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lundi 9 mars 2026

Critique de "Killing Me Softly" de Jacky Schwartzmann | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Killing Me Softly" de Jacky Schwartzmann


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Killing Me Softly

Auteur : Jacky SCHWARTZMANN

Parution : 2026 (La Manufacture de Livres)

Pages : 192

Accès au livre : ISBN 9782385532185  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Tueur à gages, Madjid Müller accepte un contrat inhabituel : exécuter un homme accusé de pédophilie sous les yeux de celui qui fut sa victime, devenu prof à Sciences Po. Quand Madjid découvre que la cible est un vieillard sénile domicilié dans un EHPAD à Besançon, il estime que cette vengeance n’a aucun sens. C’est le début des embrouilles…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jacky Schwartzmann a longtemps vécu de jobs alimentaires, allant de barman à préparateur de chantier, en passant par chef de rang et conseiller qualité EDF… Il vit désormais de ses textes, romans, scénarios de bandes dessinées et longs-métrages. Ses romans à l’humour noir, entre polar et comédie sociale, lui ont valu plusieurs prix littéraires dont le prix Transfuge, le prix Amila-Meckert ou encore le prix Le Point du Polar européen.

 

Avis :

Comment transformer le polar en machine satirique ? En plaçant un tueur à gages face à l’absurdité morale de sa mission, Jacky Schwartzmann trouve un terrain idéal pour affûter son humour noir, son goût des situations déjantées et son regard incisif sur les failles sociales. Plus resserré et plus acide que ses précédents romans, celui‑ci confirme l’ampleur d’un art de la comédie grinçante qui ne sacrifie jamais sa vivacité. 

Madjid Müller, tueur à gages appliqué, mari distrait et père débordé, se voit chargé d’éliminer un vieillard autrefois accusé de pédophilie. La mission, déjà trouble, vire à l’absurde lorsqu’il découvre sa cible reléguée dans un EHPAD, diminuée et presque hors du monde. Autour de lui gravitent des figures baroques et joyeusement décalées : commanditaires obtus, proches envahissants, silhouettes secondaires qui accentuent le chaos moral ambiant. En filigrane, le roman interroge notre rapport à la vieillesse, à la vulnérabilité et à la manière dont la société délègue ou dissimule la violence qu’elle ne veut pas regarder en face. Ce dispositif permet à l’auteur d’entrelacer tension narrative et satire sociale, chaque personnage révélant à sa manière les contradictions qui nourrissent le récit. 

Jacky Schwartzmann règle la mécanique de son humour avec une précision jubilatoire. Jouant des frottements entre principes affichés et réalité triviale, il fait surgir le comique dans les interstices du sérieux – détail logistique, réplique trop franche ou geste mal ajusté –, exposant moins la maladresse individuelle que l’absurdité des cadres sociaux qui corsètent ses personnages. On pense parfois à Iain Levison, qui partage cette capacité à faire émerger le rire du décalage entre les règles supposées du monde et la brutalité du réel, même si son burlesque, plus sec et minimaliste, se distingue de celui, volontiers débridé et baroque, de l'auteur français. Cette manière de faire naître le comique du moindre dérapage nourrit l’énergie trépidante du roman : les scènes s’enchaînent, les dialogues aiguisent le propos et l’ensemble se déploie en une satire où le rire dévoile, presque malgré lui, ce que le vernis de la respectabilité s’efforce de masquer.

En détournant magistralement les codes du polar, Jacky Schwartzmann conjugue rythme, irrévérence et acuité sociale dans un équilibre maîtrisé. L’intrigue resserrée ouvre sur une observation plus large, où l’absurde met à nu les failles d’un monde trop sûr de ses principes et trop prompt à s’en accommoder. Porté par une écriture nerveuse et un sens du comique parfaitement dosé, Killing Me Softly fait rire tout en pointant les fissures du réel, renouvelant le polar en véritable instrument de lucidité. Sous le brillant divertissement, il renvoie à notre époque l’image d’un monde qui vacille, lui aussi, entre sérieux affiché et absurdité profonde. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation : 

Les chaînes d’information en continu ont tendance à se prendre au sérieux et ont une fascinante capacité à rendre passionnant n’importe quel sujet, qu’il le soit effectivement, comme le foot, ou qu’il ne présente aucun intérêt, comme la politique. Il suffit qu’une tempête traverse le pays, qu’une agence de notation nous dégrade ou que le prince William écrive un livre sur sa calvitie et la dépression que celle-ci a engendrée, et la machine se met en branle. Dans le temps, on qualifiait ce journalisme de rubrique des chiens écrasés ; de nos jours, on dit seulement journalisme. Il s’agit d’un show, en réalité, qui n’a pas plus d’importance que l’émission de téléréalité Les Marseillais. L’unique fonction de ces programmes est de remplir les cases entre les publicités. Tous les présentateurs ont une haute image de leur travail et d’eux-mêmes, pourtant, la vérité est qu’ils passent les plats. Ils sont les commerciaux de marques de bouffe, de marques de voitures, de marques de maquillage. Des laquais. Et dans toute cette bande de jeunes premiers et de jeunes premières, vous ne trouverez ni gros ni moches. Ces présentateurs sont les premiers grossophobes et mochophobes de France. En toute honnêteté, j’aurais plus de respect pour l’émission Les Marseillais à Pyongyang, si elle était produite un jour, que pour n’importe quelle émission sérieuse de BFMTV, CNews ou LCI.

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 

mardi 2 septembre 2025

[Tomic, Ante] Miracle à la Combe aux Aspics

 



J'ai aimé

 

Titre : Miracle à la Combe aux Aspics
            (Čudo u Poskokovoj Dragi)

Auteur : Ante TOMIC

Traduction : Marko DESPOT

Parution :  en croate en 2009,
                   en français en
2021
                   (Noir sur Blanc)

Pages : 208

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

À sept kilomètres de Smiljevo, haut dans les montagnes, dans un hameau à l’abandon, vivent Jozo Aspic et ses quatre fils. Leur petite communauté aux habitudes sanitaires, alimentaires et sociologiques discutables n’admet ni l’État ni les fondements de la civilisation – jusqu’à ce que le fils aîné, Krešimir, en vienne à l’idée saugrenue de se trouver une femme. Bientôt, il devient clair que la recherche d’une épouse est encore plus difficile et hasardeuse que la lutte quotidienne des Aspic pour la sauvegarde de leur autarcie. La quête amoureuse du fils aîné des Aspic fait de ce road-movie littéraire une comédie hilarante, où les coups de théâtre s’associent pour accomplir un miracle à la Combe aux Aspics.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Originaire d’un petit village de Croatie, Ante Tomi, né en 1970, a obtenu un diplôme en philosophie et sociologie de l’université de Zadar. Devenu journaliste pour le quotidien Slobodna Dalmacija, il démontre un rare talent littéraire qui se confirme en 2000 dans son premier roman Što je muškarac bez brkova (Qu’est-ce qu’un homme sans moustache). Trois ans plus tard, il publie Ništa nas ne smije iznenaditi (Rien ne doit nous surprendre) qui décrit la vie des recrues dans l’Armée populaire yougoslave. Ces deux romans ont été adaptés à l'écran. En 2009 sort son roman le plus connu, Miracle à la Combe aux Aspics. Il est actuellement chroniqueur pour le journal Slobodna Dalmacija.

 

 

Avis :

Paru en l’an 2000 et adapté au cinéma, le premier roman du Croate Ante Tomic Qu’est-ce qu’un homme sans moustache ? était une pépite d’humour burlesque et satirique qui pourfendait allégrement le patriarcat et le conservatisme en Croatie. Devaient suivre plusieurs ouvrages de la même eau, non traduits en Français, jusqu’à Miracle à la Combe aux Aspics, une autre franchement irrévérencieuse pantalonnade, de celles qui, avec son activité de journaliste satirique, ont valu à l’auteur plusieurs agressions violentes et les remontrances du ministre de la Culture, dans un pays où libre expression rime encore dangereusement avec pression politique.
 
