mercredi 18 janvier 2023

[Constant, Paule] La cécité des rivières

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La cécité des rivières

Auteur : Paule CONSTANT

Parution : 2022 (Gallimard)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Au terme d’une carrière scientifique hors du commun, Éric Roman a reçu le prix Nobel. Il accepte de prêter de son prestige à une tournée présidentielle en Afrique, revenant ainsi, pour la première fois depuis cinquante ans, au pays de son enfance. Il est accompagné par l’équipe du Grand Magazine chargée de saisir sur le vif ce « voyage sentimental » : Ben Ritter, un photographe de renom, et Irène, une jeune journaliste. Mais tout sépare le grand savant de la jeune femme. Comment peut-il lui faire comprendre en moins de deux jours et dans le huis clos d’une voiture ce que fut sa vie auprès d’un père médecin-capitaine, ancien des guerres coloniales, dans un hôpital de brousse ?
Le voyage protocolaire se mue en récit d’aventures et recèle bien des surprises, des retrouvailles et des alliances inattendues. Faut-il remonter jusqu’à la source pour se découvrir dans les méandres aveuglants du passé ? Avec ce roman du retour en Afrique, Paule Constant nous offre une réflexion lumineuse sur la construction de soi.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Paule Constant a passé une bonne partie de sa vie aux quatre coins du monde. Professeur des Universités, elle vit désormais à Aix-en-Provence, où elle écrit son œuvre. L'Afrique tropicale, la Guyane, l'Amérique du Nord ont servi de cadre à plusieurs de ses romans. L'enfance, l'éducation des filles, la condition féminine, la justice, le colonialisme sont les grands thèmes de l'inspiration d'une œuvre qu'elle a conçue d'emblée, dans sa totalité, comme un témoignage sur la condition humaine. Récompensée pour de nombreux ouvrages, notamment par le Grand Prix du roman de l'Académie française en 1990 pour White Spirit et le prix Goncourt en 1998 pour Confidence pour confidence, elle est traduite dans une trentaine de pays. Mes Afriques est paru chez Gallimard dans la collection Quarto en 2019.

 

 

Avis :

Le grand Eric Roman, Prix Nobel de Médecine pour ses travaux sur l'onchocercose, une maladie parasitaire aussi appelée cécité des rivières, s’est laissé convaincre, à l’occasion d’une tournée présidentielle en Afrique, de revenir sur les lieux de son enfance, à la frontière entre Cameroun et Centrafrique, pour s’y prêter à un reportage réalisé pour Grand Magazine par Irène, une jeune journaliste, et Ben Ritter, un photographe de renom.

Le voyage, qui ne doit durer que deux jours et deux nuits, a pour destination Petit-Baboua, à peine une bourgade autrefois rassemblée autour d’un hôpital de brousse et d’une léproserie tenue par des religieuses belges. C’est là qu’entre douze et quinze ans, le scientifique aujourd’hui presque septuagénaire a vécu auprès de son père médecin-capitaine, ancien engagé des guerres coloniales : un homme traumatisé et violent qui lui a mené une vie si dure que l’adolescent avait sauté avec soulagement sur l’occasion de ses études pour revenir seul en France.

Si Ben Ritter est le parfait baroudeur sans chichis ni états d’âme, la jeune journaliste végane, pleine de clichés sur l’Afrique et son passé colonial, vit l’aventure avec d’autant plus de préventions que tout la heurte chez l’homme ambitieux et arrogant qu’elle voit en Eric, lui-même beaucoup plus à l’aise dans ses relations cordiales et viriles avec les autres membres de l’expédition que face à cette donzelle bien-pensante et volontiers critique. Pourtant, au fur et à mesure que leur imposant 4x4, escorté par quelques gendarmes en raison de troubles latents dans la région, s’enfonce dans la brousse par d’interminables pistes poussiéreuses, et qu’au gré d’hébergements de fortune, tous se retrouvent sur le même pied face à l’inconfort et aux imprévus, masques et a priori se fissurent peu à peu, laissant apparaître, parfois au détour de quelques mots seulement, les facettes d’une réalité autrement plus complexe que ne l’avait imaginée Irène.

C’est ainsi que, lui-même surpris par l’assaut douloureux des souvenirs, l’impressionnant Eric Roman finit par laisser deviner en lui le petit garçon désespéré et à jamais marqué, tant par la souffrance et la brutalité de son père, que par sa découverte sans ménagements de la terrible mortalité africaine - « pour deux générations chez nous il y en a quatre ici » -, entre lèpre, maladies tropicales, puis plus tard Ebola et sida. Du dévouement, souvent impuissant, du personnel de l’hôpital de brousse et des religieuses de la léproserie d’antan, au combat du chercheur sa vie durant, voilà peu à peu de quoi ébranler les jugements manichéens d’une jeune femme juchée sur les hauteurs diabolisantes d’un anticolonialisme vertueux.

