lundi 24 juin 2019

[Fermine, Maxence] Neige






Coup de coeur ūüíď

Titre : Neige

Auteur : Maxence FERMINE

Année de parution : 1999

Editeur : Arléa, puis Points

Pages : 96







 

 

Pr√©sentation de l'√©diteur :   

A la fin du XIXe si√®cle, au Japon, le jeune Yuko s'adonne √† l'art difficile du ha√Įku. Afin de parfaire sa ma√ģtrise, il d√©cide de se rendre dans le sud du pays, aupr√®s d'un ma√ģtre avec lequel il se lie d'embl√©e, sans qu'on sache lequel des deux apporte le plus √† l'autre. Dans cette relation faite de respect, de silence et de signes, l'image obs√©dante d'une femme disparue dans les neiges r√©unira les deux hommes.

Dans une langue concise et blanche, Maxence Fermine cis√®le une histoire o√Ļ la beaut√© et l'amour ont la fulgurance du ha√Įku. On y trouve aussi le portrait d'un Japon raffin√© o√Ļ, entre violence et douceur, la tradition s'affronte aux forces de la vie.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Maxence Fermine est n√© en 1968 √† Albertville. Apr√®s avoir v√©cu √† Paris et en Tunisie – o√Ļ il a travaill√© dans un bureau d’√©tudes –, il vit aujourd’hui en Haute-Savoie. Il est notamment l’auteur de Neige, de L’Apiculteur (prix Del Duca et prix Murat en 2001), d’Opium ou encore d’Amazone (prix Europe 1 en 2004). Ses romans sont traduits dans de nombreux pays dont l’Italie, o√Ļ il rencontre un grand succ√®s.



Avis :

En 1884, le jeune Japonais Yuko, dix-sept ans, repousse les propositions de carri√®re avanc√©es par son p√®re pour leur pr√©f√©rer la po√©sie, qu’il d√©cline inlassablement sur le th√®me de la neige. Afin de parfaire son art, encore trop « blanc » malgr√© sa d√©j√† grande ma√ģtrise, Yuko d√©cide de traverser le pays pour recueillir l’enseignement d’un grand ma√ģtre aujourd’hui tr√®s √Ęg√©.

Les deux hommes vont se d√©couvrir plus d’affinit√©s que pr√©vu : alors que l’un cherche √† donner des couleurs √† son art, l’autre s’av√®re √† la recherche d’une puret√© plus immacul√©e dans ses cr√©ations. Mais ce qui les rapproche tout √† fait est leur amour pour une m√™me femme, l’ex-√©pouse du ma√ģtre morte dans ses jeunes ann√©es, id√©al √©ternellement inaccessible.

Ce bref r√©cit se lit comme un po√®me, non pas un de ces ha√Įkus en trois vers et dix-sept syllabes, mais une jolie fable onirique et symbolique, d√©licatement et esth√©tiquement cisel√©e √† la mani√®re japonaise.

Il s’agit d’une r√©flexion sur l’art et la cr√©ation, infinie recherche du mirage de la perfection, pr√©caire √©quilibre entre technique et √©motion, perp√©tuelle prise de risque qui fait de l’artiste l’√©ternel courtisan d’une inspiration funambule : il n’est point d’art sans muse, sans amour ni sans souffrance, et il n√©cessite une permanente remise en question o√Ļ il est ais√© de se perdre longtemps.

Il faut se laisser emporter par les jolies et po√©tiques images des couleurs de la neige, et laisser venir √† soi l’√©motion d√©licatement sugg√©r√©e par ces courtes pages, que l’on dirait √©crites par un auteur japonais et qui m’ont aussi √©voqu√© la mani√®re d’Alessandro Baricco. Coup de coeur. (5/5)




Citations :

Le Ha√Įku est un genre litt√©raire japonais. Il s’agit d’un court po√®me compos√© de trois vers et de dix-sept syllabes. Pas une de plus.

