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lundi 9 décembre 2024

[Flanagan, Richard] Question 7

 




 Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Question 7

Auteur : Richard FLANAGAN

Traduction : Serge CHAUVIN

Parution : en anglais (Australie) en 2021,
                  en français (Actes Sud) en 2024

Pages : 288

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

S’il n’avait craint les sentiments que lui inspirait la jeune Rebecca West, H.G. Wells, le père de la science-fiction, ne se serait pas enfui en Suisse pour y écrire un livre dans lequel il imagine, en 1912, une arme capable d’embraser le monde…
S’il n’avait lu ce roman méconnu, le physicien Leo Szilard n’aurait probablement jamais eu l’idée, quelque vingt ans plus tard, d’une réaction nucléaire en chaîne et, terrifié par ses possibles applications, tout mis en œuvre pour convaincre Roosevelt de doter son pays de la bombe atomique.
Si les États-Unis n’avaient pas bombardé Hiroshima puis Nagasaki, en août 1945, des dizaines de milliers de personnes auraient survécu mais le sergent Flanagan, prisonnier de guerre des Japonais, aurait certainement péri et son fils Richard ne serait pas né seize ans plus tard en Tasmanie.
Question 7 est le récit virtuose, aux accents sebaldiens, d’une série d’événements ; l’examen magistral et déchirant de ce que signifie être en vie alors que tant d’autres sont morts. C’est aussi une lettre d’amour de l’auteur à ses parents, une œuvre puissante fusionnant rêverie, histoire et fiction, pour tenter de saisir le sens de cet univers insensé.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1961 en Tasmanie, Richard Flanagan est resté viscéralement attaché à cette terre. Il n'a cessé d'en revisister l'histoire et la mémoire au fil de son œuvre. Ses romans, récompensés par de nombreux prix et publiés dans 42 pays, sont tous disponibles chez Actes Sud : À contre-courant (Babel n° 1569), L’Odeur d’un arbre sans fleur (Babel n° 1659), Le Livre de Gould (Babel n° 1361 – Commonwealth Writers’ Prize 2002), La Fureur et l’Ennui (Babel n° 1742), Désirer (Babel n°1800), La Route étroite vers le Nord lointain (Actes Sud, 2016 ; Babel n° 1492 – Man Booker Prize 2014 ; prix Lire du meilleur livre étranger), Première personne (Actes Sud, 2018) ; Dans la mer vivante des rêves éveillés (Actes Sud, 2022); Question 7 (Actes Sud, 2024).

 

Avis : 

« Peut-être que la poésie ne fait rien advenir, mais c’est un roman qui a détruit Hiroshima et sans Hiroshima il n’y a pas de moi et les mots que vous lisez s’effacent et moi avec eux. » Explorant l’histoire de sa jeunesse en même temps que celle de l’invention de la bombe atomique, Richard Flanagan signe un récit autobiographique vertigineux, hanté par des questions sans fond.

Le titre Question 7 fait référence à une nouvelle de jeunesse de Tchekhov, dans laquelle l’écrivain parodiait les problèmes de calcul posés aux écoliers pour ouvrir des interrogations beaucoup plus vastes et surtout sans réponse. Tchekhov : « un train devant partir de la gare A à 3 heures du matin pour arriver à la gare B à 11 heures du soir », mais « le conducteur ayant reçu l’ordre d’atteindre la gare B à 7 heures du soir au plus tard », « qui aime le plus longtemps, un homme ou une femme ? » Et Flanagan de rebondir : « Qui ? Vous, moi, un étudiant d’Hiroshima ou un prisonnier de guerre ? Et pourquoi faisons-nous ce que nous nous faisons les uns aux autres ? Voilà la question 7. »

Des interrogations immenses vouées à demeurer en suspens, l’obligeant en fin de compte à soupirer « c’est la vie », l’auteur n’en manque à vrai dire pas. D’abord à propos de son père qui, libéré in extremis par la bombe atomique sur Hiroshima alors que, prisonnier des Japonais, il pensait mourir sur le chantier de la « Voie ferrée de la Mort » entre la Thaïlande et la Birmanie, n’évoquait jamais sa terrible captivité tout en en conservant la charge mentale pour le restant de ses jours. Comment vit-on quand on doit la vie à l’une des plus effroyables – et pourtant préméditée - catastrophes humaines qui soient ? Voilà une question 7 qui vaut autant pour son père que pour l’auteur lui-même, et qui nous fait remonter à ses côtés une enfilade de causes racines commençant par… un baiser !

Car, si l’écrivain H.G. Wells n’avait pas embrassé la journaliste Rebecca West en 1913, puis fui sa redoutable amante en Suisse l’année suivante, sans doute n’aurait-il jamais écrit ce roman méconnu, La Destruction libératrice, où il imaginait ce qui relevait alors de la pure science-fiction, mais qui, pris au pied de la lettre dans les années 1930 par le physicien hongrois-américain Leó Szilárd, devait devenir réalité : une bombe atomique capable de destructions massives sans précédent. L’exofiction se fait prétexte à une réflexion sur le poids de nos actes et sur les fantômes qui ne cessent de nous accompagner, comme si le temps ne coulait pas, mais retenait passé et vécu dans un perpétuel ressac obérant à jamais présent et futur.

Descendant d’Irlandais déportés en Australie, l’auteur évoque également à travers ses parents le refoulement des origines dans une Tasmanie bâtie, entre bannissement et colonisation, sur le génocide des aborigènes et sur l’enfer du bagne. Les spectres sont là encore légion à infléchir de tout leur poids la vie des Flanagan, mais aussi, dans une occultation transpirant le malaise, du pays tout entier. « Il y avait une grande souvenance qui était aussi un grand oubli, cent ans de silence qui, en y prêtant l’oreille, résonnaient comme un cri. » Familiale ou collective, la thématique de la mémoire investit de plus en plus le livre. « Le passé, c’est peut-être là où nous allons sans jamais y avoir été. » Et elle renvoie alors l’auteur à sa propre expérience avec la mort lors d’un accident de canoë : « L’expérience est l’affaire d’un instant. L’assimiler prend tout une vie. »
 
Après s’y être repris six fois en douze ans jusqu’à cette version aboutie, croisant expérience intime et regard éclairé sur le monde, Richard Flanagan partage une réflexion sur l’Histoire, la mémoire et ses traumatismes en tout point remarquable et passionnante. Une belle prouesse littéraire pour un grand coup de coeur. (5/5)
 

 

Citations : 

Je me demande parfois pourquoi on s’obstine à revenir aux commencements – en quête du fil unique capable de dérouler la tapisserie que nous appelons notre vie, dans l’espoir de trouver enfin en dessous la vérité du pourquoi. Mais il n’y a pas de vérité. Il n’y a que le pourquoi. Et quand on y regarde de plus près on découvre qu’en dessous de ce pourquoi il n’y a qu’une autre tapisserie. Et en dessous une autre et une autre encore, jusqu’à ce qu’on parvienne au néant.
 

À l’entrée de la mine, où naguère mon père et ses compagnons de bagne devaient passer par les baguettes entre deux rangées de gardes qui les frappaient à chaque pas, s’élevait à présent un love hotel. Aucun mémorial, aucune plaque, aucune preuve, en d’autres termes, que ce qui avait pu se produire naguère s’était vraiment produit. Juste des enseignes au néon. Juste un commerce opportuniste satisfaisant un besoin de sexe rapide dans de minuscules chambres qui autorisaient un soulagement sexuel et, sciemment, pas grand-chose d’autre. Il ne restait, ou plutôt il n’existait, que l’oubli procuré par le plaisir dans les bras d’autrui – cet oubli qui à la fois préfigure et nie la mort. À croire que le besoin d’oublier est aussi fort que celui de se souvenir. Plus fort peut-être.
Et après l’oubli ? On revient aux histoires qu’on appelle nos souvenirs, désemparés, étrangers à cette invention continuelle qu’est notre vie.
 

