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dimanche 27 juillet 2025

[Carrère, Emmanuel] La classe de neige

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La classe de neige

Auteur : Emmanuel CARRERE

Parution : 1995 (P.O.L)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Dès le début de cette histoire, une menace plane sur son petit héros : nous le sentons, nous le savons, tout comme lui le sait, l’a toujours su. Pourtant, quoi de plus ordinaire qu’une classe de neige ? Mais celle-ci, à partir d’un incident apparemment mineur (son père qui l’a amené en voiture repart en emportant les affaires de l’enfant) va tourner au cauchemar. Et si nous ignorons d’où va surgir le danger, quelle forme il va prendre, qui va en être l’instrument, nous savons que quelque chose est en marche, qui ne s’arrêtera pas.

Ce roman impitoyablement écrit raconte l’un des pires malheur qui puisse arriver à un enfant, un malheur, né autant de son imagination que du monde qui l’entoure, et contre lequel il sera totalement démuni car il touche le cœur de ce qui fait sa faiblesse, sa vulnérabilité et le prive de toute issue, de tout recours.

 

 

Un mot sur l'auteur :  

Né en 1957, Emmanuel Carrère est écrivain, journaliste, scénariste et réalisateur. Il est l'auteur de nombreux romans qui lui ont valu plusieurs prix littéraires.

 

 

Avis :

Surprotégé par ses parents, Nicolas est un enfant solitaire et angoissé, qui envisage la classe de neige comme une épreuve. Déjà paniqué à l’idée de mouiller son lit et de se retrouver en butte aux moqueries, voilà en plus qu’il se fait d’emblée remarquer, parce que son père, par peur d’un accident, a décidé de le conduire lui-même au lieu de le laisser prendre le car la veille avec les autres, et, comble de malheur, est reparti en oubliant de lui laisser son sac.

Associées à l’évident décalage du comportement de ses parents, les peurs de Nicolas ont tôt fait de nous convaincre de la vulnérabilité de l’enfant et de nous faire redouter, à nous aussi, la mauvaise tournure que ce séjour à la montagne risque de prendre pour ce souffre-douleur tout désigné. C’est donc désormais à travers le prisme des angoisses du garçon, additionnées de nos inquiétudes d’observateurs adultes, que l’on aborde la suite en la pressentant tragique. Mais, si les éléments menaçants s’accumulent, ils ne se mettront en place qu’en toute fin du roman, nous laissant en attendant aux prises avec les terreurs enfantines qui, alimentées par quelques lectures sinistres, les sombres mises en garde parentales et des bribes de conversation saisies entre deux portes, peuplent les cauchemars de Nicolas d’accidents sanglants et de trafiquants d’organes ravisseurs d’enfants, tout en le convaincant du sadisme d’Hodkann, le grand qui lui a prêté un pyjama.

Toujours, contrastant avec la présence rassurante et bienveillante de Patrick, le moniteur de ski, plane l’ombre, nimbée d’un mystère à la fois fascinant et inquiétant pour l’enfant, d’un père représentant en prothèses médicales, et qui, entre deux absences, se montre autant intrusif que terrifiant avec ses figurations d’un monde dangereux dont il faut se protéger sous peine d’atroces conséquences. Alors, quand le fantasme devient réalité, et que, dans la station de ski, un petit garçon disparaît puis est retrouvé assassiné, la peur amplifiée par les non-dits de son entourage enflamme l’imagination de Nicolas en un dérisoire mécanisme de protection, qui ne l’empêchera pas de devoir bientôt affronter la vérité. Une vérité d’autant plus inconcevable qu’elle ne se dessinera jamais qu’en creux, à peine énoncée à demi-mot.

