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mercredi 7 février 2024

[Rouart, Jean-Marie] La maîtresse italienne

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La maîtresse italienne

Auteur : Jean-Marie ROUART

Parution : 2024 (Gallimard)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Belle, jeune, légère, la comtesse Miniaci est au cœur d’une énigme historique de première grandeur. Quel fut son rôle dans l’évasion épique de Napoléon de l’île d’Elbe ? Sans elle, l’Empereur n’aurait pu tromper la surveillance de tous ceux qui guettaient le moindre de ses mouvements. Particulièrement le jeune colonel Neil Campbell, chargé par les Anglais d’empêcher sa fuite. Dans quelle mesure la passion de l’officier britannique pour la belle Florentine a-t-elle permis de déjouer les plans des puissances alliées engagées au congrès de Vienne dans des négociations aussi âpres le jour qu’agrémentées, la nuit, de fêtes, de complots et d’intenses échanges amoureux ? Cette passion torride entre le colonel et la séduisante comtesse ne fut-elle pas un piège ? Et tendu par qui ? Seule certitude, sans la comtesse Miniaci la formidable épopée des Cent-Jours, l’invasion d’un pays par un seul homme, n’eût pas été possible.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Membre de l’Académie française et grand connaisseur de l’épopée napoléonienne, Jean-Marie Rouart est notamment l’auteur de Napoléon ou La destinée (Gallimard, 2012).

 

Avis :

Fasciné par la légende napoléonienne au point d’avoir déjà consacré une biographie au grand homme, l’académicien Jean-Marie Rouart tire de l’ombre un personnage oublié de l’histoire pour en faire un ressort de l’évasion de l’île d’Elbe. Sans le rôle obscur de « la maîtresse italienne », « l’invasion d’un pays par un seul homme » et le retour au pouvoir de Napoléon pendant les Cent-Jours auraient-ils seulement été possibles ? Sous la plume émérite de l’écrivain, les petits détails de l’histoire s’avèrent passionnément décisifs.

Le 26 février 1815, celui qui fut le maître de l’un des grands empires au monde, mais qui, depuis sa première abdication neuf mois plus tôt, se retrouve assigné à résidence sur la minuscule île d’Elbe, théâtre ridicule de la réédition en modèle réduit d’une cour et d’un gouvernement sans plus d’objet, prend tranquillement la poudre d’escampette. Mais comment l’aigle encagé, surveillé comme du lait sur le feu tant il fait encore trembler tous les pouvoirs d’Europe, a-t-il pu si facilement s’échapper ?

Réduit dans le récit au seul dénominatif de proscrit, son ombre planant sur la narration comme sur le monde de l’époque, tout bruissant de complots, de renversements d’alliances et d’intrigues galantes dans un bal du pouvoir mené, parmi force retournements de veste, par Talleyrand et Metternich, celui que tous craignent et surveillent n’apparaît qu’en creux du portrait finement érudit de ses contemporains, au travers de leurs peurs, de leurs haines et de leurs ambitions. Les femmes ne sont pas en reste de ce marigot politique, où le pouvoir se dispute jusqu’au creux des alcôves, dans une effervescence de fêtes et de plaisirs étincelants. Parmi les reines de séduction règne en bonne place l’irrésistible comtesse Miniaci, coqueluche de Florence, dont Pauline Bonaparte dit : « [Son] nez eût été plus long, le sort du monde eût été changé… »

Toujours est-il que lorsque Napoléon réussit à prendre le large sans encombre, c’est précisément chez la belle comtesse, dont « on ne savait pas vraiment d’où elle venait, ni qui la protégeait, ni quelles étaient ses opinions », et non plus, à l’observer, « si elle [avait] été élevée dans le plus strict des couvents ou dans la plus huppée des maisons de plaisir », que l’auteur, laissant son imagination compléter les faits historiques connus, suppose que s’est fort opportunément rendu le colonel Campbell, officier anglais épris jusqu’à en négliger sa mission de surveillance de l’encombrant exilé. Quel rôle l’enjôleuse a-t-elle joué exactement ? Etait-elle acquise au camp bonapartiste ?

Avec un réalisme des plus sérieux et une érudition pleine d’humour, qui, entre analyse politique et savoureux portraits des puissants de l’époque, rendent la narration crédible et passionnante, Jean-Marie Rouart nous entraîne, à partir d’une péripétie romanesque de son cru, dans une rétrospective historique impressionnante de finesse et de profondeur. Ajoutons à cela une rare élégance de plume et voici un fort séduisant roman, à déguster sans modération. (4/5)

 

 

Citations : 

À quoi tient l’invraisemblable charme de la comtesse ? Peut-être, plus qu’à sa beauté, à la générosité d’un caractère, à la chaleureuse sollicitude qu’elle diffuse autour d’elle, aux bienfaits dont elle est prodigue envers chacun, sans tenir compte d’une quelconque position sociale. Rarement une coquette a mis autant de sophistication dans la simplicité de ses manières. L’attrait qu’elle exerce tient peut-être à la mystérieuse ambiguïté qui l’enveloppe, suggérant des mœurs qui peuvent la conduire au meilleur comme au pire, à la chasteté ou à la dépravation. Comme le disait en confidence, d’un air entendu, Benito Calvi, un vieil ambassadeur des États pontificaux connu pour avoir bénéficié des faveurs des plus belles courtisanes d’Europe : « Quand je l’observe, je n’arrive pas à savoir si elle a été élevée dans le plus strict des couvents ou dans la plus huppée des maisons de plaisir. »
 

La carrière de ce Jaucourt est des plus plaisantes, c’est lui aussi un virtuose de l’équilibrisme politique, un maestro du retournement de veste : il est passé successivement, apparemment sans états d’âme, de la protection de la famille de Condé à la Révolution, du Tribunat et des faveurs de l’Empereur, qui l’a fait comte, à un ralliement immédiat à Louis XVIII ; accessoirement, pour complaire à son nouveau maître, il a poussé le zèle jusqu’à faire mettre sous séquestre les biens de la famille impériale. Bien sûr il se ralliera à la monarchie de Juillet : sénateur, il votera pour Louis Napoléon, et applaudira au coup d’État du 2 décembre. C’est ce qu’on appelle un homme de conviction qui a de la suite dans les idées.
 

Dans l’île [d’Elbe], il ne se lasse pas du permanent théâtre qu’il a sous les yeux. C’est la réédition de l’Empire en modèle réduit, une experte miniaturisation d’un système de gouvernement passé de cent millions de sujets à dix mille îliens, d’une Grande Armée de huit cent mille hommes à une garde prétorienne de moins de deux mille soldats. Cela donne le sentiment poignant du rappel d’une grandeur passée et en même temps du ridicule de tenter de la reproduire sur une autre scène. Comme un opéra magnifique de décor, de costumes et de mise en scène, transporté dans le théâtre municipal d’une ville de province. Tout est disproportionné : un trop petit cadre pour de trop grands acteurs. Le déploiement des cérémonies militaires, la stricte étiquette semblent déconnectés de la réalité. On singe un pouvoir évanoui, on recrée la liturgie d’une cour factice dans un minuscule palais qui paraît en carton-pâte.
Car seul compte ici le grand acteur. Démultipliant les activités, à la fois architecte et chef de chantier, construisant sans cesse de nouvelles demeures, il talonne les ingénieurs pour augmenter la production du fer, grande richesse de l’île, construit de nouvelles routes, bref il est partout comme le prince arabe des Mille et une nuits qui avait le pouvoir de se démultiplier. Recevant des invités de marque venant de tous les coins d’Europe, qui se pressent dans l’île curieux de voir et d’écouter le monument historique vivant qu’il représente.
 

On sentait qu’une menace pesait sur ce bonheur de vivre où se réfugiait la bonne société. Un sourd grondement de contestation politique était sensible. Le vieil édifice social avait été ébranlé par les conquêtes napoléoniennes ; les idées progressistes de la Révolution s’étaient insinuées dans les esprits, y compris chez les réactionnaires qui voulaient les combattre. Un ferment de dissolution demeurait. On avait instillé dans les cœurs des aspirations vagues qui pouvaient prendre les aspects les plus divers. Certains faisaient le grand rêve d’une Italie réunifiée : les uns, sous l’égide d’un prince, les autres, affiliés aux ventes des carbonari ou aux loges maçonniques, pour instaurer une république. D’honnêtes mères de famille s’enfuyaient subitement avec le professeur de piano de leurs enfants ; des hommes nantis, peu enclins à la mélancolie, un soir, se suicidaient. L’absence soudaine du grand homme qui avait dominé l’Europe laissait un vide, et son exemple, ce défi au romanesque, diffusait l’illusion dangereuse que tout était possible.
 
