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vendredi 5 décembre 2025

[Shafak, Elif] Les fleuves du ciel

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Les fleuves du ciel
            (There are Rivers in the Sky)

Auteur : Elif SHAFAK

Traduction : Dominique GOY-BLANQUET

Parution : en anglais en 2024,
                  en français en 2025 (Flammarion)

Pages : 512 

Accès au livre : ISBN 9782080459879  
                           en librairie

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Londres, 1840. Arthur, un garçon à la mémoire prodigieuse né sur les rives de la Tamise, est engagé comme apprenti dans une imprimerie. Bientôt, son monde s’ouvre bien au-delà des taudis de la capitale anglaise, vers un autre fleuve, le Tigre, et une ancienne cité de Mésopotamie qui abrite les fragments d’un poème oublié.
Turquie, 2014. Chassées de leur village au bord du Tigre, Naryn, une petite fille yézidie, et sa grand-mère entreprennent un long voyage, traversant des terres en guerre dans l’espoir d’atteindre la vallée sacrée de leur peuple, en Irak, pour que Naryn y soit baptisée.
Londres, 2018. Zaleekhah, hydrologue fascinée par la mémoire de l’eau, emménage dans une péniche pour échapper à la faillite de son mariage. C’est alors qu’un curieux livre qui la ramène à ses origines vient chambouler son existence.
Avec ce roman éblouissant, une traversée des siècles et des cultures suivant trois destinées entrelacées par le cours imprévisible de l’eau, Elif Shafak s’impose comme l’une des plus grandes conteuses de notre époque.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Elif Shafak est l'auteure de douze romans salués par la critique, notamment L'architecte du Sultan, La Bâtarde d'Istanbul, Trois filles d’Ève, et 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange. Son œuvre, pour laquelle elle a reçu la décoration de Chevalier des Arts et des Lettres, est traduite dans le monde entier. Elle milite pour les droits des femmes, et collabore régulièrement avec des quotidiens internationaux comme The New York Times, The Guardian et La Republica.

 

Avis :

De La bâtarde d’Istanbul, qui sonde les blessures de l’histoire turco‑arménienne, à L’île aux arbres disparus, qui évoque les violences inter‑ethniques entre Chypriotes grecs et turcs,  Elif Shafak n’a cessé d’explorer les thèmes de la mémoire, de l’identité et de la transmission. Elle choisit cette fois l’eau comme fil conducteur, élément vital qui relie personnages, civilisations et récits dans une vaste composition traversant les époques et menant à une méditation sur la condition humaine.

Détournant l’idée controversée de la « mémoire de l’eau », selon laquelle le liquide conserverait la trace des substances rencontrées même après leur disparition matérielle, Elif Shafak en fait une métaphore poétique : l’eau devient archive invisible, dépositaire des histoires et des civilisations qu’elle a traversées. Trois existences s’y inscrivent : un archéologue anglais du XIXᵉ siècle en quête d’un poème mésopotamien oublié, une enfant du Proche‑Orient entraînée dans l’exil au début du XXIᵉ siècle, et une hydrologue contemporaine confrontée aux menaces pesant sur cette ressource vitale. 

A lui seul, le titre condense cette vision. Drainant mémoires et récits à mesure que les pluies alimentent rivières, fleuves puis mers, l’eau relie cosmique et terrestre, origine et disparition. Les histoires humaines, comme les fleuves, naissent d’un ciel commun et s’écoulent vers des destins multiples. A partir de cette image, la romancière turque met en lumière la manière dont l’Occident – oublieux du berceau civilisationnel que fut la Mésopotamie – a longtemps toisé l’Orient. Elle évoque aussi les tragédies contemporaines, tel le génocide des Yézidis, qui souligne la fragilité des peuples et la violence des effacements. L’eau apparaît alors comme miroir de la vie et de la mort des civilisations : elle emporte les ruines mais conserve les traces.

Enfin, Les fleuves du ciel célèbre la puissance des récits. Car si les civilisations s’effondrent et si les peuples sont déplacés, les histoires survivent, franchissent les frontières et ressurgissent là où on les croyait disparues. Elif Shafak compose ainsi une fresque polyphonique où l’eau n’est pas seulement motif, mais force agissante qui éclaire la condition humaine et rappelle que la mémoire, même menacée, poursuit son oeuvre. 

Conteuse habile et enchanteresse, Elif Shafak métamorphose une réflexion politique et historique en une œuvre d’une grande intensité poétique, où, comme l’eau, le temps coule, nous dépasse et nous emporte, mêlant dans une mémoire universelle les vies et les civilisations, et, puisque tout s’achève dans le même terreau, nous administrant une grande leçon d’humilité et de tolérance. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

C’est avec de telles pensées à l’esprit qu’Assurbanipal entre dans la bibliothèque. Une enfilade de pièces où les murs sont couverts du sol au plafond d’étagères sur lesquelles des milliers de tablettes d’argile sont disposées en ordre parfait, classées par sujet. Elles ont été collectées dans des contrées proches ou lointaines. Sauvées pour certaines de la négligence ; d’autres achetées à leur propriétaire pour une bouchée de pain ; mais la plupart ont été prises de force. Elles contiennent toutes sortes d’informations, qu’il s’agisse d’accords commerciaux ou de recettes médicinales, de contrats juridiques ou de cartes célestes… car le roi sait que pour dominer d’autres cultures, il faut saisir non seulement leurs terres, récoltes et biens matériels, mais aussi leur imaginaire collectif, leurs souvenirs partagés.


Bientôt, le crépuscule peint l’horizon en orange vif, jusqu’à ce que le brouillard revienne en force et efface toutes les couleurs de son morne pinceau. Un allumeur de réverbère passe en sifflotant. Il tient à la main une longue perche avec une mèche allumée. Une par une, les lampes à gaz le long de la rue prennent vie, projetant une lueur vaillante dans l’obscurité qui s’épaissit. Demain matin, le même homme réapparaîtra pour les éteindre une à une. Un pendule oscille constamment entre le jour et la nuit. La lumière et l’ombre. Le bien et le mal. Peut-être en va-t-il de même pour le passé et le présent – ils ne sont pas entièrement distincts. Ils saignent l’un dans l’autre.


Les enfants de parents déracinés naissent dans la tribu du souvenir. Leur présent et leur avenir sont à jamais façonnés par leur passé ancestral, qu’ils en aient connaissance ou non. S’ils fleurissent et prospèrent, leur réussite sera attribuée à toute une communauté ; et de la même manière, leurs échecs seront enregistrés au compte d’une entité plus ample et plus ancienne qu’eux-mêmes, famille, religion ou ethnicité.


Une larme tombe sur le dos de sa main. Fluide lacrymal, agencement complexe de cristaux de sel invisibles à l’œil nu. Cette goutte, l’eau de son propre corps, qui contient une trace de son ADN, était jadis un flocon de neige ou un jet de buée, peut-être ici ou à des milliers de kilomètres, changé maintes fois de liquide à solide à vapeur et inversement, tout en gardant son essence moléculaire. Elle est restée cachée sous une terre emplie de fossiles pendant des dizaines sinon des milliers d’années, a grimpé vers les cieux, est revenue sur terre en brume, brouillard, mousson ou tempête de grêle, déplacée et relogée à perpétuité. L’eau est l’immigrant par excellence, prisonnière en transit, incapable à jamais de se fixer.


Les mots sont comme des oiseaux, dit Mr Bradbury. Quand on publie des livres, on libère des oiseaux en cage. Ils peuvent aller où bon leur semble. Ils peuvent survoler les murs les plus hauts, franchir de longues distances, s’installer aussi bien dans un manoir que dans une ferme ou une chaumière d’ouvrier. On ne sait jamais qui ces mots atteindront, quels cœurs succomberont à leurs doux chants.


Si la pauvreté était un lieu, un paysage hostile dans lequel on tomberait accidentellement ou par une poussée délibérée, ce serait une forêt maudite – un bois sauvage humide et lugubre suspendu dans le temps. Les branches vous happent, les troncs vous bloquent le passage, les ronces s’agrippent à vous, résolues à vous empêcher de partir. Même si vous parvenez à surmonter un obstacle, il est aussitôt remplacé par un autre. Vous vous arrachez la peau des mains en vous efforçant de dégager un chemin alternatif, mais dès que vous tournez le dos aux arbres, ils resserrent les rangs derrière vous. La pauvreté mine votre volonté, peu à peu.


