dimanche 6 septembre 2026

Critique : "Le pays des étés" de Pierre Adrian | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Le pays des étés" de Pierre Adrian


  

J'ai aimé

 

Titre : Le pays des étés

Auteur : Pierre ADRIAN

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 192

Accès au livre : ISBN 9782073140920  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Ce pays était celui de mon bonheur. Ce sentiment se passait d’explication ; c’était une intuition, un consentement, et la survivance des jours heureux de l’enfance quand, allongé sur la pelouse grasse encore trempée de rosée, j’écoutais le bruissement du vent dans les arbres. Prêt à pleurer, j’avais déjà le cœur serré devant une joie si facile. J’appris plus tard, en apprivoisant l’absence, que les lieux que nous aimons nous aident à supporter un grand chagrin. Ils réparent, et la mer où qu’elle soit console. La mer console toujours. »
Alors que sa grand-mère vient de mourir, le narrateur retrouve sa famille dans la maison bretonne de son enfance. Peu après, celle-ci est mise en vente. Entre sentiment de dépossession et trouble provoqué par les nouveaux occupants, une menace plane désormais sur le pays des étés…
Après le succès de Que reviennent ceux qui sont loin, Pierre Adrian signe un roman d’une beauté déchirante sur les lieux qui nous habitent et les souvenirs qui nous font.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Pierre Adrian est né en 1991 et vit à Rome. Il est notamment l'auteur, aux éditions Gallimard, de Que reviennent ceux qui sont loin (Grand Prix Michel Déon 2023) et d'Hotel Roma (2024)..

 

Avis :

Il y a quatre ans, Pierre Adrian nous enchantait avec Que reviennent ceux qui sont loin, ce récit où il retrouvait la maison de vacances familiale en Bretagne et, en même temps qu’il renouait avec le goût perdu des étés d’autrefois, mesurait l’éphémère fragilité de la vie. Après ce livre du passage à l’âge adulte, quand l’insouciance laisse la place à la conscience du temps qui passe et de ce qu’il emporte avec lui, il poursuit le cycle comme Pagnol glissant de l’éblouissement des collines à la perte du pays d’enfance. La disparition de la « petite grand‑mère » et la question de la succession menacent désormais la maison tout entière, et, tandis que le retour à l’été annonce l’adieu à venir, la mélancolie d’autrefois cède la place à la gravité. 

La vie poursuivant son cours, c'est donc au tour de la grand‑mère de l’auteur de quitter définitivement le « pays des étés », privant la vieille demeure bretonne de son esprit tutélaire et rendant impossible de différer plus longtemps le constat de son délabrement. Face à l’ampleur des travaux, il faut, la mort dans l’âme, se résoudre à la mettre en vente. Transformée en location saisonnière, elle subit bientôt la déferlante de touristes bruyants et sans‑gêne qui, intrus grossiers et indifférents au lieu, ajoutent au sentiment de perte des anciens occupants celui de la profanation. Encore sont-ils loin de se douter de la catastrophe imminente. 

Si Que reviennent ceux qui sont loin se construisait sur un passé lumineux, Le pays des étés s’écrit comme la chronique méthodique d’une déréliction, où l’auteur ne revient plus pour retrouver, mais pour constater ce qu’il va perdre. L’heure n’étant plus à la réminiscence, ni même à l’effort de sauvegarde, c’est à la disparition d’un monde qu’il nous convie, dans la résignation douloureuse et lucide de qui s’engage déjà sur le chemin du deuil. La fluidité nostalgique du premier livre laisse la place à une écriture plus resserrée qui, concentrée sur les mille signes d’une mutation profonde, repousse l’émotion immédiate pour laisser s’installer une lente inquiétude, dans la prescience de ce que la famille n’ose encore formuler.