La bombe atomique a explosé au-dessus d’Hiroshima à 08 h 16 du matin. Le passé n’est jamais aussi nettement perçu que par ceux qui ne l’ont pas vécu.
 

Je repensai au grand-père de Kenji Y…, tout seul dans sa cabane de montagne rudimentaire, incapable de trouver les mots, comme j’étais incapable à présent de trouver les mots pour tenter d’exprimer tout ça. Le grand-père de Kenji avait évolué parmi des fantômes. Et peut-être, comme moi, devenait-il lui-même un fantôme avant même d’être mort, à force d’habiter un monde qui ne savait ni ne désirait savoir ce qui s’était passé. Quelque part s’étendait un monde réel où toutes choses écoulées continuaient d’exister. Mais ce monde n’était pas ici, et étrangement cela semblait à la fois un soulagement et une horreur. Rien de ce que je disais ne pouvait être entendu, rien de ce que je voyais ne pouvait être vu, et tous les deux, moi et le grand-père de Kenji Y…, nous étions voués à contempler le fond du temps, en sachant seulement que ce qui était arrivé continuait d’arriver et ne cesserait jamais d’arriver.
 

Peut-être que le seul pays capable d’inventer et de fabriquer une bombe opérationnelle en ce milieu du XXe siècle était le seul pays à même d’opérer une telle ponction sur son économie : les États-Unis d’Amérique. Au cours de la guerre, sous les auspices du très secret projet Manhattan, ils canalisèrent beaucoup de leurs ressources – un investissement équivalent au chiffre d’affaires de l’industrie automobile de l’époque, une main-d’œuvre de plus d’un demi-million de travailleurs et le génie de milliers de scientifiques – vers un unique atelier consacré à un but unique : la création de la bombe atomique.
 

Ce qui subsiste d’Hiroshima ce jour-là, ce ne sont que des questions.
Risquer plus de cadavres demain, cela justifie-t-il de risquer un peu moins de cadavres aujourd’hui ? Nous prétendons connaître les réponses à de telles questions. Nous prétendons savoir. Nous prétendons qu’il existe une algèbre morale de la guerre. Nous prétendons tant de choses. Mais à la guerre, même la simple arithmétique est impossible. Ces dernières décennies, nous sommes devenus prisonniers de l’idée que la vie est mesurable à l’infini, que toutes choses humaines, le désir et le besoin et la souffrance et le rire, que toute haine et tout amour peuvent se réduire à ce terme si contemporain de quantifiable. Qu’il existe, en d’autres termes, une réponse à toutes choses et qu’on la trouve dans les chiffres.
Mais le caractère fuyant de ces âmes sans nombre, de ces âmes inconnues parties en fumée par ce matin si bleu, défie tout calcul et ridiculise le quantifiable. Elles existent hors des chiffres.
 
 
Le génie de Tchekhov consistait à ne jamais prétendre offrir une réponse. D’Anna Karénine de Tolstoï, Tchekhov se bornait à dire qu’il posait les bonnes questions. Chacun d’entre nous a une vie publique et une vie privée. Mais au-delà des deux se trouve une vie secrète qui nous échappe. Peut-être que la seule réaction possible à Hiroshima est de poser la question 7. Même si c’est une question qui ne connaît pas de réponse, elle reste la seule question qu’il faut poser sans fin, ne serait-ce que pour comprendre que la vie n’est jamais binaire, ni réductible aux clichés ou aux codes, mais un mystère qu’au mieux nous devinons. Dans les nouvelles de Tchekhov, les seules dupes sont celles qui croient avoir la réponse.


L’expérience est l’affaire d’un instant. L’assimiler prend toute une vie.


Telle était sa version, et voilà ce qu’on apprit dans notre jeunesse. Seul, on sombrait, mais unis on pouvait survivre. Quand quelqu’un était à terre, il fallait l’aider, non par altruisme, mais par égoïsme éclairé : une garantie pour chacun et pour tous. Ce qui distinguait les forts, c’était aussi la condition de leur force : leur capacité à aider les faibles. La camaraderie n’était pas un code d’amitié. C’était un code de survie. Il impliquait d’aider ceux qui n’étaient pas des amis mais qui étaient des camarades. Il impliquait de se sacrifier pour le groupe. Est-ce que c’est une vision de bagnard ? Une vision d’aborigène ? Un mélange des deux ? En tout cas, ça n’est pas une idée européenne ou américaine. Ça n’en est pas moins une conception sérieuse et ancestrale de ce qu’est l’humanité. 


C’était une femme plus minuscule encore que Mate, au visage rond, aux yeux globuleux, toujours souriante, d’un sourire si immuable que tout le reste de son visage s’était peu à peu réorganisé tout autour de lui, comme une tente moisie et flasque qui pendouille sur ses piquets brisés.


Et quand, à l’autre bout de ma vie, je me retrouve une fois de plus assis au fond pour ces événements littéraires ou artistiques d’aujourd’hui qui ressemblent tant aux messes d’hier, ces vieux rituels en habits neufs, avec leur soumission servile aux orthodoxies nouvelles et leur mépris pour toute altérité que tant de gens trouvent rassurants, sans oublier les excommunications sommaires et les consensus pâmés que tant de gens trouvent nécessaires, mon esprit s’égare. Un monde d’orthodoxie sacro-sainte est un monde dans lequel le roman et le romancier n’ont pas leur place. Un écrivain, s’il fait correctement son travail, est toujours un hérétique.


De toutes les illusions nécessaires à un écrivain pour pouvoir écrire, deux sont primordiales : d’une part la conviction vaniteuse d’être capable de faire un bon livre, d’autre part la présomption qu’un bon livre sera lu par de bons lecteurs, assez éclairés pour reconnaître ce qu’il a de bon. Mais, évidemment, les bons lecteurs sont aussi rares que les bons écrivains, peut-être même plus rares, et la plupart des livres ne rencontrent donc que des lecteurs médiocres. Les écrivains fulminent contre les malentendus dont ils sont l’objet, mais les mauvais écrivains prospèrent sur ces malentendus, certains même se retrouvent admis par erreur au panthéon des grands auteurs, quand le vil métal de leurs œuvres est à jamais redoré par le vernis inespéré d’une lecture brillante. 
 
 
Car les souvenirs aussi font leur temps. Il y a un temps pour oublier et un temps pour se souvenir, et puis ce temps lui-même devient un souvenir, et enfin, avec le temps, plus rien du tout.


Pourtant les mots existent pour saisir le monde, et si chaque jour nouveau le monde leur échappe, chaque lendemain ils sont voués à reprendre leur danse folle : les mots voués à ancrer, le monde à s’envoler ; les mots à dire c’est comme ça, le monde à dire pas du tout. Ainsi va leur tango éternel, et l’écrivain n’est guère que la paire de chaussures qui glisse entre le danseur et la piste de danse.


Les mots d’un livre ne sont jamais le livre, tout ce qui compte c’est son âme.


Des années plus tard, je suis allé à Oxford étudier l’histoire, cette idée du temps qui s’est formée au cours de trois mille ans d’expérience humaine en Europe, et qui, ai-je constaté, s’appliquait parfaitement au temps européen, en s’arrêtant à toutes les gares du progrès européen, de la pensée européenne. C’était une voie ferrée rectiligne qui reflétait parfaitement une expérience devenue une idée, et une idée devenue expérience, et une expérience devenue la pensée européenne puis le roman européen.
Mais ça ne s’appliquait absolument pas à la Tasmanie.
En Tasmanie, l’histoire n’avait pas de prise, la réalité était tout autre : l’histoire échouait constamment, l’histoire resurgissait constamment non comme réponse ou comme réconfort, non comme récit de progrès, mais comme lieu de massacre, coupe claire ménagée au napalm, paroles de bagnards qui disaient l’indicible, créatures mythiques depuis longtemps éteintes qui ne cessaient de faire retour, de me hanter, de m’adresser une demande à laquelle toute ma vie j’ai tenté en vain de répondre. J’étais le fruit d’un génocide et d’une société esclavagiste, et jamais rien n’allait vraiment de l’avant et tout finissait par revenir, et bientôt moi aussi. Il n’y avait pas de voie droite de l’histoire. Il n’y avait qu’un cercle. Tout était finalement comme le décrivaient les anciens pétroglyphes : un cercle en rotation à l’intérieur d’autres cercles, cette grande idée du temps formulée en quarante mille ans d’expérience humaine sur cette île.


