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dimanche 21 juin 2026

Critique : "Whalefall" de Daniel Kraus | Lectures de Cannetille

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Whalefall

Auteur : Daniel KRAUS

Traduction : Jonathan BAILLEHACHE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023,
                  en français (Rivages) en 2026

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782743669195  
                           en librairie

 


  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Jay Gardiner s'est lancé dans une quête insensée : retrouver la dépouille de son père disparu dans l’océan Pacifique, au large de Monastery Beach. La seule façon, pour lui, de se libérer du poids de la culpabilité. La plongée commence bien, mais l'apparition d'un calmar géant le met en danger, danger aggravé par l'arrivée d'un cachalot. Soudain, Jay est entraîné dans l’estomac de la bête. Il lui reste une heure avant que ses bouteilles ne se vident, une heure pour vaincre ses démons et s'échapper du ventre du cachalot.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Daniel Kraus est un romancier et scénariste à succès connu pour ses collaborations avec les réalisateurs George A. Romero (The Living Dead) et Guillermo del Toro (La Forme de l’eau, Chasseurs de Trolls). Whalefall a figuré sur la liste des best-sellers du New York Times et sera bientôt adapté au cinéma.
 
 

Avis :

Puisant son titre dans l’image scientifique d’une baleine morte qui sombre dans les abysses et y devient un écosystème entier, l’auteur américain Daniel Kraus éclaire d’emblée l’ambition du livre : raconter la descente d’un jeune homme jusqu’au point de rupture – physique, psychique et symbolique –, là où, paradoxalement, l’effondrement ouvre enfin la possibilité d’une renaissance.

Alors qu’ébranlé par le deuil succédant à une relation paternelle rude et tissée de malentendus, Jay Gardiner, dix-sept ans, entreprend une plongée à haut risque pour retrouver les restes de son père disparu, un accident le confronte à l’extrême : aspiré dans la gueule d’un cachalot, il se retrouve piégé dans un huis clos organique où chaque seconde menace d'être la dernière. Transformée en lutte acharnée pour sa survie, sa quête de réparation devient aussi un tête-à-tête forcé avec les souvenirs qu’il fuyait. Dans les entrailles obscures et palpitantes du géant des mers, les gestes appris auprès de ce père exigeant reviennent comme des réflexes de la dernière chance, en même temps que se ravivent les blessures anciennes. Même absents, les membres de sa famille l'accompagnent dans son combat pour la vie sauve, dessinant en creux le portrait d'un adolescent pris entre loyauté, peur et un amour que ni père ni fils n'ont jamais su formuler.

L’exploit de ce récit de survie – mais pas seulement – tient d’abord à sa capacité à rendre crédible l’invraisemblable : l’enfoncement dans le corps du cachalot devient pour le lecteur une expérience presque tangible, une immersion totale dont la physicalité monstrueuse – chaleur, pression, pulsations – souligne plus encore l’effondrement intérieur de Jay. À mesure que les souvenirs l’assaillent avec une netteté douloureuse, tension dramatique et exploration intime s’enchevêtrent dans une intensité qui naît autant de la menace corporelle que de la vulnérabilité psychique du personnage. Dans cet espace organique agissant en chambre d’écho, la moindre sensation réactive une faille ancienne et chaque geste de survie renvoie à un héritage paternel ambigu. Cette superposition constante entre danger immédiat et mémoire blessée dépasse les codes du roman de survie pour déployer les thématiques de la transmission, de la culpabilité et de l’amour empêché. Dans ce va-et-vient entre extrême et intime, la tension narrative nourrit la vérité émotionnelle, la confrontation au monstre extérieur révélant surtout celui que Jay porte en lui.