Le drame qui survient apparaît dès lors comme la forme ultime d’un délitement que le livre accompagne pas à pas, jusqu’à ce que le lieu, autrefois foyer, ne soit plus que traversé, puis exploité. Après la reconquête d’un territoire familial dans le précédent ouvrage, c’est maintenant l’expérience de sa disparition. Autrefois point d’appui et ressource intérieure, le passé devient inaccessible, la mémoire ne suffisant plus à en maintenir la continuité. Plus qu’un attachement affectif, le lien à un endroit apparaît comme une assise intime qui, en se défaisant, bouleverse le rapport à soi et au temps. Tandis que le deuil de la grand-mère et de la maison s’avère aussi celui d'une forme d'existence, la perte du lieu rend plus difficile la transmission de l'histoire qu'il abritait. Ne subsiste qu'une continuité minimale, sans appui ni contour, à laquelle il faut pourtant consentir.

Sobriété, finesse et retenue contribuent à un texte élégant et de grande tenue. Pour autant, peut‑être parce que trop en terrain connu et résolument en retrait de l’émotion qu’elle frôle, cette suite plus amère que mélancolique reste en‑deçà des attentes suscitées par l’éblouissant Que reviennent ceux qui sont loin. Il faut dire que l’éclat du premier livre avait placé la barre si haut que ce nouvel ouvrage, plus discret dans son intensité, en paraît moins marquant. (3,5/5)

 

Citations :

« Il faut un pays, ne serait-ce que pour le plaisir d’en partir. Un pays, ça veut dire ne pas être seul et savoir que chez les gens, dans les arbres, dans la terre, il y a quelque chose de vous, qui, même quand on n’est pas là, vous attend patiemment. » PAVESE, La Lune et les Feu


J’avais pensé qu’on retrouvait indéfiniment les lieux comme on les avait laissés mais c’était faux. Les lieux changeaient avec nous. Si la mort des êtres chers devait servir à quelque chose, peut-être serait-ce à cela. À accepter que tout passe, à renoncer au privilège de ce qui a toujours été.


Je compris qu’il en serait bientôt fini de la grande maison quand les uns et les autres acceptèrent de se projeter ailleurs. Il y eut des Noëls trop froids dans cette demeure impossible à chauffer, des après-midi d’été où l’absence de grand-mère rendait l’existence ici déconcertante. Certaines maisons existent aussi parce qu’une personne vous y réunit. Quand elle meurt, si le souvenir devient sa seule raison d’être, les murs vous étouffent et ils vous empêchent de vivre. On habite alors dans la contrainte et sous les ordres du passé. Certains voient la sauvegarde d’une maison comme une vocation. Ils y consacrent leur vie. D’autres réclament leur indépendance, un droit au détachement. Ils ne se libèrent d’aucun devoir, mais ils en choisissent d’autres et n’oublieront pas.


On jouissait vraiment de l’été quand on finissait enfin par comprendre que sa monotonie était une richesse. 


La fin d’une maison ne serait pas si grave si elle n’impliquait pas la disparition de ces joies minuscules. Elles comptent si peu qu’elles finissent par se soustraire au souvenir. C’est pourquoi les hommes et les maisons meurent de la même manière. Si l’on ne les invoque plus, ils tombent irrémédiablement dans l’oubli.


Le plus dur, disait la grand-mère à la fin de sa vie, ce n’est pas le peu de jours qu’il me reste mais la mémoire qui s’efface. Elle se plaignait d’oublier, se retirait dans de longs et profonds sommeils, et puis en émergeant elle nous racontait avec une étonnante clarté un jour d’été de son enfance. Les souvenirs aussi disparaissent, c’est vrai, mais ils ne vieillissent pas.


J’appris plus tard, en apprivoisant l’absence, que les lieux que nous aimons nous aident à supporter un grand chagrin. Ils réparent, et la mer où qu’elle soit console. La mer console toujours.

 

 

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2 commentaires:

  1. Un auteur que ta critique m'incite à découvrir. Merci.

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    1. Alors, fonce sur Que reviennent ceux qui sont loin, c'est un bijou.

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