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dimanche 12 avril 2026

Critique : "L'extinction des vaches de mer" de Adèle Rosenfeld | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'extinction des vaches de mer" de Adèle Rosenfeld


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'extinction des vaches de mer

Auteur : Adèle ROSENFELD

Parution : 2026 (Grasset)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782246839026  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

La Rhytine de Steller, plus connue sous le nom de «  vache de mer  », a été découverte en 1741 par le naturaliste allemand Georg Wilhelm Steller. C’est lors d’une expédition dans les eaux glacées du Pacifique nord qu’il rencontre ce gigantesque animal marin au destin tragique – puisqu’il s’éteindra définitivement 27 ans après son premier contact avec les hommes. À la fois roman d’aventure, épopée scientifique et plongée dans l’intimité d’un équipage échoué, L’extinction des vaches de mer nous entraîne dans la vie d'un grand explorateur lancé dans la bataille que se livrent les savants européens du XVIIIe siècle pour s’approprier de nouvelles terres et des espèces encore inconnues. Jusqu’à trouver ces vaches de mer devenues mythiques, dont la chair a le pouvoir de sauver les naufragés affamés, sa graisse de les réchauffer, et ses airs de sirène de les enivrer.

Mais si la Rhythine de Steller a envahi l’imaginaire de la narratrice, de quoi cette obsession est-elle le nom  ? Porté par une écriture poétique, sensorielle, L’extinction des vaches de mer interroge la possibilité de préserver ce qui menace de s’effacer : un animal, un grand-père, une langue, une histoire familiale. À travers la figure de Steller, scientifique hanté par la beauté et la fragilité du vivant, Adèle Rosenfeld propose une réflexion bouleversante sur la disparition, les douleurs silencieuses et le besoin de transmettre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née à Paris en 1986, Adèle Rosenfeld a été découverte par le grand public lors de la parution de son premier roman, Les méduses n’ont pas d’oreilles (Grasset, 2022). Finaliste du Goncourt du premier roman et lauréate du prix Fénéon, elle a ensuite conquis le monde entier avec plus de dix traductions déjà publiées. L’extinction des vaches de mer est son deuxième ouvrage.

 

Avis :

Après le succès des Méduses n'ont pas d’oreilles, un premier roman intime et délicat où elle explorait la survenue de la surdité et l’entrée dans un monde silencieux, Adèle Rosenfeld surprend en choisissant pour son second livre un tout autre territoire narratif. En apparence aux antipodes, L’extinction des vaches de mer s’empare d’un épisode oublié de l’histoire naturelle – la disparition brutale de la rhytine de Steller – pour prolonger, sous une forme différente, sa réflexion sur l’effacement. Qu’il s’agisse d’une espèce condamnée, d'un sens qui vacille ou d’une mémoire familiale qui se délite, la romancière interroge la fragilité des liens et l’urgence de transmettre avant que tout ne se perde.

Le récit fait revivre la seconde expédition qui, en 1741, conduit Vitus Béring vers les confins du Pacifique Nord avant de se solder par un naufrage et l’échouage sur l’île qui lui prendra à la fois la vie et son nom. L’équipage, ravagé par le scorbut, la faim, le froid et l’épuisement, tente d’y survivre tant bien que mal. C’est dans ce décor de fin du monde que le naturaliste Georg Wilhelm Steller observe pour la première fois une espèce encore inconnue du reste du globe : la rhytine, massive et placide « vache de mer », dont la découverte préfigure aussitôt le massacre et l’extinction un quart de siècle plus tard. À cette aventure répond une deuxième narration, contemporaine celle‑là, où la romancière‑narratrice se désespère de voir s’éteindre son grand‑père mourant et, avec lui, une mémoire fragile que des enregistrements désormais inaudibles ne parviennent plus à retenir. Le roman déploie ainsi une galerie de personnages pris entre observation et effacement, chacun confronté à ce qui menace de disparaître.

Audacieux est le premier mot qui vient à l’esprit pour qualifier le changement de registre qui coupe le livre en deux : après un début mené comme un récit d’aventure historique, presque une épopée scientifique nourrie des grands journaux d’exploration, le texte opère une bascule déconcertante vers une narration intime, fragile, où l’enjeu n’est plus la survie d’un équipage mais celle d’une mémoire familiale vacillante. Ce glissement, d’abord surprenant, exige du lecteur un véritable réajustement, tant les deux régimes narratifs semblent éloignés. Pourtant, à mesure que se tissent les échos entre l’extinction d’une espèce et l’effacement d’une voix aimée, la cohérence profonde du projet se révèle. Si cette articulation peut paraître abrupte, elle contribue aussi à la singularité d’un livre qui ose l’hybridité et l’association téméraire d’idées pour rejoindre, au final, une seule et même émotion : le sentiment de deuil et de perte. On retiendra, par‑delà ce clivage, la beauté d’une langue elle aussi parfois déroutante, mais qui déploie avec assurance des chatoiements somptueux, une grande justesse et une réelle puissance d’évocation.

En renouant ainsi les fils d’un passé lointain et d’une histoire intime, Adèle Rosenfeld signe un roman qui dépasse largement son sujet pour interroger notre rapport au vivant, à la mémoire et à la transmission. Récit passionnant d’un fait historique méconnu qui s’ouvre sur une méditation sensible autour de la vulnérabilité du monde et de la difficulté d’en préserver les traces, voici un livre singulier, parfois déroutant, mais profondément habité et magnifiquement écrit. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Les vagues, avec la complicité du linge mouillé du ciel, les avaient asséchés, la mer avait bu le liquide amniotique de leurs rêves, plus rien ne pouvait leur rappeler qu’ils avaient connu un jour la rondeur d’un ventre. Le manque de nourriture et d’eau avait transformé l’équipage en une matière battue, des échardes échappées du bateau.


Il toucha un mot sur les vingt années au service de la Marine du capitaine Béring, les dix dernières à la tête de cette « Grande Expédition du Nord », la plus ambitieuse mission d’exploration que l’histoire ait connue jusque-là, et dont ils faisaient tous partie, en rappela l’objectif : explorer toute la côte septentrionale de la Sibérie, sa nature, et élucider si la terre du Kamtchatka était reliée à l’Amérique, ou s’il existait un passage par la mer – ce détroit où, plus d’un siècle plus tard, une ligne séparerait le changement de date, où « le lendemain » ne voudrait rien dire, où un mouvement infime nous ferait gagner ou perdre un jour.


Vingt-sept ans après la première description de Steller, les vaches de mer avaient totalement disparu des îles du Commandeur, l’animal possède ainsi le plus sinistre record de l’intervalle de temps entre sa découverte et son extinction. La description complète d’une vache de mer disséquée le 12 juillet 1741 sur l’île de Béring est la seule dont on dispose aujourd’hui, deux siècles et demi après la disparition de l’espèce. Dès sa publication, De bestiis marinis connut un vif succès au sein de la communauté scientifique européenne. 
Les vaches de mer, victimes de ce qu’on a appelé la ruée vers l’or gras, et avec elles les cormorans aux ailes inutiles ainsi que les autochtones aléoutes, enrôlés de force pour la chasse à la loutre, ont été exterminés. Moins d’un an après le départ de Steller et de l’équipage, les vaches de mer furent massacrées. Pour peu qu’on fût distrait, on aurait cru l’île de Béring baignée dans le rougeoiement d’un éternel coucher de soleil, même en plein jour.


Et il fallut qu’en Californie, un certain Ben Novak tombât amoureux d’un spécimen empaillé de tourte voyageuse, espèce disparue, pour que le projet de faire revivre des espèces éteintes devînt réalité. Ainsi, en 2012, une organisation était née, Revive & Restore. Avec la tourte voyageuse, la grenouille australienne qui donnait naissance à ses petits par la bouche, l’aurochs, le grizzly de Californie, le tigre de Tasmanie, le grand pingouin, la vache de mer fait partie du projet de dé-extinction.


Tes sourcils longs comme ta moustache formaient une végétation mangeant le regard comme du lierre grimpant les ruines. J’avais observé ton œil suspendu dans cette cavité aux pierres affaissées, déjà osseuses, dépouillées de tout liant. L’œil bleu était cerclé de vide, comme la langue dans ta bouche édentée, qui avait peut-être tenté d’exprimer quelque chose de sensé : « À mon âge, que veux-tu qu’il m’arrive ? »

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
Couverture du roman "Les méduses n'ont pas d'oreilles" de Adèle Rosenfeld

 

 

jeudi 22 mai 2025

[Autissier, Isabelle] La fille du grand hiver

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La fille du grand hiver

Auteur : Isabelle AUTISSIER

Parution :  2025 (Paulsen)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Elle a sept ans et connaît déjà la faim. Dans la nuit polaire, sa mère assouplit la corde qu’elle devra lui passer autour du cou. Une bouche de moins à nourrir sauvera peut-être le reste de la famille. Mais au dernier moment, son frère s’interpose. Arnarulunguaq vivra.          

