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samedi 7 juin 2025

[Rozycki, Tomasz] Les voleurs d'ampoules

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les voleurs d'ampoules
            (Złodzieje żarówek)

Auteur : Tomasz Rozycki

Traduction : Isabelle MACOR

Parution : en polonais en 2023
                   en français en 2025
                   (Noir sur Blanc)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Habitant au dixième et dernier étage d'une barre d'immeuble, chef-d'œuvre d'architecture brutaliste à l'époque du communisme tardif, Tadeusz s'est vu confier par son père une tâche difficile : aller porter un précieux, un miraculeux paquet de café en grains à M. Stefan, le seul voisin à posséder encore un de ces vieux moulins à manivelle.
L'expédition n'est pas facile, il faut s'aventurer tout au bout du couloir, qui fait plus de cent mètres et qui est toujours sombre, parce que les locataires ne cessent d'y voler les ampoules.
À la faveur de cette odyssée, Tomasz Różycki nous raconte le quartier de son enfance, avec ses monstres, ses demi-dieux, ses ragots, ses petites affaires et ses exploits de légende. Ithaque ? C'est un appartement de 35 m2 que Tadeusz habite avec ses frères et sœurs et leurs parents.
De même que la mémoire de l'auteur, ce long chemin obscur a tout du labyrinthe. Dans une prose tantôt lyrique, tantôt clinique, avec autant d'humour que de goût pour la rêverie, ce panorama d'une enfance au crépuscule de l'époque communiste est un enchantement.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tomasz Różycki (né en 1970) est un poète polonais de grand renom, lauréat notamment du Prix de la Fondation Kościelski. Après des études de philologie romane à l’université Jagellonne de Cracovie, il enseigne la littérature et la langue françaises à l’université d’Opole. Il a traduit en polonais des œuvres de Stéphane Mallarmé, Arthur Rimbaud et Victor Segalen. Les Voleurs d’ampoules, son premier roman, lui a valu en 2023 le prestigieux Prix Grand Continent.

 

Avis :

Le Prix de la revue Le Grand Continent l’ayant choisi en 2023 pour promouvoir sa diffusion en cinq langues européennes, il nous est donné de découvrir en français l’un des derniers ouvrages du poète, essayiste et traducteur polonais Tomasz Rozycki, couronné il y a une vingtaine d’années du prestigieux Prix littéraire de la fondation Kościelski – le  « Nobel polonais des écrivains de moins de quarante ans ».

D’inspiration autobiographique, ce roman raconte, au travers de la fantaisie imaginative d’un jeune garçon, la vie dans un immeuble en Pologne à la fin de l’époque communiste. Ce jour-là, l’anniversaire du père coïncide avec une sorte de miracle. Après s’être relayée dès l’aube dans la queue devant l’hypermarché Megasam, la famille a réussi à se procurer ce dont elle avait depuis longtemps oublié le goût : un paquet de café en grains. Chargé de le porter chez M. Stefan, un voisin encore en possession d’un moulin à manivelle, le narrateur Tadeusz doit traverser la centaine de mètres de coursive puante, parcourue de courants d’air et peuplée de diverses bestioles réelles ou imaginaires qui, de buanderies en débarras ayant depuis longtemps perdu leurs ampoules électriques, parcourt sous les toits toute la longueur de leur barre d’immeuble.

Débute une aventure dont chaque pas en début de chapitres se retrouve le prétexte de digressions que le regard innocent mais affûté du garçon permet à l’auteur de charger d’un humour grinçant. Peu à peu se dessine, sur la grisaille d’un quotidien marqué par la pénurie, le mensonge des autorités et la peur de l’arrestation arbitraire, un formidable réseau de solidarité et de débrouillardise. Privés de tout ou presque, ces gens ont malgré tout conservé ce que rien ni personne n’aura pu leur prendre : leur dignité et leur humanité. C’est ainsi que, de longue et aventureuse traversée d’un couloir, le roman se fait métaphore de l’histoire d’un pays, voire même de toutes les populations d’Europe de l’Est.