Nous voici donc de retour près de Smiljevo, une bourgade imaginaire de l’arrière-pays dalmate. En cette région de montagnes reculées, une famille accrochée à son hameau abandonné s’obstine à y mener une existence d’un autre siècle, autarcique et rebelle. Plus que jamais rendus à un état de quasi sauvagerie depuis la mort de la mère qui leur servait rageusement de bête de somme – « Comme si elle en avait fait vœu à la Sainte Vierge, Zora se tut jusqu’à son dernier soupir, où elle jeta un tendre et ultime regard à son époux et murmura : Tu es une merde » –, Jozo Aspic, le père, et ses quatre fils adultes, Krešimir, Branimir, Zvonimir et Domago, repoussent à coups de fusil toute intrusion de la civilisation et de ses autorités dans la vallée qui abrite leur taudis. Mais une remarque, prudemment glissée par le curé sur l’utilité d’une femme pour le confort domestique, fait germer un projet incongru dans l’esprit du fils aîné. Il s’agit de retrouver, quelque part dans la grande ville de Split, certaine serveuse dont les bonnes dispositions, quelque quinze ans plus tôt, pourraient laisser augurer une possible « ouverture »...

S’ensuit une cascade d’aventures grand-guignolesques, les Aspics débarquant, dans leur course à la belle, sur les plates-bandes du chef de la police. Scènes rocambolesques et répliques truculentes s’enchaînent, opposant la détermination bornée de ploucs mal dégrossis mais armés jusqu’aux dents à celle, tout aussi dépourvue de nuances, d’autorités aux méthodes coercitives. Au tempérament vite échauffé de cette bande de rustres répond l’aplomb de femmes habituées à faire face à tout sans se plaindre. Et, la belligérance serbo-croate parsemant de ses stigmates tout le récit, c’est aussi bien la farce légère que la parodie noire et féroce des conflits internes couvant toujours sous la cendre balkanique que l’on peut choisir de voir dans ce nœud de vipères… aspics.

D’un humour peut-être moins irrésistible que le très cocasse premier roman de l’auteur, cette nouvelle comédie déjantée prend elle aussi tout son sel à travers sa satire très décalée de la société croate et de ses antagonismes. A lire, comme toute caricature, avec le recul nécessaire. (3,5/5)

 

 

Citation :

Le garçon apporta trois boissons verdâtres.
– C’est quoi , ça ? demanda Mile. Du liquide vaisselle ?
– Cocktail rhum blanc et limette, monsieur, dit le serveur en tiquant.
– Du rhum ? Chez nous, on met ça dans les gâteaux, remarqua Branimir. 
– Monsieur, c’est sûrement le meilleur rhum du monde. Vingt-cinq ans d’âge.
– Vingt-cinq ans ? dit Mile. Mon garçon, s’il était aussi bon que tu le prétends, on l’aurait bu depuis longtemps.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
Qu'est- ce qu'un homme sans moustache ?




 

lundi 17 février 2025

[Incardona, Joseph] Stella et l'Amérique

 





J'ai aimé

 

Titre : Stella et l'Amérique

Auteur : Joseph INCARDONA

Parution :  2024 (Finitude)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Stella fait des miracles. Au sens propre. Elle guérit malades et paralytiques, comme dans la Bible. Le Vatican est aux anges, pensez donc, une sainte, une vraie, en plein vingt et unième siècle ! Le seul hic, c’est le modus operandi : Stella guérit ceux avec qui elle couche. Et Stella couche beaucoup, c’est même son métier…
Pour Luis Molina, du Savannah News, c’est sûr, cette histoire sent le Pulitzer. Pour le Vatican, ça sentirait plutôt les emmerdements. Une sainte-putain, ça n’est pas très présentable. En revanche, une sainte-martyre dont on pourrait réécrire le passé…
Voilà un travail sur mesure pour les affreux jumeaux Bronski, les meilleurs pour faire de bons martyrs. À condition, bien sûr, de réussir à mettre la main sur l’innocente Stella. C’est grand, l’Amérique.

Avec sa galerie de personnages excentriques tout droit sortis d’un pulp à la Tarantino et ses dialogues jubilatoires dignes des frères Coen, Joseph Incardona fait son cinéma.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Joseph Incardona (né en 1969) est Suisse d’origine italienne. Il est l’auteur d’une quinzaine de romans ou de recueils de nouvelles. Il est aussi scénariste pour la BD, le cinéma ou la télévision, dramaturge et réalisateur (un long métrage en 2013 et plusieurs courts métrages).

 

 

Avis :

Après les dessous des banques suisses dans La soustraction des possibles et les dérives des jeux de téléréalité dans Les corps solides, l’écrivain franco-suisse redouble d’inventivité et de loufoquerie pour un road trip déjanté dans une Amérique de tous les clichés où le pire est toujours possible.

A dix-neuf ans, Stella l’Américaine dispense tellement d’amour que l’incroyable se produit : à son contact, les guérisons miraculeuses se multiplient et la foule se presse déjà à la porte de son camping-car, elle qui vit modestement dans le sillage d’un cirque ambulant. Ravie de l’aubaine, l’Église se voit aussitôt prête à prononcer les mots « santa subito », quand apparaît un obstacle de taille. Les amours de Stella sont tarifées, elle est « une sorte de Vierge à l’envers » qui, la sensualité incarnée, n’a trouvé, face au regard des hommes, qu’une « seule façon […] de n’appartenir à personne […] : se donner à tout le monde. » Dès lors la femme à abattre pour le Vatican – quoi de mieux qu’une martyre pour faire une sainte ? –, la voilà pourchassée par deux terribles tueurs à gage, les frères Bronski tout droit sortis d’un film à la Tarantino. Heureusement, aux côtés de la Bête face aux Truands, deux Bons vont tâcher de la défendre : le Père Brown – ex-Navy Seal – et Luis Molina, un journaliste à qui cette affaire inespérée pourrait bien valoir le Pulitzer.

N’hésitant pas à commenter ironiquement l’écriture de cette fantaisie où le dingue le dispute au burlesque, l’auteur joue avec jubilation de son idée folle, complètement à rebours du dogme de l’Église, pour en même temps rire, constamment au bord du pastiche, de la manie américaine du héros et des archétypes dans la construction de la mythologie nationale. Et tandis qu’il multiplie les clins d’oeil aussi bien à la littérature pulp et hard-boiled qu’au cinéma des frères Coen ou de Tarantino, il emplit son roman de freaks passés irrémédiablement à la trappe du rêve américain.

Plus loufoquerie que véritable satire, cette comédie à l’américaine à l’humour résolument déjanté ne restera peut-être pas l’ouvrage le plus mémorable de l’auteur. Elle n’en offre pas moins une lecture plutôt drôle et récréative, que l’on imagine aisément portée à l’écran. (3/5)

 

 

Citations :

Frankie rencontra peu de monde sur son chemin, croisant surtout des pick-up délabrés pilotés par des jeunes gens avinés ainsi que les habituels sans-abri étendus sur leurs cartons au bord des trottoirs. A chicken in every pot, a car in every garage, martelait autrefois Herbert Hoover. De tous les slogans présidentiels, peut-être le plus naïf. Tout ça datait presque d’un siècle, maintenant. Une évolution sociale qui revenait, lente et irréversible, à son point de départ, l’ellipse vers la pauvreté. Et dans le flux de l’Histoire, Frankie Malone s’efforçait de se maintenir sur la ligne de flottaison, celle d’une dignité dans la défaite.


Il aurait dû réfléchir : une prostituée ne pourrait jamais être une sainte. La compassion n’irait pas jusque-là. Le Saint-Siège avait mis près de deux mille ans à asseoir son mythe. La religion catholique romaine était devenue un État, elle avait ses employés, sa police secrète, ses intellectuels et ses gardes suisses. Elle avait ses banques, ses hommes d’affaires, ses investisseurs, sa presse, ses éditions et ses entreprises. Une multinationale gérant plus d’un milliard trois cents millions d’individus. Pas mal pour un jeune chevelu mort à 33 ans, vêtu d’une simple tunique et de sandales en cuir avec, pour seul outil, le verbe.


Une main dans la vôtre, fermez les yeux, voilà ; le toucher, réfléchissez-y bien, une main dans la vôtre quand cette main vous dit quelque chose, quand elle palpite, peu importe qu’elle soit douce ou rêche ou froide ou tiède, peu importe, quand cette main serre la vôtre, qu’elle demande, comme une quête, un peu de compassion. Une main, songez-y : c’est immense.