Des années plus tard, des Blancs se sont installés dans son village du Groenland. Le comptoir qu’ils ont ouvert modifie le quotidien des Inuits. Mais la jeune femme aux yeux pétillants n’a qu’une envie : participer à leurs expéditions. En 1921, Arnarulunguaq ose, et part en traîneau à travers le Grand Nord avec le charismatique Knud Rasmussen, à la rencontre des peuples d’au-delà de la mer.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Isabelle Autissier est la première femme à avoir accompli un tour du monde à la voile en solitaire. Elle est notamment l'autrice de Seule la mer s’en souviendra (Grasset, 2009), Soudain, seuls (Stock, 2015), Le Naufrage de Venise (Stock, 2022), et avec Erik Orsenna, Salut au Grand Sud (Stock, 2006) ainsi que Passer par le Nord (Paulsen, 2014). Elle est présidente d'honneur de la fondation WWF France.

 

 

Avis :

Première navigatrice à avoir bouclé un tour du monde en course en solitaire, passionnée de nature et d’écologie, Isabelle Autissier est aussi un écrivain accompli. Après notamment le Grand Nord russe dans Oublier Klara, elle nous emmène cette fois au Groenland, lorsqu’au tournant du XXe siècle, cette terre encore libre, seul le Sud en ayant alors été colonisé par les Danois, découvre les comportements et les objets occidentaux. L’auteur nous décrit ce point de bascule vers un nouveau mode de vie, sans plus de famines mais massivement acculturé, au travers d’une figure réelle hautement symbolique : l’Inuite Arnarulunguaq qui, participant dans les années 1920 à la plus vaste expédition de l’explorateur Knud Rasmussen dans l’Arctique canadien, l’aida dans ses observations ethnologiques.

Dans l’espoir de sauver les plus solides et les plus aptes à assurer la survie de la famille, la coutume aurait voulu que, plus jeune fille de sa fratrie, Arnarulunguaq fût sacrifiée lorsqu’à ses sept ans en 1903, la mort du père les laissa, elle et les siens, sans soutien. Sauvée par les pleurs d’un de ses frères qui attendrirent la mère, l’enfant eut la vie sauve et devint une jeune femme si vive et déterminée que le Danois de mère inuite Knut Rasmussen l’emmena dans sa cinquième expédition Thulé, du nom de la base qu’il installa sur l’île où elle vivait avec son peuple. De 1921 à 1924, le jeune femme partagea  les conditions très difficiles d’un voyage qui devait traverser l’Arctique canadien d’Est en Ouest en traîneau et, au contact des différents peuples Esquimaux rencontrés, collecter des données ethnologiques et biologiques.

Inspiré du propre livre de Rasmussen, mais aussi d’écrits sur les us et coutumes des peuples de l’Arctique canadien, le roman redonne vie à Arnarulunguaq enfant, puis adulte, laissant une large place au mode de vie et aux représentations du monde de ces peuples si bien adaptés aux conditions critiques du Grand Nord. Le froid, la pêche et la chasse orchestrent un quotidien rude et précaire réchauffé par la vie de clan, ses festivités et l’ivresse d’une vie libre au contact d’une nature aussi extrême dans ses splendeurs que dans ses rigueurs. Mais surviennent les premiers Blancs, avec d’abord de la farine, du sucre et d’étranges tasses en porcelaine, puis tant d’autres marchandises qui facilitent l’existence. Bientôt, plus rien de la vie d’avant ne supporte la comparaison avec ce qu’apportent les étrangers. C’est le début d’une « dépendance que seul l’argent peut combler » et d’une assimilation par la déculturation.

Sans autre commentaires que les observations étonnées d’Arnarulunguaq, bien placée pour appréhender le fossé séparant la lutte pour leur survie des peuples de l’Arctique et l’abondance occidentale, le récit n’est autre que celui d’un point de bascule. Avant tout fascinée par les apports des Blancs, elle n’en perçoit pas moins la condescendance et le racisme plus ou mois ouverts, rit des étranges exigences de ces Catholiques quant au mariage et à la morale, et s’interroge sur ce qu’elle perçoit déjà de la transformation de son peuple. Son expérience s’avère d’autant plus touchante pour le lecteur que lui sait ce qu’il adviendra par la suite et qui n’est encore qu’embryonnaire ici : la christianisation et la sédentarisation, les maladies et l’alcool, l’accès au commerce global, et un mal profond né de la destruction de l’identité inuite.

Bel hommage à cette femme emblématique, un roman historique passionnant pour une immersion dans une culture qui avait su s’adapter aux rigueurs de son environnement avant de sombrer face aux Occidentaux, et qui, avec sa passion pour la nature, la neige et l’aventure, fera forcément penser au Rapt et à La dernière migration de Frison-Roche racontant la sédentarisation des Samis en Laponie. (4/5)

 

 

Citations :

Car lorsqu’il devient évident que tous ne peuvent survivre, un choix s’impose. Aleqasersuaq aussi se sait confrontée à l’inéluctable. Elle devra donner la mort pour qu’une partie d’entre eux conserve une chance. Unique adulte, il lui incombe de décider et d’accomplir les gestes fatals.
La désignation des sacrifiés répond à un ordre séculaire. Le privilège de la vie revient d’abord aux chasseurs adultes, seuls à même de rapporter de la nourriture, puis aux femmes capables de coudre, tanner, nourrir et soigner. Les vieux s’éloignent souvent d’eux-mêmes, quand leur vue ne porte plus assez pour détecter le gibier, que leurs dents usées ne peuvent plus mâcher les cuirs, que leur vie a déjà suivi son cours. Ils sautent du traîneau et partent sous les étoiles. Parmi les enfants, les petits mâles seront un jour chasseurs. Restent les filles. Celles proches de la puberté ont déjà occasionné bien des soins et une éducation, elles seront rapidement des épouses à la charge d’un autre foyer. Les plus jeunes figurent tout en bas de la liste.


Ensuite arrivent, selon les hôtes, quelques délices : des œufs d’eiders gelés croqués comme des pommes ; du gongulaq, ce foie de morue conservé un an dans du blanc de baleine, bien vert, servi chaud et qui sent si fort qu’il coupe la respiration ; du mattak, ces petits carrés de peau de narval, noirs et caoutchouteux sur le dessus et d’un blanc nacré en dessous, qui fondent sur la langue ; enfin les fameux mergules fermentés que l’on presse dans la bouche pour que gicle un gras au goût subtil. Selon la croyance, ces dons de la nature circulant dans le corps s’y mélangent et retissent ainsi une harmonie entre l’individu et le monde extérieur.


Un matin, la baie se couvre d’une fine pellicule, le frasil, qui apaise les vagues. Une gadoue mi-eau mi-glaçon chuinte sur la côte au gré des courants et la marée abandonne des cristaux translucides qui scintillent dans le soleil oblique, formant comme un pointillé entre terre et mer. Ensuite apparaissent des plaques de glace hexagonales qui ondulent encore, donnant l’impression qu’un animal respire sous la surface, aux portes de l’hibernation. Enfin, tout s’égalise, scellant pour de longs mois l’accès à la vie marine. En quelques semaines le froid s’installe. La banquise frêle et sombre cède la place à une solide couverture blanche qui donne le signal de la chasse hivernale.


Les vies de leurs amis s’étalent au gré des récits, crues, drôles, tragiques. La lutte incessante pour survivre quelques mois, parfois quelques jours, mobilise toute leur science et toute leur énergie. Ils racontent la vie ou la mort avec la bonhomie de ceux qui parleraient d’une farce de leurs enfants :
— La vieille Mequpaluk a les lèvres bleues, car elle a mangé de l’humain. Son mari était mort de faim, il devait être sacrément dur à mâcher !
— La famille ne voulait pas me donner l’épouse, alors je les ai tous tués. C’est une bonne épouse…
— C’est un bon mari, renchérit celle-ci. Ils en éclatent de rire.
Qu’il est bon de rire, au chaud dans l’igloo, une soupe de renne dans l’estomac ! Dehors la tempête hurle et gronde, mais ne réussit qu’à renforcer cette joie vitale. Certains ne passeront pas l’hiver, à bout de privations, mais d’autres gigotent déjà dans le ventre des femmes.
 