Pudeur et art de la suggestion président dans ce récit où se superposent l’Afrique coloniale de la propre enfance de Paule Constant, fille de médecin militaire dans les anciennes colonies françaises, et celle d’aujourd’hui, polarisée entre rejet de la France, radicalismes islamistes et emprise économique chinoise. Un roman tout en nuances, porté par une écriture magnifique, à la saveur subtilement douce-amère. (4/5)

 

 

Citations : 

L’ampoule nue du plafond se mit à clignoter en éclairant par à-coups une chambre immense, cent mètres carrés au jugé, au centre de laquelle trônait un lit protégé par une moustiquaire. Elle chercha la salle de bains. Elle était par là, dans l’ombre, derrière une porte qui ne fermait pas. Cinquante mètres carrés de carreaux blancs et noirs qui donnaient le vertige, un grand lavabo qui n’avait plus de robinet, une baignoire sur pattes de lion avec en guise de douche un seau installé en hauteur. À la place des toilettes encore un seau avec un couvercle.             
Elle battit en retraite et retourna vers la chambre qui, en plus du lit, comprenait une chaise et une table sur laquelle elle remarqua une boîte d’allumettes et une bougie bien entamée dont les coulures signalaient que la panne d’électricité ne devait pas être exceptionnelle. Elle fut prise de panique. Tous les objets lui semblaient tour à tour dangereux. Comment se laver les dents ? Elle ne prendrait jamais une douche sans savoir ce qui se trouvait dans le seau. De l’eau, elle voulait bien mais quelle eau ? Depuis quand croupissait-elle là-dedans ? À propos de seau, elle ne se voyait pas chevauchant le seau hygiénique pour renouveler sa misérable expérience de la soirée. La bougie signifiait qu’elle passerait la nuit dans le noir. Quant aux allumettes, dans cette moiteur, étaient-elles encore susceptibles d’allumer quoi que ce soit ?             
C’est alors qu’elle remarqua les quatre boîtes de conserve qui protégeaient les pieds du lit et qui disaient que si la moustiquaire arrêtait les volants, les boîtes de fer réglaient en les noyant le sort des rampants. Elle se vit la proie d’une faune ailée, velue, couverte d’écailles, avec des pattes, des trompes, des dards, tout le bestiaire infectieux sorti du grand livre d’images des frayeurs ancestrales qui illustraient les travaux d’Éric Roman.
 

Il était arrivé avec son père à la fin des années 60 dans le poste de Petit-Baboua aux confins du Cameroun et de la Centrafrique, après des années difficiles qui avaient vu la naissance de la petite sœur puis la séparation du couple de ses parents. La mère gardait la fille, le père prenait le fils et partait loin avec ce côté desperado qu’il avait déjà montré en sautant avec les derniers volontaires sur Diên Biên Phu : « Donnez-moi ce que les autres n’ont pas voulu ! » Le ministère ne contrariait jamais ces accès suicidaires, au moins masochistes. Il les prenait au mot. Il y avait toujours un endroit maudit qui attendait son médecin et qu’on n’arrivait pas à pourvoir. C’est donc la bouche gourmande que le préposé aux affectations proposa Petit-Baboua, entre deux rivières, à la frontière de deux pays, brousse, chasse et pêche. Question équipement : un hôpital très familial et une grande léproserie. Il lui montra Petit-Baboua sur la carte, puis les divers hôpitaux et les postes sanitaires qui l’entouraient. Vus sur la carte de l’AOF, ils donnaient l’impression d’un maillage serré qui prenait la maladie comme le filet le poisson. À une autre échelle, évidemment, les postes étaient éloignés les uns des autres et le plus proche, l’hôpital amiral, Ouregano, était à cent kilomètres.
 

Devant le père, il était lâche, pire il se sentait lâche, il se voyait lâche. Il avait mis dans leur relation la même complaisance à l’avilissement que celle qu’il provoquait maintenant dans son entourage chez chacun de ceux qui l’admiraient ou le craignaient. Ses interlocuteurs se liquéfiaient comme il le faisait lui-même devant son père. En réponse, sa colère montait. La colère qu’il aurait dû manifester devant les mauvais traitements que son père lui avait fait subir. Et à ce moment, il pensait que ce qu’il éprouvait, son père avait dû le ressentir quand il avait été torturé. Ce qu’il avait payé enfant, c’était le prix de l’humiliation du père. Il savait d’où venaient ses mots : du père sans rien y changer. Mais d’où venaient les mots du père ?
 
 
Les Chinois, Irène ne s’attendait pas à les trouver là. Elle savait qu’ils avaient acheté la plupart des grands ports de la côte pour assurer leur commerce maritime. Elle se demandait si acheter était moralement mieux que conquérir, ou si l’achat n’était pas la version contemporaine de la conquête. Elle ignorait tout d’une occupation dont personne ne parlait, d’une occupation qui pouvait rappeler la colonisation.


L’Afrique ? Regarde toi-même. Tu ne vois rien ? Parce que tu n’es rien. Ou plutôt parce que ce que tu vois ne correspond pas aux images que tu trimballes. Pauvreté ? Où ça ? Luxuriance ? Où ça ? Non, tu vois une simple route dans une végétation que tu n’identifies pas entre deux nuages de poussière rouge que les Range Rover soulèvent.
— Et toi, Ben, qu’est-ce que tu vois ?              
Le photographe rit :              
— Des Chinois.