Oncle dit souvent que si certains peuvent faire le choix d’une vie simple et discrète, ceux qui viennent de régions perturbées ou d’origines difficiles n’ont pas ce luxe. Car toute personne déplacée comprend que l’incertitude n’est pas tangentielle à l’existence humaine mais qu’elle en est l’essence même. Comme on ne peut jamais être certain de ce qu’apportera le lendemain, impossible de se fier à Dame Fortune – déesse du destin et de la chance – même quand elle semble pour une fois vous accorder ses faveurs. Il faut toujours être prêt à une crise, une calamité, ou un soudain exode. Être un étranger, c’est d’abord une affaire de survie, et personne ne peut survivre s’il est sans ambition ; personne ne progresse en temporisant. Les immigrants ne meurent pas de fatigue existentielle ou d’ennui nihiliste ; ils meurent de travailler trop dur.
 
 
Grandma dit qu’une vieille femme yézidie, une voisine qui lui est chère, a émigré avec ses enfants en Allemagne, où la famille s’est établie dans les années 1990. La femme a été troublée et attristée d’apprendre que les gens là-bas remplissaient une baignoire d’eau et s’asseyaient dedans pour se savonner. Elle ne pouvait pas croire qu’il y ait des gens assez insensés pour plonger dans de l’eau propre sans s’être lavés auparavant.


Grandma dit qu’on devrait toujours se montrer bon envers chaque créature vivante, si petite soit-elle ou apparemment insignifiante, car on ne peut jamais savoir sous quelle forme vous-même ou un être cher allez renaître. 
« Hier j’étais un fleuve. Demain, je reviendrai peut-être sous la forme d’une goutte de pluie. »


Qu’ils soient bourbeux ou placides, dans ce pays où les pierres sont anciennes et où les histoires se racontent mais sont rarement écrites, ce sont les fleuves qui gouvernent les jours de notre vie. Nombre de rois ont régné et nombre de rois ont disparu, et Dieu sait qu’ils étaient pour la plupart impitoyables, mais ici en Mésopotamie, ne l’oublie jamais, mon amour, le seul véritable souverain, c’est l’eau. 


Les divisions entre classes sont en vérité des frontières sur une carte géographique. Quand vous naissez dans un milieu riche et privilégié, vous héritez d’un plan qui trace les chemins ouverts devant vous, signale les raccourcis et les détours capables de vous conduire à destination, vous informe des vallées luxuriantes où vous pouvez prendre du repos, des terrains instables à éviter. Si vous entrez dans le monde sans cette carte, vous êtes privé de guide sûr. Vous vous égarez plus facilement, vous tentez de traverser ce que vous avez pris pour des vergers et des jardins, et découvrez que ce sont des marais et des tourbières.
 


Tandis qu’elle ferme les yeux, attendant de sombrer dans un sommeil drogué, elle entend au loin un léger clapotis. Elles sont toutes là. Les rivières perdues du temps, hors de la vue et hors de l’esprit mais remarquables par leur absence, comme les membres fantômes qui gardent la faculté de faire souffrir. Elles sont ici et partout, érodant les structures solides sur lesquelles nous avons construit nos carrières, mariages, renommées et relations, roulant toujours plus vers l’avant – avec ou sans nous. Zaleekhah sait qu’elle n’est peut-être pas l’une des leurs, mais elle sera toujours attirée par les gens entraînés vers quelque chose de plus grand et meilleur qu’eux, une passion qui dure la vie entière, même si elle finit par les dévorer.


Tout comme une flamme requiert l’ombre pour exister et grandir, l’idée de la suprématie européenne avait besoin d’un Orient imprégné de misère et de désespoir. Napoléon se donnait pour mission de libérer les peuples de la région de leur destinée et de les conduire à restaurer la grandeur de leurs ancêtres. Ainsi tous seraient bénéficiaires – l’envahisseur et l’envahi. Enhardi par cette conviction, il ordonna de collecter des antiquités. Cependant il ne serait pas facile de les rapporter au Louvre. Car les Français n’étaient pas seuls habités par cette ambition. Les Britanniques aussi étaient dans les transes de l’égyptomanie.


Les empires savent se donner l’illusion qu’étant supérieurs aux autres, ils vivront à jamais. Une certitude partagée que demain le soleil se lèvera, que la terre restera fertile, que les eaux ne se tariront jamais. Un mirage réconfortant qui donne à croire que même si nous mourons tous, les bâtiments que nous érigeons, les poèmes que nous composons, les civilisations que nous créons vont survivre.


Arthur commence à suspecter que le mot civilisation désigne le peu que nous parvenons à sauver d’une perte que personne ne souhaite se remémorer. Des triomphes se dressent sur les échafaudages bricolés de sévices indicibles, des légendes héroïques sont tissées d’agressions et d’atrocités. Le système d’irrigation de Ninive était une réussite éclatante – mais combien de vies ont été gaspillées pour le construire ? Il y a toujours un autre aspect des choses, un aspect oublié. L’eau était le plus grand atout de la ville et son trait distinctif, pourtant elle est aussi ce qui l’a sapée pour finir. Les larges quantités de sel charrié par les torrents et les marées ont ruiné le sol. Fleuves créateurs, fleuves destructeurs. Parfois votre force principale devient votre pire faiblesse. 
 
 
Aux dires de certains, les Yézidis sont des musulmans hérétiques ou des chrétiens renégats. D’autres affirment que ce sont des juifs apostats, ou une étrange secte zoroastrienne perdue dans les replis de l’histoire. Certains assurent que leur système de caste est une dérivation de l’hindouisme. Selon une hypothèse très répandue, leur foi est un ersatz de croyances originales, un rejeton égaré. Arthur n’est pas d’accord. De plus en plus il a la conviction que leur lignée, aussi enracinée ici que les arbres indigènes, peut remonter au temps des anciens Mésopotamiens.


Il lui vient à l’esprit ce soir-là qu’il y a une similitude entre l’amitié et la foi. Elles sont construites l’une et l’autre sur la fragilité de la confiance.


Je doute que les thérapeutes envoient leurs patients au British Museum, mais quand vous êtes près d’un objet si impossiblement âgé, ça remet les choses en perspective. Ce qui vous trouble à l’instant présent est infime dans le cours du temps. Je pense que chacun devrait traîner un peu en compagnie d’un lamassu de temps à autre.Zaleekhah étudie le panneau. 


« Il était donc cruel, Assurbanipal ? 
— Il compte parmi les plus féroces des rois assyriens. Sa destruction de l’Élam est considérée par nombre de chercheurs comme un génocide. 
— Je m’attendais à mieux de la part d’un homme connu pour avoir fait construire une bibliothèque magnifique. 
— Vous êtes loin d’être la seule à faire cette supposition. Qui vient à point nous rappeler qu’un individu peut être cultivé, policé, généreux, mondain, et quand même commettre des actes d’une cruauté stupéfiante. »


Écrire, c’est se libérer des contraintes de l’espace et du temps. Si la parole orale est une ruse des dieux, la parole écrite est le triomphe des humains. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

  


 

dimanche 9 mars 2025

[Guez, Olivier] Mesopotamia

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Mesopotamia

Auteur : Olivier GUEZ

Parution : 2024 (Grasset)

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Vous ne la connaissez pas, pourtant elle a tenu le monde entre ses mains. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, Gertrude Bell a dessiné les frontières de l'Orient, dans ce désert sauvage où tout a commencé : le pays entre deux fleuves, le Tigre et l'Euphrate.
Aventurière, archéologue, espionne, parlant l'arabe et le persan, elle fut la première femme puissante de l'Empire britannique, mais aussi une héroïne tragique. Idéaliste comme son ami et frère d'âme Lawrence d'Arabie. Impérialiste et courageuse comme le jeune Winston Churchill. Enfant aimée et incomprise d'une riche famille victorienne. Amoureuse éperdue. Et une énigme pour nous : celle des femmes que l'Histoire a effacées. 
Olivier Guez lui rend sa gloire et nous offre une épopée flamboyante : de la découverte de gigantesques gisements pétroliers aux jeux de pouvoir cruels entre Britanniques, Français et Allemands, des négociations sous les tentes bédouines aux sables de Bagdad où se perdent nos rêves.
Le roman de Gertrude Bell dessine la vaste fresque de la première mondialisation, quand le plus grand empire de tous les temps s'approprie une contrée mythique et maudite, terre d'Abraham, du déluge et de Babel, tombeau d'Alexandre le Grand : la Mésopotamie.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancier, essayiste, ancien journaliste, Olivier Guez est notamment l'auteur de La disparition de Josef Mengele (Grasset 2017, prix Renaudot). Il a reçu le César allemand du meilleur scénario pour le film Fritz Bauer, un héros allemand. Il vit à Rome.