 
Autant Miteq reste le simple et avisé chasseur qu’il a toujours été, seulement intéressé par l’échange des techniques avec ses amis, autant Arnarulunguaq continue à s’interroger : ainsi ce sont eux, ses ancêtres vivants, qui auraient cheminé au gré des proies le long des rivages de l’Arctique, jusqu’à peupler le Groenland ? La rencontre est vertigineuse. Imagine-t-on des Européens côtoyer des chevaliers en armure ?
Ces hommes et ces femmes ne paraissent pas si différents d’elle. Ou plutôt, pas si différents de ce qu’elle était dans sa jeunesse. Soudain, elle mesure tout ce qui a changé depuis l’arrivée de Knud et Peter à Thulé. Le commerce a modifié les buts de chasse, l’irruption de nouveaux outils, d’ustensiles, de biens alimentaires a reconfiguré l’intérieur des igloos, le travail et même les menus. Il n’a suffi que de quelques années. Elle sait que ces changements permettent d’éviter fatigue et famine, mais elle se rend aussi compte que son peuple oublie petit à petit ses coutumes et ses techniques. Elle se sent comme au milieu d’un immense gué, loin d’une rive et encore incapable d’apercevoir l’autre.


Profitant de la dévalaison estivale, des Blancs en tous genres se sont répandus, marchands, trappeurs et aventuriers. Avec eux est arrivé le dieu dollar. Tout se vend, tout s’achète, bien au-delà de ce qu’Arnarulunguaq a connu à Thulé. Les Inuits se rengorgent de faire feu sur tout ce qui bouge : renards rouges et argentés, martres, lynx, castors, rats musqués, hermines… La concurrence fait monter les prix, instillant l’idée de thésauriser cette monnaie qui ne moisira jamais. D’une économie de pénurie au jour le jour, on en vient à une forme d’abondance où l’on se met à envisager les mois, parfois les années à venir. Miteq et Arnarulunguaq découvrent avec effarement des chasseurs qui envisagent sérieusement d’être un jour assez riches pour arrêter de travailler et jouir de leur argent jusqu’à leur vieillesse.
— Mais alors que feras-tu toute la journée ?
— Je chasserai pour mon plaisir !


Arnarulunguaq, qui a eu l’impression d’explorer son passé, a maintenant le sentiment d’être projetée dans son avenir. Voilà sans doute ce qui va advenir à Thulé. Elle écoute, perplexe :
— À quoi bon mâcher des peaux qui abîment les dents quand on peut avoir des tissus et une machine à coudre ? — Un bateau à moteur est plus rapide et moins fatigant que pagayer.
— Les lampes à pétrole éclairent mieux et sentent moins mauvais. En plus, les visiteurs blancs adorent nos vieilles lampes à huile et les achètent à bon prix.
— J’utilise un rasoir, c’est quand même plus élégant qu’une vilaine barbe.
Au hasard des rencontres et des discussions, ces phrases étonnent Arnarulunguaq, parfois la heurtent. Toute leur vie d’avant, jusque dans les moindres détails, semble devenue méprisable ou inutile, incapable de soutenir la comparaison avec les techniques des Blancs. Elle est frappée de constater que tous s’entourent maintenant d’objets qu’ils sont incapables de fabriquer, créant une dépendance que seul l’argent peut combler. Mais à Thulé aussi, on a eu vite fait de délaisser la lance pour le fusil. Tout se vend, tout s’achète, jusqu’aux légendes que les vieux commercialisent 25 dollars pièce. Dès que la nouvelle que Knud recherchait des objets anciens s’est propagée, des pilleurs de tombes se sont mis à l’ouvrage.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 

 
 


 

lundi 24 juin 2024

[Niogret, Justine] Quand on eut mangé le dernier chien

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Quand on eut mangé le dernier chien

Auteur : Justine NIOGRET

Parution :  2023 (Au Diable Vauvert)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Il n’existait pas de mots pour en parler, puisque les mots étaient une façon de communiquer entre les Hommes et que le Sud était par essence totalement inhumain. Il s’agissait d’une vie étrangère, une vie de glaces, de minéraux et de vents.

C’était un voyage au bout duquel il n’y avait rien. On ne pouvait se risquer dans cet espace que pour un court instant et on savait que l’on marchait non pas dans la mort, car la mort est une action, un fait, mais plus exactement dans un endroit où il était impossible de vivre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1979, Justine Niogret a reçu le Grand Prix de l’Imaginaire pour Chien du heaume. Quand on eut mangé le dernier chien est son premier roman aux éditions Au diable vauvert.

 

 

Avis :

Après la fantasy, la science-fiction et le roman noir qui lui ont valu plusieurs prix, Justine Niogret se joue définitivement de toute catégorisation en s’attaquant brillamment à une autre forme de voyage littéraire : elle raconte l’expédition antarctique de Douglas Mawson à la fin de 1912.

Nous sommes à l’âge héroïque de l’exploration en Antarctique. Depuis la fin du XIXe siècle, les expéditions dans cet espace géographique encore inconnu se disputent la gloire et le progrès scientifique. Mais, sans liaison radio ni engins motorisés, ne pouvant compter que sur leurs seules forces physiques et mentales, les hommes paient un lourd tribut aux risques qu’ils y encourent.

Quand, à l‘été austral 1912-1913, le géologue australien Douglas Mawson qui n’en est pas à son coup d’essai – il s’est notamment joint à une expédition de Shackleton quelques années plus tôt – choisit son compatriote le lieutenant Belgrave Edward Sutton Ninnis et l’alpiniste suisse Xavier Mertz pour un raid de plusieurs mois en Terre Victoria, depuis le camp de base de leur expédition au Cap Denison en Terre Adélie, il ne se doute pas encore, contrairement au lecteur informé par le titre du récit, de l’ampleur de leur cauchemar à venir.

L’accident qui va tout compromettre les surprend après un mois de route, à cinq cents kilomètres de leur base. Sur les trois hommes et leurs dix-sept chiens de traîneau, le décompte des survivants, égrené par les têtes de chapitre pendant encore les deux mois du retour, tombera à un. Dans l’intervalle, affûtée comme la lame d’un couteau pour, selon l’auteur elle-même, épouser l’ascèse des explorateurs ramenés aux stricts essentiels de la survie, la plume à l’os de Justine Niogret nous emporte dans un récit puissant, tendu comme cette équipée au bout du dépassement et de la souffrance. Rigoureusement précise et factuelle, au-delà de toute considération psychologique, la narration de cette histoire vraie emporte ses protagonistes jusqu’à l’ultime révélation, la révélation de soi-même au contact de l’inhumain : un espace infini de glace, de neige et de blizzard où rien de vivant n’a de place.

A la précision et à l’urgence d’un récit saisissant, qui pourra rappeler le tout aussi spectaculaire The White Darkness de David Grann, Justine Niogret allie la force et la beauté d’une écriture ciselée jusqu’à l’épure et la portée universelle d’une véritable œuvre romanesque. “Tout le monde a son Antarctique”, a écrit Thomas Pynchon. A méditer. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Il fallait ramper pour sortir de la tente et une fois dehors, les trois hommes restèrent à quatre pattes : de toute façon, ce soir, le vent les aurait fait tomber. Ils étaient trois, mais étaient seuls : s’ils avaient tendu la main ils se seraient touchés, bien entendu, mais ils ne s’entendaient plus, ils ne se voyaient plus. Le vent les brutalisait, si puissant qu’il en possédait une masse, une réalité qu’on aurait cru pouvoir saisir comme une corde, une brique. Ici, le blizzard était une matière, plus réelle encore que la neige et la glace.
 

Tout baignait dans un crépuscule pâteux, une lumière collante, grise. Le ciel et la neige se fondaient l’un dans l’autre, sans démarcation. 
 

Il s’agissait de crêtes de neige aiguës, toutes parallèles, montant au moins jusqu’aux hanches, parfois au sternum. Le vent changeait ces dunes en glace transparente et Mawson, en voyant leur dos lisse et bleu percer la surface poudreuse de la banquise, songeait aux ailerons des dauphins qui accompagnaient parfois les bateaux sur l’océan. Les sastrugi étaient dures comme de l’acier et rencontraient presque toujours le chemin des explorateurs de façon perpendiculaire. Les patins des traîneaux ne pouvaient les briser pour s’y faire un chemin et les passer à skis relevait du numéro d’équilibriste : on ne pouvait tenir que sur le sommet de deux crêtes et le bois des skis pliait comme un arc, puis se brisait. Il n’y avait guère que deux solutions : faire un détour, ou s’y frayer un pénible chemin, à pied, en aidant les chiens à faire monter et descendre les traîneaux, tout en s’assurant que les cargaisons ne se renversent pas. Les sastrugi se passaient à la force des bras, et les trois hommes ne le savaient que trop bien.
 