Comment un lien peut-il se briser entre une mère et son fils et ne pas se créer entre un frère et sa sœur ? Ce fut la dérive des continents. Ils appartenaient à deux mondes inconciliables. Après les trois années passées à Petit-Baboua, Éric se mit à errer dans l’appartement lyonnais où pourtant il avait vécu ses premières années comme dans un monde étranger dont il avait perdu les codes et dont la langue servait à cacher ce que l’on ne pouvait pas dire, or rien n’était dicible. Devant les fenêtres face à la Saône, de lourds doubles rideaux cachaient la rivière. Les lampes qui avaient remplacé la lumière du jour brillaient sous des abat-jour qui en feutraient l’intensité. La baignoire se remplissait à déborder d’eau tiède et le réfrigérateur recelait une masse de nourriture qu’il ne savait pas identifier. Mais il n’y avait aucun mot pour expliquer la rencontre comme la séparation de ses parents. Aucun mot pour expliquer sa présence aux bridgeurs qui s’installaient le jeudi après-midi dans le salon autour de quatre tables et pour lesquels un goûter était dressé et servi dans la salle à manger par une bonne en robe noire et tablier blanc. Ce fut très simple, sa mère le prit entre quatre yeux. Elle n’avait jamais dit à ses nouveaux amis qu’elle avait un fils aîné, non qu’elle en eût honte, mais cela ne s’était pas trouvé. Maintenant ce serait du réchauffé et il faudrait raconter l’Afrique où elle n’était pas allée, le père dont elle était séparée sans en être divorcée, « toute la mélasse », conclut-elle. Éric n’en fut pas blessé, le point de vue de sa mère était défendable.              
— Alors ? demanda-t-il.              
— Alors tu me vouvoies et tu me dis Madame. Le plus simple étant que tu ne te montres pas.              
Comment en arrive-t-on à ne plus rien ressentir pour une personne qui a tout été pour vous ?


(…)  les lecteurs ne veulent être informés que sur ce qu’ils croient connaître. D’une certaine façon, lire c’est toujours se relire pour conforter sa propre opinion. 


— Les histoires de défaite nous poursuivent, continua Éric, car il n’existe pas de cérémonies de consolation. La consolation, il faut la trouver en soi-même. Et la meilleure des consolations, c’est de devenir fou.              
Les familles avaient été priées de venir chercher ces carcasses mutilées et ces esprits définitivement blessés qui se mettraient à haïr leurs propres enfants. Il aurait mieux valu récupérer un cercueil.
— Je suis une séquelle de la guerre, dit Éric en s’adressant les yeux dans les yeux à Irène, pas un pupille de la Nation que le pays adopte et honore, simplement ce bâillon de tissu que sur les champs de bataille on glisse entre les dents du blessé pour l’empêcher de hurler. 




 

lundi 16 janvier 2023

[Adimi, Kaouther] Des ballerines de papicha

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Des ballerines de papicha
            (L'envers des autres)

Auteur : Kaouther ADIMI

Parution : 2010 en Algérie,
                  2011 et 2022 en France
                  (Actes Sud, Points)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une famille, quelque part dans un quartier populaire d’Alger. L’auteure en offre une « coupe transversale », donnant parole à tour de rôle à chacun de ses membres, croisant ainsi les regards, les vécus individuels, les perceptions réfractées d’un quotidien fait de promiscuité, de désœuvrement, de mal-vie… S’en dégagent la solitude tragique des êtres et leur souffrance, dans la révolte et le désespoir, parfaitement rendus par la structure même de l’œuvre. Un premier roman sensible et percutant.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1986 à Alger, Kaouther Adimi vit et travaille à Paris. Elle est l'auteure de plusieurs romans tous disponibles chez Points, parmi lesquels Nos richesses, prix Renaudot des lycéens 2017, et Les Petits de décembre, prix du Roman Métis des lycéens en 2019.

 

Avis :

Dans ce premier roman qui donne tour à tour la parole aux membres et aux voisins d’une famille semblable à tant d’autres des quartiers populaires d’Alger, Kaouther Adimi révèle le mal-être grandissant d’une jeunesse désoeuvrée et sans avenir, en perte totale de repères.

Adel, le fils trop féminin, vit dans la terreur de la violence qu’il attire. Yasmine, la jolie cadette, voudrait tant que ses études débouchent sur bien davantage que le mariage. L’aînée, Sarah, étouffe dans la soumission à un époux qu’elle rejette au point de le prendre pour fou. Pour tromper son ennui d’écolière, sa fille Mouna s'enferme dans un présent de papicha sans cervelle, limité à ses ballerines de toutes les couleurs et à son attirance pour un garçon. Le tout au grand désespoir du gendre Hamza, dépassé par le comportement de sa femme, pendant qu’ombre laborieuse silencieusement barricadée dans son autorité réprobatrice, la mère et grand-mère s'accroche bec et ongle au maintien des traditions familiales et sociales.
 
Tous vivent sous le même toit et sous le regard inquisiteur des voisins, de jeunes hommes occupant leur désœuvrement d’expédients, entre drogue et alcool, et rêvant, les uns de la « vraie vie » en Europe, les autres de la reconstruction de leur pays, sans jamais parvenir à faire plus que se réunir à longueur de jours et de nuits dans les cages d’escaliers de leur immeuble, mais capables néanmoins d’affirmer comme bon leur semble leur loi sur le quartier : gare à celui ou à celle qui leur semblera déchoir au gré d’un comportement trop libre ou marginal. Alors dans cette promiscuité qui pèse comme un couvercle, révolte et désespoir se vivent dans le secret d’une intimité personnelle soigneusement repliée sur elle-même, dans une souffrance et une solitude propices aux tragédies les plus extrêmes.

Un texte d’une grande maturité de la part d’une auteur alors encore toute jeune, et une illustration aussi sensible qu’efficace de la dérive d’une population acculée au désespoir, à la folie et à la mort, avec souvent pour seul espoir le mirage migratoire. (4/5)

 

 

Citations :  

En même temps, c’est quoi être comme tout le monde ? Si on en croit les professeurs, c’est faire toute une série d’actions, dans le bon ordre. Etre soit un homme, soit une femme, et se marier. Faire les courses. Avoir deux ou trois enfants. Les inscrire à l’école et leur acheter des livres. Travailler en même temps pour faire tout ça. Prendre un prêt bancaire pour avoir un appartement plus grand. Travailler plus, pour rembourser son prêt bancaire. Acheter une petite voiture. Voter. Marier ses enfants. S’occuper des petits-enfants. Mourir. Ne pas laisser de dettes en héritage aux enfants.
 

