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jeudi 30 octobre 2025

[Sepetys, Ruta] Si je dois te trahir

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Si je dois te trahir (I Must Betray You)

Auteur : Ruta SEPETYS

Traduction : Faustina FIORE

Parution :  en anglais (Etats-Unis) en 2022,
                   en français en
2023 et 2024
                   (Gallimard)

Pages : 400

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Bucarest, octobre 1989.
Lycéen, passionné de cinéma américain, Cristian Florescu rêve de devenir écrivain, mais dans la Roumanie du dictateur Ceausescu, même le rêve peut être dangereux. Le jour où il est convoqué par la Securitate, Cristian doit choisir: travailler pour la police secrète ou résister et perdre ceux qu'il aime.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ruta Sepetys est née dans le Michigan où elle a été élevée dans l'amour de la musique et des livres par une famille d'artistes. Elle étudie la finance internationale et vit quelque temps en Europe (Paris). Puis elle part pour Los Angeles afin de travailler dans l'industrie de la musique. Aujourd'hui mariée, elle vit dans le Tennessee, à Nashville, avec sa famille.
Ruta Sepetys a reçu la Médaille Carnegie 2023 pour son roman Le sel de nos larmes.

 

 

Avis :

Il y a trente-cinq ans, une insurrection populaire mettait fin à l’une des dictatures les plus singulières et impitoyables d’Europe : celle de Nicolae et Elena Ceausescu. Après plusieurs romans, dont un premier consacré aux horreurs du goulag, l’auteur américano-lituanienne Ruta Sepetys publiait en 2022 un roman jeunesse, aujourd’hui réédité au format poche. Dans une narration haletante, nourrie d’un travail de recherche rigoureux, elle revient sur ce soulèvement et sa lente fermentation, entre faim et terreur.

Cristian, lycéen à Bucarest en 1989, raconte son quotidien : la ville grise comme un « monochrome froid », les files interminables pour des fayots périmés, l’appartement glacial, et surtout, la peur. Peur de finir dans les geôles où l’on meurt sous la torture. Peur de perdre son emploi ou pire, au moindre soupçon de déviation. Peur face à un contrôle total, jusqu’à l’absurde : une police gynécologique veille même au devoir de reproduction des femmes.

Ce ne sont pas seulement les agents de la Securitate et leur cruauté barbare qui font trembler. C’est de tout un chacun qu’il faut se méfier – « Ne fais confiance à personne. Tu as compris ? A personne. » –, la police secrète recrutant et terrorisant un réseau serré d’informateurs civils – une personne sur dix, estime-t-on. Jusqu’au sein des familles, on parle à voix basse, par crainte des « Philips », ces micros dissimulés partout. Parfois, on ne parle pas du tout, la trahison s’immisçant dans les couples et les fratries, les uns dressés contre les autres par le chantage et la terreur organisée.

Malgré tout, le couvercle jeté sur le pays ne parvient pas à demeurer totalement hermétique. Livres, magazines et vidéos venus de l’Ouest circulent sous le manteau, tandis que des radios clandestines occidentales maintiennent tant bien que mal le lien avec le monde. 1989, c’est la chute du mur de Berlin et la révolution de velours en Pologne et en Tchécoslovaquie. En Roumanie, la révolte éclate à Timișoara, puis gagne Bucarest, Cristian et les étudiants en première ligne. A la paranoïa succède une vague d’espoir que ni le sang ni la violence ne pourront contenir. 

Illustré de photographies en fin d’ouvrage, ce récit traversé par un souffle romanesque puissant n’est pas seulement prenant, mais essentiel. Par sa précision historique et sa restitution saisissante du quotidien sous Ceausescu, il bouleverse autant qu’il éclaire. En donnant voix à un adolescent, il rend l’histoire accessible sans jamais l’édulcorer. Bien plus qu’un roman jeunesse, c’est un témoignage à la portée universelle, un outil de mémoire et de transmission, à mettre entre toutes les mains. Coup de coeur. (5/5)


 

Citations :

Le ciel nocturne et nuageux me recouvrait, noir, dépourvu de lumière. De grands bâtiments couleur cendre s’élevaient de part et d’autre de la rue, m’écrasant de leur hauteur. Vivre à Bucarest revenait à vivre dans une photo en noir et blanc. Une existence dans un monochrome froid. On savait que la couleur existait, quelque part, loin de la palette de ciment et de charbon de la ville, mais il était impossible d’y accéder, de s’extirper du gris. Même ma culpabilité avait un goût grisâtre, comme si j’avais avalé une cuillerée de suie.
 

Tout appartenait au parti.
Et la parti consignait tout.
« Des micros dans chaque coin, se lamentait Bunu. Des Philips dedans, des Philips dehors... »
Les « Philips » étaient les micros dissimulés un peu partout, disait-on. Dans les murs, les téléphones, les cendriers. Les familles observaient donc les mêmes consignes : à la maison, on ne parlait qu’à voix basse.
La surveillance constante oppressait ma mère. Ses mains tremblaient ; ses yeux erraient sans cesse ici et là ; elle était presque aussi maigre que les cigarettes qu’elle fumait.
 

Ne sachant pas quoi dire, ou faire pour la consoler, je la laissai pleurer, comme elle l’avait sans doute fait pendant la visite de la « police gynécologique ». Les femmes étaient régulièrement examinées sur leur lieu de travail pour vérifier si elles étaient enceintes. Ces examens rudimentaires réalisés par des inspecteurs médecins étaient humiliants, horribles, sans même parler du non-respect de l’hygiène.
Ceausescu voulait augmenter la population, pour gonfler la masse des travailleurs. Une croissance démographique provoquerait une croissance économique. Les adultes sans enfants devaient payer un impôt.
 

Tu es intelligent, Cristian. Par bonheur, même dans ce pays, on ne peut pas t’enlever ça. Mais ne fais confiance à personne. Tu as compris ? A personne. Ici, on ne peut pas avoir de confident.
 

La chance a toujours un prix. La malchance, elle, est gratuite.
 

Le soupçon est une forme de terreur. Le régime nous dresse les uns contre les autres. Nous ne pouvons pas nous regrouper, faire preuve de solidarité, parce que nous ne savons jamais qui mérite notre confiance et qui est un informateur.
- Ne parle comme ça ! avait grondé mon père.
- Tu vois, même ici, dans la rue, discuter avec ton propre père t’inquiète. Tu es devenu un homme sans voix. La méfiance est insidieuse. Elle provoque la schizophrénie et pourrit les relations. A la maison, tu es quelqu’un qui parle à voix basse. Dans la rue, ou dans les files d’attente, tu es quelqu’un d’autre. Dis-moi, qui est-tu ?
 
 
Ton père a faim, Cristian, m’avait expliqué Bunu. Au sens propre et au sens figuré. Des tickets de rationnement, dans les années quatre-vingt ? Nous avions plus à manger pendant la seconde Guerre mondiale ! Te rends-tu compte à quel point c’est de la folie ? Ils nous ont lavé le cerveau, nous ont convaincus de faire la queue pendant des heures et de nous réjouir quand nous rapportons des fayots périmés. Mais quel est le prix pour notre amour-propre ?


 

samedi 7 juin 2025

[Rozycki, Tomasz] Les voleurs d'ampoules

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les voleurs d'ampoules
            (Złodzieje żarówek)

Auteur : Tomasz Rozycki

Traduction : Isabelle MACOR

Parution : en polonais en 2023
                   en français en 2025
                   (Noir sur Blanc)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Habitant au dixième et dernier étage d'une barre d'immeuble, chef-d'œuvre d'architecture brutaliste à l'époque du communisme tardif, Tadeusz s'est vu confier par son père une tâche difficile : aller porter un précieux, un miraculeux paquet de café en grains à M. Stefan, le seul voisin à posséder encore un de ces vieux moulins à manivelle.
L'expédition n'est pas facile, il faut s'aventurer tout au bout du couloir, qui fait plus de cent mètres et qui est toujours sombre, parce que les locataires ne cessent d'y voler les ampoules.
À la faveur de cette odyssée, Tomasz Różycki nous raconte le quartier de son enfance, avec ses monstres, ses demi-dieux, ses ragots, ses petites affaires et ses exploits de légende. Ithaque ? C'est un appartement de 35 m2 que Tadeusz habite avec ses frères et sœurs et leurs parents.
De même que la mémoire de l'auteur, ce long chemin obscur a tout du labyrinthe. Dans une prose tantôt lyrique, tantôt clinique, avec autant d'humour que de goût pour la rêverie, ce panorama d'une enfance au crépuscule de l'époque communiste est un enchantement.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tomasz Różycki (né en 1970) est un poète polonais de grand renom, lauréat notamment du Prix de la Fondation Kościelski. Après des études de philologie romane à l’université Jagellonne de Cracovie, il enseigne la littérature et la langue françaises à l’université d’Opole. Il a traduit en polonais des œuvres de Stéphane Mallarmé, Arthur Rimbaud et Victor Segalen. Les Voleurs d’ampoules, son premier roman, lui a valu en 2023 le prestigieux Prix Grand Continent.

