mercredi 8 juillet 2020

[Narayan, Shoba] La laitière de Bangalore





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La laitière de Bangalore
          (The Milk Lady of Bangalore)

Auteur : Shoba NARAYAN

Traductrice : Johanna BLAYAC

Parution : en anglais (Inde) en 2018,
                en français en 2020 (Gallimard)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Après plus de vingt ans passés aux États-Unis, Shoba rentre en Inde avec sa famille. Dans les rues de Bangalore, hommes d'affaires côtoient vendeurs à la sauvette, mendiants, travestis et... vaches! Shoba se lie bientôt d'amitié avec Sarala, sa voisine laitière dont les vaches vagabondent dans les champs. Mais lorsque Sarala propose à Shoba de participer à l'achat d'une nouvelle bête commence une drôle d'épopée ! Acheter une vache en Inde n'est pas une mince affaire... Il y a des règles strictes et d'innombrables traditions à respecter. Et comment choisir parmi les quarante races indigènes de bovins - sans compter les hybrides ! De foires aux bestiaux en marchandages sans fin, Shoba redécouvre l'omniprésence de l'animal dans la vie indienne : on boit son lait, mais on utilise aussi sa bouse pour purifier les maisons, son urine pour fabriquer des médicaments... Dans une succession de scènes cocasses et émouvantes où les vaches ont le premier rôle, Shoba Narayan évoque aussi les mantras, Bollywood, la médecine ayurvédique, le système de castes, et dresse ainsi un portrait contrasté de l'Inde d'aujourd'hui.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Shoba Narayan est née à Chennai. Après vingt ans passés aux Etats-Unis - elle est diplômée de l'école de journalisme de Columbia -, elle vit maintenant avec sa famille à Bangalore, où elle enseigne à l'Indian Institute of Science. Elle est l'auteur de quatre livres et de nombreux articles publiés dans des journaux et magazines.

 

 

Avis :

Partie aux Etats-Unis pour ses études, l’auteur revient en Inde après vingt ans d’absence, avec un mari et deux filles. Au pied de sa résidence d’un quartier aisé de Bangalore, elle croise tous les jours Sarala, qui élève quelques vaches en plein centre ville pour en vendre le lait aux habitants du quartier. De fil en aiguille, Shoba va se passionner pour l’histoire si particulière des vaches en Inde et multiplier les rencontres autour de cet animal.

Explorant tout ce qu’implique la notion de Gao Mata - « Mère Vache » en hindi -, traduite par les Occidentaux en « vache sacrée », l’enquête sérieusement documentée se mêle au récit personnel et aux anecdotes vécues pour composer une trame intéressante et culturellement dépaysante, aussi plaisante à lire qu’un roman. De fait, chaque page réserve son lot de surprises, tant la vénération pour les vaches se décline en Inde en ce qui peut nous paraître d’extraordinaires pratiques quotidiennes : censés porter bonheur, ces animaux s’invitent aux pendaisons de crémaillère, même en appartements, et s’offrent en cadeau d’anniversaire ou en offrande. Objets d’une protection jalouse, ils suscitent des conflits entre hindous, musulmans et chrétiens quant à la consommation de viande, et on investit dans des refuges pour bovins quand par ailleurs l’on manque d’orphelinats. Enfin, les vaches s’élèvent en ville où elles se promènent librement, et à défaut de viande produisent lait, urine et bouses qui se consomment et s’utilisent à toutes les sauces…

Ce livre est l’occasion d’une immersion authentique et souvent stupéfiante dans la vie de tous les jours en Inde : par le biais des vaches, ce sont toute la culture, les coutumes et l’esprit de l’Inde qui de dévoilent sous un jour amusant et passionnant. (4/5)

 

 

Citations :

Si le mythe est la fumée de l’histoire, comme l’a écrit l’historien John Keay, certains animaux apparaissent plus que d’autres dans ses volutes : le mouton dans le christianisme, et la vache dans l’hindouisme. Au prisme de la science moderne, l’Inde entretient avec la vache un lien envahissant et déconcertant. Est-ce que certains Indiens – pas seulement les hindous – pensent que l’urine de vache est un remède universel ? Oui. Utilisent-ils la bouse de vache pour les rituels et dans la vie quotidienne ? Oui. Les hindous vénèrent-ils tous les aspects de la vache ? Oui. Croient-ils que la déesse de la prospérité réside dans l’anus de la vache ? Oui. Les vaches sont-elles le symbole de l’intolérance grandissante des hindous et du nationalisme ? Oui.
Depuis que les nationalistes hindous du Bharatiya Janata Party ont pris le pouvoir, des hommes se faisant passer pour des gau rakshaks attaquent les Indiens musulmans et les dalits. En septembre 2015, une foule déchaînée de ces justiciers de la vache a lynché et tué un forgeron musulman, l’accusant de manger du bœuf. En juillet 2016, ils ont agressé quatre dalits qui gagnaient leur vie en tant que tanneurs. Ces escouades réservent leur compassion aux vaches aux dépens de vies humaines, et les musulmans vivent dans la peur, en Inde. 


Si vous demandez à un Indien pourquoi les vaches sont sacrées dans son pays, il vous répondra sans doute quelque chose comme : « Elles sont les hérauts du bonheur. » Enfant, je voyais souvent des vaches avec des pompons roses au bout des cornes conduites en procession sur les sites de construction. Un groupe de musiciens marchait à l’avant, suivi de la vache, puis de l’équipe de constructeurs qui venait poser les fondations du nouveau bâtiment. Inviter les vaches aux pendaisons de crémaillère est toujours de tradition en Inde. En mettre une dans un ascenseur, c’est s’adapter en faisant preuve de créativité. Le terme hindi pour cela est jugaad.
Jugaad, c’est le système D, l’improvisation, le recyclage, en amont et en aval ; c’est trouver de nouveaux usages aux objets du quotidien et, pour nous ici, de nouvelles manières de faire avec les animaux. Les Indiens sont des experts en jugaad ; c’est le fruit d’une culture aux ressources limitées. Quand on n’a pas assez d’argent, on fait avec les moyens du bord. On s’attache des bouteilles de Coca et de Sprite vides autour de la taille pour flotter dans l’eau, on aligne de vieilles paires de chaussures pour délimiter les buts quand on joue au foot, et on se débrouille pour faire monter un animal au troisième étage. Mais on n’abandonne pas la culture et la tradition, surtout si elles portent bonheur. On ne renonce pas à inviter un symbole de prospérité et de chance à déambuler chez soi. On introduit furtivement ledit symbole dans un ascenseur. Au cas où il urine en cours de route, on prend une bouteille avec soi pour attraper l’urine. Pas parce qu’elle profanerait l’endroit, mais parce que l’urine et la bouse de vache confèrent de bonnes vibrations à un foyer – pour des raisons complexes qui ont à voir avec le rituel, la tradition, l’habitude, la culture et, oui, avec les bonnes bactéries.


