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lundi 8 janvier 2024

[Tharreau, Estelle] Le dernier festin des vaincus

 





J'ai aimé

 

Titre : Le dernier festin des vaincus

Auteur : Estelle THARREAU

Parution :  2023 (Taurnada)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un soir de réveillon, Naomi Shehaan disparaît de la réserve indienne de Meshkanau. Dans une région minée par la corruption, le racisme, la violence et la misère, un jeune flic, Logan Robertson, tente de briser l'omerta qui entoure cette affaire. Il est rejoint par Nathan et Alice qui, en renouant avec leur passé, plongent dans l'enfer de ce dernier jalon avant la toundra.
Un thriller dur qui éclaire sur les violences intracommunautaires et les traumatismes liés aux pensionnats indiens, dont les femmes sont les premières victimes.

« Au Canada, une autochtone a dix fois plus de risque de se faire assassiner qu'une autre femme. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Après avoir travaillé dans le secteur privé et public, cette passionnée de littérature sort son premier roman en 2016, Orages, suivi de L'impasse en 2017. Depuis, elle se consacre entièrement à l'écriture.

 

 

Avis :

Un polar, oui, mais qui serve une vraie cause. Tel pourrait être l’adage d’Estelle Tharreau, qui, après l’enfance maltraitée (Mon ombre assassine), le féminicide (Les eaux noires), la peine de mort aux Etats-Unis (La peine du bourreau) et le syndrome post-traumatique dans l’armée (Il était une fois la guerre), s’attaque cette fois au sort des Autochtones au Canada pour un nouveau thriller bien noir sur fond bien réel de violence et d’injustice.

La réserve innue de Meshkanau et la ville voisine de Pointe-Cartier au Canada n’existent pas. Elles n’en empruntent pas moins les traits de la tragique réalité amérindienne, alors que, assimilés de force lors de la colonisation de leur territoire par les Européens, leurs religions et leurs cultures traditionnelles interdites et leurs enfants expédiés dans des pensionnats autochtones destinés à leur faire oublier leur identité première et à les orienter vers des emplois ouvriers, les Autochtones n’en finissent pas d’en payer encore aujourd’hui les conséquences traumatiques. Impunément maltraités, victimes de multiples sévices, ceux qui ne succombèrent pas à la surmortalité des terribles pensionnats en sortirent brisés, initiant une longue chaîne de transmission d’effets destructeurs : dépression, violence, alcool, drogue, suicide et, de génération en génération, perte d’estime de soi empêchant toute reconstruction.

« Au Canada, une autochtone a dix fois plus de risque de se faire assassiner qu’une autre femme. » Faute de respect de tout autre règle la concernant, c’est de cette terrible loi qu’est victime Naomi Sheehan, une Inue de seize ans dont les fugues à répétition ont fini par ne même plus émouvoir Michèle, sa mère, trop occupée à noyer dans l’alcool la douleur héritée de son enfance en pensionnat autochtone. Soucieux d’éviter scandale et autres désagréments « pour si peu », le chef de la police confie l’enquête, en lui déconseillant tout zèle excessif, au jeune et tout juste nommé policier Logan Robertson. Contre toute attente, ce dernier prend sa mission très au sérieux et entreprend pour de bon, au grand dam de quelques notables de la ville, de faire toute la lumière sur ce énième féminicide. L’on découvrira alors qu’il n’y a pas que les fantômes du passé pour miner le sort des Amérindiens : racisme et criminalité associée n’ont impunément rien perdu de leur vigueur. Rappelons d’ailleurs que le dernier pensionnat autochtone n’a fermé qu’en 1996...

Si l’on gagnera, pour approfondir la thématique de la souffrance amérindienne, à lire des livres tels que Shuni de Naomi Fontaine, Crazy Brave de Joy Harjo ou encore Ici n’est plus ici de Tommy Orange et LaRose de Louise Erdrich, si Nickel Boys de Colson Whitehead révèle avec plus de profondeur encore le cas tout à fait semblable des pensionnats aux Etats-Unis, ce dernier livre d’Estelle Tharreau a le mérite, au travers d’une histoire addictive et bien ficelée, aux personnages intelligemment croqués et au style efficace, de peindre en peu de traits un tableau d’ensemble clair et représentatif d’un sujet encore trop largement méconnu. Il ne semble pas exagéré de dire que le génocide – physique et culturel – amérindien continue plus ou moins directement de faire des victimes. (3,5/5)

 

 

Citations :

