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samedi 31 août 2024

[Faye, Gaël] Jacaranda

 




 Coup de coeur 💓

 

Titre : Jacaranda

Auteur : Gaël FAYE

Parution : 2024 (Grasset)

Pages : 288

 

 


 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Quels secrets cache l’ombre du jacaranda, l’arbre fétiche de Stella  ? Il faudra à son ami Milan des années pour le découvrir. Des années pour percer les silences du Rwanda, dévasté après le génocide des Tutsi. En rendant leur parole aux disparus, les jeunes gens échapperont à la solitude. Et trouveront la paix près des rivages magnifiques du lac Kivu.
Sur quatre générations, avec sa douceur unique, Gaël Faye nous raconte l’histoire terrible d’un pays qui s’essaie malgré tout au dialogue et au pardon. Comme un arbre se dresse entre ténèbres et lumière, Jacaranda célèbre l’humanité, paradoxale, aimante, vivante.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Auteur compositeur interprète, Gaël Faye est l’auteur du premier roman phénomène Petit pays (Grasset 2016, prix Goncourt des lycéens) ainsi que de plusieurs albums, de Pili pili sur un croissant au beurre (2013), à Mauve Jacaranda (2022). Il était la Révélation scène de l’année des Victoires de la musique 2018.

 

Avis : 

Dans la veine de son premier roman Petit pays qui, voilà huit ans, propulsait ce musicien et rappeur franco-rwandais sur le devant de la scène littéraire, Gaël Faye nourrit une nouvelle trame romanesque des dramatiques expériences de sa famille maternelle. Si Petit pays parlait d’une enfance, comme la sienne expatriée au Burundi après les premières vagues de persécutions des Tutsis au Rwanda en 1959, mais là aussi rattrapée par la guerre civile et ethnique qui y éclate en 1993, Jacaranda raconte les efforts d’un jeune homme versaillais, de père français et de mère rwandaise, pour reconstituer, malgré le silence familial, le parcours tragique des siens. Etagé sur quatre générations, le récit dessine en transparence le dernier siècle de l’histoire du Rwanda, des racines coloniales du génocide jusqu’à ses conséquences aujourd’hui, alors que le pays tente douloureusement de se reconstruire.

En 1994, Milan le narrateur a douze ans et se heurte sans comprendre au mutisme de sa mère qui, s’étant toujours soigneusement gardée d’évoquer son passé et son pays d’origine depuis son arrivée en France une vingtaine d’années plus tôt, se referme plus que jamais lorsque le génocide fait malgré tout effraction chez eux par le biais des médias. Dès lors et pendant ce qui durera une bonne partie de sa vie, Milan n’aura de cesse de comprendre les raisons du silence maternel. A mesure de ses séjours au Rwanda, le jeune homme passe progressivement d’une posture d’étranger que tout surprend, voire rebute, et qui lui vaut d’être traité en muzungu, autrement dit en Blanc malgré son teint métissé, à celle d’un véritable enfant du pays, aux attaches suffisamment puissantes pour qu’il n’ait plus envie de repartir et fasse sien le combat des habitants pour leur avenir.

Tout en retenue dans sa simplicité sobre et fluide, le récit s’avère fort didactique dans sa manière d’expliciter, au travers de personnages d’une authenticité manifeste, les tenants et les aboutissants du génocide rwandais. Et c’est pour le lecteur une vraie remise à l’heure des pendules qui s’effectue au fil des pages, alors que, bien loin de la représentation généralisée par les médias d’une déflagration de violence ethnique irrationnelle et barbare, l’on découvre les responsabilités occidentales dans l’instrumentalisation, initiée de longue date à des fins coloniales et politiques, des ressentiments entre ethnies. Et puis, maintenant que le pays est retombé dans l’oubli médiatique, se pose pourtant la question de l’après. Comment se reconstruire dans ce qui est devenu, « et pour longtemps encore, une société de défiance » ? Montrant, à travers son personnage Stella, les terribles répercussions psychiques sur les nouvelles générations quand elles sont privées de mots, l’auteur, par ailleurs secrétaire du Collectif pour les parties civiles du Rwanda fondé par ses beaux-parents, s’attaque ici à la chape du silence, tandis que se succèdent les commémorations indispensables à la mémoire et que les juridictions gacaca spécialement créées dans l’esprit des tribunaux communautaires villageois s’efforcent de couper court à l’engrenage du sang et de la vengeance.

Essentiel pour ce qu’il offre de compréhension intime du Rwanda et pour ce qu’il brise de silence, si pernicieux pour la résilience des nouvelles générations, ce second roman, incroyablement lumineux et facile à lire malgré l’extrême sensibilité de son sujet, mérite indéniablement le même succès que le multi-récompensé Petit Pays. Coup de coeur. (5/5)
 

 

Citations : 

— Pourquoi tout le monde me dévisage ?
— Quoi ?
— Mais regarde, tout le monde me fixe, c’est flippant ! Pourquoi ils font ça ?
— Ah ça… C’est parce que tu es blanc.
— Blanc ? Pas du tout. Je suis autant blanc que noir.
— Qu’est-ce que tu racontes ? T’es blanc. Pur blanc. Comme ta mère d’ailleurs. C’est une Noire devenue blanche.
— N’importe quoi… Ma mère est aussi noire que toi.
— Ta mère, rien qu’à ses manières, sa démarche, ses habits, on sait très bien qu’elle est blanche. C’est comme toi, tu ne peux pas le cacher. Faut accepter, c’est tout, pas besoin de se vexer. — Je ne suis pas vexé. Je dis simplement que je suis métis.
— Quoi ?
— Je suis métis.
— Ah oui, métis… Oublie ça. T’es un muzungu. Blanc comme neige, c’est tout. Métis, ça n’existe pas.
 

Tu viens ici en touriste et tu repartiras en pensant avoir passé de bonnes vacances. Mais on ne vient pas en vacances sur une terre de souffrances. Ce pays est empoisonné. On vit avec les tueurs autour de nous et ça nous rend fous. Tu comprends ? Fous !
 

Tu sais, l’indicible ce n’est pas la violence du génocide, c’est la force des survivants à poursuivre leur existence malgré tout.
 

Partout, il y avait ces visages banals, ces gens normaux, ces hommes et ces femmes ordinaires capables d’atrocités inimaginables et qui étaient parmi nous, autour de nous, avec nous, vivant comme si rien de tout cela n’avait jamais existé. Et sous la terre que nous foulions tous les jours, dans les champs, dans les forêts, les lacs, les fleuves, les rivières, dans les églises, les écoles, les hôpitaux, les maisons et les latrines, les corps des victimes ne reposaient pas en paix. J’avais envie de m’enfuir, de quitter cette terre de mort et de désolation. Après tout, je n’appartenais pas à ce monde, ma mère m’avait mis en garde, je ne l’avais pas écoutée. J’aurais voulu l’appeler, m’excuser de n’en avoir fait qu’à ma tête et la remercier d’avoir essayé de me protéger de cette histoire dont elle connaissait le hideux visage. Cette idée me traversait, puis je pensais aussitôt à Claude, à Eusébie, à Stella, et quelque chose se fissurait en moi qui laissait passer un soleil insensé, la possibilité, malgré tout, de la vie et de la beauté.
 

Il faut se souvenir que les Tutsi ont été tués non pas pour ce qu’ils pensaient ou ce qu’ils faisaient mais pour ce qu’ils étaient. Nous devons continuer à raconter ce qui s’est passé pour que cette histoire se transmette aux nouvelles générations et ne se reproduise jamais plus nulle part. 
 

Tu sais ce que je leur reproche le plus, à tous ces gens (…) ? C’est d’avoir créé, et pour longtemps encore, une société de défiance.


 

vendredi 28 juillet 2023

[Lapierre, Dominique] Un arc-en-ciel dans la nuit

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un arc-en-ciel dans la nuit

Auteur : Dominique LAPIERRE

Parution : 2008 (Robert Laffont)
                  2013 (Pocket)

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

10 millions de lecteurs
18 éditions internationales
80 000 lettres de lecteurs enthousiastes
Une presse mondiale unanime
 
La naissance tumultueuse de l'Afrique du Sud racontée à travers les destins héroïques des fondateurs de la nation arc-en-ciel.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Dominique Lapierre est le co-auteur, avec Larry Collins, de Paris brûle-t-il ?, …Ou tu porteras mon deuil, Ô Jérusalem, Cette nuit la liberté, Le Cinquième Cavalier et New York brûle-t-il ? Seul, il a écrit : La Cité de la joie, Plus grand que l’amour, Mille soleils, Il était une fois l’URSS et, avec Xavier Moro, Il était minuit cinq à Bhopal. Ses best-sellers ont été lus par plus de cent millions de lecteurs dans le monde.

 

Avis :

Dominique Lapierre s’est éteint en 2022, laissant derrière lui bon nombre de best-sellers, parmi lesquels, par exemple, La Cité de la Joie et Paris brûle-t-il ? Cet ancien grand reporter à Paris Match, tombé amoureux de l’Inde, s’était engagé dans la création de nombreuses associations en faveur des enfants et des déshérités de Calcutta, leur reversant la moitié de tous ses droits d’auteur. En 2008, il publiait Un arc-en-ciel dans la nuit, un récit charpenté par un immense travail de documentation et de nombreuses rencontres et interviews préalables, retraçant l’histoire de l’apartheid.

Cette politique de « développement séparé », en fonction de critères raciaux, des populations d’Afrique du Sud, prit forme en 1948 et perdura jusqu’en 1991. Elle est un produit de l’Histoire remontant au XVIIe siècle, quand, envoyés à l’extrême pointe de l’Afrique pour ravitailler en salades et ainsi préserver du scorbut les équipages des navires de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, les colons hollandais, allemands et français finirent par faire souche dans la région en développant leur propre identité nationale. Bâti sur des convictions religieuses, exacerbé par les épreuves et par la guerre des Boers contre l’impérialisme britannique, entretenu enfin par la peur de se dissoudre dans la masse des peuples noirs, le nationalisme afrikaner devint une sorte de « religion civile » prônant la suprématie de droit divin de la minorité blanche sur les ethnies alentour. Dans les années trente et quarante, de nombreux afrikaners trouvèrent un écho à leur théorie dans le national-socialisme et le nazisme. Leur idéologie donna naissance à des lois rigides faisant des noirs des étrangers sur leur propre terre. Déportées sur guère plus que le dixième le plus pauvre du territoire, les immenses populations noires furent regroupées dans de misérables ghettos, privées de tout droit, à la merci de persécutions dont le récit décrit l’ampleur inouïe.