 
Bruslart, quand il ressort des locaux du ministère de la Guerre, n’a reçu que des consignes vagues : le ministre, qui n’est pas un aigle, a préféré être prudent. On commet moins d’erreurs en ne décidant rien. Cette question du traitement réservé au proscrit mérite réflexion : elle n’est d’ailleurs pas du ressort du ministre de la Guerre, ni même du roi seul – bien qu’il soit sans états d’âme sur le sujet – mais il est, en ce moment même, en pleine négociation, par l’intermédiaire de Talleyrand, à Vienne avec les puissances alliées. Bruslart n’a donc en arrivant à Bastia d’autre conseil à prendre que de sa conscience. Et sa conscience est tout entière absorbée par la haine. 


 

mercredi 10 janvier 2024

[Whitehead, Colson] L'intuitionniste

 




J'ai aimé

 

Titre : L'intuitionniste (The Intuitionist)

Auteur : Colson WHITEHEAD

Traduction : Catherine GIBERT

Parution :  en anglais (Etats-Unis) en 1999,
                   en français (traduction révisée)
                    en
2023 (Albin Michel)

Pages : 384

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Le premier roman de l’auteur de de Nickel Boys et Underground Railroad.
 
Lila Mae Watson est une « intuitionniste » : au sein du département d’inspection des ascenseurs pour lequel elle travaille, elle est capable de deviner le moindre défaut d’un appareil rien qu’en mettant le pied dans une cabine. Et elle ne se trompe jamais. Première femme à exercer ce métier, noire de surcroît, elle a beaucoup d’ennemis, dont les empiristes, pour qui seules comptent la technique et la mécanique.

Aussi, lorsque l'ascenseur d'un gratte-ciel placé sous sa surveillance s'écrase, en pleine campagne électorale, Lila Mae ne croit ni à l'erreur humaine ni à l'accident. En décidant d’entrer dans la clandestinité pour mener son enquête, elle pénètre dans un monde de complots et de rivalités occultes et cherche à percer le secret d’un génial inventeur dont le dernier projet pourrait révolutionner la société tout entière... Publié dans une traduction entièrement révisée, ce livre aux allures de thriller philosophique annonce déjà le talent de l’auteur de Colson Whitehead, son humour grinçant, sa puissance visionnaire et la façon magistrale dont il aborde les questions cruciales de race, de politique et de société.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à New York en 1969, Colson Whitehead est l’un des écrivains américains les plus talentueux et originaux de sa génération. Son roman Underground Railroad a fait sensation : récompensé aux Etats-Unis par le National Book Award, le prix Pulitzer et le prix Arthur C. Clarke, et plébiscité par les libraires français comme le meilleur roman étranger de la rentrée 2017, il a été traduit dans plus d’une trentaine de langues et adapté à la télévision par Barry Jenkins. Nickel Boys, élu « Meilleur Livre de l’année » par l’ensemble de la presse américaine, a été récompensé à son tour par le Prix Pulitzer.

 

 

Avis :

Après le succès et les deux prix Pulitzer venus récompenser Underground Railroad, Nickel Boys et Harlem Shuffle, Albin Michel édite une traduction entièrement révisée du premier roman de Colson Whitehead, une œuvre dont l’audacieuse originalité n’a d’égale que l’humour corrosif avec lequel l’écrivain noir américain file la métaphore d’Etats-Unis à deux vitesses, l’une noire, l’autre blanche, quand il s’agit d’ascenseur social.

Dans cette ville sans nom, mais qui, exactement comme New York dans les années cinquante, se distingue par sa course à la verticalité, deux écoles – dont on comprend bientôt que l’une symbolise la société blanche traditionnelle et l’autre le monde des Noirs, jusqu’ici invisible et subalterne, qui réussit néanmoins quelquefois, à travers ses individus les plus batailleurs, à percer socialement – se disputent l’entretien des ascenseurs municipaux. Alors que, comme il est d’usage, les empiristes s’astreignent à de minutieuses révisions techniques, les intuitionnistes se sont inexplicablement mis à les battre en brèche grâce à leur capacité à ressentir l’état de la machine sans même la démonter. « Quand on voit les empiristes courber l’échine pour déceler des indices sur un treuil de levage ou relever des marques d’oxydation sur une poulie de câble de compensation… Que d’efforts doivent-ils fournir ! Alors que les intuitionnistes, eux, s’en sortent sans rien faire. Quelle bande de fainéants. Voici quelques-uns des surnoms dont les empiristes affublent leurs collègues hérétiques : gourous, vaudous, sorciers, Houdini, autant de termes empruntés à la terminologie de l’exotisme noir, de ce qui est à la fois étranger et inquiétant. »

L’une de ces dérangeantes intuitionnistes est Lila Mae Watson, la première femme noire, dont en l’occurrence personne n’avait remarqué le travail acharné depuis le placard à balais qui lui servait de chambre d’étudiante, à avoir décroché un poste d’inspectrice des ascenseurs de la ville. Mais voilà qu’au lendemain de l’un de ses contrôles, un ascenseur chute en pleine visite d’un bâtiment par des notables. Accident ou sabotage ? Déjà désignée coupable par la vindicte médiatique, Lila Mae va devoir se cacher pour mener l’enquête elle-même, mettant au jour un furieux combat au sein de l’industrie de l’ascenseur. Le bruit courant que James Fulton, fondateur de la démarche intuitionniste, aurait créé un ascenseur parfait et révolutionnaire, tous les moyens sont bons, entre politiciens corrompus, mafieux et tueurs à la petite semaine, pour s’emparer au plus vite de l’invention.

Absurde jusqu’à ce que s’en dévoile la portée métaphorique, le roman a de quoi déconcerter malgré les aspects plus classiques de son versant policier. Oscillant entre amusement et perplexité, le lecteur devra accepter de lâcher prise pour se laisser emporter, impressionné quoi qu’il arrive par la maîtrise de ce récit à double fond qui, avec une ironie mordante et un pittoresque invraisemblable, réussit à mêler des ingrédients aussi composites que les détails techniques des différents modèles d’ascenseur, un suspense policier dévoilant les peu ragoûtantes mécaniques d’une société américaine fondée sur la compétition et la violence, et une allégorie grinçante du combat des Noirs américains pour s’y faire une place malgré un suprémacisme blanc généralisé. 
 
Un premier roman décalé d’une puissance et d’une originalité folles, qui se plaît, avec beaucoup de dérision, à déstabiliser son lecteur. (3,5/5)

 

 

Citations :

Quand on voit les empiristes courber l’échine pour déceler des indices sur un treuil de levage ou relever des marques d’oxydation sur une poulie de câble de compensation… Que d’efforts doivent-ils fournir ! Alors que les intuitionnistes, eux, s’en sortent sans rien faire. Quelle bande de fainéants.  
Voici quelques-uns des surnoms dont les empiristes affublent leurs collègues hérétiques : gourous, vaudous, sorciers, Houdini, autant de termes empruntés à la terminologie de l’exotisme noir, de ce qui est à la fois étranger et inquiétant. À l’exception de Houdini, qui avait cependant un petit quelque chose de basané.  
Contre-offensive des intuitionnistes en matière de surnom : rase-mottes, Monsieur Bricolage, tensiomètre (« contrôler la tension » étant la phrase le plus communément prononcée par les empiristes quand ils sont en inspection), Babbitt, check-up (celui-là doit être lâché avec un sifflement pour avoir l’effet escompté).  
Personne ne peut l’expliquer, mais les intuitionnistes ont un taux de réussite de dix pour cent supérieur à celui de leurs rivaux.


Le garçon comprend que l’amour qu’elle lui porte est profond et douloureux. Elle, c’est sa mère. Mais il ne lui ressemble pas, à part un petit quelque chose dans les yeux – un regard fuyant qui cherche à se soustraire aux autres. Quand ils sont en ville, elle l’oblige à marcher derrière elle, le serre contre son dos comme si elle voulait le protéger du regard des Blancs. Comme si elle redoutait qu’en le voyant, ils le lui retirent. Elle le fait moins maintenant qu’il est plus grand, mais lui a toujours pensé que c’était inutile. Les Blancs ne voient pas les gens de couleur, pas même en pleine lumière, pas même en pleine ville. S’il ne s’expose pas au soleil, sa peau reste aussi claire que celle des Blancs, c’est sans doute pour ça qu’elle a peur, mais il se met au soleil le plus souvent possible, ce qui lui donne une couleur noisette. Jamais une couleur aussi foncée que sa mère ou sa sœur. S’il ne s’expose pas, comme c’est le cas en hiver quand il n’y a pas beaucoup de lumière, la noirceur de sa peau se met en sommeil.


