jeudi 20 avril 2023

[Kennedy, Douglas] Les hommes ont peur de la lumière

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les hommes ont peur de la lumière
            (Afraid of the Light)

Auteur : Douglas KENNEDY

Traduction : Chloé ROYER

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2021,
                  en français en 2022 (Belfond)

Pages : 264

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un Los Angeles crépusculaire, le grand retour de Douglas Kennedy au roman noir !

Un après-midi calme et ensoleillé, un bâtiment en apparence anonyme et soudain, l’explosion d’une bombe. L’immeuble dévasté abritait l’une des rares cliniques pratiquant l’avortement. Une victime est à déplorer et parmi les témoins impuissants, Brendan, un chauffeur Uber d’une cinquantaine d’années, et sa cliente Elise, une ancienne professeure de fac qui aide des femmes en difficulté à se faire avorter.
Au mauvais endroit au mauvais moment, l’intellectuelle bourgeoise et le chic type sans histoires vont se retrouver embarqués malgré eux dans une dangereuse course contre la montre. Car si au départ tout semble prouver qu’il s’agit d’un attentat perpétré par un groupuscule d’intégristes religieux, la réalité est bien plus trouble et inquiétante…

Tout à la fois thriller haletant et chronique d’une Amérique en crise, Les hommes ont peur de la lumière est surtout le puissant portrait d’un homme et d’une femme qui, envers et contre tout, essaient de rester debout.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Douglas Kennedy est né à New York en 1955, et vit entre les Etats-Unis, le Canada et la France. Auteur de trois récits de voyages remarqués, dont Combien (2012), il s’est imposé avec, entre autres, L’homme qui voulait vivre sa vie et La Poursuite du bonheur (1998 et 2001), suivis des Charmes discrets de la vie conjugale (2005), de La Femme du Ve (2007), Quitter le monde (2009), Cet Instant-là (2011), Cinq jours (2013), Mirage (2015), La Symphonie du hasard, tomes 1, 2 et 3 (2017 et 2018) ainsi que son recueil de nouvelles Murmurer à l’oreille des femmes (2014) et son essai Toutes ces grandes questions sans réponse (2016), tous parus chez Belfond et repris chez Pocket.
Il a également publié Les Fabuleuses aventures d’Aurore (2019) et la suite Aurore et le mystère de la chambre secrète (2020), illustrés par Joann Sfar, chez Pocket jeunesse, et, après sa trilogie, La Symphonie du hasard, Isabelle, l'après-midi, une histoire de passion dans la Ville Lumière.

 

Avis :

Reconverti chauffeur Uber à Los Angeles après un licenciement, Brendan doit travailler au moins soixante-dix heures par semaine pour espérer à peine boucler les fins de mois. Un jour qu’il conduit une de ses clientes, Elise, professeur d’université à la retraite, à la clinique où l’attend une de ces femmes en détresse qu’elle aide à avorter, l’établissement est la cible d’un attentat perpétré par une organisation intégriste pro-vie, dont, en l’occurrence, font partie son épouse et son ami d’enfance devenu prêtre.

Dans la vie de Brendan, cet évènement fait figure de point de bascule irréversible. Lui qui, sans se poser de questions, s’était jusqu’ici toujours conformé aux attentes sociales, embrassant, en dépit de ses aspirations réelles, la carrière choisie pour lui par son père ; épousant, sans passion, une femme elle aussi idéale selon l’opinion paternelle, se réveille soudain d’un rêve américain devenu cauchemar. Comment a-t-il pu se retrouver prisonnier d’un système à ce point déshumanisé et asservissant, trimant misérablement à la merci d’une technologie numérique bâtie de façon orwellienne sur les seuls commentaires et dénonciations de ses utilisateurs ? Comment sa femme, au terme de déceptions et de souffrances accumulées, s’est-elle transformée en « version chrétienne des talibans », s’engageant fanatiquement dans cette nouvelle guerre de Sécession que, pour reprendre les termes de l’auteur, l’avortement est en train de déclencher aux Etats-Unis, médecins et cliniques se retrouvant au coeur d’une véritable lutte armée ?

Au travers de cet homme ordinaire et sans histoires, amené à s’interroger avec inquiétude sur la direction que prend son pays, Douglas Kennedy nous bombarde de questions d’une actualité brûlante. Affrontements autour de l’avortement, viol et violences faites aux femmes, mais aussi manipulation de l’opinion par des puissants à qui l’argent permet de se placer au-dessus des lois : cette histoire terriblement sombre dénonce une société américaine malade de ses antagonismes de plus en plus radicalisés, où « le moindre désaccord se règle à coups de revolver », où « le mâle blanc qui sent ses privilèges lui échapper ne reculera devant rien pour garder le pouvoir », et que « ces salopards » qui « ne se plient à aucune règle » et qui « piétinent les droits des femmes, les minorités, les immigrés, les personnes LGBT » transforment petit à petit « en république bananière entièrement contrôlée par une élite d’ultrariches. »
 
Et dans ce thriller haletant s’achevant dans un emballement rocambolesque, c’est cette peinture, vibrante d’impuissance, de colère et de désarroi, d’une Amérique rendue au bord de l’implosion par la violence et l’extrémisme d’oppositions radicalisées, qui donne tout son sel à cette lecture. (4/5)

 

 

Citations :  

On ne travaille pas chez Uber.         
Personne ne travaille chez Uber.         
On conduit pour Uber.         
Alors, même si on n’est pas leur « employé » à proprement parler…         
On est leur prisonnier.         
Parce qu’ils ont toutes les cartes en main, et qu’on doit se plier à leurs règles. Sans compter qu’il faut conduire environ soixante-dix heures par semaine pour gagner une somme relativement acceptable – soit au moins trente heures de trop. Mathématiquement, ça revient à ajouter six heures à chaque journée de travail normale pour pouvoir se maintenir à flot.
 

La croyance que l’échec est un manquement personnel et que nous sommes tous capables de nous relever, d’épousseter nos vêtements et de repartir de zéro est enracinée dans le cœur de très nombreux Américains. Même en sachant secrètement que, à partir d’un certain âge, repartir de zéro n’est plus vraiment une option, chacun de nous s’obstine à croire que tout est possible. Un autre mensonge que se répètent les Américains… mais un mensonge nécessaire, peut-être. Sinon, comment trouver l’énergie de se lever tous les matins ?
 

C’était ma litanie quotidienne : me dire que ce travail valait le coup malgré les semaines de soixante à soixante-dix heures. Parce qu’il nous permettait de nous nourrir et de payer quatre-vingts pour cent de nos factures. Mais je n’avais plus le temps de vivre. Je travaillais. Je dormais. Je prenais une journée de congé toutes les deux semaines, que je passais à regretter les cent dollars que j’aurais pu empocher (avec de la chance et en travaillant sans discontinuer).
 