Désormais bien conscient des racines profondes du mal, l’on découvre ensuite dans ces pages la réalité concrète de ces plus de quatre décennies de ségrégation institutionnelle, à mesure qu’aux acteurs historiques essentiels la narration vient mêler des protagonistes ordinaires, dans un récit vivant dont bien des aspects, tous véridiques mais méconnus, provoquent la sidération. Pendant toutes ces années, des figures se détachent, incarnant l’espoir : Nelson Mandela bien sûr, à qui ce livre rend un hommage sincère, mais aussi le chirurgien cardiaque Christiaan Barnard qui choqua tant de ses compatriotes par ces transplantations de coeurs sans considération de races, ou encore la doctoresse blanche Helen Lieberman, appelée la Mère Teresa sud-africaine. Le livre s’achève en 1994, lorsqu’après vingt-sept années d’emprisonnement dans d’atroces conditions, puis quatre ans de négociation avec le gouvernement en faveur de la réconciliation, Mandela, tout frais prix Nobel de la paix, devient le premier président noir d’Afrique du Sud, désormais démocratie multiethnique dite « arc-en-ciel ». L’Afrique du Sud post-apartheid est alors encore une page blanche, très chiffonnée par son lourd passé…

Récit romancé au minimum pour donner chair et vie aux faits historiques, cet ouvrage riche de révélations sur les réalités méconnues de l’apartheid est aussi le reflet d’un homme, voyageur, conteur et philanthrope, qui passa sa vie à révéler l’injustice et à essayer de la combattre. Une lecture édifiante, à prolonger, peut-être, par les deux tomes de L’Alliance de James A. Michener. (4/5)

 

Citations : 

Les seules rencontres qui échappent aux Hollandais, du moins dans les premières semaines, sont celles des bergers khoïkhoï aperçus avec leurs troupeaux au pied des escarpements fleuris de la montagne de la Table. Van Riebeeck aimerait bien échanger la pacotille de bijoux et d’ornements apportés d’Europe contre quelques têtes de leur bétail. Mais les autochtones se dérobent. Il faudra leur proposer plus qu’une parure de plumes et de métal pour vaincre leurs suspicions. Du coup, les nouveaux arrivants se méfient. D’Amsterdam, les Dix-Sept ordonnent à Van Riebeeck de construire un fort et une clôture susceptibles d’assurer la protection de leur campement. Ils lui dépêchent même un ingénieur de haut niveau nommé Rykloff van Goens avec l’extravagante mission d’étudier la possibilité de séparer la péninsule du Cap du reste du continent au moyen d’un canal creusé d’une côte à l’autre. La péninsule deviendrait alors un morceau de Hollande géographiquement indépendant de l’Afrique. Le projet enthousiasme les expatriés. Mais bien vite son irréalisme leur saute aux yeux. Comment une centaine de pauvres bougres pourraient-ils couper l’Afrique en deux avec des pioches et des pelles ? Pure folie ! À moins que les Khoïkhoï ne viennent par milliers leur prêter main-forte. Van Riebeeck ne voit d’autre solution que d’enfreindre les interdits de ses supérieurs. Il dépêche de nouveaux émissaires aux bergers noirs aperçus autour de la montagne de la Table. Les bijoux, les miroirs, les parures raffinées qu’ils leur apportent devraient réussir à désarmer enfin leur méfiance. Mais aucun des indigènes approchés ne consent à se mettre au service de ces Blancs qui sont entrés comme des voleurs sur leur territoire. Décidément, la timide incursion des enfants de Calvin sur la terre d’Afrique se présente sous des auspices peu favorables.
 

Deux jours après son retour à Pretoria, le lundi 8 octobre 1889 à dix-sept heures, il adresse un ultimatum au gouvernement de Sa Majesté. Celui-ci doit retirer ses forces des frontières du Transvaal dans un délai de quarante-huit heures et interrompre le débarquement de nouvelles troupes. La mise en demeure ne reçoit même pas l’aumône d’une réponse. L’horloge de l’Histoire est déjà en marche. Dans deux jours, devant les regards perplexes des quelques millions de Noirs qui vivent avec elles sur ce morceau de paradis africain, deux grandes nations blanches adorant un même Dieu, croyant dans les mêmes valeurs même si leurs conceptions du monde sont opposées, vont s’empoigner à mort pour la possession et le contrôle de quelques kilomètres de galeries souterraines gorgées de métal jaune.
 

Dans cette portion d’Afrique où ils ne représentent qu’un cinquième de la population, les Blancs des deux camps appréhendent la réaction des Noirs. Ces derniers vont-ils rester les spectateurs passifs d’un conflit dont beaucoup savent qu’il risque d’affecter gravement leur avenir ? Boers et Britanniques ont conclu un accord tacite pour mettre les Noirs à l’écart de leur confrontation. Ils n’enrôleront aucun individu de couleur dans leurs forces armées. Ce bel accord sera violé sans vergogne. Au plus fort du conflit, l’armée britannique comptera quelque cent mille combattants de couleur portant l’uniforme des soldats de Victoria. Beaucoup de poitrines arborent des médailles récompensant des actes de bravoure. De leur côté, les Boers créeront des milices indigènes qu’ils feront patrouiller le long des frontières du Transvaal et de l’Orange. Mais ils se montreront d’une extrême réticence à impliquer davantage les kaffirs dans ce conflit entre Blancs. Tiraillés entre leur nationalisme sourcilleux et leur intransigeante politique de ségrégation, les Afrikaners veulent préparer l’avenir. Le conflit terminé, vainqueurs et vaincus devront s’entendre sur la place qu’il faudra attribuer dans la nouvelle configuration du sous-continent aux peuples de couleur qui l’habitent. Pour les quatre cent cinquante mille Anglais qui seront alors sur le point de rentrer chez eux, la question n’aura guère d’importance. Mais pour les trois ou quatre cent mille Boers persuadés que la terre qu’ils défendent leur appartient de droit divin, et que les Noirs n’y sont que des étrangers de passage voués au seul rôle de domestiques, ce sera une question de vie ou de mort.
 
 
— Pardonnez-moi de toujours revenir à Hitler. Mais ce qui m’a peut-être le plus frappé dans son entreprise, c’est qu’il a réussi à faire croire à tout un peuple de braves paysans, de braves commerçants, de braves ouvriers, de braves fonctionnaires et de braves intellectuels, qu’ils appartiennent tous à une race « supérieure ». Et qu’en vertu de cette supériorité, le peuple allemand peut exiger l’élimination physique de tous ceux que son chef a décidé de qualifier de « sous-hommes », tels les juifs, les tsiganes, les homosexuels, les malades mentaux et je ne sais qui encore… Dans la patrie de Goethe, de Kant, de Nietzsche, de Rilke, au pays de Wagner et de Beethoven, un seul homme est parvenu à convaincre soixante-dix millions de « monsieur tout le monde » qu’ils constituent tous ensemble une race de seigneurs ! C’est extraordinaire, non ?
L’admiration de l’ancien étudiant résonne à travers le salon.
— Nous devons copier Hitler, conclut-il. Pour balayer leurs craintes, nous devons convaincre nos compatriotes blancs qu’ils appartiennent à une race supérieure.
— Je suis complètement d’accord avec Hendrik ! s’exclame aussitôt le représentant de l’Église hollandaise réformée. N’est-ce pas Dieu Lui-même qui a proclamé la supériorité raciale des Afrikaners lorsqu’il leur a donné comme une Terre promise ce morceau d’Afrique, comme Il avait naguère donné aux Hébreux la terre d’Israël ? Du fait de ce cadeau, les Afrikaners se sont trouvés investis d’une mission divine : séparer les différentes races et cultures de ce pays pour que chacune puisse fleurir et s’épanouir dans un lieu particulier choisi par Dieu. Les Bantous au Transkei, les Zoulous au Natal, les Xhosas au Transvaal, les Métis et les Indiens ailleurs… Mes amis, je suis certain d’être l’interprète des théologiens de notre Église quand je vous affirme qu’instaurer un apartheid dans ce pays ne sera ni un péché ni un crime. Ce sera au contraire une façon de servir la volonté divine qui veut que soient séparés les différents peuples vivant sur cette terre. Les Afrikaners trouveront en outre dans l’apartheid un rempart idéal protégeant leur race élue par Dieu pour dominer le reste de sa création.


C’est par une vaste mise en scène à base de symboles autant que par la prédication d’une idéologie que Hitler a réussi à envoûter le peuple allemand, déclare-t-il posément. Il y a dans le style employé par le chef du IIIe Reich un modèle qui devrait inspirer nos responsables politiques. Or, comme le sait mieux que quiconque notre cher Daniel François Malan ici présent, une certaine apathie semble paralyser ces jours le petit peuple blanc. Pour le secouer, sans doute faudrait-il ressusciter devant lui quelques grands mythes de son histoire, organiser des fêtes, l’inviter à défiler en fanfare derrière ses drapeaux et les oriflammes hérités de son glorieux passé. Bref, mes amis, il faudrait faire du Nuremberg !


Comme Hitler avait divisé les Allemands en différentes classes de surhommes et de sous-hommes selon qu’ils étaient de race aryenne ou de race juive, tsiganes ou autres, Verwoerd décide de subdiviser la population sud-africaine en quatre catégories distinctes : les Blancs, les Noirs, les Métis et les Asiatiques. La loi qui consacre enfin le vieux rêve des Blancs de vivre dans un pays où toutes les races seraient clairement identifiées porte le banal nom administratif de Population Registration Act. Trois mots qui vont incarner un cauchemar national. Pour les troupes de Verwoerd d’abord, qui se trouvent subitement confrontées à la tâche surhumaine de recenser et mettre « en carte » des millions de Sud-Africains. Pour les Noirs, les Métis, les Asiatiques ensuite, qui découvrent qu’un seul critère définit désormais leur existence. Un critère qui ne tient compte ni de leurs qualités ni de leurs mérites, mais de la seule couleur de leur peau. 


S’inspirant des méthodes utilisées par les nazis pour recenser les Juifs d’Allemagne et des pays occupés par le Reich, le Population Registration Act impose à chaque citoyen de déclarer son groupe racial auprès de la municipalité de son domicile. Pour être reconnu comme blanc, un individu doit faire la preuve que ses deux géniteurs sont blancs et qu’il est accepté comme tel dans le milieu où il vit. Au moindre doute, dans le cas par exemple où un Métis voudrait se faire passer pour un Blanc, des spécialistes interviennent. Ils interrogent proches et relations, procèdent au test du crayon, cherchent à déceler des traces de pigmentation autour des ongles et des globes oculaires. Dans un pays de peuplements si divers, déterminer à coup sûr la race d’un individu est une ambition follement téméraire. Combien de Blancs ont la mauvaise surprise de se retrouver soudain qualifiés de Métis, combien de Métis du Cap rétrogradent au rang de Métis de Malaisie – on ne compte pas moins de sept catégories de Métis selon la couleur plus ou moins sombre de la peau –, combien d’Indiens originaires du sud de l’Inde se voient tout à coup ramenés à la condition peu enviable de kaffir à cause de leur couleur très foncée ! Le bilan des commissions de classification raciale pour la première année de l’apartheid révèle que huit cents Sud-Africains ont été contraints de changer de race. Quatorze Blancs et cinquante Indiens sont devenus des Métis ; dix-sept Indiens, des Malais ; quatre Métis et un Malais, des Chinois. Quatre-vingt-neuf Noirs ont eu la chance d’être reclassifiés comme Métis, et cinq Métis la malchance de devenir des Noirs. Mais cinq cent dix-huit Métis ont touché le jackpot en faisant une entrée officielle dans la race blanche des Afrikaners.