Lila Mae a toujours pensé qu’elle était athée sans se rendre compte qu’elle avait une religion à elle. Inventer une religion est à la portée de tout un chacun. Il suffit pour cela du besoin des autres.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

vendredi 22 septembre 2023

[Hoemmel, Livie] Le sacrifice du roi

 





J'ai aimé

 

Titre : Le sacrifice du roi

Auteur : Livie HOEMMEL

Parution : 2023 (Plon)

Pages : 448

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Un roman événement, qui dévoile enfin la vérité sur le grand mystère du monde des échecs. Ou comment une incroyable machination du KGB a mis fin, en pleine guerre froide, à la carrière du meilleur joueur de tous les temps, Bobby Fischer.
 
En 1972, en pleine guerre froide, un Américain de 29 ans devient champion du monde d’échecs en battant le Russe Boris Spassky, sous les yeux médusés de l’opinion mondiale. Bobby Fischer vient ainsi de mettre un terme à une suite ininterrompue de champions du monde soviétiques depuis 1948. De cette débâcle naîtra une promesse faite par les dirigeants de l’Union soviétique à la Russie tout entière : « Dans trois ans, au prochain championnat du monde, notre fier représentant écrasera l'Américain ! » 
1975, coup de tonnerre : Bobby Fischer renonce à son titre. Il abandonne sans combattre, ni donner d'explication, et disparaît de la scène médiatique. Le monde des échecs est en deuil. Pourquoi le Mozart de cet art n’a-t-il pas défendu son titre, alors qu'il se savait invincible ? Sa décision demeure un mystère. Les historiens, les philosophes, les psychiatres finiront par enterrer cette énigme de manière simpliste : Bobby aurait tout simplement perdu la raison.
Ce livre, presque 50 ans plus tard, nous dévoile enfin la vérité, en s'appuyant sur des faits réels. Mi-roman d'espionnage, mi-grand roman d’amour, ce récit explosif nous entraîne dans une épopée historique poignante, des clubs d'échecs enfumés new-yorkais aux couloirs du Kremlin. La vie du prodige est réécrite à travers une série d'anecdotes encore jamais dévoilées. Et le plus grand secret du monde des échecs résolu.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Livie Hoemmel est passionné par le monde des échecs. Avec ce pseudonyme sibyllin, l’auteur crée une mise en abîme de l’histoire, entretenant le mystère à la fois autour de sa personnalité et de la conception du Sacrifice du roi, son premier roman. Entre personnage fictif et réel, Livie Hoemmel immerge son lecteur dans une expérience littéraire à son image, complexe et fascinante.

 

 

Avis :

Discrétion ou ruse marketing, de l’auteur de ce roman l’on ne sait rien, sinon ce que le récit prétend laisser croire. Lui et le narrateur ne seraient qu’un, et sous le pseudo, anagramme de « le vieil homme », se cacherait à la fois le fils d’un espion du KGB installé à New York et l’ami de toujours du champion d’échecs américain Bobby Fischer. Célèbre pour avoir mis fin en 1972, en pleine guerre froide, à l’hégémonie soviétique qui perdurait sur le titre depuis 1948, ce génie inégalé d’un jeu alors devenu affrontement politique avait à nouveau stupéfié le monde trois ans plus tard, quand, sans explication, il s’était déclaré forfait lors de la remise en jeu de son titre. L’explication, détonante si l’on en croit les supposées révélations de cet ouvrage, le narrateur était bien placé pour la connaître. C’est incognito qu’il se décide à la révéler dans ces pages, déplaçant le mystère vers... sa propre identité cette fois. A moins que l’indice de sa maîtrise, autant de la langue que des références littéraires françaises, ne suffise à faire pencher le lecteur perspicace vers l’hypothèse de la mystification romanesque…

Empilant donc les manipulations en un échafaudage à plusieurs étages incluant le lecteur lui-même, l’auteur s’empare de faits historiques propres à frapper les imaginations, entre un joueur iconique qui « était aux échecs ce que Mozart est à la musique » –  champion des Etats-Unis à quatorze ans, grand maître à quinze ans, champion du monde à vingt-neuf ans à l’issue de ce qu’on appela le « match du siècle » –, son retrait inexpliqué alors qu’il passait pour imbattable, et le déplacement de la guerre froide à l’intérieur d’un plateau de soixante-quatre cases, pour y adjoindre la construction d’une intrigue encore plus hallucinante.

Tout part de cette affirmation des dirigeants soviétiques au lendemain de leur défaite politiquement trop symbolique contre Bobby Fischer : "Dans trois ans, au prochain championnat du monde, notre fier représentant écrasera l’Américain !" Encore leur faut-il en trouver le moyen, puisqu’en vérité aucun Russe ne se sent en mesure de le battre. Parce qu’il figerait définitivement Bobby en vainqueur mythique, le poison – tant craint par le champion qui, dans la vie réelle, ne quitta plus une petite valise emplie d’antidotes – est écarté. Et le KGB se met activement à la recherche du génie capable de trouver la solution. Il va se matérialiser sous les traits d’une femme, surdouée à tendance Asperger, qui, puisque la cible ne vit que pour les échecs, va elle aussi s’immiscer à l’intérieur des soixante-quatre cases, pour une partie convoquant – excusez du peu –  Dieu lui-même. Mais peut-être devrait-on également évoquer le Diable, tellement cette histoire est une prouesse d’ingéniosité machiavélique…

Si l’on peinera sans doute à trouver ce texte tout à fait brillant, tant rebondissements et twists, qui plus est un peu trop scolairement surchargés de références littéraires et philosophiques semblant parfois au récit comme autant d’artificielles décorations en stuc, finissent par former une accumulation presque aussi épuisante qu’abracadabrantesque, l’on restera néanmoins estomaqué par la virtuosité inventive de ce roman, bien décidé à embrouiller son lecteur en mimant ingénieusement toutes les apparences de la véracité. En somme, un monument de manipulation… (3,5/5)

 

 

Citations :

Bobby Fischer n’est pas celui qui a été choisi pour marcher sur la Lune : il est celui dont le génie l’a conduit à marcher sur l’échiquier du monde.  
 

(…) l’Autrichien Wilhelm Steinitz, ancien champion du monde qui était persuadé de pouvoir rivaliser avec Dieu. Afin de L’inciter à accepter le défi, il Lui donnait un pion de plus. Avait-il peur de gagner et de s’attirer les foudres divines ? Le Créateur était-Il mauvais perdant ? Ou Steinitz était-il si génial qu’il était obligé de laisser l’avantage au Seigneur ?
 

Pourtant, le 11 mai 1997, lorsque la foule a applaudi la victoire de l’ordinateur Deep Blue sur Garry Kasparov, considéré comme le représentant humain le plus doué pour cet art, la communauté a craint que l’attrait pour ce jeu ne s’essouffle. Et pour cause, l’ordinateur n’est qu’un super-calculateur : il se contente d’inventorier, de recenser, de déterminer la plus forte probabilité de gagner. Le meilleur joueur serait donc celui qui possède la plus grande capacité à sonder l’infinité des variantes, un point c’est tout. Au bout du compte, les échecs auraient été inventés pour faire briller les monstres de silicium.
J’étais présent ce jour-là. Quelque part dans la salle, une poignée de grands maîtres faisaient bande à part. Ils se demandaient si le résultat aurait été différent contre un autre adversaire. Peu à peu, dans ce petit cercle d’initiés, un autre point de vue s’est dessiné :
— Pour avoir une chance de l’emporter, il faudrait que notre joueur ait une conception des échecs instinctive, que son style soit comparable à la pureté d’un Bach, que ses idées soient le fruit de la raison autant que de l’imagination, que son approche de l’art nous donne une valeur ajoutée : l’intuition.
Tout l’auditoire, suspendu aux lèvres du vieux maître, s’est arrêté de respirer. Il a finalement conclu :
— Un seul sur cette Terre réunit dans son jeu ce savant mélange de science et de conscience : BOBBY FISCHER. Oui, Bobby aurait pu triompher d’une lignée de microprocesseurs !
C’est avec joie que je suis intervenu dans leur discussion :
— Merci ! Il existe encore des gens qui font la différence entre le titre de champion du monde, le talent, des facultés hors normes et le génie… Bien sûr, seul Bobby Fischer serait en mesure de battre l’ordinateur ! Laissez-moi pour l’occasion citer Kant : « Le génie consiste dans un heureux rapport entre l’imagination et l’entendement, qu’aucune science n’enseigne, qu’aucun labeur n’acquiert. »
 
