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samedi 30 mai 2026

Critique : "Ma journée dans l'autre pays" de Peter Handke | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Ma journée dans l'autre pays" de Peter Handke

a

J'ai aimé

 

Titre : Ma journée dans l'autre pays
            (Mein Tag im anderen Land)

Auteur : Peter HANDKE

Traduction : Julien LAPEYRE DE CABANES

Parution : en allemand (Autriche) en 2021,
                  en français en 2024 (Gallimard)

Pages : 80

Accès au livre : ISBN 9782072970382  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Un homme, habité de démons, parle une langue inconnue et inquiète ceux qui le croisent.
Plongeant dans des crises de plus en plus violentes, il sombre dans une errance ponctuée de cris. Mais un jour, un miracle se produit, par le regard d’un homme, un seul, dont l’humanité guérit et délivre.
Le monde s’ouvre alors de nouveau : les chemins à parcourir, les personnes à observer, les notes à chanter, et peut-être même, au bout de cette route, la possibilité de l’amour et de l’apaisement.
Entre grâce poétique et cadence entraînante, Ma journée dans l’autre pays nous invite à passer de la pénombre douloureuse à la lumière d’une réconciliation, avec soi-même et avec les autres. Ce bref récit qui confine à la poésie en prose condense la beauté de la langue de Peter Handke.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1942 à Griffen (Autriche), Peter Handke vit près de Paris. Son œuvre immense, composée de romans, pièces de théâtre, poèmes, essais, traductions et films, a fait de lui l’un des auteurs de langue allemande les plus connus au monde. Il a reçu en 2019 le prix Nobel de littérature.

 

Avis :

Avec ce conte métaphorique et poétique, le prix Nobel de littérature Peter Handke publie un texte aussi énigmatique qu’inclassable, sur l’aliénation et le langage.

Le narrateur a beau s’échiner à parler et à crier, ses gesticulations enfiévrées n’appuient qu’un soliloque éperdu, celui d’un pauvre fou que l’on évite dans un mélange d’effroi et de commisération. C’est comme s’il parlait une langue connue de lui seul, prisonnier de démons intérieurs le rendant étranger au monde. Jusqu’au jour où s’étant décidé à franchir l’eau le séparant du pays voisin, il y croise le regard d’un homme si plein d’humanité que son aliénation s’évapore et que le voilà soudain rendu à lui-même et aux autres. Devenu écrivain, il relate cette histoire « vécue physiquement, dans [s]a chair et [s]on sang » et que pourtant, prisonnier de son inconscient comme il l’était, il ne « conna[ît] que par ouï-dire... »

Est-ce une allusion à son parcours ? L’auteur a déjà fait mention par le passé de son pénible passage par un internat catholique qui devait durablement le marquer de l’épuisement de vivre « en-pays-étrange ». Irrémédiablement détourné de toute vocation à la prêtrise par les inhumaines conditions du pensionnat religieux, il trouvait alors le salut, et la préfiguration de sa propre vie d’écrivain, dans la lecture de grands auteurs : une rencontre au moins aussi révélatrice que celle de son personnage jusqu’alors perdu même à lui-même.

Le lecteur sera laissé à sa perplexité et et à ses tentatives d’interprétations pour au final s’émerveiller de la puissance d’évocation de cette fable toute de poésie sur le passage de l’obscurité à la lumière, de l’isolement et de l’aliénation nés de l’ignorance et de l’absence de langage commun à l’apaisement du partage, de l’empathie et de l’amour. Le genre de parabole qui, manquant à la réclusion répressive du pensionnat religieux de sa jeunesse, illustre combien la littérature et, à travers elle, la rencontre avec d’autres esprits, a pu lui proposer, cette fois, d’inégalable vocation. (3,5/5)

 

Citation :

Voici l’histoire : je l’ai vécue physiquement, dans ma chair et mon sang, comme peu d’autres histoires dans ma vie. Et pourtant je ne la connais que par ouï-dire (…)

 

vendredi 27 février 2026

Critique de "Murmuration" de Sylvie Germain | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman Murmuration de Sylvie Germain



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Murmuration

Auteur : Sylvie GERMAIN

Parution : 2026 (Albin Michel)

Pages : 208 

Accès au livre : ISBN 9782226507129  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Mots et visions s’entrelacent, s’enflamment, ils tournoient sur le mur comme une horde d’étourneaux à la tombée du jour, à l’heure de la murmuration, éclaboussant le ciel de volutes et de torsades qui se dilatent en immenses spirales, se condensent en ovales massifs pour éclater soudain, se disperser puis se reconstruire en de nouvelles figures monumentales et à la fin filer en jets obliques vers la terre, laissant le ciel nu, livré à l’épanchement de la nuit, du silence. »
Samuel s’est jeté à corps perdu dans les mots, leur magie, leur pouvoir ; c’est pour dire la puissance du langage qu’il est devenu écrivain. Au fil d’un texte hypnotique, Sylvie Germain évoque le parcours blessé de cet homme qui a préféré l’ombre à la lumière. L’écriture essentielle de la romancière, précise et poétique, tendre et caustique, lui fait magnifiquement écho.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Depuis quarante ans Sylvie Germain construit une œuvre imposante et cohérente, couronnée de nombreux prix littéraires : Prix Femina en 1989 pour Jours de colère, Grand Prix Jean Giono en 1998 pour Tobie des Marais, Prix Goncourt des lycéens en 2005 pour Magnus, Grand Prix SGDL de littérature 2012 pour l’ensemble de son œuvre. Elle a notamment publié aux éditions Albin Michel Magnus (2005), L’inaperçu (2008), A la table des hommes (2015) et Brèves de solitude (2021).

 

Avis :

Sylvie Germain signe ici un roman tardif d’une limpidité presque désarmante, où ses thèmes de prédilection – le deuil, le silence, la fragilité des êtres – se recomposent autour d’une interrogation nouvelle : celle de la création littéraire elle‑même. En suivant Samuel, écrivain foudroyé par une panne d’inspiration après un premier succès, elle orchestre avec finesse une réflexion sur le pouvoir et l’évanescence des mots, métaphorisés par ces vols d’étourneaux qui donnent leur titre au livre. À travers cette figure d’auteur vacillant, elle interroge sa propre pratique sans jamais céder à l’introspection pesante, offrant un récit fidèle à son lyrisme mais traversé d’un jeu de reflets inhabituel dans son oeuvre.

Le roman s’ouvre – et se referme – sur un Samuel âgé, retiré du monde, aux prises avec une mémoire qui se délite et des mots qui lui échappent comme des oiseaux trop longtemps tenus en cage. Cette silhouette crépusculaire sert de point d’appui au récit, qui remonte ensuite le cours de sa vie pour éclairer le chemin d’un écrivain aux prises avec ses élans, ses silences et ses blessures. Entre l’éclat des débuts, les zones d’ombre et les longues périodes de retrait, se dessine la trajectoire d’un homme cherchant à comprendre comment les mots, jadis si vifs, ont fini par se dissoudre dans le temps.

L’un des ressorts du livre tient à la manière dont Sylvie Germain articule l’intime et le métaphysique. Sans jamais forcer le trait, elle fait de la panne d’écriture de Samuel non seulement un accident biographique, mais une véritable crise de présence au monde. Avec le silence de la page blanche vient aussi un effacement progressif du lien aux autres, une perte de densité du réel qui envahit le personnage. La romancière parvient à rendre perceptible cette zone trouble où l’existence se défait, où les perceptions se brouillent et où la langue cesse d’être un appui pour devenir un vertige, donnant à la fragilité d’un être vacillant toute sa profondeur narrative.

