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mercredi 9 février 2022

[Johnson, Jeremy Robert] Apprendre à se noyer

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Apprendre à se noyer (In the River)

Auteur : Jeremy Robert JOHNSON

Traducteur : Jean-Yves COTTE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2017
                   en français en 2021
                   (Cherche Midi)

Pages : 160

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Qu’avait vu le garçon ? Son père, tendant la main. La gorge sans fin de la bête. Quoi d’autre ? Peut-être était-ce allé si vite qu’il n’avait rien vu. Rien compris. De grâce.
Quelque part dans la jungle somptueuse et inquiétante d’un pays d’Amérique du Sud, un père emmène son fils pêcher, l’autorisant pour la première fois à s’aventurer au milieu d’un fleuve dont les eaux se révèlent aussi dangereuses que généreuses. Ce rite d’initiation va bientôt tourner au cauchemar lorsque le jeune garçon disparaît subitement. À la recherche de son enfant, l’homme débarque sur un rivage hostile, peuplé de tribus, de chamans et de sorcières.
 
Apprendre à se noyer est un conte initiatique et horrifique, saisissant par sa cruauté autant que par sa poésie et sa délicatesse. Jeremy Robert Johnson nous entraîne dans un voyage apocalyptique et intime qui, par-delà le macabre, offre une fable de toute beauté sur l’amour, la disparition, et la possibilité toujours présente, pour nous autres les vivants, de défier la mort pour lui arracher ce dont elle nous a privés.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jeremy Robert Johnson est né en 1977. Apprendre à se noyer est son premier livre publié en France.

 

 

Avis :

Quelque part dans la jungle en Amérique du Sud, peut-être en Amazonie, un père emmène son fils pêcher. C’est encore un garçonnet, qui a tout à apprendre des dangers du grand fleuve et des gestes ancestraux de leur tribu pour profiter malgré tout de ses largesses. Mais, au beau milieu de la partie de pêche, survient le drame : l’enfant qui s’avançait dans les eaux avec son père est soudain emporté, happé par une bête rapidement entrevue dans le courant.

Pas de nom, de date, ni de lieu précis : juste un garçon et son père, dans un milieu naturel, qui, s’il pourvoit à leur subsistance à condition qu'ils sachent s’y prendre, n’en demeure pas moins rude et inquiétant, entre prédateurs, tribus ennemies et esprits menaçants. Nous voici comme ramenés à l’origine du monde, face à nos peurs primitives, seuls et fragiles dans un univers aussi mirifique qu’effrayant tant il recèle de dangers et de mystères. Et si l’on a vite fait d’y passer de vie à trépas, la frontière du monde réel avec l’irrationnel et l’au-delà s’y avère elle aussi incertaine, en tout cas aisément franchissable par l’entremise des chamans et des sorcières. 
 
Alors commence pour le père, éploré et dévoré de culpabilité, un combat contre l’inexorable, un terrible voyage au bout de lui-même et de la magie noire, dans l’espoir insensé de retrouver ce qui lui a été arraché. Son odyssée dantesque prend des résonances mythologiques, alors que, pêle-mêle, viennent à l’esprit le folklore macabre de l’Amérique latine, mais aussi de multiples références allant du Léviathan à Pinocchio en passant par Jonas, ou même Orphée. Dès lors, ce conte prend une véritable dimension universelle, celle de la tragédie de l’homme refusant la mort de ceux qu’il aime. 

