samedi 8 juin 2019

[Papin, Line] Les os des filles






Coup de coeur ūüíď

Titre : Les os des filles

Auteur : Line PAPIN

Année de parution : 2019

Editeur : Stock

Pages : 126







 

 

Pr√©sentation de l'√©diteur :   

« Tu avais dix-sept ans alors, √† peine, et tu as pris l’avion, seule, pour retourner √† Hano√Į. Tu vois, j’en ai vingt-trois aujourd’hui, et je retourne, seule, une nouvelle fois, sur les lieux de ton enfance. Tu es revenue et je reviens encore, chaque fois derri√®re toi. Je reviendrai peut-√™tre toujours te trouver, trouver celle qui naissait, celle qui mourait, celle qui se cherchait, celle qui √©crivait, celle qui revenait. Je reviendrai peut-√™tre toujours vers celle qui revenait, vers les diff√©rents coffrets d’os, vers les couches de pass√© qui passent toutes ici. »



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

N√©e √† Hano√Į en 1995, Line Papin y a grandi jusqu’√† l’√Ęge de dix ans, avant de s’installer en France. Elle se consacre √† l’√©criture, au dessin et au cin√©ma. Apr√®s L’√Čveil (prix de la Vocation 2016) et Toni, elle publie son troisi√®me roman Les Os des filles.



Avis :

L’auteur est n√©e « par accident » √† Hano√Į, de m√®re vietnamienne et de p√®re fran√ßais. Sa vie s’√©coule avec insouciance, au sein de la bruyante et chaleureuse tribu familiale o√Ļ, entre grand-m√®re, tantes et nourrice, elle compte « plusieurs mamans ». La soudaine d√©cision de ses parents de partir s’installer en France fait exploser l’univers de la fillette. A onze ans, Line se retrouve brutalement transplant√©e dans un environnement inconnu et froid, loin de ses attaches. C’est un d√©racinement culturel, mais surtout une d√©chirure affective qui va la d√©vaster : Line sombre peu √† peu dans un insondable trou noir, irr√©sistiblement aspir√©e vers un n√©ant mortif√®re. L’anorexie la d√©truit.

Le r√©cit s’ouvre sur le retour de Line √† Hano√Į. Elle a maintenant vingt-trois ans et est d√©j√† revenue une fois apr√®s le d√©but de sa gu√©rison, √† la recherche de ce qu’elle a quitt√© bien des ann√©es plus t√īt. H√©las, la vie ne l’a pas attendue, et Line s’aper√ßoit bien vite qu’elle est d√©sormais autant fran√ßaise que vietnamienne. Alors elle raconte : la vie de sa grand-m√®re, de sa m√®re et de ses tantes pendant les guerres qui ont ravag√© son pays d’origine, sa propre enfance dans un bonheur color√© et turbulent, tout ce qui a constitu√© « ses os », m√™me si cela a disparu aujourd’hui et si elle doit apprendre √† en faire son deuil.

Les deux parties du livre sont aussi fascinantes l’une que l’autre : le r√©cit du pass√© familial et de l’enfance vietnamienne de Line plonge le lecteur dans un tourbillon de vie et de couleurs d√©paysantes ; l’anorexie racont√©e de l’int√©rieur ouvre des ab√ģmes terrifiants de noirceur et d’impuissance. L’on ne peut que rester sans voix devant tant de souffrance et tant de force, dans cette guerre toute int√©rieure qui menace la vie de l’adolescente.

Les livres ont √©t√© le seul point d’accroche de Line pendant son d√©sespoir. Et l’on comprend toute l’importance de la r√©daction de son histoire pour la reconstruction de l’auteur. L’√©criture poss√®de un style tr√®s personnel : elle alterne constamment entre le "je", le "tu" et le "elle", dans une courageuse tentative d’exploration de soi, de cette fille fragile et forte qui avait perdu le contr√īle et qui cherche √† t√Ętons √† se r√©concilier avec elle-m√™me.

Tout le livre n’est-il pas finalement que le rassemblement des pi√®ces √©parses du puzzle qu’√©tait devenue l’auteur ?
Quoi qu’il en soit, jamais ce r√©cit ne pointe du doigt ni n’accuse, jamais le moindre ressentiment n’affleure : Line ne r√®gle ses comptes qu’avec elle-m√™me, sans une once d’auto-apitoiement et sans une plainte.