Parallèlement, Murmuration explore la manière dont les mots façonnent – et parfois déforment – la mémoire. Les étourneaux, motif métaphorique récurrent, incarnent ce mouvement incessant de recomposition qui caractérise toute tentative de se souvenir ou de se raconter. Samuel, en vieillissant, voit ses souvenirs se disperser comme ces nuées mouvantes, rendant toute narration incertaine et toute vérité fragmentaire. Toute sa vie, il aura couru après des mots qui se dérobaient ; avec l’âge, cet insaisissable ne fait que s’accentuer, le renvoyant à un brouillard où se confondent voix, images et personnages – tout ce qu’il a vécu, couché sur le papier ou rêvé, mais aussi tout ce qu’il n’a pas écrit. Car les récits abandonnés ou jamais formulés pèsent autant que ceux menés à terme, comme si l’ombre de l'oeuvre possible hantait autant que l'oeuvre accomplie.
 
C’est toutefois dans les pages d’ouverture et de clôture que l’écriture atteint sa plus grande beauté. Au plus près d’un Samuel vieillissant, aux prises avec des mots qui se défont, la langue se fait plus ample, plus incantatoire, comme si elle tentait de retenir ce qui déjà s’efface. La romancière saisit l’instant fragile où le langage se délite en même temps que le corps, où l’effacement littéraire rejoint l’effacement physique. Dans ces passages d’une poésie grave et lumineuse, elle donne à sentir la vibration ultime d’une voix qui se retire, laissant derrière elle une résonance ténue.

Le roman impressionne autant par la beauté que par la profondeur de son écriture. Sa langue, d’une musicalité grave, parvient à saisir l’effacement d’un homme avec une délicatesse presque liturgique. On y retrouve la cohérence d’un univers où le deuil, le silence et le sacré s’entrelacent à une réflexion plus inédite sur la création littéraire et la mémoire. Le rythme volontairement lent, presque contemplatif, porte l’intensité du récit : il accompagne Samuel jusqu’aux lisières de sa voix et aux ultimes vibrations de sa disparition. Lecture exigeante, notamment parce qu’elle refuse les ressorts faciles d’une intrigue qui guiderait le lecteur pas à pas, elle déploie une splendeur mélancolique, poétique, qui ne cesse de se recomposer dans l’esprit de celui qui la lit, à la manière de la murmuration d’oiseaux qui l’inspire. Ainsi le roman apparaît‑t‑il comme une oeuvre qui sait qu’on ne capture jamais le monde, mais qu’on peut parfois en saisir l’ombre mouvante – ce tremblement fragile où la littérature touche à ce qui, déjà, s’efface. (4/5)

 

 

Citations : 

Des signes de ponctuation de haute taille passent là-bas dans la brume, ils glissent en file indienne, ils ondulent dans le vent, parfois tremblent un peu. Certains par instants trébuchent ou s’immobilisent, désorganisant la colonne qui vite se recompose autrement, la virgule se fait doubler par le point d’exclamation, et celui d’interrogation recule en fin de ligne. Ou bien ils changent d’aspect, l’un, qui était courbe, se redresse, un autre, qui était droit, se penche en oblique avant. Il arrive que quelques-uns se mettent à courir.  Ces signes mouvants ne ponctuent aucun texte, ils forment une phrase vide de mots, ce ne sont que les ombres de gens qui s’acheminent vers leur arrêt de bus pour se rendre à leur travail. Le premier bus de la journée, celui de 5 heures 15. Debout derrière la fenêtre de sa chambre, Samuel Nart observe ce défilé de silhouettes gris plomb dont les corps ne sont plus de personnes humaines, mais ceux de caractères typographiques. Depuis des mois, le visible lui apparaît sous le prisme de l’alphabet, des mots, des signes syntaxiques, mais tous en débandade, en fuite éperdue. Le langage le lâche, il se disloque, part en lambeaux qui s’éparpillent en tous sens, comme le fuit le sommeil et se troue sa mémoire. Tout le délaisse et tout se brouille en lui. Il voit des poudroiements de voyelles dans la poussière des rais de soleil, des jets de verbes dans les oiseaux en vol, des rognures de poèmes dans les pelures de fruits, des majuscules dans les étoiles, des vracs d’apostrophes dans la pluie… Il perçoit au-dehors des traces éparses de sa langue comme un homme regarderait autour de lui le sang répandu par son corps blessé – gouttes, flaques, éclaboussures et filets. Son sang d’encre qui longtemps fut d’un noir dense, bruissant de sons, d’images, d’idées précises, vagues ou fantasques quand il glissait sur le blanc des pages, y déroulait des histoires. Mais ce sang-là a perdu sa couleur, sa force, son élan, il n’a plus de teneur en imagination et pas même en désir. Ou plutôt, son désir est toujours là, mais pétrifié, réduit à une brûlure sèche et aigre. La dynamique du noir sur blanc s’est inversée, désormais c’est le blanc qui s’épanche et recouvre le noir, il le dilue en grisaille toujours plus fade et froide.


On ne sait pas toujours quels échos produisent les propos que l’on tient, faute de savoir apprécier l’acoustique intérieure des autres, même des plus intimes, faute d’avoir su repérer les zones grises de leur sensibilité, d’avoir mesuré l’étendue de leur susceptibilité, de leur fragilité.


Un jour, agacé d’être laissé pour compte, Tubutsch avait sauté sur les genoux de Samuel, pointé son museau vers l’engin pour en flairer l’odeur, puis il avait posé une patte sur le clavier, écrasant sur la feuille un pâté de lettres. Samuel s’était alors amusé à taper en désordre sur les touches, très vite, mais le crépitement de mitraillette avait fait fuir le chien. Samuel avait continué quelques instants, couvrant une page de lettres serrées les unes aux autres en lignes droites, semblables à un défilé de fourmis ouvrières courant à leur travail. Il les avait longuement considérées avec un regard tubutschien, et il s’était demandé si les lettres aussi ont une reine à laquelle elles apportent de la nourriture glanée partout en chemin. Les lettres, les mots, les phrases ponctuées de signes, petits insectes opiniâtres formant des processions noires dans le désert des pages pour aller composer des romans-rois, des poèmes-reines, qui à leur tour engendraient des nuées de mots, d’images, dans l’esprit des lecteurs. Mais les fourmis d’encre ne transportaient que du vide, elles étaient des promesses sans effet.


Nous autres, êtres de fiction, nous ne sommes pas que de papier, d’encre ou de pixels, nous sommes faits avant tout des feux de l’imagination des vivants de chair et de sang tels que toi, des sables mouvants de leur mémoire, des braises de leurs amours autant que de leurs haines, du sel de leurs larmes, des poussières de leurs rêves, de leurs pensées, des bouffées de leurs jouissances… Nous sommes vos ombres portées.

 

jeudi 24 octobre 2024

[Viel, Tanguy] Vivarium

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Vivarium

Auteur : Tanguy VIEL

Parution : 2024 (P.O.L.)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Ce livre, j’ai choisi de l’appeler Vivarium. Mais qu’est le vivarium ici ? Cette série de fragments qui se voudraient abris vitrés pour la mouvante pensée ? Ou bien la vie elle-même qui nous enveloppe et nous prête, comme le biotope de l’animal, un milieu où tenir ? C’est là en tout cas que j’ai résidé un temps, au creux de cette indistinction, dans les échanges incessants du vivant et du nommé, où l’on découvre quelquefois, à la lisière de toutes les choses, de fugaces résolutions, précipités de langage qui semblent, plus qu’à l’ordinaire, faire scintiller le cristal de l’expérience. Or dans l’expérience il y a de tout : des villes et des fleuves, des souvenirs et des questions, des fleurs, des amis, du vent et des lignes d’horizon.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Tanguy Viel est né en 1973 à Brest. Il publie son premier roman Le Black Note en 1998 aux Editions de Minuit qui feront paraître Cinéma (1999), L’Absolue perfection du crime (2001), Insoupçonnable (2006), Paris-Brest (2009), La Disparition de Jim Sullivan (2013) et Article 353 du code pénal, Grand prix RTL Lire. La Fille qu'on appelle paraît en 2021. Il a également publié deux essais littéraires : Icebergs (2019) et Vivarium (2024).