Ce n’est qu’à notre installation à Hobart que ma pathologie fut correctement diagnostiquée, et mon audition restaurée par une série d’opérations bénignes. Sans Rosebery, sans son médecin alcoolique dont l’incapacité à identifier mon mal avait entraîné des complications en chaîne, je n’aurais jamais connu cet étrange monde souterrain d’isolation et de souffrance où me plongea la surdité, quand je compris peu à peu que les gens me croyaient simple d’esprit.
Quand on découvre qu’on est une page écrite par d’autres, on apprend aussi à lire les autres. Mes problèmes d’audition m’avaient soustrait au monde de la parole – où aujourd’hui encore je trébuche sur les mots, je les écorche, et je simule et je panique et je passe par des crises de timidité aiguë – pour me conduire dans le monde de l’écrit où je trouvais confiance et joie. Sur la page je me reconnaissais, non pas unique mais multiple.


C’est peut-être ça, le passé. Quelque chose qu’on invente pour pouvoir aller de l’avant. Le passé, c’est peut-être là où nous allons sans jamais y avoir été. 


“Vous voyez bien, dit Einstein en offrant un thé glacé à son vieil ami et ancien étudiant Leo Szilard qui lui rendait visite après Hiroshima, que les vieux sages chinois avaient raison. Il n’est pas possible de prévoir les conséquences de ses actes. Le seul acte de sagesse consiste à ne pas agir – à ne jamais agir.”


Avant de mourir, il [Szilard] se contenta de dire qu’il avait fait de son mieux. Jamais il ne renonça. Jamais il ne cessa de chercher ce qu’il appelait la marge d’espoir, si étroite et fuyante qu’elle soit. Son échec ne rend pas ses efforts moins poignants. Sa vie demeure un exemple : celui d’un homme qui a toujours cru que la science s’inscrivait dans un réseau éthique. Qu’il fallait toujours confronter les avancées de la science à la réalité des humains et les subordonner à ce que nous sommes, sous peine de nous voir dévorés sinon détruits par elles.


Après Sanyo-Onoda, et la soirée du bar à hôtesses, je rentrai à Tokyo. J’y rencontrai un homme qui avait été ordonnance médicale de l’armée japonaise à Hintok, le camp de prisonniers du Chemin de fer de la mort où mon père avait été détenu. Il me décrivit son arrivée de nuit, au milieu des bûchers funéraires qui brûlaient les victimes du choléra. Autour des brasiers de bambou et de chair, il vit de misérables squelettes nus ramper dans la boue. C’étaient les prisonniers australiens. (…)
Ça ressemblait, dit-il à propos du camp, à un enfer bouddhiste.
Je lui demandai s’il leur avait porté secours.
Il me répondit que non.
Je lui demandai si, en tant que membre du personnel médical, il n’estimait pas de son devoir d’aider les malades et les souffrants.
“Il faut que vous compreniez, dit-il – et il le dit comme il aurait commenté la qualité de son thé vert –, qu’on ne voyait pas en eux des êtres humains.”
Le thé vert était servi dans de petites tasses. Il était dur à avaler.
 Il m’expliqua que les Australiens n’avaient pas une très bonne hygiène. Les Japonais prenaient des bains chauds. Pas les Australiens.
Cela semblait tout expliquer. Je ne répondis rien.
“Vous comprenez ?” demanda-t-il.


Et je me rends compte en écrivant ces lignes que le souvenir est tout autant une création qu’un témoignage, et que l’un sans l’autre est comme un arbre sans son tronc, des ailes sans leur oiseau, un livre sans son histoire.


La Guerre des mondes avait pour genèse la tentative de génocide des aborigènes tasmaniens. Dans un entretien accordé en 1920 au magazine Strand, Wells attribuait l’idée du livre à une remarque de son frère Frank, auquel il avait dédié le roman. Les deux hommes discutaient “de la découverte de la Tasmanie par les Européens – une catastrophe terrifiante pour les autochtones”. “Nous nous promenions, poursuivait Wells, dans un paysage du Surrey particulièrement paisible. « Imagine, dit mon frère, si des créatures venues d’une autre planète tombaient brusquement du ciel, et se mettaient à massacrer les gens d’ici ! »”


 

vendredi 12 janvier 2024

[Giordano, Paolo] Tasmania

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Tasmania

Auteur : Paolo GIORDANO

Traduction : Nathalie BAUER

Parution :  en italien en 2022,
                   en français en 2023
                   (Le Bruit du Monde)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Paris, novembre 2015. Le narrateur, écrivain et journaliste, est venu couvrir un sommet sur le climat, quelques jours seulement après les attentats. Une situation de crise qui fait écho à celle qu’il traverse avec sa compagne, Lorenza. Avec une désinvolture vivifiante, il s’entoure de personnages atypiques qui apportent, chacun à sa façon, du sens à son univers : un jeune physicien aventurier, un climatologue spécialiste des nuages, une reporter haute en couleur et un prêtre qui a rencontré la femme de sa vie.

Intime et universel, Tasmania est un roman sur le présent et sur l’avenir. L’avenir que nous craignons et celui que nous désirons, celui que nous n’aurons pas et celui que nous construisons. Il nous rappelle que chacun peut trouver sa Tasmanie, un espace où écrire son avenir.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Paolo Giordano est né à Turin en 1982. Il est l’auteur de quatre romans, La Solitude des nombres premiers, Le Corps humain, Dévorer le ciel et Les Humeurs insolubles. Il écrit également pour le Corriere della Sera. Ses livres ont été traduits dans plus de 40 pays.

 

 

Avis :

« Si vous me demandez une définition exacte de l’époque où nous vivons, la voici : une époque prétraumatique. » Paolo Giordano mobilise sa sensibilité de physicien de formation et son talent d’écrivain prodige de la littérature italienne pour dessiner quelques destins fragiles, serpentant tant bien que mal sur la toile de fond de notre actualité cataclysmique.

Comment vit-on à la croisée des anxiétés nées des bouleversements contemporains, quand la Doomsday Clock, l’Horloge de l’Apocalypse inventée en 1947 pour dénoncer les risques qui menacent la planète, n’a jamais estimé la fin du monde plus imminente qu’aujourd’hui, son compte à rebours virtuel ne nous laissant symboliquement plus que quatre-vingt-dix secondes avant les coups d’un minuit fatidique ? Choisissant pour point de départ l’arrivée à Paris, juste après les attentats de 2015, d’un autre Paolo, journaliste et écrivain italien lui aussi physicien à la base, venu couvrir une conférence de l’ONU sur l’urgence climatique en même temps qu’il rédige un livre sur la bombe atomique, de son invention jusqu’aux commémorations d’Hiroshima et de Nagasaki, en passant par les terribles récits de survivants et de leurs descendants, le récit se déroule aux premières loges des périls qui guettent le monde, entre menace nucléaire, dérèglement climatique, terrorisme et pandémies.