Que de drames provoquent ces brutales mutations raciales ! Obligation soudaine de déménager, de trouver une nouvelle école pour les enfants, de partir à la recherche d’un autre emploi. Sans parler des mariages ou des liaisons devenus hors la loi du jour au lendemain. Ou des gens qui, au sein d’une même famille, se retrouvent soudain de races différentes ! Certes, les commissions de classification n’ont pas toujours la tâche facile. Les journaux racontent le cas de trois jeunes enfants abandonnés que les autorités enferment pendant six mois dans un lieu secret avant de les reconnaître comme blancs. Ou celui de ce célèbre présentateur de télévision grièvement blessé dans un accident de la route qui meurt faute de soins parce que les préposés du centre de secours ne savent pas dans quel secteur – Blanc ou Métis – il convient de l’admettre.


Les Noirs doivent quitter toutes les zones que les Blancs se sont réservées pour s’installer dans leurs homelands ruraux où ils pourront exercer leurs droits de citoyens et développer leur indépendance nationale. Verwoerd est persuadé que cet appât d’une « indépendance séparée » va même vider au profit de ces États-nations les énormes concentrations humaines qui s’entassent dans des townships comme Soweto. Il ne resterait plus alors dans l’Afrique du Sud blanche que quelques milliers de migrants travaillant sous contrat et seulement pour de courtes périodes dans des villes blanches. Ces travailleurs occasionnels ne seront pas traités comme des Sud-Africains mais comme des étrangers appartenant à des pays extérieurs.


Verwoerd s’agite sur tous les fronts. Aux Noirs il promet un retour vers leur passé, leurs traditions, vers leur vie ancestrale, vers un mode d’existence enfin débarrassé des souffrances infligées par les villes et les vexations des Blancs. Aux descendants du peuple des chariots, il s’attache à offrir l’image d’un homme choisi par Dieu pour leur donner l’Afrique dont ils rêvent depuis des générations, une Afrique où Blancs et Noirs vivraient en paix mais séparés. Les caricatures des journaux le représentent régulièrement assis sur un nuage, parlant au téléphone avec le Créateur.


Le 15 septembre 1953, Verwoerd annonce que « l’enfant africain ne doit plus avoir le droit d’apercevoir les verts pâturages de la société européenne dont il ne lui sera jamais permis de brouter l’herbe ». Le Bantu Education Act, la loi qu’il fait voter à cet effet, instaure la ségrégation totale du système éducatif sud-africain. Plus aucune école privée noire n’a le droit d’ouvrir et de fonctionner sans accord des autorités. Ceux qui transgressent cette interdiction sont condamnés pour « propagation illicite de connaissances ». Là où l’État consacre mille trois cent quatre-vingt-cinq rands par an pour l’éducation d’un élève blanc, il n’en dépensera plus que cinq cent quatre-vingt-treize pour un écolier métis et seulement cent quatre-vingt-douze pour un écolier noir. Des matières comme les mathématiques, la physique, la biologie, se voient purement et simplement rayées du cursus des écoles noires. Devant le tollé que déclenchent ces mesures chez les militants de l’ANC, dans l’opinion publique noire, et même dans les milieux blancs modérés, Verwoerd n’hésite pas à brandir l’étendard de la bonne conscience. « À quoi cela servirait-il d’enseigner les mathématiques à un enfant noir s’il n’est pas appelé à les utiliser dans la pratique ? » demande-t-il avant de répéter qu’« il n’y a aucune place pour l’indigène dans la société européenne au-dessus du niveau de quelques travaux manuels de base ». Une profession de foi qu’il conclut d’une formule lapidaire : « Il faut mettre dans la tête des Noirs qu’ils ne seront jamais les égaux des Blancs. »


Le deus ex machina de cette démentielle entreprise est un cardiologue militaire à la barbe rasée court, âgé de quarante et un ans, nommé Wouter Basson. Ce n’est pas par hasard que le pouvoir l’a choisi pour mettre en œuvre et diriger le « Project Coast », un programme officiellement destiné à doter l’Afrique du Sud d’un armement chimique et biologique permettant de repousser une agression extérieure. Le jeune capitaine médecin est un spécialiste des armes non conventionnelles, en particulier celles susceptibles d’annihiler un ennemi en agissant sur ses facultés mentales. Il faudra attendre quarante ans pour qu’un procès retentissant permette aux Sud-Africains et à une opinion internationale horrifiée de découvrir en détail l’étendue de cette entreprise. On comptera pas moins de soixante-sept chefs d’inculpation, mille cinq cents pages d’attendus, deux ans et demi d’audiences devant un tribunal spécial siégeant à Pretoria – un record seulement battu au procès de Nuremberg. Le Dr. Basson sera notamment accusé d’avoir proposé à ses chefs de fabriquer des produits chimiques capables de réduire le taux de fertilité de la population de couleur. L’application d’un tel programme devait permettre aux dirigeants de l’apartheid de diminuer le nombre des Noirs vivant dans le pays. À Pretoria, ces propositions avaient reçu un accueil enthousiaste. Des crédits illimités furent octroyés à celui qu’on appellera bientôt secrètement « le Dr. Folamour sud-africain ».


Inventer une bactérie tueuse capable d’exterminer les Noirs tout en donnant l’apparence d’une mort naturelle, tel est le premier défi que le médecin est accusé d’avoir voulu mener à bien. Avant de collectionner son propre vivier d’animaux, il va tirer des flèches empoisonnées sur les singes du parc Kruger pour étudier les circonstances et le temps de leur agonie. Devant les protestations indignées des touristes, il fait capturer les animaux afin de les soumettre dans le secret de son laboratoire à la mort lente de ses poisons. Ses chimistes expérimentent toutes sortes de vecteurs susceptibles d’inoculer aux Noirs des substances mortelles. Les sachant grands amateurs de bière, ils ajoutent du thallium, un poison à base de mercure impossible à détecter, aux canettes destinées aux shebeens des townships. Puis ils injectent des bacilles d’anthrax dans des cartouches de cigarettes ; du cyanure dans des plaques de chocolat ; de la botuline dans des bouteilles de lait ; même de la ricine, l’un des toxiques les plus violents qui soient, dans des flacons de whisky. Enfin, ils assaisonnent de mandrax, une poudre aux effets paralysants, des paquets de lessive ménagère couramment vendus dans les drogueries des quartiers noirs. Basson et ses alchimistes dévoyés en mettent leur main au feu : le jour où ces produits rendus mortels commenceront à circuler massivement dans les commerces africains, les Blancs auront fait un pas décisif dans leurs projets de réduire par tous les moyens la population noire de l’Afrique du Sud. Mais le délirant programme du maître du Roodeplaat Research Laboratory n’en est qu’à ses premiers balbutiements. Pour accélérer la diminution de la population de couleur, le laboratoire conçoit aussi toute une panoplie d’instruments. Tels ces astucieux parapluies capables de projeter de petites balles dont l’impact permet d’inoculer la variante pulmonaire de la maladie du charbon. Ou ces bâtonnets en forme de tournevis qui dégagent à la moindre pression un nuage de gaz paralysants. Ou ces pistolets à air comprimé qui peuvent lors de manifestations expédier des projectiles bourrés d’anthrax, d’ectasy, de cocaïne, et d’hallucinogènes à base de marijuana capables de calmer presque instantanément les excès d’une foule en colère.


Basson ne semblait jamais à court d’imagination. Ainsi, il réussit à introduire des particules de poison dans la gomme qu’il faut lécher pour sceller des enveloppes ou du venin de cobra dans des flacons de déodorant. Il aurait même inventé un gel relaxant qui inhibe instantanément toute volonté de résistance. Quelques années plus tard, au plus fort de la tragédie de l’apartheid, l’aviation sud-africaine utilisera ce gel pour paralyser deux cent cinquante prisonniers de guerre namibiens et les précipiter du haut du ciel dans la mer sans qu’ils résistent. Basson sera par ailleurs accusé d’avoir recherché une bactérie sélective qui ne contaminerait que les Noirs et un contraceptif administrable à leur insu aux femmes de couleur. Il aurait ensuite expérimenté ces bactéries sur des cobayes humains fournis par la police afin de stériliser à leur insu les habitants des townships. En cas de succès, le peuple des chariots aura gagné la plus grande de toutes les batailles qui l’opposent aux tribus d’Afrique depuis qu’il s’est élancé à la conquête du continent, la bataille du nombre !


La cause de ce nouveau dérapage est le statut racial d’une star de l’équipe britannique de cricket. Basil d’Oliveira est un joueur qui a fait gagner l’Angleterre dans nombre de ses rencontres internationales. Il va bientôt se mesurer avec son équipe aux champions d’Afrique du Sud. L’ennui est que les grands prêtres de la classification raciale officiant à Pretoria ont découvert que Basil d’Oliveira n’est pas de race blanche. Il est métis. Comment l’Afrique du Sud pourrait-elle consentir à engager sa formation cent pour cent blanche contre une sélection étrangère comprenant un joueur de couleur dans ses rangs ? C’est impossible ! John Vorster juge l’affaire si grave qu’il décide d’intervenir en personne. Dans une allocution publique prononcée à Bloemfontein, il déclare solennellement que « l’Afrique du Sud ne saurait recevoir une équipe composée non pas de sportifs mais d’adversaires politiques ». Les propos provoquent un tollé universel. Du jour au lendemain, le pays de l’apartheid se voit rejeté de toutes les compétitions mondiales, ses athlètes exclus des Jeux olympiques et du Commonwealth, ses stades désertés par les équipes étrangères. Le boycott durera dix longues années. Une indicible épreuve pour le peuple qui avait si généreusement donné à la planète du rugby l’une de ses équipes mythiques, les Springboks.


En cette fin des années 1970, ils sont tout à la célébration de leur monstrueux bilan. Plus de vingt pour cent des kaffirs d’Afrique du Sud, soit six millions d’êtres humains, auront été transplantés vers les ghettos aménagés selon le programme de redistribution ethnique. Les descendants du peuple choisi par Calvin pour répandre la religion chrétienne sur la terre d’Afrique ont réussi la plus colossale déportation de population de l’histoire de l’humanité.


Mais le pire pour la jeune orthophoniste blanche, ce n’est pas de découvrir d’un seul coup dans cet hôpital autant de malheurs, c’est de constater le mépris des médecins et des infirmières pour les souffrances de ces êtres comme si la douleur et la détresse d’un kaffir ne méritaient pas d’être soulagées au même titre que celles d’un Blanc. Une rapide visite au service ORL réservé aux Blancs dans l’autre aile de l’hôpital confirme ses craintes. Ici, l’accueil, la propreté des locaux, les soins du personnel médical sont conformes à la réputation d’excellence de Groote Schuur. Quand elle lui confie son indignation, Helen se fait vertement rabrouer par l’infirmière-chef du service réservé aux Noirs où elle travaille. « Pourquoi vous tracassez-vous, ma chère ? lui lance celle-ci. Tous ces bébés noirs qui hurlent vont mourir. Quelle importance ? Ils sont vingt-cinq millions alors que nous ne sommes que quatre millions. Et de toute façon, leurs mères en feront d’autres. Les kaffirs sont des lapins. »


Michael, tu ne comprends pas, réplique-t-elle fermement. Ce ne sont pas des PAUVRES que j’ai rencontrés, ce soir. Ce sont des gens qui ont PEUR. Ce n’est pas la FAIM que j’ai vue. C’est la PEUR. La peur de se trouver brusquement en face d’une femme blanche, la peur d’avoir à lever les yeux vers elle, la peur de la laisser regarder leurs enfants ; la peur… la PEUR ! Michael. Toi, moi, tous les Afrikaners, nous sommes coupables du crime d’avoir obligé tout un peuple à vivre la peur au ventre.


