vendredi 12 juillet 2019

[Durand, Jacky] Le cahier de recettes






Coup de coeur 💓

Titre : Le cahier de recettes

Auteur : Jacky DURAND

Année de parution : 2019

Editeur : Stock

Pages : 240







 

 

Présentation de l'éditeur : 

Monsieur Henri, le charismatique patron du restaurant le Relais fleuri, s’est toujours opposé sans explication à ce que son fils Julien devienne cuisinier. Quand il sombre dans le coma, Julien n’a plus qu’une obsession : retrouver le cahier où, depuis son enfance, il a vu son père consigner ses recettes et ses tours de main. Il découvre alors d’autres secrets et comprend pourquoi Henri a laissé partir sa femme sans un mot. Avec ce roman, Jacky Durand nous offre le magnifique portrait d’un homme pour qui la cuisine est plus qu’un métier : le plaisir quotidien du partage et l’art de traverser les épreuves. Une tendre déclaration d’amour filial, une histoire de transmission et de secrets, où, à chaque page, l’écriture sensuelle de l’auteur nous met l’eau à la bouche.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jacky Durand est journaliste. Depuis des années il sillonne la France des terroirs pour ses savoureuses chroniques culinaires dans Libération ( « Tu mitonnes » ) et tous les samedi matin sur France Culture ( « Les mitonneries de Jacky »).


Avis :

Le narrateur s'adresse à son père, désormais disparu, pour évoquer avec tendresse et émotion ses souvenirs de leur relation : restaurateur d'origine modeste qui rêvait d'un destin intellectuel pour son fils, forçat du travail qu'il accomplissait dans la passion et le respect des bonnes choses, taiseux maladroit mais désespérément fidèle en amour, ce père si marquant avait finalement fini par transmettre à son fils, à son corps défendant et contre tous ses espoirs, la passion de la cuisine. Après le décès paternel, le fils n'aura de cesse de remettre la main sur le fameux cahier de recettes rédigées au temps où ses parents étaient encore unis, obstinément soustrait à sa curiosité dans le refus du vieil homme de voir son rejeton suivre ses traces, à ses yeux honteusement ouvrières.

Une émotion toute de pudeur et de délicatesse imprègne les pages de ce récit qui se lit la gorge souvent serrée, voire un début de larme au coin de l'oeil. Tandis que le fils découvre peu à peu les secrets de son père, si dignement et désespérément tus, se dessine une relation filiale forte et unique au sein d'une galerie de beaux personnages, tous rendus avec justesse et profondément attachants. Le mode de narration, où le fils s'adresse à son père, rend l'histoire nostalgique et touchante, tout en lui conférant une crédibilité simili autobiographique.

Au-delà du récit intime de l'amour et de la transmission entre un père et son fils, ce roman est aussi une ode à la gastronomie et un hommage aux hommes passionnés qui lui asservissent leur vie, dans un environnement professionnel exigeant et impitoyable : impossible de ne pas saliver au fil des pages, emportés à notre tour par la magie et l'amour de la cuisine. Coup de coeur. (5/5)

mardi 9 juillet 2019

[Ledun, Marin] Salut à toi ô mon frère






 

J'ai aimé

Titre : Salut à toi ô mon frère

Auteur : Marin LEDUN

Parution : 2018 (Gallimard)

Pages : 288







 

 

Présentation de l'éditeur : 

«Un père, une mère et leurs six enfants. Deux filles, quatre garçons. Une équipe mixte de volley-ball et deux remplaçants, ma famille au grand complet. Neuf en comptant le chien. Onze si l'on ajoute les deux chats.»

La grouillante et fantasque tribu Mabille-Pons : Charles, clerc de notaire pacifiste, Adélaïde, infirmière anarchiste et excentrique, les enfants libres et grands, trois adoptés. Le quotidien comme la bourrasque d'une fantaisie bien peu militaire.
Jusqu'à ce 20 mars 2017, premier jour du printemps, où le petit dernier manque à l'appel. Gus, l'incurable gentil, le bouc émissaire professionnel, a disparu et se retrouve accusé du braquage d'un bureau de tabac, mettant Tournon en émoi. Branle-bas de combat de la smala! Il faut faire grappe, retrouver Gus, fourbir les armes des faibles, défaire le racisme ordinaire de la petite ville bien mal pensante, lutter pour le droit au désordre, mobiliser pour l'innocenter, lui ô notre frère.




