme des criminels. Un mois plus tard, quand François Mitterrand commémore les crimes nazis d’Oradour-sur-Glane, il assure, la main sur le cœur, « plus jamais ça », sans prononcer le moindre mot sur les massacres au Rwanda. D’avril à juin 1994, le monde a fermé les yeux. Un membre du gouvernement intérimaire rwandais siégeait même au Conseil de sécurité de l’ONU. Au plus fort des tueries, les États-Unis refusèrent eux aussi d’employer ce mot, génocide, qui obligeait, en respect du droit international, à une intervention des Nations unies. Pour regarder ailleurs, le monde a un bon prétexte : la Coupe du monde de football vient de commencer sur le sol nord-américain.
 
 
Tous les génocides du monde ont au moins un point commun. À l’exception d’une poignée de justes, personne ne résiste à la machine à tuer quand elle s’est emballée. La désobéissance civile est un mythe. Tout le monde obéit, et plus encore quand les ordres sont insensés. Qu’aurions-nous fait, Maé ? Comme tout le monde, je le crains : nous aurions hurlé avec les loups, pour essayer de survivre. Et ensuite, si par miracle on y était parvenues, nous aurions palabré, pardonné, commémoré.


Pour clore les polémiques, en 2019, le président Macron a commandé à des historiens indépendants un rapport sur le rôle de la France au Rwanda. Le rapport Duclert, un pavé de neuf cent quatre-vingt-onze pages, conclut à la responsabilité accablante de l’État français. Une responsabilité accablante aussi bien sur le plan politique, institutionnel, intellectuel, éthique, cognitif et moral… Je te le cite de mémoire : « Les autorités françaises ont fait preuve d’un aveuglement continu dans leur soutien à un régime raciste, corrompu et violent. » (…)
Le rapport écarte en revanche le terme de complicité de génocide. Pour te le dire autrement, cela signifie que le pouvoir français de l’époque, et en particulier François Mitterrand, n’avait pas de volonté génocidaire. (…)
— Cela veut dire qui ni Mitterrand, ni ses conseillers, ni les militaires français n’ont souhaité le génocide. Mais que sans eux, il n’aurait pas eu lieu… 
— Ça ma grande, personne ne le saura jamais. Ce qui est certain, c’est que par son soutien aux extrémistes hutu, entre 1990 et 1994, la France a laissé aux planificateurs du génocide le temps de l’organiser. Ce qui est aussi certain, c’est que la plupart des responsables politiques ou militaires, du moins ceux encore vivants, prétendent n’avoir commis aucune faute. Selon eux, personne ne pouvait prévoir un drame d’une telle ampleur. Ce serait la faute de la fatalité, ou de la violence des Africains contre laquelle on ne peut rien. 
— La fatalité, répéta Aline. Sauf si on prouve un jour que ce sont des militaires français, dirigés par Paul Barril, qui ont commis l’attentat du 6 avril…


C’était le rôle de la France au Rwanda, être la nourrice d’un pays qu’elle était censée protéger. Imagine, il arrive un accident à cet enfant, il se blesse ou il meurt. La nourrice, même si elle n’est coupable de rien, même si elle l’a bien surveillé, même si la fatalité est la seule coupable, ne reste pas droite dans ses bottes. Elle pleure, elle s’en veut, elle se dit j’aurais dû mieux faire, j’aurais dû deviner, anticiper. Elle se reproche même ce qu’elle n’a pas à se reprocher, parce qu’elle est émue, bouleversée, parce qu’elle se comporte tout simplement en être humain. Ce qui m’écœure chez ces responsables politiques, qu’ils aient pu changer quelque chose ou non à ce génocide, c’est qu’ils restent le regard sec et le col serré, à s’offusquer qu’on puisse les mettre en cause, en jurant avec raideur je n’ai fait que mon devoir, pour l’honneur de la France, alors qu’ils devraient s’effondrer en larmes. Vous n’êtes pas d’accord ? Ils devraient répondre, les yeux rouges : j’aurais dû mieux faire, j’aurais dû deviner, anticiper, parce que c’est moi qui avais la garde de ce petit pays, personne d’autre, alors le million d’innocents assassinés, oui ils reviennent me hanter chaque nuit. Ça ne changerait rien, je sais, ça pourrait être considéré comme de l’hypocrisie, moi j’y verrais une preuve minimale d’humanité.


— Ce jour viendra, Maé, et tu le connaîtras. Quand l’histoire sera passée, quand les acteurs du drame auront disparu, quand la vérité aura refroidi et que plus personne ne pourra s’y brûler. Même si beaucoup de documents de l’Élysée demeurent classés secret défense, même si la justice administrative française refuse toujours de se pencher sur le rôle de l’État, et si la justice pénale continue de protéger la plupart des réfugiés rwandais accusés d’avoir participé au génocide, Madame Agathe, la veuve du président Habyarimana, en premier… 
« Ce jour viendra, Maé, et la France portera ce génocide comme une tache indélébile de son histoire. Sans la cacher. On vit toujours mieux en assumant les fautes de nos parents ou de nos grands-parents. J’ai appris une chose : on ne peut pas tuer une seconde fois les morts, les fantômes finissent toujours par gagner. Quand ils sont un million, ils forment une armée contre laquelle aucune nation, même droite dans ses bottes, ne peut lutter. 


 

vendredi 5 décembre 2025

[Shafak, Elif] Les fleuves du ciel

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Les fleuves du ciel
            (There are Rivers in the Sky)

Auteur : Elif SHAFAK

Traduction : Dominique GOY-BLANQUET

Parution : en anglais en 2024,
                  en français en 2025 (Flammarion)

Pages : 512 

Accès au livre : ISBN 9782080459879  
                           en librairie

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Londres, 1840. Arthur, un garçon à la mémoire prodigieuse né sur les rives de la Tamise, est engagé comme apprenti dans une imprimerie. Bientôt, son monde s’ouvre bien au-delà des taudis de la capitale anglaise, vers un autre fleuve, le Tigre, et une ancienne cité de Mésopotamie qui abrite les fragments d’un poème oublié.
Turquie, 2014. Chassées de leur village au bord du Tigre, Naryn, une petite fille yézidie, et sa grand-mère entreprennent un long voyage, traversant des terres en guerre dans l’espoir d’atteindre la vallée sacrée de leur peuple, en Irak, pour que Naryn y soit baptisée.
Londres, 2018. Zaleekhah, hydrologue fascinée par la mémoire de l’eau, emménage dans une péniche pour échapper à la faillite de son mariage. C’est alors qu’un curieux livre qui la ramène à ses origines vient chambouler son existence.
Avec ce roman éblouissant, une traversée des siècles et des cultures suivant trois destinées entrelacées par le cours imprévisible de l’eau, Elif Shafak s’impose comme l’une des plus grandes conteuses de notre époque.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Elif Shafak est l'auteure de douze romans salués par la critique, notamment L'architecte du Sultan, La Bâtarde d'Istanbul, Trois filles d’Ève, et 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange. Son œuvre, pour laquelle elle a reçu la décoration de Chevalier des Arts et des Lettres, est traduite dans le monde entier. Elle milite pour les droits des femmes, et collabore régulièrement avec des quotidiens internationaux comme The New York Times, The Guardian et La Republica.

 

Avis :

De La bâtarde d’Istanbul, qui sonde les blessures de l’histoire turco‑arménienne, à L’île aux arbres disparus, qui évoque les violences inter‑ethniques entre Chypriotes grecs et turcs,  Elif Shafak n’a cessé d’explorer les thèmes de la mémoire, de l’identité et de la transmission. Elle choisit cette fois l’eau comme fil conducteur, élément vital qui relie personnages, civilisations et récits dans une vaste composition traversant les époques et menant à une méditation sur la condition humaine.

Détournant l’idée controversée de la « mémoire de l’eau », selon laquelle le liquide conserverait la trace des substances rencontrées même après leur disparition matérielle, Elif Shafak en fait une métaphore poétique : l’eau devient archive invisible, dépositaire des histoires et des civilisations qu’elle a traversées. Trois existences s’y inscrivent : un archéologue anglais du XIXᵉ siècle en quête d’un poème mésopotamien oublié, une enfant du Proche‑Orient entraînée dans l’exil au début du XXIᵉ siècle, et une hydrologue contemporaine confrontée aux menaces pesant sur cette ressource vitale. 