Espace symbolique dépassant sa seule fonction structurelle, le corps du cachalot renvoie Jay à un monde archaïque où, privé de repères et réduit à ses réflexes, il retrouve un état primal. Cette plongée dans l’animal renverse la logique du récit initiatique, non plus chemin vers l’extérieur, mais traversée vers l’intérieur, physique autant que psychique. Le cétacé incarne une mémoire non humaine, lente et millénaire, dont la présence silencieuse contraste avec la violence des liens familiaux qui hantent Jay. Prisonnier de cette masse vivante, le garçon se confronte à une altérité radicale qui devient tour à tour tombeau, refuge et matrice. Cette ambiguïté, à la fois protectrice et menaçante, confère au roman une dimension quasi mythique, l’animalité figurant un seuil, un lieu de passage où Jay doit renoncer aux récits hérités pour en forger un autre, plus juste et plus vivant.

Au‑delà de ses aspects spectaculaires, ce roman qui conjugue intensité narrative et profondeur émotionnelle réussit à faire de l’extrême un terrain d’exploration intime. À travers la survie de Jay se déploie une variation sur la filiation, la culpabilité et la rédemption qui renouvelle le genre initiatique. L’on pense bien sûr à Jonas, Moby Dick ou Pinocchio, mais Whalefall ancre ces résonances mythiques dans une expérience sensorielle réellement originale, où la métamorphose, plus concrète que symbolique, passe par la matière, la douleur et le souffle du corps. Malgré quelques effets de style très oraux et une prose parfois trop fonctionnelle pour soutenir pleinement l’ambition du récit, le roman n’en parvient pas moins à offrir un magnifique portrait d’adolescent qui, aux prises avec un deuil difficile, trouve dans les tréfonds d’une créature abyssale la possibilité d’une renaissance psychologique, éperdue et décisive. (4/5)

 

Citations :

Jay n’est pas sûr de croire aux bienfaits de la thérapie. Il ne croit certainement pas à l’idée de « tourner la page ». Les gens ne sont pas des livres. Chaque personne est une bibliothèque entière, un dédale d’archives, et plus on essaie de s’en échapper, plus on s’y perd.


Imaginez que la Terre est vraiment plate. La planète qui s’arrête net. 
Plus de rochers, plus de sable, une mer sans fond. Jay s’avance aussi prudemment que possible. Sa flottabilité est équilibrée, il ne risque pas de couler. 
Mais devant un précipice, la peur de tomber est dans la nature humaine. 
Le fond de l’océan Pacifique s’ouvre soudain sur un abyme, comme au bord du toit d’un gratte-ciel. Des rochers s’agrippent à la corniche telles des dents pourries et se détachent plus bas sur la paroi, mais tout disparaît dans les ténèbres au bout de quelques mètres.


Rouge brique en réalité, bleu nuit ici-bas, Architeuthis est long d’une dizaine de mètres, depuis les nageoires de son manteau jusqu’à ses orteils tentaculaires. Une demi-tonne de chair gluante, suspendue dans l’eau, se répandant comme une tache d’huile, ses lueurs naturelles comme les éclipses scintillantes d’un millier de lunes. Il se tourne, et un œil se révèle. De la taille d’un ballon de foot, c’est le plus grand globe oculaire sur Terre, un disque de flammes blanches dans la noirceur de l’Océan.


Surpassés en nombre par les orques, huit contre vingt, quatre contre douze, neuf contre trente-cinq, les cachalots adoptent une « formation en marguerite » : leurs rostres assemblés au centre, la queue vers l’extérieur, une rosette en forme d’étoile qui protège leurs organes vitaux et expose les orques aux coups de leurs puissantes nageoires caudales. Si l’un d’eux est emporté par un assaillant, un de ses congénères quitte le rang, s’interpose, et escorte le blessé jusqu’au centre.


Une carcasse de baleine suffit à nourrir pendant des lustres la faune de la plaine abyssale où elle se dépose. Des créatures à l’anatomie étourdissante, ignorant jusqu’à l’existence même de la lumière, viennent s’y repaître. Poissons queue de rat. Myxines. Isopodes. Ils canalisent, ils mordent, ils lèchent, ils sucent, ils absorbent la carcasse graisseuse du colosse jusqu’à ce qu’il ne reste plus que des bulles de méthane, de l’huile et des os. 
La vie ne s’arrête pas là. Des bactéries engloutissent la moelle à l’intérieur des os. Ça produit du sulfure d’hydrogène. Qui alimente des microbes. Les os disparaissent bientôt sous un tapis de vers scintillants, de lumineux coussins bactériens de palourdes, de moules, d’escargots, de barnacles. Des centaines d’espèces pendant des décennies, des siècles. Finalement, les os rongés se transforment en un récif comme du corail – tout un écosystème.