 
(...) c’est lors de la sixième et dernière partie du match l’opposant à Deep Blue que Garry Kasparov, digne représentant de l’espèce humaine, s’est effondré. Nerveusement épuisé, il s’était « suicidé » dès l’ouverture et avait perdu en dix-neuf coups ! Kasparov était pourtant un roc inébranlable. Mais l’ordinateur a été sacré champion du monde. Que s’était-il passé ?
Pour le comprendre, il nous faut revenir à un moment clé de la première partie lorsque, à la sidération générale, la machine a sacrifié un pion sans obtenir de réelle compensation. Kasparov se prend la tête entre les mains. Perdu, il divague : cette offrande est-elle le signe d’une intelligence supérieure ? IBM a-t-il enfoui une caractéristique improbable dans les lignes de codes : l’inspiration ? Le sacrifice positionnel à long terme n’est pas concevable pour un dispositif qui ne sait que calculer. C’est un geste trop raffiné, trop sophistiqué pour une machine binaire.
Notre champion vacille sur sa chaise. Dès lors, il n’a de cesse de tester son adversaire sur un point. Il va tenter de découvrir la vérité, de répondre à la question qui le tourmente : Deep Blue est-il capable de pressentir la voie à emprunter pour gagner ?
Kasparov en oublie l’essentiel : jouer aux échecs, trouver la meilleure réplique, le plus beau tracé de lumière qui aurait donné un ascendant à l’espèce humaine.
A posteriori, il semblerait que ce « sacrifice » puisse s’expliquer par un bug de la machine. Incapable de choisir entre plusieurs coups dotés strictement des mêmes évaluations, Deep Blue a joué un coup au hasard – tel un acte divin. De cette collision entre deux mondes que tout oppose le Russe ne se relèvera pas.


Les échecs ne sont-ils pas le seul jeu qui, dans un espace clos de soixante-quatre cases, ouvre des possibilités exponentielles ? En d’autres termes, un lieu unique à la frontière de deux univers, le fini et l’infini. Un passage étroit dans lequel, fugacement, il est possible de ressentir une présence supérieure.


En 1991, l’État était propriétaire de la Russie à 100 %. En 1994, 75 % des richesses étaient devenues privées. Aujourd’hui, en 2019, l’État s’endette pour préserver les richesses colossales d’une poignée d’entre nous. Un service très spécial a même été créé pour les protéger, le FSO.


« Il n’y a au monde que deux manières de s’élever, ou par sa propre industrie ou par l’imbécillité des autres. » [La Bruyère]


C’était donc ça, la littérature, une plongée dans la nature humaine, immuable malgré l’écoulement des siècles. 


Alors qu’elle prenait la mesure de la technique d’endoctrinement mise en place, il lui devint de plus en plus difficile de refréner son envie de communiquer. Elle entrait dans le paradoxe de la condition humaine : l’impossibilité de devenir soi-même sans l’influence des autres. 


La méthode consiste à nous isoler dès notre arrivée, à nous exiler. Nous n’avons plus aucune attache avec notre vie d’avant, même notre nom nous est confisqué. Le tout se traduit par un vide en nous qui ne cesse de grandir. La douleur engendrée crée à son tour un besoin impératif : combler ce manque affectif. Privé de la possibilité de créer des liens véritables, l’on se débat autant que possible avant de s’abandonner à une déstructuration psychique. C’est là que l’on devient malléable, stade récompensé par l’obtention d’une troisième étoile. Une rééducation est orchestrée, propre à chaque individu. Sa réussite apaise les douleurs, et c’est alors qu’un quatrième insigne est octroyé. Plus tard, lorsque la personne est totalement “guérie”, elle intègre la cinquième dimension. Elle a perdu tout sens critique et toute capacité à s’insurger. Elle entre dans une phase de latence pour intégrer définitivement les nouveaux paramètres de sa psyché. À ce moment précis, l’équipe médicale fait un autre travail important. Puis, dans un dernier geste d’inhumanité, et non sans la satisfaction d’avoir modelé son sujet, le médecin l’expose aux yeux de la société.  


Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d’où il est tiré, et l’infini où il est englouti. 


Au cours des siècles, le jeu avait subi maintes modifications. Mais l’une d’elles la laissait perplexe. La pièce qui était, à l’origine, un « ministre » était devenue au Moyen Âge, par un concours de circonstances, la vierge, puis la reine. Olga interprétait cette curieuse transformation comme un signe du rôle grandissant qu’avait alors pris la femme. Les règles avaient donc suivi l’évolution de la société. Ce jeu n’était pas seulement une distraction, il était aussi le miroir de notre monde. 


Le corbeau, que La Fontaine fait passer pour un fieffé imbécile lâchant son fromage sous les vaines flatteries du renard, est en réalité bien plus malin que cela. Quand, dans la savane, une hyène repue laisse une carcasse, l’oiseau vient se régaler des restes. Mais d’autres animaux convoitent également ce butin. Or, le corbeau est dénué de toute arme contre eux, excepté celle de la ruse : pour induire les autres en erreur, il fait donc le mort ! Ces derniers, découvrant ce qu’ils croient être son cadavre, imaginent que la viande est avariée. Ils s’éloignent alors, laissant l’ingénieux volatile profiter seul du festin.


(…) comme l’a écrit le poète John Dryden, « les grands esprits sont sûrement de proches alliés de la folie, et de minces cloisons les en séparent. »


Aux échecs, l’intensité de la réflexion peut soumettre le corps à une pression telle que ses capacités sensorielles en sont momentanément altérées : la vision à plus d’un mètre se brouille, les oreilles bourdonnent. D’autres manifestations ahurissantes témoignent de la violence de cette joute intellectuelle, comparable, dans son ampleur, à un match de boxe : la température corporelle augmente, le rythme cardiaque ralentit. On est proche de l’embolie cérébrale. Au cours d’un affrontement de cinq heures, un joueur peut perdre jusqu’à quatre kilos sans avoir quasiment fait aucun mouvement. Heureusement, seuls les plus grands champions du monde, aux confins des capacités de l’esprit, sont victimes de ces troubles physiques.


Platon croyait que l’invention était le fruit d’une inspiration divine, un cadeau des dieux. Descartes ne partageait pas cet avis ; selon lui, tout raisonnement innovant était le produit de l’esprit déductif plutôt que des muses. Pour Kant, penseur du siècle des Lumières, la création était une activité spontanée, volontaire, indépendante de l’assistance divine ou de règles antérieures. Olga, dans l’un de ses carnets, en donne, elle, une définition poétique :
« Les ailes déployées, le corps haletant, on se sent léger, privé de toutes les contraintes sociales et même morales. Alors, l’homme, dans un instinct de vengeance, défie l’apesanteur et, d’un sursaut, s’élève. »
J’ai fini par comprendre la symbolique de ce fragment : la capacité de créer est intimement liée à la non-acceptation, c’est un acte de bravoure qui s’affranchit des codes pour établir un ordre nouveau. À son apogée, nous pouvons accéder à la folie. Voilà pourquoi, de toutes les spécialités, Olga avait choisi la psychiatrie, afin de vivre au plus près de ce qu’elle convoitait : l’aliénation, la plus puissante des révoltes de l’esprit.


Anatoli Karpov avait gagné le tournoi des candidats en battant en finale son compatriote Viktor Kortchnoï. Petit homme, maigre et chétif, il devait désormais se préparer à affronter Bobby Fischer, alors qu’il n’avait que vingt-trois ans. La ville de Manille, aux Philippines, s’était portée candidate, avec une dotation de cinq millions de dollars. Cela en faisait l’événement planétaire le plus lucratif de l’histoire ! Nous étions bien loin des deux cent cinquante mille dollars proposés par Reykjavik en 1972. Si nous devions évaluer cette somme aujourd’hui, elle s’élèverait à cinquante millions de dollars. Les chiffres montrent à eux seuls l’importance de cette confrontation entre les deux nations. Trente-cinq chefs d’État projetaient d’y assister ! Il faut l’admettre, l’essence même de la guerre froide s’était concentrée dans un jeu, un art, les échecs.


Écris-moi une histoire et je te dirai qui tu es.
Le choix des mots est à l’écriture ce que l’homme est à sa destinée.
Qu’elle soit longue ou courte, une fiction ou un témoignage, poignante, enivrante ou décevante,
Je saurai mieux te définir, t’appréhender, te nommer.


 

jeudi 8 septembre 2022

[Bordes, Gilbert] Jésus : trois jours avant sa mort

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Jésus : trois jours avant sa mort

Auteur : Gilbert BORDES

Parution : 2022 (XO)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Qui était vraiment Jésus ? L’« homme Jésus » qui, pendant l’occupation romaine, prêchait l’amour de son prochain et la liberté, le non-violent capable de colères face aux marchands, l’ami de Marie-Madeleine, le descendant de David, héritier de la couronne d’Israël, dont la popularité gênait les pouvoirs en place : les prêtres du Temple, le tétrarque Hérode, et – dans une posture plus trouble – le procurateur Ponce Pilate ?