Voici au final un roman fort et courageux, celui d’une r√©surrection personnelle effectu√©e avec une dignit√© qui force le respect. Il se d√©vore dans un souffle de sid√©ration, celle que l’on ressent, impuissant, devant la souffrance la plus brute. Coup de coeur. (5/5)




Citations :

Il serait difficile d’exprimer le sentiment de cette vieille dame √† sa place mais ce qui est certain, c’est qu’elle s’est retrouv√©e seule dans le Vietnam du XXIe si√®cle. Sa fille a√ģn√©e, remari√©e, d√©m√©nageait avec son nouvel √©poux en Pologne. Elle emmenait avec elle ses deux fils, √† Varsovie. La grand-m√®re, qui gardait tout ce petit monde sous son toit, a vu un pan se d√©crocher et une place vide s’√©tendre. Ensuite, sa seconde fille est partie en France, avec ses deux enfants et son mari. Un second pan tombait et une seconde place vide venait s’accoler √† la premi√®re pour former une innommable vacance. La maison, d’abord si bruyante, se taisait. La vieille femme esseul√©e, qui s’√©tait d√©fendue contre les coups, les bombes, les guerres, les famines et les couches, n’avait plus rien √† combattre. Autour d’elle, on avait d√©sert√©. Le territoire qu’elle avait d√©fendu, sa propre arm√©e, sa garde rapproch√©e, l’avait quitt√©e. V√©t√©rane isol√©e : tout cela pour rien ? Elle glissa le long d’une pente de tristesse, qu’avait pr√©par√©e d√©j√† son caract√®re nerveux, y creusant des sillons profonds o√Ļ l’eau coulait plus encore. C’√©tait une pente terreuse, fragile, vacillante, qui portait le poids d’une vieille femme seule. Longtemps, le liquide insinua les rainures de ce p√©nible toboggan pour le fragiliser plus encore et, longtemps, elle se laissa d√©raper dessus.

Puisqu’il n’y avait plus de chaleur ni de jeu, puisque ses efforts d’enfant n’avaient rien emp√™ch√©, voil√† ce qui arriva : la troisi√®me guerre dut commencer. Cette guerre n’√©tait pas ext√©rieure, mais il y avait autant de bombes, d’os et de morts que lors des deux premi√®res. La petite fille est entr√©e en guerre comme ses a√ģn√©es, mais elle n’est pas entr√©e en guerre contre les Japonais, les Fran√ßais ni les Am√©ricains, elle est entr√©e en guerre contre elle-m√™me, tout simplement. Oui, c’√©tait une guerre civile, entre une part d’elle-m√™me et une autre. Cela a commenc√© de la m√™me mani√®re : par des famines et des bombes. Dans son corps, c’√©taient des obus de pens√©es, constamment, qui d√©truisaient des territoires entiers. Ils atteignaient toutes les zones d’amour, de tendresse, de souvenirs, de paroles. Elle n’avait plus envie de rien dire, ni de rien appr√©cier. Elle n’avait plus d’envie, en fait. Les projectiles d√©ferlaient pour tout ruiner. C’√©tait un paysage bien triste, bien d√©sert et bien froid. Ses cabanes d’avenir tombaient, leur terre battue d’espoir s’affalait. Il n’y avait plus que l’instant, sans horizon. Or cet instant √©tait un instant de guerre : la premi√®re part de son √™tre gueulait au crime, √† la mort, au suicide ; la seconde part se cachait la t√™te dans les bras, pleurait, laissez-nous tranquilles. Le vacarme que c’√©tait… Et puis, je l’ai dit, il y a eu les famines : il n’y avait plus rien √† manger. La premi√®re bande, violente, s’emparait de tous les vivres pour les br√Ľler. Elle refusait que l’on se nourrisse. Crevez, crevez, elle d√©tournait son regard des sandwichs, des g√Ęteaux, des fromages. Il fallait que la population n’ait plus rien, plus un grain de riz. La seconde bande, fragile, souffrait d’abord, s’habituait ensuite. √Ä la fin, plus personne n’avait faim. Ceux qui hurlaient n’y pensaient pas, trop en col√®re, ceux qui larmoyaient n’y pensaient plus, trop en peine. Ils avaient autre chose √† faire, ils avaient des bombes √† contrer, √† subir, des zones √† d√©fendre ou √† laisser tomber. Il n’y avait plus de nourriture aux alentours. Tout √©tait d√©truit. La petite fille avait quinze ans et cette guerre √©clatait : elle √©tait d√©truite.