Ainsi va la vie, pas vrai ? Agnieska remplaçait mon hygiéniste habituel, indisponible ce jour-là. Je n’étais pas encore tout à fait remis de ma séparation avec Bernadette et je commençais à me dire que, à vingt-cinq ans passés, il était temps de chercher quelqu’un avec qui bâtir ce qu’on attend de chacun de nous. De son côté, Agnieska venait de mettre fin à sa relation avec un militaire plus âgé qu’elle, dont la paranoïa et les crises de rage prenaient des proportions incontrôlables depuis que son tank avait été frappé par l’un des obus de Saddam Hussein lors de la guerre de libération du Koweït. Elle était seule et elle cherchait quelqu’un. J’étais seul et je cherchais quelqu’un. Rien n’est plus important que le timing, si ce n’est peut-être le fait d’avoir des projets similaires. Est-ce que nous étions amoureux ? Nous le pensions, en tout cas.
 

« La contraception dont on nous rebat les oreilles n’est rien d’autre qu’une violence exercée sur toutes les femmes ! La pilule, le stérilet… Tout ça ne fait qu’empoisonner leurs corps avec des produits chimiques et dédouaner les hommes de leur responsabilité dans l’acte de conception. L’usage de spermicide, lui aussi, devrait être illégal. Il existe aujourd’hui des méthodes naturelles très sophistiquées, comme la méthode Creighton, qui respectent les enseignements de l’Église et évitent aux femmes de perturber leur cycle reproductif avec des produits cancérigènes. Voilà ce qui devrait être enseigné dans les écoles : quand on prend la pilule ou qu’on se laisse installer l’un de ces maudits stérilets dans l’utérus, on multiplie les risques de mourir d’un cancer ! »         
C’est le moment que j’avais choisi pour m’éclipser.         
Une fois dehors, j’avais allumé une cigarette, hanté par la vision d’Agnieska à genoux avec son chapelet noir comme la mort tandis que Teresa crachait son venin. Depuis quand ma femme avait-elle rejoint la version chrétienne des talibans ?
 
 
« Ça me rappelle une réplique de film. Un personnage disait, en parlant de la prière : “La foi est l’antithèse de la preuve logique.” Mais ça reste la foi. Pour beaucoup de gens, c’est suffisant.
— Pas pour vous ?         
— J’ai grandi sur la côte Est, chez les épiscopaliens. Des anglicans de la vieille école, très méditatifs, très libéraux. Pour eux, la foi n’a pas besoin de fournir toutes les réponses : ils acceptent sans peine l’ambiguïté de ce qui se trouve au ciel. Mais ça ne plaît pas à tout le monde. Après tout, l’un des moteurs les plus puissants de la foi est le besoin de certitudes dans un univers où tout est incertain. Est-ce qu’il y a des réponses ? Les fondamentalistes pensent que oui. Tout comme le jeune homme qui nous a lancé cette bombe la semaine dernière. Et comme ceux qui l’ont envoyé – parce qu’il a forcément été envoyé par d’autres gens. »


Tu as bien vu ce que fait Kelleher dans sa sinistre association, où il envoie maman et sa tarée de copine Teresa persuader des jeunes femmes démunies de leur servir de poules pondeuses. Une fois que le bébé est né, ils le vendent à de riches familles catholiques qui ont fait un don d’au moins vingt mille balles à Angels Assist pour être sur leur liste d’adoptants. Et tu sais ce qui arrive aux mères de ces bébés, ensuite ? Quelques jours après l’accouchement… ils les remettent à la rue.       
— Comment tu es au courant de tout ça ?
— Je me suis renseignée un peu, depuis que je sais que Kelleher va nous racheter…
— Il fait un don à ton refuge, c’est tout. Et ça va te permettre de garder ton travail.
— Pourquoi il veut devenir notre mécène, à ton avis ? Pourquoi les gens de cette droite-là, qui ne font confiance qu’aux Blancs et aux catholiques, ont créé toutes ces bourses d’art dramatique en l’honneur d’une femme que Kelleher a commencé à fréquenter quand elle avait dix-huit ans… et lui quarante-trois ? Équilibré, comme relation, ça c’est sûr. Oui, je sais qu’à dix-huit ans on est considéré comme majeur dans ce pays, mais ça ne change rien au fait qu’il a couché avec une gamine et que personne n’a rien dit. Et maintenant, des jeunes issus de minorités bénéficient de bourses créées par un homme qui a déclaré un jour que l’homosexualité allait à l’encontre de la volonté de Dieu. Et à une autre occasion, qu’il n’arrivait pas à comprendre les couples interraciaux. Bien sûr, il a nié avoir dit tout ça ensuite…
— Peut-être qu’il a changé d’avis. Il s’est rendu compte qu’il avait eu tort de penser ça.         
— Oh, je t’en prie, papa. Ce qu’il fait, ça s’appelle brouiller les pistes. Se faire passer pour un type bien en soutenant publiquement ce qu’on déteste tout en sabotant secrètement les gens vraiment capables de changer les choses. Pourquoi est-ce qu’un homme accusé de violences conjugales voudrait faire un don gigantesque à un foyer pour femmes battues ? Pour montrer au monde qu’il se préoccupe des droits des femmes, en nous imposant sa volonté au passage.         
— Quelle volonté ? ai-je demandé. Tu crois que Kelleher va te forcer à pardonner aux hommes qui battent leur femme ?         
— Très drôle. Mais je te parie que dans quelques mois il aura mis en place une structure de gestion dirigée par ses sous-fifres. Ça va être ce qu’on appelle une acquisition hostile sous le couvert d’un financement généreux, histoire que ses petits copains journalistes puissent écrire des titres comme “Patrick Kelleher, protecteur des femmes !”. Exactement comme ces bourses inaugurées en l’honneur de son ex-femme, qu’il a maltraitée et ruinée professionnellement… 