Le monde était vaste, si vaste que le bien et le mal réussissaient à y cohabiter dans toutes leurs nuances. Mais aussi vaste qu’il fût, l’un ne pouvait échapper à l’autre. L’un ne pouvait exister sans l’autre. Les récentes recherches démographiques estiment à plus de 108 milliards le nombre total d’êtres humains ayant vécu sur Terre. En dehors des quelque 547 individus ayant voyagé dans l’espace, personne n’a jamais échappé à l’attraction terrestre. Nos vies, nos corps, ce qu’il reste de notre poussière et de nos atomes. Tout est là depuis le début. Et avec, l’illusion un peu folle que tout ceci a un sens. Rien n’échappe à la force de gravité, ni les sentiments, pas plus que les idées. Corps et âmes retenus sur terre. Rien ne s’échappe au-delà de quelques dizaines de kilomètres autour du monde, l’atmosphère comme un voile posé autour de la Terre, cette prison depuis laquelle on peut distinguer les étoiles. Et en rêver la nuit, les yeux ouverts, la nuque douloureuse à force de lever la tête là où d’autres réalités se superposent et se confondent, ces distances que nous ne parcourrons jamais, ces milliards de milliards de kilomètres à traverser sans fin, l’espace en expansion. Il aurait pu lui dire, aussi, le Père Brown, que notre corps contient l’essentiel de toute la matière recensée à ce jour dans l’univers. Que rien n’existe en dehors de nous. Que tout existe en dehors de nous. Que cela devrait suffire pour nous rassurer. Le problème, pensait le Père Brown, c’est que cette fille focalisait l’attention sur elle, mais que, l’air de rien, elle balayait les certitudes fragiles que lui-même s’était forgées pour tenir jusqu’à la fin, jusqu’à la libération de l’âme, de l’âme prisonnière sous le ciel étoilé.


Alors, le saxophoniste revient ce soir dans son club où il n’était plus considéré que comme un souvenir ; lorsque le corps vieux et malmené empêche l’action et qu’on se met à raconter comment c’était quand on pouvait encore. Quand on ne fait plus que causer parce que la vie est ailleurs, comme quand on écrit parce que tout ce qui n’est pas dit se perd.


Trouver Stella Thibodeaux était la clé : une fois qu’il aurait bouclé son enquête, que l’article serait diffusé, il aurait les deux : la vie sauve et le Prix. Difficile d’expliquer tout ça à Maria. Difficile de lui faire comprendre que ces motivations, aussi risquées soient-elles, puissent animer un homme. Le monde, tel qu’il se présente, ne suffit pas

 

 

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mercredi 6 septembre 2023

[Bui, Doan] La Tour

 




 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La Tour

Auteur : Doan BUI

Parution : 2022 (Grasset)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Les Olympiades. C’est là, autour de la dalle de béton de cet ensemble d’immeubles du Chinatown parisien que s’est installée la famille Truong, des boat people qui ont fui le Vietnam après la chute de Saigon. Victor Truong chérit l’imparfait du subjonctif et les poésies de Vic-to-Lou-Go (Victor Hugo). Alice, sa femme, est fan de Justin Bieber mais déteste Mitterrand, ce maudit «  communiste  » élu président l’année où est née leur fille Anne-Maï, laquelle, après une enfance passée à rêver d’être blonde comme une vraie Française, se retrouve célibataire à 40 ans, au désespoir de ses parents.
Cette tour de Babel de bric et de broc, où bruisse le murmure de mille langues, est une cour des miracles aux personnages hauts en couleurs. Voilà Ileana, la pianiste roumaine, désormais nounou exilée ; Virgile, le sans-papier sénégalais, lecteur de Proust et virtuose des fausses histoires, qui squatte le parking et gagne sa vie comme arnaqueur. On y croise aussi Clément, le sarthois obsédé du Grand Remplacement, persuadé d’être la réincarnation du chien de Michel Houellebecq, son idole. Tous ces destins se croisent, dans une fresque picaresque, faite d’amours, de deuils, de séparations et d’exils.
La Vie mode d’emploi de Perec est paru en 1978, quand les Olympiades sortaient de terre. Comment Perec raconterait-il le Paris d’aujourd’hui  ? Ce premier roman de Doan Bui tente d’y répondre, en se livrant lui aussi à une topographie minutieuse d’un lieu et de ses habitants. L’auteure y décrit la France d’aujourd’hui, de la coupe du Monde 98 aux attentats de 2015 dans un roman choral d’une drôlerie grinçante.

 

 

Un mot sur l'auteur :  

Doan Bui est grand reporter à l’Obs, prix Albert Londres 2013. Son dernier livre, Le silence de mon père, récit autobiographique paru en 2016 a obtenu le prix Amerigo Vespucci et le prix de la Porte Dorée. Elle est également scénariste de deux BD. La Tour est sa première fiction.

 

 

Avis :

La Tour est parmi celles qui se dressent sur la dalle des Olympiades, l’un des quartiers asiatiques de Paris, dans le treizième arrondissement. Mille destins s’y côtoient, dans un caléidoscope dont le raccourci « Chinatown » ne donne qu’un très approximatif aperçu. Y habitent ainsi les Truong, boat people échoués ici après leur fuite du Vietnam à la chute de Saigon ; Ileana, pianiste devenue nounou de petits Parisiens dans l’espoir d’offrir un avenir à sa fille restée en Roumanie ; Virgile, sans-papier sénégalais qui squatte les parkings du sous-sol et vit d’arnaques « à la nigériane » sur internet… Et, parmi les Français de souche, Clément, ex-provincial obsédé par le Grand Remplacement, et aussi Michel Houellebecq, qu’il idolâtre au point d’en jalouser le chien…

La plus grande malice préside au récit, et c’est avec jubilation que l’on se délecte de cette série de portraits hauts en couleurs qui dresse un tableau plein d’ironiques vérités sur le Paris d’aujourd’hui. Rédigé avec une précision dont on ne sait si elle est totalement documentaire ou si elle le simule dans une forme de bluffante auto-dérision, le texte s’avère aussi divertissant qu’édifiant dans l’acuité de ses observations et la pertinence de ses commentaires. L’on se trouve vite convaincu de la parfaite représentativité de cette brochette de modestes personnages plus ou moins imaginaires, où viennent complaisamment se mêler les silhouettes décalées, bien connues du quartier, du célèbre écrivain et de son chien corgi.

Les trajectoires de vie qui s’échouent dans ce quartier comme autant de naufrages sur une île, dessinent une humanité bigarrée qui n’a pour point commun que ses innombrables et inguérissables meurtrissures. Et, pendant que Clément et ses semblables « historiquement » français se sentent dépassés par ce qu’ils envisagent, avec une certaine panique, comme une vague venue les submerger, tous les déracinés rassemblés ici tentent, modestement et douloureusement, de s’acclimater à une existence dont ce froid et rigide environnement de béton souligne très symboliquement l’aspect désespérément hors-sol.

Des trois histoires d’exil, de deuil et de séparations que l’auteur évoque avec une lucidité implacable assortie d’autant d’humour que d’humanité, le lecteur ressort plein d’une tendresse émue pour leurs personnages plus vivants que nature, dont l’ordinaire et modeste anonymat cache de si tragiques parcours et tant d’absurdes et injustes drames. Plus jamais l’on n’envisagera du même œil ce quartier de Paris, que l’on quitte, à l’issue de cette lecture, le coeur empli d’un irrésistible mélange de tristesse et de rire. Un premier roman époustouflant et un grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Clément avait grandi dans un territoire où partout l’histoire de France avait laissé des traces. Chinatown et son paysage urbain indifférencié en était l’exact contraire. Les Tours incarnaient à ses yeux la folie des hommes qui ne juraient que par l’Argent (il s’agissait à chaque fois de caser le maximum d’individus en une surface limitée pour des raisons de rentabilité). Jadis, l’homme construisait en hauteur, soit pour honorer Dieu, soit pour se protéger en cas de guerre. De façon ironique, à partir du xxe siècle, la tour perdrait de son usage défensif, devenant à l’aube du xxie siècle la cible parfaite : personne n’oublierait jamais la silhouette des Twin Towers s’effondrant en direct à la télévision.
 

