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lundi 1 juin 2026

Critique : "La mer et son double" de Julia Lepère | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La mer et son double " de Julia Lepère

  

J'ai aimé

 

Titre : La mer et son double

Auteur : Julia LEPERE

Parution : 2026 (Sous-Sol)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782386630378  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Au large de ce qui pourrait être les États-Unis, une femme surgit mystérieusement dans un lieu étrange pour en filmer les contours. La ville de P., sorte de cité western où l’errance et la torpeur sont causées par une chaleur redoutable, est peuplée de personnages singuliers : une tenancière de bar, une jeune fille qui joue avec les fantômes, un poète, un sculpteur, un pianiste. La mer suscite la méfiance, les colons gardent farouchement leurs frontières face aux Exilés.
Ailleurs, au milieu de l’océan Atlantique, une naufragée ayant perdu la mémoire se voit repêcher par un cargo trois jours après la disparition tragique d’un des membres de l’équipage, une nuit de tempête.
Ne restera à ces deux femmes qu’à trouver la sortie du labyrinthe, à rassembler les indices et ainsi reconstruire leur identité.
Un magnifique premier roman servi par une écriture incandescente, donnant à penser le langage comme refuge.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dramaturge et poète, Julia Lepère a publié trois recueils : Je ressemble à une cérémonie (Éditions du Corridor bleu, 2019), Par elle se blesse (Flammarion, 2022) et Molly Fall (Angle Mort Éditions, 2024). Elle est par ailleurs comédienne et donne régulièrement des performances autour de son œuvre.

 

Avis :

Venue de la poésie et du théâtre, Julia Lepère fait entrer dans ce premier roman un imaginaire qu’elle explore depuis plusieurs années dans ses textes et performances. Alternant entre une ville écrasée de lumière où plane une menace diffuse, et un cargo de nuit où une femme repêchée, amnésique, tente de retrouver son identité, le récit se construit autour de deux mondes qui se reflètent sans jamais se rejoindre tout à fait. Opaques et oniriques, peuplés d’identités fracturées et de figures fantomatiques, ces univers trouvent leur cohérence dans la présence insistante de la mer – symbole de perte et de renaissance, lieu de dissolution et de réinvention – et dans le motif du double, littéraire, mythologique, psychique, qui met en jeu les résonances souterraines reliant ces récits en apparence disjoints.

À travers une narratrice elliptique qui en laisse entrevoir le climat presque post‑apocalyptique, le roman nous plonge dans la ville de P., cité obsédée par la lumière, marquée par une guerre ancienne contre un peuple vouant un culte à la nuit, et désormais sous l’emprise d’un homme sans ombre dont les allées et venues coïncident avec la disparition d’enfants que nul ne semble vouloir rechercher. À cette réalité troublante répond, dans un registre radicalement différent, la vie à bord d’un cargo en route vers les ténèbres antarctiques, bouleversée par le repêchage d’une femme sans identité ni mémoire au terme d’une tempête monstrueuse qui a coûté la vie à un marin – suicide, accident, sacrifice ? La présence de cette survivante aussi vulnérable qu'inquiétante exacerbe les tensions entre les hommes et transforme la traversée en huis clos menaçant.

Fondé sur la disjonction plutôt que sur la continuité, le texte cultive une part d’énigme, l’essentiel semblant se jouer dans ce qui échappe à la logique explicative. Cette écriture plus suggestive que descriptive, héritée autant de la poésie que du théâtre, entretient une inquiétude latente, chaque scène, en apparence autonome, traversée par une force qui la déborde, comme si les récits étaient aimantés par un centre invisible. Le mystère est partout, non pour être résolu, mais pour faire sentir comment les imaginaires se contaminent et les croyances s’insinuent dans les plis du réel.

Julia Lepère joue délibérément sur le trouble, qu’il s’agisse des voix, des perceptions ou des transitions entre ce qui se donne à voir et ce qui demeure sous‑jacent. Maintenu dans l’incertitude, le lecteur est invité à recomposer lui‑même les liens et à éprouver la porosité entre des mondes présentés sans explication. Cette stratégie narrative, qui refuse la transparence et la clôture, produit une expérience de lecture déstabilisante et interroge la manière dont les sociétés élaborent leurs récits fondateurs, comme la façon dont chacun tente de se situer dans un univers où les certitudes se dissolvent. Cette désorientation assumée agit comme le véritable système nerveux du roman, assurant sa tension interne et sa cohésion profonde. 

Impressionnante de maîtrise formelle, de précision d’écriture et de puissance d’évocation, la sophistication de ce premier roman s’accompagne toutefois d’une opacité onirique déroutante, en vérité aussi frustrante que fascinante. Certes prodigue en images d’une grande intensité, cette étrangeté impose un effort constant pour se frayer un chemin dans un récit labyrinthique où les repères se dérobent et où le sens demeure suspendu. L’ensemble exerce un pouvoir d’attraction indéniable, mais tend à se dissoudre en une impression d’évanescence, le propos semblant se perdre dans sa propre brume poétique pour ne laisser qu’une beauté diffuse, aussi fragile qu’insaisissable. (3,5/5)

 

Citations :

Elle avait ainsi appris que les chants de la baleine bleue étaient des appels qu’elle produisait en séquences répétitives, dans une onde puissante qui pouvait s’entendre à des kilomètres de distance (mais le plus souvent à des fréquences si basses qu’elles étaient inaudibles pour l’être humain), qu’elle avait été chassée jusqu’à sa quasi-extinction, notamment pour sa viande et pour son huile dont on se servait pour l’éclairage, au siècle dernier, et que, lorsqu’elle mourait de mort naturelle, sa carcasse coulait jusqu’au fond de l’océan et créait ensuite le phénomène du whale fall, permettant de nourrir une succession d’organismes marins, et ce durant des décennies. 