 

Avis :  

Mesopotamia, c’est cette terre biblique, considérée comme le berceau de la civilisation, qu’entre Tigre et Euphrate, l’on appelle Irak aujourd’hui. A la fin du XIXe siècle, le percement du canal de Suez et le besoin naissant de pétrole l’érigent à nouveau « nombril du monde ». Toutes les grandes puissances tentent d’y asseoir leurs convoitises, dans un « Grand Jeu » politique et diplomatique qui redessine les frontières, crée de nouveaux empires et fonde ce qui deviendra le Moyen-Orient que nous connaissons. 
 
Une femme que l’Histoire a pourtant oubliée, lui préférant la figure de Lawrence d’Arabie, y a joué un rôle majeur. Archéologue, exploratrice, espionne, diplomate, enfin personnage politique, elle fut considérée comme « la femme la plus puissante de Mésopotamie », sa « reine sans couronne ». Depuis une quinzaine d’années, historiens et biographes la redécouvrent, comme Olivier Guez qui lui a consacré six ans de recherche et d’écriture et qui nous en livre un portrait fouillé, riche de ses contradictions et ambivalences.

Cette « Lawrence d’Arabie féminine » s’appelle Gertrude Bell. Née en 1868 dans une famille de la grande bourgeoisie industrielle britannique, elle fait des études supérieures quand les femmes sont à peine tolérées dans les universités. Se sentant malgré elle impropre au mariage selon les canons de l’époque, elle multiplie les voyages, se fait alpiniste et archéologue, et acquiert une si bonne connaissance du Moyen-Orient, de la langue arabe et de la diplomatie dans la région, qu’elle y devient agente de liaison pour les services de renseignement du Commonwealth. 
 
Femme dans un monde d’hommes qui ne lui fait aucun cadeau, elle impose si bien ses compétences que c’est elle qui poussera Churchill à l’indépendance de la Mésopotamie, à la création de l’Irak et au choix de son premier roi, Faycak, dont elle sera la plus proche conseillère. Elle finira pourtant dans l’oubli, reléguée par d’autres figures comme celle de son ami Lawrence d’Arabie quant à lui en pleine gloire, désespérée d’assister bientôt à la main mise des Américains sur le pétrole irakien.

Il est impossible de dépeindre qui fut Gertrude Bell sans se plonger dans les arcanes géopolitiques où s’affrontent puissances occidentales, Ottomans, Bédouins, sunnites, chiites et Kurdes. Le récit ne cessant qui plus est de sauter d’une époque à l’autre dans une sorte de tourbillon temporel, toute la concentration du lecteur est requise pour suivre Gertrude dans un parcours par ailleurs si extraordinaire que la réalité historique bat d’emblée en brèche toute tentation d’en rajouter sur le plan romanesque. Peu à peu se dessine une personnalité d’exception, respectée par les uns, décriée par les autres, dans un monde masculin stupéfait de constater : « c’est une femme remarquablement intelligente avec le cerveau d’un homme. »

Gertrude se comporte d'ailleurs si bien en homme sur le plan professionnel que sa vie privée et sentimentale est un échec. Pourtant, en pur produit de son temps et de son pays, elle ne se révolte que de la condition des femmes musulmanes, désapprouvant vivement le combat des suffragettes, « dangereux pour la démocratie anglaise ». Fidèle à sa manière de penser révélée par une abondante correspondance, l’auteur se garde du moindre jugement ou de toute  interprétation psychologique, la livrant à nos yeux à la fois aventureuse, déterminée et intelligente, mais aussi imprégnée des certitudes racistes, impérialistes et même sexistes de son époque et de son milieu. 
 
C’est précisément cette authenticité sans faille, l’exactitude parfaite de la restitution construite sur un minutieux travail de documentation, qui fait l'immense intérêt de cet ouvrage, plus historique que romanesque, tranche de vie autant que tranche d’époque, et fascinante redécouverte d’une femme oubliée de l’Histoire. (4/5)

 

Citations : 

La présence de Miss Bell n’enchante pas non plus Sir Percy Cox en cette soirée humide de mars. Il se passerait volontiers d’elle, il a assez de difficultés à gérer, sur tous les fronts. Mais elle pourra tenir compagnie à son épouse qui s’ennuie à Bassora. Et le vice-roi lui a écrit de la prendre au sérieux : « C’est une femme remarquablement intelligente avec le cerveau d’un homme. »


Cette première nuit, Lawrence se prit d’affection pour elle, bien qu’il ne la trouvât pas belle, « excepté sous un voile peut-être », écrirait-il à sa mère peu après leur rencontre, et qu’il n’aimât pas les femmes et moins encore les femmes de lettres. « Toutes celles qui ont écrit des œuvres littéraires auraient pu être étranglées dès leur naissance : l’histoire de la littérature anglaise n’y perdrait rien », dirait-il plus tard. Elle avait traversé le désert et connaissait les Arabes : elle avait fait ses preuves. Le dandy frondeur et la voyageuse solitaire se ressemblaient. Leur métier d’archéologue les autorisait à se détacher du réel et à se réfugier dans un passé fantasmé, un pays des Merveilles surgi de la mythologie et des Écritures. 


Les stratèges de l’armée des Indes sont perplexes. Les alliances et les rivalités entre tribus sont aussi imprévisibles que les mouvements des fleuves : le désert est une science, il ne s’improvise pas. Il faut connaître les hommes et les clans qu’on croisera sur son chemin, les nuances des dialectes, les mœurs, la généalogie des familles et leurs liens de parenté, sous peine de graves ennuis. Les meilleures armes sont la parole, le tact ; une patience infinie. C’est pourquoi Miss Bell va rester en Mésopotamie. Il a été question de la renvoyer au Caire mais ses connaissances ethnographiques, linguistiques et le réseau de relations qu’elle a tissé au cours de ses campagnes archéologiques sont inestimables. Elle est titularisée, obtient un bureau et touche son premier salaire, trois cents roupies. Le major Gertrude Bell est la première officier politique de l’armée des Indes.


(…) à la mort de Victoria, la Grande-Bretagne régnait sur le quart de la planète et un tiers de l’espèce humaine. L’augure de Robinson se réalisait, dirait à Gertrude son père, en compagnie duquel elle lirait un peu plus tard le roman de Defoe. Le rescapé, qui ne possédait qu’un couteau et une pipe après son naufrage, avait à lui seul réinventé la civilisation dans un environnement inhospitalier. Intelligent, courageux, tenace et travailleur, il s’était peu à peu construit un domaine (et une casaque en peau de chèvre et un parapluie) ; il avait guidé vers la lumière le cannibale Vendredi avant de devenir l’homme le plus riche de l’île, en exploitant la canne à sucre, puis son roi. La Providence l’avait choisi. Robinson était le prototype du colonisateur britannique et le roman une prophétie de l’empire, lui expliquerait son père ; et maintenant, en cette fin du dix-neuvième siècle, l’île, c’était le monde, et Robinson, les Anglais, nouveau peuple élu. Ils étaient les dépositaires de l’univers, les héritiers d’Alexandre et de Rome.


(…) first in the world, best in the world, l’Angleterre rayonnait dans tous les domaines. La première démocratie libérale avait garanti des droits et une sécurité inédits à ses citoyens. Elle avait prohibé la traite négrière, pourchassant ses trafiquants sur les océans. La Royal Navy maintenait la libre navigation maritime sur ses propres deniers : la Pax Britannica assurait le développement florissant du commerce international. Le télégraphe et les câbles sous-marins britanniques avaient unifié les marchés et bouleversé les services d’information. Des dizaines de villes, des lacs et des chutes d’eau portaient le nom de Victoria sur les cinq continents : les Anglais étaient les messagers de la civilisation. « Partout nous avons laissé notre trace bienfaisante. Toutes les régions ressentent notre présence physique, morale et intellectuelle. Elles ne pourraient vivre sans nous », écrivait l’Illustrated London News. Les Anglais regardaient le monde de la cime de leurs grands mâts, écrivait Jules Vallès, en exil à Londres après la Commune, et marchaient avec assurance sur la voie que Dieu avait tracée pour eux.
 
 
Hugh Bell l’avait encouragée à voyager et à étudier à l’université d’Oxford. Les femmes n’y étaient tolérées que depuis une dizaine d’années. Elles devaient s’asseoir dos à l’estrade, la tête couverte d’un chapeau noir, des professeurs craignant de croiser leur regard pendant leur enseignement.