Un roman psychologique addictif et tout en finesse sur les effets du secret et du non-dit sur l’inconscient et l’équilibre affectif d’un enfant, et qui nous laisse, avec effroi, extrapoler l’ampleur du traumatisme à jamais tatoué au plus profond de sa personnalité. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :

La plupart des élèves déjeunaient habituellement à la cantine, mais pas Nicolas. Sa mère venait le chercher ainsi que son petit frère, encore à l’école maternelle, et ils prenaient tous trois le repas à la maison. Leur père disait qu’ils avaient beaucoup de chance et que leurs camarades étaient à plaindre de fréquenter la cantine, où l’on mangeait mal et où survenaient souvent des bagarres. Nicolas pensait comme son père, et si on le lui demandait se déclarait heureux d’échapper à la mauvaise nourriture et aux bagarres. Cependant, il se rendait compte que les liens les plus forts entre ses camarades s’établissaient surtout entre midi et deux heures, à la cantine et dans le préau où on vaquait après le repas. Pendant son absence, on s’était envoyé des petits suisses à la figure, on avait été puni par les surveillants, on avait conclu des alliances et chaque fois, quand sa mère le ramenait, c’était comme s’il avait été nouveau et devait reprendre à zéro les relations nouées le matin. Personne à part lui n’en gardait le souvenir : trop de choses s’étaient passées durant les deux heures de cantine. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
CARRERE Emmanuel : Kolkhoze
 

 


 

mercredi 28 décembre 2022

[James, Henry] Washington Square

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Washington Square

Auteur : Henry JAMES

Traduction : Camille DUTOURD

Parution : en anglais en 1881,
                  en français dès 2002

Pages : 285

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

New-York, milieu du XIXe siècle. Catherine Sloper est une jeune fille sans grande beauté et à l’esprit simple, mais elle est l’unique héritière du docteur Sloper qui a acquis une fortune importante. Lors d'un bal, elle rencontre le beau Morris Townsend. Il la courtise, elle tombe amoureuse et jure de l'épouser... Mais tiendra-t-elle son engagement, contre l’avis de son père qui menace de la déshériter, et le jeune homme est-il vraiment sincère ? Amour, argent et faux-semblants ; Washington Square, publié en 1881, dresse le portrait d'une société figée à l’aube d’une ère nouvelle.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Henry James est né à New York en 1843 dans une vieille famille de négociants et de lettres. Après des études à New York, Londres, Paris, Genève, il entre à Harvard, n'y termine pas son droit et commence très vite à publier des nouvelles dans divers journaux. En 1875, il s'installe à Paris où il rencontre Tourgueniev et Flaubert ; puis, en 1876, il choisit de vivre en Angleterre. En 1915, désespéré par l'indifférence de son pays qui n'est pas encore entré en guerre pour sauver la vieille Europe, il renonce à la citoyenneté américaine et meurt en 1916, citoyen britannique.

 

Avis :

Jeune fille naïve et assez quelconque, Catherine Sloper n’est pas de taille à résister bien longtemps aux avances du très séduisant Morris Townsend qui prétend l’épouser. Mais, suspectant ce par trop brillant soupirant de n’être qu’un vulgaire coureur de dot et d’héritage, son père, le Docteur Sloper, un riche et distingué veuf dont l’amour sans indulgence ni tendresse s’est toujours teinté de mépris pour cette fille si terne en comparaison de sa mère disparue, lui intime sans ménagement de rompre, sous peine de la déshériter. Après des années de soumission à la tyrannie et aux humiliations paternelles qui ont brisé sa confiance en elle, Catherine ose pour la première fois braver l’autorité du vieux despote. Elle réalise bientôt qu’il avait toutefois bien percé à jour son aventurier de fiancé...

Inspiré d’une histoire vraie, ce roman ne manque pas de cruauté. Dans ce New York de la fin du XIXe siècle où, comme le décrit aussi Edith Wharton, les anciennes et rigides valeurs aristocratiques héritées de la vieille Europe décadente se retrouvent peu à peu battues en brèche par le dynamisme d’une jeune Amérique encline au culte décomplexé de l’argent, s’affrontent deux mondes dont le plus égratigné par Henry James n’est pas forcément ici celui que l’on aurait pu escompter. Car, si, comme il n’en est guère fait mystère dès le début du roman, Townsend est bien un arriviste intéressé par un mariage d’argent, c’est bien plus encore le cynisme froid de l’implacable père et la frivolité stupide de la tante trop romantique, décidée à jouer les entremetteuses, qui occupent le coeur du récit avant de sceller le malheur de Catherine.