Pourtant, dans ce contexte qui a tout pour terrifier, la vie poursuit son chemin, dévidant opiniâtrement les destins individuels. Le Japon a reconstruit ses deux villes martyrs, les survivants et leurs descendants subsistent malgré leurs récits épouvantables et leurs séquelles. Lui-même ramené à des préoccupations plus personnelles par son couple qui se déchire sur son impossibilité à concevoir un enfant, Paolo observe son entourage faire face à ses anonymes et minuscules batailles pour se tailler une existence. Relations de couple et parentalité, rivalités professionnelles et déséquilibre entre les sexes, conventions religieuses et sociétales : les drames intimes sont légion, souvent dévastateurs, même si parfois, à y bien regarder, quelque peu incongrus. Comment peut-on encore s’offusquer qu’un prêtre se marie, qu’un homme épouse une femme plus âgée ou qu’une femme prétende faire carrière, lorsque l'on s'angoisse pour le sort du monde ? Quoi qu’il en soit, de cette superposition entre l’intime et le planétaire, entre le particulier et le général, émerge progressivement un constat : la vie résiste à tout et, quelles que soient les souffrances endurées, finit toujours par renaître sous une forme ou une autre, tout n’étant qu’évolution et adaptation perpétuelles.

De l’anxiété des temps présents à l’apaisement que chacun devra trouver dans sa Tasmanie personnelle, là où il trouvera à se préserver, Paolo Giordano nous offre un grand roman contemporain, vaste fresque sociétale teintée d’autofiction et de reportage scientifique, soulignant l’étendue de nos ambiguïtés et de nos contradictions. (4/5)

 

 

Citations :

L’incrédulité apparaît comme une constante dans l’histoire de la bombe. Les scientifiques les plus vénérés au monde, dont Albert Einstein et Niels Bohr, estimaient que la bombe atomique ne serait pas réalisée, en tout cas pas avant la fin de la guerre. Or, à l’été 1945, on disposait déjà de deux bombes aux matériaux fissiles différents et aux technologies ad hoc.
Et désormais, l’opinion des scientifiques n’avait plus la moindre importance. À en juger par les rapports parvenus jusqu’à nous, les opérations à Los Alamos se déroulaient de manière bureaucratique, expéditive, typiquement militaire. Un projet avait été lancé, ce projet visait à fabriquer la bombe atomique et, une fois qu’elle serait fabriquée, la bombe devrait être larguée quelque part. Nous savons aujourd’hui que l’hypothèse démonstrative n’a jamais été sérieusement prise en considération. Au contraire, après tous ces efforts financiers et intellectuels, les premières explosions étaient censées causer le plus de destructions possible, stupéfier le monde.
 

Quant à Marie Curie Skłodowska, qui avait découvert les radiations, elle n’eut pas le temps d’assister à ces événements. À la fin de sa vie, elle avait les mains phosphorescentes tant elles avaient été brûlées, néanmoins elle refusait d’en rejeter la faute sur les sources de radium et de polonium qu’elle avait manipulées sans protection pendant des années. Des études sur l’interaction entre les radiations ionisantes et les tissus biologiques avaient déjà été publiées, mais Marie Curie Skłodowska, deux fois lauréate du prix Nobel, mourut en négatrice. Avec la conviction rassurante que les radiations qu’elle avait découvertes n’apporteraient que du bien à l’humanité.
 

À la fin de la guerre, troublés par les conséquences de leur travail (c’est-à-dire par le massacre de centaines de milliers de personnes et par l’effacement de deux villes), un certain nombre de physiciens du projet Manhattan formèrent une association à but non lucratif dénommée Bulletin of the Atomic Scientists. Ils se donnèrent pour mission de surveiller l’évolution du risque nucléaire et inventèrent dans cette intention un moyen synthétique : la Doomsday Clock, l’horloge de l’apocalypse. Sur cette horloge, minuit correspond symboliquement à la fin du monde.
En 2017, selon les scientifiques du Bulletin, les choses ne se présentaient pas très bien. On lit dans le rapport de cette année-là : le comité « a décidé de rapprocher l’aiguille des minutes de l’horloge de l’apocalypse de trente secondes de la catastrophe. Désormais seules deux minutes et demie nous séparent de minuit. »
Diverses raisons expliquaient cette décision : les États-Unis et la Russie se provoquaient sur plusieurs fronts, en particulier en Syrie et en Ukraine, tout en développant leurs arsenaux avec une sophistication croissante, et la Corée du Nord poursuivait ses essais atomiques. Si l’on ne parlait plus de la menace nucléaire, ce n’était pas parce qu’elle n’existait plus, mais parce qu’elle était sortie du radar de l’intérêt public. Pour établir une comparaison : en 1990, l’horloge était à dix minutes de l’apocalypse.
 
 
Lors de mes pauses, je jouais sur Nukemap, un simulateur en ligne qui permettait de faire exploser des têtes nucléaires partout dans le monde en variant leur puissance pour mesurer l’aire de destruction, le nombre de victimes et l’extension des retombées radioactives. (…)
Je n’étais pas le seul à me distraire de la sorte : le site enregistrait déjà plus de deux millions d’explosions provoquées par les utilisateurs. Il y avait dans la nature des milliers d’aspirants destructeurs de mondes. La fin de l’espèce humaine était un nouveau passe-temps.


J’ignore si vous avez lu l’article paru dans Esquire, a dit Novelli, une étude sur l’état psychologique des spécialistes du climat. Comme moi. Il se trouve que nous faisons partie des catégories de scientifiques le plus exposées à la dépression et à divers troubles de l’humeur. Rien de nouveau sous le soleil. Syndrome de stress prétraumatique, voilà comment les psychologues appellent ça. Ou syndrome de Cassandre. Selon eux, c’est ce qu’on expérimente chaque fois qu’apparaît un graphique sur l’écran et qu’on voit l’avenir dans ce graphique. Et c’est ce qui nous arrive lorsque nous essayons de transmettre ces informations au monde extérieur, aux citoyens, à la presse, aux décideurs. Si vous me demandez une définition exacte de l’époque où nous vivons, la voici : une époque prétraumatique.


Nous avons tous un esprit gradualiste : s’il en a toujours été d’une certaine façon, pourquoi cela devrait-il changer maintenant ? L’humanité habite la même planète depuis deux cent mille ans, se peut-il que les choses doivent péricliter au moment où c’est moi qui suis en vie ? Cela paraît improbable, en effet. Les scientifiques aussi ont tendance à penser de cette manière, et de fait les grandes catastrophes, telles que l’extinction des dinosaures, ont toujours eu du mal à être prises au sérieux. Et pourtant, il se trouve que nous vivons justement à l’époque même où tout change. De façon drastique. Et c’est à nous que cela arrive. Les phénomènes auxquels nous assisterons au cours des prochaines années seront de plus en plus extrêmes. Plus tôt on l’accepte, mieux c’est pour tout le monde.
Elon Musk, ai-je dit, s’est retiré d’une série d’initiatives auxquelles il participait pour protester contre la décision de Trump. Novelli a fait une grimace en direction de la webcam. Laissez tomber Elon Musk. Les Elon Musk ne font pas autorité. Ils ne souffriront pas vraiment. Ils se préparent déjà à l’arrivée de la catastrophe. Ils construisent des bunkers et des navettes spatiales, ils s’arment et achètent des terrains où s’installer et vivre en sécurité.
Vous, où achèteriez-vous un terrain ?
Pour sauver votre peau, je veux dire.
Je ne ferai jamais une chose pareille.
Mais si vous deviez vraiment. En cas d’apocalypse.
Novelli a réfléchi quelques secondes, puis il a dit : En Tasmanie. Elle est située assez au sud pour échapper aux températures excessives. Elle a de bonnes réserves d’eau douce, elle se trouve dans un État démocratique et n’héberge pas de prédateurs pour l’homme. Elle n’est pas trop petite, mais elle demeure une île, donc plus facile à défendre. Parce qu’il faudra se défendre, croyez-moi. Oui, a-t-il ajouté d’un ton plus convaincu, si j’étais obligé de sauver ma peau, je choisirais la Tasmanie. 