Le dernier continent était à la fois très clos et ouvert, jusqu’à un horizon qui semblait donner sur l’espace même. On n’y voyait pas les distances et la lumière y frappait d’un cru impossible à imaginer. Aucun arbre, aucune herbe, aucun animal pour troubler la vue ni la cibler sur un objet quelconque. Rien, rien jusqu’au ciel, ni rien non plus dans celui-ci. Et pourtant : clos, car on ne voyait cet infini qu’au travers de lunettes de bois fendu enfoncées dans plusieurs cagoules encroûtées d’une couche de glace. Il fallait régulièrement briser cette visière qui repoussait presque aussitôt. Les sons semblaient étrangers, eux aussi. La respiration résonnait dans les capuchons, et lorsque le vent ne hurlait pas à vous en arracher l’esprit, les sons semblaient plats, tombant des bouches et des objets. C’était une terre de secrets : on n’y voyait rien, on n’y entendait rien.
 

Chaque gâteau était une épaisse tranche de biscuit, faite de deux farines pures : du gluten et de la caséine, ce qui en augmentait la qualité nutritive et la résistance aux chocs. Ces biscuits étaient si durs que Ninnis avait déjà proposé de rentrer en Angleterre sans finir l’expédition et de les proposer comme spécimens géologiques. Sachant qu’ils devaient parfois être brisés au pic à glace avant d’oser y refermer les dents, l’idée pouvait être défendue sans honte. Une fois cassé, le biscuit était en général trempé dans une tasse de cacao chaud, puis, enfin ramolli, ou presque, pouvait être mâché.
 
 
Il avait déjà vu des hommes à bout de force et de moral marcher avec un regain d’énergie, une fois que le chef d’expédition leur avait juré qu’ils mangeraient, dans quatre jours et ramollie dans leur thé, une lanière de graisse d’éléphant de mer vieille de plusieurs semaines. Sur la glace, la nourriture était un but, un rite et en cela, elle cristallisait tous les besoins et les désirs des explorateurs. La nourriture, elle, restait humaine.


Sous l’abri, leurs vêtements posèrent le même problème que tous les soirs : la journée, à l’extérieur, il faisait bien trop froid pour que la neige fonde sur leurs manteaux et capuches, mais cette humidité retenue se laissait aller à la chaleur et à la flamme du petit poêle Primus. Tout devenait boueux, liquide, glacé, tout s’infiltrait, et il montait du sol une touffeur pourtant glaciale. On ne pouvait s’asseoir que dans une flaque et rien ne savait éponger cette eau. Il n’existait plus rien de sec et tout était une bourbe.


Peut-être était-ce cela qu’il était venu chercher ici. L’immensité. Une immensité inhumaine. Lui qui aimait les chiffres, il savait que lorsqu’il en parlait, lorsqu’il comptait, il parlait alors de sentiments, d’une réalité si énorme qu’elle en devenait violente, terrible. Une réalité de terreur. Lui la comprenait, l’appréhendait, et ne la craignait pas. C’était un secret qu’il partageait avec le monde et que ses interlocuteurs ne voulaient, ne pouvaient pas entendre. Des chiffres qui faisaient rapetisser, des chiffres qui ne tenaient pas entre les doigts : un sable fait de minuscules calculs sans fin. Le sentiment de se défaire, de se déliter, de fondre dans quelque chose de bien plus grand que soi. Et pourtant, lui n’était jamais aussi vivant, aussi lui, qu’au milieu de cette réalité qui se moquait bien des existences humaines. Un de ses professeurs, autrefois, lui avait demandé d’un ton agacé si, à son idée, Dieu avait nature de chiffre. Ce Mawson, enfant, ne le savait pas, et l’adulte l’ignorait toujours.


Mawson savait qu’il n’existait pas de mots pour en parler, puisque les mots étaient une façon de communiquer entre les Hommes et que le Sud était par essence totalement inhumain. Il s’agissait d’une vie étrangère, une vie de glaces, de minéraux et de vents. Ils vivaient, c’était indéniable. Peut-être pouvait-on en parler comme on le faisait des descentes dans les fosses au profond des océans : il fallait simplement plonger en sachant qu’il faudrait remonter. C’était un voyage au bout duquel il n’y avait rien. On ne pouvait se risquer dans cet espace même pour un court instant et on savait que l’on marchait non pas dans la mort, car la mort est une action, un fait, mais plus exactement dans un endroit où il était impossible de vivre.


Certains explorateurs parlaient de capuches gelées brutalement, par une seule bourrasque, restées si raides dans une mauvaise position qu’elles tenaient la tête en arrière, face au ciel, pendant des journées entières. De sacs de couchage scellés comme les deux lèvres d’une plaie, si froids que même à l’intérieur, on se réveillait d’un mauvais sommeil avec de nouvelles engelures. Avec ces douleurs et ces difficultés, la faim se faisait différente : on ne rêvait pas de sucre, de délicatesses ou de consistance, mais de graisse et de farine. C’était le corps qui hurlait sa permanente agonie, et il ne mentait pas. L’énergie brûlée n’était pas celle de la marche, des efforts et des piolets plantés dans la glace, mais celle des frissons continus, celle de la chair elle-même tentant de ne pas mourir. Les muscles se dévoraient pour survivre et leur fonte rendait ces mêmes frissons de plus en plus difficiles à endurer. C’était un cercle vicieux et tous les explorateurs gardaient à l’esprit, comme un goût permanent sous la langue, la nature de la mort causée par le froid : un lent glissement dans une sérénité flottante, les organes qui s’arrêtaient les uns après les autres, et puis le sommeil, et enfin une mort dont on n’était pas conscient. Le corps s’éteignait comme une bougie consumée, et l’esprit n’était déjà plus là pour le voir. 


C’étaient ceux qui gardaient l’esprit serein dans leurs privations qu’il remarquait et emmenait ensuite sur la glace. Il lui semblait important de trouver de la douceur, de l’abnégation et, surtout, la capacité à supporter ses propres douleurs. Le Sud était moins une épreuve de force que de caractère : celle-ci consistait à supporter l’échec d’un combat perdu d’avance. De même, il préférait choisir des hommes jeunes pour faire partie du groupe. On le lui avait là aussi reproché à plusieurs reprises, en lui demandant s’il n’existait, à son avis, aucun homme de cinquante ans exceptionnel. Mawson répondait toujours que leur nombre était sans doute notable, mais qu’un homme exceptionnel de cinquante ans l’avait été encore plus à vingt. Ninnis comptait vingt-cinq ans, et Mawson et Mertz n’étaient, après tout, guère plus vieux : ils en avaient trente.


Il connaissait le soudain éclat de lumière pure, reflété par une glace aussi translucide qu’un cristal. Il se souvenait très vivement de cet instant brutal où le soleil frappe sans aucun filtre au fond de l’œil et de la brûlure atroce ressentie par la cornée, frappée comme par la foudre. Hors de ce continent, il n’existait aucune lumière assez violente pour consumer à ce point les chairs délicates de l’œil, sauf les arcs électriques utilisés pour la soudure des métaux. Les explorateurs utilisaient donc les lunettes inventées par les peuples du Grand Nord, en os ou en bois, à peine fendues d’une maigre ligne ouverte. Il était toutefois impossible de les porter en permanence : le blizzard changeait le souffle des hommes en cristaux de glace qui recouvraient leurs capuches et leurs visages, formant un masque plein, dur comme la pierre. Le gel prenait aussi l’os des lunettes, et il fallait alors les retirer si l’on voulait voir quoi que ce soit. Ces éclats de lumière pouvaient faire perdre aussitôt la vue et consumer la rétine au-delà de toute guérison.


Le vent s’était tu, lui aussi, et un étrange soleil montait dans le ciel : rond, blanc, sec, entouré d’un gigantesque halo où nageaient deux autres astres, reflets à peine plus petits que le premier. — Dans le Grand Nord, ils appellent ce mirage l’œil de bouc, dit Mertz.


 

dimanche 2 janvier 2022

[Raspail, Jean] Qui se souvient des hommes...

 

 

 

 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Qui se souvient des hommes...