Cupidité égoïste d’un côté, orgueil méprisant et borné mais aussi inconséquence balourde de l’autre : la pauvre naïve qui croyait à l’intégrité et à l’amour tombe de haut lorsqu’elle réalise n’être finalement que le jouet des ambitions, des rivalités et des frustrations de tous, et que jamais, ni son prétendant, ni son père et sa tante, ne l’ont considérée et aimée pour elle-même. Se doute-t-on jamais de la gravité des blessures qui ont, un jour, décidé du sort de celles que l’on retrouve, bien des années plus tard, âgées et solitaires ?

La fine observation des comportements et des psychologies au sein de la société bourgeoise du XIXe siècle, aussi bien que l’art consommé de la narration et l’élégance de plume de l’écrivain, font de ce classique, par ailleurs chef d’oeuvre de cruauté, un incontournable coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :  

– Elle lui restera fidèle, dit Mrs. Almond ; elle lui restera certainement fidèle.  
– C’est bien ce que je dis : elle tiendra bon.  
– Fidèle est plus joli. C’est la fidélité que ces natures très simples choisissent toujours, et il n’y a pas d’être plus simple que Catherine. Elle ne peut éprouver d’impressions très variées ; mais quand une impression s’impose à elle, elle ne peut plus y échapper. Elle est comme une bouilloire de cuivre qui a reçu un choc. On peut toujours faire briller la bouilloire, mais on ne peut plus effacer la trace du coup.
– Essayons au moins de faire briller Catherine, dit le docteur. Je vais l’emmener en Europe. 
 – Ce n’est pas l’Europe qui fera qu’elle l’oubliera.  
– C’est donc lui qui l’oubliera.  
Mrs. Almond le regarda attentivement :  
– Trouves-tu vraiment cela désirable ?  
– Au plus haut point ! répondit le docteur.


 

lundi 4 octobre 2021

[Ndiaye, Marie] La vengeance m'appartient

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La vengeance m'appartient

Auteur : Marie NDIAYE

Parution : 2021 (Gallimard)

Pages : 240

  

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Me Susane, quarante-deux ans, avocate récemment installée à Bordeaux, reçoit la visite de Gilles Principaux. Elle croit reconnaître en cet homme celui qu’elle a rencontré quand elle avait dix ans, et lui quatorze — mais elle a tout oublié de ce qui s’est réellement passé ce jour-là dans la chambre du jeune garçon. Seule demeure l’évidence éblouissante d’une passion.
Or Gilles Principaux vient voir Me Susane pour qu’elle prenne la défense de sa femme Marlyne, qui a commis un crime atroce… Qui est, en vérité, Gilles Principaux ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Prix du Théâtre de l'Académie française (2012)
Prix Marguerite-Yourcenar (pour l'ensemble de son œuvre) (2020)
Prix Ulysse (pour l'ensemble de son œuvre) (2018)

 

 

Avis :

Maître Susane, avocate d’âge mûr installée à Bordeaux, reçoit à son cabinet un nouveau client, Gilles Principaux, venu lui demander d’assurer la défense de son épouse Marlyne, coupable d’un crime abominable. Curieusement, sans qu’elle puisse fonder son impression sur quoi que ce soit de tangible, l’avocate croit reconnaître en cet homme un adolescent rencontré quand elle avait dix ans. De leur tête-à-tête dans la chambre du jeune garçon, elle ne se souvient de rien, mais a gardé l’empreinte de ce qu’elle interprète aujourd’hui comme un moment d’éblouissante passion.

D’emblée piqué par une impression d’étrangeté et de mystère, tout entier tendu dans l’attente d’explications, le lecteur engagé tambour battant dans cette lecture risque fort de la découvrir de plus en plus opaque et de l’achever sur le constat désemparé de n’y avoir rien compris. C’est que la construction du livre reflète l’obscur cheminement de Maître Susane, depuis le refoulement au fond de son inconscient d’un traumatisme que l’on ne pourra que deviner, jusqu’au déchirement progressif du voile protecteur de l’oubli lorsque, trente ans plus tard, elle reconnaît confusément la toxicité d’un autre homme au point de le confondre avec son ancienne connaissance.  