Faire quelque chose d’utile ! Dans ce ghetto où deux cent mille martyrs de la haine raciale luttent pour leur survie quotidienne, dans ce lieu où les gens apprennent à mesurer leur vie non pas en années mais en mois ou en semaines, dans ce lieu vibrant de courage et de capacité d’entraide mais rongé de tuberculose, de dysenterie, d’alcoolisme, de toutes les maladies de carence ; dans cet environnement si pollué que des milliers de malheureux n’atteignent pas l’âge de quarante ans… tout paraît à faire. Il faudrait en priorité des crèches pour les plus petits et un dispensaire ; il faudrait pouvoir distribuer du lait aux enfants souffrant de malnutrition, créer une soupe populaire pour les plus âgés ; installer des fontaines d’eau potable, multiplier les latrines. Helen le sait déjà : les urgences se comptent par dizaines. « Je suggère que l’on organise un sondage, répond-elle, pour déterminer ce que les gens d’ici veulent en toute priorité. » Les résultats arrivent trois jours plus tard. Ils sont concordants et unanimes. Les nécessités les plus pressantes des habitants de cette township ne sont pas celles qu’imaginait la jeune Blanche. Ce ne sont pas les conditions matérielles qu’ils veulent d’abord changer. La nourriture qu’ils attendent avidement n’est pas destinée aux corps chétifs de leurs enfants mais à leur esprit. Helen est stupéfaite. Les six enquêtes du sondage indiquent que la toute première revendication des emmurés de Langa est la création d’une école pour que leurs enfants apprennent à lire et à écrire.


Au lieu de l’instauration d’une instance judiciaire qui jugerait les coupables comme le procès de Nuremberg l’avait fait pour les criminels nazis, l’archevêque Desmond Tutu fit une proposition extraordinaire : la création d’une commission qui offrirait le pardon de la nation à tous ceux qui accepteraient de révéler les crimes qu’ils avaient commis au nom de l’apartheid. Ce pari révolutionnaire s’appellerait « Vérité et Réconciliation ». Nelson Mandela accepta avec enthousiasme.
Plus de sept mille coupables acceptèrent de jouer le jeu et déposèrent une demande d’amnistie. Il y avait parmi eux deux anciens ministres du gouvernement de P.W. Botha et de nombreux hauts gradés de la police. Les audiences se prolongèrent pendant quatre ans. Deux mille quatre cents victimes vinrent témoigner devant leurs bourreaux au nom de leurs proches disparus. Les hallucinants témoignages permirent de découvrir comment un peuple qui affirmait avoir été choisi par Dieu pour répandre les valeurs chrétiennes sur l’Afrique avait pu sombrer dans la plus sauvage des barbaries racistes. Certaines confessions furent si insoutenables qu’elles anéantirent ceux qui les recueillirent. La tâche fut particulièrement rude pour les interprètes car ils devaient traduire les témoignages des victimes comme ceux des coupables en les exprimant à la première personne. Grâce à ce processus impitoyable, d’innombrables crimes furent élucidés, ce qui permit à de nombreuses familles de retrouver la trace de leurs disparus et de commencer un vrai travail de mémoire. Au terme de cette expérience unique, retransmise chaque jour par la télévision, aucun Sud-Africain, aucun Blanc en particulier, ne pouvait plus prétendre ignorer comment l’apartheid avait brisé et détruit des millions de vies. Mais comme le voulait Mgr Tutu, la reconnaissance publique des crimes racistes devait apporter le germe de la réconciliation. Du coup s’éloigna du paysage sud-africain le spectre d’une nouvelle guerre raciale.


En échangeant Vérité contre Réconciliation, l’Afrique du Sud accomplit le miracle de sortir de l’apartheid sans le bain de sang annoncé par tous les prophètes de malheur. Une transition pacifique exemplaire conduisit le pays de la répression et de l’injustice à la démocratie, à la liberté et à l’égalité. Ce fut un exploit sans équivalent dans l’histoire des conflits entre les hommes. Et une exceptionnelle leçon d’humanité offerte à la planète entière.


 

jeudi 12 mai 2022

[Vuillard, Eric] Une sortie honorable

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une sortie honorable

Auteur : Eric VUILLARD

Parution : 2022 (Actes Sud)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

La guerre d'Indochine est l'une des plus longues guerres modernes. Pourtant, dans nos manuels scolaires, elle existe à peine. Avec un sens redoutable de la narration, "Une sortie honorable" raconte comment, par un prodigieux renversement de l'histoire, deux des premières puissances du monde ont perdu contre un tout petit peuple, les Vietnamiens, et nous plonge au coeur de l'enchevêtrement d'intérêts qui conduira à la débâcle.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Éric Vuillard, né en 1968 à Lyon, est écrivain et cinéaste. Il a réalisé deux films, L’homme qui marche et Mateo Falcone. Il est l’auteur de Conquistadors (Léo Scheer, 2009, Babel n°1330), récompensé par le Grand prix littéraire du Web - mention spéciale du jury 2009 et le prix Ignatius J. Reilly 2010. Il a reçu le prix Franz-Hessel 2012 et le prix Valery-Larbaud 2013 pour deux récits publiés chez Actes Sud, La bataille d'Occident et Congo ainsi que le prix Joseph-Kessel 2015 pour Tristesse de la terre, le prix Alexandre Viallate pour 14 juillet et le prix Goncourt 2017 pour L'ordre du jour.

 

Avis :

1950 : la France refuse d’admettre qu’elle vient de perdre la guerre d’Indochine avec la défaite de Cao Bang. Elle décide de maintenir l’offensive, ne serait-ce que pour s’offrir une sortie honorable, et tuer ainsi dans l’oeuf toute velléité de contagion au sein de ses autres colonies. Le conflit va s’éterniser encore quatre ans, avec l’appui des Américains qui continueront ensuite seuls la guerre du Viêt-Nam. Quatre ans d’entêtement, pour un bilan humain catastrophique et une issue finalement très piteuse pour les Français. Quoique… pas pour tout le monde : la Banque privée française d’Indochine aura eu tout le temps de rapatrier ses avoirs, tout en s’enrichissant de l’effort de guerre.

Avec l’intelligence et l’élégance subtilement ironiques qu’il emploie pour croquer l’Histoire en quelques traits choisis, d’une sobre et féroce précision, c’est un bien consternant tableau que nous peint Eric Vuillard : d’un côté, la population indochinoise, éreintée dans les mines et les plantations d’hévéas qui servent de poules aux œufs d’or aux Français ; de l’autre, une coterie politique prête à tout pour la stabilité de son pouvoir et de ses intérêts économiques, et qui, pour ne pas perdre la face devant ses colonies, n’hésite pas à « relancer la guerre pour en finir et reconquérir l’Indochine avant de la quitter » ; au milieu, des troupes largement composées de tirailleurs africains et vietnamiens, envoyées à la boucherie avec une inconséquence qui fleure l’incompétence, à en croire ce qui apparaît en ces pages comme l’aberration militaire de Diên Biên Phu.

Fort de son évidente imprégnation du sujet, Eric Vuillard présente de la guerre d’Indochine une vision éminemment dérangeante, débarrassée de l’apprêt des souvenirs historiques officiels. En quelques coups de pinceaux d’une impressionnante efficacité, pointant le regard sur un ensemble de faits dont la parfaite exactitude vient pilonner jusqu’à l’ébranler la conscience du lecteur, l’écrivain met le talent manifeste de sa plume au service d’une lucidité teintée d’ironie douce-amère qui laisse longtemps songeur. Car, au-delà du contexte colonial et de ses guerres, c’est le système général que nous avons choisi à travers la planète, dont nous profitons tous plus ou moins, qui engendre régulièrement de tristes aberrations humanitaires, la vie pesant parfois moins lourd que les rapports de pouvoir, et surtout les prépondérants intérêts économiques. Et l’on frémit du plus pur effroi rétrospectif en découvrant la proposition américaine faite à la France, d’utiliser l’arme nucléaire pour se sortir de Diên Biên Phu…

Un ouvrage remarquable pour l’intelligence, comme pour la sobriété et l’élégance littéraires, avec lesquelles il mène son propos. Nul n’envisagera plus la guerre d’Indochine du même oeil, après cette troublante lecture ! (4/5)

 

 

Citations : 

Le lendemain, Delamarre se rendit à l’autre plantation Michelin où plusieurs suicides par pendaison avaient été signalés récemment. L’entreprise Michelin s’interrogeait sur “les motifs de cette épidémie de suicides”, selon l’expression du rapport de l’Inspection du travail. D’après la liste qu’on lui communiqua, les suicides s’étaient produits à une cadence effarante. (...) En tout, sept suicides en un mois. Et durant sa tournée, l’inspecteur découvre sur les coolies de profondes traces de coups, et tandis qu’il les interroge, se succèdent des récits d’humiliation et de terreur, et malgré les dénégations, Delamarre finit par trouver toute une provision de rotins dans un débarras, et comme d’habitude, le directeur de la plantation ne savait rien, et comme d’habitude, il paraît très ému, déclare que s’il n’avait pas été sans avoir eu connaissance de certains excès, et s’il avait sévi aussitôt en faisant déplacer un jeune assistant trop zélé, il n’aurait jamais pu imaginer de tels débordements, et comme d’habitude, le directeur exprime son profond regret, et comme d’habitude, les sévices sont présentés sur le registre de l’exception, de la bavure, la cruauté d’un surveillant, le sadisme d’un subalterne. L’inspecteur fit scrupuleusement son rapport, l’administration formula quelques recommandations. Elles ne furent suivies d’aucune réforme ni d’aucune condamnation. Cette année-là, l’entreprise Michelin fit un bénéfice record de quatre-vingt-treize millions de francs.    
 
 
Quelques années plus tôt, André Michelin avait fait la connaissance de Frederick W. Taylor à l’occasion d’un déjeuner organisé en son honneur chez Prunier, à Paris. Au dessert, Taylor qui, d’après le compte rendu qu’en fit Michelin, était “la modestie incarnée”, leur avait timidement exposé les principes de sa méthode. Mais afin de mieux comprendre l’admiration d’André Michelin pour les théories de Taylor, afin de bien sentir l’effroi qu’éprouvèrent les inspecteurs du travail lorsque leur voiture au petit matin se mit à longer cette forêt géométrique, où tous les arbres ont été rigoureusement plantés à égale distance les uns des autres, pour que chaque coolie n’ait que quelques pas à faire, toujours le même nombre, à la même cadence, afin de bien saisir ce que peut signifier la modestie de Taylor, cette qualité dont le pare Michelin, citons ce petit extrait du grand livre de Frederick W. Taylor, Les Principes du management scientifique : “Un homme de l’intelligence d’un travailleur moyen peut être dressé au travail le plus délicat et le plus difficile s’il se répète suffisamment, et sa mentalité inférieure le rend plus apte que l’ouvrier spécialisé à subir la monotonie de la répétition.”
 