A lui seul, le titre condense cette vision. Drainant mémoires et récits à mesure que les pluies alimentent rivières, fleuves puis mers, l’eau relie cosmique et terrestre, origine et disparition. Les histoires humaines, comme les fleuves, naissent d’un ciel commun et s’écoulent vers des destins multiples. A partir de cette image, la romancière turque met en lumière la manière dont l’Occident – oublieux du berceau civilisationnel que fut la Mésopotamie – a longtemps toisé l’Orient. Elle évoque aussi les tragédies contemporaines, tel le génocide des Yézidis, qui souligne la fragilité des peuples et la violence des effacements. L’eau apparaît alors comme miroir de la vie et de la mort des civilisations : elle emporte les ruines mais conserve les traces.

Enfin, Les fleuves du ciel célèbre la puissance des récits. Car si les civilisations s’effondrent et si les peuples sont déplacés, les histoires survivent, franchissent les frontières et ressurgissent là où on les croyait disparues. Elif Shafak compose ainsi une fresque polyphonique où l’eau n’est pas seulement motif, mais force agissante qui éclaire la condition humaine et rappelle que la mémoire, même menacée, poursuit son oeuvre. 

Conteuse habile et enchanteresse, Elif Shafak métamorphose une réflexion politique et historique en une œuvre d’une grande intensité poétique, où, comme l’eau, le temps coule, nous dépasse et nous emporte, mêlant dans une mémoire universelle les vies et les civilisations, et, puisque tout s’achève dans le même terreau, nous administrant une grande leçon d’humilité et de tolérance. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

C’est avec de telles pensées à l’esprit qu’Assurbanipal entre dans la bibliothèque. Une enfilade de pièces où les murs sont couverts du sol au plafond d’étagères sur lesquelles des milliers de tablettes d’argile sont disposées en ordre parfait, classées par sujet. Elles ont été collectées dans des contrées proches ou lointaines. Sauvées pour certaines de la négligence ; d’autres achetées à leur propriétaire pour une bouchée de pain ; mais la plupart ont été prises de force. Elles contiennent toutes sortes d’informations, qu’il s’agisse d’accords commerciaux ou de recettes médicinales, de contrats juridiques ou de cartes célestes… car le roi sait que pour dominer d’autres cultures, il faut saisir non seulement leurs terres, récoltes et biens matériels, mais aussi leur imaginaire collectif, leurs souvenirs partagés.


Bientôt, le crépuscule peint l’horizon en orange vif, jusqu’à ce que le brouillard revienne en force et efface toutes les couleurs de son morne pinceau. Un allumeur de réverbère passe en sifflotant. Il tient à la main une longue perche avec une mèche allumée. Une par une, les lampes à gaz le long de la rue prennent vie, projetant une lueur vaillante dans l’obscurité qui s’épaissit. Demain matin, le même homme réapparaîtra pour les éteindre une à une. Un pendule oscille constamment entre le jour et la nuit. La lumière et l’ombre. Le bien et le mal. Peut-être en va-t-il de même pour le passé et le présent – ils ne sont pas entièrement distincts. Ils saignent l’un dans l’autre.


Les enfants de parents déracinés naissent dans la tribu du souvenir. Leur présent et leur avenir sont à jamais façonnés par leur passé ancestral, qu’ils en aient connaissance ou non. S’ils fleurissent et prospèrent, leur réussite sera attribuée à toute une communauté ; et de la même manière, leurs échecs seront enregistrés au compte d’une entité plus ample et plus ancienne qu’eux-mêmes, famille, religion ou ethnicité.


Une larme tombe sur le dos de sa main. Fluide lacrymal, agencement complexe de cristaux de sel invisibles à l’œil nu. Cette goutte, l’eau de son propre corps, qui contient une trace de son ADN, était jadis un flocon de neige ou un jet de buée, peut-être ici ou à des milliers de kilomètres, changé maintes fois de liquide à solide à vapeur et inversement, tout en gardant son essence moléculaire. Elle est restée cachée sous une terre emplie de fossiles pendant des dizaines sinon des milliers d’années, a grimpé vers les cieux, est revenue sur terre en brume, brouillard, mousson ou tempête de grêle, déplacée et relogée à perpétuité. L’eau est l’immigrant par excellence, prisonnière en transit, incapable à jamais de se fixer.


Les mots sont comme des oiseaux, dit Mr Bradbury. Quand on publie des livres, on libère des oiseaux en cage. Ils peuvent aller où bon leur semble. Ils peuvent survoler les murs les plus hauts, franchir de longues distances, s’installer aussi bien dans un manoir que dans une ferme ou une chaumière d’ouvrier. On ne sait jamais qui ces mots atteindront, quels cœurs succomberont à leurs doux chants.


Si la pauvreté était un lieu, un paysage hostile dans lequel on tomberait accidentellement ou par une poussée délibérée, ce serait une forêt maudite – un bois sauvage humide et lugubre suspendu dans le temps. Les branches vous happent, les troncs vous bloquent le passage, les ronces s’agrippent à vous, résolues à vous empêcher de partir. Même si vous parvenez à surmonter un obstacle, il est aussitôt remplacé par un autre. Vous vous arrachez la peau des mains en vous efforçant de dégager un chemin alternatif, mais dès que vous tournez le dos aux arbres, ils resserrent les rangs derrière vous. La pauvreté mine votre volonté, peu à peu.


Oncle dit souvent que si certains peuvent faire le choix d’une vie simple et discrète, ceux qui viennent de régions perturbées ou d’origines difficiles n’ont pas ce luxe. Car toute personne déplacée comprend que l’incertitude n’est pas tangentielle à l’existence humaine mais qu’elle en est l’essence même. Comme on ne peut jamais être certain de ce qu’apportera le lendemain, impossible de se fier à Dame Fortune – déesse du destin et de la chance – même quand elle semble pour une fois vous accorder ses faveurs. Il faut toujours être prêt à une crise, une calamité, ou un soudain exode. Être un étranger, c’est d’abord une affaire de survie, et personne ne peut survivre s’il est sans ambition ; personne ne progresse en temporisant. Les immigrants ne meurent pas de fatigue existentielle ou d’ennui nihiliste ; ils meurent de travailler trop dur.
 
 
Grandma dit qu’une vieille femme yézidie, une voisine qui lui est chère, a émigré avec ses enfants en Allemagne, où la famille s’est établie dans les années 1990. La femme a été troublée et attristée d’apprendre que les gens là-bas remplissaient une baignoire d’eau et s’asseyaient dedans pour se savonner. Elle ne pouvait pas croire qu’il y ait des gens assez insensés pour plonger dans de l’eau propre sans s’être lavés auparavant.


Grandma dit qu’on devrait toujours se montrer bon envers chaque créature vivante, si petite soit-elle ou apparemment insignifiante, car on ne peut jamais savoir sous quelle forme vous-même ou un être cher allez renaître. 
« Hier j’étais un fleuve. Demain, je reviendrai peut-être sous la forme d’une goutte de pluie. »


Qu’ils soient bourbeux ou placides, dans ce pays où les pierres sont anciennes et où les histoires se racontent mais sont rarement écrites, ce sont les fleuves qui gouvernent les jours de notre vie. Nombre de rois ont régné et nombre de rois ont disparu, et Dieu sait qu’ils étaient pour la plupart impitoyables, mais ici en Mésopotamie, ne l’oublie jamais, mon amour, le seul véritable souverain, c’est l’eau. 


Les divisions entre classes sont en vérité des frontières sur une carte géographique. Quand vous naissez dans un milieu riche et privilégié, vous héritez d’un plan qui trace les chemins ouverts devant vous, signale les raccourcis et les détours capables de vous conduire à destination, vous informe des vallées luxuriantes où vous pouvez prendre du repos, des terrains instables à éviter. Si vous entrez dans le monde sans cette carte, vous êtes privé de guide sûr. Vous vous égarez plus facilement, vous tentez de traverser ce que vous avez pris pour des vergers et des jardins, et découvrez que ce sont des marais et des tourbières.
 