Non loin de chez moi, au rond-point Mère-Térésa (et là est l’ironie, les gens devraient en toute logique conduire plus paisiblement sur un rond-point portant le nom de Mère Térésa), un camion de lait surgit à vive allure d’une autre rue. Notre conducteur lève le pied mais ne freine pas. Les deux véhicules adoptent la stratégie machiste de la corde raide, habituelle sur les routes indiennes : chacun s’attend à ce que l’autre le laisse passer. L’instant suivant, l’inévitable se produit, presque au ralenti, comme une pâte qui lève, à faible vitesse. Notre taxi heurte le camion de lait qui bascule sur le côté, projetant sur la route une centaine de packs de lait d’un demi-litre. Les briques tombent comme des ballons emplis d’eau et éclatent, formant une mare de lait blanc sur le goudron noir.


« Disons que vous allez acheter un chiot, me dit-elle. Il y a de nombreux chiots dans le jardin. Pourquoi en choisissez-vous un plutôt qu’un autre ? Vous direz que c’est parce qu’il est beau, ou mignon. Mais c’est beaucoup plus que ça. Peut-être que le chiot et vous étiez amis dans une vie passée. Peut-être le chiot est-il venu au monde pour vivre chez vous et vous enseigner quelque chose – la patience, le courage, quelque chose. C’est la même chose pour le lait.
« Encore aujourd’hui, les villageois procèdent de cette façon, explique Sarala. Ma tante sait exactement quelle vache choisir pour nourrir sa famille. En partie par intuition. On choisit une vache selon son humeur, son allure, la journée, ce qu’on ressent soi-même, selon qu’un membre de la famille a de la fièvre ou un rhume, selon l’alignement des planètes. Comme l’a dit Mumtaz. Pendant des examens, il vous faut le lait d’une vache active. Si vous êtes malade, du lait de bufflonne parce qu’il fait dormir. Si on a quatre vaches dans son étable, on choisit celle qu’on va traire pour sa famille, et on donne le reste. » 


Il y a quelque dix mille ans, une mutation génétique s’est produite parmi le bétail, entraînant la conversion de la protéine bêta-caséine présente dans leur lait : on est alors passé du lait « A2 » au lait « A1 ». Toutes les vaches indiennes produisent du lait de type A2, soit celui d’avant la mutation. Comme le font les chameaux, les brebis, les chèvres, les singes, les buffles et les yaks. Comme le font aussi les vaches jersiaises – une des races indigènes du monde occidental. Or voilà le problème : selon certains chercheurs, le lait d’avant la mutation, l’ancien lait A2, est meilleur pour la santé que le lait A1. Keith Woodford, professeur en Nouvelle-Zélande et auteur de Devil in the Milk : Illness, Health, and the Politics of A1 and A2 Milk, est un ardent défenseur de cette thèse. Selon lui, le type de lait que nous consommons aujourd’hui pourrait bien être la cause de la plupart de nos problèmes de santé.


« On peut la mettre sur les plantes comme un fertilisant. On peut la mélanger avec des herbes et la prendre comme du thé. L’urine de vache est une substance exceptionnelle, vous savez. Presque une panacée. »


On ne peut pas boire l’urine de vache pure, dit-il en me regardant droit dans les yeux. « Ce serait trop puissant. Je la mets dans un pot en terre cuite, je la conserve dans un endroit frais à l’abri de la lumière pendant quelques jours, et je laisse les sédiments se déposer. Au bout d’une semaine, un liquide clair et propre se forme à la surface. C’est comme une distillation. Ensuite je recueille la partie du dessus et je la bois. Une petite cuillère par jour suffit. »


Quelques organisations indiennes vendent de l’urine de vache distillée, et il s’avère que l’une d’elles se trouve à Bangalore. Je me retrouve donc devant une clinique sur laquelle on peut lire : « Médecine ayurvédique et thérapie à base d’urine de vache du docteur Jain. » « Contre les maladies chroniques : cancer, VIH, tuberculose, hémorroïdes, diabète, douleurs articulaires, etc. », proclame triomphalement la ligne suivante.


Avant d’en faire l’expérience, on croit que le chagrin est une émotion. Ce n’est pas une émotion ; c’est mille émotions en une. C’est un peu comme se tenir au sommet d’un immeuble dont la base s’effondre ; c’est ce genre de choc. Il y a de la rage quand on se demande « pourquoi moi ? ». Il y a le goût amer dans la bouche qui semble ne jamais disparaître. Il y a les questions qui surgissent aux moments les plus étranges. Des questions comme : « C’est quoi, la bonne manière de mourir ? »


Nous ramassons les « assiettes » en feuilles de bananier et nous les jetons dans une fosse à compost à ciel ouvert. La jolie cousine de Sarala, Sita, ramasse un peu de bouse de vache et la jette dans un seau. Elle ajoute un demi-seau d’eau, et elle asperge prestement le sol avec le mélange. Elle prend un chiffon, commence par le fond de la pièce, se penche et balaie le sol de la main, dessinant de jolies courbes par terre dans la pâte de bouse de vache. (…) Personne ne marche dans la pièce tant que la pâte n’a pas séché et formé un substrat solide à la teinte verdâtre sur le sol déjà verdâtre. C’est à cet endroit que l’on dînera plus tard ce soir-là, assis sur des nattes posées sur le sol de terre battue mêlée à la bouse de vache, pour un autre repas servi sur des feuilles de bananier.