Vous avez avorté seule ? »         
Elle a hoché la tête.         
« Ça s’est bien passé ?         
— Laissez-moi vous dire une chose que j’ai apprise de cette expérience, et que mon travail me confirme chaque jour : un avortement ne se passe jamais bien. L’opération en elle-même peut se dérouler sans problème, parfois même sans douleur. Mais les émotions qu’elle engendre, le fait de devoir vivre avec pour toujours… Même si c’était ce qu’on voulait, même si on avait toutes les raisons de le faire, même si c’était à la suite d’un viol, ça reste une épreuve terrible à supporter.         
— Vous vous êtes sentie comment ?         
— Perdue. Triste. Coupable. Vertueuse. Solide. Fière. Folle. Seule. Amère. Déterminée. Féministe. Terrifiée. À me demander si j’avais agi trop vite, tout en sachant que c’était la bonne décision. Et que j’en porterais le poids jusqu’à la fin de ma vie.         
— Ça continue à vous hanter ?         
— Certains jours, quand je regrette d’avoir des rapports si distants avec ma fille… Quand je repense à mes fausses couches à la suite de l’opération, et au fait que je n’ai pas réussi à avoir d’autre enfant après Alison… Je ne peux me défendre d’un peu de mélancolie, en effet. Cet enfant, qui serait-il, qui serait-elle ? Mais je reste consciente, au fond, qu’à ce moment de ma vie je n’étais absolument pas prête à faire tous les sacrifices inhérents au statut de parent. Et comment savoir si notre mariage aurait été aussi heureux sans les dix ans que nous avons pu passer ensemble juste tous les deux ?         
— C’est pour ça que vous faites ce travail, maintenant ? À cause de ce que vous avez subi ?         
— Ce que j’ai subi m’a permis de prendre le contrôle de mon corps et de mon destin. Tous les choix qu’on fait dans la vie sont complexes et teintés d’ambiguïté. Mais oui, après mon départ à la retraite, quand j’ai entendu parler de cette association qui aidait les femmes à mettre fin à leur grossesse non désirée, je me suis dit que je pourrais leur donner un coup de main. »


Dix minutes. Largement le temps d’en griller une. J’ai longuement tiré sur mon American Spirit en repensant à tout ce que m’avait confié Elise. Cette question n’a rien de simple, ai-je songé. Peu importe à quel point on nous répète qu’il y a ceux qui ont raison et ceux qui ont tort. La seule et unique vérité, c’est que c’est un choix personnel. Et il revient à chaque femme de faire ce choix.


— Todor m’a proposé de faire réparer ma voiture en échange d’informations sur vous et votre clique.         
— Ma clique ? Vous voulez dire mon escadron d’avorteuses, qui prend pour cible de pauvres femmes qui ne rêvent que d’avoir un enfant après avoir été violées ? Ou encore celles qui n’ont pas de toit et se réjouissent à l’idée de vivre dans la rue avec un bébé ? Sans parler de celles pour qui devenir mère est une responsabilité bien trop écrasante dans le monde hostile qui est le nôtre… Mais tous ces fanatiques qui vomissent leurs préceptes chrétiens sont les derniers à faire preuve de compassion et de décence. Tout ce qui les intéresse, c’est de rendre le sexe punitif.

 

mardi 18 avril 2023

[Bonnefoy, Miguel] Sucre noir

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Sucre noir

Auteur : Miguel BONNEFOY

Parution :  2017 (Rivages)

Pages : 200

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Dans un village des Caraïbes, la légende d’un trésor disparu vient bouleverser l’existence de la famille Otero. À la recherche du butin du capitaine Henry Morgan, dont le navire aurait échoué dans les environs trois cents ans plus tôt, les explorateurs se succèdent. Tous, dont l’ambitieux Severo Bracamonte, vont croiser le chemin de Serena Otero, l’héritière de la plantation de cannes à sucre qui rêve d’autres horizons.
Au fil des ans, tandis que la propriété familiale prospère, et qu’elle distille alors à profusion le meilleur rhum de la région, chacun cherche le trésor qui donnera un sens à sa vie. Mais, sur cette terre sauvage, étouffante, la fatalité aux couleurs tropicales se plaît à détourner les ambitions et les désirs qui les consument.
Dans ce roman aux allures de conte philosophique, Miguel Bonnefoy réinvente la légende de l’un des plus célèbres corsaires pour nous raconter le destin d'hommes et de femmes guidés par la quête de l'amour et contrariés par les caprices de la fortune. Il nous livre aussi, dans une prose somptueuse inspirée du réalisme magique des écrivains sud-américains, le tableau émouvant et enchanteur d'un pays dont les richesses sont autant de mirages et de maléfices.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Miguel Bonnefoy est l'auteur de plusieurs romans très remarqués, dont Le voyage d'Octavio (prix de la Vocation), Sucre noir et Héritage (prix des Libraires 2021). Son œuvre est traduite dans une quinzaine de pays.

 

 

Avis :

Le livre s’ouvre sur un mirage fabuleux : drossé sur la canopée d’une forêt bordant la mer des Caraïbes, un trois-mâts sombre lentement sous les vagues vertes d’une vorace végétation tropicale, emportant dans une éternité de fantasmes sa cargaison d’or et de pirates, parmi lesquels le légendaire et cruel capitaine de flibuste Henry Morgan. Trois siècles plus tard, les pauvres paysans du coin, venus s’échiner à rendre cette terre cultivable pour la canne à sucre, observent avec curiosité le va-et-vient des chasseurs de trésors, attirés par les rumeurs parvenues jusqu’en ces années 1900.

C’est ainsi que, pour le plus grand bonheur de leur fille Serena, désespérée de sa solitude sur cette terre qui manque d’hommes à marier, les Otero se retrouvent à héberger sur leur petite plantation le jeune aventurier Severo Bracamonte, bien décidé à mettre la main sur le fameux trésor perdu. Faute d’or sonnant et trébuchant, le nouveau couple se verra comblé par l’adoption d’un bébé sauvé des flammes qu’ils baptiseront Eva Fuego, sans savoir à quel point ce prénom s’avérera prédestiné. Sous la férule de fer d’Eva devenue femme, la plantation, assortie d’une rhumerie réputée, entraînera dans son développement toute l’économie de la région, jusqu’à ce que, par un terrible retour de bâton, toute cette richesse née d’une monoculture implose littéralement, ramenant le village devenu ville à sa pauvreté initiale.

Multipliant les clins d’oeil au grand Gabriel Garcia Marquez, son réalisme magique et son célèbre Cent ans de solitude, la plume elliptique et poétique du franco-vénézuelien Miguel Bonnefoy nous emporte dans un récit flamboyant, richement métaphorique. Dans ce village, brutalement ramené à sa misère originelle après un enrichissement fulgurant venu d’une manne miraculeuse, se reflète l’histoire du Venezuela et de son, non pas sucre, mais or noir, tandis que la chasse à de multiples trésors, menée chacun à sa façon par les différents personnages, illustre ironiquement combien, souvent, l’on court vainement chercher au loin le bonheur qui s’offrait à portée de main.

Miguel Bonnefoy excelle à faire tenir dans ses formats courts des récits colorés, à la fois fables et sagas historiques, offrant plusieurs niveaux de lecture et l’accès à ce qui, au fil de son œuvre, construit peu à peu un univers particulier. (4/5)

 

 

Citations :

Si les étoiles étaient en or, je creuserais le ciel.