Ah tu vois, je te parlais de lieux inaccessibles à l’être humain. Nous pourrions aisément compter le requin-baleine. On l’a découvert quasiment en même temps que l’Antarctique, sept ans plus tard, bien que son espèce soit née il y a des millions d’années (les dinosaures venaient tout juste de s’éteindre). Mais ces poissons – car ce sont bien des poissons, les plus gros qui existent – vivent en haute mer, et puis disparaissent pendant des années, sans qu’on puisse trouver leur trace. Il est pratiquement certain qu’ils plongent dans les profondeurs durant tout ce temps, mais pourquoi, on ne sait pas. Peut-être pour s’accoupler, ou donner naissance. Car on ne les a jamais vus faire ni l’un ni l’autre. Il a été prouvé que la vue des requins-baleines s’améliore dans l’obscurité. S’il y a des êtres proches de la nuit, ce sont bien ceux-là. D’ailleurs, les seuls moments où nous pouvons les voir à la surface sont ceux où la lune est invisible.


Le second lui parle de la langue du pays de Jack, où les mots se forment en accolant des suffixes à des racines. Les propositions s’y ajoutent au fur et à mesure, s’agglomèrent les unes aux autres. Des phrases entières comprenant plus d’une dizaine de mots en français ou en anglais peuvent ainsi être construites en un seul verbe. Le groenlandais distingue les catégories noms, verbes et particules. Les particules sont invariables. Il existe une “quatrième personne” qui permet de désigner le sujet à la troisième personne du verbe d’une proposition subordonnée, ou bien le possesseur d’un nom…


Le langage, il ne faut pas le laisser tomber dans l’oubli, pense Anna. Il faut le sculpter jusqu’à ce qu’il ressemble à l’ombre du souvenir. Un double invisible à sauver. Le langage, il faut le faire hurler comme le vent lorsqu’il n’a plus d’obstacle et qu’il s’enroule autour de la terre. Jusqu’à le faire revenir en arrière.


Tout ce qui n’est pas compréhensible nous intéresse. Et le soupçon d’une chose la fait exister déjà, il faut en avoir le cœur net, la disséquer. Tu sais, quand les enfants ont peur d’un monstre sous leur lit, la seule manière de les rassurer c’est de regarder avec eux. La peur, nous allons au-devant d’elle pour qu’elle ne nous mange pas. Et sans même parler de peur, il s’agit d’un goût pour la connaissance, la résolution des mystères. 


On n’y voyait presque pas, à cet endroit de la bibliothèque, et les ombres des livres étaient autant de barreaux qui achevaient de faire de cette communauté d’hommes la plus intime et la plus ancestrale qui soit, perdue au milieu d’une béance, en partance pour une terre inhospitalière. Les têtes se découpaient comme dans un tableau où le noir n’est qu’un moyen pour rehausser la lumière. Les yeux gris se jaugeaient, les joues creuses et les cernes gonflés trouaient la nuit. Parmi ces apparitions, une main parfois prenait l’allure démesurée d’un phare.

 

jeudi 13 mars 2025

[Couto, Mia] Terre somnambule

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Terres somnambules (Terra Sonâmbula)

Auteur : Mia COUTO

Traduction : Elisabeth MONTEIRO RODRIGUES

Parution : en portugais (Mozambique) en 1992,
                  en français en 1994, réédité en 2025
                  (Métailié)

Pages : 256

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Publié par Albin Michel en 1994 et épuisé aujourd’hui depuis de nombreuses années, ce premier roman de Mia Couto a surpris par sa créativité littéraire due au mélange de la langue portugaise avec les nombreuses langues mozambicaines. Il a été traduit à l’époque par Maryvonne Lapouge dans un français classique.

Aujourd’hui il est traduit par Elisabeth Monteiro Rodrigues dont l’inventivité linguistique, qui a fait le succès des romans récents de Mia Couto, lui rend fidèlement la beauté surprenante de son style et son foisonnement linguistique africain pour nous faire redécouvrir un roman brillant.

Sur une route déserte, un vieil homme et un enfant marchent, épuisés. Alentour, un Mozambique déchiré entre troupes régulières et bandes armées. Devant eux, un autobus, ou ce qu’il en reste : tôles incendiées, corps pêle-mêle ; un asile, pourtant, où le vieillard et l’enfant vont faire halte et découvrir, miraculeusement intacts, les cahiers d’un certain Kindzu. Le récit de cet homme parti vers l’inconnu et l’aventure pour renouer avec l’esprit des sorciers et des guerriers sacrés leur livrera peu à peu la clé de leur destin.
Épopée fascinante et douloureuse d’un peuple en proie à la guerre civile, qui survit enraciné dans ses traditions et ses mythes plus forts que toute réalité barbare, cette œuvre magique puise dans l’imaginaire africain et rejoint, par la beauté surprenante de son style, la grande tradition des romanciers de langue portugaise, de João Guimarães Rosa à José Saramago.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Mia Couto est né au Mozambique en 1955. Après avoir étudié la médecine et la biologie, il s’engage aux côtés du Frelimo en faveur de l’indépendance du pays, devient journaliste puis écrivain. Il travaille actuellement comme biologiste, spécialiste des zones côtières, et enseigne l’écologie à l’université de Maputo. Pour Henning Mankell, « il est aujourd’hui l’un des auteurs les plus intéressants et les plus importants d’Afrique ». Ses romans sont traduits dans plus de 30 pays.

Il a reçu de nombreux prix pour son œuvre, dont le Prix de la francophonie en 2012, le prix Camões en 2013, le prix Neustadt 2014 (Allemagne), il a également été finaliste de l’Impac Dublin Literary Award et du Man Booker Prize en 2015.

