samedi 20 février 2021

[Haines, John] Les étoiles, la neige, le feu

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les étoiles, la neige, le feu
            (The Stars, the Snow, the Fire)

Auteur : John HAINES

Traducteur : Camille FORT-CANTONI

Parution américaine : 1989

Parution française : 2016, 2020 (Gallmeister)

Pages : 256

 

 


 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Pendant vingt-cinq ans, John Haines a vécu dans une cabane isolée au cœur des étendues vierges de l’Alaska, menant une existence rude et solitaire de pionnier moderne. Couper du bois, tracer une piste, piéger une martre, dépecer un élan, faire ses réserves de saumon : une vie simple, aventureuse et libre, au rythme d’une nature sauvage envoûtante. Avec sérénité, il transforme son expérience intime en un récit initiatique et intemporel, où le moindre événement trouve sa résonance en chacun de nous.
 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

John Haines est né le 29 juin 1924 en Virginie. Après avoir étudié l'art et la peinture, il fait l'acquisition - alors qu'il n'a que vingt-trois ans - d'une propriété de cent soixante acres située à côté de Fairbanks, en Alaska. Il y installe son atelier et se consacre à la peinture. Mais quand la température fait geler ses peintures, Haines décide alors de se tourner vers l'écriture. Il enseigne ensuite dans de nombreuses institutions américaines et passe le reste de sa vie en Ohio, avant de retourner en Alaska. Il y meurt le 2 mars 2011.

Il est l'auteur d’une quinzaine de recueils de poésie, d’essais et de récits, et fait partie des poètes américains les plus considérés. Son œuvre importante a reçu de nombreux prix, dont ceux de la fondation Guggenheim et de l’Académie des arts et lettres. Son expérience de trappeur, vivant de chasse en solitaire au cœur de l'Alaska, a profondément influencé ses travaux littéraires.

 

 

Avis :

Entre ses vingt-trois ans en 1947 et le moment où il écrit ce livre en 1989, l’auteur a passé en tout vingt-cinq années dans la cabane qu’il s’est construit dans le Grand Nord, en Alaska, à l’écart du monde. Il raconte son existence en ces lieux de solitude souvent glacée, au contact d’une nature aux mille beautés et dangers : un mode de vie libre, mais rude et aventureux, en quasi autarcie, à trapper, pêcher et subsister comme l’ont fait avant lui des générations de pionniers.

C’est avec une simplicité franche et authentique que l’homme se décrit dans cet environnement qu’il a choisi, loin de l’agitation du monde, en communion avec une nature dont il tire l’essentiel de sa subsistance, au rythme de tâches éprouvantes et physiques. Le danger n’est jamais loin et un travail incessant s’avère le prix de ce mode de vie libre et indépendant. Mais c’est une paix de l’esprit et un sentiment de plénitude, la certitude d’une harmonie avec un univers inchangé depuis des millénaires, qui transparaissent au fil des pages, emplies d’actions quotidiennes calmement accomplies, de joies simples, de la pure sensation de vivre. Ici, pas d’états d’âme ni de révélations intimes. Mais la satisfaction d’un bon feu et de l’estomac plein, l’observation et l’adaptation au milieu, le respect de la faune et d’un cadre dont dépend la survie. Une fugace impression de mélancolie traverse le récit de part en part, alors que l’auteur semble prendre conscience du chemin parcouru – il a soixante-cinq ans -, et partage à demi-mot sa sensation d’être une sorte de « dernier des Mohicans », accroché à une nature désormais quasi vidée de sa vie animale.

Bien sûr, la nature déborde de ces pages, puisqu’elle emplit et soumet toute l’existence du narrateur. Le dépaysement qui nous est offert se teinte d’aventure au fur et à mesure que le lecteur marche dans les pas de John Haines et de ses chiens, pose et relève avec lui pièges et collets, aménage des cabanes-refuges qui lui permettront d’élargir sans trop de risques son périmètre d’exploration, protège ses réserves pour l’hiver des loups et des ours, guette l’avancée du gel puis la débâcle de la rivière… Nombreuses sont les anecdotes qu’il distille avec le talent consommé d’un conteur, nous tenant suspendus à ses mots comme si nous l’écoutions au coin d’un feu, à la veillée, lorsque le vent froid siffle au dehors…

Dépaysant et authentique, ce récit sans artifice est passionnant de bout en bout. Il nous fait entrevoir un mode de vie aux antipodes du nôtre, sans aucun doute en voie de disparition, et qui ne peut que nous interroger sur ce que nous avons gagné et perdu à l’âge du confort moderne et virtuel. (4/5)

 

Citations :

S’il était possible de quantifier la vie dans les bois, ou d’en mesurer simplement l’efficacité au regard des nombreuses satisfactions qu’elle procure, ma vie ne fut jamais un grand succès, mais elle dépendait de la présence d’animaux et du temps que j’étais prêt à consacrer à la traque. Par un hiver faste, je me souviens d’avoir pris vingt martres, deux lynx et un ou deux renards. Je reçus moins de trois cents dollars pour le tout. A l’époque c’était pour nous une grosse somme, environ les deux tiers de nos revenus annuels. A l’heure où j’écris ces mots, je sens bien, là encore, à quel point nous vivions de peu et combien ce peu pouvait s’avérer crucial.