Les administrateurs anglo-indiens hochent la tête. Ils notent les noms, les doléances, et rassurent ; puis haussent les épaules ou ricanent dès que leurs interlocuteurs ont tourné le dos. « Les nobles Arabes… » : la déclaration du général Maude a été rédigée à Londres par une tête d’œuf déconnectée du terrain. Eux savent. Que la Mésopotamie, composée de mille ethnies et d’autant de religions et de sectes, comme l’Inde, ne constitue pas une nation ; que le mouvement nationaliste y est très faible, sinon inexistant ; que les juifs et les chrétiens, citoyens de seconde zone sous les Ottomans, se réjouissent de leur présence ; que très peu d’indigènes sont qualifiés pour prétendre à des postes de responsabilité. Les Arabes de Mésopotamie appartiennent aux races assujetties telles qu’un ancien proconsul au Caire les a définies peu avant la guerre, dans un essai qui a fait date : « Leur nature les empêche de penser rationnellement. Alors que l’Européen est un raisonneur rigoureux, un logicien naturel, et que son intelligence entraînée fonctionne comme un mécanisme, l’esprit oriental, pareil à ses rues pittoresques, laisse à désirer en matière de symétrie. Un Égyptien ordinaire se contredira probablement une demi-douzaine de fois avant de terminer son histoire… Son raisonnement est des plus négligés ; l’islam est un frein au progrès et à la citoyenneté… »


Il faudra patienter un siècle ou deux, peut-être un millénaire. L’Éden, Sumer, Babylone : régénérer le berceau des civilisations, n’est pas une aventure coloniale comme une autre. C’est une entreprise de rédemption, prométhéenne et sacrée, l’apothéose du projet impérial, qui justifie la guerre, les morts, les sacrifices consentis. L’épopée n’est pas achevée. « Nous sommes vraiment un peuple remarquable. Nous sauvons de la destruction des nations opprimées, et nous leur donnons sans compter, améliorons laborieusement leurs conditions sanitaires, et éduquons leurs enfants, en respectant leur foi… Il en va ainsi sous le drapeau britannique. Ne me demandez pas pourquoi », écrit Gertrude à ses parents.


Chaque étape lui réservait son lot de surprises, de premières fois. Le monde était un Luna Park illuminé. Elle et ses comparses pouvaient se travestir, acheter souvenirs et chapeaux indigènes, et s’inventer une routine acceptable puisqu’elle ne durait pas. Flottant à la surface des choses, ils enjolivaient la réalité grâce à leurs lectures, aux histoires qu’ils se racontaient. Les erreurs et les échecs ne collaient plus à la peau. En voyage, on avait le droit de se tromper, tout était « amusant », « exotique » et « délicieusement charmant », écrivait-elle chaque jour à ses proches.


Les suffragettes étaient prêtes à la lutte et feraient usage de tous les moyens pour parvenir à leurs fins, y compris descendre dans la rue, interrompre des meetings et braver les coups et la prison, s’il le fallait. « Ayez confiance en Dieu : Elle vous protégera ! », conclut, radieuse, madame Pankhurst. L’assemblée, qui comptait un certain nombre de new women, lectrices de George Sand et d’Ibsen, aspirant à l’émancipation sexuelle et à une vie régie selon la morale de leur choix, l’applaudit chaleureusement. Gertrude s’abstint. Elle était contre, leur dit-elle. Le mariage et la maternité étaient l’ordre naturel de la société. Les femmes n’étaient pas indépendantes, elles ne connaissaient rien à la politique ni à la diplomatie, réservées aux hommes, « pour de bonnes raisons », insista-t-elle : aussi n’étaient-elles pas mûres pour voter. Leur accorder le droit de suffrage serait dangereux pour la démocratie anglaise… 


Wilson demande à Cox de muter Gertrude dans les plus brefs délais. « Ses activités irresponsables sont une source de ressentiment pour toute l’administration civile », lui écrit-il. Il l’exclut du processus décisionnel, surveille son courrier, et l’empêche d’accéder aux câbles secret défense transmis par Londres et Delhi. Ses hommes le soutiennent, ils n’ont jamais aimé Miss Bell. Ils lui reprochent son snobisme et sa « langue de vipère », et l’accueil indigne qu’elle a réservé à leurs compagnes. Avec ces jeunes femmes qui sitôt arrivées se sont plaintes du climat, des dérangements intestinaux que les piments et les « toasts mous » leur infligent, et des « horribles Arabes qui crachent dans la rue et se mouchent dans leurs doigts », elle s’est montrée antipathique dès le début. « Profitez bien de l’hiver parce que l’été est plus intolérable encore », leur a-t-elle dit. Ses collègues jalousent son train de vie, ses domestiques pléthoriques, ses nouveaux meubles et son service en porcelaine de chez Maples, ses dîners qui rassemblent la bonne société bagdadienne auxquels elle ne les convie jamais. Encouragés par Wilson, ils se moquent d’elle. Miss Bell est « un bas-bleu qui chasse la gloire au lieu de soigner des enfants et une maison », « une vieille fille acariâtre et excentrique, la reine vierge » ; « sa ménopause explique ses bouffées panarabes du moment ». Ils ont rebaptisé sa maison « le couvent ».


Deux États arabes ont été créés en trois jours, leurs clients hachémites vont régner, les Britanniques ont tenu leurs promesses. Il a été convenu d’allouer à Ibn Saoud une pension égale à celle du chérif Hussein, pour peu que les wahhabites renoncent au sud de l’Irak et aux villes saintes de La Mecque et de Médine. Les routes aériennes stratégiques et les approvisionnements en pétrole ont été sécurisés. L’empire renforce sa mainmise sur le Moyen-Orient, barycentre du nouveau monde hydrocarburé. Lawrence écrira : « Ainsi fut débrouillé l’écheveau oriental. Churchill sut trouver des solutions conformes (je pense) à la lettre et à l’esprit des promesses faites, sans sacrifier les intérêts de l’empire, ni ceux des peuples engagés. Nous sommes donc sortis les mains propres de cette aventure. » Une photo de groupe fut prise dans la cour du Semiramis au retour des pyramides. La satisfaction se lit sur les visages des délégués. Ils viennent de fonder le Moyen-Orient moderne, en une semaine, « le temps qu’il a fallu à Dieu pour créer l’univers ».

 

mardi 1 février 2022

[Schmitt, Eric-Emmanuel] La traversée des temps 2 - La Porte du ciel

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : La traversée des temps 2 -
            La Porte du ciel

Auteur : Eric-Emmanuel SCHMITT

Editeur : Albin Michel

Année de parution : 2021

Pages : 576

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

L’éternité n’empêche pas l’impatience : Noam cherche fougueusement celle qu’il aime, enlevée dans de mystérieuses conditions. L’enquête le mène au Pays des Eaux douces — la Mésopotamie — où se produisent des événements inouïs, rien de moins que la domestication des fleuves, l’irrigation des terres, la création des premières villes, l’invention de l’écriture, de l’astronomie.

Noam débarque à Babel où le tyran Nemrod, en recourant à l’esclavage, construit la plus haute tour jamais conçue. Tout en symbolisant la grandeur de la cité, cette Tour permettra de découvrir les astres et d’accéder aux Dieux, offrant une véritable « porte du ciel ». Grâce à sa fonction de guérisseur, Noam s’introduit dans tous les milieux, auprès des ouvriers, chez la reine Kubaba, le roi Nemrod et son architecte, son astrologue, jusqu’aux pasteurs nomades qui dénoncent et fuient ce monde en train de s’édifier. Que choisira Noam ? Son bonheur personnel ou les conquêtes de la civilisation ?

Dans ce deuxième tome de la saga La Traversée des Temps, Eric-Emmanuel Schmitt met en jeu les dernières découvertes historiques sur l’Orient ancien, pour nous plonger dans une époque bouillonnante, exaltante, prodigieuse, à laquelle nous devons tant.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Dramaturge, romancier, nouvelliste, essayiste, cinéaste, traduit en 45 langues et joué dans plus de 50 pays, Éric-Emmanuel Schmitt est l’un des auteurs les plus lus et les plus représentés dans le monde. Le Cycle de l’invisible s’est vendu à plus de 10 millions d’exemplaires dans le monde. Il a été élu en janvier 2016 à l’unanimité par ses pairs comme membre de l’Académie Goncourt.