Mycobacterium vaccae est une bactérie présente dans la bouse de vache. On l’a décelée pour la première fois en Autriche. Le mot vacca est le latin pour « vache ». Des recherches ont montré que l’exposition à cette bactérie peut accroître l’intelligence et remonter le moral. Je ne plaisante pas. Deux professeurs de biologie du Russell Sage College de Troy, New York, ont présenté cette découverte lors d’une rencontre de la Société américaine de microbiologie en 2010. Le titre de leur communication est explicite : « Les bactéries peuvent-elles vous rendre plus malins ? » Mycobacterium vaccae est naturellement présente dans le sol et dans la bouse de vache, et d’après Dorothy Matthews et sa collègue Susan Jenks, les personnes qui passent du temps dans la nature, et avec les vaches, sont susceptibles de l’ingérer ou de l’inhaler.
Chez les souris, l’absorption de ces bactéries stimule l’activité des neurones. Cette stimulation entraîne une augmentation du niveau de sérotonine – l’hormone de la bonne humeur – et réduit par conséquent l’anxiété. Comme la sérotonine joue un rôle dans l’apprentissage, Matthews s’est demandé si M. vaccae pouvait améliorer l’apprentissage chez la souris. Il se trouve que oui. Les souris ayant ingéré la bactérie ont traversé un labyrinthe deux fois plus vite et avec moins d’angoisse que le groupe de contrôle. Les membres de la famille de Sarala nettoient chaque jour le sol de leur maison avec de la bouse de vache et ingèrent la bactérie durant les repas. Pas étonnant qu’ils rient si fort. C’est l’effet de la sérotonine induite par les bactéries de la bouse de vache répandue en couches sur le sol après chaque repas depuis des années et des années.


« On peut, en attrapant la queue d’une vache, marcher jusqu’au paradis, dit-il. C’est pour cette raison que la vache est si importante dans l’hindouisme. »

lundi 6 juillet 2020

[Swarthout, Glendon] - 11h14





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : 11h14 (The Skeletons)

Auteur : Glendon SWARTHOUT

Traductrice : France-Marie WATKINS

Parution : en anglais (américain) en 1979,
                en français en 1980 (Gallimard)
                et 2020 (Gallmeister)       

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Jimmy ne sait rien refuser à son ex-femme Tyler. Même quand elle lui demande de se rendre au Nouveau-Mexique enquêter sur la mort de son amant, il finit par céder. Il est vrai que l’histoire est intrigante : Tyler est persuadée qu’il s’agit d’un meurtre, dernier rebondissement de la tragédie sanglante qui a opposé ses deux grands-pères au début du siècle. Jimmy débarque donc à Harding, la petite ville natale de Tyler, avec son look new-yorkais et sa Rolls de collection. Et la trouille au ventre. À juste titre d’ailleurs, car très rapidement, on essaie de le tuer lui aussi.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Glendon Swarthout naît à Pinckey, dans le Michigan,  en 1918. Sa première activité professionnelle est un job d'été dans un resort du lac Michigan, où il joue de l'accordéon dans un orchestre pour dix dollars la semaine.
Diplômé de l'université du Michigan à Ann Arbor, il commence par écrire des publicités pour Cadillac. Après une année de cette activité, il se lance dans le journalisme puis dans la rédaction de ses premiers romans. Il publie son premier roman, Willow run, en 1943.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est envoyé en Europe et participe à un seul combat dans le sud de la France avant d'être renvoyé aux États-Unis. À son retour, il enseigne à l'université du Michigan et écrit de nouveaux romans. C'est après la première adaptation cinématographique en 1958 de l'une de ses œuvres, Ceux de Cordura, qu'il peut se consacrer pleinement à l'écriture.
Swarthout devient un auteur prolifique et s'illustre dans quasiment tous les genres littéraires de fiction à l'exception de la science-fiction. Il laisse derrière lui une œuvre foisonnante et inclassable. Il est néanmoins surtout reconnu comme un des plus grands spécialistes de l’Ouest américain et du western.
Il est l'auteur de seize romans, dont plusieurs best-sellers. Neuf d’entre eux ont été portés à l’écran, dont Le Tireur, qui fut le dernier film de John Wayne et The Homesman, second film de Tommy Lee Jones. Deux fois nommé pour le prix Pulitzer, lauréat de nombreux prix littéraires, Glendon Swarthout meurt le 23 septembre 1992 en Arizona.

 

 

Avis :

Jimmy, le narrateur, est un paisible auteur de livres pour enfants qui vit à New York. Lorsque l’amant de son ex-femme Tyler trouve la mort au Nouveau-Mexique, il accepte, dans l’espoir de reconquérir la jeune femme, de partir enquêter sur place : Tyler est en effet persuadée qu’il s’agit d’un meurtre, lié aux deux procès qui, en 1910 et 1916, ont violemment opposé ses deux grands-pères. Parvenu à Harding, le village natal de Tyler, Jimmy comprend très vite qu’il a mis les pieds dans un dangereux bourbier.

Avec un humour décalé absolument irrésistible, l’auteur nous embarque, aux côtés d’un homme a priori peu fait pour l’aventure, dans un Ouest américain où le polar ne va cesser de se mêler au western, en incessants allers retours entre deux drames survenus au début du XXe siècle, et les dangers d’une enquête contemporaine qui dérange bien du monde, y compris un juteux réseau d’immigration clandestine depuis le proche Mexique : habile moyen de nous faire comprendre au passage que l’Ouest américain « civilisé » d’aujourd’hui n’est pas toujours si différent de l’ancien Ouest « sauvage », régi par la loi des armes, et que le droit n’a pas permis le triomphe du Bien sur le Mal, comme le pensait ingénument le narrateur avant ses mésaventures.

Tenu en haleine par un suspense consommé que l’auteur se joue à entretenir avec la plus grande espièglerie, le lecteur se retrouve d’emblée envoûté par un talent et une plume qui, jouant des clichés et des codes tant du polar que du western, font oublier les quelques improbabilités du récit. Le résultat est un livre aussi drôle qu’addictif, qui se dévore avec un plaisir sans mélange, et vous donne l’envie d’enchaîner aussitôt avec tous les autres ouvrages de Glendon Swarthout. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Les écrivains apprennent avec le temps à se fier à leur créativité. Supposons qu'on soit coincé avec une histoire ou un personnage. On reste sur sa chaise des heures en espérant que la lumière se fasse, que germe l'idée cruciale et, finalement, quand on a vraiment l'esprit inventif, quand on est assez professionnel pour attendre assez longtemps, elle surgit.