Durant les trois jours qui suivirent son entrée dans Jérusalem pour la Pâque, s’est joué l’avenir de Jésus et sa condamnation à la croix. Ce sont ces trois jours, essentiels pour l’humanité, que Gilbert Bordes raconte à la lumière des érudits et des historiens. L’histoire d’un complot pour éliminer celui qui menaçait les puissants. Un crime politique.

Avec ce roman sidérant de réalisme, Gilbert Bordes montre aux croyants la profondeur humaine d’un Jésus trop souvent masquée par les paraboles. Aux autres, il  fait découvrir un homme semblable à eux-mêmes et leur ouvre – dans un récit où s’engage une course pour sauver le prophète – les portes d’une intense réflexion spirituelle.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Grand romancier de l’histoire, Gilbert Bordes est membre de l’École de Brive. il a remporté le prix RTL-grand public et le prix des Maisons de la presse.

 

Avis :

L’état des connaissances historiques permet aujourd’hui aux scientifiques, croyants ou non, d’affirmer l’existence au premier siècle de notre ère d’un rabbi juif nommé Jésus, dont la parole charismatique rassemblait les foules, et qui fut crucifié sur l’ordre du Romain Ponce Pilate, alors préfet en Judée, à la demande des grands prêtres juifs de Jérusalem. S‘inspirant de ces sources en laissant de côté l’immense versant symbolique et mythique développé autour de Jésus, Gilbert Bordes s’est intéressé à ce qu’ont pu être les réalités humaines du personnage, retraçant ses trois derniers jours dans une narration aussi concrète que possible, indéniablement bouleversante.

Rien, bien sûr, ne permet de retracer avec certitude les détails de ces trois jours. Mais ce que l’on sait du contexte historique – Dans une Palestine troublée par les luttes intestines pour le pouvoir, alors que Rome s’avère incapable d’intégrer les particularités juives, si contraignantes sur les règles de vie qu’elles sont l’occasion de conflits incessants avec l’occupant, les crises violentes se multiplient, d’émeutes en massacres répressifs, rendant bien délicat l’équilibre politique entre l’autorité romaine représentée par Ponce Pilate, le tétrarque Hérode devenu son vassal, et les grands prêtres juifs agressés dans leurs traditions. Le discours transgressivement égalitaire, et donc reçu comme intégrateur, d’un Jésus bienveillant aux humbles est perçu comme une menace par les notables juifs, et ce sont eux qui manoeuvrent pour le faire condamner par Pilate, qui seul a le droit de prononcer la peine de mort. –, ce qui nous est parvenu du contexte historique donc, même abordé ici avec, semble-t-il, pour principale référence le polémique Gérald Messadié, permet au conteur qu’est Gilbert Bordes de combler les pointillés dans une restitution si frappante de réalisme, qu’elle ne peut que réunir ses lecteurs, quelles que soient leurs convictions sur le plan religieux, dans la même profonde émotion.

Car, si Jésus a bien existé, et qu’aussi raisonnablement que Gilbert Bordes a entrepris de la reconstituer, l’on aborde, nonobstant toute considération religieuse, la terrible élimination d’un homme rendu gênant par sa libre parole, à contre-courant des positions établies, alors qu’elle ne prônait qu’amour et liberté, puis ensuite son incommensurable impact sur le monde, c’est toute une réflexion sur les valeurs essentielles et universelles de l’humanité qui se met en branle au plus profond de soi, dans une exploration morale, philosophique et éthique, qui, même dissociée de la religion et de la foi en un Dieu, renvoie bien néanmoins à une forme de spiritualité.

Etonnamment, alors que tout un chacun connaît l’histoire et son dénouement, Gilbert Bordes parvient à instaurer une tension chez son lecteur, pleine d’espoir en dépit de toute raison, alors qu’une véritable course s’engage pour tenter de sauver malgré lui cet homme qu’une foi inébranlable en son destin rend imperméable à toute prudence. Et c’est un récit aux multiples péripéties pleines de surprises et de détails historiques, dont, il est vrai, on ne sait plus toujours lesquels sont reconnus, lesquels sujets à controverse – mais peu importe, le livre dépasse largement les limites de ces débats –, qui cascade jusqu’à son terme, pour s’achever dans une émotion qui pourra bien prendre au dépourvu jusque les plus sceptiques.

Ce livre, passionnant dans son approche si humaine et si réaliste du personnage sans doute le plus mythique de l’Histoire de l’humanité, possède une portée universelle, propice à l’émotion et à la réflexion, auxquels les précédents ouvrages de l'auteur, souvent centrés sur l’intimité d’un terroir, ne nous ont pas accoutumés. On en redemande ! (4/5)

 

 

Citations : 

Voilà trois années qu’il ne cesse de multiplier les blasphèmes contre notre religion, qu’il monte la population contre nous. Il serait un agent payé par les Romains qu’il ne s’y prendrait pas autrement. Si on le laisse faire, dans moins d’un siècle, on ne parlera plus du peuple juif. Cet homme doit mourir au plus vite afin de faire taire ses milliers de partisans qu’il ne faudra pas hésiter à passer au fil de l’épée.
- N’a-t-il pas déclaré : « Je détruirai ce Temple et je le reconstruirai en trois jours ! » ajouta le voisin de Gedalha. Mais qui est cet homme qui se croit tout permis ? Le Messie ?
Caïapha se redressa lentement en s’appuyant sur le rebord du meuble devant lui, inspira et déclara :
- Je vous l’ai dit, cet homme doit mourir et il mourra avant une semaine. Il a commis les crimes auxquels on s’attendait et qui dévoilent sa nature perverse. Il va mourir ici, à Jérusalem, dans la ville sacrée. Le Temple et le peuple juif doivent montrer par cet acte fort qu’ils ne cèdent à aucune pression. Car Jésus n’est pas de notre côté.


Quand le soir arrivait, la troupe s’arrêtait dans un village, ou un groupe de fermes. C’était la fête. Alors, Jésus parlait et les gens écoutaient avec ravissement. Mais dans ces paroles bienfaisantes, Annas avait bien perçu la menace pour la société de Jérusalem. Sous ses apparences de douceur, de générosité, Jésus appelait le peuple à la révolte.


- Tu dis aussi, ajouta le lépreux, que-que si on te ta-a-pe sur une joue…
D’un geste, Jésus l’arrêta et sourit :
- Si tu as un animal furieux en face de toi, tu as le devoir de te défendre par la force. Et quand il y en a plusieurs, les animaux comme les hommes ne pensent plus par eux-mêmes.
Par ces paroles, Jésus ne venait-il pas de justifier la guerre, les luttes fratricides entre provinces et factions qui endeuillaient la Palestine ? Il conclut :
- Les coupables sont ceux qui portent le premier coup.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

samedi 20 août 2022

[Pascal, Camille] L'air était tout en feu

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'air était tout en feu

Auteur : Camille PASCAL

Parution : 2022 (Robert Laffont)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

27 avril 1718. Un incendie ravage le Petit-Pont, menaçant Notre-Dame. Alors qu’à Paris l’air est tout en feu, au château de Sceaux, la duchesse du Maine souffle sur un autre brasier bien plus dangereux pour le Régent, celui du complot.
Mariée à l’aîné des bâtards de Louis XIV, haute comme trois pommes mais animée de l’orgueil d’une princesse du sang, cette précieuse règne sur sa petite cour de beaux esprits comme sur son mari. Soutenue en secret par le prince de Cellamare, ambassadeur du roi d’Espagne, et encouragée par les survivants de la vieille cour du Roi-Soleil, elle va intriguer avec passion.
Ainsi, en ce printemps 1718, un vent de fronde se lève sur la France et une véritable course-poursuite pour le pouvoir s’engage entre la duchesse d’un côté et le Régent de l’autre.
À travers les méandres des conspirations politiques, les haines familiales et une galerie de portraits tous plus extravagants les uns que les autres, Camille Pascal fait renaître avec virtuosité le temps enflammé et haletant de la Régence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Haut fonctionnaire, Camille Pascal est notamment l’auteur de Scènes de la vie quotidienne à l’Élysée, des Derniers Mondains et d’Ainsi, Dieu choisit la France. Son premier roman, L’Été des quatre rois, couronné par le Grand Prix du roman de l’Académie française, s’est vendu à plus de 130 000 exemplaires.

 

Avis :

Le 27 avril 1718, un incendie parti d’un simple cierge détruit le quartier du Petit-Pont, proche de Notre-Dame. Alors que certains évoquent une punition du ciel, Philippe d’Orléans, Régent pendant la minorité de Louis XV, prend soin d’envoyer les troupes dans Paris pour prévenir toute manifestation de mécontentement. Il est encore loin de se douter qu’un autre feu couve, celui du complot, et que c’est à une véritable fronde, qu’en cette même année, il va se trouver confronté.

