Affichage des articles dont le libellé est Combat. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Combat. Afficher tous les articles

mercredi 2 avril 2025

[Riordan, Matt] Seul l'horizon

 


 

 

Coup de coeur 💓💓 

Titre : Seul l'horizon (The North Line)

Auteur : Matt RIORDAN

Traduction : Nathalie GUILLAUME

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024
                  en français (Paulsen) en 2025

Pages : 336

 

  

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Alaska, années 1990. Adam a besoin d’argent, et vite. Sa bourse d’études lui a été retirée après un délit commis sur le campus. S’il ne réunit pas 26 000 dollars en quelques mois, il peut mettre une croix sur son brillant avenir. Le jeune homme embarque à bord d’un vieux chalutier pour une saison de pêche en mer de Béring. Un boulot dur, dangereux, qui consume corps et âme.
La plupart des marins du Vice ont connu la prison. Des hommes rugueux, brutaux, impitoyables, à l’image des tempêtes qu’ils traversent. Sous les ordres du capitaine Nash, l’équipage travaille sans relâche et lutte pour sa survie. C’est dans la tourmente qu’on apprend de quel bois on est fait.
Dans ce roman d’apprentissage tendu, à l’écriture immersive, s’entremêlent des destins forgés par la houle.
 

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Matt Riordan a grandi dans le Michigan. Il n’a qu’une vingtaine d’années quand il embarque sur des bateaux de pêche commerciale en Alaska avant d’atterrir à la faculté de droit. Il a exercé le métier d’avocat à New York pendant vingt ans. Il vit désormais avec sa famille en Australie. Seul l’horizon est son premier roman.

 

 

Avis :

Sa bourse universitaire lui ayant été retirée pour un délit commis sur le campus, Adam le narrateur n’a que quelques semaines pour se procurer les vingt six mille dollars nécessaires à la poursuite de ses études. Faute de quoi il retombera définitivement dans l’ornière sociale de son milieu d’origine. Aux abois, il pense tenir la solution, certes des plus dangereuses et éprouvantes, mais probablement la seule à pouvoir s’avérer suffisamment lucrative : embarquer pour une saison de pêche en mer de Béring.

Le voilà donc mousse à bord du Vice, engagé sur son rafiot le plus minable par le patron de pêche le plus redouté qui soit sur cette mer la plus dangereuse au monde : en vérité le seul suffisamment sans vergogne pour compter tirer parti de son inexpérience. Entre mer démontée, roueries et violences d’un employeur aux pratiques esclavagistes, enfin rivalités entre équipages dans la course folle aux bancs de poissons pendant les brèves périodes autorisées, Adam découvre le monde rude et sans pitié de la pêche commerciale.

Seul le rendement compte. Alors, quand Adam et ses deux équipiers Nash et Cole pataugent jusqu’aux genoux dans leur cargaison moribonde de harengs arrachés à la mer par gargantuesques bouchées de leur filet maillant, il leur faut se ruer, si possible avant les autres bateaux, jusqu’aux aspirateurs du collecteur le plus proche pour espérer retourner au plus vite sur les bancs. Une fois les quotas atteints, l’administration referme la pêche. Seuls les plus chanceux et les plus efficaces sauront profiter au mieux de ces très courtes fenêtres permettant aux hommes de laisser libre cours à une frénésie prédatrice aussi folle que celle, reproductrice celle-là, des bancs revenus massivement frayer dans ces eaux froides.

Déjà terribles en raison du froid, d’une mer souvent déchaînée et d’un engagement physique éprouvant, les conditions de cette pêche se font carrément dantesques quand la compétition dégénère en tricheries et violences en tout genre. Sous la coupe d’un patron truand prêt à toutes les extrémités pour « se faire du fric avec la poiscaille », c’est pour leur vie-même qu’Adam, Cole et Nash vont devoir se battre, conjurant épuisement et blessures à coups de speed et autres substances illicites, essuyant la colère des concurrents floués et, dans un surcroît de tension narrative, s’efforçant par tous les moyens à leur tour d’enfin inverser le rapport de force.

Cela pue le poisson jusqu’au coeur des pages, glissantes d’écailles et de viscères quand ce n’est de gasoil et de fluide hydraulique souillant aussi bien l’eau potable à bord que la mer bientôt. Collant au plus près de la réalité brute et des sensations d’Adam dans une confrontation sans concession aux éléments, à la vérité crue de caractères se dévoilant jusqu’à la corde et aux violences d’un système économique devenu un laminoir pour ces forçats de la mer, le récit prend le lecteur aux tripes dans un combat de tous les instants, féroce, mortel, mais pour autant traversé de sublimes fulgurances : les beautés âpres de la nature et de la mer, la camaraderie rugueuse et instinctive à bord, le triomphe sur soi-même à force d’effort et de ténacité.

Nourri de l’expérience de l’auteur qui, vers la vingtaine et avant ses études de droit, embarqua lui aussi sur l’un de ces chalutiers croisant au large de l’Alaska, un premier roman coup de poing, âpre et immersif, sur les implacables réalités de la pêche commerciale et sur cette vérité on ne peut plus flagrante ici : « la raison du plus fort est toujours la meilleure ». Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Je ne te parle pas de pêche sportive, où on taquine les poissons pour le plaisir. Je te parle de manier une senne ou un filet maillant, de choper des crabes, de mouiller la palangre – toutes les façons d’attraper de la poiscaille pour du fric. Tu l’as déjà fait ?


Dans toute ruée vers l’or, il y a toujours une poignée d’inconscients qui connaissent une fin tragique bien méritée. Voilà ce qui se rappela à lui tandis qu’il parlait avec cet homme dans ce paysage désolé. Une évidence qui s’accordait plus ou moins avec sa vision de la morale universelle : la bêtise est toujours plus sévèrement punie que la méchanceté.


Mais la vue qu’offrait le pont n’était qu’une toile sans couture où le ciel ténébreux se confondait avec l’eau, enveloppant le bateau dans une housse gris sale. 


Je vais te dire ce qu’il m’a appris : ce que tu vois, là, ce n’est pas de l’eau. C’est de la lave en fusion. Tu passes par-dessus bord, c’est foutu. Ne t’imagine pas que, si tu tombes, tu vas survivre pour raconter ça à tes petits-enfants, parce que ce ne sera pas le cas. De nuit, ou même en plein jour, avec le courant qui cavale, le temps que ta tête émerge, tu es déjà cinquante mètres derrière le bateau. Peut-être cinq cents, le temps que les autres remarquent ton absence. Et alors ils te cherchent dans cet océan déchaîné, luttant contre l’écume, le vent, les immenses lames dans tous les sens. Peut-être même qu’ils te cherchent dans le noir. Ça, c’est deux ou trois minutes de solitude avant que l’hypothermie te tétanise les muscles et que la mer de Béring s’invite dans tes poumons. Ensuite, tu es tout juste bon à appâter les crabes. (Cole s’était remis à sourire.) Donc, première règle : autour du bateau, c’est pas de la flotte, c’est de la lave. Tu tombes, tu crèves.


— Où est le canot de sauvetage ? s’enquit Adam.
— Quoi, comme sur le Titanic ? Tu crois que l’orchestre va sortir pour jouer pendant qu’on coule à pic ? Ou peut-être Supertramp ? On n’a pas cette chance. Notre bateau est bien trop petit pour avoir un canot. Sans déconner, le bateau lui-même est à peine plus gros qu’un canot. (Il planta son index dans le torse d’Adam.) Le principal équipement de survie, c’est toi. Ton cerveau. Alors ne nous mets pas dans la merde et ne te mets pas dans la merde.


Ce sont les œufs qui nous intéressent, tu comprends. Les femelles en sont pleines à cette période de l’année. Mais pendant le frai, elles puisent dans leur graisse et leur chair est dégueulasse. Même pour un pari, tu n’en boufferais pas. Seuls les œufs ont de la valeur. Une fois qu’on les a extraits, le reste sert à faire de la pâtée pour chats. Pour l’instant, les œufs ne sont pas encore prêts, donc les poissons ne valent rien. Ils deviendront intéressants juste avant le frai. Avant l’heure, les œufs ne sont pas à maturité, après l’heure, tu te retrouves avec un filet rempli de femelles vides qui ont déjà pondu. Ça fait encore plus de pâtée pour chats. Cinquante dollars la tonne. Voilà pourquoi tous ces bateaux attendent sagement ici. La période du frai ne dure que quelques jours, alors tu dois être là et te tenir prêt au cas où les poissons auraient de l’avance (…)
 
 
Le département de la pêche et de la chasse de l’Alaska. Les agents de la maille, ce sont eux qui décident quand ça commence. Ils échantillonnent les poissons à quelques heures d’intervalle, et quand c’est le bon moment ils donnent le feu vert. Ils annoncent l’ouverture, et pendant douze heures, admettons, on peut pêcher. Ensuite ils referment le créneau, le temps de compter combien de poissons on a pris, et ils décident si Mère Nature peut supporter une deuxième branlée. Si c’est possible, on est autorisés à y retourner, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on ait pêché le quota pour l’année. En général, celui de Togiak est raflé en quelques jours, mais on n’a pas de seconde chance. Une fois le quota atteint, c’est terminé. Si on paume un filet, qu’on a une panne de moteur, ou qu’on se fait mal, on perd une saison entière. Et s’ils annoncent une ouverture alors que ça souffle à cinquante nœuds, on pêche quand même, parce qu’on ne peut pas attendre le beau temps pour se rattraper. On s’y met dès le feu vert, et c’est non-stop jusqu’à la dernière minute. On dort une fois que c’est terminé.