 

 

Avis:   

Tanguy Viel a si bien habitué son lecteur à la virtuosité de ses romans, peuplés de personnages broyés par les rouages sociaux, que l’on finit par s’y jeter les yeux fermés, sûr de se régaler de la complexité de leur intrigue, de la réflexion qui les sous-tend et de la musicalité de leur écriture. La surprise est donc totale de le découvrir ici dans un registre radicalement différent : un essai méditatif rassemblant pêle-mêle les observations, impressions et réflexions qui ont jalonné sa vie d’écrivain, une sorte de précipité de ce qui s’agite plus ou moins fugitivement dans son « vivarium mental ».

L’incipit annonce la couleur : « Je sais par expérience personnelle, écrit T.S. Eliot, que vers le milieu de sa vie un homme se trouve en présence de trois choix : ne plus écrire du tout, se répéter avec, peut-être, un degré toujours plus grand de virtuosité ou, par un effort de la pensée, s’adapter à cet “âge moyen” et trouver une autre façon de travailler. » Voici donc Tanguy Viel à la croisée des chemins, qui sent « un second moi se hisse[r] sur les épaules du premier » et qui, plongeant dans le caléidoscope de sa mémoire et de sa pensée, prend le temps d’un arrêt sur images, aussi furtives et mouvantes soit-elles, pour, d’instants vécus en souvenirs enchantés, de lieux traversés en rencontres marquantes, s’interroger au final sur sa passion pour la littérature, sur la magie et la beauté des mots, enfin sur ce qui peut bien pousser à écrire, c’est-à-dire à produire de « mystérieuses condensations » de son moi intérieur.

D’un intérêt et surtout d’un accès inégal, certains passages s’avérant relativement ésotériques, le texte érudit et exigeant ne nous emporte pas moins dans une vague poétique et sensible qui, roulant au plus profond de l’intimité de l’auteur, nous laisse, lui et nous, à décoder sa riche et foisonnante laisse de mer. Surtout, l’on découvre à la plume de Tanguy Viel des facettes inédites qui, pour la grande impression du lecteur, la rendent plus que jamais irrésistible de beauté.

Rarement a t-on une telle sensation de redécouvrir un écrivain, soudain propulsé à une nouvelle hauteur. Malgré quelques passages plus hermétiques, un livre brillant et fascinant, transcendé par une écriture magnifique. (4/5)

 

 

Citations :

En tout cas cela m’arrive souvent, quand je lis, de ne plus savoir très bien ce qui me fait frissonner : ce que le texte désigne ou bien l’adresse murmurante qu’il engage vers moi.


En littérature, le destinataire est toujours un ami. Le manque d’adresse, le manque d’ami, c’est l’enfer autophage de la vie non écrite.


C’est un avantage de la littérature, en fût-il une autre limite, qu’il est permis d’y décrire aussi ses tentatives, ses ratages et même, d’en obtenir rétribution. C’est un peu comme s’il existait, mettons en athlétisme, une catégorie « vestiaire » qui serait devenue une discipline à part entière. À moins que ce ne soit comme dans ces tournois sportifs amateurs où, trop vite éliminé, on peut se rattraper dans une « consolante ». En littérature, c’est certain, pour le meilleur et pour le pire, la consolante est devenue depuis longtemps un tournoi majeur.


Atteint l’âge de dix-huit ans, je me souviens que la découverte de la littérature et, plus encore, le saut fait en elle, fut d’abord le rêve d’un territoire ardemment séparé du monde et qui, en me coupant de lui, m’en protégeait. À cet âge, si j’avais pu mettre une porte blindée, une muraille de Chine entre les livres et le monde, entre ma communauté pour ainsi dire négative et la communauté en vrai des hommes et des femmes, en un mot si j’avais pu vivre dans une bibliothèque sans fenêtre, je l’aurais fait. « Moi qui imaginais le Paradis / Sous l’espèce d’une Bibliothèque ». Mais, ayant depuis révisé ce contrat que je n’ai jamais vraiment signé, je me demande : à quoi cela ressemble, un paradis sans fenêtre ?


Sait-on de certains êtres humains ce qui a voulu qu’ils barrent un jour de leur existence tout surgissement d’enfance ?


(…) il m’est arrivé trop souvent de passer sans un regard le long de l’immense crypte qui y mène [au centre de soi] et où il conviendrait précisément de s’arrêter une fois pour toutes afin de scruter enfin, non plus la lampe éblouissante du projecteur, mais toute l’épaisseur projetée de la vie vécue : théâtre d’ombres, de pensées et de souvenirs, en un mot tout l’habitacle d’un esprit qui ne se satisferait pas de sa propre substance mais au contraire se promènerait dans les allées peuplées de son palais aux mille tableaux vivants, aux mille événements faits de mémoire et d’images, de pensées et d’opinions, d’impressions et de figures, bref, fait d’un monde qui serait tout sauf vraiment soi – vivarium géant où la vie entière décante et fait une matière folle offerte à l’écriture, faite de villes et de visages, de rencontres et de lectures, d’horloges et de ciels, d’enfance et de sommeil, toutes choses qui ne demanderaient qu’à s’installer là, dans le grand livre de soi. Là, dans cet espace qui n’est ni l’ordre brut des faits, ni l’exposition solitaire de ses viscères, se découvre un terrain neutre où chacun dépose les armes – chacun : c’est-à-dire le monde alentour et le tumulte intérieur. C’est, je crois, l’un des plus beaux endroits où résider, à ce point de contact qui noue le monde à la découverte de soi et peut-être plus encore inversement : noue le soi à la découverte du monde.


Au fond, je marche encore et toujours à ce carburant secret de la littérature : qu’avant l’écriture d’un livre je ne serais que fragments épars étalés sur le sol, tandis qu’après, je serais organisme vivant, tout de livre fait mais plus solide que n’importe quel rocher de Bretagne.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

jeudi 14 mars 2024

[Azoulai, Nathalie] Python

 

 

 

J'ai aimé

 

Titre : Python

Auteur : Nathalie AZOULAI

Parution : 2024 (P.O.L.)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Les machines du monde tournent grâce à des programmes informatiques qu’on appelle le code. Cette révolution technique ressemble à celle de l’électricité à la différence près qu’elle se compose de langages, de grammaires, de traductions, toutes choses qui devraient nous concerner mais dont nous ignorons tout. Je suis une femme, j’ai plus de cinquante ans, je suis écrivain et, malgré tous ces handicaps, je veux apprendre à coder. Je veux comprendre ce qui se passe sous les doigts des jeunes codeurs qui pianotent jour et nuit, font défiler sur leurs écrans noirs des lignes de signes multicolores, véloces, écrites dans notre alphabet mais que nous autres ne décodons pas. Ils sont là, à côté de nous, silencieux et puissants, et nous ne les voyons pas.
Mes proches se moquent de moi, me rappellent que je panique au moindre bug et ils ont raison, alors que faire ? Par où commencer ?
Python est bien le nom d’un langage de programmation mais c’est surtout ici une autofiction écrite comme un conte initiatique, mythologique, au cours duquel je croise Boris, Chloé, Margaux, Enzo, des jeunes gens qui codent et tentent de m’expliquer comment ils font. Je n’y comprends rien, je laisse tomber, je n’ai plus l’âge, je retourne à mes livres, à quoi bon ? Mais Python m’obsède et je m’obstine. Je m’y remets, intriguée par ces bataillons de geeks tournés vers des fonds où ils descendent entre eux, entre hommes. Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Que cachent-ils ?
J’enquête et Python s’écrit en images sur mon mur à coups de visages, de scènes, de mots, de tableaux, de films, comme dans la série Homeland. Et brusquement, le visage de mon suspect affleure. Je remonte le temps, je retrouve Simon qui, le premier, m’a guidée dans le monde des jeunes hommes entre eux, Simon qui planquait ses magazines porno sous mon lit de jeune fille… »