Si nous donnions l’égalité des droits aux peuples coloniaux, nous serions la colonie de nos colonies. (Edouard Herriot, 27 août 1946, à la tribune de l'Assemblée nationale)
 

Ainsi, ce 19 octobre 1950, Mendès sortit du rang. (…)
L’autre solution, lança-t-il, d’un ton absolument dépourvu d’agressivité, consiste à rechercher un accord politique, un accord, évidemment, avec ceux qui nous combattent.”
Tout le monde comprit aussitôt ce qu’il voulait dire. La formule semblait logique, affable, respectueuse même, mais elle recouvrait pour la plupart des députés quelque chose d’inadmissible. Alors Mendès leva à nouveau les yeux et regarda la foule de ses collègues. Quelques-uns semblaient se débattre encore, “Négocier avec le Viêt-minh, c’est une ligne rouge que nous ne franchirons jamais”, pensaient-ils.
 
 
Cela peut sembler curieux, mais il n’y avait, et il n’y a même jamais eu, aucun colon français établi à Cao Bang, nul quartier, nulle vie sociale européenne, pas un commerçant entreprenant, pas un hôtelier aventureux, pas un seul premier de cordée, personne. Et il faut ajouter qu’il n’y avait, et qu’il n’y a jamais eu non plus, aucun Européen à Dông Khê, aucun à Lang Son, aucun à Mao Khê, aucun à Lung Phai. La société des Mines d’étain de Cao Bang avait vu le jour en 1905 ; et pour fonctionner, elle n’avait besoin que de quelques ingénieurs, de contremaîtres européens, c’est tout, et pour se protéger, il lui fallait un poste militaire. En 1911, elle semble avoir été absorbée par les Étains et wolfram du Tonkin. Cette société anonyme, au capital de trois millions huit cent mille francs, possède, comme toute personne morale, ce qu’on appelle un siège, un domicile juridique, bien loin du Haut-Tonkin, bien loin de Cao Bang, mais pas très loin du palais Bourbon, boulevard Haussmann, dans le 8e arrondissement de Paris, à deux pas de la Banque d’Indochine qui détenait de sérieux intérêts dans l’affaire. Dix ans plus tard, son capital est de sept millions, douze ans plus tard, il est de vingt-quatre millions, et à la veille de la guerre mondiale, il est de trente-six millions, chiffres qui donnent donne le vertige. Ce n’est donc pas pour un simple poste avancé, perdu dans la jungle que l’armée se bat, ni pour quelques colons français égarés, et l’on devrait, par souci de précision, rebaptiser la bataille de Cao Bang, à propos de laquelle s’écharpe le parlement : bataille pour la société anonyme des Mines d’étain de Cao Bang ; cela lui conférerait sa véritable importance.      
Mais il n’y a pas que la bataille de Cao Bang qui devrait porter un nom de mines. La bataille de Mao Khê, qui aura lieu quelques mois plus tard, en mars 51, pourrait être rebaptisée, elle aussi. On pourrait tout aussi bien l’appeler : bataille pour la Société française des charbonnages du Tonkin, et au lieu du corps à corps sanglant que relatent nos livres, on devrait aussi raconter, dans un registre moins romanesque, mais au fond plus tragique, comment les quatre cents hommes de troupe renforcés par le 6e bataillon de parachutistes coloniaux, trois destroyers, deux péniches de débarquement, et l’utilisation finale de bombardiers et de chasseurs répondaient à l’appel déchirant que lui avaient lancé depuis Paris, à une échelle invisible de nous, et par un jeu de réverbération délicat, les vingt mille hectares sur lesquels s’étendait le domaine houiller de Mao Khê, que 78 760 actions se partageaient alors. Et l’on pourrait, entrelaçant Homère à l’économie de marché, chanter les 393 millions de capital que défendirent vaillamment les bombardiers B-26 et les chasseurs Hellcat, puisque c’est bien, sans erreur possible, en direction de la mine de charbon que l’attaque du Viêt-minh avait été lancée.              
Quant à la bataille de Ninh Bình, trois mois plus tard, contentons-nous de célébrer sans emphase l’intrépide bataille pour la société anonyme des Charbonnages de Ninh Binh. Et celle d’Hòa Bình, en décembre 51, n’a-t-elle pas, elle aussi, un capital et un chiffre d’affaires ? Et ne pourrait-on pas, à son tour, la rebaptiser : bataille pour la société anonyme des Gisements aurifères d’Hoa Binh ? On comprendrait mieux la fureur des combats. Et la fameuse bataille de Dông Triêu, ne fut-elle pas livrée en même temps par le corps expéditionnaire français et par la chambre de commerce de la Seine ? Et les cinquante et un morts du 6e bataillon de parachutistes coloniaux furent-ils bien sacrifiés pour la France ou pour M. Pierre-Charles Bastid, membre du conseil d’administration des Charbonnages, directeur général des Étains et wolfram du Tonkin, directeur général des Étains de Pia-Ouac, ingénieur conseil pour la Banque d’Indochine, administrateur des Établissements Eiffel et des Mines d’or d’outre-mer ; n’est-ce pas plutôt pour lui qu’on se battait ? Et les véritables généraux de cette bataille, s’appellent-ils vraiment Jean de Lattre de Tassigny et Raoul Salan, ne s’appellent-ils pas plutôt Varenne, Étienne, Bastid et Moreau-Defarges, membres du conseil d’administration des Charbonnages, et ne devrait-on pas alors l’appeler : bataille pour la société anonyme des Charbonnages de Dong Trieu, dont le compte, no 38056, se trouve, comme sans doute tous les autres, à la Banque d’Indochine, 96, boulevard Haussmann, à Paris ? Et voilà comment nos héroïques batailles se transforment les unes après les autres en sociétés anonymes.
 
 
Notre vaisselle, la qualité de nos couverts, nos ronds de serviettes et nos bacs à glaçons témoignent de nous-mêmes aussi bien que nos opinions. Nous sommes les choses que nous possédons. Et ce grand fait de posséder nous emporte loin, très loin. Jusqu’au point où il faut écouter les paroles de Maurice Viollette une seconde fois pour mesurer leur violence : “Le jour où nos combattants d’Indochine apprendraient que nous nous sommes rapprochés de leur ennemi, le jour où ils apprendraient que nous pensons à négocier une sorte d’armistice comme celui de 1940, les armes leur tomberaient des mains.”             
L’important ici, ce n’est pas le découragement des soldats, la plupart d’entre eux viennent d’Afrique du Nord, comme l’a rappelé tout à l’heure Chérif Djemad, ce sont des bataillons de coloniaux, et ce n’est sans doute pas l’amour de la patrie qui les a envoyés tout là-bas, en Indochine. L’important tient en une analogie. Maurice Viollette compare. Il apprécie l’attitude de Pierre Mendès France au regard du passé, il évalue la proposition de Mendès en la rapprochant d’un autre événement : juin 1940.         
Ainsi, subrepticement, il assimile Pierre Mendès France aux partisans de l’armistice, à Laval, à Pétain. Comme c’est étrange ! Comme cette comparaison est bizarre, déplaisante. Ceux qui applaudissent à gauche et à droite n’ont pas l’air de le remarquer. Frédéric-Dupont, cramoisi par les libations accomplies à la buvette, exulte. Il trouve sans doute normal que l’on compare le point de vue de Mendès au défaitisme de juin 40, comme le fera à son tour Edmond Michelet, deux heures plus tard, renouvelant l’anathème. Michelet profitera d’ailleurs de sa tirade pour cingler les socialistes et les rappeler à l’ordre, eux aussi. Après tout, si Mendès était demeuré seul, à jouer la sentinelle morale, ce ne serait pas si grave, mais il risque de faire basculer le groupe socialiste, et là, ce serait la grande coalition qui s’effondrerait.      
Edmond Michelet : “L’attitude de M. Mendès France, qui a été approuvée, je le répète, par le groupe socialiste, est celle de l’abandon, celle de Vichy en dernière analyse.”
Protestations à gauche et au centre.             
Le président. “Je vous rappelle à l’ordre.”             
Edmond Michelet : “Il faut dire les choses telles qu’elles sont. (Nouvelles protestations.) Je dis que toute politique actuelle de capitulation en Indochine s’apparenterait à celle de Vichy.”
 
 
Nos manuels scolaires définissent la IVe République par son instabilité, rabâchant la thèse gaullienne, sans la mettre à l’épreuve des faits. Pourtant, en dépit de la valse des gouvernements, à y regarder plus attentivement, une furieuse continuité domine. Les gouvernements de la IVe République se font en vase clos, comme si on remuait sans cesse le même cornet rempli des mêmes petits papiers. Ainsi, Bidault sera ministre des Affaires étrangères des gouvernements Ramadier I, II, du gouvernement Schuman I, puis il sera président du Conseil, vice-président du Conseil des gouvernements Queuille II, III, de Pleven II, d’Edgar Faure I, de nouveau ministre des Affaires étrangères de Mayer I, et enfin de Laniel I, si bien qu’en dépit des discontinuités apparentes, durant une période de sept ans, il aura été au gouvernement presque cinq années. Et l’on pourrait faire le même constat pour tous, Teitgen, Faure, Pleven, Mayer, on pourrait suivre leurs nominations plus ou moins prestigieuses au sein de l’édifice gouvernemental, comme si leurs différends, leurs oppositions chaque jour ardemment mises en scène, n’étaient en réalité que les variations modestes d’une même conception, que la république n’était pour eux qu’une combinaison limitée d’opinions, les assignant ainsi aux premiers rôles, solidaires, immuables, l’éternité au cœur du temps.             
Quant à la nomenclature des gouvernements, on dirait une liste de pharaons : Schuman I, Schuman II, Queuille I, Bidault II, Bidault III, Queuille II. Et sous Queuille I, Edgar Faure est aux Finances, Jules Moch à l’Intérieur, Schuman aux Affaires étrangères, Ramadier à la Défense nationale, puis sous Bidault II, Queuille est vice-président du Conseil, Schuman reste aux Affaires étrangères, Jules Moch à l’Intérieur, Edgar Faure aux Finances, et René Mayer devient garde des Sceaux. Et nous pourrions continuer ainsi pendant des heures, des heures où défileraient les dix ou quinze membres du club des présidents du Conseil comme le zodiaque dans le ciel.


“On dit, sans doute : la guerre !” lance alors le vieil homme dans une reprise inespérée. “Seulement prenez garde, pour éviter une guerre, vous allez l’allumer partout”, rugit-il. “Si vous commettez la faute d’engager les négociations, c’est-à-dire d’abdiquer devant Hô Chí Minh, il faudra demain abdiquer à Madagascar, en Tunisie, en Algérie et, le cas échéant, gronde-t-il devant une salle électrisée, peut-être qu’il se trouvera des hommes pour dire qu’après tout, la frontière des Vosges suffit à la France. Quand on va d’abdication en abdication, on va à la catastrophe et même au déshonneur.” De nombreux bancs manifestent leur soutien par des applaudissements nourris. Les langues brûlent, on s’anime excessivement, les bonnes manières fondent comme un pain de savon. Et Viollette termine enfin son discours par une mise en garde effroyable, presque fantastique : “Toute faiblesse de notre part entraînerait l’effondrement de notre pays.”