Ça fait beaucoup d’actions, quand même. Je pense que c’est pour ça qu’il y a tant de gens qui ne sont pas comme tout le monde. Moi, j’aurais bien aimé suivre ce schéma-là. Contrairement à Mouna, j’aimerais bien entrer dans le moule. Le problème, c’est que j’ai l’air d’un petit vieux, et ça m’exclut déjà du monde normal. En plus, je n’ai pas de père. Deuxième anormalité. Et malgré tout, ma mère aime toujours mon père. Troisième anormalité.          
En fait, ce n’est pas tout à fait vrai. J’ai bien un père, mais là, il achète des cigarettes. Il en achète sûrement beaucoup. Pour toute la vie, parce que ça fait quand même quatre ans qu’il est descendu en gandoura pour acheter juste un paquet de clopes, quelques minutes avant le dîner, un soir de ramadan. Il n’est jamais revenu. C’est pour ça que, lorsqu’on me demande ce que fait mon père, je réponds qu’il achète des cigarettes.


(…) autant je ne peux pas comprendre ce qui cloche chez Yasmine. Pourtant, elle est intelligente, c’est ce que me disaient ses enseignants lorsque j’allais récupérer son bulletin de notes au lycée, à la fin de chaque trimestre. Qu’elle était brillante, qu’elle irait loin. Loin, loin, moi je ne veux pas qu’elle aille loin ! Je veux qu’elle aille à la fac, qu’elle trouve un bon travail, un bon mari, qu’elle sourie de temps en temps et c’est bien assez, non ?


 

samedi 14 janvier 2023

[Lévy Scheimann, Véronique] Bris de vers

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Bris de vers

Auteur : Véronique LEVY SCHEIMANN

Parution : 2022 (Les Poètes français)

Pages : 52

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

"Bris de vers" ou bris de verre ?
La nature et des scènes de la vie courante sont observées avec un regard amusé teinté d'une poésie rythmée et sensible.
Mais que cache cette ironie, ce détachement ?
Serait-ce une envie de briser un silence, des non-dits ?
Le recueil contient des illustrations de l'auteure aussi expressives que les textes dont le style est libre, sans rimes ni règles poétiques précises, juste attachant !

 

L'auteur par elle-même : 

Après une formation et un parcours professionnel dans les statistiques, le marketing, la communication (création et animation de sites Instant V, rédaction d’articles, organisation de salons du livre), me voici actuellement dans l’univers de la poésie écrite et peinte !

 

Avis :

S’il arrive que les mots blessent, c’est parfois leur absence qui tue. Les poèmes illustrés de ce dernier recueil de Véronique Lévy Scheimann sont comme des papillons heurtant obstinément la vitre qui les sépare de la lumière. Prisonniers de la cloche de verre du silence et du non-dit, ils expriment la détresse et le désarroi, mais surtout, ils témoignent d’un formidable élan vital, d’une irréductible aspiration au bonheur, menant, perceptiblement au fil des pages, à la résilience.

Sans jamais s’épancher sur les motifs de sa souffrance, l’auteur parvient à insuffler sa sensibilité à fleur de peau dans ses mots et sa peinture. Ses efforts, pour enfin briser l’anathème d’un silence dont on ne saura rien si ce n’est qu’il est devenu létal pour elle, se retrouvent ainsi l’objet d’une émouvante et fort jolie traduction poétique et picturale. Illustrations colorées et vers libres se répondent et reflètent un cheminement où la douleur laisse peu à peu la place à l’apaisement et à la victoire sur l’adversité. L’on y devine le rôle salvateur de la plume et du pinceau, de l’épaule aimée et de l’échappée vers d’autres lieux et d’autres imaginaires, pour qu’enfin éclate la prison de verre, libération si joliment suggérée par le jeu homophonique du titre.

Illustrant l’adage selon lequel l’art se nourrirait de la douleur, à tout le moins des émotions et du vécu, Véronique Lévy Scheimann publie ici son plus beau recueil de poésie, sans doute parce que, aussi, le plus émouvant. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

Enfin, je sors de la caverne
Aidée par une luminosité timide
J’avance sur le chemin orné de fleurs
Les pierres blessantes ont été éloignées
Brisées, entaillées
Des cailloux forment des cristaux
Les murailles des forteresses ont plié
J’oublie les arbres et les silences effrayants
Pour écouter les ailes de l’oiseau
Le verre a cédé

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 12 janvier 2023

[Puértolas, Romain] Les Ravissantes

 



 

 

J'ai aimé

 

Titre : Les Ravissantes

Auteur : Romain PUERTOLAS

Parution : 2022 (Albin Michel)