Le talent de conteur de Jeremy Robert Johnson nous jette d’emblée dans une évocation des plus vivides, dont on ressortira hanté. Les ruptures de rythme s’enchaînent pour nous faire basculer dans une horreur brutale exprimée avec une singulière délicatesse, puis pour nous maintenir en apnée dans un tourbillon hallucinatoire, où de l’épreuve la plus noire surgira finalement une sorte de lumière : celle de l’amour et de la rédemption, par-delà la mort. Un livre court et intense, aux mille subtilités, aussi sombre et terrible que poétique et magnifique, à l’image de la vie-même. (4/5)

 

Citation :

« Il y a un poison dans ton esprit qui brouille tout. Je t’ai amené ici. Tu crois qu’un enfant, ton enfant, est spécial. Pourtant tu es imprégné de l’odeur de la chasse. Tu tuerais un enfant pour assouvir ta faim, comme la plupart le feraient. »
L’homme s’aperçut qu’il pouvait de nouveau respirer et sentit qu’il lui fallait s’élever contre le noir sortilège que jetait la Cuja. « Un enfant ? Par faim ? Jamais. »
« Quelle conception erronée du monde est la tienne pour considérer que les humains portent les seuls enfants ? Que seul l’homme peut être accablé de chagrin ou gémir dans la nuit ?
L’homme n’avait rien à répondre. Il savait que la jungle se nourrissait d’elle-même. Il savait que son peuple était de la jungle, et mangeait comme il était mangé. Tous ceux de sa tribu le savaient – raison pour laquelle les nuits sans lune ils se réveillaient au moindre bruit venant de l’extérieur.


 

mercredi 30 juin 2021

[Uribe, Arelis] Les Bâtardes

 


 

 

J'ai aimé

 

Titre : Les Bâtardes (Quiltras)

Auteur : Arelis URIBE

Traductrice : Marianne MILLON

Parution : en espagnol (Chili) en 2016,
                   en français (Quidam) en 2021

Pages : 120

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Je croyais que ce serait toujours elle et moi. Mais les adultes abîment tout. »
Des cousines que sépare une dispute familiale, deux jeunes femmes que tout oppose éprises l’une de l’autre, le désastre d’un amour virtuel, une visite sordide dans une école défavorisée… Ce pourrait être les vies de femmes banales, mais elles sont quiltras. Avant tout des «sans race, sans classe», des «chiennes bâtardes».
Arelis Uribe écrit ce que la littérature chilienne a eu l’habitude de taire. Style incisif, écriture dépouillée, «je» intime, son recueil se fait aussi le porte-parole de celles que le Chili méprise et discrimine.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Arelis Uribe est chilienne, journaliste, directrice de communication de la OCAC (Observatoire contre le harcèlement de rue). Un rôle qui l’a poussée à prendre des décisions politiques dans ses écrits, le fait que les hommes n’y jouent qu’un rôle secondaire. «Les auteurs chiliens reconnus sont tous des hommes (Bolaño, Fuguet, Zambra). Talentueux mais parlant d’une culture androcentriste que l’on n’interroge pas. J’ai écrit un livre au positionnement politique explicite mais ce n’est pas un pamphlet.»

 

 

Avis :

Deux très proches cousines sont séparées par un conflit familial. Une adolescente comprend qu’être femme ou chienne errante comporte les mêmes dangers dans la rue le soir. Une jeune femme prend la mesure de l’infranchissable fossé qui la sépare des beaux quartiers. Une lycéenne est durement rappelée sur terre après les illusions d’un long flirt virtuel. Une assistante sociale réalise le triste état de l’enseignement dans son pays en visitant les sordides infrastructures d’un collège public. Une collégienne désespérée de ses insuccès affectifs est confrontée au poids des convenances au travers de sa sœur fille-mère…

Les huit nouvelles de ce recueil ont toutes pour narratrices de jeunes Chiliennes très ordinaires, issues d’un milieu modeste, au bord de leurs vie de femmes dans un pays qui se réveille à peine de la dictature de Pinochet. Premières expériences amoureuses, fêtes, joints, alcool, voyages loin des parents : chacune de ces filles s’efforce maladroitement de quitter le rivage de l’adolescence pour s’élancer vers sa vie d’adulte, dans une confrontation souvent douloureuse à une réalité décevante, moche et sordide. De ces papillons tout neufs aux ailes encore chiffonnées, la vie commence déjà à écorcher les rêves et les espoirs, pourtant l’on sent que l’élan et la force de ces insignifiantes et invisibles ne mourra pas si facilement, et qu’à elles toutes, elles finiront bien par revendiquer leur place dans une société sexuellement et socialement très inégalitaire.

