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mardi 1 novembre 2022

[Piacentini, Elena] Les silences d'Ogliano

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Les silences d'Ogliano

Auteur : Elena PIACENTINI

Parution : 2022 (Actes Sud)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

La fête bat son plein à la Villa rose pour la célébration de fin d’études de Raffaele, héritier de la riche famille des Delezio. Tout le village est réuni pour l’occasion : le baron Delezio bien sûr ; sa femme, la jeune et divine Tessa, vers laquelle tous les regards sont tournés ; César, ancien carabinier devenu bijoutier, qui est comme un père pour le jeune Libero ; et bien d’autres. Pourtant les festivités sont interrompues par un drame. Au petit matin, les événements s’enchaînent. Ils conduisent Libero sur les hauteurs de l’Argentu au péril de sa vie.
Situé au cœur d’un Sud imaginaire, aux lourds secrets transmis de génération en génération, Les Silences d’Ogliano est un roman d’aventures autour de l’accession à l’âge adulte et des bouleversements que ce passage induit. Un roman sur l’injustice d’être né dans un clan plutôt qu’un autre – de faire partie d’une classe, d’une lignée plutôt qu’une autre – et sur la volonté de changer le monde. L’ensemble forme une fresque humaine, une mosaïque de personnages qui se sont tus trop longtemps sous l’omerta de leur famille et de leurs origines. Placée sous le haut patronage de l’Antigone de Sophocle, voici donc l’histoire d’Ogliano et de toutes celles et ceux qui en composent les murs, les hauts plateaux, les cimetières, les grottes, la grandeur.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Elena Piacentini est corse et vit à Lille. Après plusieurs polars publiés, notamment chez Fleuve noir et Pocket, et récompensés par différents prix, Les Silences d'Ogliano (2022) est son premier roman en littérature blanche.

 

 

Avis :

Devenu médecin, le narrateur Libero Solimane revient à Ogliano, son village natal. La vue, sur les hauteurs, du pallazzo Delezio désormais abandonné aux ronces et à la décrépitude, le replonge dans la tragédie survenue ici, l’année de ses dix-huit ans.

Cerné par le massif de l’Argentu dont les montagnes le dérobent au monde tout en lui fermant l’accès à la Méditerranée toute proche, soumis aux bourrasques du libeccio bien connu des Corses et des Italiens, Ogliano, oublié du temps, semble toujours vivre comme au siècle dernier, selon les lois d’autant plus immuables du patriarcat et de la féodalité, que personne ne se risquerait à troubler l’omerta qui pèse sur cet assemblage de clans et de lignées soigneusement cloisonnés entre pauvres et riches, mais aussi par les haines rancies, la vendetta, et, de plus en plus, par les dérives mafieuses.

La violence est partout et le sang prompt à couler, selon cette loi du plus fort qui prend le dessus dès que la justice et le droit ont le dos tourné. Une violence qui n’en finit pas de ricocher, chaque mort en appelant une autre, dans une inextricable escalade que chacun subit dans la douleur et le silence. Dans ce contexte de tragédie grecque qui leur rappelle l’Antigone de Sophocle dont ils ont fait leur référence, Libero - de père inconnu - et son ami Raffaele – fils héritier du baron Delezio qui règne en maître sur le village – rêvent passionnément de justice. Ils vont apprendre qu’il n’est toutefois pas facile de démêler les culpabilités, qu’après tant d’iniquités, de violences et de torts infligés de toute part, le choix entre le bien et le mal n’est plus manichéen, qu’on peut même faire le mal pour un bien, et que, dans cet imbroglio dont ils vont peu à peu, au fil d’aventures qui mettront leur vie en péril, découvrir les insoupçonnables imbrications secrètes, les motivations des pires tueurs peuvent au final avoir trait à l’amour et à l’honneur.

Menée de main de maître par une auteur habituée des romans policiers, la narration joue avec efficacité de la curiosité du lecteur, entre vieux secrets de famille, poursuites dans le maquis et règlements de compte dont l’ensemble forme un tableau très plausible que l’on croirait tout droit sorti d’une Corse ou d’une Italie qui auraient troqué la féodalité seigneuriale contre celle de la mafia. Mais la plume, d’une grande beauté, d’Elena Piacentini ne se contente pas de nous tenir en haleine et de nous plonger dans des paysages méditerranéens avec une puissance d’évocation qu’expliquent sans doute ses origines corses. Alors que, dans ce drame, meurtriers ou victimes, tous ploient sous l’héritage d’une même et vieille douleur, cristallisée en haine et en désir de vengeance, elle nous interroge, au-delà de la peur et du sentiment d’impuissance, sur les moyens - et le courage – de briser ce fatal engrenage. Une gageure qui a déjà coûté la vie de bien des juges, et qui ne rend que plus admirable le sacerdoce de ceux qui, contraints de vivre sous protection, poursuivent leur mission coûte que coûte. Ce sont eux qui permettent l’espoir. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

— “Le bon et le méchant n’ont pas un droit égal.” Tu es d’accord avec ça ?             
Décidément, il n’avait pas changé avec ses lubies et sa manie de vous cueillir à froid. Je n’en fus pas déstabilisé pour autant. J’avais étudié Antigone et cette phrase avait éveillé en moi bien des résonances. Le droit et la justice, ou plutôt leur absence étaient notre lot quotidien. Cet état de fait que la plupart acceptaient comme la normalité, je ne l’admettais pas. Les mots, je les portais au cœur depuis longtemps et ils me vinrent en une tirade enflammée.             
— Non ! Le même droit pour tous, bons et méchants, petits et grands, sinon, rien ne tient plus ensemble ! Une seule justice, des lois équitables et des hommes intègres pour les servir. Pas le fait du prince ou des “Don” ! Voilà comment les choses devraient être, Raffaele ! Voilà comment elles ne sont pas chez nous ! Ici, tout dépend de ta famille et de tes relations. Les combines et les passe-droits en haut de l’échelle ont tué l’idée de justice. Ça c’est la première violence et il n’y a que ceux qui la subissent qui la voient. Elle en appelle une autre qui fait des morts. Tu sais pourquoi ? Parce que là où il n’y a plus l’espoir d’une égalité de traitement, il ne reste que la loi du plus fort.
 

De ma génération, j’étais le dernier lycéen. La plupart des filles s’étaient mariées. Ceux qui n’avaient pas émigré vivotaient de petits boulots ou aidaient des parents qui tiraient le diable par la queue. Certains, le diable, ils l’avaient suivi de l’autre côté de la vallée. À Silano, fief des Carboni et de leur chef, Dario. “Représentants de commerce” ou “dans la construction”, disaient leurs proches quand on les interrogeait sur l’emploi qu’ils occupaient. C’est que les Carboni étaient de grands négociants et des bâtisseurs hors pair, leurs affaires étaient florissantes. Ils auraient pu achever la construction de Rome en un jour et la vendre à bon prix au soir. La mafia avait un boulevard devant elle. Officiellement, tous continuaient de mettre en doute son existence. “Une rumeur, une fable exagérée…” Les gens d’ici gobaient sans sourciller des histoires de Vierge pleurant des larmes de sang, de sorcières et de fées, ils craignaient le malheur au passage d’un cheval boiteux, mais à la mafia, ils faisaient mine de ne pas y croire. Ils refusaient de la nommer. À quoi bon désigner ce qu’on ne peut affronter ?
 