Ainsi, la guerre, et sa litanie de violences, durait depuis le tout début de notre conquête tant les peuples s’accoutument mal d’être assujettis. Mais à partir de 1945, notre puissance ayant décliné, il devint de plus en plus difficile de se maintenir, et après le désastre de Cao Bang le sort de la colonie paraissait scellé. La guerre coûtait décidément trop cher. L’opinion se lassa. Les minces victoires obtenues par de Lattre avaient réclamé une mobilisation exceptionnelle pour un résultat dérisoire. Et puis de Lattre mourut, il fallut donc trouver autre chose. Or, l’expression qu’on entendait le plus, la réplique qui revenait souvent, la petite rengaine qu’on serinait sans cesse, parmi ce qu’on baptiserait de nos jours les éléments de langage, c’était l’espoir d’une sortie honorable. Mais on était bien embarrassé. On s’était tant pris les pieds dans le langage des responsabilités depuis huit ans. On adopta donc, une nouvelle fois, une attitude des plus solennelles, car pour cette tâche difficile, relancer la guerre pour en finir et reconquérir l’Indochine avant de la quitter, il fallait bien trouver quelqu’un. Sept commandants en chef s’étaient déjà succédé. Il y avait eu le grand Leclerc, Valluy, Salan par intérim, Blaizot, Carpentier, de Lattre, et de nouveau Salan par intérim. On en nomma donc un huitième : le général Henri Navarre. On le nomma pour trouver une solution introuvable, à un poste dont plus personne ne voulait. 
 
 
Le premier acte de son plan se déroulerait pendant la campagne 1953-54 qui commençait à peine : il s’agissait d’éviter l’épreuve de force, de développer une armée locale pour appuyer nos troupes et de reconstituer un large corps de bataille mobile. Le deuxième acte aurait lieu l’année d’après : en utilisant ce corps de bataille, qu’on aurait eu le temps de former, il faudrait infliger à l’ennemi un revers tel que la position de la France serait avantageuse pour une négociation – la fameuse sortie honorable.


“Selon moi – écrit Jomini –, la véritable et principale destination des camps retranchés sera toujours d’offrir au besoin un refuge passager pour l’armée, ou un moyen offensif… Enterrer son armée sous une place, l’exposer à être débordée et coupée… me paraîtrait un acte de folie.” Bon Dieu de merde ! se dit-il, qu’est-ce que j’ai foutu ! En effet, Diên Biên Phu n’est ni un refuge passager, ni un moyen offensif, c’est bel et bien d’enterrer son armée sur place qu’il s’agit. Il feuillette nerveusement les pages du livre : “il faut avouer que les camps retranchés – ajoute Jomini, enfonçant le clou –, n’étant guère destinés qu’à procurer un point d’appui…” Merde de merde ! Qu’est-ce qu’il raconte Jomini, il se fout de ma gueule, il délire ! Et un peu plus loin : “mais cela ne sera jamais qu’un refuge passager…” Nom de Dieu, comment ne l’avait-il pas vu ? Et le général Ély, et le bon vieux maréchal Juin, pourquoi ne lui avaient-ils pas crié : “Halte-là, relisez Jomini !”


“Et si je vous en donnais deux ?, lui lança-t-il.              
— Deux quoi ?”, répondit le ministre français, interloqué, incapable de faire le lien entre la conversation diplomatique, somme toute assez classique qu’il menait à propos de Diên Biên Phu, et cette question à la tournure tout à fait saugrenue.              
“Deux bombes atomiques…”, précisa le secrétaire d’État américain.


Mais au moment où il parle à Bidault, John Foster Dulles est déjà en responsabilité d’une tout autre opération, la chute de Jacobo Árbenz Guzmán, président du Guatemala, qui envisageait alors une réforme agraire visant à distribuer quatre-vingt-dix mille hectares de terre aux paysans les plus pauvres de son pays. Cela mettait en péril les intérêts d’une multinationale américaine, la United Fruit Company. Celle-ci refusait d’être dédommagée sur la base des trois dollars l’acre qu’elle avait pourtant elle-même déclarée au fisc, sous-évaluant ses terres afin de payer moins d’impôts. La United Fruit, victime de sa propre fraude, avait fait appel aux frères Dulles qui possédaient le plus important cabinet d’avocats de Wall Street. Les Dulles, qui étaient par ailleurs de solides actionnaires de la compagnie, organisèrent un coup d’État sur mesure qui livra le pays à une junte militaire. Le Guatemala plongea dans une longue période de violences ; il y eut des centaines de milliers de morts.
            

“Plus on approche du pouvoir, moins on se sent responsable”, pensa-t-il. Il ne se souvenait plus où il avait entendu cette phrase, et elle se mit à bourdonner en lui, autour de ce petit lampadaire qu’on appelle la conscience. “Plus on approche du pouvoir, moins on se sent responsable.” Son regard s’enfonçait dans la nuit, en direction du parc, en direction des arbres plus noirs que la nuit, plus épais. “On m’a parlé de vingt mille morts”, pensa-t-il. Chaque mot semblait chercher quelque chose en lui-même. Vingt mille morts. Navarre essaie d’imaginer ce que cela peut représenter la vie de vingt mille hommes. Il n’en sait rien. “Et les Nord-Africains, les Annamites”, pense-t-il, et cela le plonge soudain dans une sorte de perplexité, de désarroi, “des Nord-Africains… des Annamites…”, sont-ils comptés parmi ces vingt mille morts depuis le début de la guerre ? “On m’a parlé de quinze mille Nord-Africains, oui, quinze mille, et de quarante-cinq mille Indochinois, c’est vrai…” Il essaie encore de compter, de recompter, mais les chiffres s’éparpillent. La nuit est tombée. Navarre est seul. Seul avec quatre-vingt mille cadavres.


Il existerait à Paris un triangle sacré, entre la Bièvre, le parc Monceau et Neuilly, où les spécialistes prétendent avoir découvert l’existence d’un microclimat. Sous l’influence de la structure éco-paysagère des larges boulevards, des jardins des hôtels particuliers, de l’exposition idéale de vastes terrasses de café, grâce à la présence d’un léger ourlet forestier, de la douceur du feuillage du noisetier de Byzance, de la fraîcheur qu’apportent les subtiles fleurs blanches de l’arbre à perles qui, une fois fanées, se dispersent avec régularité sur les pelouses, les courbes hygrométriques diurnes (et moindrement nocturnes) se trouveraient modifiées, ce qui permettrait à une faune délicate de croître et de vivre heureuse, loin des éboulis de Belleville, au climat plus rude, et très loin des plaines mortifères du Nord de la capitale, où prolifère une population robuste mais primitive, cette zone forme une oasis, où la présence conjuguée de l’eau des bassins et de l’ombre des arbres encouragerait, depuis des lustres, la croissance d’une population protégée, les futurs hommes d’affaires.              
La consanguinité, la cognation, la filiation, l’hérédité et le lignage ne devraient pas être des termes réservés aux sauvages de l’Amazonie. Le 8e ou le 16e arrondissement de Paris, au cœur de ce triangle sacré, offrent l’occasion d’une étude poussée et détaillée de ce qu’on appelle ordinairement la famille. Dans l’environnement particulier que nous venons de décrire, des mœurs singulières se sont depuis longtemps développées, qui permettent non de remettre en cause mais tout le moins de nuancer les analyses savantes de Claude Lévi-Strauss, en recourant à sa théorie des alliances dans les mariages intertribaux, afin d’examiner le système ingénieux des combinatoires de la bourgeoisie financière, aux fortes tendances endogamiques. Ainsi, ce sont avant tout des familles qui entrent ce matin-là au 96 Haussmann, à Paris. Un cortège de dynasties. Ici, la loi fondamentale fixée par le grand ethnologue trouve une illustration extrême, démesurée. Les études sur le 8e arrondissement de Paris autorisent presque à définir une nouvelle théorie de l’alliance. Une fois extraites, des larges masses de données empiriques, les relations générales entre les unités, et isolées des lois à valeur prédictive, après une monographie détaillée de la cour de récréation du lycée Janson de Sailly, il est en effet possible d’affirmer, avec l’une des plus faibles marges d’erreur, que les structures élémentaires de la parenté dans le 8e arrondissement de Paris reposent sur huit termes, frère, sœur, père, mère, fille, fils, beau-frère, belle-sœur, unis entre eux sans presque aucune corrélation négative, de telle sorte que, dans chacune des deux générations en cause, il existe toujours une bonne raison de se marier, soit avec la sœur ou le frère de son beau-frère ou de sa belle-sœur, comme plusieurs Michelin en ont montré l’exemple, soit avec un cousin ou une cousine, croisé ou parallèle, peu importe, la bourgeoisie étant en matière de mariage arrangé encore plus permissive que le Coran, afin de tendre vers la structure de parenté la plus simple que l’on puisse concevoir et qui puisse exister, afin que tout, voitures, maisons, actions, obligations, fonctions honorifiques, postes, rentes, demeurent pour l’éternité dans la famille, et cette structure élémentaire de la parenté du 8e ou du 16e arrondissement de Paris, ramenée à sa forme la plus essentielle, s’appelle l’inceste.


Mais cela ne s’arrête pas à l’Indochine, à travers ses filiales, ses participations, son influence s’étend aux salines de Djibouti, de Sfax et de Madagascar, aux plantations de thé, à la papeterie, aux phosphates, aux verreries, aux tramways, et ils ont tous le don d’ubiquité à la Banque d’Indochine, l’un est au Comptoir national d’escompte, l’autre aux Messageries fluviales, le baron Georges Brincard est au Crédit lyonnais, Joseph Deschamp au CIC, André Homberg à la Société générale, mais peu importe, nous voyons bien que nous marchons sans cesse dans les mêmes traces, que nous nouons toujours les mêmes fils autour des mêmes pantins, et ce ne sont pas des fils de fer attachant des poignets faméliques, ce sont des fils d’or liant et reliant les mêmes noms, les mêmes intérêts, et nous remontons sans cesse les mêmes nerfs, les mêmes muscles, afin que tout le sang abonde finalement au même cœur. Et l’on pourrait continuer ainsi pendant des heures, on croiserait les mêmes cent fois, dans chaque conseil d’administration, dans chaque hôtel particulier, dans chaque arbre généalogique, comme on croisait jadis le même hévéa transplanté des milliers de fois dans la plantation de Phu-riêng, et on en vient inexorablement à penser qu’il aurait suffi, pour toute la colonie, et pour la France peut-être, puisque le Crédit lyonnais ou le CIC ne sont pas des établissements coloniaux que je sache, on en vient à se dire, réflexe pragmatique, qu’après tout, puisque le pouvoir politique n’échoit, lui aussi, qu’à quelques-uns, afin que la démocratie ne soit plus réduite à la volonté toujours versatile, et parfois douteuse, de tous, il vaudrait sans doute mieux vider le palais Bourbon des bancs d’huîtres, d’escargots et de limaçons, qui ont élu là-bas domicile depuis presque un siècle, et dont l’incompétence ravine sur la société tout entière, afin d’en finir une fois pour toutes avec cette idée fausse, captieuse, selon laquelle le grand nombre connaîtrait mieux son intérêt qu’un petit groupe d’experts dûment qualifiés, que porteraient au pouvoir leur expérience, leur connaissance des dossiers et leur dévouement au bien public. Ce serait au fond la démocratie réalisée, celle dont rêve peut-être François de Flers, tandis que la séance du conseil d’administration commence, celle dont rêvent à coup sûr bien des inspecteurs des finances. Cela éviterait que la délibération politique parasite inutilement la prise de décision. Puisqu’en dernière instance, on nous le dit sans cesse, c’est la vie économique qui dicte sa loi. Il suffirait donc d’une seule réunion par an, bien peinard, au 96 Haussmann, siège de la banque, pour évoquer à cœur ouvert les problèmes et se distribuer quelques dividendes. Un conseil d’administration pour diriger la France !