Un mot sur l'auteur :

Marin Ledun, né en 1975 à Aubenas, en Ardèche, est un romancier, essayiste et auteur de pièces radiophoniques français.



Avis :

Adélaïde est infirmière, Charles clerc de notaire, à Tournon-sur-Rhône. Ils sont à la tête d'une maisonnée turbulente, composée de leurs six enfants, tous adolescents ou jeunes adultes, et de leurs chien et chats. Le chaos familial atteint des sommets lorsque Gus, le benjamin, disparaît soudain, accusé du braquage d'un commerce. Doux et inoffensif, l'adolescent d'origine colombienne est l'un des trois enfants adoptés par Charles et Adélaïde. Le clan tout entier va se lancer dans une croisade tous azimuts pour l'innocenter et le tirer de ce qui ne saurait être qu'une méprise fondée sur un délit de faciès.

Le ton est donné dès la première ligne : l'enquête policière, au final assez succincte et sans grand suspense, n'est qu'un prétexte pour une comédie sociale satirique, au style enlevé et impertinent qui se veut humoristique. De fait, on peut s'étonner de la voir paraître dans la collection Série Noire de l'éditeur, car, à part la tenue gothique de Rose, la narratrice, rien n'est noir dans ce récit caractérisé par la folle exubérance de ses indociles et peu conventionnels personnages. 

L'exagération est souvent de mise : si elle apporte rythme et bonne humeur aux péripéties tout sauf ennuyeuses, je n'ai pas été réceptive à son humour qui, déception, ne m'a pas arraché un sourire. Emaillez le récit de nombreuses références culturelles, saupoudrez le de commentaires parfois assez acides sur la société contemporaine, et vous obtenez un cocktail bien dosé, divertissant mais pas bête, pour une joyeuse et pétillante parodie de nos vies dites modernes : un agréable divertissement sans prise de tête, mais que j'avais escompté beaucoup plus drôle. (3/5)



Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

lundi 8 juillet 2019

[Gaudé, Laurent] Salina, les trois exils






 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Salina, les trois exils

Auteur : Laurent GAUDE

Parution : 2018

Editeur : Actes Sud

Pages : 160







 

 

Présentation de l'éditeur : 

Qui dira l’histoire de Salina, la mère aux trois fils, la femme aux trois exils, l’enfant abandonnée aux larmes de sel ? Elle fut recueillie par Mamambala et élevée comme sa fille dans un clan qui jamais ne la vit autrement qu’étrangère et qui voulut la soumettre. Au soir de son existence, c’est son dernier fils qui raconte ce qu’elle a été, afin que la mort lui offre le repos que la vie lui a défendu, afin que le récit devienne légende.

Renouant avec la veine mythique et archaïque de La Mort du roi Tsongor, Laurent Gaudé écrit la geste douloureuse d’une héroïne lumineuse, puissante et sauvage, qui prit l’amour pour un dû et la vengeance pour une raison de vivre.

 


Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Romancier, nouvelliste et dramaturge né en 1972, Laurent Gaudé a reçu en 2004 le prix Goncourt pour son roman Le Soleil des Scorta. Son œuvre, traduite dans le monde entier, est publiée par Actes Sud.



Avis : 

Conte mythique sans âge ni lieu véritablement identifiable, ce bref récit nous fait découvrir l’histoire tragique de Salina, bébé abandonné par un voyageur et recueilli par une tribu africaine. Heureuse pendant son enfance mais anéantie par un mariage forcé et un amour impossible, Salina connaîtra plusieurs fois l’exil, menant courageusement une existence rude et solitaire, portée par son esprit de vengeance puis par son amour pour son dernier fils.