Ici, on se baignait toujours dans le même fleuve. Notre communauté était régie par une hiérarchie aux règles immuables. À chacun sa place et sa fonction. Si, par extraordinaire, une brebis s’égarait du troupeau, elle était parquée à part. En isolant le désordre, on contenait le chaos et la contamination. Ainsi, Herminia était “la Folle”. Qu’elle batte la campagne à la nuit tombée en chantant à tue-tête ou qu’elle ceigne des couronnes de fleurs sur sa tête de vieux pruneau n’émouvait personne. Lorsqu’elle écartait les jambes pour pisser debout en pleine rue, les réactions se bornaient à une moue résignée. “Qu’est-ce qu’elle y peut, la pauvre ? Dieu ait pitié.” Dans le même registre, quoiqu’à un degré moindre, ma mère et moi étions les “originaux”. Ce statut nous le devions à mon grand-père “Argentu”, un surnom qui tenait à sa connaissance du massif et à ses cheveux qui avaient blanchi d’un coup la nuit où ma grand-mère avait rendu l’âme. Argentu s’était obstiné à envoyer sa fille à l’école après qu’elle avait appris à lire et à compter, ce qui était déjà plus que suffisant. “Qu’il lui montre plutôt comment faire le fromage et s’occuper d’un mari !” Pour l’opinion populaire, ce qui avait découlé de ce choix contraire aux usages en était la suite logique. Quand ma mère, certificat en poche, avait quitté son emploi en ville pour devenir institutrice à Ogliano, on avait conclu qu’elle avait hérité du gène qui faisait marcher les Solimane sur la tête. Lorsque son ventre s’était arrondi, sans fiancé à l’horizon, la morale fut toute trouvée. Argentu avait élevé sa fille, seul et en dépit du bon sens, Argentina serait condamnée à répéter la faute du père et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps. Tel cep, telle bouture, ce qui naît tordu ne saurait se redresser : Amen.
 
 
Cette nuit-là, je relus la pièce en entier. Elle débutait après une guerre de succession qui aurait pu se dérouler à Silano. Les deux fils d’Œdipe s’étaient entretués au pied des remparts de Thèbes. L’un les avait défendus. L’autre avait voulu les abattre. Pour le trône, quoi d’autre ? L’oncle Créon rafla la mise. Il proclama que le premier, Étéocle, aurait droit aux honneurs, tandis que le second, Polynice, serait privé de tombeau, livré aux rapaces et aux chiens. Antigone viola le décret de Créon et recouvrit de terre la dépouille de son frère. Chacun invoquait la légitimité de ses actes. Créon, au nom des lois écrites, de l’unité et de l’intérêt de la cité qu’il plaçait au-dessus des liens du sang. Antigone au nom des lois d’usage, de la piété familiale et pour ne pas être séparée de Polynice dans l’au-delà. Créon prenait Zeus à témoin de sa bonne foi. Antigone en appelait à Hadès. Leurs positions étaient irréconciliables. Les dieux, comme souvent, demeurèrent sourds. Antigone se pendit dans la grotte où Créon l’avait condamnée à être ensevelie vivante. Son fiancé Hémon, le fils de Créon, venu pour la délivrer, hélas trop tard, se transperça le flanc. À l’annonce de la nouvelle, sa mère, Eurydice, se trancha la gorge. Une hécatombe.
La soif et l’abus de pouvoir, les querelles et les meurtres, la famille et les lois, la malédiction du malheur, le sacrifice et la fascination pour la mort, deux mille cinq cents ans après sa création, le texte parlait dans ma langue. (…)
Le personnage qui avait ma préférence, bien sûr, était Antigone, la petite fiancée des ténèbres. Seule contre tous, révoltée, absolue, irréductible, téméraire. Pourtant, à redécouvrir ce drame consommé dès son ouverture, les lignes de démarcation s’estompaient. À Thèbes comme ici, hier comme aujourd’hui, rien n’était aussi évident ni manichéen qu’il y paraissait. Au premier regard, nous n’effleurions que la partie visible. Au deuxième, nous étions encore loin des forces souterraines à l’œuvre. De mauvaises actions s’accomplissaient pour de bonnes raisons. D’un mal pouvait résulter un bien.


L’on voudrait nous faire croire que les riches auraient tous les vices et les pauvres, toutes les vertus ? Mais mon père, ce qui distingue un riche d’un pauvre, c’est tout au plus quelques générations. Ceux qui nous montrent du doigt aujourd’hui n’aspirent qu’à ravir notre place. Et croyez-vous qu’une fois leurs aises prises, ils redistribueront les richesses ? Fariboles ! Prenez l’exemple de ces bergers de Silano. Hier, ces bandits en guenilles rackettaient, tuaient et kidnappaient, et aujourd’hui, ils ont pignon sur rue. Dans cent ans, ils seront les nouveaux barons. Croyez-vous que les gens auront gagné au change ? Quelle ineptie ! Les hommes sont tous coulés dans le même moule, ce qui les différencie au départ n’est qu’un jeu de hasard, une combinaison d’opportunités plus ou moins heureuses. Mais dans le fond et pour ce qui est des questions de moralité, nous sommes tous logés à la même enseigne… 