Comme rien de tout cela ne se déroule de manière linéaire mais nous est suggéré par touches et allusions désordonnées, comme autant de pièces d’un puzzle éparpillé, le lecteur se retrouve lui aussi le jouet aveugle et impuissant de l’inconscient de Maître Suzane, dont il devient de plus en plus évident qu’il la protège plus ou moins bien de la dépression et de troubles relationnels, consécutifs au choc jamais verbalisé vécu dans son enfance. 
 
Le récit se sera jamais très explicite sur la psychologie et les motivations de chacun des époux Principaux. Leur histoire s’avèrera finalement le déclencheur d’une prise de conscience tardive de son traumatisme par Maître Susane, et l’occasion pour elle, telle une formidable revanche, de comprendre et de révéler la responsabilité du mari, perversement possessif et manipulateur, dans le passage à l’acte de l’épouse, coupable flagrante mais aussi victime ignorée.

A la virtuosité de la construction et à la profondeur psychologique des personnages vient s’ajouter une écriture travaillée dans ses moindres détails, y compris les tics de langage des personnages. Dans l’accumulation de ses « mais », Marlyne exprime sa protestation contre l’enfermement invisible de sa vie conjugale et fournit les raisons de son coup de folie. Dans celle de ses « car », son mari se justifie de la normalité de ses propres comportements. Le texte devient ainsi un bijou de symbolisme, tant sur la forme que sur le fond.

D’un premier abord désarçonnant pour ne pas dire abscons, cet étonnant roman est une performance littéraire et une expérience de lecture troublante et exigeante. Obsédante et inquiétante, son histoire s’avère la face émergée de profondeurs vertigineuses, nous faisant prendre conscience du gouffre insondable de notre mémoire et de notre inconscient, sur lequel nous construisons nos personnalités et nos existences. Chaque lecteur y trouvera sa propre interprétation et devra répondre seul aux questions restées ouvertes. (4/5)

 

Citations : 

Chaque jour je pensais au moment où il rentrerait et j’avais peur. Je ne voulais pas qu’il se sente contrarié, énervé parce que les choses n’étaient pas bien en place. Il était gentil, oui, jamais il n’avait une parole méchante. Mais je pouvais sentir sa déception, son mécontentement quand je n’avais pas bien fait, on sent ces choses dans les couples, on ne dit rien mais on sent tout, on comprend tout.

Elle savait, sans que quiconque lui eût fait de réflexion à ce sujet, que l’irréparable absence de joliesse chez une petite fille chérie ne peut que désappointer cruellement les parents. Elle savait aussi que ces derniers ont une propension paradoxale mais coutumière, fatale donc pardonnable, à tenir rigueur à la petite fille de n’être point jolie plutôt qu’à blâmer leurs propres défauts qui, nombreux, multipliés dans l’acte de reproduction, se retrouvent flagrants et désolants sur le visage et dans la silhouette de l’enfant.

— Mais je viens vous voir très souvent, pourquoi dites-vous que vous me voyez rarement…
— Tu passes en coup de vent, on ne se rappelle même pas que tu es venue. Si bien que ce qui est pour toi « très souvent » devient « presque jamais » dans notre souvenir. Après, hein, avait ajouté Mme Susane avec hauteur, tu peux toujours nous mettre ton agenda sous les yeux avec « visite aux parents » coché dix fois par mois, ça ne changera rien à ce qu’on ressent et c’est bien ça le plus important, n’est-ce pas ?

jeudi 27 février 2020

[Vigan, Delphine (de)] Les loyautés





 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les loyautés

Auteur : Delphine de VIGAN

Parution : 2018 chez JC Lattès
                 2019 chez Le Livre de Poche

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Théo, enfant du divorce, entraîne son ami Mathis sur des terrains dangereux. Hélène, professeur de collège à l’enfance violentée, s’inquiète pour Théo : serait-il en danger dans sa famille ? Quant à Cécile, la mère de Mathis, elle voit son équilibre familial vaciller, au moment où elle aurait besoin de soutien pour protéger son fils.
Les loyautés sont autant de liens invisibles qui relient et enchaînent ces quatre personnages.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Delphine de Vigan est notamment l’auteure de No et moi (Prix des libraires), de Rien ne s’oppose à la nuit (Prix du roman Fnac, Prix du roman France Télévisions, prix Renaudot des lycéens et Grand Prix des lectrices de Elle) et D’Après une histoire vraie (Prix Renaudot, Prix Goncourt des lycéens). Ses romans sont traduits dans plus d’une vingtaine de langues.