Des boutiques et des restaurants : voilà à quoi se résumait la ville moderne. À Chinatown, on ne trouvait que cela. Manger, acheter, manger, acheter. La ligne 14 racontait cette déchéance. À Châtelet, au centre de Paris, battait encore le cœur de l’histoire. La Sainte Chapelle, la tour Saint-Jacques, l’église Saint-Eustache. À Bercy, on célébrait l’argent et le divertissement. À Grande-Bibliothèque, les bâtiments étaient censés représenter des livres, mais ils ne s’inscrivaient dans aucun passé. Venait enfin le terminus : Olympiades. Le dernier cercle de l’enfer. Le chaos. Le bruit. Les klaxons.
 

Chopin et les romantiques avaient consacré l’ère du moi. Après eux, il n’y eut plus ni réserve, ni pudeur. Dans la littérature ou dans la musique, chacun s’exposait sans retenue aucune, en prétendant que c’était de l’art. Moi, moi, moi. Blogs, réseaux sociaux, télévision… Dévoiler son intimité était désormais un sport national. La France était devenue un pays de pleureuses. Et ça chouinait sur le patriarcat. Et ça chouinait sur la colonisation. Et ça chouinait sur l’islamophobie, l’homophobie, la grossophobie, la nimportequoiphobie. Je pleure donc je suis. Pour exister, il fallait être une victime. Il fallait pleurer plus fort que l’autre, exhiber un trauma.
 

Il n’y a plus que 150 000 girafes dans le monde, contre 5 millions d’exemplaires de Sophie en plastique. La girafe est une espèce menacée. Mais bien après leur extinction, leurs avatars en plastique continueront à coloniser terres et océans : le progrès.
 

Pourtant, les escaliers de la Tour, au sol en béton peint et à l’odeur parfois suspecte, ne sont pas très accueillants. Ils sont cachés derrière deux portes coupe-feu. Dans les immeubles haussmanniens bourgeois, quand on ouvre la porte cochère, c’est au contraire l’escalier qu’on voit en premier, en chêne, il sent bon la cire d’abeille, recouvert dans les étages nobles d’un tapis moelleux s’élimant à mesure que l’escalier grimpe vers les hauteurs. Dans ces immeubles, l’escalier est un lieu de sociabilité où l’on échange les potins de l’immeuble, il mélange les habitants quels que soient leurs revenus et leur classe sociale, quoiqu’il ait existé jadis deux escaliers dans ce genre d’immeuble, un escalier visible, celui des maîtres, et l’autre, invisible, « de service », escamoté derrière des portes dérobées, pour que domestiques et maîtres ne se mélangent pas, mais où, pourtant, à la faveur des désirs sexuels, le mélange se faisait parfois quand Monsieur montait posséder le corps de la bonne, tandis que cette dernière descendait la journée laver l’intérieur de ses maîtres. Dans les immeubles modernes, les escaliers sont des non-lieux.
 
 
L’imparfait du subjonctif ne servait à rien, ou pas grand-chose, et c’est son inutilité même qui subjuguait Victor Truong.
L’inutilité était la définition même de l’élégance. Le français était une langue de riches qui pouvait se permettre l’inutilité. La langue des pauvres était abrupte, elle n’avait pas le temps de se perdre en détours, elle allait à l’essentiel, manger, dormir, marcher, des verbes d’action secs et efficaces.
Non que le vietnamien ne fût subtil, le vietnamien des grandes épopées et des poèmes était si beau. Mais chaque langue dessinait son propre paysage mental. Le vietnamien était à l’image de ses ciels : vaporeux. Le vietnamien était une langue pour les fantômes, les silhouettes imprécises se dessinant dans les crépuscules et les aurores brouillées. Une langue de musique où il existait mille expressions pour exprimer le bruit de la pluie, le tambour crépitant et dru de la mousson, le clapotis discret d’une ondée matinale sur la tôle d’un toit, le chuintement caressant de la bruine lorsque la nuit tombe sur un chemin de terre rouge dans les rizières, que la chaleur monte du sol et semble se densifier en un nuage lourd d’humidité. Le français était une langue cartésienne et précise. Tranchante. Une langue d’intellectuels, de théories savantes, de métaphores précises.
On ne croyait pas aux fantômes en France. Alors qu’au Vietnam, ils habitaient avec les vivants. Les esprits étaient partout : dans les branches tortueuses du banyan, dans le feu du foyer, les photos des morts, le bol de riz et les offrandes qu’on laissait tout en haut, avec l’encens, sur l’autel des ancêtres. Les vivants et les morts vivaient ensemble et c’est peut-être pour cela qu’il n’y avait pas besoin de temps en vietnamien. Pas de passé, pas de futur, des verbes figés dans un éternel présent.
Victor Truong avait été fasciné de découvrir la complexité de la conjugaison française. En français, on dénombrait tant de passés ! Le passé simple (qui ne l’était pas), l’imparfait (si mal nommé), le plus-que-parfait (tellement), le passé composé (un peu présent, un peu passé), le passé antérieur (métaphysique). Et Victor Truong trouvait cette obsession magnifique, le français était la seule langue capable de raconter des histoires qui allaient d’un point A vers un point B. Le vietnamien, intemporel, n’était pas romanesque. Le vietnamien était fait pour la poésie. Une langue circulaire. En vieillissant, pourtant, il avait réalisé la beauté d’une langue sans temps. Il eût finalement tant aimé ne pas utiliser le passé.   
Avant, je vivais au Vietnam.
Maintenant, je vis en France.   
C’est terrible, le passé.
Il aurait dû vieillir dans son pays, honorer ses ancêtres, enfanter puis mourir là où étaient leurs racines depuis des siècles. Le temps aurait coulé, sans ruptures ni exil. Le français, peut-être, mieux que le vietnamien, intégrait la folie du monde, fait de guerres et de violence. Le français fonctionnait en ruptures et en bascules. Le français était intrinsèquement révolutionnaire.
Cette folie touchait au sublime quand il s’agissait d’accorder. Les Français semblaient tellement obsédés par l’idée de sujet qu’il dictait sa loi à toute la phrase. Tel un roi soleil, le sujet attirait tout à lui, qu’il fût masculin ou féminin, singulier ou pluriel.
Plus déroutant encore, la « concordance » des temps. Les Français avaient eu l’absurde et délicieuse idée de changer les temps lorsqu’on collait des phrases ensemble.
Il n’y avait pas de « que », de « qui », en vietnamien, tandis que le français avait besoin de complexifier, rajouter des vis, des boulons, des conjonctions. Comme la tour Eiffel, la langue française lui semblait une construction splendide et bizarre. Un jeu de Meccano qui échappait à la pesanteur, un miracle aérien s’élançant vers les airs. Il n’y avait ni sujet ni objet dans la grammaire vietnamienne. Peut-être parce que le sujet et l’objet ne faisaient qu’un. Pas besoin de conjugaison en vietnamien. Première personne ou troisième personne du singulier, aucune différence. Pas de « il », de « nous ». Pas de « je ». Le verbe, dans sa simplicité, son immédiateté, suffisait.
 
 
Quand Victor rêvait de la France, là-bas, au Vietnam, il pensait à celle décrite dans les livres, les restaurants des Grands Boulevards, le Bonheur des Dames, le ventre des Halles de Zola, la belle et grasse campagne normande de Maupassant ou Flaubert, avec ses ruisseaux chantants et ses vergers, les aubépines de Combray chez Proust. Cette France-là n’avait rien à voir avec celle de la dalle des Olympiades. Il se souvenait de son arrivée. À l’époque, les Tours étaient toutes neuves. Dans ces années-là, on en avait construit un paquet pour optimiser le taux de remplissage d’immigrés au mètre carré. La France avait besoin de main-d’œuvre et il fallait la loger. Ces travailleurs étrangers, transplantés de leur campagne en Algérie ou au Maroc pour se casser le dos dans les usines françaises, avaient été séduits par cette modernité bon marché, la salle de bain, le robinet d’eau courante, le carrelage et le lino neuf. Victor Truong l’avait tout de suite détestée : le formica des meubles, les revêtements en plastique, les murs en placoplâtre qui sonnaient creux. La nostalgie l’étreignait, insoutenable, dès qu’il se remémorait la vaste maison de Hanoi, avec sa cour carrée, les lits et divans en bois de santal sombre, l’odeur pénétrante des jasmins et des bougainvilliers.