Malgré ça et là quelques longueurs et imperfections de traduction, une lecture pleine d’humour et de poésie pour une ode à l’enfance, en même temps qu’une évocation sans aigreur ni nostalgie de la Pologne communiste. (3,5/5)

 

Citations :

(…) elle s’occupait de toutes sortes de papiers de la plus haute importance, dans un grand bâtiment, au département de la mise en application des procédures, où, pour entrer, il fallait d’abord déposer une demande écrite puis essayer d’obtenir la série adéquate de tampons. Et puisque ces tampons reposaient dans son tiroir, elle n’avait pas à craindre un afflux de demandeurs. On ne savait pas exactement ce qu’elle faisait, assise à son bureau avec sa petite pile de papiers, à côté de ses collègues du même genre, occupées aux mêmes tâches – sans doute ne savait-elle pas elle-même précisément en quoi consistait son travail dans l’institution.


De cette époque, je me souviens parfaitement comment un jour d’hiver quelqu’un est mort dans le magasin après plusieurs heures d’attente, debout dans la queue pour l’un des étalages. On avait recouvert le mort de journaux et on l’avait placé sur le parapet dans l’attente des secours, qui étaient arrivés plus d’une heure après et, ayant constaté le décès, avaient disparu. Ensuite, une patrouille de police était venue pour vérifier l’identité du cadavre, puis elle avait surveillé les gens de loin, depuis la voiture garée de l’autre côté de la rue, comme l’a affirmé Stefan – peut-être soixante-dix, bon, tout au plus cent mètres plus loin. Le magasin était chichement éclairé, mais on voyait de loin le cadavre qui gisait depuis longtemps sur le parapet, tout près des vitrines. Et pendant ce temps, à côté, une immense file d’attente de plusieurs centaines de personnes s’avançait sans émotion à un rythme de tortue vers le comptoir où, à l’instant, on venait d’apporter un chargement de beurre et de charcuterie. Tous, se balançant d’un pied sur l’autre, soupiraient quand ils se retrouvaient près du cadavre, ou bien ils l’ignoraient, poursuivant leurs querelles, en s’envoyant : « Monsieur, vous n’étiez pas à cette place », ou bien : « Madame, vous allez où en poussant comme ça ?! » Les employés de la morgue ou d’une entreprise de pompes funèbres étaient arrivés très tard et avaient enfin emporté le défunt, libérant la place sur le parapet où pouvaient désormais s’appuyer les plus âgées des propriétaires de jambes enflées et de varices, fatiguées par une attente de plusieurs heures. Le magasin continuait de fonctionner, la file était là, les gens avaient besoin de beurre et de saucisson. Malgré la distribution des tickets, la marchandise était incroyablement difficile à se procurer, il fallait parfois faire la queue jour et nuit pour obtenir la ration mensuelle prévue pour chaque citoyen. 1 000 grammes de farine, 500 grammes de sucre, 250 grammes de bonbons, 1 000 grammes de céréales, six paquets de cigarettes, 375 grammes de graisse, 100 grammes de lessive, 100 grammes de produits chocolatés, 300 grammes de bœuf/veau avec os, une bouteille d’alcool, du coton et éventuellement du papier toilette en échange de vieux papiers. Le système d’attribution des tickets de rationnement a eu pour conséquence le marché des tickets. Le change ressemblait à ceci : contre trois tickets de cigarettes, on pouvait obtenir une bouteille de vodka, et contre des tickets de sucreries et de tabac, deux bouteilles même. La ration de chaussettes pouvait être échangée contre un ticket de rationnement de bœuf avec os, éventuellement contre deux paquets de café ou deux savons. Parfait, sauf que le café ne faisait son apparition que rarement dans les magasins. Les plus chers étaient les coupons d’essence et les alliances de mariage (les rations de farine et de riz étaient les moins bien cotées). On faisait la queue – principalement pour la viande, qui ne se présentait pas souvent – et ce, dès la nuit noire. Le premier se plaçait dans la file à quatre heures du matin, ensuite arrivait la grand-mère pour la relève, car celui-ci allait au travail, puis les enfants rentraient de l’école et remplaçaient la grand-mère, et au moment culminant apparaissait la mère, venue pour faire les courses au comptoir même. La file de plusieurs heures ondulait le long du bâtiment du Megasam, parfois elle allait plus loin, traversait la pelouse pour atteindre l’arrêt d’autobus proche. Les passagers qui arrivaient en autobus, l’ayant aperçue de loin par les vitres, descendaient fréquemment, alertés, pour s’enquérir de l’arrivage – la vue d’une longue file éveillait l’espoir de quelque chose de particulièrement rare et raffiné, comme par exemple le coton hygiénique ou le papier toilette. 