Pages : 432

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Que s’est-il réellement passé en mars 1976 dans la petite ville de Saint Sauveur, en Arizona ?
C’est la question à laquelle tente de répondre le journaliste Neil Sheehan, confronté à une énigme qui divise la population : la disparition, sans mobile apparent, de plusieurs adolescents. Tandis que le shérif Liam Golden met tout en œuvre pour résoudre l’affaire, les mères des disparus accusent une communauté de marginaux qui s’est installée un an plus tôt dans les parages. Et pendant ce temps, d’étranges lumières apparaissent les nuits sans lune et la tension continue de monter entre les deux camps...
Comment démêler le vrai du faux ? À qui donner tort ou raison ? Distillant le doute, recoupant témoignages et informations réelles, Romain Puértolas invite le lecteur à mener l’enquête dans ce roman dont chaque page déjoue les certitudes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1975, Romain Puértolas grandit dans le Sud de la France. À 25 ans, il part s’installer à Barcelone puis Brighton (Angleterre) avant de retourner en Espagne à Madrid où il travaille dans l’aviation et plus tard comme professeur. À 35 ans, il obtient le concours de lieutenant de police et s’installe alors à Paris. À la sortie du Fakir, et grâce à son succès, il se met en disponibilité de la police (il est désormais capitaine) et se consacre depuis 2014 à ses romans et à leur adaptation au cinéma. Il a publié chez Albin Michel La Police des fleurs, des arbres et des forêts et Sous le parapluie d’Adélaïde en 2019 et 2020.


 

Avis :

La petite ville jusqu’ici si tranquille de St Sauveur, au fin fond de l’Arizona, ne respire plus depuis que, derrière les murs de son ancien fort situé sur les hauteurs, est venue s’installer une communauté hippie et son gourou qui se fait passer pour le Christ. Quand, en ce mois de mars 1976, trois adolescents disparaissent sans laisser de traces, les parents incriminent aussitôt ces encombrants voisins. Le reste de la population les suit d’autant plus volontiers que d’étranges et inexplicables lumières, venant régulièrement éclairer la nuit au-dessus du fort, renforcent les préventions à leur encontre. Pourtant, la police reste bredouille…

La marque de fabrique de Romain Puértolas est décidément de mystifier ses lecteurs. Dans ses précédents livres, il se jouait de nous au long de facéties toutes plus malicieuses et surprenantes les unes que les autres. Cette fois, il change de tactique, versant dans un mode beaucoup plus sérieux, mais ne s’en ingénie pas moins, pour notre plus grand plaisir, à nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Suffisamment, en tout cas, pour nous faire douter en cours de route : a-t-il tout inventé, ou relate-t-il un fait divers qui aurait réellement défrayé la chronique de l’Amérique profonde des années soixante-dix ?

Plus que l’enquête elle-même, au fond à la mesure du fait divers qui l’occasionne, c’est le trouble du lecteur quant à son semblant de véracité qui fait tout l’intérêt du livre. Romain Puértolas réussit en quelque sorte un « fake », où l’invention prend toutes les allures terre-à-terre du réel au travers de détails soigneusement documentés sur les personnages, les décors et l’atmosphère, mais aussi d’une construction narrative habilement maquillée entre reconstitution et témoignage. Et puis, comme à son habitude, il sème tout au long de sa narration les éléments qui, passés inaperçus du lecteur, viendront le surprendre en une chute inattendue alors qu’ils étaient à sa portée depuis le début.

Même s’il évolue vers un registre plus classique et "passe-partout" qui frustrera peut-être les lecteurs les plus attachés au charme espiègle de ses précédents romans, Romain Puértolas nous offre une nouvelle lecture plus que jamais en trompe-l’oeil, comme il sait si bien nous les concocter. (3,5/5)

 

Citation :

(…)  il jeta un coup d’œil distrait à la rue à travers la fenêtre. Une femme était plantée sur le trottoir, regardant son caniche en train de se soulager dans le carré d’herbe où était fixé le panneau « BUREAU DU SHÉRIF ». Ne se sachant pas observée, elle le laissait faire. Le policier se demanda si elle aurait fait de même si elle l’avait vu derrière la fenêtre. Un philosophe grec, il y a très longtemps, avait démontré que l’homme devenait mauvais à partir du moment où il ne se savait pas observé. Deux mille ans après, ses paroles étaient toujours d’actualité.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

  
 

 


mardi 10 janvier 2023

[Niel, Colin] Darwyne

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Darwyne

Auteur : Colin NIEL

Parution : 2022 (Rouergue)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Darwyne Massily, un garçon de dix ans, légèrement handicapé, vit à Bois Sec, un bidonville gagné sur la jungle infinie. Et le centre de sa vie, c’est sa mère Yolanda, une femme qui ne ressemble à nulle autre, bien plus belle, bien plus forte, bien plus courageuse. Mais c’est compter sans les beaux-pères qui viennent régulièrement s’installer dans le petit carbet en lisière de forêt. Justement un nouvel homme entre dans la vie de sa mère : Jhonson, un vrai géant celui-là. Et au même moment surgit Mathurine, une employée de la protection de l’enfance. On lui a confié un signalement concernant le garçon. Une première évaluation sociale a été conduite quelques mois auparavant par une collègue qui a alors quitté précipitamment la région.
Dans ce roman où se déploie magistralement sa plume expressive, Colin Niel nous emporte vers l’Amazonie, territoire d’une puissance fantasmagorique qui n’a livré qu’une part infime de ses mystères. Darwyne, l’enfant contrefait prêt à tout pour que sa mère l’aime, s’y est trouvé un refuge contre le peuple des hommes. Ceux qui le voudraient à leur image.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Colin Niel est l’une des grandes voix de la littérature d’aujourd’hui. Il a reçu de très nombreux prix littéraires et toute son œuvre est publiée aux Éditions du Rouergue. Sa série guyanaise multiprimée : Les Hamacs de carton (2012, prix Ancres noires 2014), Ce qui reste en forêt (2013, prix des lecteurs de l’Armitière 2014, prix Sang pour Sang Polar 2014), Obia (2015, prix des lecteurs Quais du polar/20 Minutes 2016, prix Polar Michel Lebrun 2016) et Sur le ciel effondré (2018) met en scène le personnage d’André Anato, un gendarme noir-marron à la recherche de ses origines. En 2017 il publie Seules les bêtes, pour lequel il reçoit notamment le prix Landerneau Polar ainsi que le prix Polar en Séries. Ce roman est adapté au cinéma par Dominik Moll. En 2019, en collaboration avec le photographe Karl Joseph, paraît un album : La Guyane du capitaine Anato. En 2020 paraît Entre fauves, lauréat du prix Libraires en Seine 2021, du prix Libr'à nous 2021, du prix du Livre pyrénéen 2021 et du prix Livres à vous 2021. En 2022 paraît son nouveau roman, Darwyne.