En France, vieillir c’était déchoir, contrairement au Vietnam où les aînés avaient le privilège d’être choyés et entourés de leur progéniture, toutes les générations vivant sous le même toit. En France, les vieux allaient mourir dans ce qui ressemblait à des prisons – lino au sol, ascenseurs avec code, cantines où l’on servait du pain tout mou avec de la confiture et du fromage sous plastique. Pendant l’épidémie, les Truong, horrifiés, avaient vu à la télévision les maisons de retraite mises sous cloche, les vieux interdits de visite pour éviter les contaminations. Tandis qu’Alice, en permanence sur Internet, suivait la situation au Vietnam, redevenant même patriote malgré sa haine des communistes, car le pays n’avait eu à déplorer quasiment aucun mort pendant la pandémie, contrairement aux pays occidentaux.


Mourir en maison de retraite. La perspective les terrifiait. Quand Victor Truong avait été hospitalisé pendant un mois pour une méchante pneumonie, il avait remarqué que les infirmières ne lui disaient pas « Avez-vous bien dormi, monsieur Truong ? », mais « Il a bien dormi, le monsieur ? », comme si elles s’adressaient à un enfant. Cela corroborait sa théorie : utiliser le « je », c’était entrer dans l’âge adulte.
Il aimait le « je » français. Dire « je », c’était s’affirmer comme individu. Jeune, il avait toujours voulu étudier à l’étranger, se délester du poids de la tradition, son père, son grand-père, tous ces anciens qui le toisaient, statues impénétrables et impavides dont les effigies en noir et blanc trônaient sur l’autel des ancêtres. À quoi bon ? Il vivait aujourd’hui dans un pays dont l’individualisme forcené le terrifiait. Des « je » qui se juxtaposaient s’ignoraient, des solitudes qui s’empilaient ou s’affrontaient. Plus il se rapprochait de la mort, plus il comprenait la sagesse ancestrale de sa langue maternelle qui avait nié le « je ». Les Vietnamiens savaient qu’il ne servait à rien de s’émanciper, le vieillard redevient l’enfant à qui l’on parle à la troisième personne, et le « je » semble vain, soudain. 


Comme celle de Victor, les familles de Lam le taché et de Cau le maigre avaient abandonné une première fois leur foyer en 1954. Après les accords de Genève, un million de nordistes avaient fui le Viêt-minh. Ils avaient été relogés tant bien que mal à Saigon, ils s’étaient entassés dans des gymnases et des écoles reconverties en dortoirs. Ils étaient des immigrés de l’intérieur, immigrés dans leur pays, ces « nordistes 54 », reconnaissables à des kilomètres à la ronde avec leur accent guttural : leur vietnamien n’avait rien à voir avec celui des sudistes. Les gens du Nord détestaient l’accent du Sud et les gens du Sud n’en pensaient pas moins de cette diaspora d’intellectuels : mais pour qui se prenaient-ils ? Les sudistes et les nordistes ne se mélangeaient pas, les premiers envoyaient leurs enfants au lycée Jean-Jacques-Rousseau, les derniers à Chu Van An, le lycée de Hanoi bien connu, qui avait déménagé à Saigon.


On ne sait jamais, au moment où elle se déroule, qu’on vit l’Histoire. Peut-être parce que c’est toujours les Événements qui prennent le dessus, que l’Histoire avec son grand H écrase toujours les histoires individuelles. C’est si fragile, une vie.


— Rentrez en Chine, arrêtez de nous piquer nos emplois !
Cela faisait une dizaine d’années qu’il avait commencé à entendre ce genre de phrases. Ce bruit de fond lui avait révélé la vérité : ici, ils ne seraient jamais que tolérés. Et encore. La France, cette grande France si fière, était nouée de peur. Tout le monde avait peur. De perdre son emploi. De perdre sa vie dans un attentat ou à cause d’une épidémie inconnue. Pour donner un visage à ces peurs, on montrait du doigt les étrangers. Cela faisait longtemps que les Truong vivaient dans la peur des agressions du quotidien. Dans la communauté asiatique on ne parlait que de ça : ces gangs qui ciblaient les Chinois, s’habillaient en faux policier, les suivaient en voiture, les cambriolaient et parfois, les tabassaient. Vitry, Ivry, Aubervilliers : les actes de violence s’accumulaient. Les agresseurs pensaient que « les Chinois avaient de l’argent ». Comme les Juifs. Mais les Juifs pouvaient fuir en Israël, il avait vu un reportage à la télé. Lui et sa femme, où iraient-ils ? Quand l’épidémie gagna la France en 2020, avec ce virus que beaucoup appelaient le coronavirus chinois, l’angoisse de la communauté s’accrut. Plusieurs restaurants avaient été dégradés, tags, vitrines cassées. Victor s’était fait alpaguer au Franprix. Un type avec son masque avait voulu l’empêcher de rentrer dans le magasin. « Casse-toi sale Chinois avec ton virus.
— Je ne suis pas chinois, je suis vietnamien », avait-il bafouillé, piteusement. Il ne dit rien à Alice. Il ne voulait pas l’inquiéter. Mais il imaginait qu’un fou, un jour, débarquerait ici, submergé par la haine envers les Asiatiques. Ses cousins américains avaient tous acheté des flingues pour se protéger. Là-bas, ça ne s’était jamais arrêté, cette haine. Dans les années 80, le péril jaune était incarné par les « Japs » : Vincent Chin, un Sino-Américain, avait été tabassé à mort par des employés de l’industrie automobile vociférant contre ces « Japs » qui leur avaient piqué leurs emplois. Désormais, tous les bridés étaient englobés dans une seule entité : les Chinois. Avec le Covid et ses millions de morts, c’était un miracle qu’un forcené n’eût pas déjà posé une bombe dans Chinatown.


Un jour, Anne-Maï avait réalisé, intriguée, que quasiment toutes les femmes de pouvoir étaient blondes. Angela Merkel, Hillary Clinton, les patronnes de la Silicon Valley ou du CAC 40, la chef du FMI… Les vraies blondes ne représentaient pourtant que 2 % de la population mondiale. La blondeur était en effet due à la mutation d’un gène dénommé MC1R, advenue il y a onze mille ans. L’homo sapiens chassait les femelles blondes en priorité car elles étaient rares, donc recherchées. Le phénomène était biologique. Les vraies blondes étaient une espèce en voie d’extinction : la dernière blonde naîtrait en Finlande, vers 2300. En attendant, le blond n’avait jamais été aussi copié. Une femme sur trois se teignait les cheveux en blond.


Dans les quartiers riches, les femmes, qu’importe leur âge, étaient souvent blondes et minces, corsetées dans des jeans et haillons de marque, les dents bien rangées. Dans les quartiers les plus pauvres, le cheveu était frisé, crépu, noir, raide, châtain, avec ou sans extension. On se tenait moins droit, avec les dents de travers et, passé un certain âge, on en manquait, les implants n’étaient pas remboursés par la Sécu. Les femmes pauvres étaient les premières à tomber sous les coups de l’âge, de la vie qui ronge les chairs, ternit les peaux, les regards et les lèvres. Pour les femmes de couleur, la quête de la beauté était d’autant plus absurde qu’elles n’avaient qu’une obsession : ressembler à des Blanches et avoir leurs cheveux. Les Noires se napalmaient la tête pour arborer des chevelures lisses, les Maghrébines tiraient sur leurs boucles pour arborer des brushings impeccables, les Asiatiques s’infligeaient des permanentes et se débridaient les yeux. Toutes s’enferraient dans cette détestation d’elles-mêmes qui les conduisait, en plus de vouloir ressembler à des femmes blanches, à ne vouloir plaire qu’à des hommes blancs, quitte à n’être pour eux que des objets exotiques de consommation.


Depuis que le monde était monde, les dominants se serraient les coudes pour préserver leur caste, tandis que les dominés se piétinaient, espérant attraper quelques miettes de la lumière des heureux du monde. L’Indochine fonctionnait exactement comme cela au temps de la colonisation. Les indigènes restaient à leur place, loin des métropolitains. Pour asseoir leur fortune, ses grands-parents avaient accepté de collaborer avec les Français. Ils avaient appris à leurs enfants la langue de leurs maîtres : le français. Ils avaient donné à leurs enfants des prénoms français, les avaient mis dans des écoles françaises où l’on chantait La Marseillaise et où on les punissait s’ils parlaient vietnamien avec leurs camarades. Mais leurs pathétiques efforts ne parvenaient jamais à effacer la réalité : ils restaient des indigènes.