- La po√©sie n’est pas un m√©tier. C’est un passe-temps. Un po√®me c’est une eau qui s’√©coule. Comme cette rivi√®re.
Yuko plongea son regard dans l’eau silencieuse et fuyante. Puis il se tourna vers son p√®re et lui dit :
- C’est ce que je veux faire. Je veux apprendre √† regarder passer le temps.

La neige :
Elle est blanche. C’est donc une po√©sie. Une po√©sie d’une grande puret√©.
Elle fige la nature et la prot√®ge. C’est donc une peinture. La plus d√©licate peinture de l’hiver.
Elle se transforme continuellement. C’est donc une calligraphie. Il y a dix mille mani√®res d’√©crire le mot neige.
Elle est une surface glissante. C’est donc une danse. Sur la neige tout homme peut se croire funambule.
Elle se change en eau. C’est donc une musique. Au printemps, elle change les rivi√®res et les torrents en symphonies de notes blanches.

La po√©sie est avant tout la peinture, la chor√©graphie, la musique et la calligraphie de l’√Ęme. Un po√®me est un tableau, une danse, une musique et l’√©criture de la beaut√© tout √† la fois. Si tu d√©sires devenir un ma√ģtre, il te faudra poss√©der le don d’artiste absolu. Tes Ňďuvres sont merveilleusement belles, dansantes, musicales, mais aussi blanches que de la neige. Il leur manque la couleur, la peinture. Tu n’es pas peintre, Yuko. C’est cela qui te fait d√©faut. Simplement cela. Et c’est pourquoi, si tu ne m’√©coutes pas, ta po√©sie restera invisible aux yeux du monde.

Lorsqu’il la vit, Yuko la trouva si belle qu’il en trembla. Le ha√Įku qu’il calligraphiait avec soin sur un parchemin de soie en ressentit un vertige. La plume de Yuko glissa sur le papier et forma un signe √©trange. Un ligne droite entrecoup√©e d’une virgule. Comme le dessin d’une funambule sur un fil de beaut√©. Yuko se tourna vers la jeune femme et lui sourit. Sans prononcer un mot elle s’approcha de lui et glissa sa main sur son √©paule. Puis elle se pencha sur l’Ňďuvre du jeune ma√ģtre et dit : — C’est sans doute le plus beau portrait qui ait jamais √©t√© fait de ma m√®re.

Il y a deux sortes de gens. 
Il y a ceux qui vivent, jouent et meurent. Et il y a ceux qui ne font jamais rien d’autre que se tenir en √©quilibre sur l’ar√™te de la vie. 
Il y a les acteurs. Et il y a les funambules.

En v√©rit√©, le po√®te, le vrai po√®te, poss√®de l’art du funambule. √Čcrire, c’est avancer mot √† mot sur un fil de beaut√©, le fil d’un po√®me, d’une Ňďuvre, d’une histoire couch√©e sur un papier de soie. √Čcrire, c’est avancer pas √† pas, page apr√®s page, sur le chemin du livre. Le plus difficile, ce n’est pas de s’√©lever du sol et de tenir en √©quilibre, aid√© du balancier de sa plume, sur le fil du langage. Ce n’est pas non plus d’aller tout droit, en une ligne continue parfois entrecoup√©e de vertiges aussi furtifs que la chute d’une virgule, ou que l’obstacle d’un point. Non, le plus difficile, pour le po√®te, c’est de rester continuellement sur ce fil qu’est l’√©criture, de vivre chaque heure de sa vie √† hauteur du r√™ve, de ne jamais redescendre, ne serait-ce qu’un instant, de la corde de son imaginaire. En v√©rit√©, le plus difficile, c’est de devenir un funambule du verbe.

D√©sormais Yuko √©tait devenu un po√®te accompli. Ses ha√Įku n’√©taient plus aussi d√©sesp√©r√©ment blancs. Ils comportaient chacun toute la gamme des couleurs de l’arc-en-ciel. Son √©criture √©tait limpide, pr√©cieuse. Et color√©e.  
Mais le territoire de son cŇďur restait √©trangement empreint de blancheur.  


Challenge 2019/2020

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