 

Avis :

Une nouvelle traduction remet à l’honneur le premier roman, paru en 1992 et déjà considéré comme un classique, de l’écrivain mozambicain de langue portugaise Mia Couto, l’un des auteurs africains contemporains les plus connus. Biologiste devenu poète et conteur, ce fils de Portugais émigrés au Mozambique au milieu du XXe siècle raconte à sa façon, entre poésie et onirisme, le douloureux réveil du pays au lendemain de la guerre civile qui l’ensanglanta de son indépendance en 1977 jusqu’à l’année d’écriture de ce livre.

La guerre est donc à peine terminée. Fuyant la faim et la promiscuité d’un camp de réfugiés, un vieillard et un adolescent dénommés Tuahir et Muidinga cheminent craintivement sur une route déserte. Autour d’eux, tout n’est que ruines et désolation. Soucieux de se cacher d’éventuels bandits et pillards, ils décident de faire d’un car calciné le camp de base autour duquel ils rayonneront à la recherche de nourriture et d’autres survivants. Ils découvrent alors, miraculeusement préservés dans les bagages des passagers carbonisés, des cahiers rédigés de la main d’un certain Kundzu. Entre leur divagation le jour dans un réel figé dans ses décombres et leur lecture la nuit du récit d’un inconnu parti loin des siens en quête de lui-même et de son identité, le récit se dédouble en deux fils narratifs avant de retrouver son unité, la démarche de l’un initiant au final celle des autres dans la reprise en main de leurs destins.

C’est ainsi bel et bien une renaissance, qu’au travers du cheminement allégorique de deux rescapés d’abord réduits à l’état d’ombres errantes et retrouvant peu à peu la force de vivre malgré la mort et l’exil, l’auteur s’attache à raconter dans une curieuse atmosphère largement teintée de réalisme magique. Sur cette terre d’Afrique, les esprits des morts ne quittent jamais les vivants, mêlant étroitement fantastique et surnaturel au réel. Puisés dans la tradition orale mozambicaine, mythes et croyances traditionnelles viennent nourrir les métaphores et les néologismes poétiques qui, fort ingénieusement traduits, donnent au texte une résonance sans pareille, profonde de sens et révélatrice d’une maîtrise littéraire hors pair.

Loin du récit classique et linéaire, le livre s’avère une véritable expérience de lecture, désarçonnante, très exigeante, mais bluffante de beauté et de poésie, alors que sur le terreau de la souffrance et de la mort s’imprime peu à peu l’image d’une résilience et d’une renaissance à soi-même, celles d’un pays certes meurtri, mais désormais libre, malgré les embûches et pour peu que les mains tendues par tous les personnages se fassent la courte échelle dans un regain d’espoir et de solidarité, de renouer avec son identité profonde.

Considéré comme l’un des meilleurs livres africains du XXe siècle, un ouvrage d’une rare maîtrise jusque dans la recréation de sa langue, portugais mâtiné de mozambicain, qui vaut largement l’effort d’une lecture volontiers déstabilisante pour les esprits cartésiens occidentaux. (4/5)

 

Citations :

Pourquoi as-tu menti sur moi ? lui demandai-je.
– Parce que je ne voulais pas que tu t’en ailles.
– Mais je ne m’en vais pas, Carolinda.
– Je ne te crois pas, ça c’est une terre où personne ne reste. Tu vas partir, tu n’es pas d’ici.
– Mais pourquoi me libères-tu, alors ?
– Pour que tu partes tellement loin que tu paraîtras impossible. Et maintenant pars et ne reviens plus jamais.
Puis, elle me repoussa avec douceur. Mais je résistai, m’attardant auprès d’elle. Ainsi, le visage relevé, elle m’apparaissait absolument unique, triste comme un pétale après la fleur. Ma poitrine se combla. Je sais que chaque femme nous en rappelle une autre, celle qui n’existe même pas. Mais Carolinda me confiait ce doux mensonge, l’impossible calcul de l’amour : deux êtres, un et un, additionnant l’infini. Elle s’approcha et me caressa les bras, là où les cordes m’avaient blessé. La ceinture de ses mains me caressait, en un doux regret. Ce moment confirmait : le meilleur de la vie, c’est ce qui n’arrivera pas.


Elle le savait : ceux qui souffrent le plus dans la guerre sont ceux qui n’ont pas pour office de tuer. Les enfants et les femmes : ce sont eux qui portent le plus de malheur. 


Vous pleurez les jours d’aujourd’hui ? Eh bien, sachez que les jours qui viendront seront encore pires. C’est pour ça qu’ils ont fait cette guerre, pour empoisonner le ventre du temps, pour que le présent mette bas des monstres au lieu de l’espérance. Ne cherchez plus vos parents partis pour d’autres terres en quête de la paix. Même si vous les retrouviez, ils ne vous reconnaîtraient pas. Vous vous convertirez en bêtes, sans famille, sans nation. Parce que cette guerre n’a pas été faite pour vous sortir du pays mais pour sortir le pays de l’intérieur de vous. Maintenant, l’arme est votre âme unique. On vous a tant volé que même les rêves ne sont pas à vous, rien de votre terre ne vous appartient, et même le ciel et la mer seront la propriété d’étrangers. Ce sera mille fois pire que par le passé car vous ne verrez pas le visage des nouveaux maîtres et ces patrons se serviront de vos frères pour vous punir. À l’inverse de combattre les ennemis, les meilleurs guerriers aiguiseront leurs lances dans les ventres de leurs propres femmes. Et ceux qui devraient vous commander seront occupés à marchander des miettes au banquet de votre propre destruction. Et même les misérables seront maîtres de votre peur car vous vivrez dans le règne de la brutalité. Vous devrez attendre que les assassins se tuent de leurs propres mains car chez tous règnera la peur de la justice. La terre se retournera et les enterrés remonteront à la surface chercher leurs oreilles qui leur ont été coupées. D’autres chercheront leurs nez dans la vomissure des hyènes et creuseront dans les ordures pour récupérer leurs anciens organes. Et viendra un vent qui traînera les astres dans les cieux et la nuit deviendra trop petite pour tant de lumières explosant au-dessus de vos têtes. Les sables virevolteront dans les airs en tourbillons furieux et les oiseaux tomberont exténués et des catastrophes sans nom se produiront, les machambas seront converties en cimetières et des plantes, sèches et racornies, ne jailliront que des pierres de sel. Les femmes mâcheront du sable et elles seront si nombreuses et si affamées qu’un trou immense rendra la terre creuse et éventrée. Mais, à la fin, il restera un matin comme celui-là, rempli d’une lumière nouvelle et on entendra une voix lointaine comme une mémoire d’avant que nous soyons humains. Et surgiront les doux accords d’une chanson, la tendre berceuse de la première mère. Ce chant, oui, sera à nous, le souvenir d’une racine profonde qu’ils n’ont pas été capables de nous arracher. Cette voix nous donnera la force d’un nouveau commencement et, en l’entendant, les cadavres trouveront le repos dans leurs tombes et les survivants étreindront la vie avec l’enthousiasme naïf des amoureux. Tout cela se fera si nous sommes capables de nous dévêtir de ce temps qui nous a fait devenir des animaux. Acceptons de mourir comme des gens que nous ne sommes plus. Laissez mourir l’animal en quoi cette guerre nous a convertis.