Python est le récit fascinant d’une séduction contrariée pour le « nouveau monde » informatique, son langage, la puissance et la jeunesse qui lui sont associées. L’enquête se fait progressivement plus intime et trouble, jusqu’à révéler une autre séduction.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Nathalie Azoulai est née en région parisienne. École Normale Supérieure et agrégation de lettres. Vit et travaille à Paris. Elle a reçu le prix Médicis en 2015 pour Titus n’aimait pas Bérénice.

 

 

Avis :

Loin de la langue littéraire, une nouvelle élite réécrit le monde en différents langages, informatiques ceux-là, qui ne supportent pas non plus le moindre écart de virgule, mais, contrairement à elle, impactent désormais si bien le quotidien du monde que rien ne semblerait pouvoir encore fonctionner sans eux. Interpellée par cette puissance nouvelle en complet contraste avec la déshérence littéraire moderne – bientôt seules les vieilles dames liront des livres, écrivait récemment Luc Chomarat –, l’auteur est partie à la rencontre de l’univers du code, dans une enquête en territoire inconnu qui, paradoxalement, va la ramener au roman.

Décidée, à cause de son nom et parce qu’il est réputé abordable, à apprendre à coder en langage Python, la narratrice quinquagénaire, alter ego de l’auteur, se cherche des professeurs dans le monde très jeune et masculin des geeks, dos voûtés et capuches rabattues sur le mystère de leurs claviers. Mais, malgré ses efforts pour cadrer son esprit dans la logique binaire de la condition et de la négation censée transcrire en numérique tous les champs possibles du réel, cette apprentie codeuse décalée ne fait que de piètres progrès dans la maîtrise du code. De façon inattendue, ses rendez-vous avec ces jeunes gens bien décidés à impacter le futur la renvoient en fait vers le passé et le souvenir d’une autre attraction contrariée, vécue au temps de sa jeunesse auprès d’un homme qui préférait les hommes.

C’est ainsi que, partie explorer de nouveaux territoires langagiers dénués d’émotion et de poésie, l’auteur frappée par la rigueur extrême de la grammaire du code en même temps que replongée dans ses réminiscences au contact de la jeunesse, voit son récit bifurquer vers l’intimité de l’introspection et de la libido. Possiblement déconcerté, voire un tantinet frustré, par ce changement de pied inattendu, opéré sans préméditation, qui le propulse soudain dans un registre très personnel et bien peu connecté au sujet initial, le lecteur aura pour consolation l’intelligence de réflexions enrichies par cette confrontation ouverte et curieuse à la codification numérique du monde et aux impacts possibles de l’intelligence artificielle sur le langage et l’écriture au sens large.
Entre le monde construit par « le langage informatique, sa précision, sa clarté univoque » et celui, pluriel, « de la littérature qui ne tranche pas », pourquoi ne faudrait-il voir qu’opposition et obligation de choisir ? Ce roman se fait la preuve que le second peut se nourrir du premier, que la poésie peut fleurir partout et que la littérature se doit de se nourrir de la multiplicité des angles et des points de vue.

Indéniablement intelligente et talentueuse, la plume de Nathalie Azoulai suffira-t-elle à convaincre de la complémentarité entre la complexité humaine et l’efficacité de la machine en matière de littérature et d’écriture ? Il faudra pour cela au lecteur beaucoup de souplesse pour l’accompagner sans broncher dans la construction d’un récit faisant si bien le grand écart entre deux sujets - l'un intime, l'autre général - d’intérêt quand même très inégal. (3,5/5)


 

Citations :

Je recommence à lire des blogs [sur le code]. La plupart sont écrits dans un mauvais français, bourrés de fautes, de t et de s mal placés. On peut soutenir une activité cérébrale intense et être illettré. Évidemment, mais au lieu de le déplorer, j’y vois une sorte d’état de fait, comme si les codeurs avaient admis que le langage humain était devenu secondaire. Ils ne font même pas semblant, n’accordent plus rien convenablement, laissent la langue partir à vau-l’eau tandis que l’autre langue, celle qu’ils pratiquent, elle, ne souffre aucune entorse, aucune inexactitude, pas la moindre petite virgule mal placée. Et ça ne dérange personne, même pas moi à vrai dire. Nos deux illettrismes se regardent en chiens de faïence.
 

Quand je l’écoute, je vois du code pousser sous toutes les surfaces du monde, le menu, la table, les banquettes, le zinc, le percolateur, la caisse, le feu rouge à l’extérieur. Le sol devient surface de verre sous laquelle j’aperçois les lignes de code. Je me figure des masses touffues, velues, qui chaque fois que je soulève une chose, une action quotidienne, acheter un billet de train ou une place de théâtre, prolifèrent sous la pierre comme des mousses, des fourmis. Je fais une expérience mentale, je supprime le code comme on éteindrait l’électricité dans le monde entier et tout plonge dans le noir, la faim, le froid. Rien de bucolique ne se profile, aucune vision champêtre, seulement la guerre, la désolation, l’apocalypse.
 

Dans l’iPhone 13, par exemple, 15 milliards de transistors font des billions de calculs par seconde. 
 

Si la grammaire est l’art de parler, le code est l’art de programmer, et programmer, l’art d’expliquer ses pensées à la machine par des signes que les hommes ont inventés à ce dessein…
 

– Python, ajoute-t-elle, s’écrit très rapidement, c’est un atout. En revanche, il s’exécute un peu moins vite que d’autres langages. Il faut toujours arbitrer entre le temps d’écriture et le temps d’exécution.
Cette idée d’exécution me plonge dans des abîmes de réflexion. Qu’un signe produise autre chose que du sens, je n’en reviens toujours pas, même si évidemment je pense aux notes d’une partition qu’on exécute. Et la langue courante ? Et si la littérature s’exécutait, que se passerait-il ? Tous les livres prendraient vie, nous deviendrions les personnages, leurs histoires contamineraient nos existences. La poésie s’exécuterait plus vite que la peinture. La Terre serait instantanément bleue comme une orange. La question du temps m’épate, le code court après la vitesse, pour qu’entre le signe et ce qu’il produit, l’intervalle se réduise, disparaisse, n’existe pas, running code, disent les Anglo-Saxons.
 

Big Data est une masse volumineuse et véloce. Si elle se composait de livres, elle napperait tout le territoire américain et grimperait sur cinquante-deux étages. Si elle se composait de CD, on en verrait cinq colonnes monter jusqu’à la Lune. Certains parlent du déluge de données face auquel il faut dresser une arche, au moins le savoir-faire d’un Noé ou d’un Thésée pour frayer son chemin, contrer cette manne, qu’elle ne nous engloutisse pas, ne devienne pas notre châtiment suprême.
 