Au Canada, une autochtone a dix fois plus de risque de se faire assassiner qu’une autre femme.
Selon le rapport de la Gendarmerie royale du Canada datant de 2014, 1181 femmes autochtones ont disparu ou ont été assassinées entre 1980 et 2012. Rapporté au pourcentage de la population, ce chiffre équivaut à 55 000 Françaises. 365 cas restent non résolus. En 2019, l’enquête nationale réalisée sur ce sujet publiait son rapport final. La commissaire en chef, Marion Buller, déclarait : « Malgré leurs circonstances et leurs milieux différents, toutes les femmes et les filles disparues et assassinées ont en commun un contexte de marginalisation économique, sociale et politique, de racisme et de misogynie qui, malheureusement, est bien ancré dans la société canadienne. »


Des façades beiges ou rouges, ternies par la saleté, jamais ravalées. Des ruelles où s’entassaient les débris matériels et humains dont la population voulait se débarrasser. Le royaume de la crasse et des rats s’animait la nuit pendant laquelle des silhouettes fantomatiques surgissaient de l’ombre des porches ou se découpaient sous la lumière des lampadaires. Des sans domicile fixe, des drogués, des prostituées, des travailleurs pauvres que le coût des logements et les bas salaires avaient rejetés loin des quartiers vivables. Parmi les spectres des quartiers miséreux, un nombre incalculable de visages aux yeux en amande et aux cheveux de jais se levait vers les deux jeunes gens. «
La rupture des liens avec leur culture et leur communauté accentue leur isolement et leur marginalisation. Pour les femmes, le problème est accru par la discrimination et le sexisme », fit Nathan en se lançant dans un argumentaire universitaire pour contenir la gêne des regards qui se posaient sur eux tandis qu’Alice s’en empreignait pour n’en oublier aucun détail.
« L’image de “l’Indien sale” et de “l’Indienne facile”, d’un peuple violent d’alcooliques, de drogués et de fainéants ne cesse de leur coller à la peau et…
– Et quoi ? le coupa Alice. Tu veux des chiffres ? Contrairement à ce que tu penses, je ne suis pas ignorante de ce qui les touche. Mais, moi, je n’oublie pas que la majorité des agresseurs sont d’anciennes victimes, que la plupart des femmes agressées sont elles-mêmes droguées ou alcooliques et que beaucoup souffrent de troubles mentaux suite à des années d’alcoolisme ou de toxicomanie. Comment veux-tu donner une image positive avec ça ? »
 
 
« En sortant du pensionnat, on n’avait aucune qualification. On est rentrés chez nous sans rien. Avec encore moins qu’en y entrant. On y a laissé notre joie, notre insouciance, notre famille et notre culture pour repartir avec un traumatisme irréversible. »
Le journaliste respecta le silence de la femme avant de pousser plus avant l’interview :
« À l’origine, ces pensionnats devaient servir à assurer l’éducation des jeunes autochtones ? Pour vous comme pour beaucoup d’autres, ça n’a pas été le cas.
– Non, en effet. En sortant de cet enfer, on savait tout juste lire et écrire, mais on pouvait réciter des passages entiers de la Bible.
– Pas facile pour entamer sa vie d’adulte.
– C’était quasiment impossible. On n’avait de place nulle part : chez nous, on se taisait. On avait honte de nous-mêmes, mais aussi de nos parents qu’on nous avait dépeints comme des sauvages pendant toute notre enfance.
– Trouver un emploi devait être compliqué.
– Comme je l’ai dit, on n’avait aucune qualification. Dans l’esprit de l’époque, les Indiens ne pouvaient accéder qu’à des métiers manuels. Mais même dans ce domaine, l’enseignement que nous avions reçu était dérisoire.
– Le manque de qualification n’était pas le seul obstacle, je présume.
– Non, bien entendu. Personne ne voulait former ou embaucher un Indien sauf pour des sous-emplois. La mauvaise image, le dégoût que nous éprouvions de nous-mêmes, le monde extérieur nous les renvoyait constamment. Alors, au fil du temps, à force de vous répéter que vous êtes un sauvage, à force de vous traiter comme un sauvage… À force de vous voir vous-même comme un sauvage, vous finissez par vous comporter comme un sauvage.
– C’est à ce moment-là que vous avez sombré dans l’alcool.
– Oui et la drogue.
– Comment avez-vous fait pour vivre ?
– Avec les allocations que l’État nous verse. Il préfère payer pour que nous restions invisibles, cloîtrés dans notre misère intellectuelle, sociale et économique. On se tue lentement. Il n’y a jamais eu de volonté de progrès ou de civilisation dans ces pensionnats.
– Alors à quoi servaient-ils selon vous ?
– À tuer l’indien ; à éradiquer un peuple et à le chasser de ses terres. Chasser les nomades qui ont besoin d’un vaste territoire pour vivre au gré des saisons et des migrations des animaux pour faire place aux grands projets de “civilisation” ; les mines, les barrages hydroélectriques, les essais militaires…
– Les pensionnats sont fermés désormais et, pourtant, beaucoup de jeunes autochtones sont toujours à la dérive. Comment l’expliquez-vous ? » La femme se tut et Nathan posa une main sur l’épaule d’Alice, qui n’esquissa aucune réaction. « La question des enfants revient à celle des parents. Mes trois enfants m’ont été retirés. Deux sont décédés aujourd’hui. Un seul a réussi à guérir du mal que je lui ai transmis.
– Du mal résultant des pensionnats ?
– Comment devenir mère après ça ? Comment faire quand on n’a plus aucun repère et rien à transmettre, même pas l’estime de soi.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 