“D’Argentu, il y en a toujours eu deux, Libero”, m’avait-il confié un soir de printemps. À l’occident, le royaume des bergers, fait de paysages vallonnés où les prairies et quelques vergers bornés de murets avaient été durement repris à la forêt et aux bêtes sauvages. À l’orient, accidenté et abrupt, le domaine de ceux qui n’obéissaient à d’autres lois que les leurs. La Fiumara, qui prenait sa source sur le plateau des Fées, délimitait une ligne de partage. Il aurait été simpliste d’en conclure à une démarcation entre le bien et le mal. Pour une clôture détruite ou la possession d’un point d’eau, on tuait et on mourait à l’ouest. Les “bandits” qui se terraient à l’est ne vivaient pas tous de rapines ou de brigandage. Parmi ceux qui avaient pris le maquis pour fuir ou réparer une injustice, certains, même s’ils étaient rares, avaient conservé le sens de l’honneur. “Le vrai”, disait mon grand-père. Dans sa bouche cela avait à voir avec ce qui était juste ou ne l’était pas suivant une maxime élémentaire qui, selon lui, aurait dû guider le cœur de tous les hommes : “Ne fais pas aux autres ce que tu n’aimerais pas qu’ils te fassent.” J’étais convaincu que ce précepte ne pesait pas lourd face à l’instinct de survie. Surtout dans l’Argentu. La coexistence entre ces modes de vie opposés, bien qu’émaillée d’escarmouches, tenait bon gré mal gré, grâce à deux principes fondamentaux. Le premier exigeait l’hospitalité. On devait protection à qui demandait asile, fût-il poursuivi par une armée de carabiniers. On ne refusait pas la nourriture et l’eau à qui frappait à sa porte, même en pleine nuit et aussi pauvre fût la table. Le second intimait de fermer les yeux et de se taire, quoi qu’on voie ou qu’on entende. Quand l’un de ces commandements était violé, le sang et les larmes coulaient. Les malheurs des démunis et des désarmés auraient grossi des rivières. Famille, appuis, argent, fusils, peu importaient les armes : à l’ouest comme à l’est, la raison du plus fort prévalait toujours. Moi, j’avais adopté la philosophie de mon grand-père. Je ne me sentais pas lié par ces règles sans discernement et d’un autre âge. Voilà pourquoi j’étais en train de les enfreindre.


Il avait pris dix ans dans la nuit. Il ne s’agissait pas tant des repousses de barbe dont les ombres lui durcissaient les traits ou des cernes accusant la fatigue d’heures de veille. Non, c’était un affaissement de la bouche, un voile dans le regard, comme si on lui avait frotté les yeux au sable jusqu’à leur ôter tout éclat. La cruauté, la colère n’y avaient pas survécu. Ne subsistait que ce fatalisme qui prenait les gens d’ici comme une mauvaise fièvre pour les dévorer à petit feu, les flétrissait, rendant hasardeuse l’estimation d’un âge. Elle salissait les visages des enfants d’une gravité et d’une rudesse précoces. Certains naissaient vieux, d’autres le devenaient après un revers de trop. Pour Gianni, le processus s’était accéléré de manière brutale.


À force de coups du sort, les femmes d’ici devenaient plus dures que le granit, des Atlas condamnées à porter les vivants et les morts, trop de morts. Elles enfilaient les habits de deuil pour ne plus les quitter, finissaient par flotter dedans à mesure que l’âge les rabougrissait. Puis on leur ôtait leur croix en or, une alliance incrustée dans les plis de la peau et on les enterrait dans leurs robes noires.


— Du haut de tes dix-huit ans, tu es persuadé que le bien et le mal sont gravés dans le marbre. Entre le tout noir et le tout blanc, il y a large comme l’embouchure de la Fiumara ! Et puis les gens changent… Parle-lui, Libero… Parle-lui avant de la condamner.              
— Parler, ouais, dis-je en maugréant.              
Sans avoir haussé le ton et l’air de rien, César m’avait fait la leçon. Ses paroles me renvoyèrent à celles de Raffaele. “La justice ne peut pas se contenter de condamner. Il est nécessaire de comprendre.”


Raffaele avait réagi à cette révélation sans surprise, puisant une fois de plus dans le texte de Sophocle l’explication de toute chose pour dénoncer le pouvoir destructeur de l’argent. Je ne partageais pas entièrement son point de vue et certainement pas sa clémence envers Tessa. L’argent ne corrompait que ce qui était déjà corrompu, comme la rouille attaque le métal piqué.


Avec le temps, les choses ne prennent pas que de l’âge, elles prennent du sens.


 

samedi 9 juillet 2022

[Ruocco, Julie] Furies

 






Coup de coeur 💓

 

Titre : Furies

Auteur : Julie RUOCCO

Editeur : Actes Sud

Parution : 2021

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Les destins d’une jeune archéologue, dévoyée en trafiquante d’antiquités, et d’un pompier syrien, devenu fossoyeur, se heurtent à l’expérience de la guerre. Entre ce qu’elle déterre et ce qu’il ensevelit, il y a l’histoire d’un peuple qui se lève et qui a cru dans sa révolution.

Variation contemporaine des "Oresties", un premier roman au verbe poétique et puissant, qui aborde avec intelligence les désenchantements de l’histoire et "le courage des renaissances". Un hommage salutaire aux femmes qui ont fait les révolutions arabes.
 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Âgée de vingt-huit ans, Julie Ruocco, ancienne étudiante en lettres et diplômée en relations internationales, a travaillé au Parlement européen pendant cinq ans. Passionnée par les cultures numériques, elle a publié un ouvrage de philosophie esthétique : Et si jouer était un art ? Notre subjectivité esthétique à l'épreuve du jeu vidéo (L'Harmattan, 2016). Furies est son premier roman.

 

Avis :

Archéologue devenue trafiquante d’antiquités, la Française Bérénice ne connaît du désastre syrien que les trésors volés qu’elle récupère à la frontière. Le Syrien Assim, lui, voit avec désespoir la guerre réduire ses fonctions de pompier à celles de fossoyeur. La folie furieuse qui s’est emparé de son pays va pourtant finir par faire se croiser leurs chemins, dans une tourmente infernale dont nul se sortira indemne.

Barbarie, horreur. Après cette lecture, les mots semblent dérisoires pour évoquer le calvaire de la population syrienne cette dernière décennie. Ceux de Julie Ruocco ont la puissance et la fulgurance de traits d’arbalète, lorsqu’elle égrène ses implacables observations et réflexions, au fil de scènes d’une acuité impressionnante. D’images marquantes en commentaires percutants, l’intelligence mordante de ses pages bouscule, bouleverse, et tout autant d’effroi pour les réalités racontées que d’admiration pour la somptuosité de l’écriture, vous laisse coi longtemps après le point final.

Pourtant, dans ce chaos à faire désespérer de l’humanité, brillent sans discontinuer quelques modestes mais obstinées lueurs d’espoir. Ce sont les femmes qui, dans cette histoire, comme les Furies de la mythologie pourchassant sans relâche les criminels, les portent du bout de leur courage et de leur détermination, dans leur ultime refus de céder leur liberté contre l’obscurité du fanatisme et de l’oppression. Et même si leur vaillance obscure et anonyme les mène au sacrifice, c’est elle qui permet de croire, pour de futures générations, en la possibilité d’un jour meilleur.  

Nul doute que ce premier roman étourdissant de puissance et de maestria nous révèle un auteur et une écriture promis à la plus brillante des  trajectoires. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Elle n’avait pas peur. Avec le temps ces allers-retours étaient devenus une vague habitude. Elle rentrerait ce soir dans sa chambre sous les toits, elle mémoriserait le contenu de l’enveloppe, les objets précieux qui y étaient détaillés, et demain, elle prendrait l’avion pour aller les chercher. En pensée, elle retraçait déjà tous les fils possibles de leurs origines. Elle imaginait des destins d’argent et de pierre qui enjambaient les siècles, traversaient les hasards du temps et de l’histoire. Des bijoux millénaires qui n’avaient plus nulle part où se poser et laissaient leur or couler dans les veines des trafics d’antiquités et le ventre des marchés noirs. Elle se souvenait qu’étudiante, elle s’émouvait de ces héritages dispersés, sacrifiés par l’avidité des vivants. Plus maintenant.
 