 

 

Avis :

Matheo, treize ans, fils d’un couple divorcé, entraîne son ami Mathis sur une mauvaise pente. En proie à ses propres soucis, la mère de Mathis ne prend pas suffisamment conscience du danger. La seule personne à s’alarmer est une professeur du collège : elle-même victime de violences parentales dans son enfance, elle suspecte l’environnement familial de Matheo.

L’auteur déroule son histoire de façon tellement sobre et lapidaire qu’elle vous laisse assommé et sans voix, impressionné par son réalisme si parfait qu’il vous en semble vraiment connaître les protagonistes. Alignés sans aucun pathos ni jugement, les faits n’en deviennent que plus implacables et soufflettent le lecteur de leur brutalité sans fard, lui laissant à peine le temps de respirer dans cette sombre glissade vers on ne sait quel redoutable dénouement.

Peut-être plus que le drame qui menace, ce sont les interactions entre les personnages qui construisent tout l’intérêt du roman : Delphine de Vigan a réussi à restituer toute la complexité et la profondeur de ces êtres humains, comme emberlificotés dans la toile d’araignée de leur vécu, qui influence leurs perceptions et leurs agissements. Ici, ni voyeurisme, ni sentimentalisme, ni condamnation, mais l’observation fine et précise des processus et des motivations qui sous-tendent les comportements humains.

Admirable de concision, de sobriété et de délicatesse, ce récit parvient en quelques traits à restituer l’âme de ses personnages, nous amenant à comprendre toute la complexité cachée derrière les apparences, et, surtout, les subtiles et invisibles interactions entre notre passé et le présent. Un bien joli roman qui démontre l'indéniable talent de son auteur. (4/5)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
   

dimanche 3 mars 2019

[Decoin, Didier] Autopsie d'une étoile





Coup de coeur 💓💓


Titre : Autopsie d'une étoile

Auteur : Didier DECOIN

Editeur : Seuil

Parution : 1987

Pages : 352







 

Présentation de l'éditeur :

"Un récit fiévreux, agité et sensuel [...] Didier Decoin est irrésistiblement romancier" (François Nourissier, le Point).
"Un très grand bouquin d'aujourd'hui, à hauteur d'homme, entre deux infinis..." (Jean David, VSD).
"Sans doute le meilleur roman de Decoin après John l'Enfer". (André Clavel, l'Evénement du jeudi).
Mon nom est David Bissagos, je vis à Chicago près du métro aérien. J'ai connu et servi un homme, Burton Kobryn. Dans un observatoire de la Cordillère des Andes, ensemble nous avons guetté la naissance d'une étoile. Nous avons aussi aimé la même femme, Léna, moitié indienne, moitié américaine. Léna est morte en silence, tandis que l'étoile naissait en criant. Bien après ces événements, son prix Nobel, sa gloire, Burton Kobryn m'appela dans la grande maison isolée, en Normandie sous la neige, où il s'était retiré avec sa nouvelle épouse. Il parla de ce qui s'était réellement passé durant notre séjour au Chili, au cours de ces mois de violence pendant la révolution de 1973. Il me dévoila l'existence de Sally Nathanson, l'étrange jeune fille qu'il n'avait jamais cessé d'aimer. Il avoua ce qu'avait été la vraie mort de Léna, et ce qu'il avait fait ensuite de terrible au Nouveau-Mexique et sous la pluie de Riverton. Je compris alors que l'étoile la plus brillante n'est qu'une entité monstrueuse qui se dévore elle-même et réduit en cendres tout ce qui la frôle.
 