S’inscrivant délibérément en contre-pied d’une littérature chilienne habituellement si masculine et si élitiste, l’auteur impose sur le devant de la scène cette majorité silencieuse de femmes sur le point de prendre conscience de leur appartenance à une même famille : celle des « bâtardes » sans pedigree, issues des quartiers populaires, déclassées et négligées, mais dont le frémissant éveil semble porter le germe d’une mutation sociale et féministe à venir.

Un livre lapidaire, à première vue déconcertant, mais qui n’en finit pas de résonner des craquellements de vies féminines ordinaires, potentiels signes annonciateurs d’une révolution à venir de la société chilienne. (3,5/5)

 

Citation :

Le trio de futures mamans t’a demandé le nom de ton ancien collège et elles ont ouvert de grands yeux quand tu as dit Buin English School College ou quelque chose comme ça. Elles t’ont demandé si tu parlais anglais et tu as répondu que oui, que tu savais prier et je ne sais pas pourquoi, tu as commencé à réciter le Notre Père, Our Father, who are in heaven. Elles en sont restées bouche bée, de rire ou de peur. Elles t’ont demandé le Je vous salue Marie et toi, obéissante, tu as commencé Holy Mary, Mother of God et à la fin, comme une bonne petite fille, tu t’es signée In the name of the Father and the Son and the Holy Ghost, amen. Je m’en souviens encore, je sais encore prier comme toi, car je ne priais pas, même en espagnol, mais en t’entendant j’ai voulu apprendre. J’ai imaginé que Dieu pourrait mieux m’entendre en anglais, que prier dans une autre langue pourrait réduire les longues distances, être un préfixe qui faciliterait la façon dont j’enverrais à Dieu mon interminable liste de demandes et de plaintes. J’ai beaucoup prié, mais les aides ne sont jamais arrivées. Peut-être parce que mon anglais n’a jamais été bon.


 

vendredi 12 juillet 2019

[Durand, Jacky] Le cahier de recettes






Coup de coeur 💓

Titre : Le cahier de recettes

Auteur : Jacky DURAND

Année de parution : 2019

Editeur : Stock

Pages : 240







 

 

Présentation de l'éditeur : 

Monsieur Henri, le charismatique patron du restaurant le Relais fleuri, s’est toujours opposé sans explication à ce que son fils Julien devienne cuisinier. Quand il sombre dans le coma, Julien n’a plus qu’une obsession : retrouver le cahier où, depuis son enfance, il a vu son père consigner ses recettes et ses tours de main. Il découvre alors d’autres secrets et comprend pourquoi Henri a laissé partir sa femme sans un mot. Avec ce roman, Jacky Durand nous offre le magnifique portrait d’un homme pour qui la cuisine est plus qu’un métier : le plaisir quotidien du partage et l’art de traverser les épreuves. Une tendre déclaration d’amour filial, une histoire de transmission et de secrets, où, à chaque page, l’écriture sensuelle de l’auteur nous met l’eau à la bouche.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jacky Durand est journaliste. Depuis des années il sillonne la France des terroirs pour ses savoureuses chroniques culinaires dans Libération ( « Tu mitonnes » ) et tous les samedi matin sur France Culture ( « Les mitonneries de Jacky »).


Avis :

Le narrateur s'adresse à son père, désormais disparu, pour évoquer avec tendresse et émotion ses souvenirs de leur relation : restaurateur d'origine modeste qui rêvait d'un destin intellectuel pour son fils, forçat du travail qu'il accomplissait dans la passion et le respect des bonnes choses, taiseux maladroit mais désespérément fidèle en amour, ce père si marquant avait finalement fini par transmettre à son fils, à son corps défendant et contre tous ses espoirs, la passion de la cuisine. Après le décès paternel, le fils n'aura de cesse de remettre la main sur le fameux cahier de recettes rédigées au temps où ses parents étaient encore unis, obstinément soustrait à sa curiosité dans le refus du vieil homme de voir son rejeton suivre ses traces, à ses yeux honteusement ouvrières.