 

Avis :

Le Prix de la revue Le Grand Continent l’ayant choisi en 2023 pour promouvoir sa diffusion en cinq langues européennes, il nous est donné de découvrir en français l’un des derniers ouvrages du poète, essayiste et traducteur polonais Tomasz Rozycki, couronné il y a une vingtaine d’années du prestigieux Prix littéraire de la fondation Kościelski – le  « Nobel polonais des écrivains de moins de quarante ans ».

D’inspiration autobiographique, ce roman raconte, au travers de la fantaisie imaginative d’un jeune garçon, la vie dans un immeuble en Pologne à la fin de l’époque communiste. Ce jour-là, l’anniversaire du père coïncide avec une sorte de miracle. Après s’être relayée dès l’aube dans la queue devant l’hypermarché Megasam, la famille a réussi à se procurer ce dont elle avait depuis longtemps oublié le goût : un paquet de café en grains. Chargé de le porter chez M. Stefan, un voisin encore en possession d’un moulin à manivelle, le narrateur Tadeusz doit traverser la centaine de mètres de coursive puante, parcourue de courants d’air et peuplée de diverses bestioles réelles ou imaginaires qui, de buanderies en débarras ayant depuis longtemps perdu leurs ampoules électriques, parcourt sous les toits toute la longueur de leur barre d’immeuble.

Débute une aventure dont chaque pas en début de chapitres se retrouve le prétexte de digressions que le regard innocent mais affûté du garçon permet à l’auteur de charger d’un humour grinçant. Peu à peu se dessine, sur la grisaille d’un quotidien marqué par la pénurie, le mensonge des autorités et la peur de l’arrestation arbitraire, un formidable réseau de solidarité et de débrouillardise. Privés de tout ou presque, ces gens ont malgré tout conservé ce que rien ni personne n’aura pu leur prendre : leur dignité et leur humanité. C’est ainsi que, de longue et aventureuse traversée d’un couloir, le roman se fait métaphore de l’histoire d’un pays, voire même de toutes les populations d’Europe de l’Est.

Malgré ça et là quelques longueurs et imperfections de traduction, une lecture pleine d’humour et de poésie pour une ode à l’enfance, en même temps qu’une évocation sans aigreur ni nostalgie de la Pologne communiste. (3,5/5)

 

Citations :

(…) elle s’occupait de toutes sortes de papiers de la plus haute importance, dans un grand bâtiment, au département de la mise en application des procédures, où, pour entrer, il fallait d’abord déposer une demande écrite puis essayer d’obtenir la série adéquate de tampons. Et puisque ces tampons reposaient dans son tiroir, elle n’avait pas à craindre un afflux de demandeurs. On ne savait pas exactement ce qu’elle faisait, assise à son bureau avec sa petite pile de papiers, à côté de ses collègues du même genre, occupées aux mêmes tâches – sans doute ne savait-elle pas elle-même précisément en quoi consistait son travail dans l’institution.


De cette époque, je me souviens parfaitement comment un jour d’hiver quelqu’un est mort dans le magasin après plusieurs heures d’attente, debout dans la queue pour l’un des étalages. On avait recouvert le mort de journaux et on l’avait placé sur le parapet dans l’attente des secours, qui étaient arrivés plus d’une heure après et, ayant constaté le décès, avaient disparu. Ensuite, une patrouille de police était venue pour vérifier l’identité du cadavre, puis elle avait surveillé les gens de loin, depuis la voiture garée de l’autre côté de la rue, comme l’a affirmé Stefan – peut-être soixante-dix, bon, tout au plus cent mètres plus loin. Le magasin était chichement éclairé, mais on voyait de loin le cadavre qui gisait depuis longtemps sur le parapet, tout près des vitrines. Et pendant ce temps, à côté, une immense file d’attente de plusieurs centaines de personnes s’avançait sans émotion à un rythme de tortue vers le comptoir où, à l’instant, on venait d’apporter un chargement de beurre et de charcuterie. Tous, se balançant d’un pied sur l’autre, soupiraient quand ils se retrouvaient près du cadavre, ou bien ils l’ignoraient, poursuivant leurs querelles, en s’envoyant : « Monsieur, vous n’étiez pas à cette place », ou bien : « Madame, vous allez où en poussant comme ça ?! » Les employés de la morgue ou d’une entreprise de pompes funèbres étaient arrivés très tard et avaient enfin emporté le défunt, libérant la place sur le parapet où pouvaient désormais s’appuyer les plus âgées des propriétaires de jambes enflées et de varices, fatiguées par une attente de plusieurs heures. Le magasin continuait de fonctionner, la file était là, les gens avaient besoin de beurre et de saucisson. Malgré la distribution des tickets, la marchandise était incroyablement difficile à se procurer, il fallait parfois faire la queue jour et nuit pour obtenir la ration mensuelle prévue pour chaque citoyen. 1 000 grammes de farine, 500 grammes de sucre, 250 grammes de bonbons, 1 000 grammes de céréales, six paquets de cigarettes, 375 grammes de graisse, 100 grammes de lessive, 100 grammes de produits chocolatés, 300 grammes de bœuf/veau avec os, une bouteille d’alcool, du coton et éventuellement du papier toilette en échange de vieux papiers. Le système d’attribution des tickets de rationnement a eu pour conséquence le marché des tickets. Le change ressemblait à ceci : contre trois tickets de cigarettes, on pouvait obtenir une bouteille de vodka, et contre des tickets de sucreries et de tabac, deux bouteilles même. La ration de chaussettes pouvait être échangée contre un ticket de rationnement de bœuf avec os, éventuellement contre deux paquets de café ou deux savons. Parfait, sauf que le café ne faisait son apparition que rarement dans les magasins. Les plus chers étaient les coupons d’essence et les alliances de mariage (les rations de farine et de riz étaient les moins bien cotées). On faisait la queue – principalement pour la viande, qui ne se présentait pas souvent – et ce, dès la nuit noire. Le premier se plaçait dans la file à quatre heures du matin, ensuite arrivait la grand-mère pour la relève, car celui-ci allait au travail, puis les enfants rentraient de l’école et remplaçaient la grand-mère, et au moment culminant apparaissait la mère, venue pour faire les courses au comptoir même. La file de plusieurs heures ondulait le long du bâtiment du Megasam, parfois elle allait plus loin, traversait la pelouse pour atteindre l’arrêt d’autobus proche. Les passagers qui arrivaient en autobus, l’ayant aperçue de loin par les vitres, descendaient fréquemment, alertés, pour s’enquérir de l’arrivage – la vue d’une longue file éveillait l’espoir de quelque chose de particulièrement rare et raffiné, comme par exemple le coton hygiénique ou le papier toilette. 


Car en général le lecteur ne voit rien hormis lui-même, ou bien éventuellement le monde représenté et les héros du monde représenté, c’est-à-dire les soi-disant protagonistes. Bah, plus le lecteur se voit lui-même, plus il fait l’éloge du livre : Brillant ! cela parle de la vraie vie ! ou bien : Parfaite construction, ça vous emporte.


 

dimanche 4 mai 2025

[Makine, Andreï] Prisonnier du rêve écarlate

 





Coup de coeur

 

Titre : Prisonnier du rêve écarlate

Auteur : Andreï MAKINE

Parution :  2025 (Grasset)

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Ce grand roman-destin retrace  un demi-siècle d'histoire de l'Union soviétique et de la France à travers l'intense aventure humaine de Lucien Baert, jeune communiste français "prisonnier du rêve écarlate".
Arrivé à Moscou en 1939 pour découvrir la promesse d'un paradis sur terre, il connaîtra l'envers du décor : l'extrême cruauté du régime, les tortures dans les camps du Goulag, la sauvagerie de la guerre. Mais aussi la communion des âmes meurtries et l'amour d'une femme, Daria, avec qui il saura reconstruire leurs vies brisées.
Près de trois décennies plus tard, Lucien parvient à traverser le rideau de fer pour tenter de retrouver les siens. Mais ce revenant du grand Nord ne reconnaît plus sa patrie.   Comment pourrait-t-il se fondre dans le confort d'une "société d'estomacs heureux" et prendre au sérieux la révolution d'opérette de 1968 ? Lui faudra-t-il se renier, en effaçant son passé ? Ou bien tenter l'impensable retour à Tourok pour reconquérir son rêve de fraternité et son amour perdu  ?
Un puissant roman sur la barbarie stalinienne et le rejet de l'hypocrisie occidentale, où s’ exprime la foi dans une humanité digne de ce nom.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1957 à Krasnoïarsk, Andreï Makine est l'auteur d'une œuvre majeure traduite dans le monde entier et qui a obtenu plusieurs distinctions littéraires : le prix Goncourt, le Goncourt des lycéens et le Médicis pour Le Testament français, le Grand prix RTL-Lire pour La Musique d'une vie, le prix Prince Pierre de Monaco pour l'ensemble de son œuvre, le prix Casanova pour Une femme aimée. Ses derniers livres sont publiés chez Grasset : L'ami arménien, prix des Romancières et L'Ancien calendrier d'un amour.