Même si tous les ingrédients du conte africain sont réunis et nous transportent merveilleusement dans l’ambiance colorée d’un village, minérale du désert, sanglante des guerres tribales, poétique et onirique du passage qu’est la mort, Salina est avant tout une tragédie antique aux sonorités mythologiques, où l’héroïne, qui voit le bonheur lui être injustement et irrémédiablement arraché, combat vainement les coups du sort, aveuglée par l’amour et la haine.

L’écriture est poétique, portée par un souffle épique, et retranscrit magiquement, au travers du récit du fils de Salina, l’aveugle et violent combat qu’est la vie, jusqu’à son possible apaisement final. (4/5)
 


Du même auteur sur ce blog : 

samedi 6 juillet 2019

[Melandri, Francesca] Tous, sauf moi





J'ai aimé

 

Titre : Tous, sauf moi (Sangue giusto)

Auteur : Francesca MELANDRI

Traductrice : Danièle VALIN

Parution : 2017 en italien (BUR)
                2019 en français (Gallimard)

Pages : 576



 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

2010, Rome. Ilaria, la quarantaine, trouve sur le seuil de sa porte un jeune Éthiopien qui dit être à la recherche de son grand-père, Attilio Profeti. Or c’est le père d’Ilaria. À quatre-vingt-quinze ans, le patriarche de la famille Profeti est un homme à qui la chance a toujours souri :  deux mariages, quatre enfants, une réussite sociale éclatante. Troublée par sa rencontre avec ce migrant qui déclare être son neveu, Ilaria commence à creuser dans le passé de son père. 

À travers l’enquête d’Ilaria qui découvre un à un les secrets sur la jeunesse de son père, Francesca Melandri met en lumière tout un pan occulté de l’histoire italienne : la conquête et la colonisation de l’Éthiopie par les chemises noires de Mussolini, de 1936 à 1941 - la violence, les massacres, le sort tragique des populations et, parfois, les liens qu’elles tissent avec certains colons italiens, comme le fut Attilio Profeti. 

Dans ce roman historique où l’intime se mêle au collectif, Francesca Melandri apporte un éclairage nouveau sur l’Italie actuelle et celle des années Berlusconi, dans ses rapports complexes avec la période fasciste. Naviguant habilement d’une époque à l’autre, l’auteur nous fait partager l’épopée d’une famille sur trois générations et révèle de façon bouleversante les traces laissées par la colonisation dans nos sociétés contemporaines.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Francesca Melandri, romancière, scénariste et réalisatrice de documentaires, vit à Rome. Tous, sauf moi est son troisième roman après Eva dort (2012) et Plus haut que la mer (2015), publiés aux Éditions Gallimard.

 

 

Avis :

Le presque centenaire et désormais sénile Attilio Profeti a officiellement eu trois fils et une fille, Ilaria. Aussi, quelle surprise pour celle-ci lorsqu'un réfugié venu d'Ethiopie se présente chez elle en se déclarant petit-fils d'Attilio. Ilaria, amenée à se pencher sur le passé de son père, découvre un homme qu'elle ne connaissait finalement que bien peu. Au travers de la vie du vieil homme, c'est toute l'histoire de l'Italie fasciste et colonialiste qui resurgit, tout un passé occulté qui a pourtant laissé bien des traces, parfois inattendues, jusqu’à aujourd’hui.

S’il pèse souvent lourd dans l’estomac en raison de la relation des manipulations d’embrigadement fasciste, des obsessions racistes et phrénologiques, des comportements et des crimes de guerre de la « race pure » à l’encontre de ses « inférieures », mais aussi parce qu’on finit, d’une part, par étouffer dans l’évocation de l’omniprésente corruption, passée et contemporaine, qui infeste la société italienne, d’autre part, par ressentir un véritable malaise face au traitement infligé de nos jours aux migrants qui affluent à Lampedusa, ce long et dense roman prend les allures d’un documentaire lucide et sans concession, fondé sur une analyse sérieuse et solide qui interroge tant le passé que le présent.