Tandis qu’elle ferme les yeux, attendant de sombrer dans un sommeil drogué, elle entend au loin un léger clapotis. Elles sont toutes là. Les rivières perdues du temps, hors de la vue et hors de l’esprit mais remarquables par leur absence, comme les membres fantômes qui gardent la faculté de faire souffrir. Elles sont ici et partout, érodant les structures solides sur lesquelles nous avons construit nos carrières, mariages, renommées et relations, roulant toujours plus vers l’avant – avec ou sans nous. Zaleekhah sait qu’elle n’est peut-être pas l’une des leurs, mais elle sera toujours attirée par les gens entraînés vers quelque chose de plus grand et meilleur qu’eux, une passion qui dure la vie entière, même si elle finit par les dévorer.


Tout comme une flamme requiert l’ombre pour exister et grandir, l’idée de la suprématie européenne avait besoin d’un Orient imprégné de misère et de désespoir. Napoléon se donnait pour mission de libérer les peuples de la région de leur destinée et de les conduire à restaurer la grandeur de leurs ancêtres. Ainsi tous seraient bénéficiaires – l’envahisseur et l’envahi. Enhardi par cette conviction, il ordonna de collecter des antiquités. Cependant il ne serait pas facile de les rapporter au Louvre. Car les Français n’étaient pas seuls habités par cette ambition. Les Britanniques aussi étaient dans les transes de l’égyptomanie.


Les empires savent se donner l’illusion qu’étant supérieurs aux autres, ils vivront à jamais. Une certitude partagée que demain le soleil se lèvera, que la terre restera fertile, que les eaux ne se tariront jamais. Un mirage réconfortant qui donne à croire que même si nous mourons tous, les bâtiments que nous érigeons, les poèmes que nous composons, les civilisations que nous créons vont survivre.


Arthur commence à suspecter que le mot civilisation désigne le peu que nous parvenons à sauver d’une perte que personne ne souhaite se remémorer. Des triomphes se dressent sur les échafaudages bricolés de sévices indicibles, des légendes héroïques sont tissées d’agressions et d’atrocités. Le système d’irrigation de Ninive était une réussite éclatante – mais combien de vies ont été gaspillées pour le construire ? Il y a toujours un autre aspect des choses, un aspect oublié. L’eau était le plus grand atout de la ville et son trait distinctif, pourtant elle est aussi ce qui l’a sapée pour finir. Les larges quantités de sel charrié par les torrents et les marées ont ruiné le sol. Fleuves créateurs, fleuves destructeurs. Parfois votre force principale devient votre pire faiblesse. 
 
 
Aux dires de certains, les Yézidis sont des musulmans hérétiques ou des chrétiens renégats. D’autres affirment que ce sont des juifs apostats, ou une étrange secte zoroastrienne perdue dans les replis de l’histoire. Certains assurent que leur système de caste est une dérivation de l’hindouisme. Selon une hypothèse très répandue, leur foi est un ersatz de croyances originales, un rejeton égaré. Arthur n’est pas d’accord. De plus en plus il a la conviction que leur lignée, aussi enracinée ici que les arbres indigènes, peut remonter au temps des anciens Mésopotamiens.


Il lui vient à l’esprit ce soir-là qu’il y a une similitude entre l’amitié et la foi. Elles sont construites l’une et l’autre sur la fragilité de la confiance.


Je doute que les thérapeutes envoient leurs patients au British Museum, mais quand vous êtes près d’un objet si impossiblement âgé, ça remet les choses en perspective. Ce qui vous trouble à l’instant présent est infime dans le cours du temps. Je pense que chacun devrait traîner un peu en compagnie d’un lamassu de temps à autre.Zaleekhah étudie le panneau. 


« Il était donc cruel, Assurbanipal ? 
— Il compte parmi les plus féroces des rois assyriens. Sa destruction de l’Élam est considérée par nombre de chercheurs comme un génocide. 
— Je m’attendais à mieux de la part d’un homme connu pour avoir fait construire une bibliothèque magnifique. 
— Vous êtes loin d’être la seule à faire cette supposition. Qui vient à point nous rappeler qu’un individu peut être cultivé, policé, généreux, mondain, et quand même commettre des actes d’une cruauté stupéfiante. »


Écrire, c’est se libérer des contraintes de l’espace et du temps. Si la parole orale est une ruse des dieux, la parole écrite est le triomphe des humains. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

  


 

lundi 9 décembre 2024

[Flanagan, Richard] Question 7

 




 Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Question 7

Auteur : Richard FLANAGAN

Traduction : Serge CHAUVIN

Parution : en anglais (Australie) en 2021,
                  en français (Actes Sud) en 2024

Pages : 288

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

S’il n’avait craint les sentiments que lui inspirait la jeune Rebecca West, H.G. Wells, le père de la science-fiction, ne se serait pas enfui en Suisse pour y écrire un livre dans lequel il imagine, en 1912, une arme capable d’embraser le monde…
S’il n’avait lu ce roman méconnu, le physicien Leo Szilard n’aurait probablement jamais eu l’idée, quelque vingt ans plus tard, d’une réaction nucléaire en chaîne et, terrifié par ses possibles applications, tout mis en œuvre pour convaincre Roosevelt de doter son pays de la bombe atomique.
Si les États-Unis n’avaient pas bombardé Hiroshima puis Nagasaki, en août 1945, des dizaines de milliers de personnes auraient survécu mais le sergent Flanagan, prisonnier de guerre des Japonais, aurait certainement péri et son fils Richard ne serait pas né seize ans plus tard en Tasmanie.
Question 7 est le récit virtuose, aux accents sebaldiens, d’une série d’événements ; l’examen magistral et déchirant de ce que signifie être en vie alors que tant d’autres sont morts. C’est aussi une lettre d’amour de l’auteur à ses parents, une œuvre puissante fusionnant rêverie, histoire et fiction, pour tenter de saisir le sens de cet univers insensé.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1961 en Tasmanie, Richard Flanagan est resté viscéralement attaché à cette terre. Il n'a cessé d'en revisister l'histoire et la mémoire au fil de son œuvre. Ses romans, récompensés par de nombreux prix et publiés dans 42 pays, sont tous disponibles chez Actes Sud : À contre-courant (Babel n° 1569), L’Odeur d’un arbre sans fleur (Babel n° 1659), Le Livre de Gould (Babel n° 1361 – Commonwealth Writers’ Prize 2002), La Fureur et l’Ennui (Babel n° 1742), Désirer (Babel n°1800), La Route étroite vers le Nord lointain (Actes Sud, 2016 ; Babel n° 1492 – Man Booker Prize 2014 ; prix Lire du meilleur livre étranger), Première personne (Actes Sud, 2018) ; Dans la mer vivante des rêves éveillés (Actes Sud, 2022); Question 7 (Actes Sud, 2024).

 

Avis : 

« Peut-être que la poésie ne fait rien advenir, mais c’est un roman qui a détruit Hiroshima et sans Hiroshima il n’y a pas de moi et les mots que vous lisez s’effacent et moi avec eux. » Explorant l’histoire de sa jeunesse en même temps que celle de l’invention de la bombe atomique, Richard Flanagan signe un récit autobiographique vertigineux, hanté par des questions sans fond.

Le titre Question 7 fait référence à une nouvelle de jeunesse de Tchekhov, dans laquelle l’écrivain parodiait les problèmes de calcul posés aux écoliers pour ouvrir des interrogations beaucoup plus vastes et surtout sans réponse. Tchekhov : « un train devant partir de la gare A à 3 heures du matin pour arriver à la gare B à 11 heures du soir », mais « le conducteur ayant reçu l’ordre d’atteindre la gare B à 7 heures du soir au plus tard », « qui aime le plus longtemps, un homme ou une femme ? » Et Flanagan de rebondir : « Qui ? Vous, moi, un étudiant d’Hiroshima ou un prisonnier de guerre ? Et pourquoi faisons-nous ce que nous nous faisons les uns aux autres ? Voilà la question 7. »

Des interrogations immenses vouées à demeurer en suspens, l’obligeant en fin de compte à soupirer « c’est la vie », l’auteur n’en manque à vrai dire pas. D’abord à propos de son père qui, libéré in extremis par la bombe atomique sur Hiroshima alors que, prisonnier des Japonais, il pensait mourir sur le chantier de la « Voie ferrée de la Mort » entre la Thaïlande et la Birmanie, n’évoquait jamais sa terrible captivité tout en en conservant la charge mentale pour le restant de ses jours. Comment vit-on quand on doit la vie à l’une des plus effroyables – et pourtant préméditée - catastrophes humaines qui soient ? Voilà une question 7 qui vaut autant pour son père que pour l’auteur lui-même, et qui nous fait remonter à ses côtés une enfilade de causes racines commençant par… un baiser !