 

 

Avis :

Le premier tome de La Traversée des Temps nous avait fait connaître Noam et Noura au Néolithique et à l’époque du Déluge, dont ils étaient ressortis immortels, tout comme leur terrible adversaire Derek. Nous retrouvons le trio en Mésopotamie, autour d’un autre mythe biblique : celui de la Tour de Babel. Noura a disparu, mystérieusement enlevée à l’amour de Noam. La longue quête de ce dernier pour la retrouver le mène à Babel, où le tyran Nemrod, ravageant la région pour y capturer les esclaves nécessaires au chantier, fait construire une tour d’une hauteur inédite, censée lui ouvrir l’accès au ciel et au royaume des Dieux. Face à sa mégalomanie, la reine sumérienne Kubaba, le premier auteur à l’origine de l’Epopée de Gilgamesh, et des bergers nomades menés par un certain Abraham : autant d’acteurs dont on sait qu’ils contribueront à faire de la Mésopotamie le berceau des civilisations historiques du Moyen-Orient et de l’Europe, aux côtés de celle de l’Egypte antique.

On l’a bien compris depuis le tome précédent : les aventures de Noam et Noura ne sont que prétexte à la mise en perspective de l’histoire de l’humanité depuis ses origines. Si le premier volet de la série avait réussi à rendre ces deux niveaux de lecture aussi captivants et convaincants l’un que l’autre, il faut reconnaître que, cette fois, le talent de conteur d’Eric-Emmanuel Schmitt ne parvient pas complètement à faire oublier les ficelles assez grossières d’une romance somme toute faiblement consistante et d’une immortalité aux aspects parfois franchement rocambolesques. C’est donc avec une petite déception sur ce plan, toute relative étant donnée la richesse des autres aspects du roman, que l’on poursuit la traversée des temps commentée par Noam.

Et là, l’éblouissement est bel et bien toujours au rendez-vous, au fil d’observations aussi limpides qu’érudites, qui retracent, d’une manière passionnante, l’émergence des premières civilisations en Mésopotamie. Dans la plaine fertile délimitée par le Tigre et l’Euphrate, environ trois mille ans avant notre ère, apparaissent des savoirs et des inventions majeurs : l’écriture, la roue, des avancées essentielles en agriculture, les premières villes… Ces nouveautés portent les germes de notre civilisation moderne, ce que Noam nous décode sous un aspect aussi bien historique que philosophique, dans le journal qu’il écrit de nos jours, alors qu’au terme des millénaires d’évolution qui ont mené jusqu’à nous, nous possédons désormais le pouvoir de détruire la planète. Chaque pas en avant porte sa dualité, comme le puissant mythe de Babel l’a si bien enregistré. En même temps que l’homme s’affranchit peu à peu de la nature, et aussi du temps au travers de l’écriture, la fuite en avant de l’ambition et de l’avidité l’entraîne dans l’insatisfaction et le conflit perpétuels. Avec les villes se développent les guerres, l’esclavage et la mégalomanie. Et si la Bible a retenu de Babel une certaine crainte de la prétention et de la démesure humaines face à ce qui commence alors à naître de la perception d’un divin unique, l’histoire n’a cessé de se répéter jusqu’à la prévalence actuelle de l’anthropocentrisme. Les Babels furent et sont encore légions, comme le pointe Noam en se rendant à Dubaï de nos jours. Et, avec lui, l’on s’émerveille autant que l’on s’interroge quant à l’orientation initiée il y a si longtemps par l’humanité, toute entière obsédée par l’instinct de la possession, au point d'en oublier que la vie n’est que transmission, et le bonheur, la jouissance de l’instant présent.

Si le premier tome de cette saga m'avait transportée au-delà du coup de coeur, mon enthousiasme se fait ici relativement plus mesuré en raison des quelques réticences soulevées chez moi par les ficelles de l'intrigue. Celles-ci ne pèsent toutefois guère face à l'indéniable richesse historique, culturelle et philosophique de la narration, qui, au fil de maintes observations passionnantes, opère une formidable et fascinante mise en perspective de l'évolution humaine, au travers notamment de ses mythes. Un "simple" coup de coeur donc pour ce deuxième volet, qui renouvelle mon impatience de découvrir les suivants. (5/5)

 

 

Citations :

Noam feuillette les pages couvertes de sa calligraphie aux traits réguliers. Ses mémoires ne se cantonnent pas à son existence, ils constituent toute l’épopée humaine. D’ordinaire, on écrit pour durer, lui écrit pour ne pas perdre. Au fond, cela revient au même : il s’agit d’accorder l’éternité à l’éphémère.


Un sentier, c’est la mémoire que la terre garde des hommes. Plutôt que fait pour marcher, il est fait par les marcheurs. À l’échelle de l’univers, les voyageurs et leurs ânes ne pèsent guère, ils passent ; pourtant, leurs effleurements plient l’herbe, leurs foulées polissent l’argile, leurs pieds rapides modèlent un sillon. L’infime finit par creuser sa marque.      
Le sentier diffère de la route – il n’en existait pas à l’époque. Alors que le sentier reste un chemin obtenu par le consentement du paysage, puisqu’il suit ses mouvements, la route, conçue abstraitement par des géomètres, l’agresse en le coupant. Le sentier épouse la nature, la route la viole.


On définit le troc comme l’économie d’avant la monnaie. J’estime qu’il s’agit d’une erreur. Nous avions dépassé le troc depuis longtemps. Le pur troc met face à face deux hommes qui convoitent chacun l’objet que possède l’autre. Il faut qu’il y ait coïncidence des besoins à un instant précis – ainsi avais-je, un soir d’orage, troqué un silex contre une lampe à graisse. Cependant, une telle réciprocité advient rarement : souvent, l’un des deux doit accepter un produit transitoire dont il sait qu’il l’utilisera lors d’un prochain échange. Dans ce cadre, il arrivait que l’on se remît des biens intermédiaires qui ne satisfaisaient pas une envie directe et serviraient plus tard. Bref, il y avait la plupart du temps un objet de substitution qui tenait lieu de monnaie. Alors que pièces et billets n’étaient pas apparus, leur concept transitait déjà dans notre esprit. Nous ne faisions pas du troc, nous faisions des échanges. L’économie monétaire a donc précédé la monnaie.


J’avais déjà vu des roues et des chariots. Des roues, j’en avais aperçu dans les steppes de l’Asie centrale ou les Carpates : on perçait un disque de bois plein pour placer un axe de rotation au milieu. Une fois, j’avais croisé une charrette immense, mais c’était une simple curiosité que trois cailloux heurtés auraient suffi à détruire.
La limite de la roue restait le sol. Or voilà que, au pays des Eaux douces, les hommes n’inventaient pas la roue, mais la route. Une surface aplanie, rééquilibrée, nettoyée rendait possible la circulation de véhicules tirés par des bœufs. On pouvait transporter l’intransportable, déplacer de pesantes et volumineuses marchandises sur de longues distances.                                      
Je songeai alors que toute invention révèle, par ricochet, des inventions antérieures. En observant le fonctionnement des chariots, je leur trouvai des précurseurs : les rondins de bois sur lesquels nous faisions rouler des charges. Du temps de mon village, nous avions bougé de lourdes pierres par ce moyen. Au fond, la roue, c’était un rondin dans lequel on aurait planté un axe…
 
 
À chaque halte, Gawan m’enseignait l’écriture. (…)
Je me revois clairement ourler une ligne et saisir qu’il s’agissait de bien plus que d’une ligne ; quand je le précisais, le trait s’effaçait pour laisser place à une réalité différente, les vocables de la langue. Ici se situait le coup de génie : les rayures renvoyaient à des sons.
Jusque-là, je n’avais connu que les dessins, j’ignorais tout des signes. Des peintures – ours, poissons, chevaux, canards, écuelles, blé, humains, pénis, vulves –, j’en avais contemplé, parfois accompli, même si je ne détenais pas la virtuosité que manifestaient les Chasseresses de la Caverne.
– Les images sont des dessins muets. Les signes sont des dessins sonores.                                       
Gawan le répétait et il avait raison : les icônes se taisaient, tandis que les lettres parlaient. Un aigle peint sur un mur restait un aigle ; en revanche, sur ma tablette, un signe s’évadait de lui-même, s’absentait à mesure qu’il se présentait, puisqu’il se métamorphosait en son.