Ce sentiment curieux pour un homme d’avoir une sœur, Asim en était rempli. La joie presque animale qu’il prenait à reconnaître le sang qui palpitait bien vivant dans ses veines, de savoir qu’il le partageait, qu’il était sien sans qu’il le possède. Toutes ces années, il s’était contenté de la veiller. Pas comme les autres. Ceux qui enferment, chiffrent les réputations et négocient l’honneur. Ceux-là n’ont pas de sœurs, à peine des servantes. Asim, lui, tenait de son père la sagesse secrète, la certitude que ceux qui réclament l’obéissance des femmes ne mériteraient jamais leur amour. C’était le seul cadeau qu’il lui avait fait avant de disparaître et il lui en était reconnaissant. Grâce à cela, il était libre. Libre de veiller Taym simplement parce qu’il l’aimait. 
 

Dans ces moments-là, il aurait voulu hurler. Hurler juste pour ne pas devenir fou, juste pour se convaincre qu’il avait encore une voix et quelqu’un pour l’entendre. Mais il ne desserrait jamais les mâchoires. Lorsqu’un incendie s’éteignait, une autre explosion se déchaînait et la terre tressautait de nouveau comme un animal blessé. Le ciel était grillagé de traces, les façades se décrochaient des immeubles, emportant dans leur chute des étages entiers. Chaque jour, des effondrements mettaient les bâtiments à vif et tous les objets du quotidien exhibaient leur intimité morte de maison de poupée. Il y avait quelque chose d’obscène dans le spectacle de ces pièces suspendues dans le vide, de ces rideaux de douche flottant sur des meubles encore debout. À leurs pieds, la cohorte des vivants se déversait en bouffées ahuries. La ville barrissait de cris, d’appels et il fallait tout recommencer. Longer les crevasses des rues, creuser le béton en miettes, ausculter les murs à la recherche de blessés et ne déterrer que des fantômes. L’humanité se regardait tituber dans la cendre mais il n’y avait personne pour lui venir en aide. Comme si le monde avait accepté qu’ici les vies s’abîment sans réellement advenir. De plus en plus souvent, la colère prenait le pas sur le désespoir. Comment un pays pouvait-il se transformer en charnier dans l’indifférence des nations ? La révolution n’avait-elle pas eu lieu ? Ne s’étaient-ils pas révélés dans toute leur force, dans tout leur courage ? Ils avaient appelé le monde et le monde n’avait pas répondu.
 
 
C’était comme si la barbarie et l’aveuglement des hommes devaient les punir de leur espoir, purger la terre des générations qui avaient osé se révolter. Pour les régimes meurtriers, l’homme qui a goûté à la liberté est plus dangereux que le chien qui a goûté au sang. C’était la vieille loi. Et du fond de leur folie, les anciennes puissances avaient pressenti qu’il n’y avait pas de retour possible. Les replonger dans le sommeil de la peur ne suffisait plus, il fallait les exterminer. Noyer dans le sang la beauté de ces heures. Enterrer les images de tout un peuple qui se relève et fait de l’avenir son combat.


Partout ça avait été une grande clameur. Une énergie foudroyante et contagieuse à la fois s’était emparée de tout le pays. Comme un feu qui prend dans une forêt que l’on a asséchée trop longtemps. Toutes les consciences s’étaient réveillées en même temps. Femmes et hommes avaient relevé la tête au son de la même musique. Un rythme imperceptible d’abord, comme un froissement d’ailes, un murmure d’enfant perdu dans la foule. Et puis, ça avait enflé comme une vague, claqué dans l’air comme un tambour. Pour la première fois, ils avaient osé se regarder et ils étaient sortis pour laver une vie d’injures et de crachats.
Ceux qui avaient grandi à l’ombre des absents et des humiliations découvraient des mots inconnus. Les mots “justice”, “dignité”. Et les rues s’étaient remplies de voix nouvelles. Des décennies de forces inemployées déferlaient sur les places à la recherche d’un horizon neuf. Toutes les peurs inoculées, les silences imposés, tout cela s’était évanoui en une nuit. Aucun tyran n’était éternel. La phrase était inscrite dans l’air, pulsait dans les veines de toute la Syrie. Il fallait voir les femmes danser, entendre le chant des hommes et sentir le soleil qui baignait leur corps. On allait ouvrir les prisons, chasser les spectres. Enfin, la vie allait pouvoir commencer. Il se souvenait de sa mère qui tissait les étoiles sur le drapeau syrien. Les tantes, derrière leur aiguille, entonnaient des hymnes oubliés, des nouveaux aussi. Toutes, elles rappelaient à elles le sourire de leurs disparus et sous leurs doigts, les drapeaux du peuple se transformaient en voiliers insubmer­­sibles.


En ce temps-là, tout était encore possible. Il y avait cru, il avait dansé, espéré de toutes ses forces. Aujour­­d’hui, il songeait avec amertume à toute cette lumière. Son peuple s’était levé mais le monde était resté assis. Les autres, pensait-il, auraient pu au moins les regarder. Rien que pour partager leur joie et leur innocence. Rien que parce que tout, absolument tout, allait se résorber dans l’atrocité mais qu’ils ne le savaient pas encore. À cette époque, ils commençaient à peine à entrevoir que l’espoir était fragile et qu’il faudrait faire face à l’horreur de la faiblesse humaine.
Au début, Asim n’avait pas pris garde aux signes, aux drapeaux verts puis de plus en plus noirs dans la foule. Une ombre s’étendait sur eux. Ses racines ne leur étaient pas inconnues, mais il se refusait à y croire.
 
 
La ville était devenue un tapis de ruines. Autour des places, les murs qui avaient porté l’écho de la révolution n’existaient plus et dans le béton meurtri, les slogans, les poèmes étaient troués de balles et d’injures. Cet horizon de gravats avait permis à d’étranges drapeaux de pousser dans la nuit. Comme si, à force de labourer la terre pour y planter des cadavres, le régime de Bachar avait fait de son pays un terreau parfait pour la fin du monde. C’est là que les hommes en noir, pour beaucoup avec des accents étrangers, étaient arrivés. En plus de leurs armes flambant neuves et de leur barbe sale, ils avaient emmené un dieu sauvage que l’on connaissait mal. Rapidement, ils s’étaient approprié tout ce qu’il restait. Leurs pensées cannibales avaient été édictées en lois et comme si l’horreur passée ne suffisait pas, ils avaient recouvert les crimes de l’État avec les leurs.