 

dimanche 20 octobre 2024

[Tripier, Perrine] Conque

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Conque

Auteur : Perrine TRIPIER

Parution : 2024 (Gallimard)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« CONQUE : nom féminin, coquille en spirale servant d’instrument depuis des millénaires. Coquillage berceau et tombeau, où se niche, caché, le grain de sable. »
Quelque part dans un pays battu par le vent du large, Martabée, historienne de renom, est mandatée par l’Empereur sur un chantier archéologique qui vient de mettre au jour les vestiges des Morgondes, guerriers-marins millénaires, dont seuls les bardes avaient gardé la trace. Martabée est chargée de les étudier afin de redorer le roman national. Pour entremêler sa gloire à celle du pays, Martabée excave des héros et des mythes, avec émerveillement. Mais quelque chose murmure sous le sable froid. Un appel sourd, dissonant, qu’elle devra choisir de suivre ou d’ignorer. Lorsque la lucidité prendra le pas sur l’ivresse et sur la vanité, qui choisira de voir, et qui s’aveuglera encore ? Fable politique et poétique, ce deuxième roman de Perrine Tripier allie le mystère à la contemplation. Dans cette Conque s’enroulent des énigmes, portées par un souffle épique.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Perrine Tripier a publié en 2023, à l’âge de vingt-quatre ans, Les guerres précieuses, unanimement salué par la critique.

 

 

Avis:   

Après son magnifique et émouvant premier roman Les guerres précieuses, Perrine Tripier poursuit son investigation de l’emprise du passé, non plus sur une narratrice enfermée dans les vestiges de son enfance, mais sur une société mythifiant son Histoire pour asseoir sa grandeur.

Dans un pays sans nom aux technologies très actuelles, des fouilles archéologiques ont mis au jour les vestiges d’une antique civilisation tournée vers la mer, dont on n’avait jusqu’ici conservé que la seule mémoire d’une geste héroïque. Ravi de cette occasion de renforcer le prestige national au travers de ces glorieux ancêtres, des guerriers capables, sur leurs frêles esquifs, de se mesurer aux océans et aux gigantesques baleines, l’Empereur en même temps soucieux de détourner l’attention de dépenses somptuaires de plus en plus contestées réquisitionne l’historienne et professeur d’université Martabée Gaeldish pour qu’elle se fasse le chantre, sous son contrôle bienveillant, de l’immense portée de cette découverte. Afin qu’elle puisse publier ses bulletins d’information dans les meilleures conditions, il lui donne les pleins pouvoirs sur le chantier de fouille et l’ensevelit sous les cadeaux princiers.

Flattée et elle-même enthousiasmée, la scientifique étouffe sa gêne face aux intrusions dirigistes et souvent ridicules du monarque pour se consacrer à ses nouvelles tâches. Tout va pour le mieux, jusqu’à ce que, donnant soudain corps au malaise jusqu’ici imprécis et insidieux persistant à infiltrer le texte en même temps que l’esprit de Martabée, l’avancement des fouilles finisse par dévoiler un visage inattendu et pour le moins ignominieux des tant fantasmés Morgondes. Le dilemme est cruel pour l’historienne. Aura-t-elle le courage de publier la vérité, elle qui a désormais tout à perdre, en plus de son indépendance ?

Toujours aussi envoûtante et sensorielle, la plume de Perrine Tripier excelle à suggérer atmosphères et sensations. D’un côté la minéralité des vestiges, de l’autre les variations de la lumière, du vent et de la mer, viennent refléter la diffraction entre l’effrayante pesanteur de la réalité historique et l’immatérialité du temps et de la mémoire. Ecrire l’Histoire est un pouvoir, de l’Histoire l’on ne retient toujours que ce que l’on veut bien, son récit est indissociable du regard et de l’interprétation de l’auteur. Alors, à l’ère post-vérité où les leaders politiques usent du langage et de l’émotion davantage que des faits et de l’argumentation, ce conte imaginaire pointe l‘instrumentalisation politique des mythes, dans un jeu de pouvoir trouble et violent évoquant aussi bien les grandes dictatures que le nouveau storystelling idéologique à l’américaine.

Aussi dérangeante que somptueusement écrite, une fable dont l’imaginaire renvoie aux réalités passées et contemporaines des manipulations politiques de la mémoire collective. (4/5)

 

 

Citations :

Ça dort comme une gemme enfouie, dont l’eau sourde est pailletée d’ombre. Dans le brouillard vert de ses profondeurs, elle fait miroiter des rivages boréals. Tant que ça dort, ça ne peut pas faire de mal. Tant que ça dort, ça ne mord pas. Cristallisé dans une émeraude, le vieux monde se tait.