Ce remarquable roman historique mérite largement l’effort de sa lecture, éprouvante et consternante, mais édifiante et nécessaire. Il vous fera découvrir un pan d’histoire méconnu des Italiens-mêmes, rétablissant courageusement une vérité occultée dans la mémoire collective. (3/5)

 

 

Citations :

Les définitions définissent celui qui définit, non pas celui qui est défini.

On dit que lorsqu’un homme meurt, c’est toute une bibliothèque qui prend feu. Des livres conservés dans celle de mon père avant l’incendie qui les a dévorés, je sais maintenant que j’en ai lu peu et sans doute pas les plus importants. Il y en a d’autres, tellement d’autres, que je n’ai jamais pris dans mes mains ; dont je n’ai pas déchiffré le titre au dos. C’est peut-être ça le mystère de son prochain : personne ne peut lire toute la bibliothèque de l’autre, pas même celle de celui qu’il aime le plus. Je pense que même lui, Attilio Profeti, ne les avait pas tous lus. 

“Enfer” était le nom de l’endroit où l’on conservait les livres interdits dans les bibliothèques. Il y a peut-être un enfer dans chaque bibliothèque humaine, des étagères plus ou moins grandes, mais toujours bien cachées, où est conservé ce qu’il n’est pas supportable de lire mais qui ne peut pas non plus être brûlé – ou pas encore. Je crois que mon père, comme toutes les personnes qui traversent les guerres, avait des pièces entières en lui pleines de livres qu’il n’a jamais plus ouverts. Et nous qui sommes venus après, et qui n’avons pas vu ces guerres, même si nous avions lu ces livres, nous n’aurions pas su les comprendre : ils étaient écrits dans une langue qui nous est inconnue, véhicule d’expériences trop lointaines.

Se rendre compte qu’on ne connaît vraiment personne, pas même ceux qui nous ont donné la vie, est une pensée austère et solitaire. Mais pour moi, il est plus douloureux d’imaginer que mon père percevait peut-être en lui des couloirs où il ne parvenait même pas à entrer. Qui sait si la sénilité, la démence de l’extrême vieillesse n’est pas cela aussi : une façon de rendre tolérable la souffrance causée par son propre mystère.

 

 

Le coin des curieux :

L'Empire italien d'Ethiopie exista de 1936 à 1941, pendant l'occupation partielle de l'Ethiopie par l'Italie fasciste, sortie victorieuse de la seconde guerre italo-éthiopienne.

Même s'ils contrôlaient les grandes villes, les axes de communication et les principales régions économiques, les Italiens ne réussirent pas à occuper plus de 10% de tout le territoire d'Abyssinie, ce qui correspondait quand même à un tiers de la superficie de l'Italie d'alors. S'avérant particulièrement violent, l'occupant se heurta à la guérilla de la résistance éthiopienne et ne parvint jamais à imposer sa politique de colonisation.

L'épisode le plus célèbre de ces cinq années d'occupation fut le massacre de Graziani, du nom du maréchal du même nom, suite à un attentat raté : des milliers de civils furent tués à Addis Abeba entre les 19 et 21 février 1937.

L'Italie décréta le métissage illégal et pratiqua la ségrégation raciale : afin de "préserver la pureté de la race italienne", le madanisme, c'est-à-dire le concubinage et la cohabitation quotidienne entre Italiens et Ethiopiennes, fut interdit par la loi.

L'Abyssinie fut libérée en 1941 par la résistance éthiopienne, soutenue par les Britanniques. L'empereur Hailé Sélassié 1er revint à Addis Abeba. Le traité de Paris de 1947 condamna l'Italie à 25 millions de dollars de réparation.

On dénombra plus de 760 000 morts côté éthyopien, soit 15% de la population du pays. Près de la moitié furent des civils tués par les bombardements, le massacre de Graziani, les camps de concentration, ou suite à la destruction de leurs villages.

Ces chiffres n'incluent pas les morts qui survinrent après 1941 et jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale. Au total, entre 1935 et 1945, le nombre des victimes éthiopiennes atteint le chiffre d'un million de morts.