Car, si l’écrivain H.G. Wells n’avait pas embrassé la journaliste Rebecca West en 1913, puis fui sa redoutable amante en Suisse l’année suivante, sans doute n’aurait-il jamais écrit ce roman méconnu, La Destruction libératrice, où il imaginait ce qui relevait alors de la pure science-fiction, mais qui, pris au pied de la lettre dans les années 1930 par le physicien hongrois-américain Leó Szilárd, devait devenir réalité : une bombe atomique capable de destructions massives sans précédent. L’exofiction se fait prétexte à une réflexion sur le poids de nos actes et sur les fantômes qui ne cessent de nous accompagner, comme si le temps ne coulait pas, mais retenait passé et vécu dans un perpétuel ressac obérant à jamais présent et futur.

Descendant d’Irlandais déportés en Australie, l’auteur évoque également à travers ses parents le refoulement des origines dans une Tasmanie bâtie, entre bannissement et colonisation, sur le génocide des aborigènes et sur l’enfer du bagne. Les spectres sont là encore légion à infléchir de tout leur poids la vie des Flanagan, mais aussi, dans une occultation transpirant le malaise, du pays tout entier. « Il y avait une grande souvenance qui était aussi un grand oubli, cent ans de silence qui, en y prêtant l’oreille, résonnaient comme un cri. » Familiale ou collective, la thématique de la mémoire investit de plus en plus le livre. « Le passé, c’est peut-être là où nous allons sans jamais y avoir été. » Et elle renvoie alors l’auteur à sa propre expérience avec la mort lors d’un accident de canoë : « L’expérience est l’affaire d’un instant. L’assimiler prend tout une vie. »
 
Après s’y être repris six fois en douze ans jusqu’à cette version aboutie, croisant expérience intime et regard éclairé sur le monde, Richard Flanagan partage une réflexion sur l’Histoire, la mémoire et ses traumatismes en tout point remarquable et passionnante. Une belle prouesse littéraire pour un grand coup de coeur. (5/5)
 

 

Citations : 

Je me demande parfois pourquoi on s’obstine à revenir aux commencements – en quête du fil unique capable de dérouler la tapisserie que nous appelons notre vie, dans l’espoir de trouver enfin en dessous la vérité du pourquoi. Mais il n’y a pas de vérité. Il n’y a que le pourquoi. Et quand on y regarde de plus près on découvre qu’en dessous de ce pourquoi il n’y a qu’une autre tapisserie. Et en dessous une autre et une autre encore, jusqu’à ce qu’on parvienne au néant.
 

À l’entrée de la mine, où naguère mon père et ses compagnons de bagne devaient passer par les baguettes entre deux rangées de gardes qui les frappaient à chaque pas, s’élevait à présent un love hotel. Aucun mémorial, aucune plaque, aucune preuve, en d’autres termes, que ce qui avait pu se produire naguère s’était vraiment produit. Juste des enseignes au néon. Juste un commerce opportuniste satisfaisant un besoin de sexe rapide dans de minuscules chambres qui autorisaient un soulagement sexuel et, sciemment, pas grand-chose d’autre. Il ne restait, ou plutôt il n’existait, que l’oubli procuré par le plaisir dans les bras d’autrui – cet oubli qui à la fois préfigure et nie la mort. À croire que le besoin d’oublier est aussi fort que celui de se souvenir. Plus fort peut-être.
Et après l’oubli ? On revient aux histoires qu’on appelle nos souvenirs, désemparés, étrangers à cette invention continuelle qu’est notre vie.
 

La bombe atomique a explosé au-dessus d’Hiroshima à 08 h 16 du matin. Le passé n’est jamais aussi nettement perçu que par ceux qui ne l’ont pas vécu.
 

Je repensai au grand-père de Kenji Y…, tout seul dans sa cabane de montagne rudimentaire, incapable de trouver les mots, comme j’étais incapable à présent de trouver les mots pour tenter d’exprimer tout ça. Le grand-père de Kenji avait évolué parmi des fantômes. Et peut-être, comme moi, devenait-il lui-même un fantôme avant même d’être mort, à force d’habiter un monde qui ne savait ni ne désirait savoir ce qui s’était passé. Quelque part s’étendait un monde réel où toutes choses écoulées continuaient d’exister. Mais ce monde n’était pas ici, et étrangement cela semblait à la fois un soulagement et une horreur. Rien de ce que je disais ne pouvait être entendu, rien de ce que je voyais ne pouvait être vu, et tous les deux, moi et le grand-père de Kenji Y…, nous étions voués à contempler le fond du temps, en sachant seulement que ce qui était arrivé continuait d’arriver et ne cesserait jamais d’arriver.
 

Peut-être que le seul pays capable d’inventer et de fabriquer une bombe opérationnelle en ce milieu du XXe siècle était le seul pays à même d’opérer une telle ponction sur son économie : les États-Unis d’Amérique. Au cours de la guerre, sous les auspices du très secret projet Manhattan, ils canalisèrent beaucoup de leurs ressources – un investissement équivalent au chiffre d’affaires de l’industrie automobile de l’époque, une main-d’œuvre de plus d’un demi-million de travailleurs et le génie de milliers de scientifiques – vers un unique atelier consacré à un but unique : la création de la bombe atomique.
 

Ce qui subsiste d’Hiroshima ce jour-là, ce ne sont que des questions.
Risquer plus de cadavres demain, cela justifie-t-il de risquer un peu moins de cadavres aujourd’hui ? Nous prétendons connaître les réponses à de telles questions. Nous prétendons savoir. Nous prétendons qu’il existe une algèbre morale de la guerre. Nous prétendons tant de choses. Mais à la guerre, même la simple arithmétique est impossible. Ces dernières décennies, nous sommes devenus prisonniers de l’idée que la vie est mesurable à l’infini, que toutes choses humaines, le désir et le besoin et la souffrance et le rire, que toute haine et tout amour peuvent se réduire à ce terme si contemporain de quantifiable. Qu’il existe, en d’autres termes, une réponse à toutes choses et qu’on la trouve dans les chiffres.
Mais le caractère fuyant de ces âmes sans nombre, de ces âmes inconnues parties en fumée par ce matin si bleu, défie tout calcul et ridiculise le quantifiable. Elles existent hors des chiffres.
 
 
Le génie de Tchekhov consistait à ne jamais prétendre offrir une réponse. D’Anna Karénine de Tolstoï, Tchekhov se bornait à dire qu’il posait les bonnes questions. Chacun d’entre nous a une vie publique et une vie privée. Mais au-delà des deux se trouve une vie secrète qui nous échappe. Peut-être que la seule réaction possible à Hiroshima est de poser la question 7. Même si c’est une question qui ne connaît pas de réponse, elle reste la seule question qu’il faut poser sans fin, ne serait-ce que pour comprendre que la vie n’est jamais binaire, ni réductible aux clichés ou aux codes, mais un mystère qu’au mieux nous devinons. Dans les nouvelles de Tchekhov, les seules dupes sont celles qui croient avoir la réponse.


L’expérience est l’affaire d’un instant. L’assimiler prend toute une vie.


Telle était sa version, et voilà ce qu’on apprit dans notre jeunesse. Seul, on sombrait, mais unis on pouvait survivre. Quand quelqu’un était à terre, il fallait l’aider, non par altruisme, mais par égoïsme éclairé : une garantie pour chacun et pour tous. Ce qui distinguait les forts, c’était aussi la condition de leur force : leur capacité à aider les faibles. La camaraderie n’était pas un code d’amitié. C’était un code de survie. Il impliquait d’aider ceux qui n’étaient pas des amis mais qui étaient des camarades. Il impliquait de se sacrifier pour le groupe. Est-ce que c’est une vision de bagnard ? Une vision d’aborigène ? Un mélange des deux ? En tout cas, ça n’est pas une idée européenne ou américaine. Ça n’en est pas moins une conception sérieuse et ancestrale de ce qu’est l’humanité. 