“L’an dernier, le dividende versé par action était de trois cent cinquante francs. J’ai la joie de vous annoncer… lança-t-il soudain, prenant un air de triomphe qui étonnait sur son visage lisse de commis, qu’il sera cette année porté à mille un francs !” Malgré leur correction proverbiale, on entendit un léger gloussement de satisfaction. Il faut dire que la progression était de taille, le dividende était multiplié par trois. Il était rigoureusement proportionnel au nombre de morts. Dans l’ombre de la défaite de la France, après un redéploiement général des activités de la banque d’affaires et de sa holding, c’était une prouesse remarquable. Cela méritait bien une certaine jubilation.
Flers et Beaumont échangèrent un regard complice, comme s’ils étaient dans le salon des Greffulhe, que Robert de Flers, son père, ami de Marcel Proust, avait si assidûment fréquenté. Charles-Valentin Dangelzer eut sans doute du mal à se retenir de rire. La situation était cocasse, rocambolesque même. On perdait en gagnant, et en gagnant prodigieusement ! Minost se tenait la tête penchée vers la table, songeur. Il écoutait. Peut-être explorait-il à cet instant les replis les plus intimes de sa conscience. Lui qui était né dans une petite ville de province, entre les remparts médiévaux, à l’ombre d’une étude de notaire, et non pas dans le luxe comme Flers, sans doute avait-il des infirmités cachées, un peu de pitié peut-être, un brin de remords. Peut-être entrevit-il, dans un raptus, les cadavres dévorés de mouches, les blockhaus pulvérisés, toute cette chair inerte traînant dans la boue. Il avait été un résistant de la première heure, actif, diligent, proche du général de Gaulle, l’indispensable financier de la France libre, alors, pouvait-il tolérer sans réserve ce qu’il avait cependant lui-même orchestré ? pouvait-il encaisser sans répulsion le montant effarant de si contestables dividendes ? Et puis, se demanda-t-il, lui, le parvenu, lui qui, au fond, était ici le seul à ne pas devoir sa position à sa famille ou à son mariage, lui que ses collègues, secrètement, méprisaient, ne s’était-on pas résolu à lui confier la direction de la banque à un moment critique, afin d’effacer l’opprobre de la collaboration, puis pour mieux solder les affaires indochinoises, et ainsi, en contrepartie de cette fabuleuse ascension, n’avait-il pas dû faire le sale boulot ? Il était perdu dans ses pensées, leva la tête, et tandis que les petits yeux de Beaumont se plissèrent de gratitude, il éprouva une sorte de dégoût.


Mais si les militaires avaient bel et bien pratiqué la torture, le bombardement des civils, l’emprisonnement arbitraire, si les parlementaires avaient encouragé la guerre, adoptant à la tribune le ton des grandes heures, en revanche, les administrateurs de la banque n’avaient officiellement rien dit. Ils s’étaient tenus comme toujours à l’écart, loin des conflits, dans l’ombre de leurs bureaux, leur imperméable froissé sur le siège, solidement campés devant leurs chemises de carton. Et bien sûr, si les militaires étaient responsables d’avoir interprété brutalement des ordres iniques, d’avoir en permanence renchéri sur l’autorité, cédé à l’arbitraire, si les politiques étaient responsables d’avoir soutenu, contre les intérêts du peuple, une guerre inefficace, meurtrière, et d’avoir menti sur nos intentions et nos chances réelles de victoire, s’ils avaient célébré sans cesse, bêtement, avec une mauvaise foi outrancière, nos soldats, quand c’était principalement des Arabes, des Vietnamiens ou des Noirs qui mouraient, puisque l’essentiel de notre armée était alors composé de tirailleurs, s’ils n’avaient eu de cesse d’encourager le patriotisme le plus étroit, usant de formules toutes faites, grossières, comme ils le font encore de nos jours, pour évoquer des morts véritables, usant d’un vocabulaire théâtral qui déshonore toujours la cause qu’il prétend défendre, si les militaires et les politiciens avaient commis ainsi un bien grand crime, les hommes qui étaient assis tout à l’heure sagement autour de la table, au 96 Haussmann [Banque], avaient d’une certaine manière fait pire.


Oui, se dit-il, la banque fut aussitôt, pour l’armée française, le partenaire par excellence, elle s’inscrivit dans tous les circuits de financement et d’approvisionnement du corps expéditionnaire, où elle trouva pendant six ans une formidable occasion de s’enrichir. C’est ainsi que la banque profita abondamment de la guerre qu’elle fuyait, et dont elle prévoyait, lucide, la fin. Mais la pince avait deux mâchoires. Dans le même temps où la banque siphonnait le pays de ses investissements, pensa soudain Minost en regardant le ciel, le regard comme emporté par ses tourbillons gris, au moment où la banque quittait l’Indochine, la guerre devint pour elle sa première source de revenus. En somme, au nom de l’honneur national, la banque encourageait, depuis le Parlement, une guerre meurtrière, dont elle tirait profit, et qu’elle estimait, pourtant, perdue. (…)
Dieu que les barres de justice étaient loin, que les coolies en loques étaient loin, que les enfants se tuant à la tâche étaient loin, que les coups de rotin étaient loin, et qu’il était facile d’être pragmatique, réaliste à des milliers de kilomètres, d’établir un bilan, de fixer des perspectives, quand on ne risquait pas soi-même d’avoir à se rendre sur place pour voir en face ce qui s’y passait. Et les Flers, et les Homberg, les Brincard, et toute cette concentration prodigieuse de pouvoir qu’on appelle une société, cette absence congénitale de scrupules qui devrait susciter l’effroi, peuvent bien se tenir mains jointes, manucurés, coiffés, vêtus de bonnes toiles, taillées sur mesure, sur le seuil, ce ne sont pas des personnes que l’on voit, mais des postes, ce ne sont pas des intentions, des talents, du savoir, que l’on voit, c’est la structure du monde. Et il faudrait pouvoir regarder tout ça au moins une fois, une seule fois, bien en face, toute la masse d’intérêts, de fils les reliant les uns aux autres, froissés, formant une pelote énorme, une gigantesque gueule, un formidable amas de titres, de propriétés et de nombres, comme un formidable amas de morts, fixer ne serait-ce qu’un instant la vérité monstrueuse, comme on raconte que juste avant de mourir emporté par un ouragan, l’on verrait, le visage criblé de pluie, les yeux mordus par le vent, l’œil du cyclone.


(…)  il se dit qu’ils avaient mené rondement les choses, avec succès, la banque avait encouragé la guerre, et porté à sa pointe, sans scrupules inutiles, la mission collective qui lui était assignée, affermir ses positions, augmenter ses actifs, équilibrer ses comptes, mais surtout conquérir et gagner le plus d’argent possible. (…)
Il avait seulement oublié de se dire à lui-même que tout au bout de cette logique, qui était certes devenue la nôtre à tous, celle que nous avons épousée en même temps que le privilège de n’être ni vietnamien, ni algérien, ni ouvrier, il avait totalement oublié de se dire qu’à ce jeu parfaitement conforme à l’esprit qui gouverne aujourd’hui le monde, il fallait accepter de spéculer sur tout, que rien ne pouvait être exclu a priori de la sphère des choses, et qu’à ce prix seulement on pouvait s’enrichir, et qu’à cette occasion unique et terrifiante, la guerre, ils avaient, lui, et les autres membres du conseil d’administration, spéculé sur la mort.


(…) cette guerre dont de Lattre affirmait devant dix millions de téléspectateurs qu’elle serait terminée en deux ans, tout au plus, aura duré trente ans. Trente ans. Ça fait une génération entière ayant vieilli dans la guerre, et une autre ayant passé son âge mûr dans la guerre, tout son âge mûr, et une autre encore née dans la guerre, ayant vécu dans la guerre toute son enfance et sa jeunesse. Ça en fait du monde. Et le Viêtnam reçut en trente ans quatre millions de tonnes de bombes, davantage que toutes celles larguées pendant la Seconde Guerre mondiale par toutes les puissances alliées, et sur tous les fronts. Pourtant, c’est petit le Viêtnam, ça en fait des bombes pour un si petit pays. En 1945, Hô Chí Minh avait seulement proclamé son indépendance, s’appuyant même sur notre déclaration des droits de l’homme, et, après tout, il n’avait déclaré la guerre à personne.


Le 29 avril 1975, les Américains se tirent, ils déménagent. (…)
Tout est mort. Alors, on se rue vers les derniers bateaux, les derniers hélicoptères, les derniers avions américains. Les pilotes trient les passagers, pistolet au poing. C’est la cohue. (…) Des milliers de gens partis sur des embarcations de fortune périront noyés. (…) Mais ne vous inquiétez pas, on a évacué la colonie américaine et les derniers Français. (…) Mais, vers la fin, le retrait fut piteux. Pour les retardataires, ce fut plus chaotique. Il y eut des foules pendues par grappes aux trains d’atterrissage ; et l’on vit l’ambassadeur d’Italie lui-même s’accrocher au grillage comme un vulgaire voleur. (…) Quelle atmosphère de fin du monde, quelle débâcle ! Dans l’espérance dérisoire d’une sortie honorable, il aura fallu trente ans, et des millions de morts, et voici comment tout cela se termine ! Trente ans pour une telle sortie de scène. Le déshonneur eut peut-être mieux valu.


 

jeudi 7 janvier 2021

[Fontaine, Naomi] Shuni

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Shuni

Auteur : Naomi FONTAINE

Parution : 2019 au Québec, 2020 en France

Editeur : Mémoire d'encrier

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Naomi Fontaine écrit une longue lettre à son amie Shuni, une jeune Québécoise venue dans sa communauté pour aider les Innus. Elle convoque l’histoire. Surgissent les visages de la mère, du père, de la grand-mère. Elle en profite pour s’adresser à Petit ours, son fils. Les paysages de Uashat défilent, fragmentés, radieux. Elle raconte le doute qui mine le cœur des colonisés, l’impossible combat d’être soi. Shuni, cette lettre fragile et tendre, dit la force d’inventer l’avenir, la lumière de la vérité. La vie est un cercle où tout recommence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1987 à Uashat, communauté innue, Naomi Fontaine est romancière et enseignante. Après le succès populaire de ses deux premiers récits Kuessipan (2011) et Manikanetish (2017), elle publie Shuni.
 
Lauréate au Prix littéraire des collégiens 2020
Lauréate au Prix littéraire des lycéens AIEQ 2020

Lauréate Une ville, un livre 2020 (Ville de Québec)

Prix Voix autochtones 2020 – catégorie textes en prose publiés en français

Finaliste Prix Frye Académie 2020-2021
 

 

Avis :

La famille innue de l’auteur vit dans une réserve sur la côte Nord du Québec. Lorsque son amie Julie – Shuni selon la prononciation innue -, s’apprête à venir s’installer à proximité en tant que missionnaire, Naomi Fontaine lui écrit une longue lettre. Convoquant le passé au travers de sa mère et de sa grand-mère, mais aussi l’avenir par le biais de son fils Petit Ours, elle évoque la survivance de l’identité innue malgré les blessures laissées par le colonialisme et le suprémacisme blanc, et ses espoirs d’un futur plus fraternel, enfin égalitaire, bâti sur un véritable équilibre politique entre Québécois et Autochtones.