On aimait l’ordre, en Europe de l’Est. En Hongrie, par exemple, Viktor Orbán avait décidé de construire des murs pour empêcher les migrants d’envahir l’Europe. Il y avait toujours eu des murs, à l’Est. Avant, ils interdisaient l’accès à l’Ouest. Aujourd’hui, ces murs étaient tombés. Devenus les gardiens de l’Europe, les anciennes républiques soviétiques avaient fini par en élever d’autres. Leurs habitants continuaient de partir vers l’Occident, légalement. En se félicitant de ses murs qui empêchaient d’autres migrants de les suivre.


Quand on partait, qu’on devenait migrans, il fallait faire croire à tous ceux restés au pays qu’on avait rejoint le paradis. C’est tout un art de mettre en scène son exil. Sur Facebook, Ileana postait des photos d’elle sur les Champs-Élysées, près de la tour Eiffel, devant les Galeries Lafayette ou devant les magasins de pianos de la rue de Rome. Paris ! La Ville Lumière ! Mais aucun cliché de son quartier, si peu conforme à son idée du Paris éternel. 


Ileana se souvenait très bien de cette usine de confection textile, près de Ciorteşti, qui jadis employait des ouvrières roumaines. Toutes les filles étaient parties travailler en Italie, torcher des vieux dont les enfants n’avaient plus le temps de s’occuper. Elles laissaient leurs propres gamins derrière elles, en Roumanie. Loi cruelle : pour les pauvres, prendre soin de sa progéniture, ça voulait dire l’abandonner. Endurer des présents séparés pour offrir un futur convenable en attendant un temps où tous seraient réunis. Pour remplacer les ouvrières roumaines, l’usine avait fait venir cent vingt Chinoises. Les malheureuses ne parlaient pas roumain et ne sortaient qu’en groupe, accompagnées de leurs contremaîtres pour des balades au pas de charge dans le bourg. Elles habitaient dans l’usine. Y mangeaient aussi. Une cuisinière chinoise faisait partie du convoi qui leur permettait de retrouver des mets familiers. Les patrons y gagnaient. Zéro absentéisme, une productivité record : les femmes travaillaient nuit et jour, certaines s’assoupissant brièvement à leur poste pour pouvoir accumuler plus d’heures et d’argent. Agglutinées les unes aux autres, elles formaient une masse informe et triste. Les gamins les attendaient quand elles sortaient de l’usine pour leur promenade hebdomadaire. Ils rigolaient, les moquaient, les pourchassaient, leur jetaient des pierres. Ileana se souvenait de leurs visages pâles, encadrés de cheveux noirs et raides, de leurs regards emplis d’une mélancolie sourde. Elles pensaient certainement à leurs enfants qui grandissaient sans savoir où leurs mères vivaient. Ileana savait qu’elle aussi devrait faire de même.


Peut-être eût-il été plus facile de vivre dans le Vietnam ancestral de ses parents. À 18 ans, après un mariage arrangé, elle aurait tout de suite eu des enfants, elle aurait subi, accepté, mais au moins, elle n’aurait rien eu à choisir. Avec la liberté venait le doute. On marchait, on hésitait à la croisée des chemins, plantée devant des carrefours, où la petite voix off susurrait : à droite, à gauche, fais ton choix, et ne te trompe surtout pas, tu n’auras pas de vie supplémentaire. La voix n’était pas aussi rassurante que celle, ferme et synthétique, du GPS qui assénait « Faites demi-tour immédiatement ». Elle était filandreuse, insaisissable, noyée de milliers d’échos, qui ouvraient d’autres portes, d’autres possibilités, d’autres chausse-trappes.
Au début, on se rassurait, on se disait qu’on pouvait retourner sur ses pas, remettre les compteurs à zéro, mais plus on vieillissait, plus le choix se restreignait. Restait cette angoisse d’avoir pris la mauvaise décision et de se retrouver acculé à vivre sa vie avec l’amère conscience de la gâcher. La vie moderne avait inventé la culpabilité de l’échec. On était désormais responsable de ses défaites, de ses maladies, de ses handicaps. Il fallait « aller de l’avant ». L’existence était devenue une course d’obstacles, de performance, une suite interminable de statistiques ponctuée par les notifications du téléphone qui, tous les jours, lui rappelaient qu’elle n’avait pas fait ses 7 Minutes de gym quotidiennes ou qu’elle avait ingéré trop de calories, risquant un cancer ou un AVC prématuré.


L’oncle Blaise avait combattu dans l’armée française. Virgile se souvenait bien de cette vieille photo en noir et blanc où il posait en uniforme de tirailleur, lorsqu’il avait été envoyé là-bas, dans la lointaine Indochine, pour défendre l’Empire français. Dans les rangs de l’armée française, on venait de toute la planète, goumis marocains ou algériens, tirailleurs sénégalais, régiments de Pondichéry, et même des grands blonds de la Légion étrangère, des Allemands. La Légion était dans ce temps-là un repaire à recycler les nazis. Dans cette guerre, personne ne semblait à sa place. Les Français, pourtant les plus concernés par l’affaire, étaient minoritaires dans les troupes. Les Allemands voulaient se faire oublier par les armes. Quant aux Marocains, aux Sénégalais, aux Algériens… Eux, ils n’avaient rien réclamé à personne, ils se demandaient donc parfois ce qu’ils foutaient là, à combattre ces Viêt-minh qui finalement désiraient la même chose qu’eux : l’indépendance.


À l’époque, en cet hiver 44, ça s’agitait dans les rangs, les soldats tirailleurs réclamaient le paiement de leurs soldes, l’armée renâclait. On voulait les renvoyer chez eux. Le général de Gaulle avait décidé qu’il était urgent de « blanchir » les troupes. Des Noirs ne pouvaient décemment pas libérer Paris. On demanda aux tirailleurs de rendre leurs uniformes. Ils en furent ulcérés. On les rassembla à Morlaix. Rentrez chez vous ! À Morlaix, beaucoup refusèrent de monter à bord, la rumeur disait que les bateaux n’arriveraient jamais à destination. Antoine, lui, fit confiance aux officiels. Après tout, il avait combattu pour la Libération avec les FFI.
Ils arrivèrent enfin au Sénégal. Direction le camp de Thiaroye. Ils n’avaient toujours pas été payés. Alors ils manifestèrent. Au petit matin du 1er décembre, l’armée française fit venir des automitrailleuses. Feu ! Antoine, le grand-père de Virgile, échappa au massacre. Les archives furent falsifiées pour jeter un voile pudique sur les événements de décembre 1944. On invoqua une « mutinerie ». Les corps furent jetés dans des fosses communes creusées à la va-vite dans le camp, qui, une fois détruit, deviendrait une décharge. Certains des hommes venaient du Bénin, de Côte d’ivoire… Peu importe : ils étaient les « tirailleurs sénégalais », les « Africains ». Des moins qu’humains. Les faire disparaître fut un jeu d’enfant.
Combien furent-ils à mourir ce jour-là ? 20 comme le dirent les officiels, 77, ou plus vraisemblablement près de 400 ? On ne le saurait jamais. Leur mort avait pesé aussi peu que leur vie. Sur leur dossier militaire s’étalerait en gros l’inscription : « n’a pas le droit à la mention mort pour la France ». Antoine, le grand-père de Virgile, fut blessé à la jambe. Il boita le restant de sa vie. Il fut arrêté après le massacre de Thiaroye. Lors de son procès, il fut condamné, comme « mutin », à un an de prison pour avoir été l’un des meneurs de la rébellion. Après avoir purgé sa peine, il revint au village. Il ne se plaignit jamais de cette France qui l’avait pourtant trahi. Quand l’oncle Blaise, son fils, partit combattre en Indochine, il ne protesta pas. Il admirait toujours le général de Gaulle. En France, Virgile s’était plongé dans des travaux d’historiens sur Thiaroye et, découvrant ce qui s’était passé ce jour-là, l’attitude de son grand-père lui avait paru incompréhensible. À son retour au Sénégal, il se rendit au mémorial célébrant les martyrs de Thiaroye, un monument laid et soviétique. Le sol était jonché de coquillages. Les tombes des tirailleurs se succédaient sans noms. Qu’en penseraient-ils, ces tirailleurs, massacrés par la France, de voir leurs petits-enfants se précipiter en mer dans des pirogues défoncées pour rejoindre le pays des maîtres ? Pour eux, pas de tombes non plus.