Car en général le lecteur ne voit rien hormis lui-même, ou bien éventuellement le monde représenté et les héros du monde représenté, c’est-à-dire les soi-disant protagonistes. Bah, plus le lecteur se voit lui-même, plus il fait l’éloge du livre : Brillant ! cela parle de la vraie vie ! ou bien : Parfaite construction, ça vous emporte.


 

mardi 8 avril 2025

[Khadra, Yasmina] Coeur-d'amande

 





J'ai aimé

 

Titre : Coeur-d'amande

Auteur : Yasmina KHADRA

Parution :  2025 (Mialet Barrault)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Au pied du Sacré-Cœur où il habite, la vie n’a pas gâté Nestor. Rejeté à sa naissance par sa mère qui n’a pas supporté qu’il soit anormalement petit, il vit chez sa grand-mère qui l’a recueilli et qu’il adore. Elle subvient à leurs besoins avec sa maigre retraite de professeur de français tandis que son petit-fils, animé d’une inlassable vitalité et d’un incurable optimisme, cherche et trouve mille occasions d’améliorer leur ordinaire dans ce quartier de Barbès où s’entremêlent tous les peuples, tous les destins, tous les désespoirs. Yasmina Khadra fait ici un portrait éblouissant de ce quartier singulier et de sa population.

Mais le jour où la vieille dame commence à perdre la tête et doit être placée dans une maison de retraite, sa fille décide de vendre l’appartement qui est le seul refuge de ce fils qu’elle ne veut toujours pas connaître. Pour Nestor, tout s’effondre. Il lui reste la violence de ses rêves et les mots que lui a appris sa grand-mère. Ces mots qu’il va jeter sur le papier pour crier cette rage de vivre qui l’habite. Dans le quartier, ses amis arabes le surnomment « Cœur-d’amande ». Ce sera le titre de son livre.
Et qui sait… Nul n’est à l’abri d’un succès. 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Yasmina Khadra est l’auteur de la trilogie Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat et Les Sirènes de Bagdad, ou encore Ce que le jour doit à la nuit. Traduits dans une cinquantaine de pays, ces livres ont touché des millions de lecteurs dans le monde.

 

 

Avis : 

Rompant avec la violence et les conflits au centre de ses précédents ouvrages, Yasmina Khadra s’inspire d’une pâtisserie algérienne,  « qaleb ellouz » ou « coeur-d’amande », très consommée pendant les soirées du Ramadan et évocatrice de douceur dans une période harassante, pour nous emmener dans un Montmartre populaire aux allures d’oasis d’amitié et de solidarité.

Rejeté par sa mère parce qu’atteint de nanisme, Nestor le narrateur n’en a pas moins toujours vécu avec bonheur auprès d’une grand-mère aimante, dans un modeste appartement de Barbès, au pied de la Butte Montmartre. Désormais âgée, celle qui, retraitée de l’éducation nationale, a su l’instruire quand l’école supportait mal son handicap et encourager chez lui l’amour des livres et de l‘écriture, commence toutefois à perdre la tête. D’abord licencié du magasin de chaussures qui l’employait, puis expulsé du logement où il vivait avec sa chère aïeule lorsque celle-ci est envoyée en maison de retraite par le juge des tutelles, Nestor voit sa vie, jusqu’ici précaire mais joyeuse, s’effondrer comme un château de cartes.