 

 

Avis :

Destin cruel que celui de Lucien Baert, ouvrier du Nord de la France si plein de ses idéaux communistes que le voilà, enthousiaste et confiant, membre d’une délégation partie visiter l’Union Soviétique en 1939. Arrêté et accusé d’espionnage après avoir manqué le train du retour, le jeune homme qui avait eu le tort de comprendre la supercherie des villages Potemkine se retrouve « prisonnier du rêve écarlate » : torturé, emprisonné puis enrôlé dans l’Armée rouge, renvoyé encore en camp de travail, il connaît trente ans de Goulag avant de parvenir à s’enfuir sous l’identité d’un mort, Matveï Bélov.

Amnistié en 1957 à la mort de Staline, il se reconstruit peu à peu dans un village reculé de la taïga, y menant une vie simple, laborieuse mais paisible, auprès d’une femme, Daria, qui, constatant ses déchirements identitaires, le pousse à rentrer en France retrouver les siens. Mais la France où il débarque en 1967 n’est plus celle qu’il a connue. Happé par le tourbillon parisien qui s’est emparé de son histoire jusqu’à lui dicter son nouveau rôle de témoin-expert des totalitarismes en tout genre, Lucien ne tarde pas à se sentir comme « un astronaute égaré sur une planète inconnue », les illusions post-soixante-huitardes lui paraissant toutes aussi fausses que les siennes autrefois dans leurs égarements hédonistes, narcissiques et libertaires menant jusqu’à une pédophilie assumée.

Et si le bonheur était tout simplement l’amour de Daria au fin fond de la taïga, là où, confronté à la rigueur d’une existence soumise au rythme des saisons et de la nature, personne ne porte de masque et tout le monde joue le jeu de la solidarité ? C’est sans compter les nouvelles dérives de la société russe devenue cette fois « cet opéra bouffe qui, avec une démesure dont la Russie a le secret, met en scène le capitalisme le plus grotesque. » A croire que nulle part, quelles que soient les modes, les convictions et la théorie sociétale du moment, l’on n'échappe à la folie des excès et des abus. Derrière les utopies et leurs illusions, toujours la même jungle déguisée sous différents costumes.

Cinquante ans d’histoire autant russe qu’occidentale pour constater que la déception fleurit de tout côté : aucune société n’a trouvé la martingale du bonheur. Inutile de chercher les méchants d’un côté, les bons de l’autre. Les dérives sont partout, de part et d’autre, et la sagesse introuvable au-delà de quelques individus au final emportés par la folie collective. Une certaine tristesse accompagne ce constat d’échec systématique des utopies. Même la parole des dissidents s’avère ici sujette à caution. Et, après avoir peint un Lucien manipulé par son éditeur et par la presse pour servir son histoire sous un angle si choisi que fallacieux, l’auteur de pointer quelques distorsions dans les écrits-mêmes de Soljenitsyne.

L’on dévore avec passion ce grand roman initiatique porté par le souffle de l’Histoire et qui, à travers ses personnages et leurs désillusions, pose de manière si vivante ces tristes constats : les sociétés n’ont pas de morale et leurs utopies sont condamnées à l’échec. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

« Ils sont nés avant la guerre, les amis de votre Julia. Trop jeunes pour aller se battre et, plus tard, trop vieux pour gambader comme les potaches de 68. À présent, ils se rattrapent, en rejetant les monolithes des anciennes croyances. Sauf que l’Histoire prouve une chose : si une nation refuse le fardeau d’une grande idée, elle est écartée par des peuples qui savent imposer leur propre monolithe – une idéologie ou une religion… Nos petits libertins seront un jour remplacés par ceux qui prennent encore au sérieux le fait de vivre et d’avoir une foi. »


Il a envie de lui enlever son mégot, d’étreindre ce petit corps et de murmurer : « Tais-toi une seconde ! La vie n’est pas du tout ce que tu racontes… »
Mais elle continue à pépier : pétitions, protestations, associations, libération, Libération… Derrière ce babil, il perçoit un être proche qui s’est déchiré en mille personnages stressés, voulant être partout, goûter à tout, faire l’amour sans s’attacher, conjurer le temps par cette multiplicité effrénée. Une existence qu’elle a rêvée et, comme bilan, cette petite femme flétrie qui fume et parle en évitant la question dont elle a si peur : « À quoi bon ? »


Le public dans cette « salle populaire » du vingtième arrondissement ressemble à la caste que Lucien observe depuis sept ans : le jeune tiers-état libéral tenté par l’anarchisme, le maoïsme, l’expérience hippie. Et qui s’est rangé peu à peu, s’implantant dans des niches universitaires, journalistiques, culturelles. Le reniement est dissimulé sous une tenue « à l’ancienne » : des cols mao, du lin fripé, des jeans à la corde blanchie.


Un jour, nous avons parlé d’un astronaute égaré dans une galaxie inconnue. Ma situation est bien plus banale : un passager qui descend dans une gare, va acheter un paquet de cigarettes et, en revenant sur le quai, voit que son train est parti. 


La similitude entre les soldats sacrifiés et les kolkhoziens de Rovnoé lui revient à l’esprit – ces hommes, les derniers combattants d’une cause perdue.
Le communisme.
Ils y ont cru, comme tant d’autres dans ce pays. Certains ont été dessillés, les plus tenaces préféraient rester aveugles. Car si le paradis promis était un mensonge, que valait alors leur vie passée dans les tranchées, la glaise des labours ou encore sous l’ombre des miradors ? Ils s’accrochaient au rêve de la fraternité qui allait se répandre sur la planète. Et puis, un jour, leur kolkhoze portant le nom de « Premier Mai » a été déclaré « sans perspectives ».


En parcourant ces « localités rurales sans perspectives », Lucien constate que ceux qui y vivent se rapprochent d’un mode d’existence où l’intérêt matériel cède la place à l’entraide, à la volonté de secourir le plus faible. C’est ici qu’il rencontre une générosité irréfléchie, la liberté de travailler sans craindre d’être remplacé par quelqu’un de plus performant.
Il se dit que, dans cette contrée déserte, subsiste le dernier reflet du projet communiste, chez les gens revenus de toutes les illusions et qui retrouvent la simple humanité depuis longtemps perdue ailleurs.
 
 
Un jour, la chance de peser sur l’avenir du pays leur est offerte. Un référendum engage leur réponse : l’URSS doit-elle être conservée ?
Cette « consultation populaire » a l’air d’une mauvaise blague. On imagine une question semblable posée aux citoyens américains : voulez-vous que votre pays cesse d’exister et se divise en cinquante États ? Du délire !
Tous les habitants de Rovnoé votent pour le maintien et apprennent que le « oui » l’a emporté à soixante-quinze pour cent à travers le pays. Peu de temps après, l’URSS est liquidée et les experts en démocratie expliquent que telle était la volonté du peuple.


Il pense à la simplicité de cette vie. Quelques champs qui suffisent à nourrir les derniers habitants. La forêt avec son abondance de gibier, de baies, d’herbes médicinales, de champignons. Des vergers qui chaque automne débordent de fruits. Des rivières où un bout de filet se remplit de poissons. Et ces sources offrant une eau qui sent la fraîcheur des neiges…
Mais surtout, la chance d’être attendu comme chez la vieille Glacha qui lui a donné des pommes de terre (« dorées », assure-t-elle) de son potager. Oui, être uni aux autres par la certitude qu’une aide viendra sans être demandée, offrant tout ce qu’on possède : un gîte, un repas, une joie partagée.
« En fait, le communisme, le vrai, se dit-il parfois, c’est ce que nous vivons ici… »


Il a devant lui la génération qui adopte de nouvelles règles – on se bat, on se défend et, si l’on est trop faible, on se vend, sinon on se tue. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 26 avril 2025

[Appelfeld, Aharon] La ligne

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : La ligne (Mesilot Ha-Shahar)            

Auteur : Aharon APPELFELD

Traduction : Valérie ZENATTI

Parution : en hébreu en 1991
                   en français en 2025
                   (L'Olivier)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Publié en Israël en 1991, ce livre remarquable est un voyage dans l’espace et dans le temps qui montre une autre facette du talent d’Aharon Appelfeld.
Quarante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Erwin, un survivant de la Shoah, refait à l’infini le même trajet en train à travers l’Autriche, à la recherche de l’homme qui a assassiné ses parents. Au cours de ses déplacements, il se livre à une étrange activité, recueillant des objets du culte (chandeliers, coupes, exemplaires de la Torah) qu’il amasse pour les revendre à des collectionneurs, comme autant de témoins d’un monde juif disparu.