Il leva sa main libre vers le ciel, comme s’il allait pouvoir le déchirer pour révéler ce qu’il dissimulait, un paysage ordinaire d’autoroutes et de chaînes de restaurants. Mais les montagnes restèrent en place, et ses doigts ne fendirent que l’air. Au-delà de l’ancrage, le continent était brusquement délimité par une plage pentue et jonchée de plusieurs décennies de bois flotté. Des arbres entiers écorcés et polis par l’érosion, et d’immenses dunes. À seulement quelques mètres de la plage, des montagnes surgissaient de la toundra, des parois rocheuses noires et escarpées émergeant de la neige pour s’élancer dans d’abruptes falaises qui dominaient la baie. Adam suivit des yeux leurs flancs qui s’élevaient pour disparaître dans un brouillard blanc. Il ignorait quelles forces faisaient tourner le monde, mais ici, loin d’être souterraines, elles étaient visibles à l’œil nu. L’air avait un goût iodé. Une brise légère rida la mer un instant, et Adam regarda le calme plat lisser sa surface. Apparut alors le reflet de son visage, penché par-dessus bord.


Tes ancêtres étaient exceptionnellement doués pour la chasse et la pêche. Sinon, ils n’auraient pas survécu. Ou alors, un autre homme des cavernes, plus doué, aurait baisé ta mémé du glaciaire et ta petite gueule de trafiquant d’ecstas ne serait pas là aujourd’hui. C’est pareil pour les otaries, les ours et toutes les autres bestioles du coin. Un siècle à végéter dans des bureaux et à se remplir la panse de salade ne va pas balayer des milliards d’années d’évolution. La pêche, mon pote, c’est un des derniers boulots au monde où on fait ce pour quoi on est génétiquement programmé. On traque des animaux sauvages, on les tue, et on touche un putain de salaire pour ça. Si tu fais ça ne serait-ce qu’un an ou deux, comment tu veux retourner à ta vie d’avant ? Tu peux être couvreur, vendeur de voitures ou je ne sais quoi… Il n’y a pas de sot métier, hein, il faut bien gagner sa croûte. Mais c’est incomparable. Personne n’a évolué pour devenir vendeur de Toyota, putain.


Ils arrivent, t’inquiète. Sinon, cet ours ne serait pas ici, expliqua Nash en balayant du bras l’embouchure de la baie et l’océan. Ils sont là. Par millions. Et ils se dirigent droit sur nous, comme s’ils étaient sur des rails. Ils n’ont pas le choix. Au départ, tu en aperçois quelques-uns, puis d’autres, et à la fin, c’est une masse à perte de vue. Il faut le voir pour le croire. Ils s’amassent dans la baie et commencent à bondir hors de l’eau. Quand on sera au cœur de l’action, tu verras des poissons frétiller à la surface sur des milles à la ronde. On dirait une sorte de fléau biblique. Tu as l’impression qu’il y en a à l’infini. (Il écarquilla les yeux en montrant ses dents.) Tu es dans un cauchemar où tu n’as pas le temps de dormir et tu dois tuer du poisson pour l’éternité, couvert de mucus et de sang, et ils continuent d’affluer. Et puis, en l’espace d’une seconde, quand tu te dis que tu ne tiendras pas une heure de plus, pouf, ils ont disparu. Jusqu’à l’année suivante.


 

mercredi 23 novembre 2022

[Watson, Larry] L'un des nôtres

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'un des nôtres (Let Him Go)   

Auteur : Larry WATSON

Traduction : Elie ROBERT-NICOUD

Parution : 2013 en anglais (Etats-Unis),
                  2022 en français (Gallmeister)
Pages : 336

 

 

 

 
 

 

Présentation de l'éditeur : 

Dalton, Dakota du Nord, 1951. Après la mort tragique de leur fils, George et Margaret Blackledge doivent maintenant accepter d’être séparés de leur petit-fils adoré, Jimmy. Car leur belle-fille, Lorna, vient de se remarier à un certain Donnie Weboy et l’a suivi dans le Montana. Hostile à l’égard de Donnie qu’elle soupçonne de maltraiter la jeune femme et l’enfant, Margaret décide de se lancer à leur recherche pour ramener Jimmy coûte que coûte. George ne peut que plier devant la détermination de son épouse. En s’approchant peu à peu de leur but, les Blackledge découvrent le pouvoir du clan Weboy, qui semble empoisonner toute la région. Et la vérité éclate très vite : cette puissante famille, dirigée par une femme redoutable, ne lâchera jamais le garçon sans combattre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Larry Watson est né en 1947 à Rugby, dans le Dakota du Nord. Fils et petit-fils de shérif, il rompt la tradition familiale et se lance dans l'écriture. Auteur de plusieurs romans et recueils de nouvelles traduits en une dizaine de langues, il a été récompensé par de nombreux prix littéraires. Montana 1948 a, dès sa parution aux États-Unis en 1993, été reconnu comme un nouveau classique américain. Aujourd'hui, Larry Watson vit et enseigne dans le Wisconsin.
 

 

Avis :

Mal remis de la mort de leur fils en ce début des années cinquante, le shérif à la retraite George Blackledge et son épouse Margaret sont de surcroît séparés de leur petit-fils de cinq ans, Jimmy, depuis que leur bru s’est remariée avec Donnie Weboy, un homme de sulfureuse réputation qu’ils soupçonnent de maltraitance sur la jeune femme et l’enfant. Mis au pied du mur par sa femme, George se résout à l’accompagner dans le Montana pour retrouver Jimmy et le ramener coûte que coûte dans leur ranch du Dakota du Nord. Mais, là-bas, ils sont violemment accueillis par le clan Weboy, qui, dirigé d’une main de fer par sa matriarche, terrorise la région.

Classé parmi les grands de la littérature américaine depuis son premier roman Montana 1948, Larry Watson campe ici un récit taillé à la serpe dans les âpres espaces du Nord-Ouest des Etats-Unis. Tout - paysages comme habitants -, y semble coulé dans une rudesse forgée par la loi du plus fort, la vie se chargeant d’enfermer émotions et sentiments au plus secret des êtres, à moins qu’elle ne vous transforme tout bonnement en brute épaisse, sans autre foi ni loi que la vôtre ou celle de votre meute. L’on se croirait encore au temps de la conquête de l’Ouest, lorsque, enhardis par l’absence ou par la complaisance des autorités, quelques hors-la-loi pouvaient mettre un territoire en coupes réglées, et que les honnêtes gens n’avaient plus qu’à subir ou à se faire justice, à leurs risques et périls.

C’est ainsi qu’un vieux couple, usé par les combats d’une vie, mais las de courber l’échine, se retrouve à se rebeller contre la goutte de trop. Elle, parce que l’existence lui a déjà ravi ses enfants et que perdre maintenant son petit-fils est au-delà de ses forces. Lui, parce que, désespéré de son impuissance à protéger les siens des coups du sort, il voit soudain rouge quand d’infâmes voyous à la petite semaine viennent insupportablement en rajouter. Commencée dans le silence épais des non-dits et par ce qui paraît d’abord presque comme une impossible lubie de la part d’une vieille femme malheureuse mais têtue, poursuivie en road trip dans les conditions rudimentaires de petites gens habituées à vivre à la dure, l’intrigue s’emballe soudain dans une explosion de violence, où colère et sentiment d’injustice n’ont d’égal que l’affection ressentie pour quelques personnages témoins d’une poignante humanité.

De tous côtés, ce sont les femmes qui mènent la danse, et les hommes qui suivent ou bien qui boivent, jusqu’à ce que, dans un paroxysme imprévisible, la rage fasse soudain sauter le verrou de leur endurance et les emmène alors dans des actions extrêmes que rien ne laissait prévoir. Longtemps intrigué par la manière dont tout cela va bien pouvoir finir, le lecteur happé par la noirceur du récit autant qu’habité par l’âpre et indifférente majesté des paysages, se retrouve embarqué dans un western implacable, où à la froide cruauté de méchants intouchables finit par répondre l’explosion volcanique de justes incapables de supporter plus longtemps leur condition de victimes.