Outragée d’avoir dû épouser le duc du Maine, bâtard légitimé de Louis XIV et de Madame de Montespan, qui plus est affligé d’un pied bot, Louise-Bénédicte de Bourbon-Condé, aussi violente d’humeur que petite de taille, n’a de cesse de monter son mari contre le duc d’Orléans, depuis que, trois ans plus tôt, ce dernier a fait casser le testament du Grand Roi, retirant au prince l’éducation et la garde de l’enfant royal, et concentrant le pouvoir en ses seules mains. De la joute verbale et des simples pamphlets à une véritable cabale, elle franchit bientôt le pas, pour, soutenue par la vieille garde de la cour de Louis XIV, comploter secrètement avec l’ambassadeur du roi d’Espagne. Il ne s’agit ni plus ni moins que d’amener Philippe V, petit-fils du Roi-Soleil, à s’emparer du trône de France par les armes.

Camille Pascal s’est basé sur une impressionnante documentation pour reconstituer les évènements dans les moindres détails, et sa narration, comblant avec la plus grande exactitude possible les pointillés laissés par les traces historiques, est en tout point passionnante. De cette peinture se détachent les très vivants portraits de quelques grands personnages, au premier rang desquels l’indomptable duchesse du Maine. Fasciné, l’on assiste à ses caprices de « princesse du sang », dont on pourrait souvent rire s’ils ne la menaient au pire, dans la démesure d’une fureur prête à mettre la France et l’Europe à feu et à sang pour le seul prix de son orgueil blessé. Et si personne ne la prend tout à fait au sérieux dans sa présomptueuse extravagance qui lui fait mépriser toute prudence, force est de constater que, si chimériques et si peu finement instruites soient-elles, ses menées dans un contexte politiquement fragile finissent par acquérir, par le seul fait de son audace et de son autorité, l’ampleur suffisante pour représenter un danger pour la stabilité du pouvoir.

Rigoureusement exact, captivant de bout en bout, c’est par la virtuosité de son écriture que ce texte achève de combler son lecteur. Parfaitement accordée, dans son ton et ses tournures, aux dialogues authentiquement tirés des documents et témoignages parvenus jusqu’à nous, l’excellente plume de Camille Pascal se savoure avec d’autant plus de délices qu’elle nous régale de bien jolies trouvailles et de formules pleines d’esprit.

Déjà séduite par La chambre des dupes, ce précèdent roman de l’auteur, lui aussi tout imprégné des luttes de pouvoir à la Cour  - d’un Louis XV parvenu à la trentaine -, me voilà en passe de devenir une inconditionnelle de Camille Pascal, tant la rigueur de son érudition historique rivalise avec l’irrésistible qualité de son écriture. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

La colère princière était comme un poêle hollandais, dont l’extérieur tout carrelé de Delft paraît aussi frais que de la faïence mais dont l’intérieur dissimule une fournaise.


Ruiné par une guerre interminable, l’État se trouvait au bord de la banqueroute dont il était souvent tiré in extremis par des financiers, traitants et maltôtiers, qui lui administraient de mois en mois un remède plus dangereux encore que le mal en lui faisant crédit à des taux usuraires. Il y avait urgence, car les rentes n’étaient plus payées à terme et c’était toute la bourgeoisie parisienne qui se verrait amputée d’une partie de ses revenus, ce qui n’est jamais bon pour le pouvoir, surtout lorsque le roi règne mais ne gouverne pas encore. (…)
La situation financière et politique paraissait donc inextricable lorsqu’un homme de génie s’était présenté au Palais-Royal, un de ces aventuriers comme le baron de Walef que la fin de la guerre laissait désoeuvrés mais qui pullulaient alors à Paris, où l’on a toujours ouvert les bras aux esprits à systèmes et à bonnes fortunes. Cet Ecossais, condamné à mort dans son pays, répondait au nom de John Law, parfaitement imprononçable en France. Il était parvenu à convaincre le Régent que seule une révolution monétaire sauverait ses finances. Le Duc d’Orléans n’avait rien contre la magie, bien au contraire, et il s’était lui-même essayé à l’alchimie ; aussi convertir de l’or en papier pour faire de l’argent lui parut-il une idée tout à fait formidable.


L’académicien connaissait trop bien le mot du terrible Lauberdemont au cardinal de Richelieu qui lui demandait une tête : « Qu’on me donne six lignes écrites de la main du plus honnête homme de France, et j’y trouverai de quoi le faire pendre... »


Au lendemain du trépas du Grand Roi, le château de Versailles avait été immédiatement abandonné par la cour pour être nettoyé et purifié. Il s’agissait maintenant de finir le travail.
En 1715, la France n’avait pas seulement changé de règne, elle avait changé d’époque. Le tempérament du siècle n’était plus à la guerre, à la gloire et à la ruine, mais à la paix, aux plaisirs et à la prospérité. Malheur à ceux qui ne l’avait pas encore compris car leur tombe était déjà creusée, et Dubois comptait bien les y pousser les uns après les autres jusqu’à ce que la place soit bien nette. Désormais tous ceux qui se mettraient imprudemment en travers de son chemin seraient écrasés, comme le chien de ferme dont la dépouille gémissante venait d’être trainée toute une lieue sous les roues de sa voiture lancée au grand galop. Tant pis pour eux et tant pis pour le chien, pensait l’abbé…
Depuis des mois, pour ne pas dire des années, chacun de ses adversaires au Conseil était étroitement surveillé par une armée de mouches. L’argent qui qui coulait à flots grâce à la magie du système de Law permettait d’acheter les femmes, les maîtresses, les amants, les enfants et même les parents lorsqu’ils étaient encore de ce monde. 


C’était prodigieux, pensa-t-il dans un rire intérieur, comme l’ombre de la Bastille et l’éclat de l’or, même sous la forme de papier-monnaie, se révélaient capables de rompre comme par enchantement les serments de fidélité et d’éventer les secrets. Aussi lui était-il revenu que depuis le printemps cette naine de sang royal recevait régulièrement le prince de Cellamare lors de médianoches si peu discrets que le gouvernement anglais l’en avait directement informé. Ainsi, dans le France de la Régence, l’ambassadeur du roi d’Angleterre espionnait l’ambassadeur du roi d’Espagne pour la plus grande gloire de l’abbé Dubois ! Dieu qu’il aimait ce monde où tout était à vendre.
 
 
Le pouvoir ayant, en effet, cette vertu, presque magique, de toujours réduire au silence les contradicteurs et leurs contradictions, le prince finissait par oublier que l’on pouvait parfois s’opposer à ses volontés et, plus insolite encore, penser différemment de lui.


« Tenez, monsieur, lisez cela ! Le reconnaissez-vous ? »
C’était une lettre autographe dans laquelle le président de Mesmes répondait, comme de lui-même, du Parlement en faveur de la cause du roi d’Espagne.
Il ne fallut pas plus de quelques secondes au visage du magistrat poue se décomposer. Des larmes coulaient le long des joues de cet homme toujours impassible et parfaitement indifférent à la douleur de ceux qu’il faisait condamner. Ses genoux s’entrechoquaient au point de donner le tournis à ses bas de soie. Enfin ce maître de l’éloquence n’arriva pas à prononcer un seul mot. Le Régent le fixait de son regard de myope faussement doux, mais le frémissement des narines et le pincement des lèvres disaient suffisamment la haine froide du Régent pour le président de Mesmes, réduit à l’état de ces bêtes traquées, acculées à une pièce d’eau, et qui n’ont d'autre choix que la noyade ou les crocs des chiens. Alors, tentant le tout pour le tout, le magistrat qui avait si souvent prostitué sa toge pourpre à Versailles, à Sceaux ou à Trianon dans l’espoir de plaire à la marquise de Maintenon se jeta aux pieds du prince, l’assurant de son entière obéissance et de celle d’un Parlement qu’il saurait tenir en lisières comme il l’avait si bien fait dans les dernières années du règne précédent.


Le visage du Régent offrait un aspect effrayant : le teint cramoisi, les lèvres bleues et les yeux révulsés présageaient du pire – néanmoins il respirait encore. Chacun des joyeux convives savait sa fortune attachée à ce reste de souffle, car la mort de l’amphitryon signifiait la faillite immédiate du système de Law et leur ruine complète. Les femmes surtout s’inquiétaient car, comme le duc de Bourbon, elles avaient pris l’habitude de recevoir des actions du Mississipi en échange de leur complaisance. Si le Régent passait de vie à trépas avant l’heure d’ouverture de la banque, elles n’auraient plus qu’à se torcher avec du papier-monnaie, et c’était une perspective bien rugueuse.