La ligne est une fable kafkaïenne, autobiographie en contrebande d’Appelfeld. Erwin, son double de fiction, se confronte à deux exigences opposées : la confrontation au passé traumatique, au sentiment de colère, au désir de vengeance et à leur dépassement nécessaire, voire salutaire par l’écriture.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Aharon Appelfeld est né en 1932 à Czernowitz en Bucovine. Ses parents, des juifs assimilés influents, parlaient l’allemand, le ruthène, le français et le roumain. Quand la guerre éclate, sa famille est envoyée dans un ghetto. En 1940 sa mère est tuée, son père et lui sont déportés et séparés. À l'automne 1942, Aharon Appelfeld s'évade du camp de Transnistrie. Il a dix ans. Il erre dans la forêt ukrainienne pendant trois ans, « seul, recueilli par les marginaux, les voleurs et les prostituées », se faisant passer pour un petit Ukrainien et se taisant pour ne pas se trahir. « Je n'avais plus de langue. »

Recueilli en 1945 par l’Armée rouge, il traverse l’Europe avec un groupe d’adolescents orphelins, arrive en Italie et, grâce à une association juive, s’embarque clandestinement pour la Palestine où il arrive en 1946. Pris en charge par l’Alyat Hanoar, il doit se former à la vie des kibboutzim et apprendre l'hébreu. C'était, dit-il, « comme avaler du gravier ». Suivent l’armée (1949) et l’université (1952-1956) où il choisit d’étudier les littératures yiddish et hébraïque, ainsi que la mystique juive. Ses professeurs sont Martin Buber, Gershom Scholem, Ernest Simon, Yehezkiel Kaufman. Comme lui, ils ont une double culture, mais c’est sa rencontre avec Shaï Agnon qui le convainc que « le passé, même le plus dur, n’est pas une tare ou une honte mais une mine de vie ». À la fin des années 50, il décide de se tourner vers la littérature et se met à écrire, en hébreu, sa « langue maternelle adoptive ».

«L’écriture m’a arraché aux profondeurs du désespoir. Elle est le fondement sur lequel j’ai reconstruit ma vie.» Aharon Appelfeld récuse avec énergie le statut d'«écrivain de la Shoah» et revendique la vocation universelle de son œuvre. À la fin des années 1980, Philip Roth la découvre avec émerveillement. Il comprend qu'il est en présence d'un écrivain exceptionnel, proche de Kafka et de Bruno Schulz par sa puissance et sa singularité.

Aharon Appelfeld, devenu l'un des plus grands écrivains juifs de notre temps, a publié une quarantaine de livres, principalement des recueils de nouvelles et des romans.

Il est décédé en janvier 2018. 

 

Avis :

En 2018, Aharon Appelfeld s’éteignait à 85 ans. Pour la première fois traduit en français, cet ouvrage édité en hébreu en 1991 raconte, dans un climat d’inquiétante étrangeté au monde, la difficulté de se libérer du traumatisme et de se forger une vie après avoir survécu à la Shoah.

Il s’appelle Erwin. Chaque année au printemps, ce cinquantenaire recommence le même parcours circulaire qui, à bord des mêmes trains, l’emmène une année durant à travers l’Autriche, des mêmes gares aux mêmes hôtels, auprès des mêmes personnes. Il a des « associés », des « collaborateurs », et même des « concurrents ». L’on finit par comprendre qu’il écume la région à la recherche des beaux objets juifs d’avant-guerre dont plus personne ne connaît la valeur et dont il tire son gagne-pain en les revendant à des connaisseurs.

Juif, il l’est lui-même, et pas si différent de ces objets perdus, vestiges sans plus de signification dans le monde sans Juifs dans lequel il se retrouve à errer sans fin. Dans ce monde, il n’a pas de place, les quelques Juifs comme lui s’y font discrets, constamment confrontés qu’ils sont aux retours de flamme d’une haine qui n’est pas morte. « J’ai constaté que les Juifs faisaient peur, et maintenant qu’ils ne sont plus, leur souvenir éveille une sorte de tressaillement enfoui. » Quatre décennies après la fin de la guerre, les gens les plus ordinaires se souviennent de leur « sensation de délivrer le monde (…) en tuant des Juifs. C'était une tâche dégoûtante, mais extrêmement nécessaire. (…) on n’en a pas laissé un seul s’échapper. (…)  nous avons accompli notre devoir jusqu’au bout. »

Alors, notre homme se promène avec un revolver. Pas forcément pour se défendre, il a déjà assez à faire contre les assauts de « bile noire », cette dépression que lui et les autres survivants de la Shoah combattent en silence, sans besoin de mots pour se comprendre, tâchant de « l’enfermer à double tour » et, lorsqu’elle parvient à sortir, de « la frapper avec un gourdin jusqu'à ce qu'elle retourne dans sa cellule. » Non, il n’est d’ailleurs pas sûr de l’usage qu’il serait capable d’en faire, mais sait-on jamais, puisque le vrai motif qu’il donne à sa quête est de retrouver l’assassin de ses parents, l’ex-commandant SS Nachtigall.

« Il était évident que ma vie en ce lieu était consumée, et que, si j’avais droit à une autre vie, elle ne serait pas heureuse. » Et cet homme qui, hésitant entre mémoire et vengeance, se retrouve à errer sans fin dans un monde que personne ou presque, à part lui, ne considère comme post-apocalyptique, finira par réaliser, entre accablement et résignation, qu’il est vain d’espérer réparer l’irréparable. Pour lui, il sera toujours trop tard.

Conte étrange et hanté qui suggère sans dire, la douceur des mots masquant d’atroces abîmes, La ligne est l’un de ces livres qui n’évoquent leur sujet que par les ombres qu’il projette. Un récit en creux donc, pour raconter une vie polarisée par l’indicible dans un monde qui n’en poursuit pas moins sa course, qui plus est parfois en s’en frottant les mains, laissant les rescapés à jamais prisonniers d’un espace-temps déformés pour eux seuls. L’on comprend sans peine qu’Aharon Appelfeld ait pu autant marquer la littérature israélienne. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

J’ai appris ceci : aussi élevées soient-elles, les pensées sont destinées à disparaître comme le vent, alors que le goût d’une brioche chaude, d’une confiture maison, pour ne pas dire d’une cigarette, vous imprègne longtemps. Il me suffit parfois de faire apparaître devant mes yeux le Café Anton pour chasser de mon cerveau une cohorte de mauvaises pensées. Je chéris les petits lieux reculés. Je me tiens à distance des grandes villes comme de la peste. Elles déversent sur moi un sentiment de terreur et, pire encore, de la bile noire.


Mon parcours dure un an. Il est circulaire, ou plus exactement ovale. Il commence au printemps, s’arrondit, et parvient à son terme en hiver. C’est un parcours avec un nombre infini d’arrêts, mais il n’y en a que vingt-deux en ce qui me concerne, les autres ne comptent pas. Je les connais sur le bout des doigts, je pourrais m’y rendre les yeux fermés. Il y a des années de cela, un train de nuit est passé dans l’une de mes petites gares, et mon corps a aussitôt tressailli. Je fais plus confiance à mon corps qu’à mon cerveau, il peut m’indiquer mes erreurs immédiatement.


L’homme ne pense presque pas pendant la guerre, il ne ressent presque pas la douleur, et même plusieurs jours après la fin de la guerre, les blessures sont toujours indolores. On vit machinalement, au jour le jour.


« Qu’est-ce qui faisait de lui un professionnel ?
– Sa croyance que l’élimination des Juifs apporterait le soulagement au monde, répondit-il aussi sec.
– Vous aussi, vous y croyiez ?
– Bien sûr. On ne peut pas assassiner si on n’a pas la foi. »
Ses yeux bleus me fixaient sans aucun remords, au contraire. Les années et la souffrance n’avaient fait que renforcer sa foi. Je parvins à vaincre mon mutisme pour élever la voix :
« C’est interdit d’assassiner !
– C’est vrai. Mais on était bien obligés d’assassiner les Juifs. »
S’il n’avait été estropié, je l’aurais étranglé.


 


samedi 15 mars 2025

[Jancar, Drago] Au commencement du monde

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Au commencement du monde
            (Ob nastanku sveta)

Auteur : Drago JANCAR

Traduction : Andrée LÜCK

Parution : en slovène en 2022,
                  en français en 2024 (Phébus)

Pages : 320

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Les enfants de cette génération savent tout des vicissitudes de la vie, ce qui fait d'eux des adultes. » Début des années soixante, une banlieue ouvrière de Slovénie. Les deux héros, Danijel et Lena, ainsi que leurs proches forment une petite société locale marquée par la guerre qui cherche à se frayer un chemin vers l'avenir. Au commencement du monde raconte la sortie de l'enfance de jeunes gens perdant leur innocence et plus largement, sans doute, celle d'une génération. Dans ce roman d'apprentissage largement autobiographique, Drago Jančar, auteur à l'oeuvre considérable qui toute sa vie durant n'a cessé de lutter pour la liberté des populations et de leur expression, livre certainement son propos le plus intime et le plus émouvant.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Drago Jancar est né le 13 avril 1948 à Maribor, en Slovénie. Opposant au régime communiste, il est emprisonné. Scénariste, puis éditeur, il est considéré comme le plus grand écrivain slovène contemporain. Il remporte le prix du Meilleur Livre étranger en 2014 pour Cette nuit, je l’'ai vue.