Sur le pas de la porte, on regardait les collines se velouter de vert vif. Les murets de pierre moutonnaient de mousse humide, minuscules forêts spongieuses accrochées à flanc de granit. Les vallonnements verdoyants se bossuaient avec bonhomie. Le ciel gris abaissait ses brumes à hauteur d’homme. C’était du nuage câlin, du brouillard caressant, qui perlait l’air des mortels en écharpes cotonneuses. Le ciel disait « vois, je suis là », et baignait les prés, les bêtes et les hommes à foison. On sentait à tout instant les paquets de gouttes fraîches nous bécoter les joues, comme une vieille tante heureuse de notre retour nous saluerait avec empressement.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 10 septembre 2022

[Rosenfeld, Adèle] Les méduses n'ont pas d'oreilles

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les méduses n'ont pas d'oreilles

Auteur : Adèle ROSENFELD

Parution : 2022 (Grasset)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Quelques sons parviennent encore à l’oreille droite de Louise, mais plus rien à gauche. Celle qui s’est construite depuis son enfance sur un entre-deux – ni totalement entendante, ni totalement sourde – voit son audition baisser drastiquement lors de son dernier examen chez l’ORL. Face à cette perte inéluctable, son médecin lui propose un implant cochléaire. Un implant cornélien, car l’intervention est irréversible et lourde de conséquences pour l’ouïe de la jeune femme. Elle perdrait sa faible audition naturelle au profit d’une audition synthétique, et avec elle son rapport au monde si singulier, plein d’images et d’ombres poétiques.
Jusqu’à présent, Louise a toujours eu besoin des lèvres des autres pour entendre. C’est grâce à la lumière qu’elle peut comprendre les mots qu’elle enfile ensuite, tels des perles de son, pour reconstituer les conversations. Mais parfois le fil lâche et surgissent alors des malentendus, des visions loufoques qui s’infiltrent dans son esprit et s’incarnent en de fabuleux personnages  : un soldat de la Première Guerre mondiale, un chien nommé Cirrus ou encore une botaniste fantasque qui l’accompagnent pendant ces longs mois de réflexion, de doute, au cours desquels elle tente de préserver son univers grâce à un herbier sonore. Un univers onirique qui se heurte constamment aux grands changements de la vie de Louise  – les émois d’un début de relation amoureuse, un premier emploi à la mairie, une amitié qui se délite. Le temps presse et la jeune femme doit annoncer sa décision…
 Dans ce texte plein d’humour et de douceur, Adèle Rosenfeld tient en joue la peur du silence en explorant les failles du langage ainsi que la puissance de l’imaginaire. Les méduses n’ont pas d’oreilles est une plongée dans le monde des sourds et des malentendants, un premier roman éblouissant.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Adèle Rosenfeld est née en 1986, Les méduses n’ont pas d’oreilles est son premier roman.

 

 

Avis :

Louise est malentendante depuis la naissance. Restée longtemps sourde moyenne, elle est parvenue jusqu’ici à le cacher en lisant sur les lèvres de ses interlocuteurs. Mais l’aggravation de son handicap la met désormais au pied au mur. Maintenant sourde sévère, elle ne comprend plus ce qu’on lui dit et ne peut plus tromper personne. Il lui faut prendre une décision : accepter la pose d’un implant et perdre immédiatement ce qui lui reste d’audition naturelle, ou assumer une surdité bientôt totale et irréversible.

L’histoire de Louise est tout droit inspirée de celle de l’auteur. A ses côtés, l'on découvre les difficultés directement liées à la surdité, mais aussi, les répercussions psychologiques et sociales du handicap, dans une restitution qui questionne notre rapport à la normalité. Honteuse de sa différence, Louise s'est longtemps appliquée à la gommer dans sa relation à autrui, s'appliquant farouchement à donner le change pour ne pas sembler déficiente parmi les entendants. Ses efforts pour paraître comme tout le monde deviennent contre-productifs, lorsque, son audition se détériorant encore et personne ne prenant la peine de comprendre la véritable raison de ses difficultés relationnelles et professionnelles, Louise s’enfonce dans un malentendu - quoi de plus pré-destiné – propre à la faire passer pour demeurée. C'est ainsi que, très insidieusement, la pression normative de la société mène la jeune femme à se condamner, quasi de fait, à l'échec, instituant une inadaptation sociale qui n'avait pourtant aucune raison d'être.

Pour Louise qui, dans sa situation intermédiaire de malentendante, avait toujours pu (se) convaincre de faire partie de l’univers "normal" des entendants, se pose soudain la question de son identité et de son rapport au monde. Rejoindra-t-elle la communauté des sourds ? Un implant lui permettra-t-il de continuer à s’assimiler aux entendants ? Quoi qu’il en soit, Louise doit faire le deuil de toute perception auditive naturelle et n’envisage qu'avec angoisse cette nouvelle interaction avec ce qui l’entoure. A vrai dire, le rapport au monde qu’entretient la jeune malentendante est déjà très particulier. Sa mauvaise audition favorise distorsions et malentendus, et, au fur et à mesure que son imagination comble les trous de sa compréhension, se développent en elle d’étranges images, qui confèrent au récit poésie, onirisme et fantaisie. Cette singularité se fait souvent touchante, comme lorsque Louise s’évertue à la construction d’un herbier sonore, dans l’espoir d’emmener une trace des sons dans son futur monde du silence.

En même temps qu’un émouvant témoignage sur la surdité, empli d’un questionnement plein d’humour sur notre rapport au monde et à la normalité, ce premier roman est une bien jolie création littéraire, toute en originalité et poésie, qui mérite qu’on s’y attarde. (4/5)

 

 

Citations :

Orpheline. Oui, c’était sûrement ça que j’avais toujours éprouvé, le sentiment de n’appartenir à aucun monde. Pas assez sourde pour être rattachée à la culture sourde, pas assez entendante pour participer pleinement au monde des entendants. Tout tenait à ce que je me persuadais d’être ou de ne pas être. Les dommages collatéraux qui avaient salement ébréché mon ego et la confiance en moi étaient, pour les autres, des troubles orphelins qu’ils avaient du mal à comprendre. Est-ce que le manque qui m’habitait venait de là ? De cette absence qu’il fallait combler par l’excès ?
 