Les plus petits écueils font couler les plus grands galions.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

 

 


 

dimanche 16 avril 2023

[Indridason, Arnaldur] Le roi et l'horloger

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le roi et l'horloger
            (
Sigurverkið)          

Auteur : Arnaldur INDRIDASON

Traduction : Eric BOURY

Parution : en islandais en 2021,
                  en français en
2023 (Métailié)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Arnaldur Indridason met tous ses talents d’auteur de roman noir mondialement reconnu, sa maîtrise de l’intrigue, du découpage, du rythme de l’action ainsi que du suspense, au service d’un grand roman historique et d’une œuvre littéraire magnifique sur la paternité et sur les relations des hommes qui ne savent pas se parler.

Au XVIIIe siècle, l’Islande est une colonie danoise, gérée par les représentants de la Couronne qui souvent usent de leur autorité pour s’approprier des biens, en profitant en particulier des lois qui condamnent les adultères à la peine de mort. Le roi Christian VII, considéré comme fou et écarté du pouvoir, traîne sa mélancolie à travers son palais jusqu’au jour où il rencontre un horloger islandais auquel a été confié un travail délicat. Une amitié insolite va naître entre les deux hommes. À travers la terrible histoire du père de l’horloger, le souverain va découvrir la réalité islandaise et se sentir remis en cause par la cruauté qui s’exerce en son nom.

Des ateliers du palais aux intrigues de la cour et aux bas-fonds des bordels de Copenhague, nous accompagnons ces héros dans leur recherche tragique et vitale.

Un grand roman captivant et violent qui émeut le lecteur et le trouble en un crescendo qui va le laisser ébloui et inquiet devant la complexité du monde des sentiments que nous révèle Arnaldur Indridason.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Arnaldur Indridason est né à Reykjavík le 28 janvier 1961. Diplômé en histoire, il est d’abord journaliste et critique de films pour le Morgunbladid, avant de se consacrer à l’écriture. Ses nombreux romans, traduits dans quarante langues, ont fait de lui un des écrivains de polar les plus connus en Islande et dans le monde, avec 18 millions de lecteurs. Il a reçu le prix Clef de verre à deux reprises, en 2002 pour La Cité des jarres, et en 2003 pour La Femme en vert (également couronné par le Gold Dagger Award et le Prix des lectrices de Elle), le Prix du Polar européen Le Point en 2008 pour L'Homme du lac, le prix d’honneur du festival les Boréales en 2011, et le prix espagnol RBA du roman noir en 2013 pour Passage des Ombres (troisième tome de la Trilogie des Ombres).

Douze de ses romans mettent en scène le personnage d’Erlendur Sveinsson, inspecteur de la police de Reykjavík. Plusieurs autres sont consacrés à des énigmes historiques ou des affaires d’espionnage. Dans la fascinante Trilogie des Ombres, il met en scène un nouveau couple d’enquêteurs, à l’époque de la « Situation », l’occupation américano-britannique de l’Islande à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

 

 

Avis :

Connu pour le succès planétaire de ses romans policiers, Arnaldur Indridason, historien de formation, nous revient avec un roman historique plus que jamais marqué par son thème de prédilection : le passage du temps.

A la fin du XVIIIe siècle, dans les réserves du palais royal de Christiansborg à Copenhague, le vieil horloger Jon Sivertsen travaille à la délicate réparation d’un chef d’oeuvre oublié d'Isaac Habrecht : une réplique, désormais en piteux état, de l'horloge de la cathédrale de Strasbourg. Un soir, guère plus vaillant que les vieux objets abandonnés aux bons soins des souris et de la poussière dans ce coin reculé du château, surgit tel un spectre, échevelé et aviné dans sa robe de chambre, le roi Christian VII que ce que tout le monde nomme sa folie tient enfermé dans ses appartements, loin du pouvoir désormais exercé par sa belle-mère et son beau-frère. Très seul, le monarque « remisé » cherche de la compagnie et prend bientôt l’habitude de ces visites impromptues à l’artisan.

Interrogé par le roi sur ses origines islandaises et sur la vie dans la colonie danoise perdue dans l’océan, si loin au nord, là où entre volcans, tremblements de terre et famines, il paraît que les gens – pauvres diables à l’odeur inhumaine – vivent dans des chaumières enfoncées dans la terre – un calvaire auquel le Danemark, par charité, a même un jour songé à mettre fin en transférant tous les habitants de l'île en métropole –, le vieux Jon surmonte peu à peu sa timidité pour lui confier, au fil de leurs entrevues, l'histoire de ses parents en Islande. Son récit est effectivement terrible, mais pour bien d'autres raisons que l'âpreté de cette terre inhospitalière, l'injuste et tragique sort de ces pauvres gens s'étant en vérité retrouvé scellé par l'application à l'emporte-pièce de lois coloniales en complet décalage avec les moeurs locales.

En évoquant la cruauté de l'administration danoise en Islande, jamais Jon n'aurait imaginé provoquer une telle confusion dans l'esprit déjà perturbé du souverain. Il faut dire que lui aussi ostracisé dans sa famille et dans son royaume pour sa folie supposément à l'origine de ses comportements immoraux et déviants - n'a-t-il pas endossé la paternité des deux enfants nés de l'infidélité de son épouse et, jusqu'à ce que son rival et proche conseiller, le médecin Johann Friedrich Struensee soit exécuté, conservé pour lui son estime et son amitié ? -, Christian VII a toutes les raisons de percevoir de fortes résonances entre son propre destin et celui des Sivertsen...

C’est ainsi que, les souvenirs de l’un libérant la mémoire de l’autre, aux automates cabossés réanimés par la délicate restauration de la complexe horloge, semblent se mêler deux sujets supplémentaires : deux hommes meurtris, parvenus à ce stade de l’existence où la boucle du temps se referme, ne laissant guère à l’avenir que la saveur douce-amère du passé. Une lecture mélancolique et poétique, au charme certain, qu’intrigué par ce roi dont on ignore toujours s’il fut réellement fou ou si ses adversaires usèrent de cet argument pour circonvenir ses réformes éclairées par les Lumières, l’on pourra agréablement prolonger avec l’excellent Le médecin personnel du roi d’Enquist Per Olov. (4/5)

 

 

Citations :  

Il se souvenait avoir entendu parler de ce territoire septentrional éloigné uniquement pour ses volcans, tremblements de terre et famines. Il y avait une dizaine d’années, la moitié de l’île avait été ravagée par des éruptions qui avaient causé une terrible disette, les Islandais avaient donné à cette catastrophe un nom qu’il n’avait jamais réussi à prononcer correctement. Möduhardidi, et qui signifiait Famine de la Brume ou quelque chose comme ça. Il y avait eu tellement de morts que, des années durant, la colonie n’avait pour ainsi dire pas rapporté le moindre revenu. À la Chancellerie, on avait même parlé, par charité, de transférer au Danemark tous les pauvres diables qui survivaient encore péniblement sur l’île, de manière à mettre fin à leur inutile calvaire sur cette terre du bout du monde, perdue dans l’océan, bien loin vers le nord. (…)
Il savait que jamais il ne se rendrait sur cette île éloignée. Il n’avait pas envie de supporter ce froid et cette humidité. On lui avait raconté des histoires incroyables de gens qui vivaient dans des chaumières enfoncées dans la terre, on disait que l’odeur qui émanait des Islandais n’était pas humaine. 
 