« On est qu’une idée, mon gars, une seule et unique misérable saloperie d’idée. L’idée que l’on se fait de soi ou bien l’idée que les autres se font de nous. Avec laquelle tu veux vivre ? »
Comme l’auteur a su faire avec les coups du sort grâce à ce qu’il explique d’un optimisme bâti sur l’amitié et sur des lectures qui l’ont marqué, Nestor, entouré d’indéfectibles copains et soutenu par les petites gens de son quartier, va réussir à affronter l’adversité et à reprendre son destin en main. « Je considère l’existence comme une offrande inespérée sous une cloche de verre piégée. J’ai le choix entre la contempler en salivant dessus ou bien soulever la cloche. J’ai choisi de prendre le risque. » Et entre courage d’être soi, amitié et solidarité, la résilience sera au rendez-vous malgré la différence, la pauvreté et les duretés de la vie.

Conte à la tonalité feel-good aussi sucré que la pâtisserie de son titre, ce dernier ouvrage en date surprend dans l’oeuvre plutôt dramatique de l’auteur. La relative déception ressentie au premier degré de la lecture s’estompe toutefois face à la puissance de ses arômes particulièrement longs en bouche. Pris d’une vraie affection pour ses personnages – de petites gens comme souvent le coeur sur la main –, ému par la dédicace à la propre grand-mère de l’auteur et à toutes les autres, et comme toujours admiratif de cette plume si belle et si maîtrisée, l’on se laisse malgré soi emporter par le charme tendre et non dénué d’humour de cette histoire de résilience qui semble beaucoup emprunter au tempérament sincèrement optimiste de l’écrivain. Au point que ce nain devenu un géant des lettres à force de ténacité, de solidarité et d’amour de la littérature finit par paraître, d’une certaine façon, une sorte de projection du moi profond de l’auteur. (3,5/5)

 

 

Citations :

Je considère l’existence comme une offrande inespérée sous une cloche de verre piégée. J’ai le choix entre la contempler en salivant dessus ou bien soulever la cloche. J’ai choisi de prendre le risque. Il n’y a pas de risque non négociable pour celui qui veut vivre pleinement sa vie. Celui-là doit savoir gérer les échecs, relever les défis et se désaltérer dans la sueur de son front comme dans une eau bénite. Le monde est une combinaison de hauts et de bas et nous en faisons partie. Personne n’y peut changer grand-chose, mais chacun doit composer avec.


Ce qui importe, c’est refuser crânement d’abdiquer, ne jamais renoncer à son rêve. Si on arrive à prendre son pied là où l’on traîne l’autre, on aura compris comment dépasser ce qui nous empêche d’avancer.


Lorsqu’il pleut sur Paris, c’est comme si on floutait une toile de maître. La plus belle ville du monde se voit délestée de sa féerie, pareille à une vieille diva en train de se démaquiller dans sa loge.


De tous ces moments-là, le plus abominable, le plus cruel est l’instant où je vois Mamie, de l’autre côté de la baie vitrée, pleurer en silence. Son visage est un masque mortuaire. Elle vient de comprendre que sa vie, toute sa vie, est restée là-bas, à Montmartre, refoulée au fond de la pénombre en train d’enténébrer notre petit appart, rue de Steinkerque. Le regard qu’elle m’expédie dans un ultime recours est d’une détresse absolue ; il m’anéantit presque. C’est le regard d’une partante, d’une agonie bâclée qui enclenche son compte à rebours – le regard effaré qui languit déjà des absences et des repères d’antan, et qui dit toutes les peines du monde en un seul mot que ses vieilles lèvres usées n’arrivent pas à évacuer de peur qu’il retentisse d’un bout à l’autre de la terre.
Deux infirmières aident Mamie à marcher vers son destin.