 

Avis :

L'éminent savant Burton Kobryn, prix Nobel d'astrophysique pour avoir capté le son produit par la naissance d'une étoile, s'est retiré dans la campagne française après l'exécution de sa femme Léna lors du coup d'état de 1973 au Chili, d'où il menait ses recherches. C'est donc à l'apogée de sa carrière, qu'à la surprise générale, il décide de disparaître de la scène publique et de mettre fin à sa vie professionnelle. Dix ans plus tard, il convoque un jour chez lui son ancien assistant, l'Américain David Bissagos, à qui il n'avait jamais auparavant manifesté d'attention particulière. Ce-dernier, marqué par la mort de Léna qu'il n'avait fait qu'apercevoir mais dont il était secrètement amoureux, s'empresse de se rendre auprès de son ancien maître, à qui il continue de vouer un respect et une admiration sans borne. Quels secrets l'attendent dans la tanière de l'homme célèbre maintenant remarié ? 

J'ai été à nouveau impressionnée par l'inventivité et la capacité de renouvellement de Didier Decoin. Ce roman est encore une fois très différent des précédents. Il nous emmène avec un certain suspense au-delà de ce qu'on peut pressentir à différents moments des confidences de Kobryn : l'effet de surprise joue à plein jusqu'à l'ultime phrase, une révélation en cachant une autre. 
Au-delà du récit mené magistralement et où rien n'est laissé au hasard, les romans de Didier Decoin ont en commun l'émotion poétique et esthétique qu'ils suscitent et qui continue de vous imprégner une fois la dernière page tournée. Ce sont des romans "qui ont une âme" si je puis dire, à tout le moins une profondeur qui dépasse la simple narration.  

Alors qu'il cherche désespérément le cri d'une étoile dans le silence de l'infini, Kobryn refuse d'entendre l'infinie et criante détresse de son épouse. Il s'attache à ne voir d'elle que ce qu'il voudrait qu'elle soit, au point de la laisser sombrer quand elle s'en écarte trop, s'apercevant alors qu'il n'a fait toute sa vie que courir après le reflet d'un premier amour perdu, comme aveuglé et leurré par la lumière d'une étoile qui continue à éblouir bien longtemps après son extinction. Kobryn avait été séduit par la beauté de Léna, sans réaliser le trou noir caché derrière la lumière, l'abîme béant de sa folie ; lui-même va découvrir chez lui un puits de noirceur sans fond qui l'amènera à la destruction. 
Chaque être cache au fond de lui son propre infini. Infini qui peut passer inaperçu derrière les apparences, sauf lorsqu'il est attiré chez autrui par un gouffre plus puissant, qui finit par le dévorer, comme deux étoiles qui fusionnent. Le premier amour de Kobryn était sourde et muette. Léna perdra la capacité de parler. Et les étoiles crient-elles vraiment ? 
Vous l'avez compris, c'est encore pour moi un coup de coeur pour Didier Decoin, peut-être un de mes préférés, avec Madame Seyerling et Docile. (5/5)

jeudi 28 février 2019

[Slimani, Leïla] Chanson douce






 

Coup de coeur 💓💓

Titre : Chanson douce

Auteur : Leïla SLIMANI

Editeur : Gallimard

Parution : 2016 (Prix Goncourt 2016)

Pages : 240








Présentation de l'éditeur :

Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d'un cabinet d'avocats, le couple se met à la recherche d'une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l'affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu'au drame. A travers la description précise du jeune couple et celle du personnage fascinant et mystérieux de la nounou, c'est notre époque qui se révèle, avec sa conception de l'amour et de l'éducation, des rapports de domination et d'argent, des préjugés de classe ou de culture. Le style sec et tranchant de Leïla Slimani, où percent des éclats de poésie ténébreuse, instaure dès les premières pages un suspense envoûtant.
 