 

mardi 1 novembre 2022

[Piacentini, Elena] Les silences d'Ogliano

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Les silences d'Ogliano

Auteur : Elena PIACENTINI

Parution : 2022 (Actes Sud)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

La fête bat son plein à la Villa rose pour la célébration de fin d’études de Raffaele, héritier de la riche famille des Delezio. Tout le village est réuni pour l’occasion : le baron Delezio bien sûr ; sa femme, la jeune et divine Tessa, vers laquelle tous les regards sont tournés ; César, ancien carabinier devenu bijoutier, qui est comme un père pour le jeune Libero ; et bien d’autres. Pourtant les festivités sont interrompues par un drame. Au petit matin, les événements s’enchaînent. Ils conduisent Libero sur les hauteurs de l’Argentu au péril de sa vie.
Situé au cœur d’un Sud imaginaire, aux lourds secrets transmis de génération en génération, Les Silences d’Ogliano est un roman d’aventures autour de l’accession à l’âge adulte et des bouleversements que ce passage induit. Un roman sur l’injustice d’être né dans un clan plutôt qu’un autre – de faire partie d’une classe, d’une lignée plutôt qu’une autre – et sur la volonté de changer le monde. L’ensemble forme une fresque humaine, une mosaïque de personnages qui se sont tus trop longtemps sous l’omerta de leur famille et de leurs origines. Placée sous le haut patronage de l’Antigone de Sophocle, voici donc l’histoire d’Ogliano et de toutes celles et ceux qui en composent les murs, les hauts plateaux, les cimetières, les grottes, la grandeur.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Elena Piacentini est corse et vit à Lille. Après plusieurs polars publiés, notamment chez Fleuve noir et Pocket, et récompensés par différents prix, Les Silences d'Ogliano (2022) est son premier roman en littérature blanche.

 

 

Avis :

Devenu médecin, le narrateur Libero Solimane revient à Ogliano, son village natal. La vue, sur les hauteurs, du pallazzo Delezio désormais abandonné aux ronces et à la décrépitude, le replonge dans la tragédie survenue ici, l’année de ses dix-huit ans.

Cerné par le massif de l’Argentu dont les montagnes le dérobent au monde tout en lui fermant l’accès à la Méditerranée toute proche, soumis aux bourrasques du libeccio bien connu des Corses et des Italiens, Ogliano, oublié du temps, semble toujours vivre comme au siècle dernier, selon les lois d’autant plus immuables du patriarcat et de la féodalité, que personne ne se risquerait à troubler l’omerta qui pèse sur cet assemblage de clans et de lignées soigneusement cloisonnés entre pauvres et riches, mais aussi par les haines rancies, la vendetta, et, de plus en plus, par les dérives mafieuses.

La violence est partout et le sang prompt à couler, selon cette loi du plus fort qui prend le dessus dès que la justice et le droit ont le dos tourné. Une violence qui n’en finit pas de ricocher, chaque mort en appelant une autre, dans une inextricable escalade que chacun subit dans la douleur et le silence. Dans ce contexte de tragédie grecque qui leur rappelle l’Antigone de Sophocle dont ils ont fait leur référence, Libero - de père inconnu - et son ami Raffaele – fils héritier du baron Delezio qui règne en maître sur le village – rêvent passionnément de justice. Ils vont apprendre qu’il n’est toutefois pas facile de démêler les culpabilités, qu’après tant d’iniquités, de violences et de torts infligés de toute part, le choix entre le bien et le mal n’est plus manichéen, qu’on peut même faire le mal pour un bien, et que, dans cet imbroglio dont ils vont peu à peu, au fil d’aventures qui mettront leur vie en péril, découvrir les insoupçonnables imbrications secrètes, les motivations des pires tueurs peuvent au final avoir trait à l’amour et à l’honneur.