Dehors, l’abject avait rendu floues les limites entre la prison et l’extérieur. Les barreaux s’étaient dressés dans les esprits, la peur déteignait sur tout ce qui lui avait paru juste et il lui semblait que la raison n’avait plus cours nulle part. Les exécutions devenues publiques, même les morts étaient enrôlés de force dans la propagande et s’exposaient sur les places. Depuis combien de temps cela durait ? Asim n’avait pas de date en tête. Mais il avait fallu que la ville entière pue la charogne et que les égorgements soient mis en scène et filmés pour que les Occidentaux s’intéressent de nouveau à la région. À cause des morts chez eux et des attentats en Europe, c’était un collègue qui lui avait dit ça.


Pendant une opération, une infirmière n’arrivait pas à remettre une perfusion à cause de ses gants noirs et du tissu qui encombrait ses bras. Dans l’urgence, Asim attrapa la main qui tenait l’aiguille et l’aida à la replacer. (…)
— Va-t’en ! Vite ou tu seras battu toi aussi !
Il n’avait pas eu le temps de s’excuser que déjà Alaa avait quitté la pièce. La Belge referma la porte sur ses talons. Asim avait été roué de coups, mais l’infirmière, elle, n’était pas retournée à l’hôpital. Asim ne comprenait pas. Il ne comprenait pas comment on pouvait punir ce simple contact alors que l’on glorifiait l’orgie après la mort. La guerre avait changé de visage. Elle avait déserté les champs de bataille pour se terrer dans les esprits, s’enkyster dans le corps des femmes. Ou peut-être que ça avait toujours été le cas ? C’était l’ancienne menace de la police : “Tais-toi, baisse la tête ou on reviendra pour s’occuper de ta femme et de tes filles.”  
 

Cette guerre ne pouvait pas se suivre sur les cartes, avec des positions qui se gagnaient ou tombaient. Les repères géographiques n’importaient plus, l’empire de la démence se mesurait à la disparition des femmes. Menacées si elles sortaient, insultées si elles osaient seulement se montrer depuis leur balcon. Elles pouvaient être emmenées, juste parce qu’elles étaient dans la rue, parce que leur voile n’était pas assez noir, les gants pas assez mats. On ne les revoyait jamais. Combien étaient-elles, celles qu’on avait entraînées dans les voitures de la hisba3 ? Les autres étaient emmurées vivantes. Les voiles s’épaississaient, leurs contours devenaient de plus en plus vagues, la voix même était proscrite. Les femmes devaient se soustraire au monde et à elles-mêmes. Sans qu’on y prenne garde, les techniques de ­dissuasion personnelle s’étaient muées en punition collective. Interdiction de se montrer, impossibilité de se voir. À la place, des mots empoisonnés, des fantasmes violents. Le tabou de leur humiliation était dans tous les regards. La peur des sévices derrière le mot disparition. L’ignorance sur la nature des bourreaux. De ne pas savoir de quelles mains, de quelles nationalités. Au nom de quel dieu ou sur le déshonneur de quel drapeau elles étaient sacrifiées ? Comme si le détail pouvait devenir un motif de consolation. Celles qui mouraient et dont on retrouvait les corps avaient droit à de discrètes funérailles, et il y avait celles qui en réchappaient et dont on ne voulait plus. Elles devaient supporter le silence injuste de la honte et la mort qui fermentait dans leur ventre. Asim le sentait, cette fêlure, de plus en plus profonde, s’insinuait dans ce qu’un pays avait de plus intime, dans ce que la vie avait de plus sacré.


Ils l’ont décapitée parce qu’elle était maquillée et ne portait qu’un voile transparent. Ils ont dit que c’était contraire au Coran et ils ont aussi tué l’époux. Pour impureté. Il aurait dû empêcher l’indécence de sa femme, c’est ce qu’ils ont dit.


Avoir envie n’était pas céder. Céder n’était jamais perdre. Elle en était sûre et cette certitude l’avait libérée de la peur qu’on inocule aux petites filles et qui s’instille dans le corps des femmes jusqu’à ce qu’elles en crèvent. Elle pouvait tirer des hommes un plaisir égal et sans contraintes. 


Le quotidien peut rapidement devenir un tissu de parjures. Oh, rien d’abord, mille petites lâchetés, des mesquineries anodines et sans force qu’on traîne et qui deviennent de plus en lourdes au fil des années. Un dégoût de soi que l’on garde comme une gêne obscure, et puis on se rappelle cette main qu’on a refusé de tendre, la phrase que l’on n’a pas prononcée, l’acte mille fois rejoué et qui aurait pu faire la différence. Même les hommes qui n’ont traversé ni guerre ni exil. Alors pour ceux qui avaient dû fuir, qui s’en étaient sortis après des kilomètres de course et de frontières armées, il restait toujours une trace. Celle du sacrifice et de la trahison mêlés. Cette culpabilité voilée, elle l’avait progressivement sentie chez Nazar.


Il était inutile de mentir sur l’origine de l’enfant. Elle avait dans les yeux une force et une douleur que les adultes ne pouvaient pas soutenir. Ces juges muets, il n’y avait pas que dans les camps qu’on les apercevait. Peu à peu, la ville avait appris à cohabiter avec ces ombres furtives. Les rues étaient pleines de gosses en loques qui avaient au fond de la prunelle un reste de braises piétinées ou des rires de vieillard dément.


Chaque mort s’inscrit dans une logique de terreur souterraine. Elle doit à la fois innerver et paralyser le pays sans jamais se dévoiler en plein jour. L’extermination n’est pas l’objectif final mais une stratégie du régime pour préserver l’appareil d’État. Ces exécutions sont sa réponse sur le plan intérieur et elle se doublera immanquablement d’une campagne internationale pour la couvrir. Dans le faisceau des conjonctures qui se dessine, je ne peux retenir qu’une hypothèse, et elle est terrible : cela fait des générations que le régime brutalise et affame un monstre qu’il a accouché dans ses prisons. Le jour est proche où il le lâchera pour qu’il prenne part à la diversion et aux massacres. Parce qu’il l’a porté en lui et qu’il rendra ses crimes invisibles, ce monstre sera le miroir du régime. À la terreur interne, il opposera une lutte globale, et pour faire oublier le secret de ses caves, il se fera médiatique. Ce monstre devra publiquement reculer les frontières de l’horreur jusqu’à laisser l’État apparaître comme un acteur raisonnable sur l’échiquier politique. Le circuit fermé de ses bourreaux sera couvert par les crimes d’un réseau international, autonome, et il n’est pas impossible qu’une fois le monstre abattu, le régime s’érige en sauveur d’un peuple qu’il a lui-même torturé et assassiné.