√áa ne m’int√©resse pas de marcher dans la ville, parce que je n’ai rien √† y faire, je n’en ai pas la force et l’on m’y d√©visage tout le temps, parce que, oui, l’on s’effraie √† ma vue comme √† celle de la mort. Tra√ģner dans Paris ne m’amuse gu√®re. La seule chose que je fais, avec plaisir et sans me sentir observ√©e ni jug√©e, c’est lire. Dans les romans que je d√©vore, dans les po√©sies que je r√©cite, les personnages me laissent en paix. L’auteur me parle, raconte, je regarde, je suis, j’√©coute. Et j’oublie un peu mon corps de rescap√©e. Et personne ne me le rappelle, ne le pointe du doigt, ne le regarde de haut en bas. Il n’y a plus rien √† cet instant-l√† que la litt√©rature et elle me sauve la vie, elle occupe mon temps, elle m’extrait de ma guerre un instant.

Alors, c’est ainsi. √Ä l’instant, elle n’existe pas. C’est une ombre mouvante, sans corps, sans voix, sans envie, sans vie. C’est trop facile de ne pas jouer : il suffisait de se d√©brancher. C’est trop facile de mourir : nous tenons √† si peu, si peu… « Mesdemoiselles, vous √™tes pr√™tes ? Tout le monde est l√† ? Comment √ßa va aujourd’hui ? » Il y a d’autres corps flottants autour d’elle ; ils sont plusieurs √† se tra√ģner ainsi, les yeux hagards, hochant la t√™te, sans savoir. Qu’est-ce qu’on fout l√† ? Pas l√†, dans cette pi√®ce, mais l√† m√™me, en vie ? Pr√™tes pour quoi ? Non, nous ne sommes pas pr√™tes, √† rien. Et pourtant… Nous ne sommes pas mortes. Assises dans cette salle d’attente, elles ne sont pas mortes, c’est certain – mais elles ne sont pas vivantes non plus, c’est certain aussi.

– Elle ne grandira plus ? C’est fini, pour ses os ?
Le m√©decin acquiesce. Non, elle ne grandira plus. Sa croissance est arr√™t√©e nette. Elle restera avec ce corps d’enfant, les os sont calcifi√©s, ils ne pousseront plus. Derri√®re les lunettes, on ne sait pas si c’est une larme qui brille ou simplement le reflet d’une lumi√®re. Les parents, eux, retiennent un sanglot. Mais elle devait grandir encore, elle devait atteindre le m√®tre soixante-dix, elle ne va… Enfin, elle ne va pas faire cette taille toute sa vie ? Elle a quinze ans, sa croissance n’est m√™me pas finie… Je suis d√©sol√©, dit le m√©decin, les os sont comme traumatis√©s. Ils ne peuvent plus cro√ģtre… Les parents serrent un peu plus les cuisses contre leurs mains. Apr√®s un temps, ils demandent encore.
– Et les enfants ? Elle ne pourra plus tomber enceinte, pas avoir d’enfant ? C’est fini, pour ses eaux ?
Le m√©decin le craint bien, oui. Il sait : apr√®s ces maladies-l√†, souvent, on ne pense plus √† « la st√©rilit√© ». C’est fini pour les os et les eaux. Elle ne grandira plus, elle ne pourra plus avoir d’enfant. Petite comme √ßa, elle restera.
Mais vivra-t-elle au moins ? C’est la derni√®re question que l’on a envie de poser, puisque tout le reste est fini, puisqu’il n’y aura plus d’enfant, puisqu’il n’y aura plus de croissance, vivra-t-elle au moins ? C’est la question que l’on veut poser en hurlant, d’une mani√®re d√©sesp√©r√©e, c’est le m√©decin que l’on a envie de saisir par le col, de secouer, que ses lunettes en tombent : vivra-t-elle ?! Il ne le sait pas… L√Ęchez-moi, enfin… Je ne sais pas.


Vivra-t-elle ? Pos√©e comme cela, doucement, si doucement… Plus personne n’a de force. Et l’on ne sait pas quoi r√©pondre. Personne ne le sait. Vivra-t-elle ? Personne n’en est la cause. Personne n’a la solution et personne ne peut se saisir de la source. C’est une gamine, maintenant, qui ne grandira plus, qui n’aura pas d’enfant, qui est debout seule sur terre, sans pass√©, sans futur, sans vie, cass√©e et qu’on ne peut pas sauver. C’est une gamine, un solf√®ge sans musique, qui doit se sauver sans raison, qui doit rester parce qu’elle est. Expliquez-lui cela ? Donnez-lui envie ?