Menée de main de maître par une auteur habituée des romans policiers, la narration joue avec efficacité de la curiosité du lecteur, entre vieux secrets de famille, poursuites dans le maquis et règlements de compte dont l’ensemble forme un tableau très plausible que l’on croirait tout droit sorti d’une Corse ou d’une Italie qui auraient troqué la féodalité seigneuriale contre celle de la mafia. Mais la plume, d’une grande beauté, d’Elena Piacentini ne se contente pas de nous tenir en haleine et de nous plonger dans des paysages méditerranéens avec une puissance d’évocation qu’expliquent sans doute ses origines corses. Alors que, dans ce drame, meurtriers ou victimes, tous ploient sous l’héritage d’une même et vieille douleur, cristallisée en haine et en désir de vengeance, elle nous interroge, au-delà de la peur et du sentiment d’impuissance, sur les moyens - et le courage – de briser ce fatal engrenage. Une gageure qui a déjà coûté la vie de bien des juges, et qui ne rend que plus admirable le sacerdoce de ceux qui, contraints de vivre sous protection, poursuivent leur mission coûte que coûte. Ce sont eux qui permettent l’espoir. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

— “Le bon et le méchant n’ont pas un droit égal.” Tu es d’accord avec ça ?             
Décidément, il n’avait pas changé avec ses lubies et sa manie de vous cueillir à froid. Je n’en fus pas déstabilisé pour autant. J’avais étudié Antigone et cette phrase avait éveillé en moi bien des résonances. Le droit et la justice, ou plutôt leur absence étaient notre lot quotidien. Cet état de fait que la plupart acceptaient comme la normalité, je ne l’admettais pas. Les mots, je les portais au cœur depuis longtemps et ils me vinrent en une tirade enflammée.             
— Non ! Le même droit pour tous, bons et méchants, petits et grands, sinon, rien ne tient plus ensemble ! Une seule justice, des lois équitables et des hommes intègres pour les servir. Pas le fait du prince ou des “Don” ! Voilà comment les choses devraient être, Raffaele ! Voilà comment elles ne sont pas chez nous ! Ici, tout dépend de ta famille et de tes relations. Les combines et les passe-droits en haut de l’échelle ont tué l’idée de justice. Ça c’est la première violence et il n’y a que ceux qui la subissent qui la voient. Elle en appelle une autre qui fait des morts. Tu sais pourquoi ? Parce que là où il n’y a plus l’espoir d’une égalité de traitement, il ne reste que la loi du plus fort.
 

De ma génération, j’étais le dernier lycéen. La plupart des filles s’étaient mariées. Ceux qui n’avaient pas émigré vivotaient de petits boulots ou aidaient des parents qui tiraient le diable par la queue. Certains, le diable, ils l’avaient suivi de l’autre côté de la vallée. À Silano, fief des Carboni et de leur chef, Dario. “Représentants de commerce” ou “dans la construction”, disaient leurs proches quand on les interrogeait sur l’emploi qu’ils occupaient. C’est que les Carboni étaient de grands négociants et des bâtisseurs hors pair, leurs affaires étaient florissantes. Ils auraient pu achever la construction de Rome en un jour et la vendre à bon prix au soir. La mafia avait un boulevard devant elle. Officiellement, tous continuaient de mettre en doute son existence. “Une rumeur, une fable exagérée…” Les gens d’ici gobaient sans sourciller des histoires de Vierge pleurant des larmes de sang, de sorcières et de fées, ils craignaient le malheur au passage d’un cheval boiteux, mais à la mafia, ils faisaient mine de ne pas y croire. Ils refusaient de la nommer. À quoi bon désigner ce qu’on ne peut affronter ?
 

Ici, on se baignait toujours dans le même fleuve. Notre communauté était régie par une hiérarchie aux règles immuables. À chacun sa place et sa fonction. Si, par extraordinaire, une brebis s’égarait du troupeau, elle était parquée à part. En isolant le désordre, on contenait le chaos et la contamination. Ainsi, Herminia était “la Folle”. Qu’elle batte la campagne à la nuit tombée en chantant à tue-tête ou qu’elle ceigne des couronnes de fleurs sur sa tête de vieux pruneau n’émouvait personne. Lorsqu’elle écartait les jambes pour pisser debout en pleine rue, les réactions se bornaient à une moue résignée. “Qu’est-ce qu’elle y peut, la pauvre ? Dieu ait pitié.” Dans le même registre, quoiqu’à un degré moindre, ma mère et moi étions les “originaux”. Ce statut nous le devions à mon grand-père “Argentu”, un surnom qui tenait à sa connaissance du massif et à ses cheveux qui avaient blanchi d’un coup la nuit où ma grand-mère avait rendu l’âme. Argentu s’était obstiné à envoyer sa fille à l’école après qu’elle avait appris à lire et à compter, ce qui était déjà plus que suffisant. “Qu’il lui montre plutôt comment faire le fromage et s’occuper d’un mari !” Pour l’opinion populaire, ce qui avait découlé de ce choix contraire aux usages en était la suite logique. Quand ma mère, certificat en poche, avait quitté son emploi en ville pour devenir institutrice à Ogliano, on avait conclu qu’elle avait hérité du gène qui faisait marcher les Solimane sur la tête. Lorsque son ventre s’était arrondi, sans fiancé à l’horizon, la morale fut toute trouvée. Argentu avait élevé sa fille, seul et en dépit du bon sens, Argentina serait condamnée à répéter la faute du père et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps. Tel cep, telle bouture, ce qui naît tordu ne saurait se redresser : Amen.
 