Parfois, dans ce monde appauvri, nous reviennent les rêves d’abondance des vieux trappeurs. Une contrée prospère, riche en gibier, en poisson, en fourrure, généreuse comme aux temps jadis. Des ours, des élans et des caribous. Des bois regorgeant de lapins, de martres courant un peu partout, faisant sur la neige des traces jumelles dessinant leur parcours sous les sombres épicéas. Et l’empreinte attentive, une patte devant l’autre, des lynx qui suivent leur chemin sans jamais se hâter. Les castors dans l’étang, un autour qui hante les fourrés à la fin de l’hiver tel un spectre ravageur, et de temps à autre la vague menace d’un loup en maraude.
Tout ceci, ou son ombre intermittente : une région moribonde, et rien à voir sur la neige. La famine, et le grand rêve qui s’éloigne.

Qui sont ceux qui viennent là, dans cette blancheur, ce lieu distant et glacé, en quête de ce qu’ils ne peuvent nommer ? Non pas l’or, sans doute, mais une fortune spirituelle, une fraîcheur qui leur est déniée là d’où ils viennent.

Je passe un pantalon de laine épaisse sur mes sous-vêtements, puis deux chemises de laine. Sur le pantalon de laine, j’en porte parfois un second, de coton léger, pour servir de pare-vent ou me protéger de la neige. J’enfile des chaussettes : trois paires en laine et celle du dessus en feutre. Deux paires de semelles intérieures, et enfin les mocassins en cuir. Je noue les lacets montants. Ces chaussures tiennent le pied sans me serrer, molles et légères. Je les ai confectionnées il y a six ans avec la peau d’un grand élan et, si elles se sont usées depuis, elles demeurent les meilleures que je possède.

Que fait un homme dans un lieu comme celui-ci, si loin et si désert ? Pour commencer, il observe le climat : les étoiles, la neige, le feu. Ce sont les livres qu’il lit la plupart du temps. Et tout ce qu’il fait – du moment où il apporte du petit bois et des seaux de neige à celui où il jette les eaux usées - l’oblige à se tenir sous le ciel nu, loin de ses murs, hors des livres écrits par les hommes, à l’abri de ses pensées pendant un moment. Tandis que je reste là, rafraîchi par le silence et la nuit proche, je me dis que cette vie est la bonne.
 
La pêche et la chasse, les baies sauvages, les pièges, le bois pour le feu et la nourriture, tout cela nous est offert par ce pays. Une fourrure de martre est ravissante quand on la regarde à la lumière en la tournant pour la mettre en valeur. Et la viande d’élan est un bienfait, elle nous repaît et nous réchauffe, je n’ai pas à l’acheter chez un boucher. Mais il m’est impossible de piéger et de tuer sans pensée ni émotion, et il se peut que chaque mise à mort m’inflige à moi aussi une blessure légère, peut-être fatale. La vie ici se partage entre le soleil et le givre, entre le sang vif et la sève des choses, entre leur déchéance et leur mort soudaine.

Dans cette existence sauvage, j’ai trouvé un moyen de rentrer de nouveau en contact avec le monde. Un moyen unique. Vivre la vie qui m’attend ici, la vivre pleinement, et me passer de l’autre, celle réglée sur les horloges, les heures, le salaire. Chaque jour, je revis l’espérance du chasseur : le départ et la piste à l’aube. Que trouverons-nous aujourd’hui ?

Il n’y avait pas moyen de les suivre du regard dans cette lumière vacillante. A peine en avais-je isolé une sur le fond du ciel qu’elle virevoltait pour aller s’enfoncer dans l’obscurité touffue du bois. Les chauve-souris suivaient une trajectoire spasmodique étrange qui rappelait le vol des papillons, mais en plus rapide et vigoureux. C’était comme si l’atmosphère tranquille et vespérale où elles évoluaient cédait soudain à un coup de vent brusque qui se serait emparé d’elles pour les rejeter sur le côté. Comme si elles étaient soudain arrêtées dans leur vol par une ficelle invisible qui les arrachait d’une secousse à leur parcours.

Eteignez toutes les lumières d’une ville, et voyez combien la vie se hâte de retourner aux ombres, à quelle vitesse la crainte ancestrale nous revient des arbres sans lumière et des porches silencieux, tandis que la nuit s’emplit une fois de plus de mufles et de chuchotements, d’ailes râpeuses et de corps pesants qui se heurtent.

jeudi 18 février 2021

[Villeneuve, Angélique] La belle lumière

 


 


Coup de coeur 💓

 

Titre : La belle lumière

Auteur : Angélique VILLENEUVE

Parution : 2020 (Le Passage)

Pages : 240

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Alabama, 1880. Dans une plantation du sud des États-Unis, la naissance d’Helen console sa mère d’un mariage bancal. Un monde s’ouvre entre Kate et sa fille, et puis tout bascule : les fièvres féroces ravagent l’enfant adorée.
Cette fillette à la destinée extraordinaire, beaucoup la connaissent. La renommée d’Helen Keller, aveugle, sourde et muette, enfant farouche tenue pour folle et puis surdouée, a franchi frontières et années.
Kate Keller, que La Belle Lumière éclaire aujourd’hui, semblait en revanche repoussée dans l’ombre à jamais. Sans elle, pourtant, sa fille aurait-elle pu accéder au miracle de la connaissance ?
Comme glissée au cœur de son héroïne, tant vibre dans ces pages le corps déchiré de Kate, Angélique Villeneuve restitue, de son écriture sensuelle et précise, la complexité d’une femme blessée et dévorée par l’amour. Dans ce Sud encore marqué par la guerre de Sécession et les tensions raciales, le lecteur traverse avec elle une décennie de sauvagerie, de culpabilité et de nuit. Mais découvre aussi, et c’est là la force du livre, un temps de clarté et de grâce.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Angélique Villeneuve est l’auteur de plusieurs romans, dont Les Fleurs d’hiver (Phébus, 2014), Nuit de septembre (Grasset, 2016) et Maria (Grasset, 2018 ; Grand Prix Société des Gens de Lettres de la Fiction). Elle écrit également pour la jeunesse.