Une émotion toute de pudeur et de délicatesse imprègne les pages de ce récit qui se lit la gorge souvent serrée, voire un début de larme au coin de l'oeil. Tandis que le fils découvre peu à peu les secrets de son père, si dignement et désespérément tus, se dessine une relation filiale forte et unique au sein d'une galerie de beaux personnages, tous rendus avec justesse et profondément attachants. Le mode de narration, où le fils s'adresse à son père, rend l'histoire nostalgique et touchante, tout en lui conférant une crédibilité simili autobiographique.

Au-delà du récit intime de l'amour et de la transmission entre un père et son fils, ce roman est aussi une ode à la gastronomie et un hommage aux hommes passionnés qui lui asservissent leur vie, dans un environnement professionnel exigeant et impitoyable : impossible de ne pas saliver au fil des pages, emportés à notre tour par la magie et l'amour de la cuisine. Coup de coeur. (5/5)

lundi 24 juin 2019

[Fermine, Maxence] Neige






Coup de coeur 💓

Titre : Neige

Auteur : Maxence FERMINE

Année de parution : 1999

Editeur : Arléa, puis Points

Pages : 96







 

 

Présentation de l'éditeur :   

A la fin du XIXe siècle, au Japon, le jeune Yuko s'adonne à l'art difficile du haïku. Afin de parfaire sa maîtrise, il décide de se rendre dans le sud du pays, auprès d'un maître avec lequel il se lie d'emblée, sans qu'on sache lequel des deux apporte le plus à l'autre. Dans cette relation faite de respect, de silence et de signes, l'image obsédante d'une femme disparue dans les neiges réunira les deux hommes.

Dans une langue concise et blanche, Maxence Fermine cisèle une histoire où la beauté et l'amour ont la fulgurance du haïku. On y trouve aussi le portrait d'un Japon raffiné où, entre violence et douceur, la tradition s'affronte aux forces de la vie.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Maxence Fermine est né en 1968 à Albertville. Après avoir vécu à Paris et en Tunisie – où il a travaillé dans un bureau d’études –, il vit aujourd’hui en Haute-Savoie. Il est notamment l’auteur de Neige, de L’Apiculteur (prix Del Duca et prix Murat en 2001), d’Opium ou encore d’Amazone (prix Europe 1 en 2004). Ses romans sont traduits dans de nombreux pays dont l’Italie, où il rencontre un grand succès.



Avis :

En 1884, le jeune Japonais Yuko, dix-sept ans, repousse les propositions de carrière avancées par son père pour leur préférer la poésie, qu’il décline inlassablement sur le thème de la neige. Afin de parfaire son art, encore trop « blanc » malgré sa déjà grande maîtrise, Yuko décide de traverser le pays pour recueillir l’enseignement d’un grand maître aujourd’hui très âgé.

Les deux hommes vont se découvrir plus d’affinités que prévu : alors que l’un cherche à donner des couleurs à son art, l’autre s’avère à la recherche d’une pureté plus immaculée dans ses créations. Mais ce qui les rapproche tout à fait est leur amour pour une même femme, l’ex-épouse du maître morte dans ses jeunes années, idéal éternellement inaccessible.

Ce bref récit se lit comme un poème, non pas un de ces haïkus en trois vers et dix-sept syllabes, mais une jolie fable onirique et symbolique, délicatement et esthétiquement ciselée à la manière japonaise.

Il s’agit d’une réflexion sur l’art et la création, infinie recherche du mirage de la perfection, précaire équilibre entre technique et émotion, perpétuelle prise de risque qui fait de l’artiste l’éternel courtisan d’une inspiration funambule : il n’est point d’art sans muse, sans amour ni sans souffrance, et il nécessite une permanente remise en question où il est aisé de se perdre longtemps.