 
Cette nuit-là, je relus la pièce en entier. Elle débutait après une guerre de succession qui aurait pu se dérouler à Silano. Les deux fils d’Œdipe s’étaient entretués au pied des remparts de Thèbes. L’un les avait défendus. L’autre avait voulu les abattre. Pour le trône, quoi d’autre ? L’oncle Créon rafla la mise. Il proclama que le premier, Étéocle, aurait droit aux honneurs, tandis que le second, Polynice, serait privé de tombeau, livré aux rapaces et aux chiens. Antigone viola le décret de Créon et recouvrit de terre la dépouille de son frère. Chacun invoquait la légitimité de ses actes. Créon, au nom des lois écrites, de l’unité et de l’intérêt de la cité qu’il plaçait au-dessus des liens du sang. Antigone au nom des lois d’usage, de la piété familiale et pour ne pas être séparée de Polynice dans l’au-delà. Créon prenait Zeus à témoin de sa bonne foi. Antigone en appelait à Hadès. Leurs positions étaient irréconciliables. Les dieux, comme souvent, demeurèrent sourds. Antigone se pendit dans la grotte où Créon l’avait condamnée à être ensevelie vivante. Son fiancé Hémon, le fils de Créon, venu pour la délivrer, hélas trop tard, se transperça le flanc. À l’annonce de la nouvelle, sa mère, Eurydice, se trancha la gorge. Une hécatombe.
La soif et l’abus de pouvoir, les querelles et les meurtres, la famille et les lois, la malédiction du malheur, le sacrifice et la fascination pour la mort, deux mille cinq cents ans après sa création, le texte parlait dans ma langue. (…)
Le personnage qui avait ma préférence, bien sûr, était Antigone, la petite fiancée des ténèbres. Seule contre tous, révoltée, absolue, irréductible, téméraire. Pourtant, à redécouvrir ce drame consommé dès son ouverture, les lignes de démarcation s’estompaient. À Thèbes comme ici, hier comme aujourd’hui, rien n’était aussi évident ni manichéen qu’il y paraissait. Au premier regard, nous n’effleurions que la partie visible. Au deuxième, nous étions encore loin des forces souterraines à l’œuvre. De mauvaises actions s’accomplissaient pour de bonnes raisons. D’un mal pouvait résulter un bien.


L’on voudrait nous faire croire que les riches auraient tous les vices et les pauvres, toutes les vertus ? Mais mon père, ce qui distingue un riche d’un pauvre, c’est tout au plus quelques générations. Ceux qui nous montrent du doigt aujourd’hui n’aspirent qu’à ravir notre place. Et croyez-vous qu’une fois leurs aises prises, ils redistribueront les richesses ? Fariboles ! Prenez l’exemple de ces bergers de Silano. Hier, ces bandits en guenilles rackettaient, tuaient et kidnappaient, et aujourd’hui, ils ont pignon sur rue. Dans cent ans, ils seront les nouveaux barons. Croyez-vous que les gens auront gagné au change ? Quelle ineptie ! Les hommes sont tous coulés dans le même moule, ce qui les différencie au départ n’est qu’un jeu de hasard, une combinaison d’opportunités plus ou moins heureuses. Mais dans le fond et pour ce qui est des questions de moralité, nous sommes tous logés à la même enseigne… 