Retrouvez ici mon interview d'Angélique Villeneuve.

 

 

Avis :

Née en 1880 en Alabama, Helen Keller perd la vue et l’audition à moins de deux ans, suite à une congestion cérébrale. Privée de moyens de communication et couvée par sa mère, Kate, qui lui passe tous ses caprices, l’enfant sans langage grandit comme un petit animal indomptable et passe bientôt pour une folle violente. Désespérée quant à l’avenir de sa fille, Kate fait appel à Anne Sullivan, éducatrice dans une école pour aveugles. En lui enseignant le braille et la langue des signes, la jeune femme transformera Helen qui, par sa brillante carrière d’auteur et de militante politique, sera la première à prouver au monde la capacité des personnes sourdes à communiquer et à trouver leur place dans la société.

Les célèbres Helen Keller et Anna Sullivan ont fait l’objet de maints ouvrages, et même de films. L’auteur a choisi de se glisser dans la peau de Kate, la mère, pour imaginer son ressenti à partir des faits réels connus. Après avoir failli perdre sa fille face à la maladie, voilà que peu à peu cette femme doit faire le deuil de l’avenir de son enfant, à mesure que le handicap s’avère sans recours malgré toutes les tentatives entreprises. Culpabilisée dans son rôle maternel, écorchée par la stigmatisation et le rejet, Kate se retrouve seule et démunie dans un quotidien devenu un enfer, et dans sa recherche désespérée d’un avenir pour sa fille quand tous l’ont déjà condamnée à l’asile psychiatrique. L’on frémit au passage du sort de toutes ces personnes sourdes qui, faute de langage et de moyens de communication, se sont retrouvées bloquées dans leur développement et considérées déficientes mentales.

Angélique Villeneuve recrée à merveille le contexte historique et l’atmosphère de cette demeure du sud des Etats-Unis qui n’a pas encore digéré la victoire des Yankees et l’abolition de l’esclavage. Ce n’est qu’ébranlée par son drame maternel que Kate finit par s’ouvrir au sort des plus faibles et à réaliser l’insupportable intolérance des blancs de son milieu...

Portée par une écriture fluide et sensible, cette fiction construite autour de personnages réels est une formidable leçon d’amour maternel et un lumineux plaidoyer pour l’acceptation de la différence. Coup de coeur. (5/5)

mardi 16 février 2021

[Abad, Hector] La Secrète

 


 

J'ai aimé

 

Titre : La Secrète (La Oculta)

Auteur : Hector ABAD

Traducteur : Albert BENSOUSSAN

Parution : en espagnol (Colombie) en 2014,
                   en français en 2016 (Gallimard)

Pages : 408

 

 
 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ce roman est une histoire d'amour : celle d'une famille d'origine juive, les Angel, pour une ferme cachée au cœur des Andes, La Secrète. Sur cette terre luxuriante, vaste forêt tropicale devenue riche plantation caféière, plusieurs générations se sont succédé depuis un siècle. Trois voix singulières, celles des trois derniers enfants de la lignée, vont alterner pour nous faire découvrir les destins et les rêves qui se sont croisés à La Secrète.
Antonio, le fils, jeune violoniste, quitte la Colombie pour vivre pleinement son homosexualité à New York, mais n'oublie pas pour autant le lieu magique de ses origines. Entre deux répétitions, il réécrit la chronique des pionniers qui s'installèrent sur ces versants et y introduisirent la culture du café au XIXe siècle. Pilar, l'aînée, est la gardienne du logis et de l'héritage ; elle a promis de ne jamais vendre la ferme et est prête à toutes les compromissions pour cela. Eva, enfin, la brebis galeuse, incarne la fantaisie, le désir d'indépendance, mais également la force et le courage nécessaires pour affronter les menaces des narcotrafiquants, guérilleros et autres paramilitaires.
Les lecteurs de L'oubli que nous serons (Éditions Gallimard, 2011) retrouveront ici toute la finesse et la sensibilité dont Héctor Abad fait preuve lorsqu'il conte la vie intime d'une famille. Mais La Secrète est aussi une histoire à peine voilée de la Colombie contemporaine : l'épopée d'un pays qui, après des années de guerre civile, réapprend à vivre.
 

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1958 à Medellin, en Colombie, Hector Abad est un journaliste, romancier et traducteur d'auteurs italiens (Gesualdo Bufalino, Italo Calvino, Leonardo Sciascia). 
Il a connu l'exil de nombreuses années après l'assassinat, en 1987, de son père (éminent professeur et grand défenseur des droits de l'homme). 
Ses livres, traduits dans de nombreuses langues, ont reçu plusieurs prix littéraires. Il est aujourd'hui considéré comme l'une des figures majeures de la littérature colombienne contemporaine.
 