Personne ne porte en soi ce qu’il a de mieux à offrir. Nos proches portent en eux nos meilleurs côtés.

 

lundi 20 avril 2026

Critique : "Kaya" de Lily H. Tuzroyluke | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Kaya" de Lily H. Tuzroyluke



Coup de coeur 💓

 

Titre : Kaya (Sivulliq : Ancestor)

Auteur : Lily H. TUZROYLUKE

Traduction : Claire DESSERREY

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023,
                  en français en 2026 (Seuil)

Pages : 352

Accès au livre : ISBN 9782021566604  
                           en librairie

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une extraordinaire odyssée dans le Grand Nord arctique.
Alaska, printemps 1893. Une épidémie de variole décime les populations autochtones. La sœur de Kaya vient de succomber à son tour ; la jeune Inupiaq et ses trois enfants sont désormais les seuls survivants de leur village. Alors qu’ils campent près de la banquise, sa petite fille de cinq ans, Samaruna, est enlevée par des baleiniers américains. Kaya et ses fils se lancent dans une poursuite désespérée à travers les immensités glacées, affrontant la faim, les tempêtes et la débâcle des fleuves. Leur quête les mènera jusqu’au port de Herschel, où se rassemblent tous les équipages.
Puissant cri de révolte mais aussi formidable déclaration d’amour à l’Alaska, à ses peuples et à leurs mythologies, ce roman est le premier récit inupiaq à s’inscrire, enfin, dans la mythique littérature du Grand Nord.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Lily H. Tuzroyluke a fait ses études à l’Université de l’Alaska, à Fairbanks, et a travaillé au sein du gouvernement tribal de sa communauté. Elle vit aujourd’hui à Anchorage. Kaya est son premier roman.

 

Avis :

Avec ce premier roman, l’auteur iñupiat Lily H. Tuzroyluke poursuit le travail de mémoire qu’elle mène depuis des années au sein des communautés autochtones d’Alaska. Originaire de Point Hope et engagée dans diverses organisations tribales, elle s’attache à restituer des pans de l’histoire arctique occultés par les récits dominants. En revenant sur l’épidémie de variole qui a ravagé le Grand Nord à la fin du XIXᵉ siècle et sur les violences infligées par les baleiniers américains aux populations locales, elle contribue à réinscrire dans la littérature l’expérience de ces peuples décimés, réaffirmant la nécessité de transmettre leur histoire. 

Derniers survivants de leur village après que la variole a emporté tous les leurs, Kaya et ses trois jeunes enfants, tenaillés par la faim, se mettent en route vers un campement où pourraient encore se trouver quelques proches. Mais au cours de leur éprouvant cheminement dans les étendues glacées, des baleiniers américains enlèvent la benjamine, une fillette de cinq ans. Commence alors pour Kaya et ses deux fils une véritable course contre le temps : une équipée périlleuse jusqu’au port de Herschel, lieu de rassemblement des navires baleiniers avant leur départ vers le large.

Menée tambour battant au rythme de la poursuite, cette histoire qui mêle scènes d’action et rendu saisissant de l’âpre beauté des paysages arctiques dépasse largement le simple roman d’aventures. Tout en dévoilant, avec une rigueur historique alliée à une réelle sensibilité narrative, l’hécatombe provoquée par la variole et les ravages de l’industrie baleinière, le texte restitue la richesse des savoirs, des gestes et des liens qui structuraient les sociétés autochtones avant leur dévastation. À travers Kaya, mais aussi bien d’autres personnages profondément incarnés, se recompose un monde menacé, encore porté par la résilience, la solidarité et la mémoire. Et dans cette quête pour retrouver une enfant arrachée aux siens se joue aussi, à force de courage et de ténacité, une reconquête symbolique : celle de ce qui fut volé à toutes ces populations – leur avenir, leur âme, leur identité.