“D’Argentu, il y en a toujours eu deux, Libero”, m’avait-il confié un soir de printemps. À l’occident, le royaume des bergers, fait de paysages vallonnés où les prairies et quelques vergers bornés de murets avaient été durement repris à la forêt et aux bêtes sauvages. À l’orient, accidenté et abrupt, le domaine de ceux qui n’obéissaient à d’autres lois que les leurs. La Fiumara, qui prenait sa source sur le plateau des Fées, délimitait une ligne de partage. Il aurait été simpliste d’en conclure à une démarcation entre le bien et le mal. Pour une clôture détruite ou la possession d’un point d’eau, on tuait et on mourait à l’ouest. Les “bandits” qui se terraient à l’est ne vivaient pas tous de rapines ou de brigandage. Parmi ceux qui avaient pris le maquis pour fuir ou réparer une injustice, certains, même s’ils étaient rares, avaient conservé le sens de l’honneur. “Le vrai”, disait mon grand-père. Dans sa bouche cela avait à voir avec ce qui était juste ou ne l’était pas suivant une maxime élémentaire qui, selon lui, aurait dû guider le cœur de tous les hommes : “Ne fais pas aux autres ce que tu n’aimerais pas qu’ils te fassent.” J’étais convaincu que ce précepte ne pesait pas lourd face à l’instinct de survie. Surtout dans l’Argentu. La coexistence entre ces modes de vie opposés, bien qu’émaillée d’escarmouches, tenait bon gré mal gré, grâce à deux principes fondamentaux. Le premier exigeait l’hospitalité. On devait protection à qui demandait asile, fût-il poursuivi par une armée de carabiniers. On ne refusait pas la nourriture et l’eau à qui frappait à sa porte, même en pleine nuit et aussi pauvre fût la table. Le second intimait de fermer les yeux et de se taire, quoi qu’on voie ou qu’on entende. Quand l’un de ces commandements était violé, le sang et les larmes coulaient. Les malheurs des démunis et des désarmés auraient grossi des rivières. Famille, appuis, argent, fusils, peu importaient les armes : à l’ouest comme à l’est, la raison du plus fort prévalait toujours. Moi, j’avais adopté la philosophie de mon grand-père. Je ne me sentais pas lié par ces règles sans discernement et d’un autre âge. Voilà pourquoi j’étais en train de les enfreindre.


Il avait pris dix ans dans la nuit. Il ne s’agissait pas tant des repousses de barbe dont les ombres lui durcissaient les traits ou des cernes accusant la fatigue d’heures de veille. Non, c’était un affaissement de la bouche, un voile dans le regard, comme si on lui avait frotté les yeux au sable jusqu’à leur ôter tout éclat. La cruauté, la colère n’y avaient pas survécu. Ne subsistait que ce fatalisme qui prenait les gens d’ici comme une mauvaise fièvre pour les dévorer à petit feu, les flétrissait, rendant hasardeuse l’estimation d’un âge. Elle salissait les visages des enfants d’une gravité et d’une rudesse précoces. Certains naissaient vieux, d’autres le devenaient après un revers de trop. Pour Gianni, le processus s’était accéléré de manière brutale.


À force de coups du sort, les femmes d’ici devenaient plus dures que le granit, des Atlas condamnées à porter les vivants et les morts, trop de morts. Elles enfilaient les habits de deuil pour ne plus les quitter, finissaient par flotter dedans à mesure que l’âge les rabougrissait. Puis on leur ôtait leur croix en or, une alliance incrustée dans les plis de la peau et on les enterrait dans leurs robes noires.


— Du haut de tes dix-huit ans, tu es persuadé que le bien et le mal sont gravés dans le marbre. Entre le tout noir et le tout blanc, il y a large comme l’embouchure de la Fiumara ! Et puis les gens changent… Parle-lui, Libero… Parle-lui avant de la condamner.              
— Parler, ouais, dis-je en maugréant.              
Sans avoir haussé le ton et l’air de rien, César m’avait fait la leçon. Ses paroles me renvoyèrent à celles de Raffaele. “La justice ne peut pas se contenter de condamner. Il est nécessaire de comprendre.”


Raffaele avait réagi à cette révélation sans surprise, puisant une fois de plus dans le texte de Sophocle l’explication de toute chose pour dénoncer le pouvoir destructeur de l’argent. Je ne partageais pas entièrement son point de vue et certainement pas sa clémence envers Tessa. L’argent ne corrompait que ce qui était déjà corrompu, comme la rouille attaque le métal piqué.


Avec le temps, les choses ne prennent pas que de l’âge, elles prennent du sens.


 

samedi 5 février 2022

[Villain, Isabelle] De l'or et des larmes

 

 

 

 

J'ai aimé

 

Titre : De l'or et des larmes

Auteur : Isabelle VILLAIN

Parution : 2022 (Taurnada)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Jean-Luc Provost, le très médiatique entraîneur de gymnastique français, meurt dans un accident de voiture. La thèse du suicide, à seulement six mois des prochains jeux Olympiques de 2024, est très vite écartée. L'affaire, considérée comme sensible et politique, est confiée au groupe de Lost. Pourquoi vouloir assassiner un homme qui s'apprêtait à devenir un héros national ? Rebecca et son équipe se retrouvent immergées dans un monde où athlètes et familles vivent à la limite de la rupture avec pour unique objectif l'or olympique. Ils sont prêts à tous les sacrifices pour l'obtenir.
Jusqu'au jour où le sacrifice demandé devient insurmontable…

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née au Maroc en 1966, Isabelle Villain a travaillé pendant une quinzaine d'années dans la publicité, l'évènementiel et l'organisation de salons professionnels. Amatrice de littérature policière depuis l'enfance, elle obtient en 2015 le prix Maurice Bouvier pour Peine capitale, et en 2016 le prix polar du festival Jeter l'Encre pour Âmes battues.