 

Avis :

Dans ce roman largement autobiographique, l’écrivain slovène Drago Jancar évoque la période incertaine des décennies d’après-guerre, entre plaies encore vives et avenir indécis, au travers d’un garçon qui, sortant de l’enfance, s’efforce de comprendre la vie pour s’y frayer un chemin.

L’histoire commence rétrospectivement au printemps, quelques mois avant que le jeune Danijel réalise tristement, le temps d’un seul été et d’un tragique fait divers, combien les perspectives ont soudain changé autour de lui, bousculant sa perception du monde et de la vie. Ce jour-là, une jeune et jolie femme seule emménage à portée de fenêtres, face à l’immeuble où résident Danijel et ses parents.

Tout à ses rêves ingénument amoureux, le garçon prend l’habitude d’observer la belle Lena à travers ses rideaux en dentelle, quand, un jour, la vision de chaussures masculines et, dépassant du divan, de grands pieds dont il s’avèrera qu’ils appartiennent à Pepi le couvreur, un homme apprécié, bon et travailleur, le rappelle à la réalité. Le quartier ne bruisse déjà plus que de dignes projections matrimoniales. Mais l’apparition d’un troisième larron, moustache au vent, moto pétaradante et réputation de voyou, vient faire tourner l’affaire, au scandale d’abord, au drame ensuite.

En même temps que le bon Pepi fait tragiquement les frais de ceux qui se dévoilent, bel et bien un escroc pour l’un, une ancienne prostituée pour l’autre, le garçon réalise que sa conception belle et bienveillante du monde n’existe que dans sa tête. Pour autant, comment faire la part des choses entre la foi communiste d’un père tyrannique mais héros de la résistance au contact direct de Tito pendant la guerre, la foi en Dieu d’une mère fréquentant l’église en cachette et relayée par les récits bibliques de pater Alojzij au catéchisme, enfin l’enseignement scientifique et littéraire du professeur Fabjan qu’une perquisition policière jette soudain en prison, possiblement à cause de ses relations allemandes durant la guerre ?

Et puis, et à cela aucun personnage n’échappe, il faut aussi composer avec le poids d’une histoire nationale compliquée. C’est d’abord l’héritage de la guerre, avec son lot de héros et de collabos, et la mémoire omniprésente, surtout chez les anciens combattants, des luttes et des bombardements, qui, en ces années 1960, entretient une haine tenace contre les Allemands. C’est encore la place particulière de la Slovénie, plus avancée et plus ouverte dans une Yougoslavie isolée au sein du bloc communiste par le schisme Tito-Staline. Alors, dans cette banlieue ouvrière tiraillée entre ombres et contradictions, l’aube d’un nouveau monde peine encore à se dessiner, et avec elle, l’avenir de la jeune génération, celle de Danijel et de l’auteur.

Racontée au travers de l’innocence d’un jeune être qui commence à prendre conscience des discordances d’un monde peinant à se réinventer, l’histoire se teinte d’une tendresse douce-amère, ironique en même temps que poétique, pour ses personnages et pour l’enfant que fut l’auteur. Image après image, jouant de l’émotion plutôt que de la verbalisation, l’auteur fait preuve d’une rare habileté narrative. Et s’il arrive qu’entre certaines pages une pointe de lassitude se fasse sentir chez le lecteur, si l’on rit aussi de voir le patois local maladroitement traduit en succédané de chtimi, cela n’est pas suffisant pour effacer la certitude de lire une grande plume et un ouvrage d’une qualité indéniable. (4/5)

 

Citations :

C’est exactement ce que lui a dit, au milieu de ses livres, le professeur Fabjan : quand un homme arrive au pouvoir, il n’est plus tel qu’il était auparavant. Il n’est plus bon, c’est le cas de Staline.
– Et du camarade Tito ?
Le professeur Fabjan saisit un plumeau et se met à nettoyer la poussière des livres sur les étagères. Il ne répond rien, il fait un peu la bête comme on dit ou le dur d’oreille, il n’a pas entendu la question. Parfois, le professeur Fabjan est vraiment bizarre. Parfois, il dit une phrase que Danijel ne comprend pas tout à fait. Comme celle avec l’épée qui dévore d’une façon ou d’une autre. Parfois, les yeux plissés, il dit quelque chose que Danijel ne comprend pas du tout. Maintenant, au lieu de répondre à la question du gamin, il dit, en se tournant, le plumeau à la main :
– L’accusé est coupable d’être accusé. Et il est condamné parce qu’il est coupable. Aux yeux du peuple, il sera toujours coupable parce qu’il a été condamné.


– Il a été bon avec elle.
– Trop bon. C’est son erreur. S’il ne lui avait pas tout le temps rapporté des choses du magasin, ç’aurait été différent.
– Mais on ne peut pas lui en vouloir.
– Je savais bien ce qu’elle était. C’est une putain de la Gestapo.
Ça, Lena ne peut pas l’être, pense Danijel. Elle était encore une enfant pendant la guerre. Pour son père, toutes les femmes sont des putains de la Gestapo. Même la mère de Danijel, quand il est ivre et se met en colère. Et toutes ses sœurs.
– Qu’est-ce que vous avez fait pendant la guerre ? Vous avez parlé aux soldats allemands. Est-ce que c’était nécessaire ?
– On ne se parlait pas.
– Tu m’as dit toi-même que, là-bas, à l’usine Zlatorog, vous vous asseyiez sur la corniche et que vous balanciez vos jambes. Et on vous engueulait.
– Pas parce qu’on balançait les jambes. Le chef d’équipe nous criait dessus parce qu’on parlait slovène.
– Avec des soldats allemands.
– C’étaient des gars de chez nous en uniforme allemand.
– Vous n’aviez pas à balancer les jambes pendant la guerre.
Pour le père et ses camarades, pratiquement chaque femme qui a rencontré un soldat allemand pendant la guerre était une putain de la Gestapo. Et donc elle aussi. Puisqu’elle vit avec Pepi et qu’elle fraie avec un autre homme, et avec qui ? Avec celui devant qui les filles et les femmes se sauvent dans le fossé ou sur un arbre. Si elle va même danser avec lui, c’est vraiment une putain, c’est sûr. Elle est comme ces putains de la Gestapo, c’est sûr.


Danijel ne pense jamais au fait que son frère est en réalité son demi-frère. Les gens n’aiment pas les enfants illégitimes qu’ils appellent des bâtards ni les demi-frères qui sont des sortes de demi-mesures. La lune dans le ciel, quand on ne voit qu’un croissant, n’est qu’un morceau de lune. Même si en réalité la lune est entière. Seulement, ça ne se voit pas, une moitié est dans l’ombre. Comme est dans l’ombre de la famille la moitié de son frère. Qui voudrait avoir une moitié de frère ?
 
 
C’était comme ça, raconte Danijel, parfois je me retrouvais dans un paysage de rêve que je n’avais jamais vu auparavant. Rien d’extraordinaire, c’était l’automne, la nuit tombait tôt, le monde se blottissait dans une angoisse et une obscurité précoces. Rien d’extraordinaire, dit Danijel, dans le fait que je voyais d’étranges cylindres dans le ciel, qui apportaient la mort, puisque la guerre à laquelle avaient survécu tous les adultes autour de moi n’était pas encore terminée. Ils parlaient d’elle, de la guerre, sans fin et, quand ce n’était de celle qui n’était pas encore terminée pour eux, ils parlaient de celle qui allait arriver. Il y a toujours eu des guerres, disait mon père, et il y en aura toujours. Ses amis, des gens de la dernière, le pensaient aussi, les ombres de leurs morts dans les camps de concentration continuaient de marcher parmi eux dans cette ville où on avait fusillé des otages contre les murs des prisons, dans les bois où ils avaient enterré sous les sapins d’autres combattants et où les militaires allemands avaient embarqué dans des camions leurs camarades tués pendant une embuscade, et où l’oncle de mon père qui avait eu la tête emportée pendant le bombardement de la ville n’en finissait pas de revenir, ça n’était pas étonnant, la mort n’était jamais loin.