Maintenant, cinq mille cinq cents ans après, alors que je trace ces lettres au stylo noir sur le papier, je mesure mieux ce qui m’arrivait au cours de mes leçons près des ruisseaux murmurants : j’imprimais des termes sur l’argile, certes, mais également sur mon cerveau, cette autre glaise qui dure toujours, ni séchée ni pulvérisée, malléable. Mon esprit, comme celui des hommes qui habitaient le pays des Eaux douces, évoluait : il apprenait à classer, à compter, à ranger les connaissances dans des boîtes ou des coffres, ce qui le conduisait à appréhender la réalité de façon moins personnelle, moins sensuelle, plus objective, plus catégorielle. L’écriture modifiait notre rapport au monde.


De surcroît, je devinais que cette notation syllabique permettrait de tout dire, pas seulement de répertorier. De l’archivage partiel, elle passerait à l’archivage exhaustif : elle conserverait ce que la langue savait formuler, notre pensée, nos sentiments, notre histoire, nos histoires. Face à Gawan, je m’émerveillais de dépasser le simple inventaire – des chiffres devant des objets figurés – pour exprimer des actions, voire des idées. Réservé, Gawan souriait de ma ferveur, il y voyait un excès, une exaltation de débutant, un enthousiasme de nouveau converti. Lui limitait l’écriture à sa fonction pratique, il n’imaginait pas qu’elle eût d’autre utilité qu’une comptabilité exacte, rigoureuse, conservable. Or, je le flairais, du catalogue sortirait l’ébauche d’un roman, du décompte de la réalité surgirait la possibilité d’un univers irréel. Le monde n’avait pas trouvé qu’un miroir dans l’écriture, il y avait gagné des portes, des fenêtres, des trappes, et des pistes d’envol. 
 

Avec l’étonnement d’une première fois, je contemplais un panorama remodelé par la main de l’homme : ce paysage devait plus à ses indigènes qu’aux Dieux et aux Esprits. Grâce à eux, la fertilité révolutionnait des espaces incultes. Partout des lignes droites surgissaient : les charrues dessinaient des sillons ; les fruitiers croissaient en rangs, mieux alignés qu’une armée ; on excavait des voies d’irrigation ; des barrières protégeaient les prés ; des haies délimitaient les parcelles. Ce quadrillage me sembla aussi insolent qu’admirable. Quoi, le tracé l’emportait sur le hasardeux ? L’artifice sur la nature ? Les bipèdes s’emparaient de ce qui appartenait aux Dieux, aux Esprits, aux Nymphes, aux Âmes, et y gravaient leur marque…


– Tout le monde tire bénéfice de la paix.                                       
Il me regarda, révolté :                                       
– Pas du tout ! Comment édifierait-on les villes, les palais, les temples ? Comment creuserait-on les canaux ?                                                          
L’irrigation avait permis de produire en abondance, de former des réserves. Quantité d’individus ne se consacraient plus aux champs ni au bétail ; dégagés de la vie agricole, ils s’étaient établis artisans, commerçants, prêtres, comptables, scribes, militaires. La campagne avait créé la ville. Mais la ville exigeait des milliers d’hommes pour la construire, et des centaines d’autres pour nourrir ces ouvriers. Les travaux importants nécessitaient de la main-d’œuvre. Dès lors, la solution restait la guerre ; sans elle, il n’y aurait pas d’esclaves. Toute cité se livrait ainsi régulièrement à des razzias et à des conquêtes, tantôt hors du pays des Eaux douces, tantôt à l’intérieur auprès de ses voisines. Elle réduisait la population vaincue en esclavage et les prisonniers fournissaient les ouvriers. Au fond, chaque cité faisait la guerre ainsi qu’on se rend au marché : elle s’approvisionnait en bras. Bâtir et asservir, l’un n’allait pas sans l’autre. Personne ne se scandalisait de ce régime ni ne le contestait. Demeurer libre, tomber en servitude, cela arrivait comme la veine et la déveine, un accident, pas davantage.


À la différence de celles qui suivront, l’écriture cunéiforme est en trois dimensions : elle consiste en des incisions faites dans une tablette d’argile à l’aide d’un calame au bout biseauté et nécessite, pour une bonne lisibilité, une lumière frisante, si possible venant de la gauche. Ses caractères forment des traits, des coins, des encoches, en combinant trois sortes de « clous », le vertical, l’horizontal, l’oblique. Conçue par les Sumériens afin de codifier les marchandises et les opérations administratives, elle parvint à transcrire leur langue et devint pendant quelques siècles le support de dix autres langues. Au début de l’ère chrétienne, on ne sut plus la déchiffrer et on l’oublia au point que, peu de temps après, on n’y vit plus que de simples motifs ornementaux.
 

L’esclavage comme système apparut à ce moment-là. Je ne prétends pas qu’aucun asservissement n’eut lieu précédemment – j’ai vu de nombreux rapts de femmes durant mon enfance au bord du Lac –, cependant ces violences arrivaient de façon contingente, elles n’étaient nullement nécessaires au fonctionnement des communautés. Tout changea en Mésopotamie à la fin du IVe millénaire av. J.-C. Grâce aux surplus agricoles qui permirent à certains d’embrasser les métiers de commerçant, prêtre, soldat, scribe, comptable, la société étatique et hiérarchisée recourut à l’esclavage afin d’assurer sa prospérité.                                       
L’esclavage intervint donc quand la « civilisation fleurit », dès que la « culture se raffina ». La guerre constituait le premier mode d’approvisionnement : on organisait des raids et la capture de prisonniers les convertissait en autant ’esclaves, qu’ils appartinssent à des territoires lointains ou voisins. La justice fournissait un apport supplémentaire : en punition de certains crimes, on asservissait des citadins – par exemple, l’enfant qui répudiait ses parents adoptifs. Enfin, on pouvait être asservi par contrat, généralement pour dette, avec l’assentiment de l’intéressé ou des personnes ayant autorité sur lui.
On ne doit pas regarder cet esclavage avec les yeux des siècles suivants, car il se révèle plus économique que racial. Personne n’y plaquait les justifications « biologiques » du philosophe grec Aristote, qui pensait que certains hommes sont faits pour commander, d’autres pour obéir. Personne ne le légitimait non plus par des considérations sur la supériorité d’une ethnie, d’une religion, d’une couleur de peau, ces idéologies qui dominèrent jusqu’au XXe siècle.                                       
En Mésopotamie, on ne naissait pas esclave, on le devenait. On n’était pas esclave essentiellement, mais circonstanciellement. Une malchance, pas un destin.


Les Mésopotamiens inventaient les voies verticales en même temps que les voies horizontales : des routes avançaient au sol tandis que des bâtisses montaient au ciel. Les unes et les autres, présentées modestement comme des accès – chemins, canaux, colonnes, tours –, semblaient de simples moyens : en réalité, elles transformaient ce qu’elles recouvraient et se l’appropriaient. L’hominisation de la nature, sa conquête impérialiste se mettaient en branle.
 

Par bonheur, Noam n’a jamais oublié le sumérien et ses signes ; à l’époque, bouleversé, il avait jugé miraculeux qu’on transmît des paroles sans les prononcer. Quelle densité avait soudain acquise l’homme ! Son murmure avait cessé d’être emporté par le vent et s’était solidifié. L’énonciateur n’avait plus besoin d’être présent pour se manifester, il traversait l’espace en se rendant audible à distance, il traversait le temps en causant après avoir causé, voire après avoir vécu. Le souffle pétrifié… L’invention de l’écriture a permis aux bipèdes dépourvus de plumes de défier le destin : ses caractères effacent la mort. Selon Noam, nul doute qu’elle a généré mille progrès, en sciences, en droit, en histoire, mais qu’elle marque aussi le début de l’enflure. L’individu se hausse, grossit son importance, s’érige au-dessus de sa condition, niant sa vulnérabilité, sa fugacité, sa finitude. Possesseurs initiaux de ce privilège, les rois, qui disposaient de scribes pour communiquer avec les vivants du moment et les vivants du futur, se construisirent des tombeaux de mots plus solides, plus sûrs que leurs tombeaux de pierre ; puis, cette pratique s’élargit socialement. Si la phrase qu’on articule disparaît comme le sucre fond dans l’eau, la phrase qu’on écrit reste gravée dans le marbre, même quand celui-ci fait place au papyrus, à la peau d’agneau, à la feuille, à l’écran. En lui offrant une perpétuité, l’écriture a changé l’homme. De simple inventaire des objets, elle est devenue le conservatoire des âmes : elle a lutté contre la détresse, nourri l’orgueil, flatté le narcissisme, développé l’individualisme. Par elle, la fatuité a crû autant que la civilisation.