 
– Qu’est donc le temps ? (…)
Son maître d’apprentissage lui avait jadis parlé des théories d’Aristote et des interactions entre passé, présent et futur. Selon le philosophe grec, le temps n’avait ni début ni fin, il engendrait des changements et, en l’absence de ces changements ou transformations, il n’existait pas. Saint-Augustin, un des pères de l’Église, affirmait que Dieu avait créé le temps en façonnant le monde et qu’avant la Création le temps n’existait pas. La Genèse explique que le Tout-Puissant a d’abord fait le ciel et la terre et qu’il a poursuivi son œuvre les six jours suivants avant de se reposer le septième. C’est la première mesure temporelle. Mais que représentait une journée au royaume de Dieu ? Était-elle constituée de vingt-quatre malheureuses heures ? Et chacune de ces heures avait-elle une durée de soixante minutes ? Ou peut-être la plus petite fraction de seconde équivalait-elle à mille ans ? Et, par conséquent, une heure à une éternité extraite d’une autre éternité ? Le maître de Jon lui avait dit que le temps n’avait pas de réelle signification avant que l’être humain n’entreprenne de le mesurer, de le diviser en unités et de le cerner par l’usage du calendrier. Ces unités de mesure avaient toujours été des créations humaines et ce, dès le moment où les Chinois avaient mis au point le cadran solaire, mais serait-on un jour capable de définir la nature exacte, l’essence du phénomène ?



– Qu’est donc le temps ? demanda-t-il pour la deuxième fois, les yeux fixés sur l’horloge.  
Jon jugea qu’il était plus sûr de garder le silence.  
– Est-ce autre chose qu’une accumulation de souvenirs ? poursuivit tristement Christian VII en regardant les pièces du chef-d’œuvre éparpillées devant lui. Comme tous ces morceaux qui sont à l’intérieur de cette horloge ? Un passé que nous ne retrouverons jamais ? Maudit temps qui nous projette tous dans l’oubli ! (…)
– Toute chose périt et s’enfuit… (…)
– Y a-t-il des moments où il ne nous échappe pas ? demanda le monarque. Il passe, nous en saisissons quelques fragments épars avant qu’il ne sombre dans le passé puis ne disparaisse avec nous sans épargner rien ni personne. Absolument rien. Tout cela ne sert à rien.



(…) chaque pas que nous faisons en avant en engendre un second qui nous ramène vers le passé…


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vendredi 14 avril 2023

[Bordes, Gilbert] Ceux d'en-haut

 





J'ai aimé

 

Titre : Ceux d'en-haut

Auteur : Gilbert BORDES

Parution :  2023 (Presses de la Cité)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Que s’est-il passé à Manilhac-le-Haut en cette nuit de novembre ? On n’a plus jamais revu Laurent Lerault. Dévastée par une rupture amoureuse et inquiète pour ce père dont elle sait les fragilités, mais pas les secrets, Fanny fuit la capitale pour aller à sa recherche. Laurent, peintre de talent, s’est réfugié des années plus tôt dans ce hameau du Limousin sur lequel veillent les ruines d’un château fort.
Loin de tout, les gens de Manilhac ont leur part d’ombre. Leur mutisme ou leurs aveux à mots couverts font douter la jeune femme. Seul Mathieu, pisciculteur divorcé, lui apporte un certain réconfort.
Contre toute attente, Fanny va se reconstruire au contact de ces hautes terres et de ceux qui en sont l’âme. Et percer enfin le mystère de la disparition de son père ?
Un roman d’une belle humanité, du nécessaire retour au lien et à la vie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1948, à Tulle, en Corrèze, Gilbert Bordes a été instituteur puis journaliste. Aujourd’hui, il se consacre à ses deux passions :  la lutherie et l'écriture.
Membre de l'Ecole de Brive, il est l’auteur de plus d'une cinquantaine de romans régionaux et historiques. Il a obtenu le prix RTL Grand Public pour La Nuit des hulottes et le prix Maison de la Presse pour Le Porteur de destins.  Grand amoureux de la nature, il a notamment publié La Garçonne et de Chante, rossignol  aux Presses de la Cité.

 

 

Avis :

Ça et là piquée des épaves éventrées de vieilles maisons naufragées, une marée de sapins sombres menace d’étrangler la longue route sinueuse qui monte au hameau de Manilhac-le-Haut, sur le plateau désertique des Millevaches. Là, sous la garde austère d’un château fort en ruines peuplé des seuls fantasmes d’un trésor oublié, une poignée d’habitants subsistent, serrés dans leur promiscuité mutique, impénétrable à l’étranger.

C’est en ces lieux d’un autre temps que Laurent Lerault, peintre déserté par le succès, est venu enterrer ses tourments. Jusqu’à ce qu’une nuit d’hiver, il disparaisse mystérieusement, évaporé sur les quelques centaines de mètres séparant le bistrot de son domicile. Peu rassurée par la molle enquête des gendarmes, sa fille Fanny, par ailleurs encore sous le coup d’une rupture sentimentale, quitte la capitale pour venir se faire elle-même une idée de la situation. La voilà très vite aux prises avec les non-dits et les sous-entendus dans lesquels se claquemure le village.

Gilbert Bordes pimente d’une pincée de suspense et d’un soupçon de romance cette histoire du terroir où se retrouve, comme toujours, beaucoup de lui-même. Lui dont le coeur bat au rythme de ses souvenirs d’enfance limousine et qui n’est jamais plus heureux qu’au contact de ses essentiels : la simplicité et l’authenticité d’une vie au naturel, loin des mirages et des affèteries de la ville, nous propose de passer outre l’âpreté d’un pan de ruralité subsistant à l’écart du monde et de nous plonger, le temps d’une aventure agréablement intrigante, dans l’intimité, pleine de jalousies et de médisances, mais aussi de solidarité et de chaleur humaine, d’une toute petite bourgade attachée à sa tranquillité.