Le jeu des chaises musicales était l’allégorie parfaite du monde capitaliste. Il n’y avait jamais assez de chaises pour tout le monde. La vie se résumait à cette ronde absurde où il fallait se battre pour arracher des ressources trop rares. Il n’y avait pas assez d’argent, de jobs, d’amis, de temps, d’amour, de sexe. La ronde continuait, mais à un moment, il fallait s’y résoudre : vous vous retrouviez sans chaise, sans argent, sans famille, sans amour. Les plus forts avaient le droit aux prolongations. Même irréfragable logique au manège, où il s’agissait d’attraper la queue du Mickey pour gagner un tour gratuit. Pour rester dans la course, il fallait faire preuve de férocité. Et peu à peu le cercle des compétiteurs se réduisait jusqu’à ce que le vainqueur se retrouvât seul devant les chaises vides.
Pourtant, Anne-Maï avait toujours aimé jouer.
« On dirait qu’on était un cosmonaute. » On dirait qu’on était un chat. On dirait que tu étais un chou-fleur qui marche. En vieillissant, la formule magique « on dirait que » ne marchait plus. On était. Un cadre, un ouvrier, un contrôleur de gestion, un professeur.
On dirait que tu n’as pas été licenciée et que tu as gagné au Loto.
Jouer permettait de gagner d’autres vies.


 

samedi 19 février 2022

[Maillard, Vincent] L'os de Lebowski

 

 

 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'os de Lebowski

Auteur : Vincent MAILLARD

Parution : 2021 (Philippe Rey)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Je m’appelle Jim Carlos, je suis jardinier. J’ai disparu le 12 janvier 2021. Un de mes derniers chantiers s’est déroulé aux Prés Poleux, dans la propriété des Loubet : Arnaud et Laure. Lui est rédacteur en chef à la télévision, elle est professeure d’économie dans l’enseignement supérieur. Chez eux tout est aussi harmonieux, aussi faux qu’une photographie de magazine de décoration. Tout, même leurs cordiales invitations à partager des cafés ou des déjeuners au bord de leur piscine, vers laquelle je me dirigeais avec autant d’entrain que pour descendre au bloc opératoire...
Vous trouverez dans ce livre les deux cahiers que j’ai écrits lors de mon aventure chez ces gens. Mais aussi l’enquête menée par la juge Carole Tomasi après ma disparition. Lebowski est le nom de mon chien. Tout est sa faute. Ou bien tout le mérite lui en revient. C’est selon. Maintenant il est mort. Et moi, suis-je encore vivant ?

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ancien grand reporter, Vincent Maillard est aujourd’hui réalisateur de documentaires, et scénariste pour la télévision. L’os de Lebowski est son second roman, après Springsteen-sur-Seine (Éditions Fanlac, 2019).

 

 

Avis :

Lebowski, Golden Retriever aussi massif que placide, accompagne imperturbablement son maître, Jim Carlos, sur ses chantiers de jardinier-paysagiste. Cette fois, ils se rendent sur la luxueuse propriété des Loubet, qui désirent ajouter une touche d’écologie à leur image de réussite et de perfection bourgeoises. Mais Jim et Lebowski y tombent littéralement sur un os, et, à force de creuser, finissent par se retrouver en bien mauvaise posture face au vrai visage de cette famille, bien moins avenante qu’il n’y paraît.

Personnage à part entière et à l’évident capital de sympathie, le chien Lebowski est celui par qui tout arrive : le coup de patte qui va incidemment venir troubler l’image policée des Loubet, comme le coup de coeur qui va valoir à ce livre le Prix littéraire 30 millions d’Amis. Et c’est vrai que l’on s’attache à cet animal, dont la présence réaliste et souvent comique doit beaucoup à la chienne de l’auteur et à l’ironie de Jim, le narrateur de leurs mésaventures. Entre le flegme innocent du chien et l’exaspération du maître face à la comédie humaine qu’il observe avec autant de lucidité que de dérision, le lecteur est d’emblée happé par la vivacité, l’originalité et l’humour du récit, habilement tendu autour des contradictions et de l’hypocrisie de plus en plus inquiétantes des Loubet. Le suspense ne tarde pas à s’en mêler, entretenu par la construction soigneusement étudiée de ce qui se révèle une tragi-comédie aussi noire que réjouissante. Dans les placards des apparences lisses et policées, dorment bien des squelettes qu’il peut être dangereux de prétendre chatouiller….

Cocktail pétillant de suspense, d’humour et de satire sociale, cette lecture originale et divertissante se déguste sourire aux lèvres. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

J’ai rejoint l’autoroute A10. L’autoroute de Bordeaux. Orléans, Tours, Poitiers, la France tranquille, ni la horde sauvage estivale de l’autoroute du Soleil, ni la destination Télérama-fruits de mer de l’autoroute de Rennes ou de Nantes (mettons de côté les punis et les bannis de l’Est, qu’irait-on faire en Lorraine quand on n’y est pas né ?), quelque chose entre les deux, bon chic-mi-raisin.

Je me suis arrêté sur l’aire de Poitou-Charentes – Nord. (…)
Je suis allé m’occuper de mon cas dans le vaste manège multicolore des machines à sous Lavazza, des canettes rouge Coca et bleu Red Bull, des sandwichs de Chez Paul et des livres de chez Jacques a dit. Des ribambelles d’êtres humains de tous âges et de tous sexes, mais presque tous en short, mi-énervés mi-joyeux, évoluaient dans cet espace comme s’ils étaient chez eux. Je me sentais comme un acteur en noir et blanc dans un film en couleurs.

La route principale faisait un coude pour contourner le centre du village. Il n’y avait pas plus de voitures que de piétons. J’ai repéré le café, fermé. Je me suis assis sur un banc qui n’avait pas besoin d’être à l’ombre car le ciel était nuageux, gris clair. J’ai remarqué les guirlandes d’ampoules colorées entre les platanes. Une sorte de buvette et des installations de bois, un four à pain, un endroit taillé pour l’animation et la fête. Mais aux heures ouvrables, donc. J’avais l’air du gars qui a été invité à une noce mais qui s’est trompé de date.

Milos est loin des hordes touristiques, loin des foules selfisées et des délires Instagram. Vous savez, des tas de gens choisissent leur destination de voyage en fonction des répercussions Instagram », disait Arnaud d’un air consterné, avant d’ajouter : « Enfin, il paraît que le phénomène lui-même s’essouffle et que les gens cherchent désormais à vivre une expérience plus authentique, plus personnelle, loin de ces mises en scène de soi-même. » En y réfléchissant ensuite, je me suis dit que son raisonnement tournoyait en s’abîmant dans un vortex sans fond. Que ce soit pour se mettre avantageusement en scène, ou bien au contraire pour mettre en scène sa discrétion, sa différence, il s’agissait toujours de se distinguer, de briller par son absence, d’exister coûte que coûte. Imaginant la surface de la piscine comme celle d’un océan, j’y projetais des milliards de minuscules êtres agitant leurs bras. Ils veulent, nous voulons tous être sauvés de ce que nous considérons comme une noyade : l’anonymat.
 
En cette matière, comme en toutes matières, j’étais le gars modeste, même mes rêves de bateaux étaient modestes : un Zodiac peut-être ? Un petit Boston Whaler d’occasion au mieux. Mais, Zodiac ou Boston, il faut bien un peu d’eau pour les faire flotter, habiter au bord de la mer, d’un lac. Un rêve modeste, de retraité ; un rêve de plouc. Je ne me suis pas étendu, j’ai essayé de renverser la vapeur en fermant mon bec pour la laisser parler davantage. Elle m’a raconté des vacances en famille à bord d’un Dufour 63, un monocoque de dix-neuf mètres. Deux mois en Méditerranée : Corse, Sardaigne, Sicile, Grèce, Crète. Est-ce qu’ils n’étaient que tous les quatre ? Oui, mais avec un skipper quand même. Son père, m’a-t-elle dit, avait pris des cours de voile, il avait « fait les Glénans », mais il n’était pas « très courageux ». Elle m’a raconté que ce bateau était sans doute le seul souvenir agréable de sa vie en famille. Je me suis dit que ce perroquet décroissant assis sur mon canapé avait des goûts de millionnaire, mais ce devait être la jalousie. Il y a ceux qui prennent la mer, et ceux qui en rêvent. Je devais appartenir à cette espèce de marin par posture, même pas d’eau douce, un de ces types qui passent leur vie à construire un bateau qui ne sera jamais mis à flot. Ce ne serait donc pas seulement une histoire d’argent. Plutôt une question d’audace, de courage ? Mais Jeanne disait elle-même que son père manquait de courage. Or il ne manquait pas d’argent. Et il avait emmené tout le monde sur la mer pourpre d’Homère, tandis que je creusais la terre.