 

Avis :

En pleine jungle, au coeur des montagnes de la province d’Antioquia au nord-ouest de la Colombie, la Secrète est la demeure des Angel depuis un siècle et demi et l’arrivée des premiers colons dans la région. Anita, ultime pierre angulaire de la famille, vient de mourir, laissant la demeure et ses plantations de tecks et de caféiers à ses trois enfants. L’aînée Pilar, gardienne des lieux et des traditions familiales, s’est toujours consacrée à la sauvegarde de la propriété et a promis sur le lit de mort de son père de ne jamais vendre le domaine. Antonio, violoniste exilé à New York pour y vivre son homosexualité au grand jour, revient régulièrement passer ses vacances à la Secrète à laquelle il est viscéralement lié. Eva, femme émancipée attachée à son indépendance, a pris la maison en grippe depuis qu’elle y a échappé de justesse aux représailles de racketteurs. Quel sort la fratrie va-t-elle décider pour la Secrète ?

Alternant constamment les voix de chacun des frère et sœurs et leurs récits des liens indéfectibles qu’ils ont noués avec la maison de leur enfance, le roman retrace peu à peu l’histoire de cette famille et, à travers elle, celle du pays tout entier. Terre de pionniers conquise de haute lutte sur la forêt et la montagne, réceptacle de l’attachement viscéral de générations qui se sont éreintées à la domestiquer, la Secrète a traversé avec les Angel tous les soubresauts du pays. Guerres civiles et coups d’état, affrontements entre libéraux et conservateurs, vagues successives d’« envahisseurs » : guérilleros marxistes, paramilitaires, narco-trafiquants et, en dernier lieu, compagnies minières et promoteurs immobiliers … Jusqu’ici, la famille a su plier et rebondir, parfois en payant le prix fort, et rien n’a pu la déraciner de ce lieu défendu bec et ongles contre les agressions, autant humaines que naturelles et climatiques. Pourtant, après tant de péripéties et de dangers traversés, l’éclatement de la dernière génération ainsi que l’envie d’une vie libre et confortable pourraient bien, assez ironiquement, mettre un terme à l‘épopée de la Secrète, rattrapée, comme tant d’autres grandes demeures devenues trop lourdes pour leurs propriétaires, par les contraintes économiques et par l’urbanisation.

Si j’ai apprécié le versant historique du roman et la connotation nostalgique d’un récit que le passage du temps, le poids du destin et la cruauté du hasard imprègnent d’une saveur douce-amère, j’ai trouvé lassante la lenteur d’un texte qui semble souvent tourner autour de son sujet. Même si sa lecture nécessite quelque effort, ce livre aux accents sans doute autobiographiques reste indéniablement une œuvre intéressante sur l’ambivalence humaine entre attachement aux racines et envie d’émancipation, besoin d’ancrage et rêve de liberté. Une chose est sûre : l’exilé ne retrouvera jamais intact ce qu’il a laissé… (3/5)

 

Citations :

Maman avait une théorie qui avait toujours guidé sa vie, et c’est que les vieux doivent acheter la compagnie des autres. Une fois, je l’ai entendue dire au téléphone à tante Mona, sa sœur :
- Écoute, Mona, je sais que nous les vieux on doit payer pour ne pas rester seuls, et c’est l’argent le mieux dépensé au monde. Aussi il ne faut pas donner de notre vivant l’héritage aux enfants, mais le leur lâcher petit à petit pour ne pas nous retrouver toutes seules et abandonnées dans un asile.

Ne pas avoir de terre, c’est comme ne pas avoir de vêtements, comme ne pas avoir de quoi manger. De même que pour vivre il faut de l’eau, de l’air et un foyer, nous sentons ici qu’il faut aussi une terre, sinon pour y vivre, du moins pour y mourir.

Jon m’a appris ce que veut dire nostalgie. Nostos, en grec, m’a-t-il dit, signifie « retour », et algos, « douleur » ; tout comme la myalgie est la douleur des muscles, la nostalgie est la douleur du retour. Tous les voyages, tous mes voyages, sont des retours, comme l’a dit un poète de mon pays.

La vie ne tient qu’à un fil, et dans l’air il y a des ciseaux qui volent au vent.

Nous n’étions plus des paysans comme grand-père, mais nous conservions le dernier arpent de sa terre, pour honorer sa mémoire, peut-être, et surtout pour le bonheur d’y assister au lever du soleil, de sentir ce que l’on éprouve — c’est une chose profonde et ancienne — quand on est dans un lieu que l’on sait à soi et d’où personne ne peut vous déloger. Je crois que c’est ce qui se passe partout, et c’est pour cela que les gens se tuent en Israël, en Ukraine et en Syrie.

La chance et la malchance ; l’effort et le mérite et la chance ; la chance et la bonté ; la sécheresse ou les inondations. Personne ne devrait être fier de ce qu’il a ni avoir honte de ce qu’il n’a pas : l’enchaînement des faits, la roue de la fortune, tout est si difficile à définir et à savoir. Les idéologies et les religions nous apprennent l’indignation ou le ressentiment ; elles désignent d’un doigt sûr les coupables : le capital, le péché, la paresse, l’alcool, l’envie, la cupidité. Il y a un peu de ça ; mais il y a aussi beaucoup de hasard, purement et simplement la chance ou la malchance.


 

dimanche 14 février 2021

[Montmartin, Yves] La mauvaise herbe

 




 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La mauvaise herbe

Auteur : Yves MONTMARTIN

Parution : 2020 (Auto-Edition)

Pages : 250

 

  

 

 


 

 

Présentation de l'éditeur :  

Restée seule au milieu du jardin, la petite fille s’est relevée. Il ne lui reste plus qu’un ou deux mètres de terrain à travailler. Elle se rappelle les paroles de son père : «les mauvaises herbes, il faut les déraciner. Une fois que tu as bien supprimé les racines, la plante ne repousse plus, elle est morte à jamais».
Elle ne se doute pas que dans son cœur commence à germer une graine de mauvaise herbe; elle ne sait pas à ce moment précis qu’elle aussi, un jour, elle sera déracinée.