A son habitude, l’écrivain se montre peu enclin à céder longtemps à la noirceur. Et si les loups – bêtes et humains – viennent ici inquiéter le lecteur au diapason des personnages, ce n’est que pour mieux l’attendrir au contact du désarroi de parents démunis, de la timidité d’un pisciculteur passionné, ou encore de la soif d’amour et de reconnaissance d’un simplet pas si bête.

Tendre et bienveillant comme les précédents, ce dernier roman rural de l’auteur s’agrémente toutefois de davantage de suspense et se laisse dévorer sans déplaisir. (3/5)

 


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mercredi 12 avril 2023

[Roux, Laurine] L'autre moitié du monde

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'autre moitié du monde

Auteur : Laurine ROUX

Parution : 2022 (Editions du Sonneur)

Pages : 252

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Prix Orange du livre 2022, Prix des librairies Folie d’Encre 2022, Prix de la librairie Coiffard 2022.

Espagne, années 1930. Des paysans s’éreintent dans les rizières du delta de l’Èbre pour le compte de l’impitoyable Marquise. Parmi eux grandit Toya, gamine ensauvagée qui connaît les parages comme sa poche. Mais le pays gronde, partout la lutte pour l’émancipation sociale fait rage. Jusqu’à gagner ce bout de terre que la Guerre civile s’apprête à faire basculer.
De son écriture habitée par la sensualité de la nature, Laurine Roux nous conte, dans L’Autre Moitié du monde, l’épopée d’une adolescente, d’un pays, d’une époque où l’espoir fou croise les désenchantements les plus féroces. Une histoire d’amour, de haine et de mort.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1978, Laurine Roux vit dans les Hautes-Alpes où elle est professeur de lettres modernes.

 

Avis :

Nés de la crise agraire dans un pays resté en marge du développement industriel de l’Europe, grèves et anarchisme secouent l’Espagne depuis longtemps déjà, lorsqu’au début des années trente, l’état d’urgence est décrété, puis le roi forcé à l’exil. Jusqu’ici demeurés à l’écart de l’agitation, les paysans du delta de l’Ebre, au Sud de la Catalogne, continuent encore de subir la férule quasi féodale des Ibáñez, propriétaires omnipotents des rizières. Mais un drame de trop, provoqué par les brutales iniquités de doña Serena, la Marquise, et de son cruel fils Carlos, met le feu aux poudres. Et pendant que la guerre civile finit par s’emparer aussi de ces paisibles lagunes où elle a grandi en sauvageonne, la jeune Toya n’a bientôt plus de cesse que de rejoindre les combattants de la liberté et de venger les siens.

Commencée dans l’innocence au simple rythme des saisons, entre les savoureux fumets dont sa mère emplit les cuisines du château et le bruissement dans la brise saline des épis de riz qui étalent de vastes aplats ocres sous la brûlure d’un soleil ardent, l’enfance de celle que l’on surnomme affectueusement la « pequeña salvaje » se déroule au plus près d’une nature qu’elle absorbe par tous ses pores et dont chaque page du roman exhale les parfums et les couleurs. Avant que l’Histoire et ses soubresauts ne viennent souffler la tempête, c’est donc toute une géographie, qu’en une vivante peinture, la narration se plaît à nous faire ressentir avec la même viscéralité que ses personnages.

Dans ce décor, le temps semble n’avoir aucune prise. Traités comme du bétail par une aristocratie propriétaire de toutes les terres, soutenue par l’Église et proche du pouvoir militaire qui commence à multiplier les tentatives de coup d’État contre la toute jeune République, les paysans vivent quasiment comme les serfs d’autrefois, misérablement exploités et maltraités, sans défense ni droits. Laurine Roux excelle à mettre en scène la morgue et la cruauté des uns, bientôt supplantées par la peur et la violence aveugle, alors qu’harassés et impuissants, les autres subissent en silence, laissant grandir la colère et la haine qu’une étincelle d’espoir, rapportée par l’instituteur et son ami avocat d’une Barcelone en plein affrontement entre nationalistes et républicains, finit par transformer en vague révolutionnaire. Alors, avant qu’une répression sanglante ne s’abatte définitivement sur les insurgés, se déploie le temps compté d’une liberté et d’un espoir de justice sociale, portés par l'anarchisme et par la collectivisation des terres.

Le désenchantement sera à la hauteur du rêve, anéanti par la dictature, les exécutions et l’emprisonnement. Toya, qui aura vu mûrir puis flétrir l’espoir en même temps que l’amour, n’oubliera rien de ses passions et de ses idéaux. Elle en portera éternellement le deuil, sous la forme de ces bouquets d’oeillets sur lesquels s’ouvrent le récit, obstinément déposés au même endroit, en bord de route, en un geste qui la fait passer pour folle.

Un récit magnifique et poignant, où les fantômes de l’Histoire espagnole s’incarnent en quelques personnages forts et inoubliables, au fil d’une narration aux phrases courtes et aiguisées, sans dialogues, dont l’aspect rétrospectif ajoute au sentiment de fatalité tragique. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Dans le coin, il est rare d’échapper à la malaria. Lorsque les accès sont trop forts, on ne songe pas au dispensaire, à plus de quarante kilomètres de là ; seuls les Ibáñez possèdent une automobile. Alors, on laisse passer les crises. Les paysans sont coriaces, ils serrent les dents. De temps en temps, la Marquise enregistre un décès. Quand il s’agit d’un homme, elle propose à un fils de prendre la relève. S’il n’y a pas de garçon, Madame prie la famille de quitter les lieux. Elle possède la quasi-totalité du delta, l’exploite en fermage. La Marquise a tous les droits.

Des lézardes fissurent le front républicain, ça inquiète le Français. José balaie ça d’un geste : les Européens vont venir à la rescousse, l’aviation française mettra tout le monde d’accord ! Laplaud est moins enthousiaste. C’est une partie de dupes entre l’Est et l’Ouest. Maintenant que l’or de la République espagnole a été transféré à Moscou, que l’Allemagne et l’Italie fascistes se sont engagées du côté de Franco, il y a fort à parier que les autres nations s’en laveront les mains. Même si ça lui crève le cœur de le dire. José ne peut pas y croire. L’Espagne plonge ses bras dans l’utopie jusqu’aux coudes, des régions entières se partagent la terre : le pays se tient au bord de la plus noble liberté. Laplaud sourit. C’est précisément pour cette raison que les États ne bougeront pas. Ce rêve-là, c’est leur cauchemar.

Au loin, l’embouchure du delta frissonne sous la lune. L’eau douce se dilue dans l’eau salée, Luz imagine qu’il en va ainsi lorsque la vie se mêle à la mort. On rejoint quelque chose de plus grand.