Je n’étais pas seule dans ce cas, précisait-elle, tous les malentendants passent par des phases dépressives, résultat de tous les efforts cumulés qui ne sont pas perçus par la société entendante. Il est difficile de mesurer cette énergie et l’entourage peine à s’en rendre compte, c’est le propre de ce handicap invisible. Le sujet malentendant a tendance, dès lors, à se couper du monde.
 

Je n’entendais jamais la porte s’ouvrir au matin malgré l’appel de l’infirmière. Les infirmières semblaient agacées. Même dans le service d’hospitalisation ORL, mal entendre relevait encore de la lutte des classes avec les entendants.
 

C’est alors que je me suis souvenue de cette phrase de Victor Hugo : « Qu’importe la surdité de l’oreille, quand l’esprit entend ? La seule surdité, la vraie surdité, la surdité incurable, c’est celle de l’intelligence. » Ni lui, ni Anna ne pouvaient me consoler.
 

J’adorais Blue Train.
Plus tard, j’ai reconnu les premières notes du premier morceau de l’album, elles coulaient en moi comme jamais elles ne m’étaient parvenues.
J’avais dit à Thomas, le saxophone, c’est ce qui se rapproche le plus de la voix humaine, parfois je les confonds.
Puis, il m’avait écrit cette phrase de Miles Davis : « La véritable musique est le silence et toutes les notes ne font qu’encadrer le silence », m’invitant à accepter que le silence était premier sur le son.
À la fin, j’ai dû pleurer de plaisir quand la basse a percé, puis le piano. J’entendais chacun des instruments.
Comment était-ce possible ? « Tu te souviens l’audiogramme ? » Thomas l’avait donné à un de ses amis régisseur et il avait adapté Blue Train à ma courbe auditive, réglant chacune des fréquences pour qu’elles me parviennent au mieux.
 

En termes d’imaginaire collectif, le sourd était passé à la trappe, nulle légende dorée autour d’oreilles crevées. Les sourds n’avaient pas leur place dans les mythes fondateurs de l’humanité. L’empathie de l’humanité était indéniablement réservée aux aveugles. En Chine, les sourds étaient jetés à la mer ; en Gaule, ils étaient sacrifiés à leurs dieux ; à Sparte, ils étaient précipités du haut des falaises ; à Rome et Athènes, ils étaient exposés sur les places publiques ou abandonnés dans les campagnes.
Œdipe s’était crevé les yeux, mais pourquoi ? Il aurait dû plutôt se crever les oreilles. En réalité, c’était une affaire d’oreilles. Œdipe a mal entendu le message de l’oracle, c’était un malentendant, il n’avait pas su écouter les mises en garde. Mais le sourd n’a pas la grandeur de l’aveugle, ni son calme philosophique. Et l’engouement de la psychanalyse a persévéré dans ce malentendu. Non, vraiment, ça n’avait aucun sens, les psy ne sont ni yeux ni bouches, ils sont oreilles.
 
 
Dans la vitrine suivante, des carrés gris avec en leur centre des petits trous noirs étaient épinglés sur des plaques numérotées. Je me référais à la légende pour y lire qu’il s’agissait d’oreilles de poissons. Un bouton était disposé à côté, j’ai appuyé dessus, déclenchant une salve de vibrations qui sont remontées jusque dans mes avant-bras. Un panneau lumineux s’est affiché pour compléter les informations : l’expérience sensorielle nous présentait la façon dont le poisson appréhendait le son, par vibrations.
Puis, on s’orientait vers le carré suivant complètement translucide : l’ouïe de méduse, l’opposé du trou noir que représente l’oreille chez les poissons et chez l’homme.
À la place d’un bouton, on pouvait plonger son doigt dans un amas visqueux qui, de temps en temps, se contractait comme une vulve. Le petit encart lumineux précisait que les méduses n’avaient pas d’oreilles, qu’elles possédaient des organes sensoriels orientés vers la sensibilité visuelle ou l’équilibre. Je me sentais méduse, flottant dans la masse, sans visibilité.
L’huître occupait l’espace de transition vers l’oreille humaine. On pouvait glisser de nouveau son doigt et ça pinçait. L’encart lumineux précisait que l’huître réagissait aux audiogrammes qu’une équipe de chercheurs avait produits en se refermant brutalement, surtout lors des fréquences graves. Leur sensibilité aux vibrations du son leur permettait d’entendre le ressac, les dorades et les navires. L’encart, enfin, expliquait que ces derniers nuisaient à la santé des huîtres qui s’ouvraient et se refermaient bien trop fréquemment. Je les comprenais.


Mais l’article que j’ai découvert ensuite m’a interpellée : « Selon ces études, les personnes sourdes montrent une augmentation de leur capacité à traiter le mouvement visuel. Entre autres, elles sont plus rapides et précises à percevoir la direction du mouvement dans le champ visuel périphérique et elles produisent des ondes de potentiels évoqués visuels d’une plus grande amplitude. »


J’avais ainsi lu le texte intitulé : « Le passé échappe ». Il expliquait que les tentatives qui se développaient pour archiver le Web n’y faisaient rien, que le passé échappait, que le futur allait être encore moins enregistrable et conservable. La fragilité des supports, leur durée de vie extrêmement courte faisaient que nous entrions plus encore dans l’oubli. Je courais le danger de voir s’effacer de mes oreilles tout ce que je ne consignais pas quotidiennement dans mon herbier sonore.