À ceux qui considéreront les tyrans comme des alliés de leur sécurité, nous rappellerons que les crimes sont des crimes, qu’il n’est pas plus acceptable pour un gouvernement que pour une organisation terroriste d’être un assassin. Nous dirons avec Victor Hugo que “s’il existe un gouvernement bête fauve, il doit être traité en bête fauve”. Qu’il n’y a qu’une espèce humaine, que celui qui meurt aujourd’hui est un homme, et que celui qui tiendra le couteau demain en est un aussi et que c’est cela qui est horrible. Nous dirons que ceux qui tuent en ce moment ne sont que des serviteurs effroyables mais que les nations qui les contemplent avec une incrédulité gênée comme s’il s’agissait d’une règle naturelle sont des lâches. L’ignorance contrite n’est pas une excuse, pas plus que l’aveuglement volontaire. L’immobilité des administrations est un sursis criminel qui réduit les peuples à l’état de question. Nous avons connu la question arménienne, la question juive, la question palestinienne, il reste la question yézidie et peut-être y aura-t-il bientôt la question kurde. Les charniers seront pleins de points d’interrogation et les vivants seront des silhouettes ponctuées de silences et de cicatrices.


Sans justice et sans mémoire, nous nous condamnons éternellement à être tour à tour victime puis bourreau. Pour briser ce cycle infernal, il ne nous faudra pas seulement triompher des combats mais aussi de notre propre vengeance. Écouter les survivants, honorer les morts, pour que l’horreur se résorbe enfin en justice. Peu importent la défaite ou la victoire, j’espère que ceux qui viendront après nous ne résisteront plus jamais à la tentation d’être humains.


Depuis quand avait-il cessé d’être un pompier pour devenir un fossoyeur ? Depuis quand les infirmiers gardaient-ils les morts ? Passé le premier moment de la révélation et du courage, la guerre se faisait puissance d’inversion. Elle transformait les médecins en bourreaux, les vieux en enfants apeurés et les enfants en vieillards nerveux. 


Les quartiers se succédaient, Asim marchait derrière le vieux à la manière d’un somnambule, ne retenant rien du parcours ou des visages qu’il croisait. Les couleurs et les passants en nombre lui étaient douloureux. Il craignait à chaque instant qu’une alarme ne retentisse et que cette illusion de paix ne se résorbe en catastrophe. Car la catastrophe était toujours là, même larvée dans un sourire ou un éclat de voix. Il s’étonnait de voir des commerces ouverts, des femmes dehors. À chaque rue qu’ils traversaient, il s’imaginait voir arriver une voiture armée d’un fusil-mitrailleur ou que l’empressement affairé de la foule allait être soufflé par une explosion. Pas de pendus aux fenêtres, pas d’exécutions aux carrefours. Pourtant, ça devait encore se passer, à quelques kilomètres seulement, à l’instant même où il formulait cette pensée. La juxtaposition des réalités ouvrait en lui un gouffre infini mais il restait impassible. L’angoisse avait lavé ses traits, tranché le fil de ses nerfs. C’était certainement ce qu’il se passait quand le cerveau, même sans le vouloir, s’était habitué à la terreur. Il savait juste mieux dissimuler ses surgissements intérieurs.
Arrivé chez le vieil homme, Asim était épuisé, étourdi par le frôlement de tous ces vivants auxquels il n’appartenait plus. Dans le tumulte, il lui avait bien semblé croiser quelques ombres comme lui, le regard éteint. Ici, on les appelait les réfugiés. Il devrait s’y faire, mais il ne se sentait pas plus proche de ces exilés que des autres. Et eux, de leur côté, n’auraient rien à lui dire non plus. Ce n’était pas leur faute. Seuls quelques mois séparaient leur départ, mais au milieu il restait cette impossibilité du lien qui perdure au-delà la perte et de la violence. Le mot “refuge” était creux, vidé par la différence entre les enfers personnels et l’inexistence d’un langage commun. Le paradis pouvait bien être un fantasme collectif mais chaque enfer était particulier, insaisissable par la langue.


Rien n’est mauvais par essence dans la nature, il n’y a que les hommes qui l’enlaidissent à force de mal voir et de mal nommer.
— Je ne pense pas que ce soit un problème de langue ni de vision, répliqua le jeune homme d’une voix terne.
Sous ses sourcils blancs, les yeux du vieillard brillaient :
— Et pourquoi pas ? Les poètes donnent des noms aux choses et aux êtres pour leur permettre d’exister. (…) Il n’y a que l’art pour sauver les hommes, l’art pour leur laver la langue et les yeux. 


Un jour, sa sœur lui avait dit qu’il y avait dix fois plus de morts que de vivants sur la terre. Ils étaient encore enfants et mangeaient des gâteaux allongés sur le tapis du salon. Taym lui avait parlé d’un article de géographie qu’elle avait lu. Un professeur y expliquait que si on comptabilisait tous les morts depuis le début de l’humanité, ils étaient dix fois plus nombreux que la population totale des vivants actuels.
— Tu imagines, lui avait dit sa sœur. C’est comme si derrière nous il y avait dix personnes qui marchaient tout le temps, dix ancêtres qui nous accompagnaient en permanence.
— Des morts ? avait répété Asim vaguement inquiet.
Taym avait hoché la tête avec un air mystérieux et ravi.
— C’est fort non ? On ne naît jamais seul, il y aura toujours dix personnes derrière nous.


“Éclairer les contours du monstre, délimiter son empire mouvant pour le priver de l’ombre qui le nourrit”, c’est ce que cette femme avait écrit en anglais au-dessus d’une série de retranscriptions. Une sorte de défi ou de prière. Elle connaissait l’histoire, les mécanismes des massacres, les rumeurs qui entretenaient la mémoire de la peur. Elle savait que contre l’instinct du désespoir, il fallait la clarté brute des faits, qu’il fallait chiffrer l’horreur pour lutter contre le silence et l’oubli. L’endormissement des consciences, la paralysie des forces prenaient leur source dans l’impossibilité de la parole, dans l’effacement des preuves et l’impunité des bourreaux ordinaires.
 
 
Ce que je ne comprends toujours pas, c’est que la mécanique génocidaire du xxe siècle ne nous ait rien appris. Les survivants ont parlé pourtant, on n’avait plus l’excuse de la virginité. Il y a eu des conférences, des cours à l’école. On a vu les fantômes de l’extermination, on a croisé le regard de ceux qui ne sont pas revenus, en photo, sur des pellicules de cinéma. Rien ne pouvait plus nous être révélé de l’espèce humaine, ni sa cruauté, ni son courage. Alors pourquoi cette conscience nerveuse et aveugle à la fois ? La connaissance de ce que l’homme peut faire à l’homme nous aurait laissés sans force au lieu de nous révolter ? C’est comme si on savait, mais que l’on avait accepté. Du renoncement collectif à l’aliénation intime, on a laissé fermenter un désœuvrement avide, des rages sourdes qu’on s’est plu à mépriser parce qu’elles nous coupaient de notre propre ennui. Aujourd’hui, l’ubérisation du djihad a donné naissance à une autre forme de guerre intégrale : une croisade privée dans un contexte global. Je doute que cette militarisation des consciences s’arrête à la perte ou au gain d’un territoire. Et c’est ce qui m’effraie dans cette nouvelle réalité : on peut vaincre un groupe armé sur le champ de bataille, pas un fantasme. J’ai peur que notre résignation ait créé en nous les conditions pour que la violence se déchaîne, qu’elle devienne un pari total et permanent.