Par la seule force des faits et des actes, Lily H. Tuzroyluke fait entendre l’expérience intime de personnages confrontés à l’effondrement de leur monde, transformant un épisode tragique en récit de résistance et de transmission. Son écriture vibrante fait surgir une humanité profonde, une culture et des modes de vie en osmose avec un environnement aussi rude que splendide. En rétablissant la vérité sur la violence coloniale, elle redonne à l’histoire des peuples du Grand Nord la place qui lui revient, non comme un vestige, mais comme une présence vivante et essentielle. Ancré dans une culture rarement représentée en fiction, ce livre bouleverse autant qu’il éclaire et constitue une contribution précieuse à la littérature autochtone contemporaine. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

La bête est débitée par couches, d’abord en plaques de la taille d’une couverture, puis en morceaux de plus en plus petits jusqu’à ce qu’ils aient les dimensions d’un livre – on les appelle des « feuilles de bible ». Les cuves réduisent à gros bouillons ces « feuilles » en huile. C’est ainsi qu’on procède ; nous sommes une usine à huile flottante. Du fourneau en briques sort un gros entonnoir en cuivre relié à un tuyau de toile qui descend dans la cale, où le tonnelier assemble les douves, remplit les barils et les entrepose. Sur un navire baleinier, il n’est pas nécessaire de haler les baleines sur le rivage : on remonte le lard, la viande, les os et les fanons ; on fait bouillir, on découpe et on conserve.

jeudi 7 décembre 2023

[McGuire, Ian] Dans les eaux du Grand Nord

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Dans les eaux du Grand Nord
           (The North Water)       

Auteur : Ian McGUIRE

Traduction : Laurent BURY

Parution : en anglais en 2016,
                  en français en
2017 (Gallimard 10/18)

Pages : 312

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Patrick Sumner, un ancien chirurgien de l’armée britannique traînant une mauvaise réputation, n’a pas de meilleure option que d’embarquer sur le Volunteer, un baleinier du Yorkshire en route pour les eaux riches du Grand Nord. Mais alors qu’il espère trouver du répit à bord, un garçon de cabine est découvert brutalement assassiné. Pris au piège dans le ventre du navire, Sumner rencontre le mal à l’état pur en la personne d’Henry Drax, un harponneur brutal et sanguinaire. Tandis que les véritables objectifs de l’expédition se dévoilent, la confrontation entre les deux hommes se jouera dans les ténèbres et le gel de l’hiver arctique.
Prix Gens de Mer – Festival Étonnants Voyageurs 2017

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ian McGuire a grandi près de Hull, en Angleterre, et étudié dans les universités de Manchester et de Virginie. Il a cofondé le Centre pour la Nouvelle Écriture à l’université de Manchester et enseigne actuellement l’écriture créative à l’université de Nord Texas. Ses écrits ont été publiés dans la Chicago Review et la Paris Review. Dans les eaux du Grand Nord est son premier roman à paraître en France.

 

 

Avis :

« L’argent fait ce qu’il veut. Il se fiche bien de ce qu’on préfère. Si tu lui barres la route d’un côté, il s’en ouvre une autre ailleurs. Je ne peux pas l’empêcher. Je ne peux pas dire à l’argent ce qu’il doit faire, ni où il doit aller. » Alors, puisque la chasse à la baleine ne nourrit plus aussi bien son homme qu’autrefois, la ressource mais aussi les débouchés se faisant de plus en plus rares, pour le capitaine Brownlee ce sera, au seuil de cet hiver 1859, la dernière campagne qu’il entreprendra avec son navire dans les eaux du Grand Nord. Soit il parviendra à remplir ses cales de graisse de baleine – et il tuera ses hommes à la tâche pour cela s’il le faut –, soit il coulera « accidentellement » son bateau dans les glaces pour toucher une grasse prime d’assurance. Le voilà donc qui met le cap vers les eaux du Groenland, avec pour équipage le pire assemblage de sac et de corde qui soit, tous de furieux durs-à-cuire n’ayant guère de recommandable que leur force méchamment brutale, mais expérimentée. L’enfer sera glacé et l’aventure dans la blancheur arctique très noire...