C’était une femme plus minuscule encore que Mate, au visage rond, aux yeux globuleux, toujours souriante, d’un sourire si immuable que tout le reste de son visage s’était peu à peu réorganisé tout autour de lui, comme une tente moisie et flasque qui pendouille sur ses piquets brisés.


Et quand, à l’autre bout de ma vie, je me retrouve une fois de plus assis au fond pour ces événements littéraires ou artistiques d’aujourd’hui qui ressemblent tant aux messes d’hier, ces vieux rituels en habits neufs, avec leur soumission servile aux orthodoxies nouvelles et leur mépris pour toute altérité que tant de gens trouvent rassurants, sans oublier les excommunications sommaires et les consensus pâmés que tant de gens trouvent nécessaires, mon esprit s’égare. Un monde d’orthodoxie sacro-sainte est un monde dans lequel le roman et le romancier n’ont pas leur place. Un écrivain, s’il fait correctement son travail, est toujours un hérétique.


De toutes les illusions nécessaires à un écrivain pour pouvoir écrire, deux sont primordiales : d’une part la conviction vaniteuse d’être capable de faire un bon livre, d’autre part la présomption qu’un bon livre sera lu par de bons lecteurs, assez éclairés pour reconnaître ce qu’il a de bon. Mais, évidemment, les bons lecteurs sont aussi rares que les bons écrivains, peut-être même plus rares, et la plupart des livres ne rencontrent donc que des lecteurs médiocres. Les écrivains fulminent contre les malentendus dont ils sont l’objet, mais les mauvais écrivains prospèrent sur ces malentendus, certains même se retrouvent admis par erreur au panthéon des grands auteurs, quand le vil métal de leurs œuvres est à jamais redoré par le vernis inespéré d’une lecture brillante. 
 
 
Car les souvenirs aussi font leur temps. Il y a un temps pour oublier et un temps pour se souvenir, et puis ce temps lui-même devient un souvenir, et enfin, avec le temps, plus rien du tout.


Pourtant les mots existent pour saisir le monde, et si chaque jour nouveau le monde leur échappe, chaque lendemain ils sont voués à reprendre leur danse folle : les mots voués à ancrer, le monde à s’envoler ; les mots à dire c’est comme ça, le monde à dire pas du tout. Ainsi va leur tango éternel, et l’écrivain n’est guère que la paire de chaussures qui glisse entre le danseur et la piste de danse.


Les mots d’un livre ne sont jamais le livre, tout ce qui compte c’est son âme.


Des années plus tard, je suis allé à Oxford étudier l’histoire, cette idée du temps qui s’est formée au cours de trois mille ans d’expérience humaine en Europe, et qui, ai-je constaté, s’appliquait parfaitement au temps européen, en s’arrêtant à toutes les gares du progrès européen, de la pensée européenne. C’était une voie ferrée rectiligne qui reflétait parfaitement une expérience devenue une idée, et une idée devenue expérience, et une expérience devenue la pensée européenne puis le roman européen.
Mais ça ne s’appliquait absolument pas à la Tasmanie.
En Tasmanie, l’histoire n’avait pas de prise, la réalité était tout autre : l’histoire échouait constamment, l’histoire resurgissait constamment non comme réponse ou comme réconfort, non comme récit de progrès, mais comme lieu de massacre, coupe claire ménagée au napalm, paroles de bagnards qui disaient l’indicible, créatures mythiques depuis longtemps éteintes qui ne cessaient de faire retour, de me hanter, de m’adresser une demande à laquelle toute ma vie j’ai tenté en vain de répondre. J’étais le fruit d’un génocide et d’une société esclavagiste, et jamais rien n’allait vraiment de l’avant et tout finissait par revenir, et bientôt moi aussi. Il n’y avait pas de voie droite de l’histoire. Il n’y avait qu’un cercle. Tout était finalement comme le décrivaient les anciens pétroglyphes : un cercle en rotation à l’intérieur d’autres cercles, cette grande idée du temps formulée en quarante mille ans d’expérience humaine sur cette île.


Ce n’est qu’à notre installation à Hobart que ma pathologie fut correctement diagnostiquée, et mon audition restaurée par une série d’opérations bénignes. Sans Rosebery, sans son médecin alcoolique dont l’incapacité à identifier mon mal avait entraîné des complications en chaîne, je n’aurais jamais connu cet étrange monde souterrain d’isolation et de souffrance où me plongea la surdité, quand je compris peu à peu que les gens me croyaient simple d’esprit.
Quand on découvre qu’on est une page écrite par d’autres, on apprend aussi à lire les autres. Mes problèmes d’audition m’avaient soustrait au monde de la parole – où aujourd’hui encore je trébuche sur les mots, je les écorche, et je simule et je panique et je passe par des crises de timidité aiguë – pour me conduire dans le monde de l’écrit où je trouvais confiance et joie. Sur la page je me reconnaissais, non pas unique mais multiple.


C’est peut-être ça, le passé. Quelque chose qu’on invente pour pouvoir aller de l’avant. Le passé, c’est peut-être là où nous allons sans jamais y avoir été. 


“Vous voyez bien, dit Einstein en offrant un thé glacé à son vieil ami et ancien étudiant Leo Szilard qui lui rendait visite après Hiroshima, que les vieux sages chinois avaient raison. Il n’est pas possible de prévoir les conséquences de ses actes. Le seul acte de sagesse consiste à ne pas agir – à ne jamais agir.”


Avant de mourir, il [Szilard] se contenta de dire qu’il avait fait de son mieux. Jamais il ne renonça. Jamais il ne cessa de chercher ce qu’il appelait la marge d’espoir, si étroite et fuyante qu’elle soit. Son échec ne rend pas ses efforts moins poignants. Sa vie demeure un exemple : celui d’un homme qui a toujours cru que la science s’inscrivait dans un réseau éthique. Qu’il fallait toujours confronter les avancées de la science à la réalité des humains et les subordonner à ce que nous sommes, sous peine de nous voir dévorés sinon détruits par elles.


Après Sanyo-Onoda, et la soirée du bar à hôtesses, je rentrai à Tokyo. J’y rencontrai un homme qui avait été ordonnance médicale de l’armée japonaise à Hintok, le camp de prisonniers du Chemin de fer de la mort où mon père avait été détenu. Il me décrivit son arrivée de nuit, au milieu des bûchers funéraires qui brûlaient les victimes du choléra. Autour des brasiers de bambou et de chair, il vit de misérables squelettes nus ramper dans la boue. C’étaient les prisonniers australiens. (…)
Ça ressemblait, dit-il à propos du camp, à un enfer bouddhiste.
Je lui demandai s’il leur avait porté secours.
Il me répondit que non.
Je lui demandai si, en tant que membre du personnel médical, il n’estimait pas de son devoir d’aider les malades et les souffrants.
“Il faut que vous compreniez, dit-il – et il le dit comme il aurait commenté la qualité de son thé vert –, qu’on ne voyait pas en eux des êtres humains.”
Le thé vert était servi dans de petites tasses. Il était dur à avaler.
 Il m’expliqua que les Australiens n’avaient pas une très bonne hygiène. Les Japonais prenaient des bains chauds. Pas les Australiens.
Cela semblait tout expliquer. Je ne répondis rien.
“Vous comprenez ?” demanda-t-il.


Et je me rends compte en écrivant ces lignes que le souvenir est tout autant une création qu’un témoignage, et que l’un sans l’autre est comme un arbre sans son tronc, des ailes sans leur oiseau, un livre sans son histoire.