Mais le Kruger, m’expliquait-il aussitôt après, était lui aussi une illusion : l’illusion selon laquelle l’homme faisait encore partie de l’écosystème à égalité avec les autres espèces, que la nature y était à son état primordial. C’était totalement faux. Les parcs étaient des systèmes soigneusement régulés, gérés de façon invisible par l’homme pour l’homme : on y allumait périodiquement des feux pour contenir la végétation et garantir la vue des animaux aux touristes payants, la population de lions était surveillée à travers l’introduction de nouveaux mâles (qui éliminaient les petits des autres) et, dans certaines réserves, on imposait aux éléphants des formes de contraception.
Bref, il était impossible d’échapper à l’anthropisation. Giulio employait ce terme, « anthropisation », cependant il évoquait à mon avis quelque chose de beaucoup plus vaste que le parc : il était impossible d’échapper aux êtres humains, impossible d’échapper au présent.


 

samedi 8 octobre 2022

[Ramonéda, Joseph] Le Dragon chanceux

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Le Dragon chanceux

Auteur : Joseph RAMONEDA

Parution : 2022 (Ex Aequo)

Pages : 188

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :       

Bikini, atoll perdu dans l’immensité de l’océan Pacifique évoque davantage un Paradis mythique qu’un effroyable désastre environnemental. Pourtant, en 1954, les Américains y expérimentèrent leur bombe H et irradièrent la population locale ainsi que l’équipage d’un thonier japonais, Le Dragon chanceux. Ce drame sert de trame à la confrontation entre un Japon vaincu et exsangue mais pétri de traditions et une Amérique victorieuse, sûre de ses valeurs et menant une guerre idéologique contre le communisme soviétique.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Historien, Joseph Ramonéda est notamment l’auteur d’un ouvrage sur les États-Unis. Il a enseigné à Perpignan, en Nouvelle-Calédonie, en Guyane et en Guadeloupe. Amoureux du Japon, il nous livre ici une réflexion romanesque sur les difficultés quotidiennes des Japonais dans l’après guerre.

 

 

Avis :

Le premier mars 1954, un essai nucléaire américain dans l’atoll Bikini, au sein des îles Marshall, dérape. L'explosion de la bombe H la plus puissante jamais testée par les Etats-Unis est trois fois plus violente que prévu, et les vents, inverses aux prévisions météorologiques, emportent les retombées radioactives au-delà de la zone de sécurité. Une grande partie des atolls environnants est contaminée, et leur population irradiée. Le temps que les bateaux de pêche présents dans les environs remontent leurs filets pour prendre la fuite, leurs équipages restent exposés de longues heures. Parmi eux, un thonier japonais, le Dragon chanceux, à bord duquel Joseph Ramonéda nous fait vivre la catastrophe.

Le jour où le bateau quitte le port de Yaizu pour disparaître à l’horizon du Pacifique, Tatani est partagée entre le déchirement de la séparation et sa fierté pour son frère, à vingt ans le plus jeune capitaine de navire de la ville, en partance pour sa première campagne de pêche. Alors qu’elle se félicite de l’heureuse tournure que prend enfin leur sort, après une enfance marquée par la guerre et par les terribles années de reconstruction du Japon après la défaite, elle est loin de se douter du cauchemar qui les attend. Quelques semaines plus tard, pendant que le Dragon chanceux pêche tranquillement à proximité de l’atoll Bikini, une curieuse aurore côté ouest, suivie après quelques minutes du bruit d’une explosion et d’une pluie de particules blanches que l’équipage ramasse à mains nues et qui collent au corps et aux cheveux, prélude à la propagation d’un mal étrange, aux symptômes effrayants, qui terrasse les hommes un à un.

C’est un bateau-fantôme qui rentre au port, chargé d’un équipage hagard et incomplet, et d’une cargaison de poissons dont on ignore encore qu’ils sont contaminés. Pourtant, soucieux de minorer les faits pour éviter un scandale en plein apogée de la guerre froide, le gouvernement américain multiplie les démentis quant à une quelconque irradiation des pêcheurs, et, avec la plus grande mauvaise foi, les accuse d’avoir navigué en zone interdite tout en invoquant une opération de discréditation soviétique.

Les faits historiques sont accablants et leur récit, sobrement romancé par Joseph Ramonéda, obsédant. Le lecteur s’y sent le témoin médusé et impuissant d’un drame dont, contrairement à lui, les victimes n’ont aucun moyen de pressentir l’implacable issue, alors qu’elles se retrouvent doublement condamnées, d’abord par l’irresponsable organisation d’une expérience d’apprentis-sorciers, puis par la criminelle détermination de se débarrasser de témoins encombrants. Comment le Japon vaincu et exsangue pourrait-il faire le poids dans la lutte pour une nouvelle hégémonie entre les deux nations sorties grandies de la seconde guerre mondiale : l’Amérique d’un côté, son rival soviétique de l’autre ?

Agrémenté du juste nécessaire de fiction pour donner corps à l’Histoire, ce roman restitue les faits et leur contexte dans une narration passionnante, instructive et crédible. Les personnages et leurs dialogues sonnent juste. L’écriture est agréable, malgré quelques petites maladresses et des efforts parfois un peu trop visibles pour étoffer le récit. C’est donc avec intérêt et plaisir que l’on découvre cet épisode effrayant, très clairement exposé, de la guerre froide et de la paranoïa maccarthyste. (3,5/5)

 

 

Citations :

Plus que tout, je redoute ceux qui prétendent parler au nom des dieux et qui confondent leurs désirs avec ceux des divinités. Le divin ne peut se connaître pleinement sans perdre sa divinité. Tout au plus, il nous trouve, se révèle à nous. Mais en aucun cas il ne se prouve ni s’éprouve.
 

Tout marin sait qu’on ne commande au vent qu’en lui obéissant…
 

Ne dites surtout pas que le hasard est le maître de nos vies. Le hasard n’est qu’un mot. Il n’explique rien en soi. Il est le fruit de notre ignorance, un trou dans notre savoir, une illusion de nos sens. La vie peut-elle n’être qu’un écho d’aléas résignés qui raisonnent pour lui donner un sens ?
 

Même si, paraît-il, l’histoire ne se répète pas, force est de constater qu’elle bégaye suffisamment pour qu’on puisse retrouver de grandes similitudes dans la succession des événements. Et ces ressemblances tiennent à la constance de la nature humaine, car l’homme change moins rapidement que son environnement. Il est plus rapide de faire pousser un épi de blé que de changer les mentalités.
 

La caméra revient vers la jeune femme. Elle sourit. Son visage respire le bonheur, la joie de vivre. (…) Elle ouvre la porte d’un réfrigérateur d’une blancheur virginale. D’un air satisfait et théâtral, elle montre tout ce qu’il contient. Dans l’antre illuminé de l’appareil ménager se trouve de la nourriture à profusion.
Cette vision d’une Amérique, corne d’abondance et de modernité, est la plus efficace des propagandes qui puissent exister, surtout après ces longues années de guerre et de privations. Elle vaut bien plus que les longs discours politiques ou même que les enquêtes musclées du sénateur McCarthy.
Ces scènes de la vie quotidienne entrent dans les foyers et les cerveaux des téléspectateurs sans méfiance. Elles créent dans leurs esprits l’image d’une Amérique opulente et libre où les problèmes de la vie ordinaire ne semblent pas exister. La société capitaliste apparaît dès lors attractive, utopie matérialisée positivement qui s’oppose aux pénuries et aux restrictions du monde soviétique.
Peu importe que cette situation s’explique parce que les Etats-Unis n’ont connu aucune destruction de leur territoire et qu’au contraire, cette guerre les a enrichis outrageusement puisque durant ce conflit, l’Amérique a vendu à tour de bras armes, munitions, navires, avions, denrées alimentaires, automobiles. Tout ce qui pouvait se vendre, l’Amérique l’a vendu cash ou à crédit. L’or que la vieille Europe avait patiemment amassé pendant de longs siècles a franchi en quelques mois l’Atlantique pour remplir les coffres de la banque fédérale américaine.
Qu’importe que dans la réalité, des millions d’Américains puissent vivre dans des conditions sordides, aient des difficultés à se soigner, à s’alimenter ou même à s’instruire.
Qu’importe que les Noirs soient considérés comme des êtres inférieurs, qu’ils soient méprisés, humiliés, agressés ou même lynchés en toute impunité. Il ne s’agit pas de montrer à la télévision un bus avec des places réservées aux Blancs et d’autres aux Noirs ou des écoles et des universités interdites aux gens de couleur ou encore les arbres des Etats du Sud avec leurs étranges fruits qui pendent aux branches et que chante courageusement Billie Holiday. Et que dire des Indiens, dépouillés, parqués, spoliés et alcoolisés : Thanksgiving ?
Non, l’Amérique qu’on nous exhibe à ce moment se veut riche, blanche, moderne, modèle à suivre pour le monde entier. Tout y paraît simple, agréable, souriant et avenant. C’est cette Amérique-là qui fait rêver même si elle n’existe que dans l’imaginaire des scénaristes et celui des téléspectateurs béats. Plaisir de l’illusion efficace : être trompé en pensant ne pas l’être.
 
