samedi 7 novembre 2026

Critique : "Les révérentes" de Addie E. Citchens | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les révérentes" de Addie E. Citchens


Coup de coeur 💓

 

Titre : Les révérentes (Dominion)

Auteur : Addie E. Citchens

Traduction : David FAUQUEMBERG

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2025,
                  en français (Bourgois) en 2026

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782267059823  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À Dominion, dans le Mississippi, le révérend Winfrey dirige sa communauté noire-américaine d’une main de fer. À la tête d’un petit empire commercial prospère, il a surtout foi en ses privilèges et en son esprit d’entreprise, tandis que son épouse Priscilla élève dans son ombre leurs cinq fils. Le plus jeune, surnommé Wonderboy, fait leur fierté : personne ne chante aussi bien, ne court aussi vite et ne fait autant tourner les têtes – y compris celle de sa camarade de classe Diamond, une adolescente orpheline en quête de repères. Mais les deux hommes ne sont pas aussi vertueux qu’ils le prétendent. Poussé par un sentiment d’impunité, Wonderboy va commettre des actes irréparables qui provoquent une onde de choc dans toute la communauté. Priscilla et Diamond, liées par l’amour qu’elles lui vouent, racontent tour à tour l’histoire de cette emprise à la toxicité sans limite.
Drame familial au suspense saisissant, Les Révérentes aborde la manière dont la peur, le patriarcat et la religion nous façonnent, et dont l’amour alimente parfois la violence et les abus décomplexés des puissants. Addie E. Citchens livre un premier roman brillamment mené, qui marque l’émergence d’une nouvelle voix du sud des États-Unis, à la croisée de celles de Toni Morrison et d’Ivy Pochoda.
 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Addie E. Citchens est née à Clarksdale, dans le Mississippi, et vit actuellement à La Nouvelle-Orléans. Elle a suivi le programme d’écriture créative de l’université d’État de Floride et ses travaux ont été publiés entre autres dans The New Yorker, The Paris Review, « Best of the South » de l’Oxford American et Midnight & Indigo. Son travail sur l’histoire du blues occupe une place importante dans Mississippi Folklife, et elle a participé à l’émission « The Mississippi Arts Hour » sur Mississippi Public Broadcasting. Sa nouvelle That Girl  a remporté le prix O. Henry. Les Révérentes est son premier roman.

 

 

Avis :

Marquée depuis l’enfance par l’empreinte de l’église noire sur son Mississippi natal, la primo-romancière Addie E. Citchens invite à se méfier des faux-semblants de la moralité, dénonçant une religion instrumentalisée par le patriarcat.

Surnommé Manny, Wonder ou Wonderboy, Emanuel est la coqueluche de Dominion, ville fictive du Vieux Sud américain. Adulé par ses parents – le très respecté et richissime révérend Sabre Winfrey et la « première dame » Priscilla –, beau, fort et brillant, il est pour tous une sorte de demi-dieu à qui tout réussit, à commencer par les études, les filles et le football américain dont il est la star locale. Même sa piété confine à la perfection lorsqu’il chante de sa voix d’ange le dimanche, à l’église baptiste noire des Sept Sceaux dirigée par son père.

Les apparences cachent pourtant une tout autre réalité, pétrie de secrets et de péchés, que les confidences de deux femmes, menant tour à tour la narration entre d’authentiques et d’autant plus ironiques bulletins paroissiaux, vont peu à peu dévoiler. L’une est l’épouse du père, l’autre la dernière petite copine en date du fils. Entre Priscilla et Diamond, pareillement liées par amour à leur homme et incapables d’une pleine lucidité malgré les désillusions, se précise le tableau d’une emprise destructrice, l’habit de vertu ayant beau jeu de masquer ce qu’elles payent néanmoins au prix fort, la plus âgée par une dépendance à l’alcool et aux antidépresseurs, la plus jeune en s’enfonçant dans la déchéance sociale. 

Qu’attendre d’un adolescent habitué à ce qu’on lui donne raison sur sa bonne mine et son statut de fils de notable, et à qui le père, par ailleurs volage, signifie qu’il est bon de battre son épouse pour s’assurer sa bonne conduite et qu’une femme portant une culotte rouge est forcément consentante malgré ses refus clairement exprimés ? Il faudra l’irréparable pour que Priscilla ose enfin braver son mari, le qu’en-dira-t-on et tout ce qu’on lui a inculqué de soumission, afin de dessiller Diamond et la sauver d’un assujettissement et d’une violence qu’elles avaient jusqu’ici intégrés comme légitimes sur la foi de principes religieux et patriarcaux profondément enracinés.

S’il est vrai que, souvent, dans un système de domination, les opprimés eux-mêmes en viennent à en perpétuer les règles, le parcours de Priscilla et Diamond montre aussi qu’aucune emprise n’est tout à fait irréversible dès lors que l'on commence à en prendre conscience. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Il m’a dit que le Rév’ frappait sa mère, avant. Il la tabassait pas, hein, mais la giflait de temps en temps. Son père disait que des fois, les femmes avaient besoin qu’on les rappelle à l’ordre au niveau de l’attitude, mais que si on se sentait obligé de les taper tout le temps, c’est qu’on avait un problème avec sa virilité. Wonder, lui, disait qu’on n’aurait jamais dû être obligé de frapper sa femme. Votre simple menace devait suffire.


Ce que j’attendais avec impatience, quand il mourrait, c’était d’avoir le privilège de façonner la dernière image que le monde aurait de son apparence terrestre. Je lui mettrais un costume rouge comme l’enfer et chanterais un solo, vêtue de mon étole en renard, qu’on soit en juillet ou en janvier.


À la femme, Il a donné un utérus, et à l’homme la domination – voilà ce que j’enseigne à mes garçons, car c’est ce que dit la Parole vivante de Dieu. 


Le genre de femme qui forçait son fils à assumer était-elle meilleure et plus courageuse que moi ? Nan… Sincèrement, malgré ce que je pensais du fils et du père, j’avais besoin de quiétude et de faire ce qui était le mieux pour moi, et il serait à coup sûr plus facile de balayer ses transgressions sous le tapis que de permettre qu’elles soient exposées au grand jour.


C’est rare que les gens craquent d’un coup et fassent des trucs complètement barges. Ce que les autres voient comme un craquage était en fait une érosion de ces surfaces qu’on accumule pour se protéger, et malheureusement, les gens préfèrent s’attarder sur le craquage que sur l’usure.

 

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