“Voilà comment ça se passe, disait-il. D’abord, il faut de l’ordre. On l’obtient comme on peut, généralement avec un fusil et une corde. Ensuite on a besoin de lois. On les rédige et on essaye de les respecter. L’ordre et la loi, c’est ce qui compte avant tout, même chez les animaux. Quand on les a, on peut prendre son temps pour penser au papier peint, au chœur pour l’église, aux couchers de soleil et au confort domestique. Ah oui, et à la Justice.”

"Une justice tardive est un déni de justice, je vous l’accorde. Sauf que, dans cette sordide affaire, la justice a été bafouée depuis trop longtemps pour qu’on y change quelque chose. Une horloge peut être arrêtée. On ne peut pas la faire marcher à rebours".

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

samedi 4 juillet 2020

[Sainz Borgo, Karina] La fille de l'Espagnole





J'ai aimé

 

Titre : La fille de l'Espagnole
          (La Hija de la Española)

Auteur : Karina SAINZ BORGO

Traductrice : Stéphanie DECANTE

Parution : en espagnol (Venezuela) en 2019,
                en français en 2020 (Gallimard)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Adelaida Falcón vient d’enterrer sa mère lorsque de violentes manifestations éclatent à Caracas. L’immeuble où elle habite se retrouve au cœur des combats entre jeunes opposants et forces du gouvernement. Expulsée de son logement puis dépouillée de ses affaires au nom de la Révolution, Adelaida parvient à se réfugier chez une voisine, une jeune femme de son âge surnommée «la fille de l’Espagnole». Depuis cette cachette, elle va devoir apprendre à devenir (une) autre et à se battre, pour survivre dans une ville en ruine qui sombre dans la guerre civile.
Roman palpitant et d’une beauté féroce, le récit de cette femme seule sonne juste, comme une vérité, mais également comme un avertissement. Il nous parle depuis l’avenir, à la manière d’une dystopie, nous rappelant que notre monde peut s’effondrer à tout moment, qu’il est aussi fragile que nos souvenirs et nos espoirs.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Née au Venezuela en 1982, Karina Sainz Borgo est journaliste et vit à Madrid. La fille de l'Espagnole est son premier roman. Les éditeurs d'une vingtaine de pays en ont acquis les droits.

 

 

Avis :

Encore désemparée par le récent décès de sa mère, Adelaida Falcón doit faire face, seule, aux terribles événements qui secouent Caracas : de violents affrontements entre opposants et forces armées gouvernementales mettent la ville à feu et à sang. Chassée de chez elle, elle parvient à se cacher dans l’appartement déserté de sa voisine, dite la Fille de l’Espagnole. Spoliée de jusqu’à son identité, elle va devoir tenter de sauver sa vie et réussir à prendre la fuite.

Elle-même née à Caracas et installée en Espagne depuis 2006, l’auteur nous plonge dans la vertigineuse déliquescence dans laquelle le Venezuela est tombé, évoquant, en une vision cauchemardesque et apocalyptique qui semble à peine dystopique, un climat de guerre civile où règnent le chaos, la peur, la faim et le manque de tout, où chacun est quotidiennement amené aux pires compromissions pour échapper aux arrestations, à la torture et à la mort, et même pour simplement se nourrir : ainsi contraints de participer malgré eux au processus de pourrissement général, c’est jusqu’à leur âme que les habitants ont l’impression de livrer à la gangrène.

L’horreur imprègne chaque page, que ce soit au fil d’exactions toutes plus insoutenables les unes que les autres, qu’au travers des souffrances psychologiques dans lesquelles se débat Adelaida. Au-delà du saisissement, c’est rapidement un terne abattement qui s’empare du lecteur, asphyxié par un texte uniformément noir et monotone qui, tout entier préoccupé de témoignage et de dénonciation politique, en perd son souffle romanesque.

C’est avec soulagement que je suis parvenue au bout de cette lecture utile mais éprouvante, qui fait entrevoir une réalité venezuelienne pire que la plus désespérée des fictions. (3/5)

 

 

Citations :

Une série de coïncidences a fini par nous unir : les horaires de l’université, les matières dans lesquelles nous nous inscrivions… Mais si on me demandait pourquoi nous sommes restées amies toutes ces années, je ne pourrais pas bien en expliquer la raison. C’était comme ce qui transforme les amours en mariages. Souvent, on n’a pas trop le choix et si la compagnie de l’autre n’est pas désagréable, on laisse le temps faire son œuvre.

Si, petite, c’était une enfant effacée, en grandissant elle n’avait pas non plus réussi à réunir les qualités nécessaires pour s’imposer. Elle donnait l’impression d’habiter une frontière perpétuelle : ni vénézuélienne ni espagnole, ni jolie ni laide, ni jeune ni vieille. Destinée aux limbes où finissent ceux qui n’appartiennent à nulle part. Aurora Peralta souffrait de la malédiction de ceux qui naissent trop tôt dans un pays et arrivent trop tard dans l’autre.

Vivre, un miracle que je ne parviens pas encore à comprendre et qui nous mord avidement avec les crocs de la culpabilité. Survivre fait partie de l’horreur qui voyage avec celui qui fuit. Une bête perfide qui cherche à nous mettre à terre quand elle nous trouve sains et saufs, pour nous faire savoir que quelqu’un méritait plus que nous de continuer à vivre.

jeudi 2 juillet 2020

[Loubière, Sophie] Cinq cartes brûlées






 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Cinq cartes brûlées

Auteur : Sophie LOUBIERE

Editeur : Fleuve Editions

Année de parution : 2020

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Laurence Graissac grandit aux côtés de son frère, Thierry, qui prend toujours un malin plaisir à la harceler et à l’humilier. Du pavillon sinistre de son enfance à Saint-Flour, elle garde des blessures à vif, comme les signes d’une existence balayée par le destin. Mais Laurence a bien l’intention de devenir la femme qu’elle ne s’est jamais autorisée à être, quel qu’en soit le prix à payer. Le jour où le discret docteur Bashert, en proie à une addiction au jeu, croise sa route, la donne pourrait enfin changer…

Thriller psychologique d’une rare intensité, Cinq cartes brûlées va vous plonger au cœur de la manipulation mentale. De celle dont on ne revient jamais indemne.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Née en 1966, Sophie Loubière est écrivain, journaliste et productrice de radio.
Cinq Cartes brûlées a remporté le prix Landerneau Polar 2020.