Plus qu’un roman, ce texte est un récit personnel et militant pour la cause amérindienne au Québec. Au travers de l’expérience des femmes de sa famille sur plusieurs générations et de ses propres confrontations aux préjugés, l’auteur raconte les souffrances d’un peuple qu’on s’est bel et bien efforcé d’anéantir au nom du progrès contre la « sauvagerie », ses propres regrets de s’être fait voler une part de son identité qu’il lui a fallu apprendre à se réapproprier, à assumer et à défendre, et sa révolte contre la dévalorisation d’une culture dont elle réclame la reconnaissance à part entière.

Pour toutes les Julie que nous sommes potentiellement, cette longue lettre illustre par maints exemples les différences culturelles qui, au lieu de nous opposer, devraient contribuer à notre enrichissement mutuel. Notion de liberté, perception du temps et donc de la vie, place des femmes et des enfants, importance des émotions et du relationnel… : autant de clés que nous remet l’auteur pour nous ouvrir l’esprit et pour plaider l’acceptation égalitaire de nos particularités.

Si l’on devine l’émotion et la douleur à fleur de mots, le discours de Naomi Fontaine est remarquable de dignité, d’espoir et d’élan constructif. Il fait d’elle une véritable ambassadrice de la cause innue au Québec, mais aussi de tous les peuples assujettis au cours de l’Histoire au nom d’une suprématie raciale imaginée, entre autres, à partir d’une certaine idée du progrès. (4/5)

 

Citations :

On m’a demandé quel était le plus beau mot de la langue française.
Le voici Liberté.
C’est un mot qui n’existe pourtant pas dans ma langue. La liberté est un concept intrinsèque à tout ce qui existe dans notre vision du monde. Nous sommes issus d’un espace sans clôtures, sans frontières. Des êtres libres dès l’enfance, dès que le petit devient autonome. Même les animaux, on ne les capturait pas pour en faire un élevage. C’est un état qui n’a jamais eu besoin d’être nommé.

Il suffit d’une nuit dans une tente de prospecteur pour imaginer, pour peu qu’on ait de l’imagination, ce qu’était le vrai travail des nomades. Abattre les arbres, les ébrancher, des troncs de la bonne longueur, de la bonne solidité. La centaine de branches de sapins à cueillir. En faire un tapis. Et monter cette tente, qu’il faudra aussitôt démonter. Une nuit suffit. Pour le respect. Mes ancêtres, ceux qu’ils ont appelés Sauvages, n’ont jamais été contre le fait de faciliter leur mode de vie.
Ce n’est pas la modernité qui nous a presque tués. C’est l’idée impossible qu’une race puisse être supérieure à une autre. Ça, tu vois, même aujourd’hui, nous ne pouvons pas le concevoir.

C’est ainsi chez moi, le travail est fondateur. L’art est spirituel. Il est peu probable de songer à combiner le travail et l’art. Et il n’est recommandé à personne d’espérer vivre seulement de son talent.

Que ce soit le territoire ou la politique, je crois que les Québécois possèdent quelque chose que peu de peuples possèdent : l’esprit de longévité. Ils croient fermement à leur avenir. Ils ne sont pas nostalgiques des gloires passées. Au contraire, ils sont centrés sur demain. Sur ce qu’ils légueront à leurs enfants. Il suffit de constater leur ardeur pour l’environnement. 
 
Chez moi, Shuni, ce qui prime, ce sont les relations. Leur importance surpasse l’argent, l’éducation, la politique, la réussite, l’environnement, la spiritualité et le sexe. Tout est une question de relations. Les liens entre les êtres humains. Ça n’a rien à voir avec le genre, l’âge, les diplômes ou le salaire. Ni même la nationalité. Leur essence se trouve plutôt dans l’intensité avec laquelle une personne s’investit ou non avec une autre. Une question de proximité et de distance. On te jugera pour ça.
Entretenir les visites, les appels téléphoniques, les soupers familiaux et les après-midis à la plage est une affaire sérieuse. Ils t’en voudront parce que tu auras décliné une invitation. Ils croiront que tu refuses leur compagnie. Aussi rapidement que tu l’auras offerte, ton amitié sera jetée aux oubliettes.
Tout part des relations. Les belles choses. L’entraide, la sollicitude, les soirées autour de la table à boire de la Budweiser en canettes et à rire jusqu’aux petites heures, les séjours au chalet, la chasse, le partage, les confidences, le respect.
Les choses qui font honte aussi. Le favoritisme du Conseil de bande, la jalousie, les bagarres en pleine nuit, la première ligne de coke, la politique, les fausses plaintes à la Direction de la protection de la jeunesse, le décrochage scolaire.
L’importance que l’on accorde aux relations est restée aussi solide qu’elle l’était autrefois, lorsque dans la forêt, vivre en clan était une question de survie. Aujourd’hui encore, il vaut mieux soigner ses amitiés que son brushing, ou même sa maison. Crois-moi, dans une telle société, l’exclusion est un état insupportable.

Quelques fois on m’a demandé de participer à des associations féministes, ou d’écrire un texte féministe. Je conçois qu’ailleurs les femmes aient dû se battre pour leurs droits et pour l’égalité. Dans les sociétés dominées par les hommes, forcément leur victoire a changé le monde. Mais Shuni, les choses sont bien différentes chez moi. Mon oncle m’a raconté que lorsque les hommes revenaient de plusieurs jours de chasse, bredouilles et affamés, affaiblis par les longs déplacements, ce sont les femmes qui les nourrissaient grâce à la chasse au petit gibier. Ces hommes savaient que leur survie dépendait d’elles. Ils les respectaient pour ça. Ils les aimaient.
Aujourd’hui encore, malgré la transformation du mode de vie, les femmes innues possèdent une force de caractère qu’aucune soumission religieuse n’est parvenue à éteindre. Je peux bien te l’avouer à toi, Shuni, je ne suis pas féministe. Je ne ressens pas le besoin de me défendre en tant que femme. Je n’ai jamais douté de ma valeur de femme. On ne m’a pas éduquée ainsi.

Les blessures les plus réelles, les plus douloureuses, sont celles qui marquent l’âme. Et j’ai cette autre croyance. Les mots empreints d’amour, de compréhension et d’affirmation peuvent guérir également.  
 
En son nom et au mien, je veux donner un conseil amical aux anthropologues et autres chercheurs spécialisés sur les cultures des Premières Nations.
Il n’y a pas plus détestable qu’un scientifique qui, au terme de plusieurs années de recherche, se permet d’intimider un membre du peuple qu’il a étudié en le contredisant, en lui faisant face avec des savoirs acquis. C’est un geste plein d’arrogance. Et aucune bonne intention ne le justifie.
D’un autre côté. Il n’y a pas plus honorable que celui qui se tait et qui écoute, même devenu vieux et connaisseur. Conscient qu’il ne sait pas tout sur une culture étrangère. Que c’est impossible. 
 
Ici, Shuni, le temps a la forme d’un cercle. Il évolue continuellement. Chacun suit le cercle du déroulement de sa vie. Comme les saisons se succèdent, se ressemblent. Dévoilant des parts cachées que nul ne soupçonnait.  
Florent Vollant, lors d’une entrevue à la radio, traduisait littéralement le mot horloge : tipaipishimuan, le compteur de lunes. Il a ajouté en riant : On est très loin de la seconde.  
Personne ne calcule le temps. Il est impossible d’en gagner. Ou d’en perdre. D’en manquer ou d’en garder. On ne peut le monnayer. Ou espérer le contrôler.  
Personne ne te demandera l’âge que tu avais quand tu as fini tes études ni à quel moment tu as eu ton premier enfant.  
Et puis, on ne juge pas quelqu’un s’il semble trop vieux pour entreprendre un projet audacieux. Le plus acclamé des finissants de niveau secondaire, je m’en souviendrai toujours, était celui qui à cinquante ans ne savait pas lire.  
Ma petite sœur est tombée enceinte à quinze ans. Personne dans ma famille n’avait imaginé qu’elle deviendrait maman si jeune. Aujourd’hui, elle est mariée, a trois magnifiques enfants et a terminé ses études. Elle travaille dans un centre pour les victimes d’actes criminels. J’admire la rigueur avec laquelle elle entreprend de rendre accessibles les services judiciaires pour la communauté. Son petit Noah, qui termine sa deuxième année au primaire, est un élève surdoué. Je lui dis souvent que c’est une chance d’avoir un petit garçon talentueux pour les matières scolaires. Ou peut-être que ce n’est pas de la chance. Peut-être que lorsqu’on accepte son cercle, on accueille également la certitude qui nous permet de bâtir l’avenir, ce qu’on appelle la prospérité.  
Le cercle est différent d’un système linéaire de temps dans lequel la vie est une course du point A, la naissance, au point B, la mort. Entre les deux, les études, la carrière, le couple, la maison, la famille, la retraite. Dans cet ordre.  
Combien de fois par jour dois-je me faire ce rappel ?  
La vie n’est pas une course.  
Parce que marcher autour de sprinteurs invétérés, c’est difficile. Prendre son temps, accepter son propre cercle, et ne pas mourir d’envie devant les autres qui foncent droit devant eux. Tu peux imaginer à quel point c’est confrontant. Surtout maintenant. Surtout parce que mon Marcorel a tellement besoin de moi. C’est lui qui rythme mon cercle. Souvent. Il dit qu’il m’aime et mon cercle prend de l’ampleur.  
Ce qu’il y a de rassurant avec le cercle, c’est qu’on peut revenir au même endroit autant de fois qu’on en a besoin. Reprendre le cours de ses études, un travail trop exigeant, une relation brisée. Revenir et être persuadé que cette lune-ci sera la bonne.
 
Je crois moins au métissage des cultures qu’au reflet de soi dans l’autre. Le métissage comme un ensemble flou de pratiques culturelles prises ici et là qui parfois mènent les individus à renier leur héritage. J’aime la diversité que m’offrent le monde et les rencontres que je fais à travers les villes. J’observe comment ailleurs les gens vivent, se parlent, s’écoutent et se reconnaissent. Je m’attache à la différence, parce que par elle, je réalise les spécificités de ma culture. J’observe l’histoire du Québec et elle m’offre une voie que je peux suivre. Elle est un miroir qui diffuse l’image de ma réalité. Je me cramponne à cette histoire tout en sachant que la mienne est distincte.
Si l’amour de soi est la seule porte par laquelle une relation entre deux personnes peut être véritable. Alors, l’affirmation de sa culture précède l’ouverture à l’Autre.

Est-ce qu’un pays commun pourrait naître ? Bâti sur l’autodétermination des Premières Nations, le nationalisme québécois et néoquébécois. Je crois que c’est possible. Nous verrons peut-être le jour où nos deux histoires se rencontreront, pour la seconde fois. Et témoins d’une alliance égalitaire, comme le monde n’en aura jamais vu, un pouvoir politique réparti entre Autochtones et Québécois, nous nous souviendrons des erreurs du passé, pour ne pas les répéter. C’est ainsi nous honorerons la mémoire de nos ancêtres. 

 

Concernant les Amérindiens sur ce blog :

 
ERDRICH Louise : LaRose 
HARJO Joy : Crazy Brave
ORANGE Tommy : Ici n'est plus ici