Un roman noir, aux personnages anges ou démons, que tout amène à la confrontation brutale. Ainsi sans doute en va-t-il des guerres : arrive insidieusement un point de non-retour, où l’affrontement et le sacrifice semblent les ultimes recours auxquels, malgré soi, se résoudre. C’est implacable et dérangeant. (4/5)

 

 

Citations :  

Depuis les escarpements rocheux à l’est de la ville, on a l’impression que Gladstone, Montana, est le résultat d’un coup de fusil, le centre commercial et les quartiers résidentiels sont au point d’impact, resserrés au milieu, puis les magasins et les maisons dispersés qui figurent la chevrotine appartiennent à ces natifs du Montana pour qui l’espace est plus sacré que les rapports de bon voisinage. Et toujours plus loin du centre, les arbres se font encore plus rares, au-delà des limites de la ville, rien ne pousse plus haut que le genou, si ce n’est les peupliers près des courbes scintillantes de la rivière Elk. Dans cette vaste étendue aride, on aperçoit quelques ranchs mais depuis cette hauteur, on ne peut pas savoir s’ils sont abandonnés ou exploités.

Bill Weboy fait les présentations. On échange des poignées de main, et pendant quelques instants les nouvelles connaissances battent la semelle, lèvent la tête vers le ciel bas et font des commentaires sur le temps – le comportement humain équivalent à celui des chiens qui tournent les uns autour des autres en se reniflant le derrière.

Blanche Weboy est née Blanche Gannon, ses ancêtres venaient de l’Illinois, et ils ont pris possession de terres au nord-est de Gladstone avant même que Gladstone n’existe. La vie a été dure dans les premiers temps. Blanche avait sept frères et sœurs, elle a perdu une sœur aînée, morte d’une pneumonie, et un jeune frère qui s’est noyé dans la citerne d’un voisin. Un autre de ses frères avait fait une chute de cheval, s’était cassé la colonne vertébrale, et avait passé le restant de ses jours sur une chaise roulante. Un de ses oncles était mort gelé quand il s’était perdu dans le blizzard en revenant de la ville. Son père avait été mordu par un serpent à sonnettes et avait failli en mourir. Oui, la vie était dure et tout le monde n’était pas capable de supporter ça. Dès qu’ils avaient pu, les frères et les sœurs de Blanche étaient partis sans le moindre regret. Blanche avait été la seule à rester, et ses enfants représentaient désormais la quatrième génération de Gannon et de Weboy nés et élevés sur le sol du Montana.


 

vendredi 11 novembre 2022

[Joy, David] Nos vies en flammes

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nos vies en flammes
           
(When These Mountains Burn)     

Auteur : David JOY

Traduction : Fabrice POINTEAU

Parution : 2020 en anglais (Etats-Unis),
                   2022 en français (Sonatine)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Veuf et retraité, Ray Mathis mène une vie solitaire dans sa ferme des Appalaches. Dans cette région frappée par la drogue, la misère sociale et les incendies ravageurs, il contemple les ruines d’une Amérique en train de sombrer. Le jour où un dealer menace la vie de son fils, Ray se dit qu’il est temps de se lever. C’est le début d’un combat contre tout ce qui le révolte. Avec peut-être, au bout du chemin, un nouvel espoir.

Au sommet de son art, David Joy nous offre avec Nos vies en flammes une oeuvre magistrale. Après Ce lien entre nous (2020), unanimement salué par la critique et les libraires, il nous prouve une fois de plus l’étendue de son talent.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

David Joy est né en 1983 à Charlotte, en Caroline du Nord. Titulaire d’une licence d’anglais obtenue avec mention à la Western Carolina University, il y poursuit naturellement ses études avec un master spécialisé dans les métiers de l’écrit. Il a pour professeur Ron Rash, qui l’accompagnera et l’encouragera dans son parcours d’écrivain. Après quelques années d’enseignement, David Joy reçoit une bourse d’artiste du Conseil des arts de la Caroline du Nord. Son premier roman, Là où les lumières se perdent, remporte un franc succès et est finaliste du prix Edgar du meilleur premier roman en 2016.
David Joy vit aujourd’hui à Webster, en Caroline du Nord, au beau milieu des Blue Ridge Mountains, et partage son temps entre l’écriture, la chasse, la pêche et les travaux manuels.

 

 

Avis :

Dans ce coin des Appalaches - déjà ravagé par le chômage et l’exode - que les incendies de forêt menacent désormais de faire partir en fumée, Raymond Mathis, garde forestier retraité, s’accroche à sa ferme, où il vit seul depuis qu’un cancer a emporté sa femme et que son fils s’enfonce toujours un peu plus dans la drogue. Un jour qu’il se voit forcé par les dealers de régler les lourdes créances de son fils en échange de sa vie, il décide de prendre les choses en mains en lieu et place de la police.

L’Amérique de David Joy est celle des oubliés et des défavorisés, ceux qui, rivés à une région économiquement moribonde, ne connaissent que la dureté d’une vie sans espoir, le combat quotidien pour, au mieux, une poignée de dollars qui n’assurera qu’à peine les besoins fondamentaux d’une vie dépourvue d’horizon. Cette Amérique est devenue le terreau des addictions en tout genre, alcool, médicaments et drogues, seules fenêtres ouvertes sur quelques instants d’oubli et de respiration. Des opioïdes bon marché prescrits sur ordonnance aux méthamphétamines et à l’héroïne, ces habitants sont de plus en plus nombreux à se muer en ombres squelettiques que l’on retrouve un jour sans vie au coin d’une rue, la seringue encore au bras, venant grossir les statistiques accablantes que le comté affiche sur des panneaux au bord des routes.

Le fils de Ray est l’un d’entre eux, embarqué sur un toboggan vers l’enfer, au fur et à mesure que l’oubli temporaire exige toujours plus de doses, toujours plus d’argent, et que, pour entretenir la combustion intérieure qui le détruit progressivement, il se retrouve réduit aux pires extrémités. Impuissant, Ray assiste à la lente et irrépressible déchéance de son fils, qui, avant de le mener inévitablement vers la mort, le place à la merci de la violence de trafiquants tellement sûrs de leurs collusions au sein de la police et des autorités que rien ne semble pouvoir les arrêter. Faisant frissonner le lecteur d’effroi et de dégoût, la narration laisse monter le désespoir jusqu’au paroxysme qui déclenche la révolte de Ray, subitement las de trop subir.

Classiquement nouée autour d’un trafic, de victimes et d’une vengeance, l’intrigue s’enroule de manière violente et accablante autour de personnages qui crèvent les pages. C’est qu’ils sont partiellement nourris par le propre vécu de l’auteur, issu d’une ces familles pauvres des Appalaches, jeune consommateur de comprimés en tout genre qui a su ensuite éviter les drogues dures, contrairement à un entourage aujourd’hui décimé. Sa révolte à lui, c’est dans son roman et ses articles qu’il l’exprime, tel celui qui figure en postface, où il dénonce la responsabilité de laboratoires pharmaceutiques dans le développement de la crise des opioïdes aux Etats-Unis depuis les années quatre-vingt-dix. Marketing à tout crin, sous-estimation intentionnelle des risques d’addiction : la cupidité a mené – et continue à mener – chaque année à la mort plusieurs centaines de milliers d’Américains, en tête desquels les plus pauvres et défavorisés.

Peinture sociale en même temps que roman policier, un livre noir, dont les personnages, découpés sur le fond d’incendies menaçants et rampants, semblent les victimes d’un monde en perdition, sur la brèche d’un enfer prêt à l’engloutir. (4/5)

 

 

Citations :  

Aussi fort que fût un homme, il y avait des moments dans la vie qui le laissaient vide, des choses qui pouvaient en une fraction de seconde lui creuser le cœur comme une caverne. Pour une mère ou un père, c’était aussi simple qu’entendre son enfant pleurer. Il n’avait jamais eu conscience de cette vulnérabilité jusqu’à ce qu’il tienne ce garçon dans ses bras.
 

Dans son esprit, trois années n’étaient pas différentes d’une journée. Quand un homme perd une femme de la sorte, le temps n’est plus qu’une question d’avant et d’après. Ce qui était n’est plus et ne sera plus jamais. C’est ainsi que ça fonctionne. On se retrouve piégé dans l’après. Il y avait eu la vie qu’il avait vécue avec elle, puis celle-ci avait disparu. Vient un moment où il ne reste plus que le souvenir. Une vie n’est rien que la somme de ses hiers. C’était la seule vérité que Raymond Mathis connaissait désormais.
 