Mais j’ai lâché Anna Karénine, je l’ai lu avidement jusqu’à la page 350 et je me suis arrêtée tout net. Je n’arrive pas à le reprendre, je ne peux plus lire que la moitié d’un roman épais. J’entends souvent que les gens n’ont plus le temps pour ça mais si on fait le calcul, ils passent des heures devant des séries, à commencer par moi qui cède à ce loisir paresseux. C’est une question de cerveau, pas de temps, et de motivation, comme si l’idée que les romans ne disent plus le monde s’installait dans nos esprits. C’est une malédiction car le désir d’écrire, lui, ne disparaît pas et augmente même avec l’espérance de vie (après la retraite, les gens ont du temps pour ça). Mais la littérature, elle, a peut-être l’avenir d’un artisanat très rare comme la glyptique ou la plumasserie, bonne à ne plus fournir qu’une clientèle triée sur e volet. Si au moins elle avait le savoir-faire des luthiers, indémodable, indispensable et modeste, mais non, même pas.


 

lundi 27 mars 2023

[Dembélé, Diadié] Le duel des grands-mères

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le duel des grands-mères

Auteur : Diadié DEMBELE

Parution : 2022 (JC Lattès)

Pages : 224

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Parce qu’il fait l’école buissonnière pour lire, manger des beignets et jouer aux billes, parce qu’il répond avec insolence, parce qu’il parle français mieux que les Français de France et qu’il commence à oublier sa langue maternelle, Hamet, un jeune garçon de Bamako, est envoyé loin de la capitale, dans le village où vivent ses deux grands-mères.
Ses parents espèrent que ces quelques mois lui apprendront l’obéissance, le respect des traditions, l’humilité.
Mais Hamet en rencontrant ses grands-mères, en buvant l’eau salée du puits, en travaillant aux champs, en se liant aux garçons du village, va découvrir bien davantage que l’obéissance : l’histoire des siens, les secrets de sa famille, de qui il est le fils et le petit-fils. C’est un retour à ses racines qui lui offre le monde, le fait grandir plus vite.
Un premier roman bouleversant, porté par une langue pleine d’inventivité et de poésie.

Finaliste du Grand Prix-RTL-Lire-Magazine Littéraire 2022
Finaliste Prix Première 2022
Sélection Prix Françoise Sagan 2022

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Diadié Dembélé est né à Kodié, dans l’ouest du Mali. Diplômé du Master de création littéraire de l’université Paris VIII, il travaille en tant qu’interprète au sein d’une association d’aide aux migrants. Le duel des grands-mères est son premier roman.


 

Avis :

Sa mère voulait qu’il suive l’enseignement traditionnel musulman à la medersa. Son père parti travailler en France l’a inscrit à l’école des Blancs, pour qu’il soit le premier de la famille à devenir quelqu’un. Mais l’intelligence et la curiosité du jeune Malien Hamet le rendent turbulent et rebelle. Pour lui apprendre la vie et le ramener à davantage d’obéissance et de respect des traditions, il est envoyé quelques mois loin de la capitale Bamako, dans le village où vivent ses deux grands-mères. L’y attendent les conditions rustiques de la campagne, les travaux des champs en compagnie d’autres garçons, mais aussi une famille dont les complexes liens de parentèle recèlent bien d’édifiants secrets. En fait de lui remettre du plomb dans la cervelle, ce retour aux sources va le transformer en profondeur.

Au travers du regard espiègle de son jeune personnage, ce n’est ni plus ni moins que les déchirements identitaires de son pays et de l’Afrique qu’aborde avec humour Diadié Dembélé. Ce garçon, dont le père s’est convaincu qu’il ne pourra connaître d’avenir digne de ce nom qu’en embrassant les codes et les savoirs occidentaux, finit par lui devenir par trop insupportable avec son français plus pointu que celui des Français de France et ses affirmations scientifiques en si insolente contradiction avec les croyances des siens. Il est temps de lui rappeler qui il est et d’où il vient. Et pour cela, rien de tel qu’une immersion au plus profond du pays, dans le village de ses aïeux.

Pour l’enfant que ses maîtres s’appliquent impitoyablement à couler dans le moule des Blancs, lui interdisant jusqu’à sa langue natale, le choc est pour ainsi dire culturel. Il commence par le langage, car au village l’on parle soninké, quand, à la capitale, français et bambara prédominent. Et puis, à la campagne, l’on vit encore modestement et à l’ancienne, au rythme des cultures et des traditions que Hamet va découvrir de près, pour son dégoût d’abord, car il lui faut se faire à une alimentation moins riche et à l’eau du puits au goût saumâtre ; pour sa surprise souvent, comme lorsqu’il participe aux rites de lutte contre la sécheresse ; pour son plaisir enfin, notamment le grand jour de « la pêche collective de la mare » et au fil de ses nouvelles amitiés. 

Mêlant français, bambara et soninké dans une combinaison détonante d’expressions imagées et poétiques, la plume rythmée et inventive de l'écrivain nous transporte dans un chatoyant récit d’apprentissage, aussi malicieux qu’attachant, qui très finement nous parle d’identité et de quête des origines. Trait d’union entre plusieurs mondes, son jeune personnage illustre l’inégalable richesse des métissages, comme celle que Diadié Dembélé insuffle à ce très convaincant premier roman. (4/5)

 

Citations :

À la maison tout le monde parle songhay, peul, bambara, soninké, senoufo, dogon, mandinka, tamasheq, hassanya, wolof, bwa. Mais, à l’école, personne n’a le choix : il faut parler français. 
 

N’pa me gifla wali-wali lorsque je lui dis que ses ancêtres étaient des singes. Il venait à peine d’arriver pour ses vacances. Je me rappelle encore sa réaction : « Bataralémé, tes enseignants t’apprennent des bêtises, et tu viens me les répéter. Henabono ! La prochaine fois que je t’entends dire de pareilles sottises au sujet de mes ancêtres, je te coupe la langue. » N’pa a horreur des théories scientifiques. Il voit la science comme un double affront à la religion et aux traditions. « Les scientifiques, ce sont des menteurs. Ils vous remplissent la tête de mécréances, puisqu’ils ont échoué à nous avoir, ils endoctrinent nos enfants. Mais toi, tu vas apprendre la vraie vérité. Soit ça va rentrer normalement, soit je vais t’aider avec ça. » Il brandit sa paume. Lorsque j’eus le malheur de lui dire mon cours de physique-chimie sur la pluie, il me regarda dans les yeux : « Ohon l’eau s’évapore, se transforme en nuage, se condense et redevient de la pluie. Tu appelles ça un cycle. Donc c’est pour apprendre de pareilles mécréances que je paie tous les mois cinquante mille francs ? Il n’y a que Dieu qui sait comment il fait tomber sa pluie. Tu répètes ça encore, je t’envoie à Touba. » J’ai eu peur. Parce que Touba, c’est l’enfer sur terre, un camp de redressement comme jamais les conservateurs ne l’ont espéré. Il enchaîna : « Les pensionnats que tu connais même. Quand tu vas te nourrir de couscous sec pendant six mois, tu vas comprendre si l’eau vient d’un cycle ou si c’est Dieu qui nous donne sa pluie. » Il avait déjà regretté de m’avoir inscrit à l’école. Lui-même victime de son père, il ne s’attendait pas à ce que je devienne cartésien. Il aurait espéré et espère toujours que je devienne seulement un grand quelqu’un. Mais on ne rentre pas impunément dans l’occidentalité.
 