Il faut se laisser emporter par les jolies et poétiques images des couleurs de la neige, et laisser venir à soi l’émotion délicatement suggérée par ces courtes pages, que l’on dirait écrites par un auteur japonais et qui m’ont aussi évoqué la manière d’Alessandro Baricco. Coup de coeur. (5/5)




Citations :

Le Haïku est un genre littéraire japonais. Il s’agit d’un court poème composé de trois vers et de dix-sept syllabes. Pas une de plus.

- La poésie n’est pas un métier. C’est un passe-temps. Un poème c’est une eau qui s’écoule. Comme cette rivière.
Yuko plongea son regard dans l’eau silencieuse et fuyante. Puis il se tourna vers son père et lui dit :
- C’est ce que je veux faire. Je veux apprendre à regarder passer le temps.

La neige :
Elle est blanche. C’est donc une poésie. Une poésie d’une grande pureté.
Elle fige la nature et la protège. C’est donc une peinture. La plus délicate peinture de l’hiver.
Elle se transforme continuellement. C’est donc une calligraphie. Il y a dix mille manières d’écrire le mot neige.
Elle est une surface glissante. C’est donc une danse. Sur la neige tout homme peut se croire funambule.
Elle se change en eau. C’est donc une musique. Au printemps, elle change les rivières et les torrents en symphonies de notes blanches.

La poésie est avant tout la peinture, la chorégraphie, la musique et la calligraphie de l’âme. Un poème est un tableau, une danse, une musique et l’écriture de la beauté tout à la fois. Si tu désires devenir un maître, il te faudra posséder le don d’artiste absolu. Tes œuvres sont merveilleusement belles, dansantes, musicales, mais aussi blanches que de la neige. Il leur manque la couleur, la peinture. Tu n’es pas peintre, Yuko. C’est cela qui te fait défaut. Simplement cela. Et c’est pourquoi, si tu ne m’écoutes pas, ta poésie restera invisible aux yeux du monde.

Lorsqu’il la vit, Yuko la trouva si belle qu’il en trembla. Le haïku qu’il calligraphiait avec soin sur un parchemin de soie en ressentit un vertige. La plume de Yuko glissa sur le papier et forma un signe étrange. Un ligne droite entrecoupée d’une virgule. Comme le dessin d’une funambule sur un fil de beauté. Yuko se tourna vers la jeune femme et lui sourit. Sans prononcer un mot elle s’approcha de lui et glissa sa main sur son épaule. Puis elle se pencha sur l’œuvre du jeune maître et dit : — C’est sans doute le plus beau portrait qui ait jamais été fait de ma mère.

Il y a deux sortes de gens. 
Il y a ceux qui vivent, jouent et meurent. Et il y a ceux qui ne font jamais rien d’autre que se tenir en équilibre sur l’arête de la vie. 
Il y a les acteurs. Et il y a les funambules.

En vérité, le poète, le vrai poète, possède l’art du funambule. Écrire, c’est avancer mot à mot sur un fil de beauté, le fil d’un poème, d’une œuvre, d’une histoire couchée sur un papier de soie. Écrire, c’est avancer pas à pas, page après page, sur le chemin du livre. Le plus difficile, ce n’est pas de s’élever du sol et de tenir en équilibre, aidé du balancier de sa plume, sur le fil du langage. Ce n’est pas non plus d’aller tout droit, en une ligne continue parfois entrecoupée de vertiges aussi furtifs que la chute d’une virgule, ou que l’obstacle d’un point. Non, le plus difficile, pour le poète, c’est de rester continuellement sur ce fil qu’est l’écriture, de vivre chaque heure de sa vie à hauteur du rêve, de ne jamais redescendre, ne serait-ce qu’un instant, de la corde de son imaginaire. En vérité, le plus difficile, c’est de devenir un funambule du verbe.

Désormais Yuko était devenu un poète accompli. Ses haïku n’étaient plus aussi désespérément blancs. Ils comportaient chacun toute la gamme des couleurs de l’arc-en-ciel. Son écriture était limpide, précieuse. Et colorée.  
Mais le territoire de son cœur restait étrangement empreint de blancheur.  


Challenge 2019/2020