Je crois que ce fut à ce moment précis que la Terre commença à rétrécir, quand les décrets de Nemrod dépassèrent physiquement la portée de ses gestes ou de sa voix, et qu’il n’eut plus besoin de se déplacer pour qu’on lui obéisse. Auparavant, aucune communication n’allait plus loin que les sens : même un message de fumée n’allait pas au-delà des yeux, un message de tambours au-delà des oreilles. La télécommunication débuta avec l’écrit et se perfectionna grâce à lui, tardivement, lorsqu’on généralisa le télégraphe au XIXe siècle. Et subitement, avec la radio, la télévision, puis l’internet, tout s’accéléra. Aujourd’hui, la Terre s’est ratatinée : toute distance est abolie entre les pôles, l’Esquimau se retrouve proche voisin du Japonais. Plus jamais un enfant n’éprouvera le sentiment d’immensité qui empreignit les hommes durant des millénaires. Ou alors il ne frôlera ce vertige que face à l’Univers… Pour combien de temps encore ?
 

L’architecte d’aujourd’hui peinerait à s’entendre avec l’architecte mésopotamien, égyptien, grec de l’Antiquité. En quelques siècles, ils sont presque devenus étrangers l’un à l’autre tant leurs philosophies divergent. Pour le moderne, l’architecture répond à une fonction, pour l’ancien, elle transmet une signification. Quoique les deux élaborent des techniques, ils n’ont pas de visées identiques : le moderne regarde l’utile, l’ancien le symbolique. Aux yeux de Gungunum, une colonne ne se limitait pas à un soutien ou une force porteuse, elle figurait l’axe du monde, un chemin vers le ciel, ce qui permettait aux humains de se situer puis de s’élever. Pareillement, une arche, une coupole, un dôme ne se réduisaient pas à un toit décoratif astucieusement conçu, mais reproduisaient la voûte céleste, ce domaine des Dieux. Même une porte ne se contentait pas d’ouvrir sur un espace, elle indiquait une direction, celle du soleil couchant ou de l’aurore. Jamais Gungunum ne distinguait le pourquoi du comment, la métaphysique de la physique. Si les solutions qu’apportaient ses calculs et ses expérimentations fournissaient des éléments pragmatiques, elles satisfaisaient en premier lieu des enjeux spirituels. Le bâtiment se voulait miroir du cosmos divin.


Il y a deux sortes de fils, ceux qui s’affranchissent du père, ceux qui s’y soumettent. Ceux qui s’en affranchissent deviennent eux-mêmes et jouissent d’une vie singulière qui leur appartient. Ceux qui s’y soumettent deviennent des chimères et souffrent d’une vie inauthentique qui leur échappe. 


Nous sommes nés pour vivre au milieu de la nature, pas dans un monde artificiel construit de briques et de pierres scellées par le bitume. Ah, ces remparts ! De quoi protègent-ils les gens ? De la terre, de l’eau, du vent, du soleil, des bêtes sauvages ? Non, ils les protègent des autres, lesquels se réfugient aussi derrière leurs remparts. Les forteresses ont créé les invasions ! Elles n’ont pas été conçues pour s’en défendre, plutôt pour les provoquer. Plus il y aura de cités, plus il y aura de combats ; la guerre ne cessera jamais. Ce que les hommes font à l’intérieur des murailles – s’envier –, les cités le font entre elles. Elles développent les pires de nos sentiments : la jalousie, la vanité, l’avidité, la crainte. Les gens cherchent le succès matériel qui les hissera au-dessus de leur voisin, ils paniquent à l’idée de rater. Rater quoi ? Réussir ne consiste pas à acquérir quatre maisons, car tu n’en habites jamais qu’une et à l’intérieur, tu n’es que toi-même. Il ne faut pas posséder plus, mais exister mieux. Toutes les rues de Babel conduisent à des impasses. Et tous les chemins qui partent de Babel prennent une fausse route.
 

Les Babéliens avaient adopté l’enthousiasme, ils adhéraient au projet pour échapper à l’effarement, la colère, la révolte. En acquiesçant aux ambitions de Nemrod, ils ne visaient pas vraiment la Tour, ils privilégiaient le partage. S’accommoder les reliait à la communauté, tandis que refuser les en aurait coupés. Au lieu de se dresser, ils se fondaient dans la masse, au risque même de fondre. Ainsi fonctionne le peuple : son unité est faite de consentements forcés, de renoncements inconscients, de concessions peu réfléchies, le tout emporté par un élan obscur, l’attrait de vivre ensemble mêlé à l’horreur de la solitude. Quelques observateurs ont soupçonné un instinct grégaire, il s’agit en fait d’un calcul : on choisit de résider avec les autres plutôt que sans eux, on décide de penser comme eux plutôt que contre eux. Si la rébellion dépend du courage de l’individu, la soumission au collectif relève de la lâcheté.


Jadis, les hommes circulaient dans la nature sans la changer ; lors de ma jeunesse, ils fabriquaient des gîtes, des villages, lesquels, minuscules et dérisoires, se collaient à la terre comme la moule au rocher. Désormais, Babel et la salle de Nemrod ne parasitaient pas le monde, elles en créaient un nouveau. Alors que nous avions habité uniquement l’univers naturel, nous habiterions l’humain à l’avenir. Je me reprochais à présent d’avoir débiné Gungunum, de ne pas avoir loué son génie : cet éminent architecte égalait les Dieux et les Esprits auxquels nous devions le cosmos.


Le prestige de l’or résultait de son incorruptibilité, non de sa rareté. Puisque ce métal miraculeux ne ternissait ni ne s’oxydait, sa splendeur à l’évidence ne pouvait avoir pour origine qu’une émanation divine. L’or tenait des Dieux sa brillance pure et constante. Cet éclat de soleil descendait du firmament. Les Mésopotamiens auraient pu reprendre à leur compte l’expression des Incas qui y voyaient « la sueur des Dieux ». Les astrophysiciens contemporains leur donnent raison : l’or ne vient pas de la terre, mais du ciel. Il serait le fruit d’une collision ultraviolente entre deux étoiles à neutrons, un cataclysme cosmique qui se serait produit il y a plusieurs milliards d’années. Issu des étoiles, l’or se serait répandu sur la Terre sous forme de gisements grâce à l’activité géothermique.
 

L’économie des termes sollicite l’imagination. Les meilleures descriptions se passent de description. L’auteur se montre plus aisément poète par famine de mots que par gavage. Mieux vaut suggérer que dépeindre, laisser entendre que hurler mille phrases. De même qu’un regard ne se réduit pas à un iris, une personne ne se limite ni à ses traits ni à ses membres – ou alors c’est un cadavre ! Elle brille d’une énergie, d’une intensité, d’une présence qui transcendent le visible. Pour en rendre compte, il y a deux façons d’insinuer : la vague, le précis.                                       
Les écrivains classiques recourent à la généralité. Le vocable global autorise chacun  à y glisser les images qui l’inspirent. Madame de Lafayette, Française contemporaine de Louis XIV, a magnifiquement utilisé ce procédé dans un court roman, La Princesse de Clèves : « Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l’on doit croire que c’était une beauté parfaite, puisqu’elle donna de l’admiration dans un lieu où l’on était si accoutumé à voir de belles personnes. (…) Lorsqu’elle arriva, le vidame alla au-devant d’elle ; il fut surpris de la grande beauté de mademoiselle de Chartres, et il en fut surpris avec raison. » Parce que Madame de Lafayette n’offre rien à voir, on voit tout.
Les écrivains modernes emploient davantage le détail, dont la force vient de ce qu’il fait surgir subrepticement l’ensemble. Tel un hameçon, le détail pousse à imaginer le poisson qui, sous l’eau, le tracte. Ainsi, au XXe siècle, Colette, autre plume française, présente dans Le Blé en herbe la rencontre d’une femme mûre et d’un jeune homme : « Elle raillait d’une manière virile, condescendante, qui avait le même accent que son regard tranquille, et Philippe se sentit tout à coup fatigué, penchant et faible, paralysé par une de ces crises de féminité qui saisissent un adolescent devant une femme. » En creux est indiquée la passion qui s’emparera d’eux.                                       
Pour camper l’humain, rien n’égale le va-et-vient entre détail et généralité. Tout dire est impossible, et l’exhaustivité ennuie.