Elle n’était pas seulement dans les rêves et les jeux d’enfants, Danijel connaissait nombre des formes de la mort. Car il en entendait sans fin des récits, ils étaient aussi vivants que la vie elle-même. Pendant un interrogatoire, les gestapistes avaient tellement battu un camarade de clandestinité de son père que, au passage et pour ainsi dire sans le faire exprès, ils l’avaient tué. Ils auraient préféré l’avoir vivant pour en tirer quelque chose, mais ça s’était fait comme ça. Un des camarades, des participants à la lutte de libération nationale racontait volontiers, à une heure tardive, comment ils avaient dû, dans un bois, exécuter un traître à coups de pelle car ils avaient eu peur de tirer. En le fusillant, ils auraient donné leur position. Son père aimait raconter une histoire de l’époque où les Russes avaient libéré le camp de concentration. Ils avaient aligné les gardiens SS contre un mur pour les fusiller. Avant qu’ils ne tirent, un des types du camp, un Polonais, avait accouru, si faible qu’il tenait à peine sur ses jambes. Pourtant il avait de la force dans les mains, la force terrible de la vengeance, et il avait planté une baïonnette jusqu’à la garde dans la poitrine d’un des SS, on avait entendu les os craquer. Rien d’étonnant à ce que, parfois la nuit, son père saisisse sa couverture et qu’il coure dans le jardin où il piétine les salades du voisin. Ici aussi, tout près, en bas dans la cave, la mort était venue, pas seulement là-bas, loin, dans les bois et les camps. Là où il y a le charbon et les pommes de terre, un contrebandier s’était pendu. On l’avait trouvé en allant chercher du chou qu’on gardait dans des tonneaux. Maintenant un Golem sort parfois du tas de pommes de terre. La mort est partout. Es-tu allé dehors, as-tu vu la mort ? As-tu eu peur ?


Le monde est le même à sa naissance que plus tard, à l’âge mûr. Il n’est en rien différent, toutes les choses restent les mêmes, comme il est écrit dans ce vieux livre où l’Ecclésiaste dit, rien de nouveau sous le soleil. Mais le fait est, c’est bien vrai, que les yeux qui viennent au monde voient différemment, ils voient pour la première fois. Quand le monde a mûri et même qu’il est vieux, il agite la main et dit : On a déjà vu ça, cette prairie fauchée et cette plaine couverte de neige. Quand le monde est jeune, même très jeune, presque neuf, le regard porté sur la neige qui couvre la rue et les toits et qui tombe sur le bonnet de la fillette que Danijel accompagne chez elle, qui fond sur ses joues, les flocons qui s’accrochent à ses mèches blondes près de ses tempes, celles qu’elle n’a pas couvertes, son bonnet étant trop petit pour couvrir l’abondance de ses longs cheveux qui s’échappent du bonnet et que les flocons mouillent… quand le monde est jeune, ce regard le trouble violemment, la rue qui longe le bois est belle, elle est blanche, ses lèvres à elle sont rouges, tous les deux s’essoufflent en marchant vers sa maison, mais quand le monde est vieux, il ne voit plus rien de tout ce qui n’est octroyé au monde qu’à sa naissance. Son cœur toque, le grand cœur de la vie toque dans sa poitrine. 


– Père Alojzij, pourquoi y a-t-il tant de choses terribles dans l’Ancien Testament ?
– Parce que c’était ainsi dans la vie, dit le capucin. Et au bout d’un moment, il ajoute :
– Mais seulement dans l’histoire. Autrefois, les gens ne connaissaient pas bien Dieu. Et ils s’opposaient à ses commandements. Dieu s’est d’abord fâché à Sodome et Gomorrhe, ensuite il a toujours arrangé les choses pour que ce soit comme il faut.
Danijel se dit qu’aujourd’hui aussi il existe de terribles choses. Probablement qu’aujourd’hui aussi Dieu les arrange. Mais pas toutes, à ce qu’il lui semble. Pourquoi a-t-il permis que ça, ça se produise ?
Pater Alojzij :
– Souviens-toi. Premièrement, Dieu est tout-puissant. Deuxièmement, Dieu est bon. Troisièmement… Oui, et des choses pénibles continuent d’arriver.
– Pourquoi ?
– Quoi pourquoi ? Quoi ?
– Si Dieu est tout-puissant et bon, pourquoi les choses terribles se produisent-elles ?

 

jeudi 1 février 2024

[Devillers, Sonia] Les exportés

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les exportés

Auteur : Sonia DEVILLERS

Parution : 2022 (Flammarion)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Ma famille maternelle a quitté la Roumanie communiste en 1961. On pourrait la dire « immigrée » ou « réfugiée ». Mais ce serait ignorer la vérité sur son départ d’un pays dont nul n’était censé pouvoir s’échapper. Ma mère, ma tante, mes grands-parents et mon arrière-grand-mère ont été « exportés ». Tels des marchandises, ils ont été évalués, monnayés, vendus à l’étranger.
Comment, en plein cœur de l’Europe, des êtres humains ont-ils pu faire l’objet d’un tel trafic ? Les archives des services secrets roumains révèlent l’innommable : la situation de ceux que le régime communiste ne nommait pas et que, dans ma famille, on ne nommait plus, les juifs.
Moi qui suis née en France, j’ai voulu retourner de l’autre côté du rideau de fer. Comprendre qui nous étions, reconstituer les souvenirs d’une dynastie prestigieuse, la féroce déchéance de membres influents du Parti, le rôle d’un obscur passeur, les brûlures d’un exil forcé. Combler les blancs laissés par mes grands-parents et par un pays tout entier face à son passé.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sonia Devillers est journaliste. Elle est spécialisée dans la culture l’économie et les médias. Sur France Inter elle présente les émissions quotidiennes L’Edito M et L’Instant M. Les exportés (Flammarion, 2022) est son premier livre.

 

Avis :

Alors que le régime communiste verrouillait hermétiquement les frontières, les grands-parents de Sonia Devillers quittèrent la Roumanie en 1961. Ces juifs de l’intelligentsia roumaine arrivèrent les mains vides à Paris et n’évoquèrent jamais de leur passé que leurs meilleurs souvenirs. Pourtant, la Roumanie fut, aux côtés des nazis, l’un des pays les plus zélés de la Shoah. Pourtant, quinze ans après la fin de la guerre, ils durent tout quitter et repartir de zéro dans l’exil. Intriguée par les blancs de son histoire familiale, l’auteur s’est lancée dans sa reconstitution, exhumant avec stupéfaction l’effarant et infamant trafic d’humains auquel, dans le plus grand secret, la Roumanie se livra de 1958 à 1989.

Ce n’est que depuis quelques années, avec l’ouverture progressive des archives de la Securitate, le Département de la Sécurité de l’État roumain, que le secret le mieux gardé du monde communiste commence à filtrer : pendant trente ans, des juifs furent troqués au prix fort contre du bétail - des porcs reproducteurs principalement - et du matériel agricole, nécessaires au sauvetage d’une agriculture rendue exsangue par la collectivisation. Les livres de comptes précisément tenus témoignent des transactions dont Nicolae Ceausescu se félicita en ces termes : « Les juifs et le pétrole sont nos meilleurs produits d’exportation ». Plus discret pour la vitrine communiste qu’une vente rémunérée directement en devises, l’échange d’humains contre des bestiaux et des équipements s’effectuait sous l’égide d’un passeur, Henry Jacober, un juif slovaque devenu homme d’affaires à Londres, et qui, bien loin d’un nouvel Oskar Schindler sauveur de juifs victimes du communisme roumain, s’en enrichit grassement, surtout lorsque Israël conclut les plus gros deals pour se peupler.

Ainsi, après avoir échappé de justesse à la Shoah dont le récit rappelle les pires moments en Roumanie, tellement oblitérés par le régime communiste que l’Histoire n’a principalement retenu que les neufs derniers mois de la guerre passés aux côtés des Alliés, les grands-parents de l’auteur, appliqués à se fondre parmi l’élite et les citoyens modèles de leur pays, finirent quand même par tout perdre, menacés et spoliés avant de servir de monnaie d’échange, expulsés quand le rideau de fer interdisait normalement de partir.

Entre récit intime et enquête journalistique, la narration de cet exil qui ne ressemble à aucun autre dévoile salutairement une ignominie restée cachée, qui vient honteusement s’ajouter, après la Shoah, à l’infinie tragédie des persécutions infligées aux juifs. Une histoire aussi douloureuse qu’inconcevable… (4/5)

 

 

Citations : 

Dans les années 1980, parut en France un livre qui avait fait grand bruit à sa sortie aux États-Unis : les confessions d’un général deux étoiles, tête pensante de la Securitate, la police politique roumaine sous l’ère communiste. Le militaire détaillait l’extravagante dérive du régime. Et, entre autres folies, racontait comment la Roumanie vendait ses juifs depuis des décennies. Elle avait commencé par les troquer contre du bétail, des veaux, des vaches, des poulets, des moutons et, surtout, des cochons. Elle avait fini par les facturer en dollars, au point que Nicolae Ceauşescu, dictateur roumain, dirait un jour : « Les juifs et le pétrole sont nos meilleurs produits d’exportation. »
 

Puis le Mur est tombé, le bloc communiste et ses polices secrètes ont été démantelés. Peu à peu, les archives se sont ouvertes. Certains dossiers du renseignement extérieur roumain ont mis vingt-cinq ans à être déclassifiés. Un historien, Radu Ioanid, s’est alors plongé dans la mémoire administrative du régime. Il en a exhumé des livres de comptes, des bons de commande, des inventaires. Tout, de ce grand commerce de juifs, s’y trouvait minutieusement consigné. Des listes sont ainsi apparues au grand jour. On a découvert qui avait été vendu et pour combien. La valeur de chaque ressortissant juif était établie par écrit, convertie en animaux d’élevage d’abord, en billets verts ensuite.
 