Elle avait toujours fui les foules, craint les groupes et leur besoin de chef, leur fureur aussi, contre ceux qui n’en voulaient pas. Elle sentait qu’il y avait dans leur obéissance aveugle quelque chose qui entrouvre les cercueils. Toutes les haines, même les plus anodines, peuvent être transfigurées par le nombre. Le sens de la mesure se dissout dans la masse. C’était peut-être ce qu’ils recherchaient au fond, celles et ceux qui avaient quitté leur pays pour un territoire en guerre ? Il n’y avait pas de dieu là-bas, seulement la soumission avide et la fascination pour l’ordre donné. Quoi de plus pratique qu’un commandement divin pour abdiquer sa volonté ? Il y en avait toujours pour qui le joug de la liberté était trop lourd. Alors ils venaient grossir les foules qui rêvent d’exécutions et jouissent derrière leurs dogmes trop serrés. Ils étaient heureux d’obéir à nouveau, les discours des prédicateurs devaient avoir pour eux le parfum des fleurs volées dans les cimetières. Bérénice se disait que la barbarie n’exigeait rien de plus. C’était pour cela que le vivier des tueurs, passifs ou volontaires, était sans fond. Il ne fallait que la participation de quelques-uns et la peur de tous les autres.


 

jeudi 2 septembre 2021

[Troussier, Virginie] Au milieu de l'été, un invincible hiver

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Au milieu de l'été,
            un invincible hiver

Auteur : Virginie TROUSSIER

Editeur : Paulsen

Année de parution : 2021

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Le récit poignant de la tragédie du Frêney ou la lutte pour la survie de deux géants de l'alpinisme : l'Italien Walter Bonatti et le Français Pierre Mazeaud.
 
Le 11 juillet 1961, le calme estival est perturbé par une tempête que personne n’a vu venir. La France entière est touchée. Les pins se couchent dans les Landes tandis que les bateaux font naufrage en Bretagne. Dans le massif du Mont-Blanc, sept alpinistes, persuadés qu’il s’agit là d’un orage passager bivouaquent à quelques mètres du sommet du Pilier du Frêney, en attendant une accalmie qui ne viendra pas. Parmi eux : Pierre Mazeaud et Walter Bonatti. Mais la tempête ne se calmera pas, la foudre tombera et seuls trois des compagnons s'en sortiront. Ils seront récupérés dans un état de fatigue extrême. C'est le récit de cette lutte pour la vie que raconte Virginie Troussier à partir du témoignage des survivants.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Ecrivain et journaliste née en 1985, Virginie Troussier collabore à Montagnes Magazine, Alpes Magazine, Voile Magazine. Elle est l'auteur de trois romans et d'un essai sur le ski alpin à travers la figure de Bode Miller.

 

Avis :

A l’été 1961, profitant d’une fenêtre météorologique, deux équipes d’alpinistes chevronnés, l’une italienne, l’autre française, se lancent ensemble dans l’ascension du pilier central du Frêney, dernière paroi encore vierge du Mont Blanc. L’orage qui les frappe près du sommet les contraint à interrompre leur progression, puis, la tempête s’installant durablement, à entamer une retraite dans les conditions les plus extrêmes. L’expédition n’est plus désormais qu’une lutte sans merci pour la survie...

Il y a soixante ans, ce que la presse appela « la grande tragédie du Pilier Central du Frêney » fit grand bruit. Les hommes qui s’engagèrent dans cette première, manquée à quelques dizaines de mètres près, étaient tous expérimentés, pour certains même,  comme Walter Bonatti et Pierre Mazeaud, des légendes de l’alpinisme. Personne n’avait vu venir cette tempête dantesque qui, en plein mois de juillet, balaya le pays, tuant à Paris et sur la Côte Atlantique. Coupée du monde, la cordée commença par patienter, attendant l’accalmie qui ne vint jamais. Il fallut bientôt se résoudre à affronter une dangereuse et épuisante descente sur un parcours méconnaissable, couvert de neige et de glace, dans des conditions devenues polaires : un calvaire de cinq jours et cinq nuits dont ne réchappèrent, in extremis, que trois des sept hommes.

Originaire des Alpes et passionnée de montagne, Virginie Troussier nous livre un récit dense et haletant, reconstruisant fidèlement les faits, jour après jour, mais nous donnant aussi à ressentir au plus près ce qu’ont vécu, physiquement et mentalement, ces naufragés du Mont Blanc. Au-delà du drame, son texte se fait aussi une ode vibrante à l’amitié et à ce si ardent désir de vivre, qu’à condition d’une certaine hauteur d’âme, il peut vous faire quitter confort et sécurité pour tutoyer quelques sommets.

Récit vivant, prenant et sans pathos, d’une aventure sportive transformée en tragédie, ce livre dont l’élégance se retrouve jusque dans le titre, joliment détourné de Camus, est aussi une vertigineuse occasion de toucher du doigt le curieux mélange de grandeur et de vulnérabilité humaines, en jeu dans la recherche du dépassement de soi et de la sensation ultime. Un bien bel hommage à ces sept hommes : Walter Bonatti, Robert Gallieni et Pierre Mazeaud pour les survivants, Andrea Oggioni, Antoine Vieille, Robert Guillaume et Pierre Kohlman pour les autres. (4/5)

 

 

Citations :

Le montagnard s’accepte vulnérable, il mise tout sur une hauteur qui l’a saisi. Attiré par la peau de la Terre, l’épiderme des sommets, il s’engage pour le plaisir de se fondre dans les éléments, le ciel, le jour et la nuit, les gestes continus, la paroi striée de lignes qu’il faudra suivre comme les lignes de la vie même. Ce qu’il engage avec la montagne n’est plus seulement combat ou possession, mais étreinte, corps-à-corps et dialogue. Il visualise une ligne, un mouvement, une trajectoire, une expérience. Il sculpte le sommet à son image. Là-haut, en orbite, on prend la lumière autrement.

Nos vies d’en bas sont fermées sur leur intimité, protégées des sensations qui en dissoudraient le confort. Ces montagnards ont l’habitude de faire un pas de côté, un seul pas qui les dispose à tout sentir. Et déferlent alors, jaillis de la même source, le ravissement et l’incertitude.

Revenir ne signifie pas seulement reconnaître les siens, reprendre la place que l’on occupait avant. Être de retour, c’est autre chose : c’est être pour toujours, à la fois ici et là-bas, maintenant et hier.