Auteur : Jean RASPAIL

Parution : 1986 (Robert Laffont)

Pages : 290

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ils s'appelaient eux-mêmes les Hommes.
Ils étaient parvenus à cette extrémité de la terre - qui devait, bien plus tard, être nommée Terre de Feu -, au terme d'une si longue migration qu'ils en avaient perdu la mémoire. Sans cesse poussés par de nouveaux envahisseurs, ils avaient traversé un continent et des millénaires dans l'ignorance et la peur. Ils s'étaient établis là où, semblait-il, nul ne pouvait les rejoindre, tant sont cruels le ciel, la terre et la mer dans cet enfer austral.
Ils furent peut-être un peuple ; ils ne furent plus que des clans, puis des familles. Un jour, et c'est demain, il n'y aura plus que Lafko - Lafko, fils de Lafko, fils de Lafko depuis le fond des âges -, le dernier des Hommes, celui que nous voyons, à la première et à la dernière page de ce livre, tenter de trouver dans la tempête la grève où il pourrait mourir, seul sous le regard de Dieu. Dans l'intervalle, depuis le rêve de Henri le Navigateur et l'apparition des vaisseaux de Magellan, les Hommes, ces " sauvages ", ont regardé passer l'Histoire et l'ont subie.
Demain, Lafko va se perdre dans la nuit. Qui se souvient des Hommes ? Jean Raspail, pour avoir rencontré l'un des derniers canots des Alakalufs (tel est leur nom moderne), ne les a pas oubliés. Dans ce livre - que, faute de mieux, il qualifie de " roman ", mais " épopée " ou " tragédie " seraient sans doute plus exacts -, il recrée le destin de ces êtres, nos frères, que les hommes qui les virent hésitèrent à reconnaître comme des hommes. C'est une immense et terrible histoire.
Et c'est un livre comme il n'en existe pas aujourd'hui, et dont on sort transformé.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean Raspail a reçu en 2003 le Grand Prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre. Aux Éditions Robert Laffont, il a publié, entre autres, La Hache des steppesLe Jeu du roiQui se souvient des hommes…Sept cavaliers quittèrent la ville au crépuscule par la porte de l’Ouest qui n’était plus gardéeLe Camp des saints

 

 

Avis :

L’ethnie des Kawésqars, soit des « Hommes », encore appelés Alakalufs, a aujourd’hui disparu. Installé sur la Terre de Feu depuis plus de six mille ans, ce peuple nomade de la mer vivait sur des canots le long du versant pacifique des Andes méridionales, dans un redoutable labyrinthe de chenaux et de fjords reliant une multitude d’îles et de presqu’îles inhospitalières, sous un climat instable et glacial, réputé pour la violence de ses tempêtes et la permanence de ses intempéries. Lorsque Magellan « découvre » cette région en 1520, le choc culturel est une déflagration pour ces Amérindiens restés à l’âge de pierre dans un complet isolement. La colonisation de leur territoire ne commence réellement qu’au cours de la seconde moitié du 19e siècle, mais entre les maladies, les persécutions et l’incompatibilité des deux mondes qui se rencontrent, leur population est quasiment anéantie en quelques décennies seulement. Elle finit par s’éteindre inexorablement au cours du 20e siècle.

Sensibilisé par ses voyages au sort de ces diverses populations que la modernité voue à la disparition, l’auteur n’a jamais pu oublier le canot kawésqar et ses misérables occupants, croisés en Terre de Feu en 1951. Ses explorations de témoignages historiques l’ayant choqué par leur manque total d’empathie envers ces êtres trop primitifs pour demeurer humains aux yeux de leurs observateurs, il entreprend ici de leur rendre hommage dans un récit romanesque, construit à partir des connaissances de l’ethnologue José Empéraire mais aussi de ses propres recherches et réflexions, et destiné à nous faire imaginer et ressentir le point de vue de ces hommes et de ces femmes, jetés directement du paléolithique à l’ère moderne.

Si la somme de leur ahurissement et des incompréhensions mutuelles prêtent parfois à rire, l’histoire de leur confrontation à nous, les hommes modernes, est une tragédie accablante qu’on ne peut lire qu’étreints d’un mélange d’effroi, de tristesse et de honte. Pourtant longtemps et dramatiquement éprouvés par l‘environnement naturel dantesque où les Kawésqars évoluaient à leur aise, les colons ont, là comme ailleurs, tiré parti sans vergogne du déséquilibre des forces en leur faveur. Mais, entre les indigènes et les Pektchévés – les étrangers -, c’est surtout l’irrémédiable incapacité à communiquer et à se comprendre que Jean Raspail met en évidence, au fil d’épisodes tous plus confondants les uns que les autres. Souvent cruelle comme lorsqu’elle transforme en bêtes de foire les individus qu’elle emmène en Europe sans se préoccuper de leur terreur si loin de leurs repères, ou encore stupide quand elle déplore leur sur-mortalité sans se sentir responsable des épidémies qu’elle leur inflige, naïve aussi dans ses tentatives d’évangélisation et d’éducation à l’emporte-pièce, la « civilisation évoluée » se montre incapable de sortir de ses référentiels, de faire preuve d’empathie, et tout simplement, d’humanité.

Aussi passionnante que consternante, cette étonnante confrontation entre deux mondes séparés par plusieurs millénaires d’évolution a de quoi faire réfléchir. Ferions-nous mieux aujourd’hui ? On peut en douter. Mieux vaut sans doute que notre route ne croise jamais celle d’éventuels extra-terrestres, à moins que ces derniers n’aient quelque avance sur nous en matière d’humanité et d’empathie… Coup de coeur. (5/5)
 

 

Citations :

Depuis une mince poignée de siècles, l’île s’appelle Santa Inès. Elle est couverte de glaciers qui se brisent et tombent à la mer dans un fracas de fin du monde. Des étendues spongieuses en défendent les abords. Ses contours sont incertains. Elle est traversée de chenaux qui se tordent entre les montagnes comme les tentacules d’une pieuvre. Ses forêts sont un univers liquide où les grands hêtres pourrissants forment une mousse monstrueuse qui a la couleur de la mort. Dieu le sait : il n’existe rien selon la vie sur cette île, mais tout selon la mort. L’homme au canot le sait aussi. Dans le langage de son peuple, depuis des milliers d’années, l’île porte un autre nom, le vrai. C’est Katwel, la Tueuse. Les étrangers ne s’y aventurent pas. Rapaces comme ils sont, qu’auraient-ils à y gagner ? Les dernières baleines passent au large et même les grands chiens de mer à fourrure évitent Katwel et ses rocs acérés qui sont des pièges mortels à travers les chenaux. Nul n’a jamais revu les navires des hommes blancs qui s’y étaient perdus. Katwel ne rend pas les naufragés et digère lentement leurs cadavres. Seulement, de loin en loin, a-t-elle accueilli d’autres canots et d’autres hommes qui se cachaient quand l’étranger portait malheur.
 

Kaweskars : les Hommes.
Avant le temps des étrangers, qui les appelèrent Alakalufs, ou bien encore Pêcherais, ils ne se connaissaient pas d’autre nom. Pendant des milliers d’années, seuls ils avaient vécu au sein de ce labyrinthe liquide, ne se concevant pas de semblables au-delà des îles et des chenaux multipliés à l’infini. Au levant, au couchant, au midi, trois océans furieux. Au-dessus de leurs têtes, un ciel toujours noir et bas et un réseau de vents cruels. Ils n’avaient pas d’autre conscience du monde. Au-delà d’une portée de fronde, la terre ferme ne leur était pas propice, gardée par des esprits malfaisants. La montagne les terrifiait. L’eau seule était leur élément. Ils allaient d’île en île, de grève en grève, se bornant religieusement aux limites étroites du rivage lorsque leurs pieds touchaient le sol. Un canot pour se déplacer, des braises pour conserver le feu, des peaux de phoque pour dresser la hutte, c’était tout.
 