 

Avis :

Un couple engage une nounou pour ses enfants, qui s'avère la perle absolue. La jeune femme prend de plus en plus d'importance au sein de la famille, et, peu à peu, se met en place un mécanisme d'aliénation qui va aboutir à la catastrophe. 
Le roman s'ouvre d'emblée, comme un choc, sur la scène finale du drame, harponnant d'emblée le lecteur et installant une tension qui ne va plus le lâcher jusqu'au point final. Peu à peu, dans un style neutre et implacable, va se dévoiler l'engrenage qui a piégé les personnages. Leur psychologie est habilement explorée, et chacun de frissonner en s'identifiant à eux. D'ailleurs, que savons-nous réellement des personnes qui nous entourent ? Savons-nous percer les simples apparences et ne pas rester aveugle à la souffrance ? Combien de signes avant l'irréparable ? 
Nul doute que si vous avez une nounou, vous ne la verrez plus du même oeil après cette lecture. Un immense coup de coeur pour ce livre coup de poing, riche d'une très juste observation de notre société. (5/5)
 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 






 

[Slimani, Leïla] Dans le jardin de l'ogre





 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Dans le jardin de l'ogre

Auteur : Leïla SLIMANI

Editeur : Gallimard

Parution : 2014

Pages : 224








Présentation de l'éditeur :

"Une semaine qu'elle tient. Une semaine qu'elle n'a pas cédé. Adèle a été sage. En quatre jours, elle a couru trente-deux kilomètres. Elle est allée de Pigalle aux Champs-Elysées, du musée d'Orsay à Bercy. Elle a couru le matin sur les quais déserts. La nuit, sur le boulevard Rochechouart et la place de Clichy. Elle n'a pas bu d'alcool et elle s'est couchée tôt. Mais cette nuit, elle en a rêvé et n'a pas pu se rendormir. Un rêve moite, interminable, qui s'est introduit en elle comme un souffle d'air chaud. Adèle ne peut plus penser qu'à ça. Elle se lève, boit un café très fort dans la maison endormie. Debout dans la cuisine, elle se balance d'un pied sur l'autre. Elle fume une cigarette. Sous la douche, elle a envie de se griffer, de se déchirer le corps en deux. Elle cogne son front contre le mur. Elle veut qu'on la saisisse, qu'on lui brise le crâne contre la vitre. Dès qu'elle ferme les yeux, elle entend les bruits, les soupirs, les hurlements, les coups. Un homme nu qui halète, une femme qui jouit. Elle voudrait n'être qu'un objet au milieu d'une horde, être dévorée, sucée, avalée tout entière. Qu'on lui pince les seins, qu'on lui morde le ventre. Elle veut être une poupée dans le jardin de l'ogre".
 

 

Avis :

La présentation par l'éditeur m'avait fait fuir. Mon immense coup de cœur pour Chanson douce m'a fait revenir vers ce roman dérangeant sur la nymphomanie. Que de souffrances et de détresse chez Adèle, incapable de mettre fin à sa fuite en avant destructrice, ne récoltant que honte et solitude de son effroyable addiction. Et quelle consternation lorsqu'on comprend la cause profonde de son comportement, tellement indicible qu'elle n'est que suggérée par l'auteur. Car l'ogre a un visage, le plus impensable de tous, même si personne autour d'Adèle ne s'en doute le moins du monde. Cet ogre a dévasté Adèle dès l'enfance, la rendant incapable d'aimer, de s'aimer et de se sentir aimée : Adèle n'a plus d'existence qu'au travers du désir d'autrui. 

En ne faisant que suggérer l'indicible d'Adèle, Leïla Slimani parvient à faire ressentir au lecteur le poids du tabou et de la chape de silence qui enferment la jeune femme dans sa névrose. 

J'ai terminé ce livre avec un grand sentiment de tristesse, pour la descente aux enfers d'Adèle, mais aussi pour le désarroi de son mari et leur isolement à tous les deux. Tout comme Chanson douce, Le jardin de l'ogre est un électrochoc, qui vous saisit dès la première ligne et vous poursuit bien au-delà du point final. Les deux romans ont en commun des enfances fracassées, des enfants "dévorés", par les adultes les plus proches. (5/5)

 

 

Citation :

Les gens insatisfaits détruisent tout autour d’eux.
 

 

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