La bouche d’Anna s’ouvrait pour les l, me dévoilant ainsi sa langue qui cherchait à décoller les miettes coincées entre ses dents. Les phrases d’Anna étaient pleines de voyelles extrêmes, striant son visage de multiples ridelles, comme si sa bouche était l’endroit d’impact du ricochet dans l’eau et son visage des ronds en gigogne.
 
 
La Revue anarchiste des neurosciences avait publié un dossier entier sur les déracinés du langage. Un psycho-pédiatre spécialisé en linguistique et en phonologie avait entrepris d’analyser les cris et les sons inarticulés d’un panel d’enfants déficients mentaux et était parvenu à la conclusion que chacun disposait du matériel sonore de toutes les langues – le th anglais, le r roulé espagnol, le r guttural arabe, le ch allemand. Il démontrait ainsi que tout être humain avait à l’origine de quoi articuler toutes les langues existantes mais aussi toutes les langues possibles, et qu’en assimilant la langue maternelle, il perdait les phonèmes inutilisés. La conclusion m’a rendue perplexe : notre langue était plus riche quand nous étions privés de langue maternelle.


Un écrivain, pfff, il peut toujours recommencer quelque chose d’imparfait. La vie non, ce que nous avons vécu ne peut être ni corrigé ni jeté. C’est terrible.


J’ai longtemps réfléchi et je me suis dit que si le silence faisait partie du langage, il n’était pas son contraire mais une entité intrinsèque à la langue. Le silence était un lieu où résider dans le langage. Le silence libérait des mots et des images que le langage retenait prisonniers. Je n’étais donc pas perdue mais en chemin.


L’homme est un être plein d’espoir et de désespoir, a-t-il repris, si le désespoir l’emportait constamment, tout le monde sombrerait, et comme il n’est pas raisonnable de conserver de l’espoir dans ce monde dans lequel nous vivons, c’est la preuve même que l’homme n’est pas un être raisonnable. La renaissance d’une chose si absurde que l’espoir montre bien que vous allez tenir, et que ce n’est pas votre raison, mais votre déraison qui va faire que vous allez dépasser cette situation. Servez-vous-en pour avancer, ne regardez pas l’aspect raisonnable des choses, Louise, mais puisez dans la folie la force pour grandir.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 
 

mercredi 2 décembre 2020

[Sire, Guillaume] Avant la longue flamme rouge

 


 

 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Avant la longue flamme rouge

Auteur : Guillaume Sire

Parution : 2020 chez Calmann-Lévy

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«  Il essaye de courir en poussant sa famille devant lui, mais un hurlement ouvre le ciel et  une  mitraillette frappe des millions de coups de  hache partout en même temps. Dans le Royaume, il y a des vrombissements lointains.  »
 
1971 : le Cambodge est à feu et à sang. Saravouth a  onze  ans. Sa petite sœur Dara en a neuf. Leur  mère  enseigne la littérature au lycée français. Leur  père travaille à la chambre d’agriculture. Dans  Phnom  Penh assiégée, le garçon s’est construit un  pays imaginaire  : le  «  Royaume  Intérieur  ».
Mais un jour, la guerre frappe à sa porte. Les fondations du  Royaume vacillent. Séparé de ses parents et de sa sœur, réfugié dans la forêt sur les rives du Tonlé Sap, Saravouth devra survivre dans un pays en plein chaos, animé par  une  volonté farouche de retrouver sa famille.
Inspiré d’une histoire vraie, ce roman restitue une épopée intérieure d’une rare puissance.

Avant la longue flamme rouge a été récompensé par le Prix Orange du Livre 2020.
 
  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Guillaume Sire est écrivain et enseignant à l’université Toulouse Capitole. Il a publié trois romans : Les Confessions d’un funambule (La Table ronde, 2007), Où la lumière s’effondre (Plon, 2016) et Réelle (L’Observatoire, 2018).

 

 

Avis :

Alors que la guerre civile fait rage au Cambodge, Saravouth et Dara, onze et neuf ans, ont néanmoins pu, jusqu’en cette année 1971, mener une existence heureuse auprès de leurs parents, à Phnom Penh. Mais les combats finissent par atteindre leur ville. Séparé des siens dans la tourmente et réfugié dans la forêt, Saravouth va devoir survivre dans l’enfer d’un pays en plein chaos, avec pour seule obsession : retrouver sa famille.

Inspiré d’une histoire vraie, ce roman terrible et bouleversant commence doucement, au sein d’un cocon familial qui a jusqu’ici réussi à supporter les rigueurs de la réalité grâce au pouvoir des livres et de l’imagination. Saravouth s’est ainsi créé un monde imaginaire, alimenté par la littérature que lui fait découvrir sa mère. Le contraste entre cette poésie et la barbarie qui va venir la saccager n’en est que plus frappant, alors que, consterné, le lecteur voit bientôt sombrer les personnages, auxquels il a eu le temps de s’attacher, dans un maelstrom aussi terrifiant qu’inextricable.

Lorsque s’achève cette lecture aux allures de tornade, images et mots continuent à hanter longtemps l’esprit : pas seulement en raison des atrocités commises pendant cette guerre, mais tellement le destin de Saravouth s’avère stupéfiant de bout en bout, sa personnalité magnétique et sa force de survie impressionnante. En nous signalant le court métrage Odysseus’ Gambit, tourné sur Saravouth devenu adulte,
l’épilogue nous permet de réaliser comment la vie de cet homme est demeurée bloquée dans une impasse tragique. L’on ne peut que s’émouvoir de la stupéfiante résilience de cet être fracassé depuis l’enfance, que la mort n’aura épargné que pour lui en laisser une terrible culpabilité.