 

Avis :

Darwyne Massily, dix ans, est né avec une malformation des pieds. Il vit avec sa mère Yolanda dans un bidonville relégué entre deux mondes, d’un côté la ville qui le repousse sur ses hauteurs, de l’autre, la forêt amazonienne de Guyane dont il faut sans cesse refouler la pression expansionniste. Yolanda semble une mère exemplaire, digne et courageuse, et l’enfant lui voue une véritable adoration, troublée de loin en loin par une succession de beaux-pères qui ne s’éternisent jamais longtemps avant de disparaître sans préavis. Un jour, l’aide sociale à l’enfance est alertée anonymement sur la situation de Darwyne...

Frêle silhouette contrefaite et boitillante se tenant toujours à l’écart, le taciturne et sauvage Darwyne ne présente aucun signe visible de maltraitance, et, même si sa mère en parle étrangement « comme [d’]un animal » à « redresser », Mathurine, l’éducatrice des services de protection de l’enfance, devrait en toute raison classer sans suite son dossier. Elle ne peut cependant s’y résoudre et, décidant d’apprivoiser l’enfant, elle entreprend de l’approcher au travers de leur passion commune : cette jungle amazonienne que leurs semblables combattent comme un ennemi monstrueux, menaçant et grouillant, toujours prêt à reprendre ses droits, mais que tous deux aiment explorer, fascinés par ce monde vivant d’une richesse infinie.

Peu à peu, au contact de cette forêt bruissante et enveloppante, qui, tel un organisme vivant, vibre et respire, s’incruste dans le moindre interstice pour mieux repousser à peine défrichée, et, selon le regard, se pare d’une merveilleuse fantasmagorie ou prend les allures d’une hydre dévoreuse, se précise, en même temps que se craquellent les masques des personnages et que se révèle leur vraie nature, un antagonisme fondamental, socle du roman. Tandis que l’on découvre la cruauté cachée sous les dehors bien lisses de la mère et que Darwyne apparaît transfiguré, épanoui et à son aise dans une jungle-refuge où, loin du mépris normatif des hommes, il a su développer d’incomparables talents, le combat entre les misérables habitants du bidonville et la luxuriante forêt appuyée par les éléments déchaînés se fait le symbole de l’opposition entre civilisation et sauvagerie, hommes et nature, la barbarie n’étant pas forcément là où l’on l’attendait le plus.

Habité par cette forêt amazonienne quasiment élevé au rang de personnage fantastique, Darwyne est un roman déconcertant et fascinant, et surtout, un magnifique appel à la réconciliation de l’homme avec son environnement. A tenter avec autant de présomptueuse inconséquence de domestiquer la planète, l’on en oublie la miraculeuse beauté de ses mystères et le bonheur de vivre en harmonie avec le monde. (4/5)

 

 

Citations : 

À son avis, les beaux-pères, ce sont toujours de mauvaises personnes : il y en a des plus grands que d’autres, des plus forts, des plus calmes, des qui rigolent, des qui crient, des qui jouent les gentils pour l’amadouer ou se faire mousser devant la mère, mais au fond ils sont tous pareils. Avec le temps et les souvenirs qui s’accumulent, Darwyne a appris à ne plus se faire d’illusion à ce sujet : il sait comment les choses commencent, et comment elles finissent. Toujours de la même manière, et plutôt mal, il lui semble. C’est un cycle qui se répète, en fait, il n’y a que le numéro qui change.
Alors avec le nouveau, le numéro huit, ce sera la même chose.             
Darwyne en est certain.


Quand la paroisse se répand devant la façade blanche, que s’engagent les palabres sur le bitume défoncé, rumeurs d’expulsions prochaines par les forces de l’ordre, tenues de consultations médicales gratuites par une association, Darwyne et sa mère ne s’attardent jamais. Elle n’aime pas les cancans, c’est ça l’explication. Mais Darwyne, il croit que ça a un peu à voir avec lui, avec l’allure qu’il a dans sa tenue trempée de sueur, le genre de tenue qui va très bien aux autres enfants mais à lui beaucoup moins.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

dimanche 8 janvier 2023

[Gilbert, Muriel] Un bonbon sur la langue

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Un bonbon sur la langue

Auteur : Muriel GILBERT

Parution : 2018 (Vuibert)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Pourquoi les Bourbons prennent-ils un « s » quand les Macron n’y ont pas droit ? Pourquoi le nom de Charles de Gaulle est-il un aptonyme ?