La Guerre des mondes avait pour genèse la tentative de génocide des aborigènes tasmaniens. Dans un entretien accordé en 1920 au magazine Strand, Wells attribuait l’idée du livre à une remarque de son frère Frank, auquel il avait dédié le roman. Les deux hommes discutaient “de la découverte de la Tasmanie par les Européens – une catastrophe terrifiante pour les autochtones”. “Nous nous promenions, poursuivait Wells, dans un paysage du Surrey particulièrement paisible. « Imagine, dit mon frère, si des créatures venues d’une autre planète tombaient brusquement du ciel, et se mettaient à massacrer les gens d’ici ! »”


 

samedi 31 août 2024

[Faye, Gaël] Jacaranda

 




 Coup de coeur 💓

 

Titre : Jacaranda

Auteur : Gaël FAYE

Parution : 2024 (Grasset)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782246831457  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Quels secrets cache l’ombre du jacaranda, l’arbre fétiche de Stella  ? Il faudra à son ami Milan des années pour le découvrir. Des années pour percer les silences du Rwanda, dévasté après le génocide des Tutsi. En rendant leur parole aux disparus, les jeunes gens échapperont à la solitude. Et trouveront la paix près des rivages magnifiques du lac Kivu.
Sur quatre générations, avec sa douceur unique, Gaël Faye nous raconte l’histoire terrible d’un pays qui s’essaie malgré tout au dialogue et au pardon. Comme un arbre se dresse entre ténèbres et lumière, Jacaranda célèbre l’humanité, paradoxale, aimante, vivante.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Auteur compositeur interprète, Gaël Faye est l’auteur du premier roman phénomène Petit pays (Grasset 2016, prix Goncourt des lycéens) ainsi que de plusieurs albums, de Pili pili sur un croissant au beurre (2013), à Mauve Jacaranda (2022). Il était la Révélation scène de l’année des Victoires de la musique 2018.

 

Avis : 

Dans la veine de son premier roman Petit pays qui, voilà huit ans, propulsait ce musicien et rappeur franco-rwandais sur le devant de la scène littéraire, Gaël Faye nourrit une nouvelle trame romanesque des dramatiques expériences de sa famille maternelle. Si Petit pays parlait d’une enfance, comme la sienne expatriée au Burundi après les premières vagues de persécutions des Tutsis au Rwanda en 1959, mais là aussi rattrapée par la guerre civile et ethnique qui y éclate en 1993, Jacaranda raconte les efforts d’un jeune homme versaillais, de père français et de mère rwandaise, pour reconstituer, malgré le silence familial, le parcours tragique des siens. Etagé sur quatre générations, le récit dessine en transparence le dernier siècle de l’histoire du Rwanda, des racines coloniales du génocide jusqu’à ses conséquences aujourd’hui, alors que le pays tente douloureusement de se reconstruire.

En 1994, Milan le narrateur a douze ans et se heurte sans comprendre au mutisme de sa mère qui, s’étant toujours soigneusement gardée d’évoquer son passé et son pays d’origine depuis son arrivée en France une vingtaine d’années plus tôt, se referme plus que jamais lorsque le génocide fait malgré tout effraction chez eux par le biais des médias. Dès lors et pendant ce qui durera une bonne partie de sa vie, Milan n’aura de cesse de comprendre les raisons du silence maternel. A mesure de ses séjours au Rwanda, le jeune homme passe progressivement d’une posture d’étranger que tout surprend, voire rebute, et qui lui vaut d’être traité en muzungu, autrement dit en Blanc malgré son teint métissé, à celle d’un véritable enfant du pays, aux attaches suffisamment puissantes pour qu’il n’ait plus envie de repartir et fasse sien le combat des habitants pour leur avenir.

Tout en retenue dans sa simplicité sobre et fluide, le récit s’avère fort didactique dans sa manière d’expliciter, au travers de personnages d’une authenticité manifeste, les tenants et les aboutissants du génocide rwandais. Et c’est pour le lecteur une vraie remise à l’heure des pendules qui s’effectue au fil des pages, alors que, bien loin de la représentation généralisée par les médias d’une déflagration de violence ethnique irrationnelle et barbare, l’on découvre les responsabilités occidentales dans l’instrumentalisation, initiée de longue date à des fins coloniales et politiques, des ressentiments entre ethnies. Et puis, maintenant que le pays est retombé dans l’oubli médiatique, se pose pourtant la question de l’après. Comment se reconstruire dans ce qui est devenu, « et pour longtemps encore, une société de défiance » ? Montrant, à travers son personnage Stella, les terribles répercussions psychiques sur les nouvelles générations quand elles sont privées de mots, l’auteur, par ailleurs secrétaire du Collectif pour les parties civiles du Rwanda fondé par ses beaux-parents, s’attaque ici à la chape du silence, tandis que se succèdent les commémorations indispensables à la mémoire et que les juridictions gacaca spécialement créées dans l’esprit des tribunaux communautaires villageois s’efforcent de couper court à l’engrenage du sang et de la vengeance.

Essentiel pour ce qu’il offre de compréhension intime du Rwanda et pour ce qu’il brise de silence, si pernicieux pour la résilience des nouvelles générations, ce second roman, incroyablement lumineux et facile à lire malgré l’extrême sensibilité de son sujet, mérite indéniablement le même succès que le multi-récompensé Petit Pays. Coup de coeur. (5/5)
 

 

Citations : 

— Pourquoi tout le monde me dévisage ?
— Quoi ?
— Mais regarde, tout le monde me fixe, c’est flippant ! Pourquoi ils font ça ?
— Ah ça… C’est parce que tu es blanc.
— Blanc ? Pas du tout. Je suis autant blanc que noir.
— Qu’est-ce que tu racontes ? T’es blanc. Pur blanc. Comme ta mère d’ailleurs. C’est une Noire devenue blanche.
— N’importe quoi… Ma mère est aussi noire que toi.
— Ta mère, rien qu’à ses manières, sa démarche, ses habits, on sait très bien qu’elle est blanche. C’est comme toi, tu ne peux pas le cacher. Faut accepter, c’est tout, pas besoin de se vexer. — Je ne suis pas vexé. Je dis simplement que je suis métis.
— Quoi ?
— Je suis métis.
— Ah oui, métis… Oublie ça. T’es un muzungu. Blanc comme neige, c’est tout. Métis, ça n’existe pas.
 

Tu viens ici en touriste et tu repartiras en pensant avoir passé de bonnes vacances. Mais on ne vient pas en vacances sur une terre de souffrances. Ce pays est empoisonné. On vit avec les tueurs autour de nous et ça nous rend fous. Tu comprends ? Fous !
 

Tu sais, l’indicible ce n’est pas la violence du génocide, c’est la force des survivants à poursuivre leur existence malgré tout.
 

Partout, il y avait ces visages banals, ces gens normaux, ces hommes et ces femmes ordinaires capables d’atrocités inimaginables et qui étaient parmi nous, autour de nous, avec nous, vivant comme si rien de tout cela n’avait jamais existé. Et sous la terre que nous foulions tous les jours, dans les champs, dans les forêts, les lacs, les fleuves, les rivières, dans les églises, les écoles, les hôpitaux, les maisons et les latrines, les corps des victimes ne reposaient pas en paix. J’avais envie de m’enfuir, de quitter cette terre de mort et de désolation. Après tout, je n’appartenais pas à ce monde, ma mère m’avait mis en garde, je ne l’avais pas écoutée. J’aurais voulu l’appeler, m’excuser de n’en avoir fait qu’à ma tête et la remercier d’avoir essayé de me protéger de cette histoire dont elle connaissait le hideux visage. Cette idée me traversait, puis je pensais aussitôt à Claude, à Eusébie, à Stella, et quelque chose se fissurait en moi qui laissait passer un soleil insensé, la possibilité, malgré tout, de la vie et de la beauté.
 

Il faut se souvenir que les Tutsi ont été tués non pas pour ce qu’ils pensaient ou ce qu’ils faisaient mais pour ce qu’ils étaient. Nous devons continuer à raconter ce qui s’est passé pour que cette histoire se transmette aux nouvelles générations et ne se reproduise jamais plus nulle part. 
 

Tu sais ce que je leur reproche le plus, à tous ces gens (…) ? C’est d’avoir créé, et pour longtemps encore, une société de défiance.


 

lundi 10 juin 2024

[Milesi, Jean-Louis] Au loin, quelques chevaux, deux plumes...

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Au loin, quelques chevaux,
           deux plumes...