Ce n’était pas que les junkies se foutaient de vivre ou de mourir, c’était que la sensation qu’ils recherchaient se trouvait juste à la lisière entre les deux, et parfois vous basculiez.
 

Il n’y avait aucun sens à tirer de tout ça, et peut-être était-ce la beauté d’un tel moment. L’émerveillement naissait d’une incapacité à trier ce que les sens absorbaient, et c’était exactement ce qu’il ressentait à cet instant. Comme un émerveillement absolu.
 

Quand un homme atteint la fin de quelque chose, c’est une chose de regarder entre ses mains et de voir sa propre vie en morceaux, mais c’en est une tout autre de regarder en arrière et de voir tout dévasté dans son sillage. La vie ne peut aller que dans une direction, et ce qui reste derrière est à la fois puissant et permanent. Il avait pendant si longtemps refusé de se retourner. Désormais, il ne supportait pas l’idée d’avancer.
 

Les décisions ont le don de s’additionner les unes aux autres. Les nombres vous échappent. Plus le temps passe, plus les choses sont difficiles à justifier. Parfois il est impossible de tenir le compte des torts qu’un homme a accumulés au cours de sa vie, et Denny savait qu’il avait depuis longtemps dépassé ce stade, que depuis des années sa relation avec sa sœur était plus une affaire de clémence que de pardon.
 

Le manque le faisait se tordre tandis qu’il passait devant des motels faiblement éclairés et des panneaux d’affichage lumineux. Il y avait la douleur et la nausée, certes, mais la sensation qu’il éprouvait était difficile à expliquer à quiconque ne la connaissait pas. C’était comme s’il y avait un moi intérieur et un moi extérieur, la conscience et le corps, et plus il redescendait, plus il avait l’impression que cette partie intérieure se détachait et se racornissait comme un ver desséché par le soleil. Elle devenait une chose froide et cassante et son corps n’était plus qu’une coquille, comme s’il se trimballait dans un costume trop grand. Il y avait littéralement un espace physique entre les deux parties. Il sentait la séparation entre elles, peut-être un centimètre, parfois plus, et la seule chose qui pouvait les rassembler était la dope. Quand il se shootait, une chaleur l’emplissait comme un ballon de baudruche, et c’était ce qu’il crevait d’envie de ressentir à cet instant.
 
 
Les pensées positives semblaient toujours jaillir et étinceler et se consumer comme un feu d’artifice. À la fin, il ne restait chaque fois que l’obscurité.


Des années durant, il avait tenté de mettre le doigt sur le moment où les choses avaient commencé à se déliter. Aussi idiot que ça puisse paraître, il jugeait parfois responsable l’arrivée de la télévision. Quand les gens pouvaient voir ce que les autres avaient, ils se mettaient à le vouloir aussi. Ils entendaient la façon dont les gens parlaient de la montagne, et ils commençaient à lentement changer de discours. Les choses qui sur le moment avaient semblé insignifiantes et inoffensives représentaient, avec le recul, un commencement. Mais même avant ça, avant que l’extérieur exerce son influence, les communautés se divisaient et les gens partaient.
Quand l’exploitation forestière avait cessé et que les montagnes s’étaient retrouvées aussi nues que la lune, des familles avaient fait leurs valises et s’étaient rendues dans l’Ouest, dans des endroits comme l’Oregon et l’État de Washington où les arbres étaient encore intacts. Si vous faisiez un bond de soixante ans en avant, ça avait été la même histoire quand les fabriques de papier avaient fermé, quand les vieilles usines de plastique à l’extrémité sud du comté étaient parties, quand Dayco avait licencié tout le monde à Waynesville ou quand Ecusta avait disparu de Brevard. Des étrangers conduisant de belles voitures et portant de beaux costumes faisaient de belles promesses d’emploi, puis ils repartaient avec leur portefeuille en peau d’autruche bien garni une fois que tout ce qui pouvait être pris l’avait été. Les gens leur couraient désespérément après en agitant les mains dans la poussière et les gaz d’échappement, à bout de souffle, vaincus et brisés, et quand ils finissaient par s’arrêter et regardaient autour d’eux, ils se rendaient compte qu’ils étaient dans un endroit qu’ils ne reconnaissaient plus, qu’ils étaient aussi perdus que des chiens errants.
Ceux qui restaient élevaient leurs enfants dans l’espoir qu’ils s’en sortiraient mieux. Ils leur conseillaient de faire des études pour trouver un bon boulot qui ne rendrait pas leurs mains calleuses, qui ne leur crevasserait pas la peau, qui ne leur briserait pas les os. Nous ne voulons pas que tu sois obligé de travailler comme nous l’avons fait. Voilà ce qu’ils disaient, et c’était une pensée noble mais de mauvais augure. Car au lieu de rester ancrés à l’endroit qui portait leur nom, ils emportaient leur nom avec eux quand ils partaient. Le tissu même de ce qui avait autrefois défini les montagnes se fragmentait et était remplacé par des étrangers qui construisaient leurs résidences secondaires sur les crêtes et faisaient tellement grimper les prix de l’immobilier que les quelques gens du coin qui restaient ne pouvaient plus payer leur taxe foncière.
Évidemment, il y avait la drogue. Il y avait eu la décennie de la meth, la transition vers les antidouleurs et les seringues, et ce n’était pas tant un problème spécifique aux montagnes qu’un problème national. C’était le remède qui permettait d’échapper à la pauvreté systémique, le résultat d’une politique qui privilégiait les bénéfices aux dépens de la population depuis deux cents ans. Au bout du compte, c’était ça, la cause première de tout.
Mais il ne s’agissait pas uniquement d’économie, ni de drogue. Il s’agissait de l’abandon des valeurs. C’était remplacer le dur labeur par la commodité. C’était dire que le Starbucks le plus proche était plus important que chez soi.


Quelqu’un, quelque part, recevrait bientôt un coup de fil pour l’informer qu’une personne aimée était morte. C’était inévitable. Et je savais ce que ça faisait, car j’avais reçu ce genre d’appel par le passé. De tels moments façonnent notre vie. Nous nous retrouvons avec rien d’autre que l’avant et l’après. C’est ainsi que fonctionne le temps, ceux d’entre nous qui sont dans l’après tentant de recoller les morceaux.
 
 
Depuis des siècles, l’histoire des Appalaches est celle d’intérêts extérieurs exploitant les ressources de la terre et de ses habitants, et repartant quand il n’y a plus rien à prendre. Ça a tout d’abord été le bois, puis le charbon. Maintenant c’est le tourisme, le développement foncier effréné, et la gentrification. L’histoire de ces montagnes a toujours été celle de déplacements et de promesses rompues. L’argent vient et repart. Les boulots se font rares et les gens s’en vont pour trouver du travail, pendant que d’autres restent pour grappiller ce qu’il y a à grappiller.
Les gamins avec lesquels j’ai grandi, des gosses qui avaient une vie aussi dure que celle de mon père, connaissaient des vérités que la plupart des gens ne découvrent qu’une fois adultes, pour autant qu’ils les découvrent un jour. Il y a un poème d’une de mes écrivaines préférées, la poétesse du Kentucky Rebecca Gayle Howell, intitulé « Ma mère nous a appris à ne pas avoir d’enfants », et dans ce poème il y a un vers dans lequel elle demande :
La délicatesse est-elle une ressource des privilégiés ?                            
Elle répond :                            
À cet égard, les miens étaient pauvres.             
Nous nous battions pour manger et nous battions entre nous parce que
nous étions fatigués de nous battre. Nous n’avions pas le temps             
de partager. À la place notre richesse était l’honnêteté,                            
Qui n’est pas la tendresse.


Les gens qui n’ont pas grandi de cette manière ne comprennent pas ce qui peut pousser quelqu’un vers des drogues telles que la métamphétamine ou l’héroïne. Ils ne comprennent pas ce qui peut pousser un homme à boire comme mon grand-père. La raison pour laquelle ils ne peuvent pas le comprendre est qu’ils ne sont jamais tombés aussi bas. Quand tout ce qu’on a, c’est un billet de vingt dollars, vingt dollars ne repoussent pas les avis d’expulsion. Vingt dollars ne vous procurent pas une assurance-maladie. Vingt dollars ne suffisent pas à rembourser le prêt pour la voiture. Vingt dollars ne permettent même pas d’avoir de la lumière. Mais vingt dollars peuvent vous faire quitter ce monde pendant un petit moment. Rien qu’une minute. Juste le temps de respirer.            
C’est ce que tous les junkies que j’ai rencontrés voulaient : rien qu’une seconde pour respirer.
 