 

samedi 25 mai 2019

[Brasseur, Diane] La partition





 

Au-delà du coup de coeur 
💓💓💓


Titre : La partition

Auteur : Diane BRASSEUR

Parution : 2019 (Allary Editions)

Pages : 448








 

Présentation de l'éditeur :   

Un matin d’hiver 1977, Bruno K, professeur de littérature admiré par ses étudiants, se promène dans les rues de Genève. Alors qu’il devise silencieusement sur les jambes d’une jolie brune qui le précède, il s’écroule, mort.

Quand ses deux frères Georgely et Alexakis apprennent la nouvelle, un espoir fou s’évanouit. Le soir même, ils auraient dû se retrouver au Victoria Hall à l’occasion d’un récital de violon d’Alexakis. Pour la première fois, la musique allait les réunir.
La Partition nous plonge dans l’histoire de cette fratrie éclatée en suivant les traces de leur mère, Koula, une grecque au tempérament de feu.

Elle découvre l’amour à 16 ans, quitte son pays natal pour la Suisse dans les années 20 et refera sa vie avec un homme de 30 ans son aîné. Une femme intense, solaire, possessive, déchirée entre ses pays, ses fils et ses rêves. Une épouse et une mère pour qui l’amour est synonyme d’excès.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Diane Brasseur est romancière et scripte pour le cinéma. Elle est l’auteure de Les Fidélités et Je ne veux pas d’une passion, publiés chez Allary Éditions et traduits dans huit pays.



Avis :

Je remercie NetGalley et Allary Editions pour cette lecture qui s’est avérée un immense coup de coeur.

Le roman s’ouvre sur l’imminente réunion tant attendue de trois frères séparés par la vie, et qui pourtant ne pourra avoir lieu. La mort vient en effet de cueillir Bruno K, l’aîné cinquantenaire, sur le trottoir qui le menait au concert de son frère Alexakis. C’était le soir où, enfin, la fratrie devait se retrouver.

Ils sont trois, nés de 1922 à 1931, de mère grecque et de père suisse pour les deux premiers, belge pour le benjamin. C’est toute leur vie que nous allons découvrir dans ce récit à rebours, celui de trois enfants d’abord, séparés et ballottés entre trois pays, au rythme de la vie tumultueuse de leur mère Koula et des évènements de leur siècle. Et on peut dire que rien ne fut ordinaire dans leur existence, que ce soit celle de Bruno, contaminé in utero par la syphilis paternelle, de Georgely, abandonné en Suisse par sa mère contrainte de choisir entre ses fils lors de sa fuite loin de son mari, ou d’Alexakis, né deux fois : en 1931 en Egypte, mais officiellement en 1932 en Grèce après le divorce et le remariage maternels, et qui porta, tant pis, les robes roses prévues pour la fille tant désirée.

Si le récit se déroule du point de vue de l’aîné Bruno, le personnage central est véritablement Koula, mère possessive et dévorante, femme solaire au tempérament entier et volcanique qui la porte à tous les excès. Elle qui rêvait des stars et de la célébrité, mena sa vie avec la passion tragique d’une véritable diva, éclipsant son entourage dans l’ombre de son aura, car comment trouver sa place auprès d’un tel astre sans s’y brûler ?

Le récit a de tels accents d’authenticité et est émaillé de tant de détails qui ne s’inventent pas, qu’il paraît la remembrance d’une saga familiale véritable : ce qu’il est sans doute d’ailleurs, à lire, à la fin du livre, les remerciements de l’auteur à son père pour les courriers conservés, alors que chaque chapitre s’ouvre sur des extraits de lettres. On a dès lors l’intuition, peut-être fausse, que l’auteur, franco-suisse, pourrait être une descendante de Georgely ou de Bruno.

Quoi qu’il en soit, la narration, habilement construite, est captivante : en nous faisant entrer dans cette histoire par la fin, l’auteur installe d’emblée le lecteur dans une tension tragique qui ne se relâchera pas, contrebalancée par une légèreté de ton teintée d’humour qui donne au récit une tonalité douce-amère : celle du souvenir, du temps passé, de l’inéluctabilité du destin et de la mort qui vient sceller à jamais les séparations et les regrets.

L’écriture est délicieuse, les mots admirablement choisis, le ton toujours parfaitement juste dans cette évocation si profondément empathique. C’est avec une infinie tendresse que s’y mêlent constamment rire et larmes, dans une simplicité et une économie de style qui exaltent l’émotion. La partition est une pépite, une lecture d’autant plus marquante qu’elle vous va droit au coeur. (6/5)




Citations :

« Tu voudrais tellement que je devienne célèbre, que tous les yeux soient braqués sur ton enfant, que toutes les bouches ne prononcent que son nom. Mon avenir, maman, veux-tu que je te dise en quoi il consiste ? Et oui maman, je n’ai plus les ambitions que tu m’attribues. Il m’a semblé que l’essentiel n’était pas de devenir un « grand homme », un homme célèbre, tout cela est si relatif. J’ai préféré essayer de devenir un homme complet. Un homme simplement. »

Alors que les joueurs entraient sur le terrain, à moins de deux kilomètres à vol d’oiseau, à table et en famille, dans sa cuisine, Paul Peter K se régalait d’un potage de légumes. « Navet, poirreau, patate, courrrge… », avec lenteur et en détachant chaque syllabe Koula énumérait les ingrédients. Elle regardait son mari droit dans les yeux. En soufflant sur le liquide brûlant, Paul ne se doutait pas que sa femme lui servait pour dernier repas, une soupe d’insultes.

Chez un grand musicien, le jeu est devenu si transparent, si rempli de ce qu’il interprète, que lui-même on ne le voit plus, et qu’il n’est plus qu’une fenêtre qui donne sur un chef-d’œuvre.

Bruno K se bouchait les oreilles avec les mains parce que les hurlements de son frère lui faisaient mal aux tympans et au cœur. Comment calmer un enfant de 7 ans qui n’a pas vu sa mère depuis quatre ans ? On lui avait promis, elle serait là, dans le train. Depuis une semaine on lui répète : « Mama sera là pour fêter Pâques. » « Dans trois jours Mama arrive. » « Demain. » Que faut-il lui dire maintenant ? « Ta Mama n’est pas venue parce qu’elle garde ton petit frère, l’autre, celui que tu ne connais pas, à Liège. » « Ta Mama n’est pas venue parce qu’elle n’en avait pas le courage. » Cyntho a bien essayé de lui donner « une demi-douzaine de baisers de la part de ta petite maman » mais qu’est-ce qu’il en a à fiche Georgely des baisers de la bouche de ce vieux monsieur qui parle l’allemand avec l’accent français. « Une demi-douzaine » comme si c’étaient des œufs.
 
 
 

Lisez ici mon interview de Diane Brasseur.  




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