Qu’ont-elles v√©cu ? Qu’ont-elles vu ? Qu’ont-elles perdu pour vouloir continuer √† perdre tant ? Il fallait avoir √©t√© d√©j√† si d√©faite pour entreprendre de d√©faire encore. C’est moi qui vais finir le travail, voil√† ce que veulent dire les os qu’elles ont sur la peau, c’est moi qui vais achever le boulot. Qui l’a amorc√©, comment, pourquoi ? Elles ont quinze ans, dix-sept ans, elles ont l’√Ęge de devenir bient√īt des femmes et ce sont des enfants parce qu’elles avancent √† reculons, pour expirer en arri√®re, d’o√Ļ elles sont venues, pour effacer ce qu’il y a l√†, derri√®re. Elles sont assises, squelettes de gamines, et √ßa veut dire, j’arr√™te, je ne continue plus le chemin que l’on m’a trac√©. C’est fini. Personne ne parle, personne ne sait, personne ne veut. Derri√®re ces ossements, personne n’existe.

Des enfants ? Oui, c’est ce que je vois dans cet h√īpital, des enfants qui ne veulent pas faire ce qu’on leur dit, qui refusent de manger √† table, et ce n’est pas une question de r√©gime ni de go√Ľt, c’est une question de vie ou de mort. Il y a une cantine o√Ļ elles d√ģnent et d√©jeunent. Des infirmi√®res doivent passer derri√®re constamment pour forcer l’une √† m√Ęcher, l’autre √† avaler. C’est idiot ? Non, c’est logique. Elles ont tout perdu, expr√®s, parce qu’elles avaient d√©j√† tout perdu, et qu’il fallait, apr√®s avoir laiss√© la vie, rejoindre l’autre extr√©mit√©, la mort. Dans l’entre-deux o√Ļ elles se trouvent, ce sont elles qui travaillent. Alors, c’est logique, elles ne veulent pas manger. Elles ne veulent pas vivre, c’√©tait dit pourtant sur leur visage, sur leur corps, sur leurs os. Quelqu’un, quelque chose les a tu√©es. Alors, pourquoi de la bouffe, maintenant ? C’est vulgaire. Face √† la douleur, ta pur√©e et ton steak, c’est vulgaire. La douleur est si √©norme, si noble, si essentielle, elle est in√©vitable et criminelle. Alors, qu’est-ce que signifie un poulet, une barre chocolat√©e ? Quasiment un affront, contre la peine, et un obstacle aussi, contre le travail de destruction. Dans le plateau qu’elles refusent de terminer, ce n’est pas un plat et un dessert qui sont repr√©sent√©s, c’est la vie et la mort. Il ne s’agit pas de d√ģner ou de ne pas d√ģner, il s’agit d’une question cruciale : vivre ou mourir ? Nourriture ou mort ?


Cette nuit-l√†, petite fille, tu t’es accoud√©e au guichet de la mort et celle qui donnait les tickets t’a regard√©e droit dans les yeux. « Vous en prenez un ? » Tu as h√©sit√©. Tu as demand√© s’il n’y avait pas un aller-retour, si c’√©tait rembours√© ? La dame t’a tois√©e. « Aller simple. » Elle t’en a tendu un, l’air de dire, vu ta gueule, vas-y, saute, l’heure a sonn√©. Mais voyez, la petite h√©sitait, il √©tait toujours temps de revenir en arri√®re. Elle jetait un regard par-dessus son √©paule : le fleuve coulait vers elles, d’amont en aval, son flot se versait sur elles, brouill√© de remous, de bleu sombre et de noir clair, mousse et mort que le fracas, √† leurs pieds, signait. Il fallait tout remonter ou bien prendre ce fichu ticket. Et elle √©tait maigre, et elle √©tait petite, et elle √©tait seule.

On ne pouvait rien lui conseiller ni lui donner. Finalement, ils n’avaient qu’une envie, que la fille s’en aille, puisqu’elle ne pouvait pas gu√©rir, car son mal √©tait contagieux, sa guerre destructrice, et l’on ne peut rien pour un pays en guerre civile. Y poser un pied, c’√©tait recevoir une bombe. Il fallait qu’elle reparte, seule avec la mort.
Cette derni√®re a √©t√©, en l’adolescence de la fille, sa premi√®re relation, sa premi√®re fois, son plus grand amour, le plus douloureux, le plus passionnel, le plus destructeur. Elle a √©t√© son temps, son angoisse, sa menace… Entre le Vietnam et la France, entre l’enfant qu’elle √©tait et la femme qu’elle allait devenir, entre les accidents et les choix, la mort se tenait debout, noire, opaque, inesquivable. Elle √©tait son parfum, sa liaison secr√®te, son bourreau, sa raison de ne plus √™tre.

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