 
Quand je repense à ce qui a défini ma génération, je ne vois pas tant la musique et les vêtements, le grunge et le hip-hop, les jeans baggy et les casquettes de base-ball serrées que la naissance de « Big Pharma ». Tous les gamins avec lesquels j’ai grandi s’étaient fait prescrire quelque chose. Chaque pub à la télévision s’achevait par une liste indéchiffrable d’effets secondaires. Encore maintenant, chaque armoire à pharmacie d’Amérique contient des cachets qui peuvent être pris à tort et à travers, des médicaments qui peuvent servir à se défoncer. (…)
Les premières drogues que nous avons prises nous ont été données par des médecins.
Voilà qui résume bien l’épidémie américaine des opioïdes. C’est l’histoire de labos pharmaceutiques balançant des cachets dans des communautés tout en minimisant ou en ignorant leur potentiel d’addiction et d’abus.            
« La promotion et le marketing de l’OxyContin s’inscrivaient dans un contexte de libéralisation de l’usage des opioïdes dans le traitement de la douleur, particulièrement pour les douleurs chroniques non liées au cancer, expliquait un article de février 2009 de l’American Journal of Public Health. Purdue a mené une campagne “agressive” pour promouvoir l’utilisation des opioïdes en général, et de l’OxyContin en particulier. Rien qu’en 2001, le laboratoire a dépensé 200 millions de dollars en stratégies diverses afin de faire la promotion de l’OxyContin. »            
Et : « Une caractéristique constante de la promotion et du marketing de l’OxyContin a été un effort systématique pour minimiser le risque d’addiction lors de la prise d’opioïdes pour le traitement de douleurs chroniques non liées au cancer. »


Aujourd’hui, la transition des médicaments sur ordonnance aux opioïdes illégaux est quasiment un cliché américain. Demandez à n’importe qui dans ce pays, il y a des chances pour que tout le monde ait une histoire, la même histoire, une histoire comme un disque rayé, racontée encore et encore au point qu’elle a presque perdu toute signification : untel a été blessé au travail, ou untel s’est fait opérer, on lui a prescrit de l’OxyContin, il est devenu accro, et il a plongé dans l’héro.     
La crise américaine des opioïdes est aussi banale et courante qu’un épisode de The Bachelor, et ça faisait longtemps qu’on la voyait venir. Ce que cette nation a connu au cours des deux dernières décennies est le fruit d’une culture pharmaceutique qui plaçait les profits avant les gens. Que les laboratoires aient fait gober des antidépresseurs ou des somnifères à des gosses de douze ans, ou qu’ils aient refilé des antalgiques tout en minimisant leur potentiel addictif, ce qui s’est passé est le résultat de la cupidité.
 
 
Entre 1999 et 2015, 300 000 personnes sont mortes d’une overdose d’opioïdes aux États-Unis. À l’époque, les experts prévoyaient que 300 000 autres mourraient au cours des cinq années suivantes, et tandis que nous entrons dans la dernière année de cette prédiction, il semblerait qu’ils aient visé juste, avec entre 40 000 et 50 000 décès par an depuis.         
Mais une chose qu’on oublie souvent, c’est le facteur géographique, le fait que certaines régions ont été inondées de médicaments à un degré qu’on ne retrouve pas ailleurs. Si vous regardez les cartes de répartition des antalgiques, les cartes détaillant les niveaux de prescription d’opioïdes, les Appalaches ressortent comme une ecchymose par rapport au reste du pays. Il y a eu 42 000 morts par overdose en 2016, et sur les cinq États les plus touchés, quatre se trouvent dans les Appalaches.
Quant à savoir comment cela a pu se produire, comme tout aux États-Unis, ça a été une question d’économie et de politique – le ciblage systématique d’une population sans voix et essentiellement invisible. Balancez le poison là où personne ne va, et on ne comptera jamais les cadavres. L’Amérique mainstream s’en foutait, car ça n’arrivait pas chez elle. C’était comparable à la période où le crack dévastait les quartiers noirs défavorisés, dans les années 1980 et au début des années 1990. Mais la différence entre la crise des opioïdes et l’épidémie de crack, c’est que les opioïdes se sont finalement retrouvés dans les foyers des Américains blancs des classes moyenne et supérieure. C’est alors que le reste du pays a commencé à prêter attention au problème. Les gens ne pouvaient plus fermer les yeux, car ils devaient enterrer les leurs.


Quand vous regardez la façon dont Purdue Pharma s’en est pris au peuple américain, ça se résume à une histoire de pauvreté et d’exploitation des personnes au bas de l’échelle. Comme l’a expliqué Beth Macy, « plus nous parlons de l’épidémie comme d’un phénomène individuel ou d’une faillite morale, plus il est aisé de dissimuler et d’ignorer les conditions sociales et économiques qui prédisposent certaines personnes à l’addiction. La solution n’est ni le Suboxone ni les sermons moralisateurs, mais plutôt une démocratie redynamisée qui offre de véritables opportunités d’emploi et des salaires décents à tout le monde. » 
Macy semble séparer dans ce débat la dimension de faillite morale et les conditions socioéconomiques qui mènent à l’addiction, mais pour moi ces deux choses vont de pair. Générer des profits aux dépens de la population est une crise de valeurs. Le fossé socioéconomique croissant est notre plus grande faillite morale, et tant que nous n’aurons pas résolu ces disparités, ces crises se produiront encore et encore. Les victimes seront toujours les personnes vivant dans des endroits oubliés.


J’ai regagné l’autoroute et roulé environ quinze kilomètres jusqu’au magasin Tractor Supply pour acheter du fourrage, et quand j’ai atteint le bas de la rampe de sortie, j’ai regardé de l’autre côté de la route en direction d’un panneau planté sur la colline. Je l’avais déjà regardé des centaines de fois au fil des années. Il affichait le nombre d’overdoses dans le comté au cours du dernier mois, un comptage en évolution constante des morts par overdose au cours de l’année. Chaque fois que je passais, le nombre avait augmenté.
 
 
On a dénombré 93 331 morts par overdose aux États-Unis pour l’année 2020. Parmi ces décès, 69 710 étaient liés à la consommation d’opioïdes, dont 57 500 causés spécifiquement par les opioïdes synthétiques. Rétrospectivement, il est frappant de constater à quel point l’estimation des experts évoquée précédemment dans l’article, qui prévoyait 300 000 morts de plus entre 2015 et 2020, s’est avérée juste. Au cours de cette période de cinq ans, on a dénombré 289 312 morts par overdose d’opioïdes, chaque année surpassant la précédente en termes de chiffres. Dans 63 % des cas, la mort était due à un opioïde synthétique, dont fait partie l’OxyContin.             
« Les derniers chiffres du CDC (agence fédérale des États-Unis en charge du contrôle et de la prévention des maladies) montrent que vingt-huit États ont enregistré une hausse de plus de 30 % du nombre de morts par overdose en 2020 par rapport à l’année précédente, parmi lesquels dix États ont enregistré une hausse de 40 %... Sur les quinze États qui ont enregistré la hausse la plus importante, neuf d’entre eux sont situés dans les États du Sud ou des Appalaches. »             
Fin août 2021, le juge fédéral Robert Drain a approuvé un plan de faillite qui garantit à la famille Sackler l’immunité contre toute tentative future de poursuites à l’encontre de leur compagnie Purdue Pharma et de leur produit, l’OxyContin. En échange, la famille Sackler a accepté de payer environ 4,3 milliards de dollars de pénalités tout en renonçant à la propriété de leur entreprise. Les Sackler, qui d’après leurs propres estimations ont gagné plus de 10 milliards de dollars grâce à la vente d’opioïdes, restent l’une des familles les plus riches des États-Unis.

 

jeudi 31 mars 2022

[Franceschi, Patrice] S'il n'en reste qu'une

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : S'il n'en reste qu'une

Auteur : Patrice FRANCESCHI

Parution : 2021 (Grasset)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

L’héroïsme des bataillons de combattantes kurdes contre Daech attendait son grand roman. Le voici.
Une journaliste occidentale croit pouvoir enquêter impunément sur le destin magnifique de deux figures légendaires, Tékochine et Gulistan, afin de raconter la pureté de leur cause, l’inflexibilité de leur lutte, les circonstances exceptionnelles de leur mort dans les décombres d’une ville assiégée de l’ancienne Mésopotamie.
Mais accéder au premier cercle des dirigeants clandestins de cette guerre-là se mérite, et peut-être ne peut-on révéler la vérité qui se cache derrière tant de récits lacunaires et contradictoires qu’en se perdant à son tour  : son enquête devient peu à peu parcours initiatique, remontée du fleuve du souvenir, hymne à une liberté dont nous avons perdu le sens en cessant d’être prêts à en payer le prix.
Dans un paysage de sable et de lumière, S’il n’en reste qu’une est l’histoire de ces femmes confrontées à ce qu’il peut y avoir d’incandescent dans la condition humaine.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancier, aviateur et marin, Patrice Franceschi partage sa vie entre écriture, aventures et engagements. Il est notamment l’auteur de Dernière nouvelles du futur et d’Ethique du samouraï moderne, il a obtenu le prix Goncourt de la nouvelle pour Première personne du singulier.