Par ses réflexions, Noura rejoignait son père Tibor, lequel, quand nous arpentions les futaies où pousses et pourritures se mêlaient, aimait souligner les desseins de la nature : pour qu’une espèce subsiste, il fallait que les individus se reproduisent puis disparaissent ; la recomposition naissait de la décomposition ; le trépas ne s’opposait pas à l’existence, il la servait.


La vie n’est pas un cadeau qu’on conserve ni un cadeau qu’on rend, c’est un cadeau qu’on transmet. 
 

Les Dieux pâtissent des ventriloques.                                                          
– Quoi ?                                       
– On les fait parler. Nemrod, Messilim, les prêtres prétendent que les Dieux bavardent, mais ce sont leurs propres voix et leurs propres mots qu’ils leur attribuent. (…)
– Les Dieux ne se soucient pas de nous, pourvu que nous les nourrissions d’offrandes, de fumées. Le problème, c’est que des hommes comme Nemrod, Gungunum, Messilim veuillent concurrencer les Dieux. Sous prétexte de les honorer, ils entrent en compétition avec eux, ils ambitionnent de les rejoindre, de les égaler, voire de les dépasser. Le petit se dresse sur ses talons, pas le grand. La girafe se fiche du mulot ; quand les événements la contraignent à en tenir compte, elle n’a qu’à se pencher. Le géant se rapetisse sans problème ; le minuscule s’évertue à se grandir.


De l’aveu même des Grecs, les Mésopotamiens inventèrent le gnomon, première forme  de cadran solaire. Cela permit de diviser la journée en douze parties égales, des heures doubles par rapport aux heures modernes, des « heures babyloniennes », comme les appelaient les Grecs. Devant le retard coutumier de certaines personnes, à chaque fois me vient à l’esprit qu’elles continuent à compter en heures babyloniennes…


Rien d’aussi cruel que l’espoir. En cas de drame, ce qui nous mine n’est pas d’attendre, mais d’espérer. Au lieu d’affronter l’impasse, on s’en détourne, on fuit la vérité, on s’absorbe dans d’éventuelles et incertaines échappatoires. L’intolérable s’allège : à la place de la mort qui vient, on se concentre sur les solutions qui fuient.

 
Je crois que c’est au pays des Eaux douces que commença le torticolis mystique. On releva la tête pour appréhender les Dieux. Au temps de mes ancêtres, Divinités, Esprits, Âmes, Démons nichaient partout. En Mésopotamie, les Dieux logeaient au ciel, plus parmi nous. Dès lors, les hommes se rompirent le cou afin de les scruter, de les interroger, de les écouter. (…)
Depuis Babel et à jamais, le ciel s’est transformé en Ciel, royaume des Dieux. La crispation de la nuque marqua la rupture avec l’animisme : d’horizontale, la foi devint verticale. Puis les colonnes et les tours conçues pour rejoindre le divin, auxquelles s’ajoutèrent au cours des siècles les basiliques, les cathédrales, les clochers, les minarets, accentuèrent ce torticolis mystique.


Durant ma traversée des temps, j’ai donc rencontré trois façons de concevoir la condition humaine : l’âge archaïque, qui voit en l’homme une création de la nature, l’âge religieux, qui voit en l’homme une création de Dieu, l’âge anthropocentrique, qui voit en l’homme une création de l’homme. Au seul énoncé de cette succession, j’ai du mal à croire naïvement au progrès…
 

Les forces naturelles dissolvent les ambitions humaines. Inexorablement, les ruines deviennent vestiges, puis décombres, puis matière. Le matériau reprend le dessus sur les formes que nous avons tenté d’y imprimer. Et la vie continue… Au sein de la nature, il n’existe pas de ruines, mais un renouvellement constant, fait de morts et de naissances. Le cycle ne s’arrête jamais. À la différence des hommes et des civilisations dont les multiples pauses s’évanouissent, la nature possède l’éternité du mouvement.


La Bible est un livre qu’écrivit un petit peuple de pasteurs effrayé par le développement de l’urbanisation, terrorisé par les premières villes du Moyen-Orient. Tandis que les Mésopotamiens inauguraient une nouvelle conception de la société en se fixant, se resserrant, se massant, les Hébreux, eux, perpétuaient un mode de vie opposé : nomadisme, non-possession des terrains, limitation de l’activité à des tâches élémentaires. Dans la Bible, chaque fois qu’une ville surgit, sa mention s’accompagne d’un jugement péjoratif, voire de connotations diaboliques : Sodome, Gomorrhe, Ninive, Babylone, Jérusalem. (…)
Aux yeux des bergers, la ville signifiait séparation : rupture avec l’espace environnant par des murailles ; rupture avec le temps des saisons dans un dédale minéral ; rupture avec la nature par l’érection d’un monde artificiel ; rupture avec le reste de l’humanité par l’élaboration d’une identité à l’intérieur d’une enceinte. Pour eux, quoique la ville concentrât les individus, elle dispersait les esprits. À Babel, un groupe s’inventa un nombril et le regarda. Les bergers, s’ils reconnaissaient en Babel une création humaine, y repéraient également une dé-création par rapport à Dieu. Cette prise de pouvoir sur le monde par les hommes ne s’approche pas du divin, elle le défie, voire le remplace.                
Rédigée à l’extrême fin de la civilisation mésopotamienne, la Bible n’élaborait pas une idéologie nouvelle ; elle rêvait au temps des ancêtres, préférant les anciens aux modernes. Certes, les bergers n’étaient plus des chasseurs-cueilleurs et ne croyaient plus aux Esprits, Âmes, Nymphes, Divinités, cependant ils conservaient le goût d’une vie simple en harmonie avec le cosmos.


Trois monothéismes se réclament d’Abraham : le judaïsme, le christianisme, l’islam. Les œcuméniques, ceux qui aspirent à la fraternité entre ces trois spiritualités, évoquent avec délectation « les religions d’Abraham ». Mais certains musulmans considèrent que seul l’islam est fidèle à la religion d’Abraham : il le perpétuerait dans sa pureté, tandis que juifs et chrétiens l’auraient dévoyé. Ce qui est peut-être vrai… Pour eux, l’islam constitue la première des religions – celle du patriarche Abraham – et la dernière. Bref, si, selon certains, Abraham représente une pomme de concorde, il tend aussi à être une pomme de discorde.
 

Tout ici évoque l’orgueilleuse cité de Nemrod. Dubaï a édifié soixante-dix gratte-ciel qui dépassent les deux cents mètres, dont le géant Burj Khalifa qui culmine à huit cent vingt-huit mètres : Babel !  Sur ce chantier permanent, des travailleurs venus du Pakistan ou d’Inde besognent à des températures frôlant les cinquante degrés, dans des conditions si dures que l’on compte un suicide tous les quatre jours : Babel ! Les langues s’entrechoquent, pêle-mêle, même si l’arabe et un anglais rudimentaire coloré de mille accents percent le brouhaha : Babel ! Repoussant le désert à la périphérie, défiant le climat aride, déversant un air rafraîchi, on bâtit des archipels artificiels avec les sables dragués dans le golfe Persique, on élabore une marina gigantesque autour d’un canal colossal : Babel ! Des centres commerciaux, ces lieux de culte contemporains, rivalisent de splendeur opulente : Babel ! Plus haut, plus riche, plus grand… Tout record mène à son fracassement, la mesure devient la démesure, l’excès son étalon : Babel !


Une autre naïveté dans ces représentations frappe Noam : elles racontent Babel comme une fin. Pourtant Babel constituait un début. La Tour s’est effondrée, pas le désir de la Tour. Avec celui-ci point l’hubris, l’outrance, la boursouflure. L’homme franchit une limite en se dressant au-dessus de la nature, en ignorant sa place dans l’univers,en s’estimant supérieur à tout ce qui n’est pas lui ; il crée des villes, il invente l’écriture, les sciences, les hiérarchies sociales et, malgré les défaites ou les impasses, ne reviendra jamais en arrière. Babel ne s’est pas terminée avec Babel, Babel n’a jamais cessé de gratter le ciel, Babel renaît, se transforme perpétuellement. L’échec accompagne l’ambition, il ne l’interrompt pas. De dépassement en dépassement, l’aventure folle se poursuit. L’avenir reste un chantier ouvert.
Si Noam donnait sa version de Babel, il ne peindrait pas une démolition, plutôt un inachèvement. L’humanité évolue indéfiniment, se meut sans aboutir, poussée par la compétition, l’orgueil, le génie, la mégalomanie, le refus de ses limites. Babel l’inachevée ne sera jamais achevée et se nourrira de son désir sans jamais conduire à la jouissance.

 

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