Auteur : Jean-Louis MILESI

Parution : 2023 (Presses de la Cité),
                  2024 (Pocket)

Pages : 480

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Juillet 1900. Le bourgeois Edward Sheriff Curtis quitte sa famille et son studio de Seattle pour une expédition dans le Nebraska, rêvant de la photographie qui le rendrait mondialement célèbre. Au milieu de nulle part, il est attaqué et dépouillé par des bandits. Étrangement, à cause d’une image échappée de son portefeuille, Curtis a la vie sauve. Encore plus étrange, le bandit qui l’a épargné l’entraîne avec lui dans un long et dangereux périple. Qui est ce mystérieux cow-boy ? Quel lien le relie à la pendaison de trente-huit Sioux dans le Minnesota, quarante ans plus tôt ? Que font-ils dans cette réserve au milieu d’Indiens si loin de son imaginaire d’enfant que Curtis est incapable de les photographier ?

Une fresque audacieuse et magnifique, portée par le souffle du Grand Ouest américain : la première fiction consacrée au photographe Edward S. Curtis, qui raconte la naissance de sa vocation.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean-Louis Milesi a reçu plusieurs prix pour les scénarios et dialogues qu’il a écrits : Marius et Jeannette, Les Neiges du Kilimandjaro, Marie-Jo et ses deux amours pour Robert Guédiguian. Plus récemment, le film d’animation Josep, d’Aurel. Auteur-réalisateur, il a également été récompensé pour ses films Lino et Fragile. Il a publié un premier roman, Les Bottes de Clint Eastwood (2017, Éditions Le Passage). « Jean-Louis Milesi… a tout plaqué pour les États-Unis. Tant mieux… » (L’Obs)

 

Avis :

Au tournant du XXe siècle, ne subsistent plus en Amérique du Nord que quelques dizaines de milliers d’Indiens. Ils étaient plus d’un million cent ans plus tôt. Soucieux de conserver une trace mémorielle de leurs cultures et traditions, un homme, le photographe Edward Sheriff Curtis, se lance alors dans une véritable course contre le temps. Il sillonne l’Amérique vingt-cinq ans durant et devient le premier photographe-ethnologue des Amérindiens. Ce roman au titre doucement nostalgique imagine la naissance de sa vocation, au coeur d’une agonie tristement orchestrée.

1900. Autodidacte d’origine modeste parvenu à la trentaine, Curtis pourrait se contenter de vivre bourgeoisement, auprès de son épouse et de ses enfants, des portraits guindés pour lesquels ses clients aiment à prendre la pose dans son studio de Seattle. Qui sait, la célébrité pourrait même lui sourire, pour peu que l’une ou l’autre de ses plaques de verre finisse par fixer l’image de quelque personnalité influente. Mais notre homme, curieux des photographies en milieu naturel, a la bougeotte. Le voilà qui, après une expédition en Alaska qui lui a permis d’immortaliser les découvertes de son ami l’anthropologue Georges Grinell, récidive pour une nouvelle aventure, ornithologique cette fois, qui doit les mener dans une réserve indienne du nord du Montana, à plusieurs milliers de dangereux kilomètres.

En route pour son lointain rendez-vous, Curtis est dévalisé et laissé pour mort par des bandits de grand chemin. Son destin semble sur le point de tourner court, quand, changeant mystérieusement d’intention à cause d’une image trouvée dans la poche du blessé, l’un de ses assaillants entreprend de le sauver. Leurré par son prénom Henry et par sa tenue de cow-boy, Curtis est alors loin de réaliser que son nouveau compagnon de route est en vérité un Indien métis et que, bientôt liés d’amitié par les péripéties qui les attendent, les deux hommes auront bien d’autres sujets de préoccupation que les vols d’étourneaux dans le Montana.
 
De fait, c’est vers le Dakota du Sud qu’ils se dirigent désormais, là où, expulsés du Minnesota après la guerre des Sioux et la pendaison collective de trente-huit Dakotas – la plus grande exécution de masse de l’histoire des Etats-Unis – en 1862, les Indiens ont été contraints de se rassembler dans la « Grande Réserve Sioux ». Tandis qu’Henry, ou plus exactement Mika Ohiteka, espère autant qu’il le redoute y retrouver les siens, Curtis y découvre à ses côtés les misérables conditions de vie imposées aux Indiens, ainsi que la politique d’assimilation à toute force qui, entre sédentarisation, christianisation et isolement des enfants dans d’impitoyables pensionnats, si maltraitants que leurs cimetières débordent, entend effacer jusqu’à la mémoire de leur peuple.

A la fois roman historique et récit d’aventure aux accents de western, cette biographie romancée est l’histoire d’une rencontre, celle de deux hommes que tout oppose, mais qui, à mesure qu’insensiblement se tissent entre eux des liens d’estime et d’amitié, va ouvrir les yeux d’un Blanc sur l’entreprise d’effacement de tout un peuple et d’une culture ancestrale. Toujours juste dans son empathie, la sonorité de ses dialogues et sa précision toute cinématographique, l’écrivain scénariste réussit une fresque passionnante, où à la triste impuissance face au désastre répond la détermination de faire savoir et d’interdire l’invisibilisation et l’oubli. Un hommage flamboyant aux Amérindiens et une formidable invitation à découvrir, au-delà de l’image de couverture empruntée à Curtis, une œuvre photographique exceptionnelle, à valeur autant mémorielle qu’artistique. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

La disparition de chaque vieil homme ou femme signifie la disparition de traditions, de connaissances des rites sacrés que nul autre ne possède ; par conséquent, les informations qu'il faut transmettre aux générations futures, en respectant le mode de vie de l'une des grandes races de l'humanité, doivent être recueillies immédiatement, sinon cette chance sera perdue à tout jamais. (Edward Sheriff Curtis - 1907)


Comment une photographie peut-elle être vivante ? Il ne se l’explique pas. Mais il sentait ce bouillonnement. Cette chose en lui qu’il retenait prisonnière. Cette photographie qu’il devait faire sortir, qu’il devait libérer pour la donner, l’offrir aux autres, partager avec eux son regard sur cet instant qui finit d’exister dès que l’obturateur se referme. Et qui n’existera plus. De cet instant disparu ne demeure que la capture d’un visage, d’un regard. Peut-être d’une grâce, d’une flamme, d’une âme. A celui qui regarde d’en faire ce qu’il veut. A lui de saisir ou non l’émotion que le photographe y a glissée. D’être touché par ce petit bout du monde qu’un autre a défini, capturé.


 

lundi 8 janvier 2024

[Tharreau, Estelle] Le dernier festin des vaincus

 





J'ai aimé

 

Titre : Le dernier festin des vaincus

Auteur : Estelle THARREAU

Parution :  2023 (Taurnada)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un soir de réveillon, Naomi Shehaan disparaît de la réserve indienne de Meshkanau. Dans une région minée par la corruption, le racisme, la violence et la misère, un jeune flic, Logan Robertson, tente de briser l'omerta qui entoure cette affaire. Il est rejoint par Nathan et Alice qui, en renouant avec leur passé, plongent dans l'enfer de ce dernier jalon avant la toundra.
Un thriller dur qui éclaire sur les violences intracommunautaires et les traumatismes liés aux pensionnats indiens, dont les femmes sont les premières victimes.

« Au Canada, une autochtone a dix fois plus de risque de se faire assassiner qu'une autre femme. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Après avoir travaillé dans le secteur privé et public, cette passionnée de littérature sort son premier roman en 2016, Orages, suivi de L'impasse en 2017. Depuis, elle se consacre entièrement à l'écriture.

 

 

Avis :

Un polar, oui, mais qui serve une vraie cause. Tel pourrait être l’adage d’Estelle Tharreau, qui, après l’enfance maltraitée (Mon ombre assassine), le féminicide (Les eaux noires), la peine de mort aux Etats-Unis (La peine du bourreau) et le syndrome post-traumatique dans l’armée (Il était une fois la guerre), s’attaque cette fois au sort des Autochtones au Canada pour un nouveau thriller bien noir sur fond bien réel de violence et d’injustice.