D'Alger à la banlieue lyonnaise, ce roman raconte le destin tragique d’une jeune femme algérienne, qui petite fille rêvait d’indépendance et de liberté et qui va se retrouver emprisonnée par le poids des traditions et de la religion.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Yves Montmartin est né à Saint-Etienne en 1953, il souffre depuis son enfance de bibliophagie, maladie qu'il soigne avec de la lecture matin, midi et soir. Les bibliothèques et les librairies sont devenues ses centres de soins. L'écriture est pour lui une véritable thérapie.


 

Avis :

Amira grandit heureuse à Alger, y fait des études et y acquiert une indépendance professionnelle. Lorsqu’elle accepte de se marier, elle est loin d’imaginer combien sa vie va très vite lui échapper, sous le poids des traditions et de la religion.  

Cruel destin que celui d’Amira, qui aura vu toutes les portes ouvertes devant elle, par son éducation et par ses proches, se fermer hermétiquement l’une derrière l’autre pour l’enfermer dans la prison d’un mariage avec une famille traditionaliste. Car en même temps qu’à un époux, Amira se lie à une belle-famille et au cadre édicté par celle-ci. Les plus terribles gardiennes des règles de soumission féminine s’avèreront les autres femmes du clan - belle-mère et belle-sœur -, acharnées à réduire à leur merci cette nouvelle venue aux velléités d’indépendance d’autant plus insupportables qu’elles-mêmes n’ont jamais pu y prétendre un instant.   

S’ils auraient gagné à être mieux intégrés dans la trame romanesque plutôt que simplement exposés, de nombreux passages du récit sont explicites et instructifs sur le système éducatif algérien, sur les traditions du mariage, sur la structure familiale ou encore sur les rites des obsèques… Toutes ces informations soigneusement rassemblées font de cette lecture une immersion aussi dépaysante qu’intéressante dans la culture algérienne, et met en perspective la tragique et émouvante trajectoire d’Amira.

Ainsi se mêlent curiosité et émotions au fur et à mesure que se déroulent les fils de cette histoire, dans une croissante tension dramatique à l’issue en forme coup de poing. Impossible de ne pas s’attacher à Amira et à ses proches, alors que chacun de ces personnages prend vie avec un réalisme empreint de tendresse. Tout est crédible dans cette narration, qui amène peu à peu à comprendre comment, de nos jours, les femmes peuvent se retrouver les éternelles victimes de traditions, notamment religieuses, ceci malgré les avancées générales de la société. Une lecture aussi bouleversante qu’édifiante. (4/5)

 

Citations :

Tu  sais  Amira,  la  mort  d’un  enfant,  c’est  comme  une déflagration,  mais  le  monde  tout  autour  ne  l’entend  pas  et  ne peut voir les dégâts qu’elle a provoqués à l’intérieur de toi. Son absence  m’absorbe  complètement.  Je  ne  peux  penser  à  autre chose, où que je sois, quoi que je fasse, elle est là et pourtant elle n’est plus. C’est comme si j’étais « désenfantée ». C’est comme un courant qui m’emporte, et je ne peux pas lutter.


 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

samedi 13 février 2021

Interview de Blandine Bergeret, auteur de Elle voudrait des étoiles, des étincelles et des papillons verts dans ses cheveux

 


 

Bonjour Blandine Bergeret.
Récemment est sorti votre premier roman : Elle voudrait des étoiles, des étincelles et des papillons verts dans ses cheveux. Pouvez-vous décrire en quelques mots votre parcours et ce qui vous a menée à l’écriture ?


J’ai toujours aimé la lecture et l’écriture, sans pour autant prendre la plume. A l’issue d’une formation en commerce international et en langue russe, j’ai entamé un parcours professionnel en logistique. Les étapes de vie se sont enchaînées : un mari, un enfant, des changements de poste et ce n’est qu’à 35 ans passés que j’ai commencé à coucher des mots sur le papier. Plusieurs nouvelles avec, pour certaines d’entre elles, des parutions dans des revues spécialisées. Après la création d’une gazette mensuelle, lorsque j'étais responsable logistique chez Pepsico, j'ai persévéré dans l'écriture journalistique en créant mon site internet. Repérée par deux magazines spécialisés dans le domaine, j'ai collaboré à de nombreux articles et dossiers de presse durant deux ans. Puis, j'ai repris l'écriture personnelle en me lançant dans l’aventure d’un roman. J'ai participé à un appel à manuscrits organisé par l'ArtBouquine, une librairie, tenue par trois passionnés et également éditeur, avec l’immense plaisir d’être récompensée du 1er prix.


Votre livre parle de la difficulté d’une femme à sortir des schémas qu’on lui a inculqués pour enfin oser dire non et devenir elle-même. Pourquoi avoir imaginé cette femme ? Que représente-t-elle pour vous ?

Je suppose que j’ai mis dans Alice un bout de moi. Longtemps convaincue d’avoir un libre arbitre. Un sentiment illusoire bien souvent. Nous sommes pour partie ce que nous voulons être mais une autre, inconsciente, répond à des schémas structurants en lien avec notre environnement. Notre éducation. Notre culture. Nos relations. Nos croyances. Il n’est toujours simple de s’en libérer.