 

mercredi 3 juillet 2019

Bilan de mes lectures - Juin 2019 - 14 livres

 

 

Coups de coeur :

 

BOUYSSE Franck : Glaise
BRADBURY Jamey : Sauvage
DIEUDONNE Adeline : La vraie vie
FERMINE Maxence : Neige
PAPIN Line : Les os des filles
YVARS Alain : Que les blés sont beaux : l'ultime voyage de Vincent Van Gogh

 


  J'ai beaucoup aimé :


BINEBINE Mahi : Rue du Pardon
DARRIEUSSECQ Marie : Etre ici est une splendeur
HENDERSON Eleanor : Cotton County
PIGANI Paola : Des orties et des hommes 
TALLENT Gabriel : My Absolute Darling  


 

 

J'ai aimé : 


BROCAS Sophie : Le baiser
FLETCHER Susan : Un bûcher sous la neige 
HERRLEMAN Florence : L'appartement du dessous

lundi 1 juillet 2019

[Binebine, Mahi] Rue du Pardon






J'ai beaucoup aimé

Titre : Rue du Pardon

Auteur : Mahi BINEBINE

Année de parution : 2019

Editeur : Stock

Pages : 160







 

 

Présentation de l'éditeur : 

Rue du Pardon : c’est dans cette petite rue très modeste de Marrakech que grandit la narratrice de ce roman, Hayat (« la vie » en arabe). Le quartier est pauvre, seule la méchanceté prospère. Ainsi, Hayat qui est née blonde suscite les ricanements de tous et fiche la honte à sa mère. Une jungle sordide l’entoure, avec un père au visage satanique et des voisines qui persiflent comme des serpents.

Tant de difficultés auraient dû avoir la peau de cette enfant, mais on ne peut pas détruire « la vie ». Comme un oiseau qui sort de sa cage, Hayat s’échappe, et ressuscite grâce à Mamyta, la plus grande danseuse orientale du Royaume. Mamyta est une sorte de geisha – chanteuse, danseuse, entraîneuse, amante. Une femme libre dans un pays fondé sur l’interdit. Elle est de toutes les fêtes, mariages, circoncisions… mais elle danse aussi dans les cabarets populaires fréquentés par les hommes. Dénigrée et admirée à la fois, ses chants sont un mélange de grivois et de sacré. Avec ses danses toute mélancolie disparaît. Hayat découvre comment on fait tourner la tête aux hommes, comment la grâce se venge de l’hostilité, comment on se forge un destin.
En lisant Mahi Binebine, on croit voir ces femmes danser sous nos yeux. Cette histoire est un accomplissement, ce récit un enchantement.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Mahi Binebine est le peintre le plus connu au Maroc aujourd’hui. D’abord professeur de mathématiques, peintre, sculpteur, romancier, il a publié dix romans.
Les Étoiles de Sidi Moumen (Flammarion 2010 ; J’ai lu 2013) a été traduit dans une dizaine de langues et adapté au cinéma par Nabil Ayouch (Les Chevaux de Dieu, primé à Cannes). Il a publié en 2017 Le Fou du roi chez Stock, qui a été traduit dans sept pays.


Avis :

Hayat, quatorze ans, vit dans une ruelle pauvre de la médina de Marrakech. Abusée par son père et rejetée par sa mère, moquée par le voisinage en raison de sa blondeur qui suscite des soupçons de bâtardise, l'adolescente trouve refuge auprès de son grand-père et de Mamyta, chikka aussi respectée que vilipendée pour ses talents de danseuse populaire et, surtout, pour sa liberté dans un monde qui corsète étroitement la condition féminine. Auprès de cette femme exubérante, sensuelle et maternelle, Hayat trouvera la force d'échapper à sa triste existence pour devenir à son tour une femme libre.

Depuis les ruelles de la médina jusqu'aux palaces de Marrakech, ce court récit nous immerge dans un monde coloré, débordant de vie et riche en contrastes. C'est surtout une plongée dans l'intimité de la vie de quelques femmes au Maroc, dans une ambiance faite de chaleur et de sensualité, de bavardages et de médisances, de mesquineries et de vraie violence, d'ignorance et de croyances, mais surtout d'amour maternel, d'énergie et de courage pour devenir soi.