La Roumanie sortit triomphante de la Première Guerre mondiale. Elle fut choyée par le traité de Versailles qui, en 1919, annexa au Vieux Royaume plusieurs grandes régions frontalières. Cette expansion territoriale phénoménale décupla la fierté nationale. Elle posait pourtant les bases de la déflagration à venir. Les nouveaux territoires étaient peuplés d’immenses communautés juives. Ainsi, la population juive doubla-t-elle en Roumanie du jour au lendemain pour devenir, avec près de sept cent cinquante mille âmes, la troisième communauté d’Europe. Voilà qui allait revigorer une vieille psychose populaire et nourrir les prémices d’un antisémitisme politique.
 

Il passait pour avoir traversé les villages miséreux du Vieux Royaume juché sur un cheval blanc, lui-même habillé de blanc comme les paysans, portant le gilet brodé traditionnel, sa foi en bandoulière et préférant les paroles du Christ à de longs discours. Il était né catholique dans des provinces autrefois germaniques, il se fit orthodoxe et roumanisa son nom. Codreanu signifie « qui vient de la forêt ». Il sentit monter en lui les forces telluriques de la Roumanie profonde. Il défendrait cette terre contre les élites qui l’affamaient, les étrangers qui la menaçaient, les juifs qui la rongeaient. Il chasserait le peuple déicide avec lequel pactisait ce roi impuissant et corrompu. Sa majesté Carol II avait osé répudier la reine pour une maîtresse juive que les Roumains vomissaient. L’entourage du Palais ne s’enrichissait pas, il se goinfrait. Corneliu Codreanu pesait chacun de ses mots. Jamais on n’avait vu tribun plus silencieux, plus mystique, plus dangereux. Physiquement, le jeune homme n’avait rien d’un Benito Mussolini ou d’un Adolf Hitler. Il frappait par sa beauté. Sa tranquille impénétrabilité magnétisait les foules. (…)
Il fonda la Légion de l’archange Michel en 1927. Une foule d’hommes, souvent très jeunes, défilèrent bientôt dans les rues de Bucarest, rangés en faisceau, vêtus de chemise verte, prêtant allégeance à l’Église, jurant la mort du parlementarisme et réclamant que les juifs soient traqués dans les moindres recoins du pays. La Légion devint un mouvement politique de masse et se rebaptisa « la Garde de fer ».
 
 
En décembre 1937, l’écrivain [Mihail Sebstian] consigne, effaré, le résultat des élections législatives en Roumanie. La percée des fascistes se révèle spectaculaire. Sebastian la compare à celle des nazis allemands. Le roi de Roumanie réagit. Pour couper l’herbe sous le pied des légionnaires, il nomma un gouvernement ultranationaliste et conservateur. Celui-ci s’empressa d’adopter des lois antisémites calquées directement sur celles de Nuremberg. Un grand nombre de citoyens juifs perdirent d’emblée la nationalité roumaine. On purgea l’administration, l’encadrement industriel et l’enseignement des « non-Roumains de souche ». La Roumanie bascula. Sebastian relève que, pour la première fois, le vocabulaire de la presse d’extrême droite migre dans les discours officiels : « youpin, juiverie, domination de Judas et ainsi de suite ». 


Le dramaturge Eugène Ionesco se ferait dépêcher comme conseiller culturel à Vichy, où la Roumanie fasciste était diplomatiquement représentée auprès du maréchal Pétain. Quant au philosophe Emil Cioran et au grand historien des religions, Mircea Eliade, ils ne cachaient rien de leur admiration pour Hitler ni de leur haine féroce des juifs. Eliade assistait à l’université le théoricien du mouvement légionnaire. Les cours du grand homme passaient pour si brillants que même Mihail Sebastian, juif, s’y précipitait. Il finit toutefois par renoncer face à un antisémitisme aussi viscéral.


Le 17 décembre 1941, sous le régime de la terreur, Mihail Sebastian relève : « Quelque part dans une île d’ombre et de soleil, en pleine paix, en pleine sécurité, en plein bonheur, il me serait indifférent d’être juif. Mais ici, maintenant, je ne peux pas être autre chose. Et je pense que je ne veux pas l’être. »


La Roumanie fut le premier bras armé des nazis, à l’Est, et leur alliée la plus zélée. « Aucun pays, Allemagne exceptée, ne participa aussi massivement au meurtre des juifs […] La façon dont les Roumains menaient leurs opérations [de tuerie] évoque des scènes dont on ne trouve aucun équivalent dans l’Europe de l’Axe », insiste Raul Hilberg dans La Destruction des juifs d’Europe.


C’est ainsi que plus de treize mille juifs – hommes, femmes et enfants – furent assassinés en moins d’une semaine à Iasi. Point de nazis, ici. De ce carnage à grande échelle, les Roumains se chargèrent seuls : les juifs de la ville furent raflés, torturés, détroussés, abattus par familles entières sur les trottoirs ou fusillés en masse dans l’immense cour de la préfecture. Ceux qui en réchappèrent furent enfermés dans deux trains de marchandises dont les wagons ne laissaient passer ni l’air ni la lumière, sous un soleil de plomb, plusieurs jours durant. De ces tombeaux roulants, on ressortit entre cinq et six mille corps. L’idée des trains de la mort, encore une innovation roumaine… Hitler félicitera son allié, le maréchal Antonescu. 


Des atrocités commises au vu et au su de tous, avec le concours de tous. Cinq cents kilomètres séparent la Transnistrie de la capitale, mais des choses se savaient à Bucarest. Les juifs, rackettés, humiliés et terrorisés, vivaient dans l’angoisse que vienne leur heure. « Il y a eu encore une rafle de familles juives, cette nuit, dans divers quartiers. On ne sait combien, ni pourquoi. Mais, dorénavant, aucun de nous ne peut être sûr, le soir en se couchant, de se réveiller le matin chez lui, dans son lit », relate Mihail Sebastian dans son journal, en 1942. « Le malheur, c’est que personne n’y est pour rien. Tout le monde désapprouve, tout le monde est indigné, mais chacun n’en est pas moins un rouage de cette immense usine antisémite qu’est l’État roumain, avec ses bureaux, ses autorités, sa presse, ses institutions, les lois, ses procédés… Quant à la foule, elle exulte. Le sang juif, l’humiliation des juifs, voilà des amusements publics par excellence. »


En septembre 1942, le camp de Belzec était en mesure d’exterminer un arrivage journalier de deux mille Roumains en trois heures. Purification ethnique, accélération de la cadence. À Bucarest, le maréchal Antonescu valida la déportation de « la population juive tout entière ». L’historien Jean Ancel a exhumé chaque étape de ce projet préparé en silence par l’administration roumaine et que la presse allemande relatait en temps réel.  
L’opération fut interrompue au mois d’octobre, non pas pour épargner les juifs de Roumanie mais pour les utiliser comme monnaie d’échange. Le maréchal Antonescu attendait d’Adolf Hitler qu’il « rende » à la Roumanie la Transylvanie du Nord et qu’il reconnaisse les sacrifices de l’armée roumaine aux côtés des Allemands à Stalingrad. Le chef de l’État roumain voulait des contreparties et suspendit la déportation de ses juifs à la réponse de Hitler… qui ne vint pas. Au cours de l’année 1943, une possible défaite des nazis commença à s’esquisser. Le maréchal Antonescu imagina un autre scénario. La non-déportation des juifs pourrait lui servir de sauf-conduit auprès des Alliés. Passer pour leur sauveur après avoir été leur bourreau. À Bucarest, les juifs n’eurent la vie sauve que par chance, au gré de retournements toujours plus opportunistes, soutient l’historienne Alexandra Laignel-Lavastine. La version du leader fasciste travesti en bienfaiteur resta pourtant gravée dans le marbre.