Pendant que votre héroïne peine à revendiquer sa liberté de femme parce qu’elle va à l’encontre de son éducation et des attentes de son entourage, d’autres personnages sont eux confrontés à la difficulté d’assumer leur homosexualité. Qu’est qui vous touche et vous émeut sur ces sujets ?

A titre personnel, je n’ai jamais été confrontée à l’homophobie, au racisme ou au sexisme mais les sujets autour de la tolérance, la bienveillance, l’accueil des différences me tiennent à cœur. Je trouve notre société, la française en particulier, engoncée dans la critique, la non-acceptation et le jugement. Certainement des sentiments évocateurs d’appréhension, de crainte ou de peur.


Qu’aimeriez-vous que vos lecteurs retiennent en particulier de votre livre ?

Je n’ai pas songé à cette question avant l’édition, si ce n’est l’envie que les lecteurs ressentent autant de plaisir à me lire que moi à écrire. Mais à la lecture des appréciations, sur le fond, je suis touchée par les ressentis éprouvés, par le fait que les lecteurs se déclarent touchés, remués ou émus. Une histoire qui les renvoie à leurs propres expériences, réflexions, contradictions ou questionnements, en s’identifiant, pour les lectrices, à Alice. Quelqu’un comme eux, comme vous et moi.
Et sur la forme, je suis ravie des retours qui évoquent mon style, une écriture ludique, pétillante et sensible.


Que représentent pour vous les livres et l’écriture ?

Un voyage intérieur. Des rêves. Une évasion. Quand je lis et particulièrement, quand j'écris, je suis ailleurs. J'enfile les souliers de mes personnages. Je plonge en eux. Je suis dans une bulle. Légère et insouciante.


Quel livre et quel auteur vous ont personnellement le plus marquée ?

J’aime les écrits contemporains, ancrés dans le réalisme, tels que Yasmina Khadra ou dernièrement, la découverte d’Impatientes de Djaïli Amadou Amal. J’apprécie les romans emplis d’émotions et de fragilité, notamment ceux de Delphine de Vigan, David Foenkinos, Claudie Gallay, Laurent Mauvignier... J’affectionne les fresques sociales et familiales d’auteurs comme Victoria Hislop, Douglas Kennedy ou Elena Ferrante. Et j’ai également un faible pour les policiers de Fred Vargas à Franck Thilliez, en passant par ceux aux accents scandinaves d’Arnaldur Indridason et Henning Mankell.


Avez-vous d’autres passions en dehors des livres ?

Les bons petits plats faits maison. Les vins de Bourgogne. L’effet relaxant du ressac de la mer. L’odeur des sous-bois et de l’herbe fraichement coupée. L’envol d’une coccinelle. Les terrasses de café. Les voyages pour le dépaysement.
Et plus particulièrement, la photographie. J’aime les détails, ceux devant lesquels personne ne s’arrête, ceux qui côtoient notre quotidien. La matière, les couleurs, les textures. Un carambolage d’instants présents.
Et le cinéma. Une passion de jeunesse avec des réalisateurs de cœur. Pétillant et coloré tel Almodovar. Les productions réalistes de Ken Loach. Les comédies de mœurs de Woody Allen.


Avez-vous d’autres projets de livres ?

Le second est quasiment terminé. Il me reste l’étape de relecture et corrections, le moins passionnant. Le troisième pointe le bout de son nez. Quant au quatrième, ce sera très certainement la suite de « Elle voudrait des étoiles, des étincelles et des papillons verts dans ses cheveux ». Mais chaque chose en son temps.


Merci Blandine Bergeret d’avoir répondu à mes questions. 
Retrouvez ici la chronique de :
 
 


vendredi 12 février 2021

[Vanier, Nicolas] Solitudes blanches

 


 


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Solitudes blanches

Auteur : Nicolas VANIER

Parution : 1994 (Actes Sud)

Pages : 246

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le roman de Nicolas Vanier (explorateur chevronné du Grand Nord) nous lance sur les traces d’un vieux trappeur devenu fou, qui s’enfonce inexorablement dans les solitudes blanches, poursuivi par Klaus, son ami, et par Ula, la belle Indienne. Une haletante histoire d’aventures, d’amour, d’amitié, de mort, dans la compagnie des chiens de traîneaux, à travers des paysages d’une effrayante beauté.

 

Un mot sur l'auteur :

Né à Dakar en 1962, Nicolas Vanier est un aventurier, écrivain et réalisateur français passionné par le Grand Nord.

 

 

Avis :

Comme tous les ans quand s’achève sa saison de chasse, le jeune trappeur Klaus rend visite à son vieil ami Prug, qui lui a tout enseigné du Grand Nord. Mais cette fois, Prug n’est pas au rendez-vous. Après la mort accidentelle de son fils, il a disparu, laissant sa bru indienne seule à la cabane. Un avion ayant repéré des traces loin au nord, Klaus et la jeune femme partent en traîneaux à chiens à la recherche du vieil homme.

Certes, l’histoire est faiblarde et répétitive, Prug déjouant sans cesse la poursuite en rabâchant à l’infini les mêmes pensées folles. Mais elle n’est ici que prétexte à un formidable récit d’aventure et de survie dans les conditions extrêmes du Grand Nord canadien, que vient sublimer l’expérience des expéditions arctiques et des courses en traîneaux de l’auteur. Dans ces paysages grandioses de neige et de glace dont la beauté n’a d’égale que leur dangerosité, blizzards et white-outs s’acharnent à gommer toute possibilité de vie. Par moins 40°C, les doigts gèlent en quelques instants et rendent impuissants à assurer les gestes essentiels. Quand survivre peut dépendre d’allumer un feu, d’abattre du gibier, de préserver ses chiens ou d’éloigner les loups, la moindre erreur et la plus petite inattention s’avèrent fatales à tous les coups, la situation pouvant basculer en une poignée de secondes.