La violence la plus crue est évoquée avec pudeur, au fil d'une histoire douloureuse dont on ne retient que la trame lumineuse : la longue métamorphose d'une enfant maltraitée en femme libre et célèbre, dans un parcours plein de trous noirs qui contribueront à forger son tempérament et ses talents d'artiste. Dans ce tourbillon émergent deux personnages particulièrement touchants : le grand-père et Mamyta, qui serviront véritablement de tuteurs à la force d'émancipation d'Hayat.

Ce roman est avant tout un délicat hommage aux chikhates, ces danseuses et chanteuses populaires marocaines, qui dérangent autant qu'elles attirent en raison de leur liberté de ton et de moeurs dans une société largement patriarcale. (4/5)



Citations :

Cependant, comme savent le faire si bien les enfants avec leurs parents, je m’étais adaptée aux miens, à l’indigence de leurs sentiments et à leur laideur. Par une mystérieuse alchimie, j’étais parvenue à créer une bulle où je me réfugiais dès que l’environnement extérieur devenait toxique. À l’abri dans ma bulle, je me laissais emporter par le souffle des anges.

Il est des êtres ainsi, ma chérie, où tout est miel, joie et quiétude. Des familiers des voies de la perfection qu’ils ont sillonnées des vies durant avant d’accéder à la lumière des élus. À la surface de leur être affleure une âme d’une limpidité si engageante que s’y noyer est un enchantement… Ton grand-père est de cette race-là. Tout comme il en existe d’autres où tout n’est qu’orties, épines et obscurité, une engeance qui vit dans les abîmes de nos bestialités, et dont la noirceur de l’âme déteint sur leur sinistre figure…

Je me souviens encore de cette phrase que tu aimais répéter : « Ma petite, un rien arrange, et un rien détruit. » Je crois que la bonne ou la mauvaise fortune reposent sur ces riens qui, je le sais à présent, font basculer les choses du bon ou du mauvais côté. C’est selon.

Je m’appelle Hayat. En arabe, cela signifie « la vie ». Voyez-vous ça ! J’étais « la vie » à moi seule, avec sa fraîcheur, sa lumière et ses promesses. En vérité, les enfants de la terre devraient tous porter le même prénom que moi. Ceci pour rappeler aux adultes que le dernier des marmots qui court pieds nus dans la rue du Pardon est un monde à lui seul. Un monde d’une richesse infinie, complexe, imprévisible, inconstant parfois, mais d’une extrême fragilité.

Ainsi est faite la mémoire des hommes : des tiroirs qui s’ouvrent et qui se referment par un mot, un parfum, une couleur, un frisson.

Gémir c’est renoncer à moitié, c’est accepter la perspective de l’échec.


Dieu est beau et Il aime la beauté. C’est pourquoi Il a mobilisé une nuée d’anges pour veiller sur Ses enfants préférés : les créateurs. S’Il lui arrive de les étrangler ou de les nourrir de vaches enragées et de tourments, il est rare qu’Il les tue. Les artistes ont beau cracher au ciel, pester et blasphémer, ils ignorent que ces épreuves-là sont en réalité un cadeau, des outils indispensables à l’élaboration de leur œuvre. Qui peut raconter la faim mieux qu’un indigent, le désespoir mieux qu’un homme au bord du suicide ? Comment parler d’amour si l’on n’a pas ressenti au creux de sa poitrine le feu de la rupture ? Je sais cela pour avoir longtemps avancé en eaux troubles. Pour m’être battu à armes inégales dans un monde d’hommes, fait par et pour les hommes. Je n’ai jamais baissé la garde, ma fille. J’ai rendu coup pour coup, j’ai lutté bec et ongles pour exercer dignement mon métier. La liberté ne se donne pas, elle s’arrache.