 
- Bien. Il conviendrait également de minimiser les maladies de ces marins et surtout d'éviter tout lien avec des radiations atomiques.
- Est-ce le cas ?
McCarthy répond d’un ton tranchant qui n’admet pas la contradiction :
- Je me moque éperdument, Monsieur l’Ambassadeur, de savoir si c’est le cas ! Ce qui m’importe, c’est mon pays ! Et pour les Etats-Unis, ces marins ne doivent pas être des irradiés. Ce ne sont en aucun cas des victimes de l’Oncle Sam que les Rouges peuvent utiliser à leur guise pour salir notre patrie. Ces marins sont coupables de ne pas avoir respecté les consignes données et ils sont donc responsables de leur état. Ce sont eux les responsables et les coupables et non l’inverse. Est-ce bien clair ? Les lésions dont souffrent ces marins doivent être minimisées et ne doivent pas être attribuées aux éventuelles radiations. Elles sont l’effet du corail calciné projeté sur leurs corps : ce sont de simples brûlures ! C’est d’ailleurs ce qu’affirment nos médecins experts en la matière.


Au plafond, les pâles d’un vieux ventilateur découpent l’air en tranches rafraîchissantes. Paresseusement, celles-ci tombent sur le sol comme les anneaux de fumée d’un cigare.


C’est sans aucun doute un grand succès technologique, mais la force de l’explosion a été supérieure à tout ce qui avait été prévu par les experts et elle a fait de considérables dégâts collatéraux. Des centaines d’habitants irradiés, un cratère de deux kilomètres de diamètre et de cent mètres de profondeur, un nuage radioactif de plusieurs milliers de kilomètres de long qui se répand langoureusement sur le Pacifique et contamine tout sur son passage : voilà quelques-uns des résultats les plus tangibles de cet essai nucléaire. C’est une grande réussite pour l’armée américaine. Mais à quel prix !


 

jeudi 15 avril 2021

[Shimazaki, Aki] Le poids des secrets 5 - Hotaru

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Hotaru

Auteur : Aki SHIMAZAKI

Parution : 2004   

Editeur : Léméac / Actes Sud

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À la saison des lucioles, lorsqu'elle rend visite à sa grand-mère, Tsubaki est loin de se douter que celle-ci lui confiera bientôt le secret qui ronge sa vie depuis cinquante ans, incapable qu'elle fut de le révéler à son mari. Étudiante en archéologie, Tsubaki apprend à travers cette confession les lois cruelles de la vie: l'innocence et la naïveté des jeunes filles sont souvent abusées par les hommes de pouvoir et d'expérience, et leur destinée s'en trouve à jamais bouleversée.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Aki Shimazaki est née au Japon et vit à Montréal depuis 1991. D'abord parue entre 1999 et 2004, sa première pentalogie, composée des titres Tsubaki, Hamaguri, Tsubame, Wasurenagusa et Hotaru, a été saluée par la critique et récompensée notamment par le prix Ringuet (2001), le prix Canada-Japon (2004) et le Prix littéraire du Gouverneur général du Canada (2005). Au cœur du Yamato, son deuxième cycle, s’est conclu avec la parution de Yamabuki (2013), qui lui a valu le Prix littéraire Asie de l’ADELF. Maïmaï est le dernier titre du cycle L’ombre du chardon, qui comprend déjà Azami (2014), Hôzuki (2015), Suisen (2016) et Fuki-no-tô (2017).

 

 

Avis :

Affaiblie et âgée, Mariko s’apprête à emporter bientôt tous ses secrets dans la tombe. Les confidences de sa petite-fille sur les avances d’un de ses professeurs la décident néanmoins à lui raconter ce qui bouleversa toute sa vie, la laissant à jamais et secrètement rongée par la honte et la culpabilité : sa relation amoureuse avec un homme plus âgé lorsqu’elle n’avait que seize ans, la naissance de leur fils Yukio et sa réputation de « femme douteuse », enfin le harcèlement de cet amant même après qu’elle se fut mariée avec le bon Kenji Takahashi.

Si les cinq livres de la série peuvent se lire indépendamment et dans le désordre, celui-ci referme le cercle en revenant, à travers Mariko, sur ce qui mena à la tragédie du premier tome. L’on y découvre de nouvelles facettes de cette femme, condamnée à subir toute sa vie les conséquences de sa jeune innocence abusée par un homme puissant et sans scrupule. Comme la bombe atomique lancée sur Nagasaki continua longtemps et insidieusement ses ravages, cette déflagration dans la vie de Mariko aura finalement provoqué une invisible réaction en chaîne, impactant, à leur insu et sur plusieurs générations, l’existence de bien des membres de cette famille.

Aki Shimazaki clôt magnifiquement le cycle du Poids des Secrets, nous laissant durablement charmé par la délicatesse et la poésie de sa plume si légère et si fluide. Minuscules lucioles virevoltant sur l’écran noir de l’Histoire, les personnages de ces cinq petits livres auront chacun traversé des séismes intimes dont la violence n’a rien à envier à celle des grands évènements de leur époque. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Elle et mon père ont été victimes de la bombe atomique qui est tombée sur Nagasaki. Ils ont échappé à la mort par miracle. Ces jours-ci, j'entends Obâchan murmurer : "Voici venir la cinquantième année depuis lors. Je n'avais jamais espéré vivre si longtemps…"

— Ojîchan, pourquoi les lucioles émettent-elles de la lumière ?  
Il répond :  
— Pour attirer des femelles.  
Je suis étonnée :  
— Alors, les lucioles sont-elles mâles ?
— Oui. Les femelles sont des vers luisants. Elles émettent aussi de la lumière, mais elles ne volent pas. Les deux s’échangent des messages amoureux en clignotant.
 Je m’exclame :
 — Comme c’est romantique !
 — Oui, dit Ojîchan. Au moins pour nous, les Japonais.
 — Qu’est-ce que tu veux dire ?
 — En France, il existe une superstition étrange : ces lumières seraient les âmes des enfants morts sans avoir reçu le baptême. Pour les gens qui y croient, ces insectes sont bien sinistres.  
Le mot « sinistre » me fait penser à la scène du soir de la bombe atomique qu’Obâchan m’a racontée une fois : « J’ai vu une volée de lucioles au-dessus du ruisseau, qui était écrasé par les ruines des bâtiments. Les lumières de ces insectes flottaient dans le noir comme si les âmes des victimes n’avaient pas su où aller. » Je me demande où ira l’âme d’Obâchan. Va-t-elle errer pour toujours entre ce monde et l’autre monde ? Ses jours sont comptés. J’espère qu’elle trouvera le calme et pourra mourir en paix, comme Ojîchan.