— Mon mari aussi m’a battue hier soir. Mais je n’ai pas essayé de l’empoisonner. Depuis la nuit des temps, les hommes battent leurs femmes. C’est comme ça ! Nos grands-mères ont été battues, nos mères aussi. Jamais aucune n’est allée aussi loin. Cette femme est simplement une sorcière.          
— C’est ça même. En tout cas, il paraît qu’elle est stérile. Les stériles sont méchantes. Toi-même tu sais !          
— Walaye Allah, ça ne peut être que ça. Elles pensent que c’est la faute aux autres si elles n’ont pas d’enfants.          
— Ce qui est bien, il faut les taper. (En appuyant le K de Kaatou en soninké.)          
— Ça c’est vrai. Ma deuxième belle-sœur avait refusé de tomber enceinte. Elle mangeait cadeau le riz et la sauce de mon frère.          
— Ah bon ? (La svelte se saisit le menton et incline la tête vers l’avant.)
— Oui ! On l’a épousée toute maigre comme un spaghetti. (Elle montre son mineur.) Elle a grossi chez nous comme un hippopotame. (Ses bras sont en arc autour de son corps.) Mais elle ne voulait pas prendre de ventre.
— Kabako ! crie la svelte, l’air complètement outrée.
— Houm ! (La dodue se frappe la cuisse.) On s’est réunies entre sœurs. On a dit : « Celle-là, il faut la taper. » Tout le monde a répondu : « Oui il faut la taper pour qu’elle nous fasse un fils. » On est parties la trouver dans son avant-toilette un après-midi. Elle a essayé de s’enfuir. Moi-même, j’ai calé la porte. (Elle fait un carré avec ses épaules pour élargir son dos.) On s’est jetée sur elle. On l’a bien tapée sur son devant et son derrière. Deux mois plus tard, walaye Allah, elle a mangé les haricots et son ventre a gonflé. C’est comme ça qu’il faut faire !
— Tu vois non ! Femme stérile oh, femme qui n’accouche que des filles oh, il faut les taper ! renchérit la svelte en fouettant du geste comme un gourmand qui secoue les doigts après les avoir plongés dans un plat chaud.
 
 
Nous sommes aux champs. L’horizon colline-ciel semble mal cousu. Le soleil est suspendu comme un bouton de secours serti de diamants dont la lumière rayonne le jour. L’air est enfermé dans les poumons de la terre qui ne respire plus.


 

dimanche 8 janvier 2023

[Gilbert, Muriel] Un bonbon sur la langue

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Un bonbon sur la langue

Auteur : Muriel GILBERT

Parution : 2018 (Vuibert)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Pourquoi les Bourbons prennent-ils un « s » quand les Macron n’y ont pas droit ? Pourquoi le nom de Charles de Gaulle est-il un aptonyme ?

Amis des mots, vous le savez, le français est une langue compliquée mais elle est aussi savoureuse, acidulée, colorée, sucrée… comme un bonbon ! Toutes ses bizarreries, ses règles alambiquées et ses exceptions sans fin sont autant de friandises.

Au fil de ce livre, je vous raconte ces erreurs qui sont entrées dans le dictionnaire et lève le voile sur des accords qui causent bien des désaccords. Vous apprendrez aussi à résoudre le casse-tête des prépositions et percerez le secret des calembours.

Régalez-vous, la boîte de bonbons est ouverte !

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Chaque semaine, sur RTL, Muriel Gilbert partage son amour du français et de ses délices. Correctrice au Monde, elle est l’auteure d’Au bonheur des fautes (La Librairie Vuibert, 2017).

 

Avis :

Correctrice au journal Le Monde et chroniqueuse sur RTL, Muriel Gilbert est avant tout une amoureuse des mots et de la langue française, dont elle se plaît à explorer les innombrables et si pittoresques bizarreries. Erudite en la matière, elle nous régale d’un florilège extrait de nos dictionnaires, précis de grammaire et autres ouvrages lexicographiques, pour une promenade linguistique aussi divertissante qu’insolite.

Au-delà - entre autres - de verbes défectifs - à la conjugaison incomplète -, de mots bisexuels, d’homophones et d’homographes rivalisant de traîtrise, de gentilés improbables, de raccourcis antonomastiques et métonymiques, de facétieux aptonymes et caconymes, de stupéfiantes phrases palindromes, d’ingénieux calembours et de malsonnants kakemphatons, d’acronymes ou de termes louchébem devenus vocables courants et, à l’inverse, de mots rares ou en désuétude qui sortent subrepticement des dictionnaires, il reste encore une foule d’expressions aux origines pittoresques et un maquis de règles d’un raffinement infini pour faire de l’apprentissage de la langue française un jeu d’une richesse inépuisable, héritage luxuriant et vivant de millénaires de brassage culturel.

Alors, égayé de ce « ù » dont l’usage unique dans le mini-mot « où » justifie pour lui seul une touche supplémentaire à nos claviers, amusé du prêté pour un rendu caché sous ces mots autrefois partis de France et revenus transformés après quelques siècles passés en Angleterre, enchanté par la subtilité si riche de sens des accords de nos participes passés, l’on s’émerveille d’en découvrir toujours plus sur l’intelligence et sur le raffinement de cette langue que l'on dit de Molière, l’on se délecte de cette succulente distillation de ses plus belles nuances, et l’on s’émeut de ces programmes scolaires résignés à faire l’impasse sur l’apprentissage « trop compliqué » du passé simple…

Une lecture enchanteresse pour tous les amoureux des mots, mais pas seulement. Merci au Père Noël, qui ne s’est pas trompé en me réservant cette surprise coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Certaines anagrammes sont des curiosités, comme celle du chien et de sa niche. Il y a celle de soigneur, qui est guérison, tandis qu’endolori est l’anagramme d’indolore. Et puis il y a des anagrammes célèbres, dont certaines sont particulièrement bien trouvées. « Le commandant Cousteau » donne, une fois bien mélangé, « tout commença dans l’eau », par exemple, tandis que « la crise économique » se transforme en « le scénario comique ».


Lorsque le Normand Guillaume le Conquérant s’installa sur le trône d’Angleterre, en 1066, le pays ne disposait pas d’une langue unique, mais de plusieurs dialectes locaux. Du coup, le français est devenu, pour plus de trois cents ans, la langue officielle de l’île, et un à deux tiers des mots anglais actuels dérivent directement ou indirectement du français. Bien souvent, ce sont eux qui nous reviennent, parfumés à la sauce anglaise ! Flirter n’est que le retour au bercail de notre conter fleurette, management vient de ménagement et manager de ménager. Les langues vivent, se fréquentent, s’influencent, et font des petits.


Mais finalement, mon gentilé favori est celui des habitants de la blagueuse cité de Villechien, dans la Manche. Vous ne devinerez jamais comment ses cent quatre-vingt-deux habitants ont décidé de s’appeler…  Ce sont les Toutouvillais !     


Enfin, en guise de cerise sur le gâteau, ce que les Islandais appellent joliment le « raisin sec au bout du hot-dog », je vous offre ma bizarrerie linguistique préférée. C’est le petit où. Pas le ou de ou bien  –  qui, rappelons-le à toutes fins utiles, ne prend pas d’accent  –, celui qui s’écrit avec un accent grave, et qui indique le lieu : « La plage où je bronze », « Où peut-on acheter une bonne glace à l’italienne ? », « Où diantre as-tu planqué mon maillot de bain ? ». Eh bien, ce petit où est le seul et unique mot de la langue française qui contienne un u coiffé d’un accent grave. À noter que cette lettre gâtée-pourrie, ce minuscule ù, bénéficie d’une touche de clavier pour elle toute seule, qui sert donc exclusivement pour ce mini-mot de deux lettres. Quel luxe, n’est-ce pas ? 
   