 

Avis :

Laurence Graissac a gardé de son enfance à Saint-Flour des blessures dont personne ne soupçonne la profondeur. Lorsque la jeune femme décide de jeter ses complexes aux orties et d’enfin oser s’affirmer, la tournure des événements va en stupéfier plus d’un, à commencer par le discret docteur Bashert, bien loin de soupçonner jusqu’où son addiction au jeu et ses aspirations amoureuses vont l’entraîner.

Au BlackJack, les cinq premières cartes sont brûlées par le croupier, c’est-à-dire retirées du jeu avant la distribution. A Laurence, la vie a distribué des cartes qui, longtemps restées cachées, vont provoquer un coup de théâtre magistral lorsqu’elles seront abattues : comme autant d’avancées d’un destin peu à peu dessiné, chaque chapitre se déroule sous l’influence d’une carte et de sa symbolique, ainsi que d’une expression centrée sur le verbe prendre. L’intrigue doit d’abord prendre vie, mais finira par nous prendre à rebours…

Comment devient-on psychopathe ? Quelles failles finissent par induire ces passages à l’acte inattendus, comme de soudains coups de grisou ? Avec une froideur clinique et détachée à faire frissonner, Sophie Loubière démonte, rouage après rouage, la mécanique implacable qui, depuis l’enfance, va lézarder une personnalité et installer la psychose. La relation à l’entourage est déterminante, et, dans cette histoire, chaque personnage réserve bien des surprises.

Véritable page-turner où les apparences ne sont que châteaux de cartes, ce thriller psychologique noir multiplie les révélations et les rebondissements dans un suspense habilement construit et parfaitement addictif. (4/5)

 

Citation :

C’est parce que pour les autres, l’important, c’est ce qu’ils font de nous, pas ce que nous sommes. Ce que tu fais de moi n’est pas ce que je suis, ajouta-t-elle d’une voix étrangement tiède.
 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

mercredi 1 juillet 2020

Bilan de mes lectures - Juin 2020 - 15 livres


Coups de coeur :

 

J'ai beaucoup aimé :

 

CA Nhã : Les canons tonnent la nuit 
CAYRE Hannelore : Richesse oblige
CHAPUIS Mathilde : Nafar
CLAVEL Fabien : Feuillets de cuivre
DJOULAÏT Asya : Noire précieuse
PHANG Loo Hui : L'imprudence



 

J'ai aimé : 


BAERE Sophie (de) : Les corps conjugaux
CHERRIERE Eric : Mon coeur restera de glace
INCARDONA Joseph : La soustraction des possibles 
NOTHOMB Amélie : Les prénoms épicènes





J'ai moyennement aimé : 


SEETHALER Robert : Le champ
TERRANOVA Nadia : Adieu fantômes

mardi 30 juin 2020

[Ca, Nhã] Les canons tonnent la nuit





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les canons tonnent la nuit
          (
Đêm nghe tiếng đại bác)

Auteur : Nhã CA

Traductrice : Liêu TRUONG

Parution : en vietnamien en 1966,
                en français en 1997 (Editions Picquier)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Une famille unie, encore respectueuse des valeurs traditionnelles, a quitté sa terre natale pour suivre le flot des réfugiés et s’installer à Saigon. La guerre n’est pas visible depuis la capitale mais tout rappelle sa présence et ses menaces… Ce monstre froid avance la nuit, à pas de géant, avec le bruit des canons.
Ce roman bouleversant nous fait découvrir la littérature du Sud-Vietnam des années 1960 à 1975, jusqu’alors totalement méconnue.

 

 

Un mot sur l'auteur :

De son vrai nom Trần Thị Thu Vân, Nhã Ca est une femme de lettres vietnamienne née en 1939, connue pour ses écrits publiés à Saïgon pendant la guerre du Viêt Nam. Elle vit aujourd'hui aux Etats-Unis.

 

 

Avis :

Après la partition du pays, cette famille vietnamienne a fui le nord occupé par les communistes, pour se réfugier à Saïgon. La guerre n’y est encore qu’une notion assez abstraite, matérialisée par le grondement de plus en plus proche des canons et la mobilisation des jeunes hommes. Avec l’incorporation militaire du fils aîné et du fiancé de l’une des filles, commence une longue attente angoissée, rythmée par les échanges de lettres et les espoirs de permissions.

L’on comprend aisément comment tant de familles, de mères et de jeunes femmes vietnamiennes des années soixante et soixante-dix ont pu se reconnaître dans ce livre, portrait du quotidien d’une maisonnée ordinaire, qui tente tant bien que mal de poursuivre une existence aux étranges allures de presque normalité, alors que pèsent d’angoissantes menaces et que l’étreint la peur pour ses hommes partis au combat. Le temps semble suspendu pendant que chacun s’astreint à étouffer son anxiété sous des occupations incongrûment anodines, s’attachant d’autant plus à l’ordinaire qu’il est tout ce qu’il reste pour tenter de se rassurer, comme protégé par le sentiment d’irréalité de ce qui demeure invisible.