 

Du même auteur sur ce blog :

 



 

 


 

vendredi 9 avril 2021

[Shimazaki, Aki] Le poids des secrets 2 - Hamaguri

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Hamaguri

Auteur : Aki SHIMAZAKI

Parution : 2000   

Editeur : Léméac / Actes Sud

Pages : 112

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Enfant illégitime, Yukio est très attaché à une petite fille avec laquelle il joue quand elle vient au parc avec son père. Le jour où sa mère se marie, ils quittent Tokyo pour Nagasaki. Une autre vie commence, avec enfin une figure paternelle, mais Yukio reste d’un naturel solitaire. Il pense souvent à la fillette qui l’avait demandé en mariage et dont il garde un souvenir aussi doux que vague. À l’adolescence, pendant la Seconde Guerre mondiale, il tombe amoureux de sa nouvelle voisine mais ne peut oublier sa promesse d’enfant…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née au Japon, Aki Shimazaki vit à Montréal depuis 1991. Toute son œuvre est disponible chez Actes Sud, notamment ses trois pentalogies : Le Poids des secrets, Au cœur du Yamato et L’Ombre du chardon. Ces quinze volumes peuvent parfaitement se lire individuellement, ou dans le désordre - c'est bien là l'étonnant art de la construction que maîtrise Aki Shimazaki.

 

 

Avis :

Lorsqu’ils étaient de très jeunes enfants et habitaient Tokyo, Yukiko et Yukio avaient échangé un serment d’amour éternel avant de se perdre de vue. Devenus adolescents, ils se retrouvent sans se reconnaître à Nagasaki, où leurs familles ont emménagé dans deux maisons mitoyennes. Un tendre sentiment lie bientôt à nouveau le jeune couple, avant qu’inexplicablement pour Yukio, Yukiko ne prenne soudain ses distances. Bien des années plus tard, alors qu’elle s’apprête à mourir, sa mère laisse enfin entendre à Yukio la raison de cet éloignement qui le hante toujours…

Après avoir découvert le récit de Yukiko dans le premier volet de la pentalogie, nous voici cette fois dans la peau de Yukio, dont le point de vue nous fait aborder les mêmes évènements sous un angle différent. Contrairement à Yukiko qui en a porté consciemment l’invisible fardeau toute sa vie, Yukio ne soupçonnera jamais, avant les tardives révélations maternelles, le terrible secret impliquant leurs parents. Celui-ci n’en aura pas moins un impact décisif sur toute son existence, à jamais teintée des regrets et de la nostalgie d’un premier amour inexplicablement perdu et qui pourtant, à son insu, est venu par deux fois frapper à la porte de son destin.

Toujours aussi parfaite dans sa limpidité subtile et légère, l’envoûtante plume d’Aki Shimazaki laisse entrevoir avec délicatesse les sombres profondeurs creusées par les non-dits, si intrinsèques à la culture japonaise. Une tonalité douce-amère imprègne ce deuxième opus du Poids des Secrets, empli de la rémanence, à la fois tenace et fragile, des sentiments qui ont marqué une vie enfuie. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Dans le bois, Yukiko me parle du discours du commandant de son usine. Elle dit :  
— Pourquoi doit-on perdre la vie si facilement ? Il nous dit : « Il faut se battre jusqu’à la mort. Ne pas revenir vivant. C’est honteux d’être fait prisonnier. Cela déshonore non seulement le soldat mais aussi sa famille et toute la parenté. » On considère la famille d’un soldat comme otage. Pauvres soldats ! Le pire, c’est qu’ils croient en une telle idéologie stupide créée par le gouvernement pour gagner la guerre.
Je réponds :  
— Oui, vraiment. On est paralysé par le lavage de cerveau de la nation, comme dit ton père.

— Je pense à ce qui arrive à la mémoire après la mort. Ce qu’on a dit, ce qu’on a pensé, ce qu’on a appris… Où ça va après la mort ?
Je réponds :  
— Je ne pense pas à la vie après la mort. Je crois que la mémoire disparaît au moment de la mort.

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 
 

 


 

mercredi 7 avril 2021

[Shimazaki, Aki] Le poids des secrets 1 - Tsubaki

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Tsubaki

Auteur : Aki SHIMAZAKI

Parution : 1999                   

Editeur : Léméac / Actes Sud

Pages : 104

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À la mort de sa mère, survivante de la bombe atomique de Nagasaki, Namiko se voit remettre deux enveloppes. La première est adressée à un oncle maternel dont elle ignorait l’existence et qu’elle est chargée de retrouver. La seconde contient une lettre en forme de confession à sa fille, sans laquelle elle n’aurait pu partir en paix. Elle y raconte son quotidien pendant la guerre, son premier amour, et révèle le secret qui l’a poussée à commettre l’indicible.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née au Japon, Aki Shimazaki vit à Montréal depuis 1991. Toute son œuvre est disponible chez Actes Sud, notamment ses trois pentalogies : Le Poids des secrets, Au cœur du Yamato et L’Ombre du chardon. Ces quinze volumes peuvent parfaitement se lire individuellement, ou dans le désordre - c'est bien là l'étonnant art de la construction que maîtrise Aki Shimazaki.

 

 

Avis :

Au soir de sa vie, Yukiko décide de se libérer enfin du terrible secret qui pèse sur son âme depuis plus de cinquante ans. Dans une lettre à sa fille rédigée juste avant de se donner la mort, elle raconte son enfance et son adolescence, jusqu’à ce jour pour elle doublement fatidique du 9 août 1945, où la bombe atomique qui anéantissait Nagasaki effaçait du même coup toute trace de l'acte indicible qu’elle, Yukiko, venait de commettre à quatorze ans.

La concision et le dépouillement du texte, sa manière de ne laisser qu’entrevoir les abîmes intérieurs de ses personnages, démultiplient la force de cette histoire, toute de pudeur, de délicatesse et de non-dit. L’essentiel de la charge émotionnelle du roman vient de ce qu’il suggère au-delà des mots et du récit lui-même : en particulier, la béance qu’a dû devenir la vie de Yukiko, quand l’atroce et inimaginable destruction de sa ville, bientôt suivie par l’effondrement de son pays, est venue, telle un terrible châtiment, démultiplier son crime à l’infini, en même temps que le réduire à l’état d’un minuscule et invisible fait divers. L’adolescente se retrouvait désormais, et à jamais, sous le poids d'un secret familial et d'une culpabilité d’autant plus écrasants qu’ils étaient devenus dérisoires et indécents face à l’Histoire.

En un tour de force d’une seule centaine de pages, drame personnel et tragédie historique s’entremêlent dans une confusion de douleur, de stupeur et de honte qui, malgré le temps, le silence et la poursuite de la vie, laisseront des traces indélébiles destinées à resurgir malgré tout. L’on demeure durablement hanté par la puissance d’évocation, les profondeurs abyssales et la beauté épurée de cette œuvre. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

- La justice, donc, n'est pas importante ?  
- Il n'y a pas de justice. Il y a seulement la vérité.

Au moment où nous partions, ma mère dit, en se mettant au lit :
- Il y a des cruautés qu'on n'oublie jamais. Pour moi, ce n'est pas la guerre ni la bombe atomique.