 

Avis :

Envoyée en Syrie par le groupe de presse australien qui l’emploie, la journaliste québécoise Rachel Casanova y cherche le sujet d’un grand reportage, et pourquoi pas, de son premier livre. Elle se lance sur les traces de deux sœurs d’armes kurdes, Tékochine et Gulistan, qui, tuées dans de terribles mais mystérieuses circonstances alors qu’elles combattaient au sein d’un bataillon féminin, alimentent une véritable légende quant à leur courage et à leur engagement pour la liberté. Bien décidée à retracer leur destin, la reporter occidentale devra se confronter à la réalité du terrain kurde : une expérience dont elle n’imaginait pas qu’elle la transformerait autant…

A travers l’enquête de Rachel, c’est la dernière décennie de leur histoire qui nous parvient du point de vue des Kurdes eux-mêmes : des années de combat éperdu contre la haine islamiste, dans un affrontement inégal, fatalement jusqu’au-boutiste puisque toute défaite ou abandon entraînerait leur destruction, atroce et acharnée. Hommes et femmes luttent pied-à-pied, avec le courage et la détermination de ceux qui mènent un combat existentiel, et qui n’ont d’autre choix que le sacrifice pour tenter de repousser l’innommable. Trahis en 2019 par le retrait de la coalition internationale qui les soutenaient depuis cinq ans contre Daesh, les Kurdes continuent seuls le combat, désespéré pot de terre contre barbare pot de fer…

Le parcours de baroudeur et l’engagement humanitaire de l’auteur en zones de guerre ne sont sans doute pas pour rien dans le réalisme de sa restitution de la guérilla et des batailles décisives en Syrie, qu’il s’agisse du Stalingrad Kurde de Kobané en 2014 ou de la prise de Raqqa en 2017. Et si, par ailleurs, la construction du roman peut paraître artificielle dans son souci de maintenir jusqu’au bout un suspense somme toute superflu, nombreux sont les passages forts du récit. En particulier ceux qui mettent en avant l’engagement lucide et sans haine des femmes kurdes, souvent très jeunes, condamnées à attaquer sans cesse et à ne jamais reculer, sûres de rencontrer tôt ou tard la mort au combat puisqu’elles se sacrifieront plutôt que de tomber aux mains de ceux qui les démantèleraient vivantes.

Patrice Franceschi a choisi de confronter deux femmes kurdes et une Occidentale, dans une rencontre posthume symboliquement destinée à nous rappeler la valeur de cette liberté autrefois chèrement conquise, et que, dans notre confort, nous laissons peu à peu s’éroder par peur d’en payer le prix. « Vivre libre ou se reposer, il faut choisir. » Et si, à force de préférer notre sécurité matérielle à la défense de nos idéaux, nous étions en train de devenir « des sortes d’animaux domestiques » ? (4/5)

 

 

Citations :

La femme qui m’ouvrit me laissa sous le choc : Bérivan Kobané n’avait effectivement pas dû sourire depuis longtemps ainsi que l’avait affirmé Mohamed. D’une certaine manière, elle était impressionnante : l’image même du malheur – un tableau de Goya peint sur un visage de Joconde. J’en eus le cœur serré. La maigreur de sa figure, toute en os, faisait peine à voir, avec un nez trop fin, un front immense et une bouche si mince qu’elle semblait tracée au crayon dans le blanc du visage ; cette figure d’outre-tombe ne semblait vivante que par la force de ses yeux, pareils à des brandons brûlant dans des orbites très sombres, d’une profondeur comme je n’en avais encore jamais vu.

Le Shingal est l’un des berceaux des Kurdes yézidis. Leur religion est issue de l’ancien zoroastrisme qui plonge ses racines très loin dans le passé, bien avant l’arrivée de l’islam chez nous. (…)
En tout cas, c’est pour cette raison que les djihadistes haïssent les Yézidis ; pour eux, ce sont des adorateurs du diable. Ils les placent au sommet de la hiérarchie de leurs ennemis, parmi ceux qui doivent être anéantis au sens propre du terme. Je sais que chez vous on refuse de le croire, mais ces islamistes détestent viscéralement tout ce qui n’est pas eux : chrétiens, Kurdes, chiites, soufis, musulmans trop modérés à leurs yeux, tout y passe – sans oublier les Occidentaux, naturellement, ces mécréants abhorrés. Voilà pourquoi la guerre qu’ils mènent contre nous est une guerre existentielle ; nous ne pouvons passer aucun accord de paix avec eux, aucun armistice n’est possible, aucun dialogue n’est envisageable ; le voudrions-nous que ce serait impossible ; nos combattants ne peuvent même pas se rendre si cela tourne mal pour eux – ils sont aussitôt torturés, assassinés, leurs corps démantelés….

(…) elle a rejoint très jeune notre révolution. Elle aimait défendre sa patrie, la démocratie, notre égalité avec les hommes, toutes ces choses, mais surtout, elle ne plaçait rien au-dessus de la liberté. Rien, vous comprenez ? » Je dis un peu bêtement : « Rien au-dessus de la liberté, bien sûr, c’est logique, c’est la révolution… » Bérivan secoua la tête de consternation en me regardant presque sévèrement : « Sauf votre respect, madame Casanova, vous ne connaissez rien à ces choses-là. Comment pourriez-vous, d’ailleurs ? Chez vous en Occident les libertés disparaissent petit à petit mais ce n’est pas par la force d’un destin contraire comme chez nous ; c’est seulement parce qu’il y a en vous une érosion de la volonté de vivre libre. Cela ne ferait-il pas de vous des sortes d’animaux domestiques ? Disons que Tékochine était un animal sauvage ; je crois savoir qu’il y en avait beaucoup chez vous autrefois.
 
Vers le mois de septembre, les islamistes se sont lancés à l’assaut en nous attaquant de tous les côtés à la fois. C’était l’hallali ; nos ennemis proclamaient qu’ils allaient nous exterminer, notre population était terrorisée. Les gens fuyaient où ils pouvaient. Nos combattants se défendirent avec un acharnement dont vous n’avez pas idée ; mais ils ne purent tenir longtemps dans la plaine à un contre dix, face aux chars et à l’artillerie qui les canonnaient sans répit, souvent appuyés par l’aviation turque – celle-là nous bombardait partout et sans relâche. Nos bataillons étaient en débris, le moral faiblissait, le monde entier se désintéressait de notre sort. La situation devenait désespérée : nous avions quantité de tués et de blessés, les vivres et l’eau se faisaient rares, les munitions commençaient à manquer ; alors, Qaraman et nos autres généraux, comme Tulin Clara et surtout Mazlum, notre général en chef, décidèrent de jouer le tout pour le tout : ils ordonnèrent à ce qui restait de nos troupes dans le canton de Kobané – trois mille hommes et femmes tout au plus – de s’enfermer dans la ville elle-même afin de mener désormais le combat en milieu urbain. Dans ces cas-là, l’artillerie et les blindés sont moins efficaces et peuvent être plus facilement détruits par des hommes déterminés. Il fallait vaincre coûte que coûte. La plaine était perdue, la ville pouvait tenir – du secours viendrait peut-être de l’extérieur.  
L’essentiel de la population fut évacué vers les zones kurdes de Turquie, et bientôt commença ce que la presse mondiale allait appeler “le Stalingrad kurde”. Car cette bataille, nous allions finir par la gagner – après 135 jours de siège et beaucoup de sacrifices. Moi qui les ai vécus, je peux vous assurer que ce furent 135 jours d’horreur et de malheur, de fureur et d’épouvante, de bruits et de désordres. Jusqu’à la fin, nous ne pouvions être certains de gagner – mais ce furent 135 jours qui ont renversé le cours de notre histoire.