Elle et moi sentions qu’il y avait entre nous cette distance très spéciale qui autorise les grands déballages de printemps. Elle avait suffisamment voyagé pour savoir que l’on ne se confie vraiment qu’à certains étrangers que l’on croise parfois, en sachant qu’on ne les reverra jamais, et à qui l’on parle pour se parler à soi-même.

On a eu une petite discussion sur ce qu’il entendait par « entretien global », par « redonner de la vie au parc », par « redonner un peu d’oxygène à la nature », il ne s’arrêtait plus dans ses variations sur le thème. J’ai compris que la « vague écologiste » était bel et bien montée jusqu’ici, jusqu’à venir lécher les murs du domaine des Prés Poleux ; que l’aspect « jardins du marquis » avec son gazon à la coupe en brosse militaire et ses haies taillées comme celles du Troisième Reich faisait ringard et qu’il fallait réintroduire du sauvage là-dedans, tout en gardant le contrôle, un peu comme les vêtements de Laure lorsque la mode du grunge avait touché les grands couturiers, ou bien lorsque les petits camarades mâles d’Amandine du lycée de Sainte-Marie-des-Vertus parlaient avec l’accent wesh-wesh des cités : fallait faire genre, un minimum, mais avec la distinction discrète qui fait toute la différence. Il fallait faire ce que la bourgeoisie faisait depuis toujours : faire semblant, imiter les pulsions de la vie pour mieux les étouffer.

Comme tous les célibataires, j’avais fait une brève incursion sur les sites de rencontres qui m’avaient irrémédiablement fait penser à ces machines à pince de fêtes foraines où, pour cinquante centimes, on doit, avec l’aide d’un mini-grappin, parvenir à agripper une mini-peluche, déconcertante à tous les coups. Quand elle s’échappe, on est déçu, et quand on l’attrape, davantage encore.


 

lundi 29 novembre 2021

[Castellanos Moya, Horacio] La diablesse dans son miroir

 


 
 

J'ai moyennement aimé

 

Titre : La diablesse en son miroir
           (La diabla en el espejo)

Auteur : Horacio CASTELLANOS MOYA

Traducteur : André GABASTOU

Parution : en espagnol (Salvador) en 2000,
                   en français (Métailié) en 2021

Pages : 156

 

 

 
 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Au début des années 90 à San Salvador, Olga María Trabanino est froidement assassinée d’une balle dans la tête. Qui peut donc avoir voulu la mort de cette jeune femme apparemment sans histoires ? Au fil de l’enquête, sa meilleure amie, Laura, cancanière, hystérique et jalouse, découvre incrédule tout ce qu’elle lui avait caché : son passé, ses fréquentations, ses vices… Le portrait qui se dessine alors est celui de la bourgeoisie tout entière, qui abrite ses turpitudes et sa corruption sous le masque impavide de la respectabilité.

Le jour où l’assassin s’évade de prison, elle voit le piège se refermer sur elle.

Avec cette intrigue menée d’une plume haletante, l’auteur poursuit sa radiographie au vitriol de la société latino-américaine, gangrenée par les luttes politiques et le trafic de drogue. 
Sex and the City
vu par Thomas Bernhard.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Horacio CASTELLANOS MOYA est né en 1957 à Tegucigalpa, au Honduras. Il grandit et fait ses études au Salvador et s'exile à partir de 1979 dans de nombreux pays. Il enseigne aujourd'hui à l'université de l'Iowa. Il a écrit douze romans, qui lui ont valu de nombreux prix, des menaces de mort et une reconnaissance internationale. 

 

 

Avis :

Lorsqu’Olga Maria Trabanino est froidement abattue chez elle, dans sa riche villa de San Salvador, son amie Laura Ribera, indignée de voir l’enquête piétiner, se sent en devoir de s’en mêler. Ses découvertes sur la vie privée de la victime, et l’imbroglio des enjeux dont elle prend conscience autour de celle-ci, finissent par la mettre elle-même en danger.

Long monologue intérieur de Laura, le récit nous fait entrer dans la tête d’une jeune femme de la bourgeoisie salvadorienne, encore sous le choc de l’assassinat commandité à l’encontre de son amie. Son bavardage oiseux et prétentieux témoigne initialement, par sa morgue incrédule, d’un sentiment d’outrage bien plus que de frayeur. Le meurtre de l’une d’entre elles a l’impensable brutalité d’un pavé dans la vitre, qui protégeait jusqu’ici leur existence d’en haut, du méprisable chaos d’en bas. Qui plus est, l’enquête a l’inconcevable impudence de s’intéresser à leur milieu, jusqu’ici naïvement synonyme pour Laura d’une aisance si naturelle qu’il ne lui était jamais venu à l’idée de penser à sa provenance. Outrée, notre prétentieuse et assez méchante innocente ouvre néanmoins peu peu les yeux, découvrant d’abord, dans un sursaut de colère et de jalousie, les infidélités croisées de son amie et de ses amants, puis, dans un trouble de plus en plus affolé, alors qu’un scandale financier vient soudain éclabousser tout ce beau monde, l’effrayant enchevêtrement des intérêts et des intrigues dans une société corrompue jusqu’à la moelle.

Une ironie presque mauvaise accompagne le dessillement du lecteur en même temps que de Laura. Et c’est bien une forme de dégoût qui transpire de cette malodorante description de l’élite salvadorienne, dont on ne doute pas un instant qu’elle soit l’exact reflet d’une réalité qui a contraint l’auteur, menacé de mort, à l’exil. Profondément original, le parti-pris narratif s’avère toutefois à double tranchant. S’il permet d’épouser habilement les pensées de son personnage, peu à peu déstabilisé jusqu’à en sombrer, il risque aussi de noyer le lecteur dans l’écoeurement d’une logorrhée, d’abord exaspérante d’arrogance et de frivolité stupide, puis déconcertante d’absurdité paranoïaque. Une lassitude et la hâte d’en finir au plus vite m’ont ainsi d’autant plus rapidement envahie, gâchant inexorablement mon plaisir de lecture, que l’intelligence et l’intérêt du roman ne m’ont vraiment sauté aux yeux qu’une fois l’étonnement de son dénouement retombé. Car alors, certes, vous ne connaîtrez pas le fin mot de l’histoire, mais vous comprendrez enfin, vu l’état de pourriture ambiant, que cela n’aurait servi de rien, de toute façon. (2/5)

 

Citation :

Je ne comprends pas pourquoi il n’y a pas de cimetières dans les endroits respectables. Ils sont tous très loin et perdus, ma belle, entourés de quartiers dangereux. À vrai dire, cette ville est infectée d’endroits marginaux. C’est ce que m’a dit Diana qui s’étonnait que les quartiers des gens respectables se retrouvent presque tous entourés par des endroits marginaux, par la pauvreté qui engendre la délinquance. C’est pourquoi il est si facile de tuer une femme sans que personne lève le petit doigt, comme ça s’est passé pour Olga María : les délinquants commettent leur mauvais coup et retournent immédiatement dans leurs tanières. Il y a des villes où ce n’est pas comme ça : on vit dans un endroit et les malfaiteurs dans un autre, à plusieurs milles de distance, comme il se doit. Mais dans ce pays, tout se touche. Olga María elle-même m’a montré à l’entrée de son quartier, à deux pas des taudis, trois maisons contiguës, aux murs mitoyens : dans l’une, il y a une école primaire ; dans la suivante, un bordel ; et dans la dernière, une église évangélique. Tu t’imagines ! Une folie.