« Je suis maîtresse de mon argent et je n’ai que faire de votre politique, je la sais mieux que vous ; vous ferez donc ce que vous voudrez avec vos créanciers, je n’entre point dans tout cela  C’est l’affaire de M. du Maine... »
Brillon restait trop attaché aux intérêts de son maître pour ne pas tenter le tout pour le tout. D’après ce qui se chuchotait à Paris, la princesse de Conti demandait plus de six cent mille livres de cette maison dont seul le gros œuvre était achevé. Avec les travaux encore à venir, c’était plus d’un million qu’il faudrait dépenser avant de pouvoir en prendre vraiment possession.
Cette sarabande de chiffres commençait décidément à tourner la tête de la princesse, et elle y mit un terme en renouvelant ses ordres :
« Il me faut cette maison avant un mois, ma présence est nécessaire à Paris. »
L’intendant au désespoir chercha encore à gagner du temps, expliquant qu’une telle somme serait difficile à réunir dans des délais aussi brefs et en l’état de délabrement des comptes, mais cette fois il reçut une réponse le renvoyant à sa servitude :
« Monsieur, un domestique doit exécuter les ordres qu’on lui donne... »
Brillon, conscient que cette dernière folie allait achever de ruiner son maître, n’en salua pas moins très respectueusement la princesse et quitta la pièce à reculons pour ne pas l’offenser en lui tournant le dos.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 24 avril 2022

[Ellory, R.J.] Le carnaval des ombres

 

 

 

J'ai aimé

 

Titre : Le carnaval des ombres
            (Carnival of Shadowss)

Auteur : R.J. ELLORY

Traducteur : Fabrice POINTEAU

Parution : en anglais en 2014    
                   en français (Sonatine) en 2021

Pages : 648

 

   

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

" Pourquoi avez-vous si peur, agent Travis ? "
1958. Un cirque ambulant, avec son lot de freaks, d’attractions et de bizarreries, vient de planter son chapiteau dans la petite ville de Seneca Falls, au Kansas. Sous les regards émerveillés des enfants et des adultes, la troupe déploie un spectacle fait d’enchantements et d’illusions. Mais l’atmosphère magique est troublée par une découverte macabre : sous le carrousel gît le corps d’un inconnu, présentant d’étranges tatouages.
Dépêché sur les lieux, l’agent spécial Michael Travis se heurte à une énigme qui tient en échec ses talents d’enquêteur. Les membres du cirque, dirigés par le mystérieux Edgar Doyle, ne sont guère enclins à livrer leurs secrets. On parle de magie, de conspiration. Mais l’affaire va bientôt prendre un tour tout à fait inattendu.

Avec cette magnifique évocation de l’Amérique rurale de la fin des années 1950, R. J. Ellory nous offre, une fois de plus, un roman qui touche en plein coeur.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

R. J. Ellory est né en 1965 à Birmingham. Orphelin très jeune, il est élevé par sa grand-mère qui meurt alors qu’il est adolescent. Il est envoyé en pensionnat et c’est à cette période qu’il se découvre une véritable passion : la lecture. En dehors des périodes scolaires, il est livré à lui-même et se livre à de petits délits dont le braconnage, ce qui lui vaudra un séjour en prison. Cherchant une façon de s’exprimer artistiquement, R.J. Ellory monte d’abord un groupe de blues avant de se lancer dans la photographie.
Son goût pour la lecture l'amène également à s’intéresser à l’alphabétisation et à faire du bénévolat dans ce domaine. Parallèlement et alors qu’il n’a que 22 ans, il commence à écrire. La vingtaine de romans qu’il écrit entre 1987 et 1993 ne trouvent, malgré ses tentatives acharnées, aucun éditeur des deux côtés de l’Atlantique. Il devra attendre 2003 pour que Papillon de nuit soit publié par Orion.
Le succès est quasiment immédiat. Il obtient le prix Nouvel Obs/BibliObs du roman noir 2009 pour Seul le silence son premier roman publié en France qui devient rapidement un best-seller. À travers toute son œuvre, Roger Jon Ellory met en scène dans de sombres fresques une Amérique meurtrière et rongée par la culpabilité, loin de l'Angleterre qui l'a vu naître.

 

 

Avis :

En cette année 1958, la petite ville de Seneca Falls, dans le Kansas, se fait une fête des étonnants spectacles d’un cirque de passage, lorsqu’un corps, avec pour seul signe distinctif ses curieux tatouages, est retrouvé sous le carrousel d’un des forains. Chargé de l’enquête, l’agent spécial Michael Travis piétine. Etrangement, alors qu’il interroge un à un les membres de la troupe, les interférences avec son propre passé se multiplient.

Une bien curieuse atmosphère imprègne ce récit, où tout semble orchestré pour nous faire perdre nos repères et nous emmener de l’autre côté du miroir, au-delà d’une réalité considérée comme rationnelle et communément admise. Il faut dire que Travis est essentiellement un homme de raison, qui n’a pas l’habitude de se laisser emporter par les émotions. Pourtant, tout dans cette affaire, au contact de forains rien moins que conventionnels, paraît destiné à le faire sortir de ses schémas habituels, dans une remise en question qui, non contente de prendre en défaut ses perceptions et ses raisonnements, menace de faire voler en éclats la carapace qu’il s’est forgée pour se prémunir du passé.

C’est donc avec curiosité que l’on se plonge dans cette narration où s’entremêlent de plus en plus inextricablement l’enquête policière et l’histoire personnelle de Travis. La spirale prend tout son temps pour s’enrouler, voire même tourner un peu en rond. Et, si le charme hypnotique du récit opère, l’impatience finit néanmoins par poindre, suivie d’un insidieux désappointement, quand tant de circonvolutions débouchent sur une explication bien trop allusivement étayée. Pourtant, en cette Amérique qui se réveille à peine de l’hystérie maccarthyste, la thèse de ce roman ne manque pas d’intérêt, et elle est l’occasion de quelques jolies réflexions sur cette ligne rouge entre intégrité et compromission, même passive, que, quoi qu’il arrive, chacun reste libre de franchir ou pas.

Malgré ses quelques longueurs et improbabilités, Le carnaval des ombres est au final une lecture agréable et prenante, dont on retiendra tout particulièrement l’originalité de son atmosphère presque dérangeante, de ses personnages peu conventionnels, et de son intrigue déroutante. (3/5)

 

Citations :

Michael Travis était fils unique, né le mardi 10 mai 1927, enfant de deux personnes qui n’auraient jamais dû se marier. Mais la vie à la ferme dans une petite ville du Midwest étant ce qu’elle était, les perspectives étaient minces, et le désir de mettre un terme à la solitude dans une région aussi vaste et plate était permanent. Il y avait la terre et le ciel, uniquement deux ou trois types de météo entre les deux, et pas beaucoup de sujets de conversation. Les gens se mettaient ensemble par défaut, à cause d’une volonté extérieure, à cause de la collaboration clivante de ceux qui avaient un intérêt personnel et un mobile caché. Ça se passait à Flatwater, Nebraska. La ville était située à un jet de pierre du siège du comté de Howard, Saint Paul, et – en tant que telle – elle n’était nullement différente d’un million d’autres villes américaines où le bonheur s’invitait rarement et maladroitement dans la vie de ses résidents.
 

Jimmy Travis était un connard obstiné, intolérant et misogyne. Durant son adolescence, son propre père l’avait décrit comme « cinquante kilos de viande hachée avec le charme et le bon sens d’un poteau de clôture ».
 

Il doit être dit que sa rencontre avec Janette avait été à la fois le grand moment de la vie de Jimmy Travis et le pire de celle de Janette. Aucun des deux ne se valait. Janette méritait un homme honnête et bon, alors que Travis méritait une mégère amère et tordue bien décidée à faire de sa vie un enfer. Mais l’amour étant ce qu’il est – si souvent malavisé, mal compris, mal conçu –, ceux qui n’ont aucune raison de s’enticher l’un de l’autre tombent pourtant comme des pierres. Janette avait épousé quelqu’un qui représentait peut-être la sécurité, un père de substitution, un oncle strict qui la garderait à l’œil tout en lui permettant de s’épanouir. Elle avait épousé une idée vue à travers le prisme de l’optimisme, puis avait découvert que les belles idées et la réalité n’étaient jamais la même chose. En vérité, Jimmy Travis n’était même pas bel homme. Sa peau était sombre et tannée à cause de l’exposition au soleil, ses mains calleuses et rêches, ses dents dévastées ressemblaient à de la vaisselle cassée, et ses yeux étaient trop rapprochés pour que quiconque se sente à l’aise en sa compagnie. Et si vous sondiez les profondeurs de sa personnalité, vous découvriez qu’il n’en avait presque pas.
 