« Des artistes, disais-tu, les gens ne retiennent que les paillettes, la bonne humeur, la poésie, l’ivresse. Ils ne voient rien des coulisses hantées par le doute, la solitude, l’angoisse, la pitance incertaine, les chutes inévitables quand les muses traînent la patte… » Et tu ajoutais, péremptoire : « Les saltimbanques ne meurent jamais parce que nous avons tous besoin de rêves… »



Le coin des curieux :

Les chikhates sont des chanteuses et danseuses populaires marocaines, qu'on peut retrouver dans l'animation de fêtes.

Elles sont à la fois célèbres et très décriées, car les préjugés en font des femmes vulgaires aux mœurs dissolues, souvent associées à la prostitution. On leur reproche de se livrer publiquement en spectacle, surtout lorsqu’elles dansent. Elles dérangent la logique patriarcale par leur indépendance et leur liberté, en gagnant leur vie grâce à l’usage de leur corps, par la voix et la danse. Leur perception a aussi été déformée pour des raisons politiques : voix libres qui chantaient l'injustice à l'encontre des femmes mais aussi de leurs tribus, elles ont pu avoir un rôle dissident contre un pouvoir corrompu ou contre le colonisateur.

Encore aujourd'hui, exercer le métier de chikha implique de nombreux sacrifices : rejetées par leurs proches et leurs familles, ces artistes finissent souvent seules. En 2015, la célèbre chicka Tsunami a même été menacée de mort pour son style très osé. En conséquence, les jeunes sont de moins en moins nombreuses dans cette profession, qui peine aujourd'hui à passer le flambeau de son immense répertoire traditionnel de musique populaire.

Les chikhates font un peu penser aux geishas, artistes elles aussi souvent associées à tort au monde de la nuit et de la prostitution.

samedi 29 juin 2019

[Dieudonné, Adeline] La vraie vie






Grand coup de coeur 💓💓

Titre : La vraie vie

Auteur : Adeline DIEUDONNE

Année de parution : 2018

Editeur : L'Iconoclaste

Pages : 270







 

 

Présentation de l'éditeur : 

Chez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère est transparente, amibe craintive, soumise à ses humeurs.

Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l’arrivée du marchand de glaces. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant. 

La vraie vie est un roman initiatique détonant où le réel vacille. De la plume drôle, acide et sans concession d’Adeline Dieudonné jaillissent des fulgurances. Elle campe des personnages sauvages, entiers. Un univers à la fois sombre et sensuel dont on ne sort pas indemne.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Adeline Dieudonné est née en 1982. Elle habite Bruxelles. Dramaturge et nouvelliste, elle a remporté grâce à sa première nouvelle, Amarula, le Grand Prix du concours de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle a publié une nouvelle, Seule dans le noir aux éditions Lamiroy, et une pièce de théâtre, Bonobo Moussaka, en 2017. La vraie vie est son premier roman.



Avis :

Dans cet ordinaire pavillon de lotissement, la narratrice et son petit frère Gilles, dix et six ans, vivent entre une mère battue et un père violent, fanatique de chasse et d’armes à feu. Un effroyable accident vient soudain perturber encore davantage le quotidien des deux enfants. Pendant les cinq ans qui vont suivre, la tension ne va faire que s’intensifier, jusqu’au dénouement que l’on se prend à redouter tout au long du récit.

Court et efficace, cet implacable thriller vous happe dès le début dans une lecture en apnée. Le style au vitriol saisit d’autant plus qu’il contraste avec les vestiges de naïveté des enfants, vous bousculant constamment entre candeur et horreur, attendrissement et cauchemar, vous l’adulte qui pensez voir, mieux que la jeune narratrice, se profiler une inéluctable catastrophe.

En attendant l’explosion, l’angoisse vous empêchera de lâcher ce livre, au fil du terrible apprentissage d’une enfant vite mûrie, qui comprendra très tôt que, face aux épreuves, elle devra trouver elle-même la force de prendre en main sa vie.

Voici un premier roman fracassant, dur et tendre, aux personnages forts et à l’intrigue haletante, dans une langue incisive et percutante qui vous fera guetter le prochain ouvrage de l’auteur. Grand coup de coeur.




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