Finalement, les communistes se livrèrent à une vaste entreprise de falsification. De la guerre en Roumanie, on ne retint plus que les neuf derniers mois : un pays au service de la liberté combattant aux côtés des Soviétiques et des Alliés, dans une guerre « juste ». On minimisa l’ampleur de la Shoah et on en imputa la responsabilité tout entière aux Allemands. Et pour cause : un pays communiste n’a pas de génocide juif sur la conscience. D’ailleurs, de quels juifs parle-t-on ? Au-delà des procès, la Roumanie communiste avait proscrit le mot « juif ». L’ethnologue Andrei Osteanu constate qu’à l’époque le terme a été éradiqué des romans comme des textes de sciences sociales. Sous prétexte de prendre le contrepied de la littérature et de la presse d’avant guerre, obsédées par le péril juif, le Parti refusa de nommer les juifs pour ne pas les stigmatiser. Mais ce faisant, il finit par les effacer. Et Andrei Osteanu de rappeler qu’en régime totalitaire, « si on n’en parle pas, c’est que ça n’existe pas ».


Le mois d’août se passait en bains de boue le matin et en jeux de plage l’après-midi sous un soleil dardant. Les albums de famille fourmillent d’ombrelles, de fichus, de pelles et de seaux. Ces photos jaunies laisseraient penser à des vacances normales, si le hors-champ n’avait raconté une tout autre histoire. Dès que la lumière commençait à décliner, deux cavaliers longeaient cérémonieusement le rivage. Ils traînaient derrière eux une large herse griffant le sable de ses dents. Les sillons ainsi tracés devaient rappeler à tous les vacanciers que la mer constituait une frontière. Gare à celui qui poserait un pied et laisserait son empreinte sur la zone délimitée le soir venu. Gare à celui qui oserait ainsi s’approcher de l’eau. Les garde-côtes craignaient une évasion par radeau. La Roumanie, prison à ciel ouvert.


Puisque Lucia Filderman et tous les autres « sionistes » en germe agglutinés aux grilles de l’ambassade d’Israël voulaient migrer, qu’ils migrent ! Mais au moins que la Roumanie en tire profit. À la fin des années 1950, le pays était exsangue. Il payait cher son passé fasciste, ses années à combattre aux côtés de Hitler. Son ralliement au camp vainqueur était trop tardif aux yeux de la communauté internationale pour que la Roumanie fût exonérée de dommages de guerre. Il lui fallait verser une somme vertigineuse à l’Union soviétique, trois cents millions de dollars. Par ailleurs, la collectivisation de l’économie roumaine menée en cadence par les communistes virait au naufrage, à la quasi-faillite. C’était particulièrement vrai en matière d’agriculture. L’État avait pris le contrôle des terres et des bêtes, obligeant chaque ferme à mettre en commun ses biens et ses ressources. S’ensuivirent des drames humains indescriptibles et, aussi, des pénuries comme on n’en avait jamais vu dans le pays. La Roumanie, terre d’agriculture et d’élevage, devait intensifier ses rendements coûte que coûte, ses besoins étaient exorbitants. La propagande d’État exaltait les paysans, héros d’une terre qui rompait avec les traditions pour se moderniser à marche forcée. Enfant, ma mère narguait ses parents en prétendant vouloir devenir trayeuse de vaches. La trayeuse de vache, figure glorifiée par la propagande : des bras au service de la productivité fermière ! Le pays devait nourrir plus que sa population, il visait l’exportation, afin de faire entrer les devises. Mettre la main sur de la monnaie forte devenait une obsession pour le régime. Or il ne disposait d’aucune denrée à vendre, sauf… certains de ses citoyens.


Jacober et Marcu mirent au point un système de « troc », selon le terme qu’emploie aujourd’hui l’historien Radu Ioanid, mais que nul n’aurait osé prononcer à l’époque. En clair, les uns sortaient dès l’instant où les autres entraient. Des juifs contre des porcs, des bœufs, des poules, des moutons, des dindons. Cela revenait bien sûr à mettre à prix la tête de chaque juif autorisé à franchir la frontière, à lui attribuer une valeur pécuniaire que l’on convertirait ensuite en « équivalent bétail ». Pourquoi troquer les juifs contre des animaux d’élevage ? Parce que les Roumains en avaient un besoin urgent et qu’ils rechignaient à se faire payer des juifs en monnaie sonnante et trébuchante. C’eût été trop voyant, trop risqué.


Ma famille fut échangée en 1961. Mais le troc, juifs contre cochon, débuta en Roumanie dès la fin des années 1950, soit la décennie qui suivit la Seconde Guerre mondiale, les lois raciales et la Shoah. Or voilà que les juifs, race dite par les antisémites « inférieure et impure », servaient en Roumanie de monnaie d’échange contre le porc qui leur était interdit, et ce dans l’idée d’implanter dans le pays une race de porc jugée, elle, « supérieure et pure ». L’effet de miroir est édifiant.


De cette expérience, le Parti communiste roumain tira un excellent bilan. Pas la population qui manquait de tout et ne profita guère de cette abondante production porcine puisqu’elle était réservée à l’exportation. « Au début de l’année 1965, la Roumanie s’avérait en mesure de produire cinquante mille cochons landraces par an qu’elle vendait à l’Ouest sous forme de jambon et de bacon, le tout grâce aux bons soins de Henry Jacober », résuma le général Ion Mihai Pacepa. C’était le cochon aux œufs d’or. Le régime engrangeait des devises, des sommes colossales. Cet argent était tenu au secret sur un compte auquel seul le premier secrétaire, Gheorghe Gheorghiu-Dej, avait accès. En résumé, nul ne le savait, mais depuis six ans la Roumanie vendait des juifs, importait des porcs, exportait du lard et faisait rentrer de la monnaie forte. Lucrative balance commerciale qui avait nécessité la conversion de juifs en cochons pour en tirer, au final, de l’argent, beaucoup d’argent.


Un épisode méconnu de l’histoire roumaine, exactement contemporain du « troc » des juifs et du départ de mes grands-parents, éclaire le rapport incroyablement tordu qu’entretenait la bureaucratie communiste avec le vivant. En 1957, le vice-Premier ministre, Alexandre Moghioros, ordonna que l’on exterminât tous les chevaux de Roumanie. Une boucherie de masse planifiée et mise en œuvre par l’État. Raison invoquée : les chevaux consommaient trop d’avoine, ils privaient le bétail de nourriture. En réalité, ils enfermaient la paysannerie dans des traditions que les communistes jugeaient arriérées. (…)
Par pur délire dogmatique, on élimina ainsi entre 500 000 et 800 000 bêtes. Aucun pays au monde n’a probablement perpétré un tel massacre animal. Or c’est le même gouvernement qui décida de négocier ses juifs, dont ma famille, en échange de bétail et d’équipements mécaniques afin d’accélérer l’exploitation du cheptel national. Les ordres transitèrent par le même ministère de l’Agriculture. Et les deux processus se déroulèrent exactement à la même période : 1958-1965. Vertigineux parallélisme. On tua par centaine de milliers des bêtes inutiles ; on troqua des êtres humains contre des bêtes utiles ; on négocia sans distinction des personnes contre des machines agricoles. Ce régime avait assujetti le vivant aux impératifs du productivisme agricole. Le cheval était exterminé, le juif était commercialisé, le porc roumain avait gagné en performance : il était prêt à l’export.


Par son ampleur et sa durée, cette traite d’êtres humains demeure unique en Europe. Des juifs contre des cochons, d’abord, puis des juifs vendus à Israël, ensuite. La Roumanie étendit le principe à sa minorité allemande, que les communistes vendirent petit à petit à l’Allemagne de l’Ouest. « La cruelle vérité est que 90 % des citoyens roumains qui immigraient à l’Ouest dans les années 1970 étaient secrètement rançonnés en devises soit par Israël, soit par l’Allemagne, soit par leurs familles en Occident. Faire du commerce d’émigrés contre des devises finit par devenir l’un des principaux métiers de la Securitate et de sa direction du renseignement extérieur. Cet organe sera considéré par Ceauşescu comme sa première source de devises », conclut Radu Ioanid au terme de sa vaste recherche.


À la fin des années 1930, la Roumanie comptait 750 000 juifs. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, la moitié d’entre eux furent assassinés. La commission dénombre plus de 300 000 juifs roumains et ukrainiens (la Transnistrie, mais aussi la ville d’Odessa sont devenues ukrainiennes après guerre) ayant trouvé la mort durant la Shoah, ainsi que 130 000 juifs roumains vivant en Transylvanie du Nord déportés à Auschwitz.  Si la commission pointe la difficulté de compter les morts sur des territoires qui ont changé plusieurs fois de nationalité, elle établit sans discussion la responsabilité de l’État roumain, du haut en bas de l’échelle administrative, et l’implication de sa population civile dans la destruction des juifs de Roumanie.  Au sortir de la guerre, la Roumanie ne comptait donc plus que 350 000 citoyens d’origine juive. Le régime s’empressa d’enfouir leur histoire. Il enfouit l’histoire des morts, comme il enfouit celle des vivants. Quatre décennies plus tard, lorsque Nicolae Ceauşescu fut renversé en 1989, les juifs étaient moins de 10 000 dans le pays. Ils avaient physiquement disparu. La Roumanie était bel et bien devenue un pays sans juif.