 

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lundi 10 avril 2023

[Bérot, Violaine] Comme des bêtes

 




 

J'ai aimé

 

Titre : Comme des bêtes

Auteur : Violaine BEROT

Parution : 2021 (Buchet-Chastel)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

La montagne. Un village isolé. Dans les parois rocheuses qui le surplombent, se trouve une grotte appelée "la grotte aux fées". On dit que, jadis, les fées y cachaient les bébés qu'elles volaient.
A l'écart des autres habitations, Mariette et son fils ont construit leur vie, il y a des années. Ce fils, étonnante force de la nature, n'a jamais prononcé un seul mot. S'il éprouve une peur viscérale des hommes, il possède un véritable don avec les bêtes.
En marge du village, chacun mène sa vie librement jusqu'au jour où, au cours d'une randonnée dans ce pays perdu, un touriste découvre une petite fille nue. Cette rencontre va bouleverser la vie de tous...

Violaine Bérot, dans ce nouveau roman à l'écriture poétique, décrit une autre vie possible, loin des dérives toujours plus hygiénistes et sécuritaires de notre société. Un retour à la nature qu'elle-même expérimente depuis vingt ans dans la montagne pyrénéenne.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1967, Violaine Bérot vit dans les Pyrénées. Son parcours éclectique l'a menée de l'informatique à l'élevage de chèvres. Dans cette vie en soubresauts, une seule constante : écrire.

 

Avis :

Pour préserver son fils « différent », à qui sa forte stature, sa peur des hommes et son absence de langage ont valu le sobriquet d’Ours, Mariette a choisi de s’installer avec lui en marge de leur village isolé des Pyrénées. Cela fait maintenant des années qu’ils y vivent loin des regards, en quasi autarcie, lorsque des randonneurs découvrent une fillette de six ans, nue, dans les parages…

Les éloges sont unanimes sur ce livre et l’on comprend pourquoi. Cette histoire admirablement contée est un cri de colère contre l’intolérance d’une société normative, que l’auteur a elle-même rejetée en quittant tout, il y a vingt ans, pour élever chèvres et chevaux dans ces mêmes montagnes pyrénéennes. C’est, lui aussi, loin des hommes et au contact des bêtes, au plus près de la nature, que le fils de Mariette a trouvé à s’épanouir, dans une forme de bonheur et une liberté que la « civilisation » va néanmoins s’empresser d'anéantir. La langue est fluide, le drame frappant, et la construction habile. Tandis qu’en entame de chaque chapitre, la psalmodie des divinités de la montagne et de la maternité contrariée bercent le lecteur de leur lamentation tragique, celui-ci découvre peu à peu le drame qui s’est déroulé, au travers des dépositions successives des témoins interrogés dans l’enquête. Se dessinent ainsi une palette de points de vue, parfois fermés et intolérants, souvent bienveillants ou au pire indifférents. Toujours est-il qu’au nom de principes censés protéger le citoyen, la parenthèse de liberté qui ne coûtait rien à personne s’est bel et bien refermée…

Hymne à la liberté et au droit à la différence, en particulier à propos du handicap, ce livre bien conçu et bien écrit aurait dû me séduire. C’est pourtant une tout autre colère que celle de l’auteur qui me reste après cette lecture. Car oui, notre société, très normative, laisse peu de place à la différence. Le culte de la croissance économique et de l’argent y a supplanté toutes les autres formes de bonheur, au nom d’un progrès matérialiste qui uniformise peu à peu la vie de par le monde. Que l’on soit l’héritier d’une autre culture et d’autres valeurs, ou que le handicap vous empêche d’être comme tout le monde, l’on attendra de vous de vous normaliser. Ainsi par exemple, aussi inadéquat que cela puisse paraître parfois, un travailleur handicapé devra être rentable. Pas « d’aide par le travail » pour ceux qui ne peuvent pas l’être… Alors, quand on est parent d’un enfant « différent », ce n’est certainement pas la marginalisation et l’isolement que l’on s’en va chercher. Parce que, quand on ne sera plus là, il faudra bien qu’il puisse poursuivre son existence sans nous. Quel est donc cet amour maternel qui enferme l’Ours dans sa marginalité ? Peut-on vraiment vivre heureux au seul contact des chèvres, dans la solitude la plus absolue ? Et comment vanter le bonheur d’une enfant sauvage, grandissant sans langage au seul contact d’un âne et d’un autre asocial ? Non, quand on est parent d’un enfant handicapé, on ne veut certainement pas qu’il ait à vivre « comme une bête ». Quand on est « différent », l’on ne rêve que d’être accepté comme on est, pas de se cacher. Et si le retour à la nature convient à certains, c’est un choix qui devient très égoïste lorsqu’il implique de l’imposer à d’autres qu’à soi-même.

Une divergence fondamentale de point de vue m’empêche donc d’apprécier totalement ce roman par ailleurs intéressant, bien écrit et agréable à lire. Il y a une différence de taille entre choisir de quitter le monde et désespérer d’y trouver sa place : celle qui sépare la liberté de la nécessité vitale. Pour moi, le handicap vous cantonne généralement dans le second cas. (3/5)



 

samedi 8 avril 2023

[Dabadie, Florent] Comment je suis devenu japonais

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Comment je suis devenu japonais

Auteur : Florent DABADIE

Parution :  2023 (Les Arènes)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Tokyo, milieu des années 1990. À vingt ans, son diplôme de japonais en poche, Florent Dabadie s’installe pour quelques mois au Japon. Trente ans plus tard, il vit toujours là-bas. Il a été salaryman (employé de bureau), interprète, s’est marié avec une Japonaise et est devenu une star de la télévision.
Sa façon de raconter ses années japonaises, avec un sens du détail juste et une émotion à fleur de peau, est unique. Comment je suis devenu japonais est une immersion au coeur de ce pays si fascinant.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1974, Florent Dabadie est journaliste et réalisateur pour la télévision japonaise et française.


 

Avis :

Attiré par la culture nippone et tout frais diplômé de japonais au milieu des années 90, l’auteur décroche une bourse gouvernementale, puis un poste dans un groupe de presse français désireux de percer là-bas. Il a vingt ans et, entre rythme de travail insensé, sorties alcoolisées le soir avec les collègues et premières fréquentations amoureuses, s’efforce tant bien que mal de s’acclimater aux codes et aux subtilités qui régissent le pays, lorsque, coup de théâtre, on lui propose de servir d’interprète à l’entraîneur de l’équipe nationale de football, le Français Philippe Troussier. Dès lors, tout s’emballe : très exposé médiatiquement, il devient la coqueluche des publicitaires, se retrouve l’un des Français les plus connus au Japon – juste derrière Carlos Ghosn, Philippe Troussier et Jean Reno –, rencontre même l’impératrice, et, après la Coupe du Monde de 2002, devient journaliste sportif à la télévision japonaise.