Le bonheur est un mot qui n’existe pas dans la langue des Alakalufs, ni aucun vocable similaire. On a faim ou l’on est rassasié, on est malade ou bien portant, on a chaud ou on a froid, on se serre les uns contre les autres sous la peau de phoque, dans la hutte, et de cette chaleur animale de la chair naît une sorte d’apaisement de l’âme qu’on partage sans l’exprimer. Mais le bonheur ? On rit quelquefois, on chante, mais comme cela ne dure jamais et se paye ensuite chèrement, les Alakalufs ne l’ont pas défini par un mot. En revanche ils en ont cent pour exprimer l’angoisse. L’angoisse devant la faim, la nuit, la tempête, la maladie, les williwas, l’orage, la mort et la vie, la solitude, la conscience de se compter si peu et de voir d’année en année ce nombre encore diminuer…
 
 
Le visionnaire méthodique de notre globe rond et achevé, son concepteur illuminé, est un Juif allemand converti de Nuremberg, un rat de bibliothèque fulgurant d’intuition qui s’appelle Martin Behaïm. 
(…)
Le poids de la religion chrétienne freine la science encore balbutiante et terrorise les esprits les plus aérés de ce temps, cent ans avant la naissance de Galilée que le tribunal de l’Inquisition condamnera, dix ans avant celle de Copernic qui ne publiera ses théories que quelques jours avant sa mort par crainte des foudres pontificales et de menaces physiques sur sa personne. Mais Behaïm, juif converti, n’est plus juif et pas plus chrétien. Le poids des Écritures ne l’arrête plus. Il ne se connaît pas d’autre loi que la rigueur de son intelligence. Attitude inconcevable et dangereuse. C’est pourquoi il fait preuve d’une prudence immense, protège l’accès de sa maison par un invisible rempart d’épreuves initiatiques à franchir et ne se livre peu à peu et rarement qu’à proportion du degré de conception et de complicité scientifiques qu’il découvre chez eux qu’il a accepté de recevoir. 
(…)
Un pinceau fin à la main, Behaïm ajoute lui-même à petites touches précises, sur le premier de tous les globes terrestres qui ait jamais été conçu, la figuration dessinée de renseignements qu’il tient désormais pour certains. Le cap où finit cette terre où nul n’a encore débarqué, il ne lui donne pas de nom mais le trace de telle façon, haché de traits et de ronds évoquant la pluie et la neige, que Magellan ne s’y trompera pas. Puis il pense à la force agressive du courant qui lui a été décrite plusieurs fois, à la violence du flot au pied de ce cap qui ne s’explique véritablement que s’il faisait irruption d’un goulet, d’un détroit, d’un passage communiquant avec une autre masse d’eau libre pesant à l’ouest de tout son formidable poids. Alors il dessine une île, au sud et face au cap. Ce n’est plus tout à fait une vision, comme chez Enrique le Navigateur prophétisant la Terre de Feu, à peine encore une hypothèse. Cette terre, nul ne l’a jamais vue. Nul n’en a soupçonné la présence. On ne lui en a jamais parlé. Le cap, oui. Cette île, non. Mais c’est l’ultime pièce du puzzle et il sait qu’elle doit se placer là, comme un pilier de cathédrale, parce que l’architecture du globe ne peut se concevoir autrement. Il ne l’invente pas. Il lui suffit de fermer les yeux et de se plonger dans ses pensées pour que cette île, justement, saute aux yeux. Puis il calligraphie trente lettres en gothique environnées de traits pointus figurant des vagues écumantes et qui se perdent dans le pointillé de la Terra incognita : PASSAGE VERS LA GRANDE MER DE L’OUEST. Enfin, selon l’admirable romantisme de ce temps qui ne peut se passer d’images naïves, au milieu de queues de baleine surgissant de l’océan déchaîné, de phoques dressés sur des rochers comme des animaux héraldiques, il dessine à l’entrée du détroit un minuscule canot monté par des sauvages nus dont le chef ressemble à Lafko. 
(...)
Puis il se recule et juge son œuvre. C’est vraiment l’œuvre de sa vie. Dans le cabinet secret attenant à sa bibliothèque, éclairée par des chandeliers qui en projetant l’ombre sur les murs, trône la sphère fabuleuse, monuentale, représentation interdite de ce monde, le pôle Nord atteignant le plafond et l’équateur cerné d’une galerie où l’on accède par une échelle. Une merveille d’ébénisterie tendue de parchemin sur lequel il n’est pas un détail de la géographie du globe que Behaïm n’ait recoupé plusieurs fois, de la bouche de plusieurs capitaines, avant de l’y faire figurer lui-même à la pointe de son pinceau. Personne n’entre jamais dans cette pièce, à l’exception du maître des lieux et de ceux des plus grands capitaines qu’il juge dignes de la révélation. 
(…)
Lorsque Vasco de Gama, après Cam et Dias, dévale les degré de latitude le long de la côte d’Afrique jusqu’au cap de Bonne-Espérance qu’il se décide enfin à doubler pour cingler vers les Moluques en dépit des supplications de son équipage terrifié, il n’y montre que peu de mérite, seulement celui de l’endurance. Il savait. Sa route lui avait été tout entière tracée par Behaïm, à Nuremberg. Lorsque Christophe Colomb, affrontant la révolte de ses marins, leur jure qu’après un nombre de jours donné une terre surgira de l’horizon, cette terre, il l’avait déjà vue, à sa position presque exacte, sur le globe de Nuremberg. Quand enfin elle lui apparaîtra, il en sera soulagé, certes, mais étonné, non pas. Lui aussi savait.
Il n’y a pas eu de grands découvreurs, seulement des marins courageux, avisés. Ou plutôt il n’y en a eu qu’un : Behaïm. 


Car il faut bien comprendre ce qu’ils ressentent, l’ampleur de leur déséquilibre psychique face à ces apparitions d’outre-monde. Les Kaweskars ne se connaissent pas de dieux. Ayayema, Kawtcho, Mwono, les puissances de l’épouvante, créent la mort, et non la vie. La vie n’a pas été créée. Elle est. Il n’y a pas eu de Créateur. Celui-ci ne saurait donc s’incarner sous quelque forme vivante, ou humaine, que ce soit. L’au-delà ? Un désert, d’où rien ne peut surgir. Devant l’écrasante supériorité de ceux qui viennent et qui sont créatures humaines – en l’absence de tout recours divin –, devant l’ensemble de prodiges qui accompagnent la navigation de ces canots géants dans le détroit, ils mesurent d’un coup leur faiblesse. Leur inanité. Leur néant. Leur solitude. Leur tragique infériorité. Jusqu’à ce jour, ils n’en avaient pas conscience. Ils étaient leur unique référence. C’est aujourd’hui qu’ils les découvrent, dès l’instant où ils ne sont plus seuls sur cette terre. D’autres sont venus. En même temps, un infranchissable fossé s’est creusé, qui ira sans cesse s’élargissant. D’un côté ceux qui peuvent tout, qui sont mouvement, changement, jamais semblables, toujours nouveaux. De l’autre ceux qui ne sont rien, passé et avenir confondus dans la même immobilité, mais dévorés de curiosité, avec une volonté désespérée de comparer, une attirance irraisonnée mêlée de peur et d’envie, quelquefois jusqu’à l’affrontement. Ils ne se rejoindront jamais. Chaque fois que cela deviendra possible, ou sur le point de se réaliser, alors les Kaweskars fuiront. Pour oublier leur solitude en se retrouvant seuls. Laissant derrière eux des statues de sel, morts-vivants foudroyés de s’être retournés et d’avoir contemplé les autres…


Il faut plus que de la chance pour franchir le détroit de Magellan. Toutes les règles de la nature y sont violées en même temps. La marée monte et descend trois fois dans une matinée, libérant des courants violents qui s’opposent et engendrent des vagues énormes et courtes s’abattant sur le pont des navires comme des cognées de bûcheron. Des vents fous se précipitent à la rencontre les uns des autres, puis s’ordonnent en une ronde infernale creusant un entonnoir dans la mer où tout ce qui flotte encore est aspiré inexorablement au fond. D’autres dévalent des montagnes avec des grondements de fin du monde, oiseaux de proie démesurés lâchés sur les ponts dévastés dans un fracas de mâts brisés : ce sont les williwas, les maléfices redoutables de Mwono. La nuit tombe à midi, à deux heures, à trois heures. Les navires deviennent aveugles vingt fois en une journée, sous des nuages de grêle et de neige. Avec la pluie descend le brouillard, poisseux, glacé, déluge opaque qui se nourrit de toutes les décompositions des forêts. Des blocs énormes se détachent des glaciers, produisant des vagues monstrueuses qui s’avancent comme le mascaret. Et rien, rien d’autre autour de soi, durant des centaines de milles, que ce même paysage de forêts trempées, de rocs luisants, de montagnes inaccessibles et couvertes de neige.