 

 

Avis :

Au sein de la brigade criminelle installée Porte de Clichy à Paris, c’est le groupe dirigé par Rebecca de Lost qui se voit confier l’enquête politiquement ultrasensible sur la mort, à première vue accidentelle, du très en vue Jean-Luc Provost. Entraîneur de gymnastique, l’homme venait de réussir à faire de l’équipe française la favorite des imminents Jeux Olympiques de 2024. Les coulisses du sport de haut niveau réservent bien des surprises aux enquêteurs…

Les lecteurs des précédents romans de l’auteur ont déjà pu accompagner Rebecca de Lost dans différentes enquêtes. Cette fois, c’est le milieu sportif qui défraye la chronique, en particulier le milieu de la gymnastique, réputé pour l’extrême exigence imposée à ses athlètes. La brièveté des carrières de gymnastes, notamment pour les filles dont la puberté constitue une étape réellement critique quant à leur gabarit, accentue encore compétition et pression, dans un sport parmi les plus éprouvants physiquement. Y viser l’excellence implique d’immenses sacrifices aux multiples répercussions. Traumatisé à répétition et depuis le plus jeune âge, le corps des gymnastes paye un lourd et durable tribut à la pratique extrême de ce sport, tandis que sur le plan affectif et moral, les jeunes sportifs ont à composer avec le vase clos strictement délimité par leur centre de formation et par leur entraîneur, loin de leurs familles : une situation de totale dépendance qui, vécue dans la peur d’être un jour évincé des sélections, s’avère propice à de multiples abus, ainsi que de bien réels scandales concernant maintes disciplines sportives l’ont récemment révélé.

S’inspirant librement de faits réels ayant entaché le milieu sportif, elle-même ancienne sportive et fille de sportif de haut niveau, Isabelle Villain nous livre une histoire fictive efficacement représentative, dont le mérite essentiel est la description limpide du piège où se retrouvent enfermées sans recours les victimes. Percutante dans sa simplicité, l’intrigue pourra peut-être décevoir les amateurs d’intrigues policières aux rebondissements sophistiqués. Ici, pas de coup de théâtre ni de suspense haletant, mais un récit aux allures de reportage sur un fait de société resté longtemps ignoré. Fluide et agréable, la narration pourra paraître par ailleurs relativement sèche, l’exploration du sujet par des enquêteurs extérieurs au drame conférant à l’ensemble une forme de distanciation un peu froide. L’on observe, l’on dissèque, mais l’on peine à s’émouvoir malgré la gravité du sujet...

D’une lecture facile et plaisante, cette enquête simple et efficace sur un sujet d’actualité s’imagine très aisément en épisode de série policière télévisuelle. Avis aux amateurs. (3/5)

 

 

Citations :

Je vais vous avouer une chose. Ce sont la plupart du temps les parents qui poussent leurs enfants à se dépasser. Lorsque vous discutez avec eux et que vous creusez un peu leur motivation, vous trouverez très souvent une mère qui aurait adoré être gymnaste ou bien un père qui aurait rêvé jouer au football ou au rugby à un niveau national et pas juste dans son club de quartier. Le rêve de toutes ces familles, c’est l’or olympique. Décrocher la première place. Leur vie entière n’est que privations. Pas de vacances. Pas de loisirs. Pas de sorties. Tout est organisé autour de leur enfant. Pour leur enfant. Pour qu’il puisse atteindre un jour le sommet. Même les frères et sœurs passent toujours au second plan.

Et moi, je fais partie de cette génération qui était devant la télévision en 76, aux Jeux de Montréal, bouche bée face à la prestation de Nadia Comaneci. Je me souviens de mes parents scotchés à l’écran. On était tous subjugués par cette gosse de 14 ans. À la minute où elle a terminé son mouvement aux barres asymétriques, on sentait qu’il s’était passé un truc. Les juges n’avaient pas prévu la note parfaite de 10. Seuls trois chiffres étaient à leur disposition sur le tableau d’affichage et lorsque le résultat est tombé, on a tous vu apparaître le chiffre « 1.00 ». Pendant quelques secondes, c’était l’incompréhension. On se disait : “Mais ce n’est pas possible après une telle performance, ce 1 ne veut rien dire.” Et puis, le commentateur a annoncé : “Mesdames et messieurs, première historique dans ce sport : un 10 parfait !” Ce moment fut d’une intensité rare.