Autant glacé qu’ébloui par l’âpre et périlleuse splendeur de ces solitudes blanches et de leur faune évanescente, le lecteur se retrouve transporté dans un voyage de l’extrême, empli de sensations fortes et habité par la passion de l’auteur. Hymne à la nature, hommage aux peuples indiens et inuits dont on apprendra d’ailleurs qu’ils ne s’entendent guère, ce livre est l’occasion de partager l’ivresse de la course et l’extraordinaire relation du musher avec ses chiens, dans une aventure de tous les dangers, réservée aux seuls plus aguerris et expérimentés. (4/5)

 

Citations :

Ils s’arrêtèrent. Les chiens se couchèrent dans la neige fraîche soufflée par le vent. Une compagnie de perdrix blanches blotties derrière quelques épinettes à l’abri du col s’envola vers le nord. Le soleil n’était pas encore monté au-dessus des montagnes. Il rampait sur la taïga fumante comme un grand linge humide que l’on eût mis à sécher. La cime des montagnes, seule, sortait de l’ombre, rose et rouge, embrasée comme si la neige eût pris feu.

Il connaissait l’aversion que nourrissent les Indiens à l’encontre des Esquimaux et de leur territoire. D’ailleurs, les Esquimaux étaient devenus les habitants des terres sans arbres contraints et forcés, repoussés par les Indiens qui considéraient la tree’s line comme la frontière nord d’un pays leur appartenant tout entier. Alors, les Inuits avaient gagné l’Arctique, las des guerres, pour y vivre en paix, dans la plus totale et la plus extraordinaire des simplicités. Ils se logeaient dans des maisons de neige, se chauffaient et s’habillaient avec les produits de leur chasse, vivaient dans la nuit arctique six mois sur douze et mouraient plus souvent de famine ou d’accidents de chasse que de vieillesse. Les Indiens, qui les appelaient péjorativement mangeurs de viande crue, « Esquimau », crachaient au sol quand on leur parlait d’eux (…).

La harde manœuvra comme un seul animal pivotant sur place pour partir en sens inverse. Le balayage de leur longue jupe de poils ressemblait à une vague. La teinte ombrée de leur pelage scintilla dans la lumière pâle. Épaule contre épaule, flanc contre flanc, ils prirent la fuite au galop, soulevant des nuages de neige se mêlant à ceux que le vent soulevait du sol.

Tout ce qui arrive à la terre arrive aux fils de la terre. Ce n’est pas l’homme qui a tissé la trame de la vie : il en est seulement un fil. Tout ce qu’il fait à la trame, il le fait à lui-même.


 

mercredi 10 février 2021

[Morrison, Toni] Beloved

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Beloved

Auteur : Toni MORRISON

Traductrices : Hortense CHABRIER
                          et Sylviane RUE

Parution : en anglais en 1987 (Etats-Unis),
                   en français en 1989 (Christian
                   Bourgois), réédité en 2008 (10/18)

Pages : 378

 

 
 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Vers 1870, aux États-Unis, près de Cincinnati dans l'Ohio, le petit bourg de Bluestone Road, dresse ses fébriles demeures. L'histoire des lieux se lie au fleuve qui marquait jadis pour les esclaves en fuite la frontière où commençait la liberté. Dans l'une des maisons, quelques phénomènes étranges bouleversent la tranquillité locale : les meubles volent et les miroirs se brisent, tandis que des biscuits secs écrasés s'alignent contre une porte, des gâteaux sortent du four avec l'empreinte inquiétante d'une petite main de bébé. Sethe, la maîtresse de maison est une ancienne esclave. Dix-huit ans auparavant, dans un acte de violence et d'amour maternel, elle a égorgé son enfant pour lui épargner d'être asservi. Depuis, Sethe et ses autres enfants n'ont jamais cessé d'être hantés par la petite fille. L'arrivée d'une inconnue, Beloved, va donner à cette mère hors-la-loi, rongée par le spectre d'un infanticide tragique, l'occasion d'exorciser son passé. Inspirée par une histoire vraie, renforcée par ses résonances de tragédie grecque, cette oeuvre au lyrisme flamboyant est l'histoire d'un destin personnel et d'un passé collectif. Hymne à l'amour et à la maternité, roman de la faute, de la difficulté du pardon comme du deuil, de la rédemption par l'oubli, Beloved fut récompensé par le prix Pulitzer en 1988.
 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Toni Morrison est née en 1931 à Lorain (Ohio) dans une famille ouvrière de quatre enfants. Après des études de lettres et une thèse sur le thème du suicide dans l’œuvre de William Faulkner et de Virginia Woolf, elle fait une carrière de professeur aux universités de Texas Southern, Howard, Yale et Princeton. Après avoir travaillé comme éditrice chez Random House, elle obtient en 1988 le prix Pulitzer avec Beloved. Le prix Nobel de littérature lui est décerné en 1993. Même une fois retraitée de l’université, Toni Morrison a toujours eu le souci de s’entourer d’artistes contemporains – musiciens, plasticiens, metteurs en scène – avec qui elle a régulièrement collaboré. En septembre 2011, elle a ainsi présenté l’adaptation de son Desdemona par Peter Sellars au théâtre des Amandiers de Nanterre. Elle a été l’invitée d’honneur du festival America de Vincennes en 2012. Elle est décédée le 5 août 2019 à l’âge de 88 ans.
 