 
J’ai pesé le pour et le contre. Céder à la tentation ou bien me ressaisir ? Pas facile de trancher. J’ai dit à Françoise : « Si j’accepte de coucher avec toi, je vais me détester. Si je refuse, tu vas me détester. » Et Françoise a rétorqué : « Détestons-nous pour voir, et après on sera quittes. »


On est qu’une idée, mon gars, une seule et unique misérable saloperie d’idée. L’idée que l’on se fait de soi ou bien l’idée que les autres se font de nous. Avec laquelle tu veux vivre ?

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mercredi 15 novembre 2023

[Seethaler, Robert] Le café sans nom

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le café sans nom
           (Das Café ohne Namen)

Auteur : Robert SEETHALER

Traduction : Élisabeth LANDES
                       et Herbert WOLF

Parution :  2023 en allemand (Autriche)
                   et en français
                   (Sabine Wespieser)

Pages : 248

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Chaque matin, en allant au marché des Carmélites où il travaille comme journalier, dans un faubourg populaire de Vienne, Robert Simon scrute l’intérieur du café poussiéreux dont il rêve de reprendre la gérance. Encouragé par l’effervescence qui s’est emparée de la ville, en pleine reconstruction vingt ans après la chute du nazisme, il décide, la trentaine venue, de se lancer dans une nouvelle vie. Comme le lui dit sa logeuse, une veuve de guerre : « il faut toujours que l’espoir l’emporte un peu sur le souci. Le contraire serait vraiment idiot, non ? ».

En cette fin d’été 1966, c’est avec un sentiment d’exaltation qu’il remet à neuf le lieu qui va devenir le sien. Homme modeste, de peu de mots, il trouverait prétentieux de lui donner son propre patronyme : ce sera donc le « Café sans nom », où va bientôt se retrouver un petit monde d’habitués. Le succès est tel que Robert ne tarde pas à proposer à Mila, une jeune couturière juste licenciée par son usine, de venir le seconder.

En quelques traits, en quelques images saisissantes, l’écrivain rend terriblement attachantes les figures du quotidien qui viennent, le temps d’un café, d’une bière ou d’un punch, partager leurs espoirs ou leurs vieilles blessures. Et si, au fil des saisons et des années, des histoires d’amour se nouent, bagarres et drames ne sont jamais loin, battant le pouls de la ville.

Robert Seethaler puise en effet l’inspiration de son nouveau et magnifique roman dans l’endroit qui l’a vu naître : ses descriptions de Vienne émergeant des décombres, à l’ombre tutélaire de la Grande Roue du Prater, confèrent aux personnages du Café sans nom, et notamment à celui qui en est l’âme, une tendresse et une saveur bien particulières.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1966 à Vienne, Robert Seethaler est également acteur et scénariste. Il vit à Berlin.
Le Tabac Tresniek (2014), Une vie entière (2015), Le Champ (2020) et Le Dernier Mouvement (2022), tous parus chez Sabine Wespieser éditeur, l’ont imposé en France comme l’un des écrivains de langue allemande les plus importants de sa génération. Son œuvre est traduite dans le monde entier, et il jouit en Allemagne et en Autriche, où certains de ses livres ont atteint des ventes de plus d’un million d’exemplaires, d’une formidable notoriété.
Das Café ohne Namen (Le Café sans nom) paraît à Berlin, chez Claassen (Ullstein), en avril et en France, chez Sabine Wespieser éditeur, en septembre 2023.

 

 

Avis : 

Robert Seethaler aime les gens ordinaires, ces ombres de tous les jours qui ne laisseront ni  traces ni souvenirs mais qui n’en sont pas moins la chair et l’âme de leur époque. Déjà, son roman Le champ se faisait l’écho de la rumeur de leur vie en laissant les morts d’un petit cimetière raconter leurs existences oubliées et raviver un temps le souffle d’un passé éteint. Cette fois, il convoque les modestes habitués qui, en 1966 – l’année de sa naissance –, fréquentaient un petit bistrot de quartier, à Vienne, sa ville natale, pour évoquer en transparence les prémices d’un temps nouveau hésitant à fleurir sur les ruines encore visibles de la guerre et sur le souvenir d’un glorieux passé impérial.