Tout se passe donc dans le meilleur des mondes pour le jeune homme devenu le plus japonais des Français. Marié à une Japonaise, il a adopté une conception japonaise de l'existence. Son épouse ayant opté pour une carrière, le couple, comme il est de règle dans ce cas au Japon, n’aura pas d’enfant pour pouvoir tenir le rythme effréné du travail. Les années passent, surviennent la crise des subprimes en 2008, puis la catastrophe de Fukushima en 2011. Le récit poursuit son calme cheminement au milieu des péripéties les plus échevelées, dévoilant les réalités concrètes de la vie quotidienne au Japon, le peu d’ouverture du pays, la place réservée aux femmes, le terrible rapport au travail, le désarroi des jeunes générations.

Mais, déjà largement placée sous le signe de l’inattendu, la vie de Florent Dabadie ne lui a pas encore livré toutes ses surprises. Après trente ans au Japon et bien des obstacles franchis pour son intégration – en fait, s’intègre-t-on jamais vraiment au Japon lorsqu’on est étranger ? – , il lui faudra réaliser qu’il est quand même finalement temps de rentrer, faute d’assumer une éclipse professionnelle aussi brutale que son ascension fut fulgurante. Passé cinquante ans au Japon, l’on est souvent balayé des entreprises vers des fonctions plus subalternes…

Racontée avec simplicité sur un ton calme et distancié qui s’étonne presque encore du chemin parcouru, l’expérience de Florent Dabadie est extraordinaire à plus d’un titre et sa lecture fort divertissante. En référence à Amélie Nothomb, son récit aurait pu s’intituler « Stupeur et Emballement »… (4/5)

 

 

Citations :

Le professeur Yamamoto me parle de son découragement : « Les jeunes n’étudient plus. Ils ne posent pas de questions. Ils dorment pendant mes cours. Je regrette ma classe à la Sorbonne. » C’est déjà la génération des petits-fils de baby-boomers. L’illusion de l’emploi à vie est finie. Ils ont vu leurs grands-parents vivre et mourir pour l’entreprise. Leurs parents s’épuiser trois cent soixante-cinq jours par an pour une qualité de vie médiocre. L’enseignement de l’anglais au Japon étant volontairement catastrophique (pour empêcher la fuite des cerveaux à l’étranger), les jeunes ne peuvent pas voyager. Ils sont pris au piège. Heureusement, le travail à la sauce nippone leur permet de trouver des boulots à temps partiel, de gagner suffisamment pour manger et s’amuser. Ils vivent souvent chez leurs parents jusqu’à la trentaine. C’est le farniente. « Comment leur reprocher de ne pas travailler s’ils ne peuvent pas rêver ? » dis-je à mon professeur. « Vous avez raison. Alors qu’ils fassent la révolution ! »
 

Le pays est trop petit, l’immobilier trop cher pour avoir une résidence secondaire. Les habitants de Tokyo s’échappent le week-end au sein de leur propre quartier. Comme Saturne, la mégalopole de trente millions d’habitants se constitue de plusieurs anneaux de banlieue. Tels des champs d’astéroïdes, les alentours de Tokyo sont d’innombrables villages limitrophes, avec la gare, la place, la rue commerçante, le temple, le jardin. Loin de la folie du centre-ville, c’est là que les Japonais se ressourcent. Souvent exténués, ils exigent que tout y soit propre, sûr, que le service dans les magasins soit impeccable. Six jours durant, ils travaillent comme des forcenés et attendent qu’on les traite comme des rois le dimanche. Au travail, les Japonais se transforment. Comme une double nature. Il n’y a plus de sentiments. Le travail est la fierté nationale. Pour être un bon Japonais, on ne peut pas y échapper. Et les mauvais Japonais n’ont pas leur place dans la société.
 

Au bureau, je commence à me lasser des sorties avec mes collègues, qui finissent systématiquement sous la table à quatre grammes. C’est un rituel, souvent de célibataires, dont le refus de rentrer chez soi, dans un espace trop exigu, sans attache émotionnelle, se mélange à l’envie de se livrer : la société japonaise est tellement dure, les sentiments personnels tellement refoulés ou étouffés, qu’il n’est pas possible de les partager en plein jour, et c’est à une heure avancée de la nuit, après trois ou quatre verres de vin, qu’on peut découvrir une personne. Malheureusement, ce sont trop souvent des confessions avortées : au bord de vous livrer ses secrets l’interlocuteur s’endort, s’enferme dans les toilettes, fond en larmes et fuit de honte par la porte de derrière. Les Japonais, en fin de compte, ne se livrent jamais.
 

M. Osawa, le directeur marketing, est livide. Quelques mois plus tard, on apprendra qu’il est en arrêt de travail. Dans une structure à la japonaise, il ne faut surtout jamais faire de bruit. Si l’on accomplit sa tâche avec abnégation, sans essayer d’attirer l’attention sur soi, même si l’on commet des erreurs, on sera toujours pardonné par le groupe, récompensé par le plein emploi. Dans ce contexte-là, il n’y a aucun mérite à la prise de risque, et la dilution du procédé de prise de décision est totale. Tout le monde est responsable. Personne n’est responsable. Le Procès de Kafka. Jamais d’explication frontale, toujours ménager l’honneur de celui qui a tort. Éviter la confrontation. Osawa a été pris en otage entre ses patrons occidentaux qui ont lui demandé d’agir vite et ses collègues japonais qui ont tergiversé et n’ont pas voulu faire de vagues. Coincée dans cet étau, la puce de son cerveau a buggé. Et il a préféré se court-circuiter lui-même.
 
 
Il est malheureusement difficile de faire de l’esprit. La langue japonaise n’est pas aussi imagée et fantaisiste que la nôtre. C’est une prose logique, sans guirlande. Comme une langue classique. Essayez donc de faire une blague en latin : en japonais, c’est la même chose.


Elle donne toujours l’impression de vous écouter, avec ses grands yeux pétillants, même quand elle parle, comme si elle n’était que la marionnette et vous le ventriloque. 


Les femmes japonaises. Trop longtemps humiliées par les politiciens conservateurs qui dirigent le pays. Entre autres doléances, on leur a toujours refusé un accès libre à la pilule contraceptive. Les entreprises ne leur donnent que six semaines de congé maternité. Au foyer ou au travail, il faut choisir. Kurumi ne veut pas d’enfants, elle préfère sa carrière. Elle dit qu’ici une femme doit travailler trois fois plus qu’un homme pour réussir et que ce n’est pas compatible avec une vie de famille. Elle est devant son ordinateur jusqu’à minuit, tous les jours de la semaine. Les vacances sont rares. Elle est prise dans la nasse. Le pays vieillit, les enfants ne naissent pas.