 

Avis :

1873, Cincinnati dans l’Ohio. Sethe vit avec sa fille, Denver, dans une maison habitée par un fantôme malveillant. Cela fait dix-huit ans, l’âge de Denver, que les deux femmes se sont installées en ces lieux, depuis que Sethe, alors enceinte, a réussi à fuir la plantation où elle était esclave. En 1855, elle avait fini par rejoindre sa belle-mère, rachetée par son fils, et ses trois autres enfants, également évadés, dans cette maison située en « zone libre ». Retrouvée par les fermiers blancs, Sethe avait alors commis l’irréparable : pour lui éviter l’asservissement, elle avait égorgé une de ses filles, Denver et ses deux frères échappant de peu au massacre. Un jour, se présente chez Sethe et Denver une jeune fille dont le prénom Beloved correspond à la seule inscription figurant sur la tombe de l’enfant tuée…
 
Couronné par le prix Pulitzer en 1988, adapté au cinéma, ce roman est considéré comme l’une des meilleures œuvres de fiction américaine. Son histoire est inspirée d’un personnage et de faits réels. A partir de l’acte désespéré d’une femme, devenue infanticide pour épargner l’esclavage à sa fille, Toni Morrison a créé un récit littéralement habité par l’ombre de toutes les victimes de la traite négrière. Au travers du fantôme qui vient hanter Sethe, et tout au long des retours dans le passé éclairant les conditions de vie de cette femme et des siens, se dessine peu à peu la réalité crue de l’esclavage aux Etats-Unis, ainsi que les profonds traumatismes que son abolition n’a pas estompés. Traités comme du bétail juste bon au travail et à la reproduction, privés de vie affective et familiale, ces êtres niés dans leur humanité ne se sont pas retrouvés libres par la simple fin de l’esclavage. Alors que, par ailleurs, la chasse aux noirs, les meurtres et les persécutions n’étaient pas prêts de disparaître, restait encore à tous les anciens esclaves à se réapproprier « la propriété de ce moi libéré », et à parvenir à vivre avec les terribles fantômes d’un passé qui n’en finissait pas de les torturer.

Procédant par de curieux bonds et détours au gré de la résurgence tronquée et déformée des souvenirs de Sethe, laissant au lecteur le soin de reconstituer la réalité présente et passée au travers des perceptions, des croyances et des émotions des personnages, le récit tout en ellipses et non-dits repose sur une construction et un style souvent déconcertants par ce qu’ils semblent comporter de désordre et d’irrationalité. Tourbillon tumultueux où le fantastique gothique reflète l’état de confusion d’une Sethe en train de glisser dans la folie, le texte exige du lecteur qu’il devine lui-même l’au-delà des représentations dans lesquelles les personnages se retrouvent englués.

Le résultat de cette écriture singulière et exigeante est un puissant cri de douleur, où résonnent toute la violence et l’aliénation à jamais gravées par l’esclavage dans la construction de l’identité noire américaine. Un classique de la littérature, qui mérite largement l’effort d’une lecture souvent désarçonnante. (4/5)

 

Citations :

Il y a des choses qu’on oublie. D’autres qu’on n’oublie jamais. Mais ça ne se passe pas comme ça. Les lieux, les lieux sont toujours là, eux. Si une maison brûle, elle disparaît, mais l’endroit – son image – demeure, et pas seulement dans ma mémoire, mais là, dehors, dans le monde. Ce dont je me souviens, c’est une image qui flottait là, dehors, à l’extérieur de ma tête. Tu comprends, même si je n’y pense pas, même si je meurs, l’image de ce que j’ai fait, ou su, ou vu, sera toujours là dehors. Juste à l’endroit où ça s’est passé.

Pour une ancienne esclave, aimer aussi fort était risqué ; surtout si c’étaient ses enfants qu’elle avait décidé d’aimer. Le mieux, il le savait, c’était d’aimer un petit peu, juste un petit peu chaque chose, pour que, le jour où on casserait les reins à cette chose ou qu’on la fourrerait dans un sac de jute lesté d’une pierre, eh bien, il vous reste peut-être un peu d’amour pour ce qui viendrait après.

Ils ne se tenaient pas par la main, mais leurs ombres, si. Sethe regarda à sa gauche : tous trois glissaient sur la poussière, main dans la main.

Ces Blancs-là ont pris tout ce que j’avais ou rêvais d’avoir, disait-elle, et aussi, ils m’ont cassé les cordes du cœur, La seule malchance dans ce monde, c’est les Blancs.

Se libérer était une chose ; revendiquer la propriété de ce moi libéré en était une autre.

Que tout Blanc avait le droit de se saisir de toute votre personne pour un oui ou pour un non. Pas seulement pour vous faire travailler, vous tuer ou vous mutiler, mais pour vous salir. Vous salir si gravement qu’il vous serait à jamais impossible de vous aimer. Vous salir si profondément que vous en oubliiez qui vous étiez et ne pouviez même plus vous en souvenir. Et qu’alors même qu’elle, Sethe, et d’autres étaient passés par là et y avaient survécu, jamais elle n’aurait pu permettre que cela arrive aux siens. Le meilleur d’elle, c’étaient ses enfants. Les Blancs pouvaient bien la salir, elle, mais pas ce qu’elle avait de meilleur, ce qu’elle avait de beau, de magique – la partie d’elle qui était propre.