Bien peu d’action donc dans cette histoire, mais une émotion contenue à fleur de mots, dans une atmosphère menaçante, oppressante et tendue qui fait craindre l’explosion à chaque page : un témoignage réaliste et touchant de l’usure de l’attente et de l’angoisse pour ceux restés à l’arrière des combats, qui résonne d’autant plus tragiquement que, contrairement à l’auteur, l’on sait ce qu’il adviendra de Saïgon deux ans après la publication originale de ce livre. (4/5)

 

 

Citations :

Dans la nuit immense se propagent les échos lointains des canons. Leur grondement, d’abord indistinct, se précise peu à peu. Le voilà ! Il s’approche, il est tout près, di… dam, di… dam, à la fois doux et léger, comme une berceuse monotone. Le voilà ! De nouveau il s’approche, il s’en va. Vient-il du nord ? Non. Du sud ? De l’est ? De l’ouest ? Il s’élève strident, il s’éloigne, plus rapide que l’éclair, plus leste que la foudre. Il se perd dans la nuit. J’entends chaque grondement, chaque roulement. Inconsciemment, je sais par cœur chaque bruit, devine juste chaque explosion. Et le grondement des canons s’approche, s’approche toujours…

dimanche 28 juin 2020

[Gaubil, Jacques] L'homme de Grand Soleil






Coup de coeur 💓💓

 

Titre : L'homme de Grand Soleil

Auteur : Jacques GAUBIL

Editeur : Paul & Mike

Année de parution : 2018

Pages : 248

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Un médecin de Montréal se rend tous les mois à Grand Soleil, un village perdu dans le Québec arctique. Docteur de l’âme autant que du corps, il y rencontre Cléophas, un patient particulier. Conservé par le froid qui a saisi cette partie du Canada, l'homme de Grand Soleil a vécu caché, il n’a rien écrit, rien accompli de notable et personne ne le connaît. Pourtant son apparition va tout bouleverser, sous le regard impuissant du médecin, témoin d’un monde qui se délite.
Avec une plume intelligente, incisive et souvent drôle, Jacques Gaubil dresse un portrait froid et parfois cruel de l’homme moderne, tout en proposant un récit bienveillant et chaleureux.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Franco-canadien, Jacques Gaubil vit à Montréal. L’homme de Grand Soleil est son premier roman.

 

Avis :

Le narrateur, semble-t-il comme l’auteur, est un Français installé à Montréal. Sa profession de médecin l’amène à se rendre régulièrement en mission itinérante dans un village isolé du Grand Nord canadien : Grand Soleil. Il y prend un jour en charge un homme âgé et malade, dont les apparences tout à fait ordinaires cachent une particularité qui va bientôt bouleverser toute la planète.

Drôle, intelligente et érudite, cette fable est l’occasion de nous tendre un miroir sans complaisance et de nous servir, avec autant d’ironie mordante que de lucidité désabusée, quelques vérités bien senties qui font mouche à chaque page. Au nom du progrès et de ce que nous pensons la suprématie de l’espèce humaine, n’avons-nous pas perdu de vue les véritables essentiels pour, aveuglés par notre cupidité et notre narcissisme, nous consacrer au culte exclusif de l’argent et de la notoriété, pour imposer une façon d’être uniformisée et lobotomisée par le marketing, la médiatisation et internet, nous transformant en moutons de Panurge consommateurs d’immédiateté, abrutis par un prêt-à-penser consternant de médiocrité et menant parfois aux pires absurdités ?

Sous couvert d’un irrésistible humour au vitriol, cette histoire qui se lit avec plaisir et facilité soulève de nombreuses questions. Certaines m’ont fait pensé à l’essai La grande déculturation de Renaud Camus qui, lui aussi, constate la perte de consistance qui accompagne la diffusion culturelle sous ses formes actuelles. Au travers des mésaventures du docteur Leboucher, se dessine l’impuissante désillusion d’un homme cultivé et amoureux des livres, tenté de fuir le tumulte de ses inconséquents et décevants semblables pour lui préférer le froid et l’isolement du Grand Nord, en compagnie de la littérature et des trésors qui s’y sont accumulés au fil des siècles.

Autant amusée par le ton sarcastique qu’intéressée par la justesse du propos, j’ai été totalement séduite par cette histoire intelligente et bien tournée dont chaque réflexion fait mouche et vous donne envie de souligner toutes les phrases. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

À Montréal, les grandes artères ont recherché l’assistance céleste  : boulevard Saint-Laurent, rue Saint-Denis, rue Sainte-Catherine, boulevard Saint-Joseph. Paris a  enrégimenté ses boulevards sous la bannière de généraux d’empire tandis que  Montréal les a baptisés avec des patronymes de saints antiques. J’ai d’abord pensé que les  Montréalais avaient voulu protéger leur ville en se soumettant à un patronage le plus  complet possible. Pendant que les Français rêvaient de gloire militaire, les Québécois recherchaient le salut. Maintenant, je sais que cette invocation des saints est en fait un immense confiteor, une demande d’absolution pour les nombreux péchés de la cité. Les  hommes font des saloperies et, de temps en temps, une grande lessive est nécessaire ; les saints sont d’excellents nettoyeurs de conscience.


Une immense bibliothèque constitue l’ornementation principale de cet intérieur. On devine que les  rayonnages ont pris forme, durant des années, à la manière d’une plante grimpante qui recouvre progressivement tous les murs. Au début, la jeune pousse avait dû être assez modeste, puis, les livres bourgeonnant, de nouveaux rameaux étaient apparus. La plante avait été repiquée plusieurs fois sans jamais perdre de sa vivacité. Finalement, la bâtisse ne semble plus être autre chose qu’un immense tuteur pour cet organisme sans cesse en croissance.


Le supermarché est intéressant. (…) la bâtisse, un parallélépipède démesuré en tôle, représente tout ce qui peut être construit  en  mobilisant le moins possible de pensée, de travail ou de culture. Aucun esprit humain n’a essayé de donner une forme, des proportions, une ornementation, une harmonie à cet entrepôt. (...) Sous la douce vigilance des lions de Saint-Marc, à l’ombre du Palais des Doges, et protégé par des canaux irriguant la splendeur de sa ville, un Vénitien finit par s’imprégner de la beauté qui l’entoure. Par une osmose mystérieuse il devient beau lui-même ainsi que son esprit. Pour ceux qui vivent dans les villes nouvelles et vont  faire leurs courses dans des zones industrielles, ce même processus osmotique va accoucher de monstres. La laideur finira par infuser leurs corps et leurs âmes comme une dégénérescence. Certaines villes reculées des États-Unis donnent une idée de la rapidité du phénomène.