À mesure que la réalité change, certains mots disparaissent également. D’ailleurs, sur ce point, il existe un mystère : comment se fait-il que l’on n’évoque jamais les mots qui sortent des dictionnaires ? J’avais essayé de me pencher sur cette énigme voilà un an ou deux, et, chez Larousse comme chez Robert, on répondait que non, on ne retirait jamais de mots. Évidemment, ils nous prenaient pour des jambons, comme dit mon fils, qui aime la charcuterie : physiquement (et financièrement),il est impossible que les dictionnaires grossissent à  l’infini… Du reste, les éditions Larousse ont fini par avouer ! Elles ont publié une petite merveille qui s’appelle Les Mots disparus de Pierre Larousse. Ce livre répertorie ceux qu’il appelle les « chers disparus », les termes que l’usage a fait sortir du dictionnaire. Finalement, ils ne sont que 10 %, depuis l’époque de Pierre Larousse, le créateur du dictionnaire, dont on fête le 200e anniversaire de la naissance cette année.

vendredi 8 octobre 2021

[Mével, Matthieu] Un vagabond dans la langue

 


 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un vagabond dans la langue

Auteur : Matthieu MEVEL

Editeur : Gallimard

Année de parution : 2021

Pages : 115

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Mon dernier frère était comme nous à la différence qu’il parlait mal. Il faut imaginer sa parole comme des fragments abîmés : certains mots sont mal articulés, d’autres sont déformés et parfois incompréhensibles, les derniers sont aussi inutiles que des jouets cassés dans un grenier. »

Séverin est le benjamin d’une fratrie de quatre garçons. Il est autiste, mais personne ne prononce ce mot, peu familier dans les années 1980. Ses parents ont fait le choix de ne pas creuser son écart d’avec le monde et toute la famille cherche à appréhender de manière décalée cette expérience étrange de la parole. Ainsi, la langue de Séverin, difficilement compréhensible, devient une langue partagée, un élément de cohésion. C’est à elle que son frère aîné, Matthieu, rend hommage avec ce roman autobiographique.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Voici comment Matthieu Mével se présente lui-même :

Matthieu Mével est écrivain (poésie, théâtre) et metteur en scène. Il a travaillé depuis 1998 dans des théâtres (théâtre de La Main d’or, Paris, théâtre des Amandiers, Nanterre, théâtre Kleist Forum, Frankfort/Oder, Allemagne), des galeries (Galerie Mercer Union, Toronto, Galerie italienne, Paris, Casa Vecina, Mexico) et réalisé des performances dans les villes de Copenhague, Bruxelles, Rome, Toronto, Dieppe, Paris et Mexico. Il a publié une pièce de théâtre, Echantillons de l’homme de moins (Publie.net en numérique, L'Entretemps Editions pour la version imprimée) et des articles pour des revues (Action Poétique, Théâtre / Public, Registres). Son premier recueil de poésie, Mon beau brouillage, a été publié aux éditions Argol en septembre 2010. Il vit à Rome.

Lisez ici ma conversation avec Matthieu Mével, à propos de ce livre.

 

 

Avis :

Grandi dans les années quatre-vingts quand la France parlait et se préoccupait encore très peu de ce trouble neurodéveloppemental, Séverin, le dernier des trois frères de l’auteur, est autiste. Il a son langage à lui, déformé, mal articulé et pas toujours facile à comprendre, mais totalement intégré par sa famille : une langue spécifique qui a suscité chez Matthieu Mével, acteur, écrivain et metteur en scène de théâtre, une réflexion très personnelle sur la parole, qu’il entremêle à ce récit autobiographique, et qui nourrit son travail d’enseignement du métier de comédien.

Même si, comme l’exprime si justement l’auteur, le terme autiste « n’est que l’indication d’une idée bien plus générale »,  et même s’il faudrait, pour rendre justice à chaque cas, autant de mots différents que les Inuit emploient pour nommer la neige, tous les parents d’une personne atteinte de ce trouble reconnaîtront quelque chose de leur enfant dans Séverin. Sans parler de son parcours, des difficultés à envisager l’autisme en France bien au-delà des années quatre-vingt… Mais, pour ce frère qu’est Matthieu Mével, ce ne sont pas tant ces aléas, brièvement mentionnés, qui importent dans ce récit. Ce qui, à ses yeux, définit le plus le benjamin de sa fratrie, ce qui, lui, l’a le plus marqué et durablement influencé à son contact, c’est l’empêchement de la parole, l’enfermement dans un état de conscience qui, privé de mots, ne parvient ni à comprendre ni à exprimer les émotions, provoquant débordements, violences et troubles du comportement.

Si, en partageant et en sous-titrant ses conversations avec son frère, pour nous comme en une langue étrangère, l’auteur met en avant l’importance des mots pour l’expression et la maîtrise des émotions, c’est aussi réciproquement de la nécessité de l’émotion derrière les mots que ce texte nous fait prendre conscience, par la démonstration directe et évidente du jeu du comédien. Ainsi, pas d’émotion consciente sans parole, mais pas de parole qui vaille sans émotion : un constat qui n’en finit pas d’influencer la vie et le métier de l’auteur, dans ses livres comme au théâtre.

Impossible de ne pas se laisser toucher par l’infrangible affection fraternelle qui imprègne les pages de ce récit : un lien si fort qu’indirectement, il modèle au quotidien les ressentis, les raisonnements et l’enseignement de Matthieu Mével, certainement pas engagé par hasard dans différents métiers de la parole. (4/5)

 

 

Citations :

Il était « autiste » (on nous proposa ce mot bien plus tard). C’était à la mode dans les années 1980 de ne pas nommer la maladie, pour ne pas enfermer l’enfant dans une « étiquette ». Sa différence nageait donc dans une absence de mots. Sa maladie n’avait pas de nom. On utilisa les mots « retard » ou « handicapé », on a ensuite évoqué, sans bien comprendre ce que cela signifiait, ses « caractéristiques autistiques ». Le mot « autiste » – qui désigne des troubles de la communication – ressemble aux mots « table » ou « neige ». Il n’est que l’indication d’une idée bien plus générale. Il paraît que les Inuits utilisent plusieurs mots pour dire la neige. Un mot désigne la neige qui tombe, un autre mot la neige qui fond. En vivant avec la neige, ils ont besoin de mots plus précis pour évoquer les variations de la neige. Il faudrait plusieurs mots pour parler des autistes qui sont tous incroyablement différents. Certains scientifiques ont estimé qu’Albert Einstein pourrait avoir été atteint du syndrome d’Asperger (« je n’ai jamais pensé en mots » disait-il), mais il existe aussi des autistes non verbaux, qui sont incapables de prononcer le moindre mot, et vivent enfermés dans leur impossibilité, non seulement de communiquer, mais même d’entrer en relation avec ce qui les entoure.

Le théâtre est un élargissement de la vie de la parole : quelque chose qui la concentre pour la libérer sous nos yeux. Quand j’enseignais l’expression orale, je me heurtais à l’idée de ce que peut signifier bien parler : ça consistait souvent à parler d’une voix forte, articulée, à marteler son message avec les mains. À la diction parfaite et à l’élocution assurée je préfère la maladresse des accents. Aux belles phrases, le souffle de l’émotion, la nécessité qui traîne dans l’esprit comme un entêtement.

L’étranger est ennuyeux : il est lent, heurté, laborieux. Sa parole est pleine de trous, d’erreurs, de silence. Dans une langue étrangère, on est plus attentif aux sons, aux timbres, aux rythmes des voix. Le sens des mots perd de son importance. Il se baigne dans l’obscurité d’un océan de sons étrangers. Parfois, je ne comprenais rien à ce qu’on me disait. Ce ne fut guère une période malheureuse. On devrait être obligé de quitter son pays, pendant quelques mois, pour faire l’expérience de ce que signifie mal parler, ou vivre comme un étranger.