Dans l’escalier menant à la réception, il me revint à l’esprit une phrase lue dans les Mémoires de je ne sais plus quel écrivain qui assurait qu’il existait un lien consubstantiel entre existence et puissance : « Qu’il m’arrive n’importe quoi plutôt que rien », avait-il écrit quelque part. À l’époque, j’avais trouvé cette déclaration parfaitement incongrue. Comment pouvait-on être habité par une telle confiance en soi, une telle certitude quant à ce que pouvait offrir la vie ? Pouvait-on croire à ce point en son destin ? C’était idiot, c’était impossible – nous maîtrisions si peu de chose. Mais en descendant l’escalier de « l’Auberge des deux roses » – cet escalier qui grinçait à chaque pas comme pour avertir la terre entière de mon départ clandestin – je fus soudain certaine que cette confiance orgueilleuse et aveugle dans le destin relevait d’une impérieuse nécessité si l’on voulait faire sauter la sorte de verrou qui, toujours, empêchait l’existence d’atteindre son entière plénitude – cela au risque de se perdre. En étais-je capable ?
 
“Tout le malheur des hommes vient de ce qu’ils craignent la mort. Si on chasse cette peur, le bonheur revient.” Je n’ai rien compris sur le moment – mais j’ai été certain qu’elle se vivait comme déjà morte, que c’était son secret pour résister à tout et ne jamais fléchir. Ça m’a impressionné : comment pouvait-on vivre de cette manière en restant si serein ? Quand elle s’est levée pour retourner vers le front, elle s’est penchée vers moi, les yeux brillants, et m’a dit autre chose encore, d’une voix très douce – et ça aussi, je ne l’avais jamais entendu de personne : “Diljuar, vivre libre ou se reposer, il faut choisir. C’est un grand sage qui a dit ça autrefois ; tu ne peux pas être fatigué puisque tu te bats pour être libre.”

Mais vous vous croyez où, monsieur le journaliste ? Dans votre pays tranquille où on est libre de tout choisir ? Choisir ce que l’on mange comme le métier que l’on fait ? Est-ce que vous avez seulement une idée de notre espérance de vie, à moi ou à la camarade Asya ? Nous, on dit : si on pouvait avoir quatre ou cinq ans, ce serait bien… Chez les Yapajas du Rojava, personne ne meurt du cancer.

En janvier 2018, les Turcs ont envahi Afrine sans s’occuper de ce que pouvaient penser nos alliés occidentaux. Ils les ont mis devant le fait accompli. Ni les Américains, ni les Français n’ont osé intervenir – parce que les Turcs font partie de l’OTAN et que ça leur est bien commode de nous massacrer sous ce masque du mensonge. Nous nous sommes donc retrouvés seuls contre des avions, des chars, de l’artillerie, une armée moderne et bien équipée… C’était autrement plus difficile qu’avec Daech, bien sûr – et cela nous a coûté des centaines de nos filles et de nos garçons. Morts pour rien.

J’avais rencontré ce colonel à deux ou trois reprises et l’impression que j’en avais gardée m’avait beaucoup troublé : il appartenait manifestement à la même catégorie humaine que Tékochine – ils étaient de la même étoffe si vous préférez. Par exemple, il m’avait dit une fois qu’il vouait une admiration sans borne à Victor Hugo et, notamment, à son poème “Ultime Verba”. Il m’avait répété trois fois de suite les deux derniers vers – et ses yeux étaient traversés de fièvre :  “S’il en demeure dix, je serai le dixième ;  Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là !

(…) au début du mois d’octobre 2019, les Occidentaux ont trahi leurs engagements vis-à-vis de nous après cinq années de guerre commune contre l’État islamique et 36 000 tués et blessés dans nos rangs – à peine une poignée chez eux ; d’un seul coup, ils nous ont abandonnés aux mains des Turcs, nos pires ennemis. Probablement devaient-ils juger que nous ne servions plus à rien après avoir vaincu les djihadistes quelques mois plus tôt.
 


 

samedi 18 septembre 2021

[Guillaumin, Emilie] L'embuscade

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'embuscade 

Auteur : Emilie GUILLAUMIN

Editeur : HarperCollins

Parution : 2021

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Nuit d’août. Dans la chambre flotte le parfum de Cédric. Un mois et demi que ce soldat des forces spéciales est en mission. Un mois et demi que Clémence attend son retour avec leurs trois garçons.
Au petit matin, une délégation militaire sonne à la porte. L’adjudant Cédric Delmas est tombé dans une embuscade avec cinq de ses camarades.
Aux côtés d’autres femmes, épouses de soldats elles aussi, Clémence se retrouve malgré elle plongée dans la guerre secrète menée par la France au Levant. Avec ces questions lancinantes : que s’est-il réellement passé lors de l’attaque ? Et pourquoi l’armée garde-t-elle le mystère ?

L’Embuscade dessine avec justesse et émotion le combat d’une femme, mère et épouse puissante et courageuse, pour découvrir la vérité.
 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Après des études de lettres à la Sorbonne et de criminologie à New York, Emilie Guillaumin a passé deux ans au sein de l’armée de terre française, aventure dont elle a tiré Féminine (Fayard, 2016). L’Embuscade est son deuxième roman.

 

Avis :

Soldats des forces spéciales françaises, Cédric Delmas et cinq de ses camarades tombent dans une embuscade lors d'une mission secrète dans la région du Levant. Comme les cinq autres épouses, sa femme Clémence est informée par une délégation militaire, dans le strict respect de la procédure prévue. Très vite, de nombreuses zones d'ombre apparaissent autour de la disparition des six hommes. Que s'est-il réellement passé pendant leur mission ? Pourquoi tant de mystère de la part de l'armée ? Pour Clémence commence un éprouvant combat pour la vérité.

Forte de son expérience dans l’armée de terre et au Ministère des Armées, c’est en connaissance de cause qu’Emilie Guillaumin nous propose une incursion dans le monde à part, verrouillé par ses règles autant que par son esprit de corps, de la Grande Muette. Son récit est un hommage appuyé à l’engagement des militaires qui ont choisi le risque suprême pour profession, mais aussi à celui, indirect, de leurs conjoints, occupés dans l’ombre, une épée de Damoclès sur la tête, à maintenir solitairement, comme si de rien n'était, la continuité familiale.

Etayé et réaliste, le texte prend souvent une saveur presque documentaire, en particulier pendant toute la première partie qui déroule dans ses moindres détails le protocole extrêmement codifié qui accompagne la perte d’hommes en mission. Tout est prévu pour canaliser l’émotion dans un « prêt-à porter » du deuil, qui en finit presque par anesthésier du même coup la propre sensibilité du lecteur. Il faudra toute la fermeté et la ténacité de la narratrice pour que le roman rebondisse dans une seconde moitié pleine de suspense, lorsqu’il devient évident que les événements ne se sont pas déroulé sur le terrain comme le décrit la première version officielle.

Si quelques improbabilités romanesques se glissent dans l’intrigue, on se laisse volontiers entraîner dans cette histoire rédigée dans un style efficace et concret, aux personnages attachants que l’on n’a pas envie de lâcher avant le dénouement. Indéniablement, la grande force de ce roman est son réalisme dans sa restitution du quotidien des militaires et de leurs familles. (4/5)

 

 

Citations :

Dès le début, j’avais été mise au parfum de la dialectique propre aux parachutistes de l’armée française. Une phrase en particulier m’avait marquée : « Le parachutiste ne va pas au ciel, il y retourne. » Par la suite, Cédric s’était frotté à l’humilité des équipiers du Treize. Les missions s’étaient succédé, éprouvantes. Au fil des années, j’avais compris que, provocatrice et flamboyante pour la forme, cette rhétorique toute-puissante avait essentiellement pour fonction de souder les hommes et de conjurer le mauvais sort.

On n’aime jamais autant la vie que dans la possibilité de la mort.

D’une certaine manière, dans les recoins les plus obscurs de leur âme, nos hommes, à vouloir l’adrénaline, l’aventure clandestine, le combat, ne cherchaient-ils pas tous à défier la mort ? Et nous, épouses éternelles, n’étions-nous pas des monstres de l’accepter ?

Trois jours en Syrie m’avaient suffi pour comprendre que jamais Cédric n’aurait quitté l’armée. Il en était mordu. Peut-être parce qu’il était issu d’une famille sans histoire et sans Histoire. Son enfance et son adolescence avaient été ordinaires comme celles de ses parents et, probablement, de ses grands-parents. Avant de s’engager dans l’armée, Cédric avait vécu l’ennui de ces jours trop lents qui avaient composé ces années trop longues, comme un drame insupportable dont il avait absolument fallu se soustraire, sous peine de crever. Il lui fallait racheter la faute de cette famille modeste qui se contentait d’exister sans vivre et dont les membres rejoindraient bientôt la cohorte de ceux qui disparaissent un jour sans laisser de traces.