Journalier au marché des Carmélites, un faubourg populaire proche du Prater et de son emblématique Grande Roue, le trentenaire Robert Simon réalise un vieux rêve en reprenant la gérance d’un vieux café abandonné. L’établissement qui, récuré à l’huile de coude, a fait peau neuve sans que le nouveau maître des lieux trouve à le baptiser – « Tout compte fait, le Danube existait avant que quelqu’un l’appelle Danube. Alors, ton café restera sans nom et c’est très bien comme ça », déclare tranquillement un ami boucher –, devient bientôt le point de ralliement du quartier, un havre où il fait bon s’attarder pour bavarder ou simplement se taire, boire un verre, et surtout partager un peu de chaleur humaine.

Croquant en quelques traits saillants les silhouettes attablées, restituant le bourdon sonore de leurs menus propos, c’est une peinture du rien et de l’ordinaire qui, par mille détails choisis, restitue peu à peu l’atmosphère et la trame, sans grand rêve et souvent pleine d’accrocs, de la vie des petites gens de ce quartier. Une vie insignifiante qui ne pèse pas lourd mais les écrase parfois, ne leur laissant plus guère que leur dignité fière et leur indéfectible magnanimité les uns envers les autres. Mais, îlot assiégé par la transformation de la ville – « Les temps présents n’étaient qu’une tumeur qui proliférait sur le terreau d’un passé pourri, dévoyé, et finirait forcément par attaquer l’avenir et mener à la perte irrémédiable de tout ce qui rendait la vie encore un peu supportable. » –, le café sans nom ne pourra empêcher bien longtemps la vie de quartier de s’éteindre. Avec lui disparaîtra un de ces « dernier[s] endroit[s] auquel se raccrocher », où l’« on peut parler quand on en a besoin et se taire quand on en a envie ».

« Maintenant vous allez peut-être vous dire : ils n’ont qu’à aller ailleurs, ces pauvres bougres, le changement ça fait mal, rien n’est éternel, etc. Et bien sûr vous avez raison. Mais je connais des gens pour qui le bout de la rue, c’est déjà trop loin. Ceux-là, ce n’est pas le changement qui leur fait mal, mais tout le corps, parce qu’ils passent leur journée à crapahuter sur un chantier ou à se courber devant une machine, ou simplement parce qu’ils sont trop vieux ou trop abîmés ou les deux à la fois. »

De sa plume aisément reconnaissable, l’écrivain autrichien signe un nouveau roman tout en retenue et douce mélancolie, une ode d’une extrême humanité à la Vienne des années soixante. (4/5)

 

 

Citations :

Les gens qui ont des choses à dire, généralement ils ne parlent pas. 

Ils n’avaient pas eu d’enfants et jamais parlé d’amour, leur vie commune avait pris une certaine forme d’évidence qui leur suffisait. Elle s’était d’autant plus étonnée de l’allégresse avec laquelle il était parti à la guerre. Il rayonnait littéralement le jour de son départ, disait-elle. Et pour la première fois, l’idée l’avait effleurée que les hommes se languissaient leur vie durant d’être ailleurs que dans les bras d’une épouse ou derrière un guichet de l’administration des postes et des télégrammes.
Quand, un an et demi plus tard, lui parvint une lettre qui parlait d’accomplissement du devoir de soldat et de sincères condoléances, elle n’éprouva pas de chagrin, tout au plus une sorte d’amer ressentiment à l’encontre de cette guerre qui lui avait surtout pris l’illusion d’une vie réussie.

Les temps présents n’étaient qu’une tumeur qui proliférait sur le terreau d’un passé pourri, dévoyé, et finirait forcément par attaquer l’avenir et mener à la perte irrémédiable de tout ce qui rendait la vie encore un peu supportable.

 

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