mercredi 10 mars 2021

[Sthers, Amanda] Lettre d'amour sans le dire

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Lettre d'amour sans le dire

Auteur : Amanda STHERS

Parution : 2020

Editeur : Grasset

Pages : 140

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Alice a 48 ans, c’est une femme empêchée, prisonnière d’elle-même, de ses peurs, de ses souvenirs douloureux (origines modestes, native de Cambrai, séduite et abandonnée, fille-mère, chassée de chez elle, cabossée par des hommes qui l’ont toujours forcée ou ne l’ont jamais aimée). Ancienne professeur de français, elle vit dans ses rêves et dans les livres auprès de sa fille, richement mariée et qui l’a installée près d’elle, à Paris.
Tout change un beau jour lorsque, ayant fait halte dans un salon de thé, Alice est révélée à elle-même par un masseur japonais d’une délicatesse absolue qui la réconcilie avec son corps et lui fait entrevoir, soudain, la possibilité du bonheur. Cet homme devient le centre de son existence  : elle apprend le japonais, lit les classiques nippons afin de se rapprocher de lui. Enfin, par l’imaginaire, Alice vit sa première véritable histoire d’amour. Pendant une année entière, elle revient se faire masser sans jamais lui signifier ses sentiments, persuadée par quelques signes, quelques gestes infimes qu’ils sont réciproques. Le jour où elle maitrise assez la langue pour lui dire enfin ce qu’elle ressent, l’homme a disparu... D’où la lettre qu’elle lui adresse, qui lui parviendra peut-être, dans laquelle elle se raconte et avoue son amour. Tendre, sensuelle, cette lettre est le roman que nous avons entre les mains  : l’histoire d’un éveil. Ce qu’Alice n’a pas dit, elle l’écrit magnifiquement. Prête, enfin, à vivre sa vie.

 

Un mot sur l'auteur :

Amanda Sthers, scénariste et auteur, est connue en littérature adulte (Ma place sur la photo, Chicken Street, Madeleine), au théâtre (Le vieux juif blonde, Thalasso) et pour ses livres pour enfants (série des Gums).

 

 

Avis :

A quarante-huit ans, Alice n’a jamais reçu d’amour. D’origine très modeste, maltraitée et abusée par les hommes durant son adolescence, fille-mère, cette femme meurtrie et effacée s’est partagée entre sa fille et son métier de professeur de lettres, sans jamais s’autoriser à être plus qu’une ombre. Sa rencontre fortuite avec un homme japonais pratiquant le shiatsu va lui ouvrir un monde empreint d’une infinie délicatesse et la réconcilier peu à peu avec elle-même. Un an durant, elle entreprend l’apprentissage de la langue et de la littérature japonaises, s’apprêtant à révéler à cet homme des sentiments dont d’infimes signes l’ont persuadée de leur réciprocité. Mais l’homme disparaît sans préavis. Alice entreprend l’écriture d’une longue lettre dont on ne sait si elle sera lue un jour, et où elle exprime enfin ce qu’elle n’a jamais su dire.

Tout n’est que délicatesse et retenue dans ce texte, où se dévoile peu à peu le vécu et la personnalité d’une femme qui s’est laissé flétrir et effacer de sa propre vie, parce qu’une carence d’amour dès le plus jeune âge, suivie de relations abusives et destructrices, l’ont privée de toute estime d’elle-même. Sa rencontre avec un homme pour une fois respectueux et bienveillant, dont on ne saura jamais les vrais sentiments au-delà de l’interprétation amoureuse de sa délicatesse par Alice, est pour elle le déclencheur d’une lente renaissance et d’un début de réconciliation avec elle-même. Comme après la pluie sur un désert, la carapace qui protégeait cette femme s’entrouvre, laissant timidement s’épanouir la fragile fleur de sentiments longtemps contenus. Il aura fallu pour cela, telle une transplantation sous un nouveau climat et dans une autre terre, la révélation d’une culture étrangère, capable de lui parler d’âme à âme, au travers de sa poésie et de sa transcendance du non-dit.

Une infinie tristesse imprègne ce très beau roman épistolaire qui, avec une tendresse toute de délicatesse et de pudeur, fait s’épanouir une fragile fleur d’espoir dans une âme brisée par une terrible carence d’amour. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

(...) ce jour-là a transformé ma vie. Pas comme un choc mais plutôt une vague qui s’en revient vers la plage, et s’apprête à repartir à l’assaut de l’océan tout entier.

J’étais épuisée mais je ne m’en parlais jamais. Je tenais bon, je marchais d’un pas rapide, ma vie m’empruntait pour faire son temps plus que je ne la vivais.

Ça a duré très longtemps et puis un rien à la fois. Ce qu’il fallait pour m’en aller si loin que je suis revenue à moi (…).

Jusqu’à vous, j’étais terne comme les murs en crépi du salon de mon enfance mais soudain mes quelques rides ont pris un charme fou, et je me découvre. Vous m’avez rendu une vie intérieure peuplée d’êtres humains et non de héros de romans.

Mais n’est-ce pas toujours de cela qu’est faite la vie ? De masques que l’on emprunte et qui finissent par devenir notre visage, plus vrai que le véritable.

Je me suis demandé où était passée ma vie que je n’avais pas osé commencer. J’avais encore le ticket pour un tour de manège qui tournait, tournait sans que j’aie pu monter ; et voilà que la nuit se mettait à tomber, que le carrousel ralentissait et que le parc se refermait sur moi.

Je me souviens qu’enfant je regardais les oiseaux voler et je me demandais si le vent les empruntait comme des feuilles mortes pour séduire le ciel ou si c’est eux qui jouaient avec lui.

Seul un être brisé peut en réparer un autre. On ne comprend la douleur que si on l’a fréquentée.

En japonais, tout est d’une mélancolie qui rend la mort douce. L’éphémère est ce qui semble créer la plus grande des émotions. On jouit de la finitude en chaque chose.
 
J’ai été spectatrice à nouveau, un personnage secondaire, une figurante même, tant on ne m’autorisait pas de réplique. Je suis à un âge où vous savez bien que vous ne brillez que si les gens s’éteignent par intermittence en votre faveur. Pour cela, il faut qu’ils vous aiment.

La force des symboles n’a de la valeur que pour ceux qui ont vécu ou sont nés nostalgiques d’une vie oubliée.

Ma fille semble désormais connaître le prix des choses mais avoir oublié la valeur de l’essentiel.

Mon père ne s’était pas réjoui que j’obtienne mon bac, que je fasse des études, que je sois une « intellectuelle » comme disaient ses amis ; à ses yeux c’était la pire chose pour une femme. Plus je devenais lettrée, plus les hommes me verraient moche. Avec le temps je pense qu’il n’avait pas complètement tort ; plus une femme prend de pouvoir et d’ampleur, moins elle est désirable. C’est désolant mais ainsi. J’aurais dû penser à être belle et hydrater ma peau au lieu de nourrir mon esprit. J’avais excité Benoît Lavilaine car il me voyait comme une plouc de province, il faut à la plupart des hommes un sentiment de supériorité pour pouvoir désirer. Ne dit-on pas « posséder une femme » ?

Il se plaisait tant qu’il plaisait aux autres, c’est l’aura que dégagent les êtres sûrs d’eux. 

 

 

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