 

mercredi 5 mai 2021

[Laurent, Caroline] Rivage de la colère





Coup de coeur 💓

 

Titre : Rivage de la colère

Auteur : Caroline LAURENT

Parution : 2020 (Editions Les Escales),
                   2021 (Pocket)

Pages : 432

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Mars 1967. Marie-Pierre Ladouceur vit à Diego Garcia, aux Chagos, un archipel rattaché à l’île Maurice. Elle qui va pieds nus, libre et sans entrave, fait la connaissance de Gabriel, un Mauricien venu seconder l’administrateur colonial. Un homme de la ville. Une élégance folle.
Quelques mois plus tard, Maurice accède à l’indépendance après cent cinquante-huit ans de domination britannique. Peu à peu, le quotidien bascule et la nuit s’avance, jusqu’à ce jour où des soldats convoquent les Chagossiens sur la plage. Ils ont une heure pour abandonner leur terre, leurs bêtes, leurs maisons, leurs attaches. Et pour quelle raison ? Pour aller où ?
Après le déchirement viendra la colère, et avec elle la révolte.
Bientôt, ce sera l’heure de la justice...

Cet ouvrage a reçu le Prix Maison de la Presse, le Prix du Roman Métis des Lecteurs, le Prix des Lecteurs du Salon du Livre du Mans, le Grand Prix des blogueurs et le Prix Louis Guilloux.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Caroline Laurent est franco-mauricienne. Après le succès de son livre co-écrit avec Evelyne Pisier, Et soudain, la liberté (Les Escales, 2017 ; Pocket, 2018 ; Prix Marguerite Duras ; Grand Prix des Lycéennes de ELLE ; Prix Première Plume), traduit dans de nombreux pays, elle signe son nouveau roman Rivage de la colère (Prix Maison de la Presse 2020 ; Prix du Salon du Livre du Mans 2020). En parallèle de ses fonctions de directrice littéraire chez Stock, Caroline Laurent a été nommée en octobre 2019 à la commission Vie Littéraire du CNL.

 

 

Avis :

En 2018, Joséphin vient assister au jugement de la Cour internationale de Justice à La Haye, qui, il l’espère, tranchera enfin en faveur de la cause qu’il a passé toute sa vie à défendre, en mémoire de sa mère.
En 1967, Marie-Pierre Ladouceur vit à Diego Garcia, aux Chagos, archipel de l’Océan Indien rattaché à l’île Maurice. L’existence y est simple, mais libre et paisible, entre pêche et récolte du coprah. Lorsque la jeune femme découvre l’amour auprès de Gabriel Neymorin, Mauricien venu seconder l’administrateur colonial, elle est loin d’imaginer que son monde est sur le point de s’effondrer. Mettant fin à 158 ans de présence britannique, l’île Maurice accède à l’indépendance après avoir cédé les Chagos aux Anglais, qui, l’archipel devant devenir une base militaire américaine, s’emploient à en expulser les habitants. Déportés sans explication ni préavis, sans indemnisation d’aucune sorte, les Chagossiens se retrouvent abandonnés dans les bidonvilles de Maurice…

Sensibilisée au drame des Chagos par sa mère mauricienne, l’auteur s’est inspirée de ses recherches et de ses rencontres pour créer les personnages de ce roman soigneusement fidèle aux faits historiques. Alors qu’un demi-siècle après l’arrachement des habitants à leur archipel, le Royaume-Uni n’a toujours pas donné suite à l’injonction de l’ONU en 2019 de restituer ce bout de territoire à l’île Maurice, ce livre porte l’espoir de sensibiliser l’opinion publique à la cause chagossienne, ultime levier sur la politique britannique.

De fait, Caroline Laurent parvient haut la main à émouvoir le lecteur, stupéfait du sort imposé il y a cinquante ans, dans le plus grand secret et dans le pire mépris humanitaire, aux 2000 autochtones, et scandalisé qu’aucun des jugements rendus par les plus hautes instances internationales n’ait pu, à ce jour, se voir appliqué. Tandis que le récit nous fait nous glisser dans la peau des îliens, chassés de leur terre arbitrairement et manu militari, emmenés à fond de cale après avoir dû tout abandonner en l’espace d’une heure, puis, sans autre forme de procès, laissés à leur misérable sort une fois débarqués sans bagages ni ressources à Maurice, comment ne pas partager leur désespoir, leur révolte et leur impuissance quand personne n’a d’abord conscience de leur cauchemar, puis quand aucune justice ne semble jamais pouvoir leur être enfin rendue ?

Par la voix de ses touchants personnages, ce captivant roman restitue une part de leur dignité à ces hommes et ces femmes honteusement bafoués par l’Histoire, et à qui le monde contemporain peine tant à rendre justice. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Je n’ai pas la foi. Je préfère parler d’espoir. L’espoir, c’est l’ordinaire tel qu’il devrait toujours être : tourné vers un ailleurs. Pas un but ni un objectif, non, un ailleurs. Un lieu secret dans lequel, enfin, chacun trouverait sa place. Un lieu juste.

Je n’ai jamais été un touriste. C’est quoi un touriste ? Un Blanc en bermuda et en tongs qui vient oublier à Maurice qu’il gagne de l’argent ?

La justice est la méchante sœur de l’espoir. Elle vous fait croire qu’elle vous sauvera, mais de quoi vous sauvera-t-elle puisqu’elle vient toujours après le malheur. Un verdict, ça ne répare rien. Ça ne console pas. Parfois tout de même, ça purge le cœur.

Quand les gens devant moi s’émerveillent – Ton courage vraiment, ta force, depuis toutes ces années… –, je ne sais que répondre. Le courage est l’arme de ceux qui n’ont plus le choix. Nous serons tous, dans nos pauvres existences, courageux à un moment ou un autre. Ne soyez pas impatients.

Sauvage. Sagouin. Nègre-bois. Voleur. Crétin. Crevard. Fils de rien.
Chagossien, ça voulait dire tout ça quand j’étais enfant. Notre accent ? Différent de celui des Mauriciens. Notre peau ? Plus noire que celle des Mauriciens. Notre bourse, vide. Nos maisons, inexistantes.
Méprise-les, oublie-les, me répétait ma mère. Mais comment oublier la honte ?
 
Ça veut dire quoi, l’indépendance ? Qui est indépendant ? L’êtes-vous vous-même ?
J’ai longtemps cru en ce rêve. Liberté, autonomie. Applicable aussi bien en politique que dans l’intimité. Je t’aime, je ne t’aime plus, si je ne t’aime plus je pars, ma vie ouverte aux quatre vents. Je crois que je me trompais. L’indépendance, je veux dire la pure, la véritable, l’absolue, n’existe pas.
On est toujours le colonisé d’un autre.
Ce constat nous oblige.
Les Chagos dépendaient de Maurice, qui dépendait du Royaume-Uni, qui dépendait de l’Europe, qui dépendait des Nations unies, qui dépendaient du monde démocratique. Qui a entendu parler de nous ? Diego Garcia, Peros Banhos ? Non, connais pas. Qui sait ce que le monde démocratique nous a infligé ?
Croyez-moi. Notre sort vous concerne tous, et sans doute bien au-delà de ce que vous pourriez imaginer.

Qu’est-ce qui forge une identité ? Un nom, une profession, la couleur d’un passeport, un certain alignement des planètes ? Ce qui nous fonde, n’est-ce pas simplement l’amour qui a présidé à notre naissance, ou bien à l’inverse, l’absence de tout sentiment ?

Ma mère n’a jamais pris l’avion. Si elle avait pu voler au-dessus des cieux, elle aurait compris qu’il n’y a pas d’autre paradis que celui dont on vous donne le regret. De même l’enfance qui nous empêche de devenir grands vient à nous manquer le jour où elle s’éloigne. C’est la perte, c’est la douleur qui crée l’idéal.

Un autre document, signé du 30 décembre 1966, révélait un accord secret entre le Royaume-Uni et les États-Unis. Diego Garcia serait loué aux Américains pour une période de cinquante ans, avec possible reconduction du bail durant vingt ans. Un projet de base navale était à l’étude.
Le dernier document établissait un calendrier prévisionnel d’évacuation de l’île. Les Américains devaient présenter à l’ONU un dossier fourni par les Anglais assurant que le territoire était vierge « d’habitants autochtones », afin d’obtenir un accord pour créer la base militaire. Les Britanniques visaient un plan en trois étapes. D’abord, encourager les départs volontaires, sans préciser aux voyageurs que le retour sur l’île leur serait interdit. Ensuite, pousser les gens à partir d’eux-mêmes en stoppant l’acheminement de vivres et de biens via les navires de ravitaillement. Enfin, face à d’éventuels récalcitrants, ne pas hésiter à employer la force.

Le métissage, c’est toujours trop ou pas assez. Il n’y a pas d’équilibre. Pas de recette, pas de dosage. Quoi que vous fassiez, vous serez pris pour celui que vous n’êtes pas.