Amis des mots, vous le savez, le français est une langue compliquée mais elle est aussi savoureuse, acidulée, colorée, sucrée… comme un bonbon ! Toutes ses bizarreries, ses règles alambiquées et ses exceptions sans fin sont autant de friandises.

Au fil de ce livre, je vous raconte ces erreurs qui sont entrées dans le dictionnaire et lève le voile sur des accords qui causent bien des désaccords. Vous apprendrez aussi à résoudre le casse-tête des prépositions et percerez le secret des calembours.

Régalez-vous, la boîte de bonbons est ouverte !

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Chaque semaine, sur RTL, Muriel Gilbert partage son amour du français et de ses délices. Correctrice au Monde, elle est l’auteure d’Au bonheur des fautes (La Librairie Vuibert, 2017).

 

Avis :

Correctrice au journal Le Monde et chroniqueuse sur RTL, Muriel Gilbert est avant tout une amoureuse des mots et de la langue française, dont elle se plaît à explorer les innombrables et si pittoresques bizarreries. Erudite en la matière, elle nous régale d’un florilège extrait de nos dictionnaires, précis de grammaire et autres ouvrages lexicographiques, pour une promenade linguistique aussi divertissante qu’insolite.

Au-delà - entre autres - de verbes défectifs - à la conjugaison incomplète -, de mots bisexuels, d’homophones et d’homographes rivalisant de traîtrise, de gentilés improbables, de raccourcis antonomastiques et métonymiques, de facétieux aptonymes et caconymes, de stupéfiantes phrases palindromes, d’ingénieux calembours et de malsonnants kakemphatons, d’acronymes ou de termes louchébem devenus vocables courants et, à l’inverse, de mots rares ou en désuétude qui sortent subrepticement des dictionnaires, il reste encore une foule d’expressions aux origines pittoresques et un maquis de règles d’un raffinement infini pour faire de l’apprentissage de la langue française un jeu d’une richesse inépuisable, héritage luxuriant et vivant de millénaires de brassage culturel.

Alors, égayé de ce « ù » dont l’usage unique dans le mini-mot « où » justifie pour lui seul une touche supplémentaire à nos claviers, amusé du prêté pour un rendu caché sous ces mots autrefois partis de France et revenus transformés après quelques siècles passés en Angleterre, enchanté par la subtilité si riche de sens des accords de nos participes passés, l’on s’émerveille d’en découvrir toujours plus sur l’intelligence et sur le raffinement de cette langue que l'on dit de Molière, l’on se délecte de cette succulente distillation de ses plus belles nuances, et l’on s’émeut de ces programmes scolaires résignés à faire l’impasse sur l’apprentissage « trop compliqué » du passé simple…

Une lecture enchanteresse pour tous les amoureux des mots, mais pas seulement. Merci au Père Noël, qui ne s’est pas trompé en me réservant cette surprise coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Certaines anagrammes sont des curiosités, comme celle du chien et de sa niche. Il y a celle de soigneur, qui est guérison, tandis qu’endolori est l’anagramme d’indolore. Et puis il y a des anagrammes célèbres, dont certaines sont particulièrement bien trouvées. « Le commandant Cousteau » donne, une fois bien mélangé, « tout commença dans l’eau », par exemple, tandis que « la crise économique » se transforme en « le scénario comique ».


Lorsque le Normand Guillaume le Conquérant s’installa sur le trône d’Angleterre, en 1066, le pays ne disposait pas d’une langue unique, mais de plusieurs dialectes locaux. Du coup, le français est devenu, pour plus de trois cents ans, la langue officielle de l’île, et un à deux tiers des mots anglais actuels dérivent directement ou indirectement du français. Bien souvent, ce sont eux qui nous reviennent, parfumés à la sauce anglaise ! Flirter n’est que le retour au bercail de notre conter fleurette, management vient de ménagement et manager de ménager. Les langues vivent, se fréquentent, s’influencent, et font des petits.


Mais finalement, mon gentilé favori est celui des habitants de la blagueuse cité de Villechien, dans la Manche. Vous ne devinerez jamais comment ses cent quatre-vingt-deux habitants ont décidé de s’appeler…  Ce sont les Toutouvillais !     


Enfin, en guise de cerise sur le gâteau, ce que les Islandais appellent joliment le « raisin sec au bout du hot-dog », je vous offre ma bizarrerie linguistique préférée. C’est le petit où. Pas le ou de ou bien  –  qui, rappelons-le à toutes fins utiles, ne prend pas d’accent  –, celui qui s’écrit avec un accent grave, et qui indique le lieu : « La plage où je bronze », « Où peut-on acheter une bonne glace à l’italienne ? », « Où diantre as-tu planqué mon maillot de bain ? ». Eh bien, ce petit où est le seul et unique mot de la langue française qui contienne un u coiffé d’un accent grave. À noter que cette lettre gâtée-pourrie, ce minuscule ù, bénéficie d’une touche de clavier pour elle toute seule, qui sert donc exclusivement pour ce mini-mot de deux lettres. Quel luxe, n’est-ce pas ? 
   