Je savais que la gym était un sport très exigeant, mais pas à ce point. Les méthodes d’entraînement de la team Provost sont drastiques. Les corps des athlètes sont soumis à de nombreux traumatismes. J’ai discuté avec un médecin qui m’a expliqué que, chez les filles, le pic de croissance et la puberté sont décalés, ce qui implique des perturbations hormonales. Leurs règles n’arrivent que vers l’âge de 15 ou 16 ans. Le stress et le régime alimentaire très restrictif n’arrangent rien évidemment. Les contraintes mécaniques sur le squelette sont telles que la croissance osseuse ne peut pas se faire. Les chocs sont répétitifs. La gymnastique artistique est le sport où les volumes d’entraînement sont les plus importants, environ cinq heures par jour et sept jours sur sept pendant les mois qui précèdent une compétition. Sans compter les phases de récupération, les séances vidéo où chaque image est décortiquée, chaque erreur analysée, et enfin les cours par correspondance.

Il faut que vous compreniez que la gym, ce n’est pas juste un sport. Avant les compètes, on a peur. Peur de tomber. Peur de se blesser. Peur de rater un mouvement. Peur de décevoir son coach. On doit sans cesse repousser nos limites. On flirte constamment avec le danger. Quand vous êtes sur une poutre qui mesure dix centimètres de largeur à plus d’un mètre de hauteur, le moindre faux pas et c’est la fin. La barre asymétrique supérieure est quant à elle à deux mètres cinquante de haut. Inutile de vous dire que les chutes peuvent être dramatiques. Mais lorsque l’exercice est terminé et que ce dernier est bien exécuté, c’est le paradis. On se sent invincible. On sait qu’on est allé au bout du bout. On devine la fierté dans le regard du coach, de notre famille. Le public nous applaudit. C’est un moment magique. On est sur le toit du monde.
 
Le coach m’a repérée au Pôle Espoir à l’âge de 12 ans. Pendant les premières années, tout était parfait. J’enchaînais les heures d’entraînement sans effort. J’étais souvent la dernière à quitter le gymnase. Puis un jour, quelque chose s’est détraqué en moi. J’ai eu mes règles assez tard, vers 16 ans. Mon corps ne répondait plus et je me suis mise à grignoter. En cachette, bien évidemment. J’ai grossi. Pas beaucoup, mais quelques kilos de trop. En gym, la prise de poids n’est pas tolérable. L’épreuve de la pesée devenait un cauchemar pour moi. On annonçait notre chiffre inscrit sur la balance devant tout le monde grâce à un porte-voix. Pour bien nous faire sentir que le problème, c’était nous. Si l’équipe n’y arrivait pas, c’était de votre faute. J’ai entendu des horreurs sur mon compte. On me comparait à un oiseau qui ne pouvait plus voler. “À ce train-là, tu vas bientôt ressembler à ta mère… comment veux-tu gagner avec un cul comme le tien ?”

Même si les mentalités évoluent et que l’âge minimum pour participer aux Jeux a été relevé à 16 ans pour les filles, les clichés ont la vie dure. À 20 ans, vous êtes encore souvent considérée comme une vieille, proche de la retraite. Usée. Sans avenir. Les sportifs de haut niveau font fantasmer, un peu comme les top-modèles. On valorise les silhouettes fines et les poids plumes. Alors on s’interdit de parler des problèmes qui fâchent pour ne pas briser le rêve, jusqu’à ce que quelqu’un termine à l’hôpital. Je suis devenue anorexique. À 18 ans, je mesurais un mètre cinquante-huit et je pesais trente-quatre kilos. Je ne dormais plus. Je n’avais plus de force, plus de muscle. Je ressemblais à un véritable zombie.

Et puis un jour, je me suis décidée à parler. Je suis allée à la Fédération et vous savez ce qu’ils m’ont répondu ? “Écoute, tu comprends, ça se passe comme ça dans le sport. Tiens, en ce moment, ce sont les soldes. Va t’acheter un truc, ça te changera les idées.” Le type m’a tendu un billet de 50 euros. 50 euros pour le prix de mon silence. C’est là que j’ai réalisé que nous n’étions rien du tout. Que personne ne nous croirait et qu’il était préférable de rendre les armes sans se battre. Et quelques semaines plus tard, j’ai été exclue du centre. [Anecdote véridique tirée du reportage Team USA sur les violences sexuelles au sein de la fédération de gymnastique américaine].

Quand les athlètes décident de briser cette omerta, c’est qu’ils ne sont plus dans le circuit. C’est déjà très compliqué de parler quand on n’a plus rien à perdre, alors lorsque vous appartenez à l’équipe de France et que vous allez aux Jeux, vous vous taisez.