Un intrus s’est toutefois malgré lui glissé à bord. Ex-chirurgien chassé de l’armée britannique pour une faute commise en Inde, Patrick Summer n’a pas pu faire la fine bouche, et désormais compagnon de galère de cet effrayant et peu ragoûtant ramassis, se retrouve non seulement médecin de bord, mais aussi à prêter main forte aux marins. Il est l’esprit élevé embarqué sur le Volunteer, le seul à faire preuve de raison et à s’attacher au « bien » dans cette expédition loin de la civilisation et de la loi. Déjà durement confronté à la souffrance des hommes trimant sans répit dans des conditions dantesques et périlleuses, à l’immonde boucherie que représentent le massacre et le dépeçage des baleines, phoques et ours, à la promiscuité dans la puanteur de la graisse et du sang, il va en plus devoir faire face à la noirceur de l’âme humaine, au « mal » le plus absolu, en la personne de Henry Drax, un harponneur brutal et sanguinaire au dernier degré, dont il est le seul à avoir compris le rôle dans la mort mystérieuse d’un jeune mousse peu de temps après l’appareillage.

Entre les rigueurs d’un environnement polaire ne pardonnant aucune erreur et le combat entre eux de fauves humains sans foi ni loi, y aura-t-il seulement des survivants ? Les péripéties s’enchaînent sans trêve, dans une violence crue curieusement relatée dans une telle sécheresse factuelle, presque prosaïque dans son absence d’émotion et de parti pris, qu’on la traverse comme anesthésié par le choc et l’urgence, lorsque par réflexe l’on oublie de penser et de ressentir pour se concentrer sur l’action face au danger. Ici, pas de romantisme, ni  d’héroïsme : tandis que les personnages font face comme ils peuvent, la plupart en bêtes sauvages, au rouleau féroce de la vague sur le point de les écraser, seules quelques bribes de moralité survivent ça et là, éclats échappés au sauve-qui-peut général.

Et plus encore que l’immersive aventure relatée avec une exactitude des plus convaincantes, c’est bien cette mise à nu de la nature humaine profonde, la révélation de ce qui subsiste lorsque les rudesses de l’existence, l’âpreté d’un environnement et la bataille pour la survie font voler en éclats l’être social et son appareillage de lois et de conventions, qui font tout l’intérêt de ce roman, classé parmi les dix meilleurs livres de 2016 par le New York Times. (4/5)

 

 

Citations :

La lune jaune est coincée comme un aliment trop gros dans la gorge rétrécie du ciel.

L’argent fait ce qu’il veut. Il se fiche bien de ce qu’on préfère. Si tu lui barres la route d’un côté, il s’en ouvre une autre ailleurs. Je ne peux pas l’empêcher. Je ne peux pas dire à l’argent ce qu’il doit faire, ni où il doit aller.

L’iceberg se déplace à la vitesse d’un homme qui marche d’un bon pas et, sur son passage, il racle la banquise et recrache des radeaux de glace de la taille d’une maison, comme des copeaux tombant des mâchoires d’un tour.

Malgré sa blessure, l’ours continue sa progression régulière, comme s’il parcourait un itinéraire fixé de longue date. Le ciel est plein d’étroits rouleaux de nuages, gris et brun au sommet, dorés en dessous par le soleil qui perce. Ils avancent toujours, l’homme et l’animal unis par une procession primitive, à travers un paysage si écrasé et si inégal qu’il pourrait avoir été construit par un idiot à partir des fragments brisés d’un monde auparavant intact.