Ciudad del rey Felipe, c’est son nom. La cité du roi Philippe… Recroquevillés à l’intérieur des cabanes, cinquante colons découragés qui ne quittent plus leurs grabats. Un fort fait de fascines avec trente soldats et six canons de fer pointés sur le détroit. Quelques chiens. Pour les naufragés de Nombre de Jesus, l’espérance… Lorsque tout est perdu, il n’y a plus de salut que dans le mouvement. Cela ne peut être pire ailleurs, puis l’on croit que cela peut être mieux, et l’imagination prend le relais. Toujours l’autre côté des choses…
C’est l’hiver. La longue nuit. Gouverneur du néant, vice-roi des confins inhumains, le nouveau capitaine général, Viedma, abandonne sa capitale et se met en route à pied vers la seconde de ses villes, par les grèves ou par la forêt coupée de précipices et de glaciers. Le suit qui peut, comme il peut. On ne relève pas ceux qui tombent. Les cadavres jalonnent la route. L’étendard or et rouge du roi changera cent fois de mains, transmis de celles d’un mort à celles d’un mourant. Dix survivants au terme de ce calvaire, accueillis par une garnison de fantômes. Une double espérance trahie : les uns croyaient voir arriver du secours, les autres croyaient en trouver. Le commandant de la ville n’a plus que la peau sur les os. Ses yeux luisent comme ceux d’un fou.
 

Dieu… L’ébauche de dictionnaire du révérend Watkin est ouverte à la lettre D. Son travail piétine. La page est blanche. Comment pourrait-il parler de Dieu aux sauvages, à ses futures brebis du détroit, s’il n’existe pas de nom pour cela ? Aucun mot pêcherais pour dire Dieu ! Pas plus que pour dire âme, d’ailleurs, ou encore le bien et le mal, le sacrifice, la charité, la bonté, le respect, l’esprit d’humilité, pas le moindre vocable religieux, rien qui exprimât quelque notion de morale. Une langue muette sur les sentiments. Et l’amour ? Elle ne comprenait pas ce mot-là. Il y était revenu plusieurs fois. Comment disait-on l’amour en pêcherais ? Un homme, une femme… Il avait dû préciser, à la limite de la décence permise à un pasteur de la Patagonian Missionary Society. « Ah oui, avait-elle répondu, on dit : Tsohak Tyako, ouvrir les cuisses », et il avait rougi jusqu’à la racine des cheveux, appelant au secours de cette enfant simple la miséricorde de Dieu…


Les Alakalufs, en ce dernier tiers du XIXe siècle, ne sont pas encore très différents de ceux qu’avait aperçus Magellan. Ils s’enduisent toujours le corps de graisse de phoque qui les protège mieux du froid que les défroques européennes qu’on leur jette et qu’ils n’enfilent que par coquetterie, pour ressembler aux étrangers. De toutes les langues qu’ils entendent, l’anglais et l’espagnol surtout, ils n’ont retenu aucun mot. Toujours fascinés par les miroirs, les boutons, les perles de verre, à présent les allumettes dont ils grattent des boîtes entières, comme des enfants, mais point du tout par la fumée qui sort de la cheminée du bateau, le bruit et les vibrations de la machine, l’éclairage au pétrole, les treuils à vapeur et bien d’autres perfectionnements qu’ils ne comprennent pas davantage que la propulsion à voile, naguère, et qui restent hors de leur entendement. Ce sont des hommes du paléolithique. L’aussière que du pont du navire on leur lance afin qu’ils y amarrent leur canot accomplit dans la seconde même une trajectoire de milliers d’années. De là sans doute l’émotion que finissent toujours par éprouver les voyageurs les plus endurcis.


L’accueil varie d’un navire à l’autre, mais il est rarement malfaisant. Tout en s’amusant d’eux, on reste compatissant. Pour les passagers des paquebots, une distraction et une bonne action. On reçoit les sauvages à la salle à manger et on leur sert des plats de viande, du pain. On se tord de rire à les voir assis sur des chaises, nus, s’empiffrer avec leurs doigts et préférer à l’eau le vin qu’ils avalent goulûment à la bouteille, mais on est ému à l’idée qu’au moins ils mangent à leur faim, ces malheureux ! Les dames écrasent une larme. La forte odeur de leurs invités rappelle un peu celle du cirque. Cela fait aussi partie du spectacle. Puis on les emmène au salon. Parmi les velours cramoisis, les banquettes capitonnées, au milieu de tous ces passagers élégants, on se dit : « Mon Dieu qu’ils sont laids ! » Quelqu’un se met au piano, car on le sait sur les paquebots de la ligne : « Music sooths the savage breast », ainsi que l’a écrit Shakespeare. À chaque occasion, cela ne rate pas, c’est le clou du numéro, l’un de ces sauvages plonge la tête dans l’instrument pour regarder s’il y a quelqu’un dedans et n’y trouvant personne prend un air si ahuri que cette fois c’est de rire qu’on pleure. Ensuite on les prend par la main et on les fait danser. La farandole avec les sauvages est une des spécialités de la Cunard South America line. Passagers et sauvages mélangés, un tout nu pour un habillé, tout le monde est d’une gaieté folle, mais bien évidemment chacun ignore que les Alakalufs miment la gaieté qu’ils n’expriment jamais de cette façon, et d’ailleurs ils ne sont pas gais. Pourquoi le seraient-ils ? Ce qu’ils éprouvent, nul ne le sait : une pause dans l’écrasant ennui inconscient d’une vie qui a perdu tout sens au contact des étrangers. Mais les passagers, de bonne foi, pensent qu’ils ont apporté un peu de joie dans l’existence de ces malheureux… À la fin, il faut les pousser dehors. Sur le pont on procède au troc. Tabac et alcool sont de fortes monnaies d’échange. Les sauvages n’y résistent pas, jusqu’aux colliers de boutons de leurs femelles qu’ils cèdent pour quatre paquets de tabac alors qu’ils les avaient acquis autrefois contre les peaux de loutre ou de ragondin qui étaient leurs seuls vêtements, ou contre leurs femmes elles-mêmes. On leur fait aussi des cadeaux, « alakaluf, alakaluf », des boîtes de conserve vides, quelques pains, une bouteille. Chacun va fouiller le fond de ses malles. Tandis qu’ils embarquent dans leur canot, vieux pantalons, gilets déchirés, chapeaux défoncés, robes hors d’usage pleuvent sur leurs têtes.
Vient l’instant de la séparation.
Le canot déborde lentement de la haute coque du navire. Chacun se penche à la lisse. Sa taille paraît dérisoire, écrasée par l’hostilité ambiante. On fait silence. On s’aperçoit qu’on a trop ri et qu’on n’aurait pas dû tellement rire. À grands coups d’aviron les sauvages regagnent le pays de la détresse. Des enfants se tiennent au fond du canot, accroupis devant un maigre feu de bois qui fume plus qu’il ne chauffe sous la neige. Les regards ont de la peine à se déprendre. Ceux des Indiens, à ce moment-là, expriment une mélancolie animale insoutenable. Puis le fil invisible se rompt. Cela ne fait aucun bruit, sinon au fond de l’âme de chacun où éclate silencieusement le tumulte que produit la fission du temps.


 

lundi 12 juillet 2021

[Grann, David] The White Darkness

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : The White Darkness

Auteur : David GRANN

Traducteur : Johan-Frédérik HEL GUEDJ

Parution : 2018 en anglais (Etats-Unis)
                   2021 en français
                   (Editions du Sous-Sol)

Pages : 160

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Comme souvent dans les récits de David Grann, un homme est dévoré par son idéal.
Ce personnage d’un autre temps sorti tout droit d’un film de Werner Herzog, se nomme Henry Worsley. The White Darkness raconte son extraordinaire histoire. Celle d’un militaire britannique fasciné par l’exemple d’Ernest Shackleton (1874-1922) et par ses expéditions polaires ; un homme excentrique, généreux, d’une volonté exceptionnelle, qui réussira ce que Shackleton avait raté un siècle plus tôt : relier à pied une extrémité du continent à l’autre. Une fois à la retraite, il tentera d’aller encore plus loin en traversant l’Antarctique seul, sans assistance.
Il abandonne tout près du but, dans un état de santé tel qu’il meurt quelques heures après son sauvetage. Édifiant destin d’un homme perdu par une quête d’impossible, qui n’est pas sans rappeler Percy Fawcett, autre explorateur guidé par une obsession, dont David Grann avait conté l’histoire dans La Cité perdue de Z.
“Tout le monde a son Antarctique”, a écrit Thomas Pynchon, rien n’est moins vrai dans ce récit magnifique qu’on ne peut lâcher avant de l’avoir accompagné jusqu’à son terme.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1967 à New York, il débute sa carrière de journaliste au Mexique puis collabore à plusieurs journaux, parmi lesquels le New York Times Magazine et le Washington Post. Ancien rédacteur en chef de The New Republic et The Hill, David Grann est depuis 2003 journaliste au New Yorker. Salué par ses pairs, il fut finaliste du prestigieux National Magazine Awards en 2010. En France, La Cité perdue de Z. (2010) a paru aux éditions Robert Laffont. Les éditions Allia, qui comptent déjà à leur catalogue Un crime parfait (2009), Le Caméléon (2009) et Trial by Fire (2010), ont publié en janvier 2013 Chronique d’un meurtre annoncé.