Dès qu’ils discutent entre eux, ils crient. Les Américains doivent tous se sentir loin les uns des autres ; pour eux, s’adresser à son voisin nécessite de franchir de grands espaces et ce sont un peu des cowboys de la communication. Ou alors ce peuple a des problèmes d’audition, bavarder avec son  voisin, c’est parler à un sourd. Dans tous les cas, les Américains font du bruit parce qu’ils sont seuls. En ce qui me concerne, je préfère les murmures car le chuchotement témoigne d’une incertitude qui me convient. Ce que l’on dit ne mérite pas d’être proclamé pour être entendu de tous. On se sait faible, on éprouve une certaine méfiance envers ses propos. Parler bas, c’est douter.


En 1966, les gardes rouges de Mao  pénétraient dans les maisons pour brûler livres et photos, les intellectuels étaient humiliés publiquement, des directeurs d’école étaient battus à mort et les deux tiers des monuments du pays furent anéantis. (...) Ma collaboratrice avait enduré une révolution culturelle similaire. Les traces du passé furent détruites, les écoles décapitées et les livres ensevelis. Il n’y eut pas un seul petit livre rouge, mais des milliers : des confessions intimes de stars, des romans industriels, des classiques de la littérature condensés parce que Balzac ou Victor Hugo sont trop bavards, des livres de responsables politiques écrits par des  responsables  en  communication. Comme en Chine, les nouveaux gardes rouges avaient été recrutés parmi la jeunesse. Grâce à la télévision, à internet, à la  presse, des footballeurs, des chanteurs, des stars de télé-réalité, des animateurs, des mannequins, des lycéens grévistes avaient pénétré dans les maisons pour imposer le modèle d’une vie sans pensée. 


La pensée de ma compagne de table se résumait donc à des opinions sur des questions  d’actualité dénichées sur le web. Sa connaissance du monde se présentait comme une flaque de vase stagnante d’où rien n’émergeait. Elle n’avait pas de squelette, c’était une invertébrée de la pensée, un poulpe. Elle ne lisait pas. La tolérance était la mère de toutes les vertus. Toutes les idées, tous les modes  de  vie, toutes les cultures étaient les bienvenus. Et ce d’autant plus qu’elle avait peu d’idées et ne connaissait de culture ou de mode de vie que le sien. Elle était une sœur universelle parce que l’univers c’était elle. L’autre est beaucoup plus facile à aimer lorsqu’il est loin.


Je ne sais même pas par quel bout prendre tout ça. Il y a des choses, comme Grand Soleil, qui ne disposent pas d’extrémités et l’Univers lui-même serait sans bouts. Les objets sans extrémités, on a du mal à les saisir, à les attraper. Par exemple, l’homme est sans limites, il n’a pas de bouts, on est toujours surpris. On croyait que la Première Guerre mondiale était indépassable. Eh bien non ! En fait, la Première, ce n’était pas du tout la première et puis surtout, il y a  eu la Seconde. Et le spectacle fut encore plus grandiose avec Treblinka et Nagasaki. On se dit : enfin, c’est terminé ! Et paf !


On pourrait penser que l’intelligence rend aveugle, que l’étude ou la lecture fatiguent les yeux, il me semble cependant que c’est le contraire : c’est  la  cécité  qui  accroît  nos  facultés  intellectuelles.  Pour  développer  un  bon quotient intellectuel, il ne faut pas bien voir ce qui se passe autour de soi. Si on regarde vraiment,  on arrête de s’instruire.  


Il n’y a jamais eu de création ex nihilo. La Théorie des Éléments Finis affirme que la persistance de la quantité s’applique aussi à ce qui ne relève pas de  la  matière. De la même façon que la masse d’or sur notre planète est constante (à l’exception de celle que nous envoyons dans l’espace), la quantité d’éthique, par exemple, ne fluctue pas. Il y a, dans le monde, une dose fixe de morale à notre disposition et nous pouvons la répartir comme il nous convient, mais nous ne pouvons pas l’accroître. Pour que l’éthique politique progresse, il faut trouver une certaine quantité de morale ailleurs et c’est ainsi que l’élégance individuelle régresse. Cela s’applique à l’ensemble des éléments immatériels, le beau par exemple. Plus le nombre d’artistes augmente, plus la quantité de beau à laquelle chacun peut prétendre diminue. Les œuvres se diluent et l’art contemporain est l’incarnation de cette loi implacable. Plus il y a d’écrivains, moins il y a de bons livres. 

 
La Théorie des Éléments Finis est une réfutation scientifique de l’idée de progrès. Nous ne cheminons pas vers plus de perfection, demain ne sera pas plus lumineux qu’hier. L’illusion que l’homme s’améliore repose sur l’accumulation des connaissances scientifiques et l’extrapolation de cette observation à d’autres domaines. Croire en l’accroissement des quantités de Beau, de Bien et de Vrai est aussi absurde que d’imaginer que la quantité de matière de l’Univers est en expansion. L’or n’apparaît pas à partir de rien, il faut simplement creuser plus profond  pour en trouver davantage. En conséquence, la Théorie des Éléments Finis constitue le fondement d’une relecture magistrale de l’histoire. 
La grande peste a entraîné une réduction de près d’un tiers de la population européenne. L’abondance de valeurs disponibles pour les survivants fut sans précédent et engendra la Renaissance. Les guerres de religions accouchèrent des Lumières ; la Terreur fut suivie de Balzac, Hugo, Maupassant et de la littérature du dix-neuvième. La Première Guerre mondiale donna les années folles, la Seconde, les trente glorieuses. Toutes les réductions démographiques suscitent des concentrations et donc des renaissances. Toutes les expansions de population provoquent des dilutions et des effondrements. Les massacres apparaissent ainsi comme une nécessité, une purge ; le patient se porte mieux après. (...) Nous sommes aujourd’hui plus de sept milliards, c’est une période de grande disette. Certains ne recevront pas leur part de vérité, d’autres seront privés de beauté et il n’y aura pas assez de bonté pour tous.


Le grand Einstein lui-même m’a murmuré à l’oreille : « la folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un   résultat différent ». 


J’avais compris trop tard que l’ignorance est le germe du bonheur ou tout au moins d’une certaine sérénité. Il suffit de regarder autour de soi pour constater que les imbéciles sont heureux et les savants misérables. Mais il est impossible de désapprendre. Une fois le piège de l’érudition refermé, il ne  nous reste qu’à regretter notre curiosité malsaine qui, à sa façon, recommence la chute d’Adam et  d’Ève. Nous  n’écoutons pas ceux qui nous répètent depuis plusieurs millénaires que les fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal sont empoisonnés et qu’il n’existe aucun traitement. Générations après générations, nous sommes chassés du paradis car nous répétons indéfiniment la même faute, le même péché primordial : nous posons trop de questions.