Le conseil de Hibbert était peut-être sage, mais Michael était du genre à réfléchir. Il l’avait toujours été. Et sa mère estimait qu’il le faisait trop. Certaines personnes sont comme ça, disait-elle. Certaines personnes veulent une réponse pour tout. Elles veulent savoir pourquoi et comment et quand et où. Mais attention, c’est une arme à double tranchant. Parfois on finit avec tout un tas de réponses dont on aurait pu se passer.
 
 
Il croyait fermement qu’un questionnement résolu et insistant pouvait au bout du compte faire tomber toutes les barrières. Il y avait une école de pensée qui suggérait que tout le monde était fondamentalement bon, même les Dillinger et les Clyde Barrow de ce monde, et qu’ils voulaient en fait dire la vérité. Et sa théorie, non encore attestée, était que la vaste majorité des criminels commettaient des erreurs stupides et laissaient des signes et des indices dans le but ultime de se faire prendre. Pourquoi ? Simplement parce qu’ils ne pouvaient s’empêcher de commettre des crimes et avaient donc besoin que quelqu’un les aide à arrêter.


Si vous aviez quelque chose, même quelque chose d’aussi intangible qu’une émotion, la vie pouvait vous le reprendre.       
Alors il avait décidé de ne rien ressentir, de rester neutre, de tout garder à distance et d’observer de la ligne de touche.       
C’était plus sûr ainsi.


Tu crois au destin, Esther ? demanda-t-il.       
– Je crois que parfois les choses se produisent simplement parce qu’on croit qu’elles vont se produire.


Pourquoi un homme voulait-il aider les autres et un autre leur faire du mal ? Pourquoi deux personnes – en apparence issues de milieux semblables et dont les situations personnelles étaient comparables – devenaient-elles totalement différentes ?


Les nouvelles idées n’ont jamais été découvertes par des hommes aux idées préconçues.


Ceux qui ont été exécutés sont devenus des martyrs, et il n’y a rien de plus vital pour une cause qu’un martyr. Un meneur mort peut être bien plus puissant qu’un vivant, vous comprenez ?
 
 
– Qu’un homme soit juste un corps. Qu’un homme ne soit rien de plus qu’un ramassis de graisse, de muscle, d’os et de produits chimiques sans valeur. Que son intelligence, sa créativité, sa vision, ses rêves, ses idées proviennent de quelques livres de viande hachée dans son crâne. Ça me semble une idée totalement tirée par les cheveux et absurde, n’êtes-vous pas d’accord ?       
– Ça dépend…       
– De quoi, agent Travis ? De ce que vous croyez ?       
– Oui, je suppose que ça dépend de ce qu’on croit.       
– Oh, non, et c’est ça le hic ! Ça ne dépend pas de ce qu’on croit, agent Travis, mais de ce qu’on s’autorise à croire. Et pour s’autoriser à croire qu’il pourrait y avoir un passé et un avenir pour chaque être humain sur cette planète, il faut être disposé à accepter la peur qui accompagne une telle possibilité.       
– La peur ? »       
Doyle acquiesça avec sagesse, sérieux.       
« Oui, mon ami. La peur.       
– La peur de quoi ?
– Qu’on puisse avoir vécu une vie avant. Que quand notre corps meurt, on risque de découvrir qu’il n’était rien de plus qu’une coquille, un véhicule, une enveloppe renfermant un message, vous voyez ? Qu’il y ait un avenir, et que cet avenir porte la responsabilité et les conséquences de ce qu’on a fait par le passé.     
– La réincarnation, dit Travis. C’est de ça que vous parlez ? »     
Doyle écarta la question d’un geste dédaigneux.     
« Un nom. Les noms sont inutiles, agent Travis. Tout n’a pas besoin d’avoir une étiquette, vous savez ? Appelez ça comme vous voulez, ça ne change rien. Le fait qu’une table s’appelle une table n’en fait pas plus ou moins une table.


 Nous suivons un chemin, agent Travis. La route sur laquelle vous êtes, cette carrière, cette vie que vous menez, avez-vous déjà pris le temps de vous demander pourquoi ?       
– Oui, évidemment. Nous nous demandons tous pourquoi nous faisons certaines choses.       
– Là, monsieur, je ne suis pas totalement d’accord. Je dirais que la vaste majorité des gens traversent leur vie comme des somnambules, obéissant à des règles qui ont été fixées pour eux, respectant le consensus général, ne remettant jamais en question la nature des choses.
 
 
Accepter ce qu’on était semblait être la tâche la plus difficile de toutes. Cesser de faire comme si on était ce qu’on n’était pas demandait du courage et une honnêteté que la plupart des gens n’avaient pas.


« Elle a fait une promesse, continua Greene, et elle l’a faite avec les meilleures intentions du monde, alors que – en toute sincérité – elle n’était même pas possible à tenir. Enfin, pas vraiment. Pas si elle avait été honnête avec elle-même et sa mère. Mais elle a fait une promesse, comme nous le faisons souvent, puis le moment est venu où celle-ci a été trahie, et depuis elle s’y accroche comme si elle avait fait la pire chose au monde, et tout le monde voit bien qu’elle est malheureuse et accablée et qu’elle ne trouvera plus jamais le sourire. »       
Il régnait un silence haletant dans la tente.       
Greene fit écho à ce silence pendant un moment, puis il secoua la tête.       
« Les promesses aux mourants sont parfois le meilleur moyen de tuer ceux qui restent, ma chère. »

 
Une idée est plus puissante que tout le reste, poursuivit Doyle. Sans idée, il n’y aurait rien. Un bâtiment est un bâtiment, mais sans l’idée du bâtiment, il n’existerait pas. Le bâtiment est concret, réel, présent, mais l’idée est plus forte.


Qu’est-ce qui est le plus puissant, la situation elle-même ou l’émotion qu’elle provoque ? Je dirais l’émotion. Vous oubliez l’endroit, le moment, même les personnes, mais il est presque impossible d’oublier l’émotion.


L’esprit, lorsqu’il a été étiré par une idée, ne retrouve jamais ses dimensions originales. 


Je ne crois pas ce que je lis dans le journal. Je ne crois pas aux ragots et aux calomnies et aux diffamations que les gens racontent les uns sur les autres. Je juge un homme d’après mon expérience personnelle. De fait, certaines des pires personnes que la société a mises au pilori et diffamées se sont avérées être les plus méritantes, les plus courageuses, et parfaitement intègres. Ce que j’ai vu pendant la guerre, à défaut d’autre chose, me l’a appris.
 
 
Il y avait une ligne, comme l’avait dit Doyle. Une ligne claire et manifeste. Vous l’enjambiez ou non. Si vous ne le faisiez pas, tout était tellement simple. Vous voyiez ce que vous étiez censé voir et vous l’interprétiez de la manière dont on vous ordonnait de l’interpréter. Le Bureau aurait toujours raison. Le Bureau ne serait jamais remis en question. Si vous pensiez que quelque chose clochait, c’était simplement parce que vous n’aviez pas encore assez de recul. Il y aurait toujours des questions sans réponse, mais vous apprendriez à vivre avec. Vous ne remettriez pas ces questions en doute. Vos supérieurs vous diraient que vous n’étiez pas habilité à avoir une explication complète des faits et vous accepteriez cette idée sans broncher. Vous seriez un bon soldat, un type bien, un gars de la bande. Vous seriez le genre d’homme qui deviendrait plus tard superviseur, chef de section, directeur adjoint.


Parfois une chose se produit et vous la regardez hors de son contexte et vous avez l’impression que c’est la pire chose au monde, puis vous la resituez et tout est parfaitement logique. Comme une maladie, par exemple. Il y a une maladie et il y a des types en blouse blanche qui tentent d’y trouver un remède, et ils découvrent ceci, cela, et ainsi de suite, et ils l’essaient et les gens sont encore plus malades. Ils reprennent de zéro et trouvent autre chose. Ils font appel à des volontaires pour tester le remède et la moitié d’entre eux meurent. Ils font d’autres tests, ils essaient une nouvelle formule, et finalement ils y arrivent. Maintenant ils ont un vrai médicament qui peut sauver des vies, et il fonctionne sur tout le monde. OK, ils ont tué dix ou quinze personnes en chemin, mais maintenant ils ont quelque chose qui sauve des centaines, voire des milliers de vies. Alors, ce sont des héros ou des assassins ? Ça dépend du contexte, vous voyez ?


Nos peurs sont les seules choses qui confèrent aux autres un ascendant sur nous.


 “J’ai gagné les bois parce que je souhaitais vivre sans hâte, n’être confronté qu’aux choses essentielles de la vie, et voir si je ne pourrais pas apprendre ce qu’elle avait à enseigner, et non découvrir à l’heure de ma mort que je n’avais pas vécu.” (Thoreau)

 

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