 

 

Avis :

En 2015, Henry Worsley, ancien officier de l’armée britannique, entreprend à cinquante-cinq ans la traversée pédestre de l’Antarctique, en solitaire et sans assistance. Ce n’est pas sa première expédition polaire, puisque, depuis toujours fasciné par Ernest Shackleton, il avait déjà relié à pied les deux extrémités du continent, en équipe, menant à bien ce que son prédécesseur n’avait pu terminer cent ans plus tôt. Réussira-t-il ce nouvel exploit que les plus grands spécialistes jugent inouï ?

A pied, sans ravitaillement en cours de route, sans chiens ni voile pour l’aider à tirer son traîneau sur les plus de mille six cents kilomètres de son périple, Henry Worsley part pour ce qu’il estime quatre-vingts jours d’épreuves, au travers d’un désert où les températures peuvent atteindre moins soixante degrés, les vents trois cent vingt kilomètres à l’heure, et où l’altitude moyenne de deux mille trois cents mètres s’accompagne de dénivelés abrupts parsemés de dangereuses et traîtresses crevasses. Y sévissent de terrifiants épisodes de whiteout, lorsque l’absence totale de visibilité dans un univers uniformément blanc fait perdre tout repère et jusqu’au sens-même de l‘équilibre. Survivre dans un tel environnement exige une condition physique, un mental et des capacités hors normes. Ce dont notre homme dispose comme personne…
 
Accompagné d'appréciables photographies, le récit embraye directement au plus profond de l’aventure, instituant dès le début une tension qui ne va pas lâcher le lecteur. Henry Worsley est parvenu aux trois quarts de son trajet et, épuisé, il doute. Doit-il s’entêter ou rester fidèle à cette phrase qui a sauvé son cher Shackleton plusieurs fois : “Mieux vaut un âne vivant qu’un lion mort” ? La réponse attendra la fin du livre, le temps d’un arrêt sur image et d’un long flash-back, qui vont nous permettre de comprendre l’obsession d’Henry pour son héros, l’influence de ce dernier sur toute sa vie et sa carrière, et son inextinguible besoin de dépassement de soi. Ce sont ainsi deux fascinants aventuriers, séparés d’un siècle, que le récit nous fait rencontrer, dans une narration fascinante qui fait la part belle à leurs extraordinaires personnalités, autant qu’aux incroyables rebonds de leurs destins. Plongé depuis son fauteuil dans l’aventure la plus extrême, la plus dépaysante et souvent la plus étonnante, le lecteur captivé en prend plein les yeux. Il ne peut que frémir face au niveau d’engagement de ces hommes, constamment à la limite du point de rupture, et que leurs incursions répétées dans la zone rouge du danger exposent à l’inéluctable.

Les ultimes rebondissements du périple d’Henry Worsley ne seront finalement pas ceux auxquels, ni lui-même, ni le lecteur, pouvaient s’attendre. Après la trépidation et les sensations de l’aventure par procuration, ce dernier n’échappera pas à l’émotion et restera songeur face à la puissance de certains destins. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Le succès n’est pas une finalité, l’échec n’est pas une fatalité : c’est le courage de continuer qui compte.

Quatre ans plus tard, prenant son premier commandement, il commença à mettre sur pied l’expédition Nimrod. Cette fois, ses trois compagnons et lui arrivèrent plus près du pôle Sud que quiconque avant eux : quatre-vingt-dix-sept milles marins. (Le mille marin, utilisé en navigation polaire, équivaut à 1 852 mètres.) Pourtant, inquiet du bien-être de ses hommes, Shackleton battit à nouveau en retraite. Après son retour en Angleterre, il ne discuta pas de son échec avec son épouse, Emily, mais lui glissa : “Un âne vivant vaut mieux qu’un lion mort, n’est-ce pas ?
– Oui, mon chéri, c’est aussi mon avis”, lui répondit-elle.

Le 18 janvier 1915, à moins de cent cinquante kilomètres du camp de base, l’Endurance se trouva prise dans la mer de glace – figée, selon la formule de l’un des hommes, “comme une amande au milieu d’une barre de chocolat”. La banquise flottante dérivait au large, emportant l’Endurance avec elle, et fin février, avec le début de l’hiver, Shackleton comprit que son équipage et lui-même resteraient emprisonnés à bord de leur navire enserré dans les glaces jusqu’à la fonte de novembre.
 
Ils restèrent plusieurs mois pris au piège sous des tentes sur leur île de glace qu’ils baptisèrent “Patience Camp”. Frank Worsley se demandait “pourquoi les gens avaient toujours représenté l’enfer comme un endroit où il fait chaud” et non comme un royaume aussi “froid que la glace qui semble devoir devenir notre tombeau”.

Ainsi que le remarqua l’historien Max Jones dans son livre The Last Great Quest (“la dernière grande quête”) paru en 2003, les héros sont un reflet des sociétés qui les admirent.
 
Plus il étudiait l’Antarctique, plus elle lui semblait redoutable. Le continent s’étend sur près de quatorze millions de kilomètres carrés – davantage que l’Europe – et l’hiver, quand ses eaux littorales gèlent, il double de taille. Approximativement quatre-vingt-dix-huit pour cent de l’Antarctique sont couverts d’une calotte glaciaire qui se soulève, s’abaisse et se plisse suivant une topographie très changeante. Cette calotte épaisse par endroits de cinq mille mètres contient à peu près soixante-dix pour cent de l’eau douce et quatre-vingt-dix pour cent de la glace de la Terre.
Pourtant, à cause de très faibles niveaux de précipitations, l’Antarctique entre dans la catégorie des déserts. C’est à la fois le continent le plus sec et le plus haut, avec une élévation moyenne de deux mille trois cents mètres. C’est aussi le plus venteux, avec des rafales de vent atteignant trois cent vingt kilomètres à l’heure, et le plus froid, avec des températures qui chutent dans l’intérieur des terres à moins soixante degrés. (Des scientifiques se sont servis de l’Antarctique pour tester des combinaisons spéciales destinées à l’exploration de Mars, où la température moyenne est de moins cinquante-cinq degrés.)Plus il étudiait l’Antarctique, plus elle lui semblait redoutable. Le continent s’étend sur près de quatorze millions de kilomètres carrés – davantage que l’Europe – et l’hiver, quand ses eaux littorales gèlent, il double de taille. Approximativement quatre-vingt-dix-huit pour cent de l’Antarctique sont couverts d’une calotte glaciaire qui se soulève, s’abaisse et se plisse suivant une topographie très changeante. Cette calotte épaisse par endroits de cinq mille mètres contient à peu près soixante-dix pour cent de l’eau douce et quatre-vingt-dix pour cent de la glace de la Terre.

Devant la station de recherche, une tige de métal étincelant surgie de la glace à hauteur de la taille était surmontée d’un sextant en laiton. Les scientifiques de la base s’en servaient comme marqueur du pôle Sud – l’endroit où convergent toutes les lignes de longitude et où la Terre ne tourne pas. Cette tige étant plantée dans une calotte glaciaire mouvante, elle devait être repositionnée tous les ans de quelques dizaines de centimètres, afin de coïncider avec l’emplacement précis du pôle.

Il estimait qu’il lui faudrait trois semaines pour achever le reste de son périple, et il espérait que le plus dur était derrière lui. Dans son journal, il avait écrit : “Prions simplement que la route vers le nord soit beaucoup plus facile.” Pourtant, sur les pentes du dôme Titan, il trouva l’ascension “mortelle”. Il avait perdu plus de dix-huit kilos et ses vêtements sales lui pesaient. “Toujours très faible – les jambes comme des allumettes et les bras maigrichons”, notait-il dans son journal. Il avait les yeux creusés, ourlés de cernes. Ses doigts étaient engourdis. Ses tendons d’Achille étaient enflés. Ses hanches étaient marbrées de contusions, éraflées par les secousses du harnais. Il s’était cassé une incisive en mordant dans une barre de protéine gelée et il avait plaisanté avec l’opérateur d’ALE sur son allure de pirate. L’altitude lui provoquait des étourdissements et il avait des hémorroïdes sanglantes.

 

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