Ce ne sont pas les mots qui comptent, ce sont les rapports entre les mots. Les écarts, les sauts, les trous, les élans qui dansent sous les mots, dans le désir de parler. Ces élans qui dansent sous les mots, ce sont des sentiments. La parole surgit dans une émotion. Si je transpose cet enseignement au théâtre, je dirais les choses ainsi : jouer ne consiste pas à réciter le texte, mais à retrouver sous la partie émergée de l’iceberg (le texte dit par l’acteur) l’état émotif qui a engendré la parole. La parole jaillit dans une émotion qui lui donne son souffle, son rythme, sa voix. Séverin est plus proche de son état émotif que des mots qu’il emploie. D’ailleurs, il peut être submergé par ses émotions.
 
On sait aujourd’hui que l’autisme est un dysfonctionnement des connexions neuronales. Le cerveau autistique est surconnecté dans certaines zones et sous-connecté dans d’autres. Séverin perçoit certainement le chaud, mais il ne sait pas quoi faire de cette information, car il est comme assiégé par la multitude des autres informations qui accompagnent la sensation du chaud. Il doit associer en quelque sorte « manuellement » toutes ces informations. Il les traite une par une, tandis qu’un cerveau normal les gère de façon automatique. On descend un escalier sans penser à nos pieds, sauf si les marches sont verglacées. Séverin affronte toutes les informations, comme s’il descendait un escalier glissant, avec l’obsession de ses pieds, de son corps, de la chute. J’imagine que les pensées doivent tourner dans sa tête comme les mouvements de la mécanique quantique pour chaque pas, chaque parole. Si l’on pense sans cesse à nos pieds, au verglas, à la chute, vivre est un effort épuisant, on ne profite guère de la neige. La vie de Séverin est un effort constant pour se lier au monde, et cet effort l’épuise. D’ailleurs, il peut s’endormir à n’importe quelle heure de la journée, dans un canapé du salon, ou dans sa chambre. Pour jouer, l’acteur crée, par la répétition, des automatismes (comme un sportif) jusqu’à ce que le texte s’incarne en lui. Il ne peut pas tout jouer manuellement, mot à mot : il automatise. Il s’agit de réduire la conscience du jeu à son minimum, c’est aussi la beauté de l’inconscience des enfants, quand ils jouent sans faire attention à ce qu’ils font. Les enfants, c’est leur grâce, ne savent pas encore qu’ils peuvent se faire mal en descendant l’escalier verglacé. Pour Séverin, toute la vie est couverte d’un manteau de neige. Son corps est tendu, contrarié, épuisé à chaque pas. Ce n’est pas qu’il ne pense pas – l’absence d’une langue articulée l’empêche de partager avec nous ses sensations, ses élans, ses inquiétudes –, c’est plutôt qu’il pense trop, ou plutôt qu’il vit enfermé dans ses pensées intranquilles. L’autiste est l’homme intranquille par excellence.

Je regrette, dans les romans, ce que Platon reproche aux acteurs, qui peuvent faire passer pour vrai ce qui est faux : cette vie de seconde main. Ce que j’aime dans un livre, c’est le rythme des phrases, la façon dont la parole vit vraiment sur la page. Cette parole vient d’une émotion à laquelle l’écrivain s’est comme abandonné en écrivant. Cette émotion peut être retenue, il ne s’agit pas de crier. Et je cherche la même chose dans la parole de l’acteur. La vérité d’un acteur, c’est sa façon d’être là (à son maximum) sans tricher. Le maximum n’a rien à voir avec un plus. On peut être plus vrai dans une forme de retrait. Dans l’impassibilité du visage de Keaton, ou dans le silence de Beckett, il y a un maximum. L’acteur brille dans ce maximum qui est un excès de soi. Voilà ce que j’imaginais pour la conférence que je devais faire à l’Institut français à la fin du mois de juin. L’excès consiste à aggraver son cas, à trouver son expression la plus singulière, ce pays où l’on est le plus vrai. L’excès est une couronne que l’on pose sur sa propre tête.
 
Au théâtre, j’entends de façon vive les défauts de la voix. Toutes les grandes voix ont poussé sur un défaut. Mon frère m’appelle « Machieu ». Il m’a enseigné dès l’enfance qu’il n’est guère besoin de bien parler pour communiquer des sentiments. On gueule souvent au théâtre. Comment mieux dire que j’aime les bègues, les clowns, les défauts ? Toutes les maladresses qui font dérailler la langue. Les émotions artificielles sont des fausses notes qui me hurlent dessus. Les langues que j’aime sont fragiles, bizarres, singulières, elles arrivent par effraction. Les comiques sont du côté de la fragilité. Les peuples ne s’y trompent pas qui aiment tant les comiques : Molière, Chaplin, Totò, de Funès. Les grandes voix sont tragiques : Billie Holiday, Nina Simone, Maria Casarès, la Callas. La voix est du côté de la fragilité de la tragédie (elle chante sa plainte), le corps est du côté de la fragilité de la comédie.

Tu ne dois pas réciter le texte, le réciter platement, tu dois jouer avec la vérité des émotions. Ce ne sont pas des émotions toutes faites, ce sont les tiennes au moment où tu dis le texte. (…)
Si une parole n’est pas incarnée dans une émotion, elle a la tristesse de ce qui est mécanique, répété, artificiel. Il ne s’agit pas de faire résonner des mots, mais de retrouver les émotions dans lesquelles ils sont nés sous la main de l’auteur. C’est pour ça qu’on dit jouer, comme un enfant joue. L’enfant a une participation spontanée et immédiate à la vie. Il est constamment connecté au présent. Il ne contrôle pas (ou moins bien) sa participation à la vie. L’adulte a appris à contrôler l’imprévu. Le contrôle est une façon de se gouverner.

Le théâtre nous murmure un secret : les mots qui ne sont que des mots ne sont rien. L’acteur sait que la vie n’est pas dans le texte, mais en lui-même. Les émotions, c’est la vie invisible qui danse entre les mots.

D’où viennent les phrases que l’on veut emmener avec soi ? Pourquoi une voix nous touche-t-elle plus qu’une autre ? Pourquoi apprendre des poèmes par cœur ? Au fond, chaque existence creuse une ou deux questions qui nous brûlent les lèvres.

Je crois qu’on ne cesse de reprendre infiniment la même phrase ratée. Un livre est un souvenir qui se déploie, gonfle et éclate dans le corps du lecteur. Les grands livres dérangent la chambre des mots-souvenirs. Cette déstabilisation secoue les pensées et fait aussi du bien. 
 
Le Premier ministre avait baissé la tête comme s’il cherchait des idées à l’intérieur de lui-même. Sur son visage, je lisais une tension légèrement surjouée. Il martelait ses mots pour leur donner de l’importance avec les mains jointes du bon élève de la communication. Il assénait ses phrases comme des slogans. Je voyais des phrases d’occasion louées pour une soirée déguisée. L’allergie commençait à m’irriter la gorge. Ses phrases s’étiraient comme une soirée ennuyeuse. La « langue de bois » est le signe d’une société obsédée par l’idée de tout contrôler. Cette parole de la télévision me semblait triste comme ces panneaux publicitaires qui ont fleuri sur les routes du Morbihan et qui donnent à la campagne française cet air d’une fin de fête ratée. La pratique du théâtre m’a rendu familier de la vie d’une parole dans le corps. Je regarde cette vie de la parole comme un enfant regarde les avions. Les apiculteurs savent interpréter le mouvement vivant des abeilles, je sais si un acteur fait l’expérience dans son corps de la vie de la parole, ou s’il est confortablement installé dans le train-train de la répétition.