La réserve innue de Meshkanau et la ville voisine de Pointe-Cartier au Canada n’existent pas. Elles n’en empruntent pas moins les traits de la tragique réalité amérindienne, alors que, assimilés de force lors de la colonisation de leur territoire par les Européens, leurs religions et leurs cultures traditionnelles interdites et leurs enfants expédiés dans des pensionnats autochtones destinés à leur faire oublier leur identité première et à les orienter vers des emplois ouvriers, les Autochtones n’en finissent pas d’en payer encore aujourd’hui les conséquences traumatiques. Impunément maltraités, victimes de multiples sévices, ceux qui ne succombèrent pas à la surmortalité des terribles pensionnats en sortirent brisés, initiant une longue chaîne de transmission d’effets destructeurs : dépression, violence, alcool, drogue, suicide et, de génération en génération, perte d’estime de soi empêchant toute reconstruction.

« Au Canada, une autochtone a dix fois plus de risque de se faire assassiner qu’une autre femme. » Faute de respect de tout autre règle la concernant, c’est de cette terrible loi qu’est victime Naomi Sheehan, une Inue de seize ans dont les fugues à répétition ont fini par ne même plus émouvoir Michèle, sa mère, trop occupée à noyer dans l’alcool la douleur héritée de son enfance en pensionnat autochtone. Soucieux d’éviter scandale et autres désagréments « pour si peu », le chef de la police confie l’enquête, en lui déconseillant tout zèle excessif, au jeune et tout juste nommé policier Logan Robertson. Contre toute attente, ce dernier prend sa mission très au sérieux et entreprend pour de bon, au grand dam de quelques notables de la ville, de faire toute la lumière sur ce énième féminicide. L’on découvrira alors qu’il n’y a pas que les fantômes du passé pour miner le sort des Amérindiens : racisme et criminalité associée n’ont impunément rien perdu de leur vigueur. Rappelons d’ailleurs que le dernier pensionnat autochtone n’a fermé qu’en 1996...

Si l’on gagnera, pour approfondir la thématique de la souffrance amérindienne, à lire des livres tels que Shuni de Naomi Fontaine, Crazy Brave de Joy Harjo ou encore Ici n’est plus ici de Tommy Orange et LaRose de Louise Erdrich, si Nickel Boys de Colson Whitehead révèle avec plus de profondeur encore le cas tout à fait semblable des pensionnats aux Etats-Unis, ce dernier livre d’Estelle Tharreau a le mérite, au travers d’une histoire addictive et bien ficelée, aux personnages intelligemment croqués et au style efficace, de peindre en peu de traits un tableau d’ensemble clair et représentatif d’un sujet encore trop largement méconnu. Il ne semble pas exagéré de dire que le génocide – physique et culturel – amérindien continue plus ou moins directement de faire des victimes. (3,5/5)

 

 

Citations :

Au Canada, une autochtone a dix fois plus de risque de se faire assassiner qu’une autre femme.
Selon le rapport de la Gendarmerie royale du Canada datant de 2014, 1181 femmes autochtones ont disparu ou ont été assassinées entre 1980 et 2012. Rapporté au pourcentage de la population, ce chiffre équivaut à 55 000 Françaises. 365 cas restent non résolus. En 2019, l’enquête nationale réalisée sur ce sujet publiait son rapport final. La commissaire en chef, Marion Buller, déclarait : « Malgré leurs circonstances et leurs milieux différents, toutes les femmes et les filles disparues et assassinées ont en commun un contexte de marginalisation économique, sociale et politique, de racisme et de misogynie qui, malheureusement, est bien ancré dans la société canadienne. »


Des façades beiges ou rouges, ternies par la saleté, jamais ravalées. Des ruelles où s’entassaient les débris matériels et humains dont la population voulait se débarrasser. Le royaume de la crasse et des rats s’animait la nuit pendant laquelle des silhouettes fantomatiques surgissaient de l’ombre des porches ou se découpaient sous la lumière des lampadaires. Des sans domicile fixe, des drogués, des prostituées, des travailleurs pauvres que le coût des logements et les bas salaires avaient rejetés loin des quartiers vivables. Parmi les spectres des quartiers miséreux, un nombre incalculable de visages aux yeux en amande et aux cheveux de jais se levait vers les deux jeunes gens. «
La rupture des liens avec leur culture et leur communauté accentue leur isolement et leur marginalisation. Pour les femmes, le problème est accru par la discrimination et le sexisme », fit Nathan en se lançant dans un argumentaire universitaire pour contenir la gêne des regards qui se posaient sur eux tandis qu’Alice s’en empreignait pour n’en oublier aucun détail.
« L’image de “l’Indien sale” et de “l’Indienne facile”, d’un peuple violent d’alcooliques, de drogués et de fainéants ne cesse de leur coller à la peau et…
– Et quoi ? le coupa Alice. Tu veux des chiffres ? Contrairement à ce que tu penses, je ne suis pas ignorante de ce qui les touche. Mais, moi, je n’oublie pas que la majorité des agresseurs sont d’anciennes victimes, que la plupart des femmes agressées sont elles-mêmes droguées ou alcooliques et que beaucoup souffrent de troubles mentaux suite à des années d’alcoolisme ou de toxicomanie. Comment veux-tu donner une image positive avec ça ? »
 
 
« En sortant du pensionnat, on n’avait aucune qualification. On est rentrés chez nous sans rien. Avec encore moins qu’en y entrant. On y a laissé notre joie, notre insouciance, notre famille et notre culture pour repartir avec un traumatisme irréversible. »
Le journaliste respecta le silence de la femme avant de pousser plus avant l’interview :
« À l’origine, ces pensionnats devaient servir à assurer l’éducation des jeunes autochtones ? Pour vous comme pour beaucoup d’autres, ça n’a pas été le cas.
– Non, en effet. En sortant de cet enfer, on savait tout juste lire et écrire, mais on pouvait réciter des passages entiers de la Bible.
– Pas facile pour entamer sa vie d’adulte.
– C’était quasiment impossible. On n’avait de place nulle part : chez nous, on se taisait. On avait honte de nous-mêmes, mais aussi de nos parents qu’on nous avait dépeints comme des sauvages pendant toute notre enfance.
– Trouver un emploi devait être compliqué.
– Comme je l’ai dit, on n’avait aucune qualification. Dans l’esprit de l’époque, les Indiens ne pouvaient accéder qu’à des métiers manuels. Mais même dans ce domaine, l’enseignement que nous avions reçu était dérisoire.
– Le manque de qualification n’était pas le seul obstacle, je présume.
– Non, bien entendu. Personne ne voulait former ou embaucher un Indien sauf pour des sous-emplois. La mauvaise image, le dégoût que nous éprouvions de nous-mêmes, le monde extérieur nous les renvoyait constamment. Alors, au fil du temps, à force de vous répéter que vous êtes un sauvage, à force de vous traiter comme un sauvage… À force de vous voir vous-même comme un sauvage, vous finissez par vous comporter comme un sauvage.
– C’est à ce moment-là que vous avez sombré dans l’alcool.
– Oui et la drogue.
– Comment avez-vous fait pour vivre ?
– Avec les allocations que l’État nous verse. Il préfère payer pour que nous restions invisibles, cloîtrés dans notre misère intellectuelle, sociale et économique. On se tue lentement. Il n’y a jamais eu de volonté de progrès ou de civilisation dans ces pensionnats.
– Alors à quoi servaient-ils selon vous ?
– À tuer l’indien ; à éradiquer un peuple et à le chasser de ses terres. Chasser les nomades qui ont besoin d’un vaste territoire pour vivre au gré des saisons et des migrations des animaux pour faire place aux grands projets de “civilisation” ; les mines, les barrages hydroélectriques, les essais militaires…
– Les pensionnats sont fermés désormais et, pourtant, beaucoup de jeunes autochtones sont toujours à la dérive. Comment l’expliquez-vous ? » La femme se tut et Nathan posa une main sur l’épaule d’Alice, qui n’esquissa aucune réaction. « La question des enfants revient à celle des parents. Mes trois enfants m’ont été retirés. Deux sont décédés aujourd’hui. Un seul a réussi à guérir du mal que je lui ai transmis.
– Du mal résultant des pensionnats ?
– Comment devenir mère après ça ? Comment faire quand on n’a plus aucun repère et rien à transmettre, même pas l’estime de soi.

 

 

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