À mesure que la réalité change, certains mots disparaissent également. D’ailleurs, sur ce point, il existe un mystère : comment se fait-il que l’on n’évoque jamais les mots qui sortent des dictionnaires ? J’avais essayé de me pencher sur cette énigme voilà un an ou deux, et, chez Larousse comme chez Robert, on répondait que non, on ne retirait jamais de mots. Évidemment, ils nous prenaient pour des jambons, comme dit mon fils, qui aime la charcuterie : physiquement (et financièrement),il est impossible que les dictionnaires grossissent à  l’infini… Du reste, les éditions Larousse ont fini par avouer ! Elles ont publié une petite merveille qui s’appelle Les Mots disparus de Pierre Larousse. Ce livre répertorie ceux qu’il appelle les « chers disparus », les termes que l’usage a fait sortir du dictionnaire. Finalement, ils ne sont que 10 %, depuis l’époque de Pierre Larousse, le créateur du dictionnaire, dont on fête le 200e anniversaire de la naissance cette année.

vendredi 6 janvier 2023

[Dinu, Gabriel & Conu, Marius] Le IVe Reich - Ukraïna mir

 



J'ai aimé

 

Titre : Le IVe Reich (Ukraïna Mir)

Auteurs : Gabriel DINU & Marius CONU

Traduction : Gabrielle DANOUX
                     & Thibaut VOISIN

Parution : 2022 en roumain et en français
                  (Books on Demand)

 Pages : 136

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Remède pour la mort, comme le dit Gabriel DINU, un tel livre au titre relevant de l'Histoire, écrit en cours de route, à la hâte, à l'amour, à l'aveugle, devant la glace, constitue un témoignage digne de confiance, c'est-à-dire un livre dont les sources sont intimement liées à l'être des deux poètes. La source quotidienne est leur propre vie. Les trois poèmes en ouverture de la partie de Marius CONU, intitulée Ukraïna mir, sont un préambule à ce qui suivra après ce début du XXI siècle antichrétien, global et dépourvu d'identité. Clelia IFRIM 
 
Complexe et turbulent, généreux et provocateur, avec des éclats métaphoriques d'impertinence et transparence, le présent recueil met en avant la vitalité de la méditation intellectuelle et constitue un acte/fait artistique dont la Poésie gagne en tant que forme de résistance : la poésie comme arme et fleur, la poésie comme parfum et/ou bouclier ! Je félicite l'éditeur qui a eu la généreuse idée de ce duel poétique mais aussi les lecteurs qui se laisseront prendre au jeu des assauts et des parades métaphoriques du recueil Le IV-e REICH. Ion Gabriel PUSCA-LUPISOR

 

Un mot sur les auteurs : 

Né à Bucarest en 1973, Gabriel Dinu a fait ses débuts littéraires en 1997, dans la revue roumaine Viața Românească. Il a depuis publié dans plusieurs magazines et revues littéraires. 
Né en 1977, Marius Viorel Conu est diplômé de la Faculté de Lettres et a publié des textes dans plusieurs anthologies et revues. Également graphiste et peintre de chevalet, il est très actif sur les réseaux sociaux. 

 

Avis :

Deux auteurs, deux styles, mais un même combat. Gabriel Dinu et Marius Conu sont tous deux roumains. L’un s’exprime par fulgurances et suggestions imagées, l’autre dans une langue plus directe, plus concrète, plus accessible aussi. Ils ont choisi l’arme des mots et de la poésie pour s’insurger contre la guerre en Ukraine. Leur texte engagé résonne en écho aux bombardements et aux frappes qui sèment la mort, pointant, au travers de la désolation, les grises ombres du pouvoir et leurs manœuvres « cannibales ».

Piqués ici et là des noms de lieux qui donnent une géographie à la douleur et à la dévastation évoquées – Kiev, Marioupol, Donetsk, Boutcha, Kherson, Melitopol, Odessa… –, les vers des deux poètes s’impriment dans un mélange de tristesse et de colère, alors que, convoqué par la récurrence des mentions au Russe et au « monstre nain », le visage froid et figé de Vladimir Poutine s’impose constamment en transparence des mots, apparition menaçante venue rappeler au monde, et en particulier aux anciens pays satellites de l’URSS comme la Roumanie, la lignée des spectres soviétiques de terrifiante mémoire et « l’ombre du parti » dont on avait trop tôt enterré l’inextinguible soif de pouvoir. Le titre du livre est explicite : c’est aux tyrans les plus sanguinaires de l’Histoire que l’on fait référence ici...

S’élevant tour à tour, chacune en une partie distincte du recueil, les deux voix jouent une partition contrapuntique et se renforcent l’une l’autre, leurs différences de ton soulignant davantage encore leur unanimité. Et, rien n’étant plus difficile à transcrire que la poésie, l’on se prend d’admiration pour le délicat exercice de sa traduction, augmentée des quelques explications relatives aux non-reproductibles jeux de mots et aux détails culturels roumains, qui a permis la parution concomitante de cet ouvrage en Roumanie et en France.

Un grand merci à Gabrielle Danoux pour son partage et pour sa contribution à la diffusion de la littérature roumaine, dont elle nous fait notamment découvrir le dynamisme volontiers avant-gardiste. (3,5/5)

 

 

Citations :    

Sais-tu que tu n’as plus de nom
ni de rêves ???

que tu es une statistique

un nombre insensible

fondant lentement

sur l’asphalte indécent

de la ville qui se meurt…

Seule une pluie salée, profonde

Caresse encore ton front

Et le mutisme de la pierre.



Ils m’ont demandé
Devant le peloton d’exécution
Avec des sourires métalliques
Et la rouille de la compassion :
Comment te sens-tu ?
Comment te sens-tu, m’ont ils demandé
En souriant…
J’ai regardé stupéfait
Les pluies éloignées
Et les magnolias rouges fleurir
Sur mes cuisses, épaules, poitrine
Comme des baisers immenses…
Seul !
Seul,
Leur ai-je répondu…
Seul.