La distinction n’est pas quelque chose d’intrinsèque à l’homme, la dignité nous est  imposée par les conditions extérieures.


La fatigue est un anesthésiant, c’est  pour cela que les gens pratiquent des sports. Cela permet de ne pas réfléchir. Il suffit de lire les interviews de footballeurs pour réaliser combien c’est efficace. Pour les fainéants qui ne veulent pas penser tout en refusant  de se fatiguer, la société moderne met à notre disposition bien d’autres moyens, plus efficaces encore que l’exercice physique. Il y a la télévision, internet, la vie politique locale, la presse locale, les chanteurs, les animateurs, les chanteurs et les animateurs qui écrivent des livres. Ce serait trop long de remercier tout le monde. Je souhaite cependant souligner que, dernièrement, l’école a fait beaucoup de progrès pour aider les enfants à ne pas se compliquer la vie.


J’évalue à plus de cinquante pour cent la part des phrases que nous échangeons avec nos semblables et qui sont sans aucun intérêt. Cette proportion est d’ailleurs en très forte augmentation. La majeure partie de ce que nous disons consiste à énoncer des évidences, des inepties ou des lieux communs. C’est un des mystères les plus profonds des relations humaines. Parler pour ne rien dire constitue l’essence même de la communication. La conversation est un bruit d’ambiance, une décoration sonore sans substance. J’ai pris conscience de l’ampleur du  phénomène du moment que je me suis intéressé aux réseaux sociaux. C’est vertigineux. Chacun éjacule sans cesse ses pensées du moment.


Ils sont légion les écrivains qui nous racontent des histoires. Ils nous bercent le soir pour que tout recommence, le lendemain matin. On les lit en se couchant pour remettre à zéro les compteurs, pour oublier sa journée et croire que  l’avenir  sera  romanesque. La littérature sert à faire repartir la vie qui chancelle, comme lorsqu’il faut redémarrer un ordinateur devenu instable.


Bourdieu s’est trompé en énonçant que les inégalités s’enracinent dans la transmission inéquitable d’un héritage culturel. Ce n’était pas tant la culture qui distinguait Lumans que son assurance. Cette aisance qui l’habitait lui a ouvert toutes les portes. Le véritable legs familial résidait dans la certitude que les choses lui étaient dues car la vie avait des devoirs vis-à-vis de la ligné  des Lumans. (…) L’assurance marque l’appartenance à une classe sociale supérieure davantage que les revenus ou la culture. 


On appelle cela le réseau des relations. La valeur d’une fréquentation se mesure au nombre de nouvelles relations qu’elle suscite. On collectionne les amis sur des réseaux  sociaux, on les compte. À nouveau monde, nouvelle langue. On ne dit plus être ami, mais être connecté. On ne parle plus, mais on chatte, on n’écrit pas à un ami, on  blogue. Au fond, on privilégie la connexion sur la relation et les contacts deviennent des portes ouvertes sur d’autres connaissances. À la fin, avec toutes ces ouvertures, il y a beaucoup de courants d’air, le réseau débouche sur du vent. Dans cette toile de relations, Montaigne et La Boétie auraient marqué peu de points. Le nombre n’a-t-il pas été, de tout temps, l’ennemi de l’amitié ?


En recherchant son nom dans Google, on peut savoir où on en est dans l’existence. Ce que le monde dit de nous, c’est ce  que nous sommes, le web est un miroir. Tous  les  matins, on s’examine devant une glace pour vérifier sa coiffure ou ses vêtements. De  la même façon, tous les jours, nous devrions nous observer sur internet. Avant le net, chacun pouvait espérer ne pas être immédiatement saisi. Comme par un brouillard qui  enveloppe un paysage, certaines tournures de notre être étaient dévoilées pendant que d’autres restaient cachées et un mouvement faisait ondoyer ces mystères et ces révélations. Il était impossible de voir le paysage au complet, néanmoins le souvenir permettait de reconstituer la scène. On appelait cela l’intimité. Nous n’étions pas d’emblée disponibles. Et puis, le temps de la transparence est venu, l’incontinence est la maladie du siècle, les gens font leur être sous eux.


Le lent pourrissement des chairs n’est plus accepté car la science nous a promis la maîtrise des corps. On ne veille plus nos morts à la lueur d’une bougie avec les voisins rassemblés qui murmurent des histoires anciennes comme pour éviter de réveiller le mort. (...) L’urne, quant à elle, faisait penser à un container qui aurait pu renfermer des produits alimentaires. Elle fut placée par un employé des pompes funèbres dans un trou creusé dans un mur. Le trou fut scellé, la cérémonie était terminée. Le mur contenait des centaines d’urnes et édifiait une muraille de Chine destinée sans doute à éviter une invasion : l’incursion des morts dans le royaume des vivants. Comme les Mongols, les morts faisaient trembler l’empire. Ils nous rappelaient qu’on venait de quelque part et qu’on allait quelque part. Difficile de consommer, de faire du tourisme et de regarder calmement  Master Chef en entendant le murmure des morts. 


On croit que les gens ont peur de mourir. C’est encore un malentendu. On a peur de la mort des autres, de ses enfants, de ses parents, de ses amis. On a peur de se retrouver seul, de ne plus avoir la distraction de la compagnie. On craint l’effondrement du monde, c’est une angoisse heideggérienne. En revanche, sa mort à soi, on n’en a pas peur.


La supériorité des hommes modernes sur les hommes préhistoriques ne provient pas de leur civilité, mais de leur sauvagerie. Homo sapiens a supplanté Néandertal parce que c’est une brute…


Il y a aussi cette phrase de Tim Cook, le patron d’Apple :  « Nous allons vous donner des choses sans lesquelles vous ne pourrez pas vivre, mais dont vous ne ressentez pas  le  besoin  aujourd’hui  ». Quelle  magnifique épitaphe pour la période que nous vivons. Quel trésor archéologique ce serait ! Qui aura mieux résumé notre époque ?…