J’aimais la vie simple et les gens en qui je pouvais avoir confiance, comme madame S. aujourd’hui. Vivre dans ce monde, c’est déjà assez compliqué. Pourquoi doit-on chercher une autre complication ? »

Ce matin, j’ai vu un jeune travailleur fouetter le dos d’un Coréen jusqu’au sang. Il l’accusait d’avoir volé de la nourriture. J’ai saisi le jeune travailleur par les bras et je lui ai dit : « Tout le monde a faim. Pardonnez-lui, s’il vous plaît. » Le Coréen s’est défendu : « J’ai toujours faim, mais ce n’est pas moi qui ai volé. » J’ai demandé alors à ce jeune travailleur qui semblait avoir le même âge que moi : « Vous l’avez vu voler ? » Il m’a répondu, très fâché : « Non, mais il était là-bas ! Il n’y avait que lui, ce Coréen. C’est une preuve suffisante ! » J’ai insisté : « Ce n’en est pas une et ce n’est pas nécessaire de fouetter quelqu’un de toute façon. » Aussitôt après, le travailleur en a parlé au commandant. On m’a ordonné d’aller le voir. Il m’a dit : « Tu dois lui obéir. Il travaille ici depuis plus longtemps que toi, il est plus âgé que toi et tu n’es qu’un étudiant. C’est clair. Nous nous battons contre les Américains pour l’unité et la paix en Asie. Pour l’unité, l’ordre est très important. Comprends-tu ? » Je lui ai dit : « Je voulais dire simplement la vérité. Ce garçon coréen disait qu’il n’avait pas volé et le travailleur ne l’avait pas vu voler. » Au lieu de me laisser finir, le commandant m’a donné un coup sur le bras gauche avec un bâton, ajoutant : « Tu n’as pas encore compris ! Ce n’est pas le temps de chercher la vérité. C’est l’unité qu’on doit chercher. Pour l’unité, il faut obéir aux ordres. Si tout est bien ordonné et bien respecté, la paix arrivera automatiquement. Donc tu dois obéir aux ordres. C’est tout. Va-t’en ! »

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 
 

 

jeudi 21 mai 2020

[Copleton, Jackie] La voix des vagues





Coup de coeur 💓

 

Titre : La voix des vagues
          (A dictionary of mutual understanding)

Auteur : Jackie COPLETON

Traducteur : Freddy MICHALSKI

Parution : en anglais en 2015,
                en français en 2016 chez Les Escales

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Lorsqu’un homme horriblement défiguré frappe à la porte d’Amaterasu Takahashi et qu’il prétend être son petit-fils disparu depuis des années, Amaterasu est bouleversée. Elle aimerait tellement le croire, mais comment savoir s’il dit la vérité ? Ce qu’elle sait c’est que sa fille et son petit-fils sont forcément morts le 9 août 1945, le jour où les Américains ont bombardé Nagasaki ; elle sait aussi qu’elle a fouillé sa ville en ruine à la recherche des siens pendant des semaines. Avec l’arrivée de cet homme, Amaterasu doit se replonger dans un passé douloureux dominé par le chagrin, la perte et le remord.
Elle qui a quitté son pays natal, le Japon, pour les États-Unis se remémore ce qu’elle a voulu oublier : son pays, sa jeunesse et sa relation compliquée avec sa fille. L’apparition de l’étranger sort Amaterasu de sa mélancolie et ouvre une boîte de Pandore d’où s’échappent les souvenirs qu’elle a laissé derrière elle … 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jackie Copleton a enseigné l’anglais pendant plusieurs années à Nagasaki et à Saporo. Elle vit désormais avec son mari à Newcastle, au Royaume-Uni.

 

 

Avis :

Quatre décennies après avoir quitté le Japon pour les Etats-Unis au lendemain de la seconde guerre mondiale, Amaterasu Takahashi, désormais veuve et âgée, est bouleversée par la visite d’un homme défiguré qui se présente comme son petit-fils, pourtant déclaré mort à sept ans au cours de l’explosion de la bombe atomique à Nagasaki. Cette irruption fait aussitôt déferler les souvenirs qu’elle avait si soigneusement et si désespérément tenté d’ensevelir : ceux de la guerre et de l’atrocité vécue à Nagasaki, mais aussi ceux de toute sa vie au Japon, entachée de secrets aux conséquences dramatiques.

La ville de Nagasaki, où l’auteur a elle-même vécu quelques années, et les événements historiques, en particulier l’explosion atomique et les insoutenables scènes des heures et des jours qui suivirent, sont évoqués avec une acuité qui immerge de manière saisissante dans la vie du Japon des années trente et quarante. Chaque chapitre est ponctué par un extrait du Dictionnaire Anglais de Culture Japonaise de Hoffer et Honna, accentuant le dépaysement par la découverte de notions sans équivalence occidentale.

Dans cet impressionnant et foisonnant cadre général, se déploie l’histoire individuelle d’une famille impliquant quatre générations, restituée par d’incessants retours dans le passé qui dessinent peu à peu une intrigue prenante aux ramifications intriquées et aux personnages forts et attachants, empêtrés dans leurs secrets, leurs contradictions et leurs déchirures. L’émotion est bien sûr au rendez-vous lorsque la grande et la petite histoires se télescopent, enfermant à jamais Amaterasu dans ses remords et sa culpabilité, et figeant amour et haine dans un conflit éternellement irrésolu. Elle jaillit de plus belle lorsque le visiteur surgi du passé fait voler en éclats la carapace de la vieille femme, la forçant à se confronter à ses souffrances mais aussi, enfin, à trouver le courage de revivre et de se réconcilier avec son identité japonaise.

Ce premier roman s’avère une réussite sur tous les plans : porté par un style fluide et agréable et par une construction propice à la fois au suspense et à la nostalgie du temps qui passe, il nous plonge dans une saga familiale captivante, mise en relief par une évocation historique crédible et vivante, et une immersion dans la culture japonaise étonnante et fascinante. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

L’anthropologue Ruth Benedict a un jour déclaré que le fondement de la culture japonaise est la honte et celui de la culture américaine, un certain sens du péché ou de la culpabilité. Dans une société dont la honte est la pierre d’achoppement, perdre la face équivaut à avoir son ego détruit. Par exemple, jadis, les guerriers samouraïs étaient des hommes fiers. Lorsqu’ils étaient trop pauvres pour se payer un repas, ils gardaient un cure-dent aux lèvres pour montrer aux yeux du monde qu’ils venaient de manger.

Malgré la distance, ma position sur les hauteurs et la pénombre à l’intérieur de l’épicerie où je me trouvais, j’étais suffisamment près pour savoir qu’il s’agissait du bruit qui accompagne la fin de toute existence. Jamais encore je n’en avais entendu de semblable. J’eus l’impression que le cœur du monde venait d’exploser. Certains allaient le décrire par la suite comme un bang mais il ressemblait plus au fracas d’une porte se rabattant violemment sur ses gonds ou à la collision de plein fouet d’un camion-citerne et d’une voiture. Il n’existe pas de mot pour ce que nous avons entendu ce jour-là. Il ne doit jamais y en avoir. Donner un nom à ce son risquerait de signifier qu’il pourrait se reproduire. Quel terme serait à même de capturer les rugissements de tous les orages jamais entendus, tous les volcans, tsunamis et avalanches jamais vus en train de déchirer la terre et d’engloutir toutes les villes sous les flammes, les vagues, les vents ? Ne trouvez jamais les termes adéquats capables de décrire une telle horreur de bruit ni le silence qui s’était ensuivi.

A l’époque féodale, hommes et femmes en relations intimes n’étaient pas censés se montrer proches l’un de l’autre en public, sans même parler de bras entrelacés ou de mains tenues. Une des rares occasions où ces gestes étaient permis était les jours de pluie, quand ils pouvaient jouir de l’intimité d’un parapluie partagé. En conséquence, si un homme proposait un parapluie à une femme, son geste était souvent interprété comme l’expression implicite de son amour pour elle. Depuis lors, un homme et une femme amoureux se décrivent comme partageant un parapluie.

Vous ne devez pas gâcher vos talents d’artiste. C’est tellement beau de pouvoir montrer au monde la façon dont vous le voyez, ses ombres, ses lumières et les espaces entre les deux. Des détails qui nous échappent dans la vie quotidienne. L’art nous rappelle tout ce que nous n’avons pas le temps de voir.

 

La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis du Printemps 2020