Ce livre intense et vibrant se lit en un seul souffle de sidération et vous laisse groggy, accablé par le poids de certains destins que l’on dirait tragiques par essence, et impressionné, tant par son héros malgré lui, que par l’émouvant hommage qui lui est ainsi rendu. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

— Les mots, leur dit-elle, sont des hameçons envoyés par les poètes pour creuser des sillons sous le soleil, la mer, les cimes de l’Himalaya, les jardins multicolores, les horloges mécaniques. Les mots dansent partout. Ils travaillent. Ils organisent des batailles. La vie, les étoiles, la peau, le silence, ce sont des mots. Ce sont des hameçons. Il suffit d’écouter.
Et elle leur apprend à écouter. Pas seulement avec les oreilles, mais aussi avec l’estomac, la nuque, les genoux, les mains. Les lycéens tirent les ficelles lestées par les hameçons des mots. Et ils constatent en le faisant qu’il y a toujours quelque chose au bout. Toujours quelque chose qui existe vraiment.

Saravouth a compris depuis longtemps que le Royaume Intérieur de sa mère se situait dans les livres. Les livres permettent à Phusati d’observer et de comprendre depuis le Royaume ce qui se passe dans l’Empire [Le monde réel]. E la fois des armes, des boucliers, des longues-vues, des loupes, des microscopes, des instruments de mesure et des cachettes. Depuis l’enfance, elle collectionne les mots dont elle se sert, dit-elle, « pour habiter la vie ». Elle joue de la harpe sur les cordes tendues par les poètes entre l’âme et les choses.

Si Dara s’intéresse elle aussi aux plantes, c’est surtout pour la cuisine. Seule la cuisine réussit à la tenir occupée plus de dix minutes. C’est sa manière de pratiquer la poésie et « d’habiter la vie ». Sa manière de bâtir un Royaume Intérieur. Elle sait quoi ajouter, quand, équilibrer les goûts, comment chauffer, combien de temps, le geste du poignet pour la spatule, la cuillère, le fouet. Elle tire sur les saveurs comme les poètes sur les ficelles des mots. Elle compose, recompose, extrait, transvase, transpose.

Quelques jours plus tard, un homme en complet bleu accompagné de deux soldats se présente chez les Inn. Phusati ne le laisse pas entrer. Il pose des questions à propos de la voisine. Elle répond qu’elle ne la connaît pas très bien et qu’elle n’a pas vu « cette sale Vietnamienne » depuis plusieurs mois. Thàn était peut-être déjà partie au moment du coup d’État, ajoute-t-elle. En entendant sa mère proférer ces mensonges, Saravouth comprend que la situation est grave. Il ne faut pas que l’homme en complet bleu tire sur les ficelles de ces mots-là, autrement il s’apercevra que la boîte hameçonnée au bout est vide et voudra tirer d’autres ficelles.

Phusati n’a pas moins été affectée par l’enlèvement de Reth et Bopha. Elle lit encore des livres à Saravouth mais sans conviction, luttant contre une pensée dont elle ne se serait jamais crue capable, et dont la voix la submerge aussitôt qu’elle ouvre un roman : On peut tirer les ficelles des mots autant qu’on voudra ; de toute façon on ne trouvera jamais autre chose au bout que des ficelles, encore, et d’autres mots, des millions de hameçons plantés dans le néant ; même dans la tombe, vivants, les mots nous empêcheront d’être libres ; le mot « éternité » y dévorera les cadavres qu’on lui aura donnés à manger.
 
Durant une nuit anormalement opaque, alors que Iaï ronfle en couvrant à elle seule le bruit de la pluie sur les flancs de la cabane, Saravouth, effrayé par l’obscurité, se souvient d’un passage de Peter Pan et de l’intonation un peu triste de Phusati quand elle le lui lisait. Dans ce passage, Michael, le frère de Wendy, demande à sa maman :  — Est-ce que quelque chose peut nous faire du mal du moment que les veilleuses sont allumées ?  — Rien mon chéri, répond madame Darling. Elles sont les yeux qu’une mère laisse derrière elle pour veiller sur ses enfants.

Il repense à cette soirée en famille sur un bateau à vapeur à l’occasion de la fête des Eaux, Bon Om Touk, au moment où le Tonlé Sap est au plus haut et s’apprête à changer de sens pour couler non plus vers le Grand Lac comme c’est le cas jusqu’à la fin de la saison des pluies, mais vers le Mékong et la plaine des Quatre-Bras. Ce phénomène a fait la gloire et la richesse du Cambodge. Aucun autre fleuve ne change de sens de la sorte deux fois par an. Saravouth a appris cela en classe. Pour s’adapter à ce changement, le Tonlé Sap a développé de son propre chef une combinaison inédite entre faune et flore, eau et terre, vent et pluie, neiges fondues de l’Himalaya, mousson, eaux salines, galets, limons argileux.

— Moi aussi j’aurais voulu aller à Paris, dit finalement Vanak, mais ils ne prennent que les enfants qui ne savent pas parler, ceux qui n’ont pas encore des images dans la tête. C’est ça qu’ils veulent, les Français : ils veulent des montres sans aiguilles. Je suis trop grand, tu vois (…).

C’est en haut des immeubles qu’on ressent le mieux la pression liée au siège. La ville est un corps jeté à la mer qui après avoir retenu son air en espérant retrouver la surface s’apprête à ouvrir les poumons et à avaler de grandes gorgées d’eau mortelle. Elle subit dans ses ressorts intimes une force qui n’avait pesé jusqu’ici que sur ses parois. Les murs cèdent, la guerre pénètre. Tous les jours, des roquettes tuent des civils. Des lianes parasites couvrent les arbres de fleurs suintantes. Les anomalies du réseau électrique créent près des disjoncteurs des ronflements sordides. On ne répare rien. Le crépi des immeubles part en lambeaux. Les chaussées sont constellées de nids-de-poule. Les égouts ne sont plus entretenus, les ordures s’amoncellent. Des animaux lacérés fouillent la gadoue et grignotent les câbles et le bois des portes, en proie à une détresse qui ne va pas de pair avec la servilité. 

 

 

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