Affichage des articles dont le libellé est Roman social. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Roman social. Afficher tous les articles

samedi 11 juillet 2026

Critique : "Voir venir" de Lucile Novat | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Voir venir" de Lucile Novat


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Voir venir

Auteur : Lucile NOVAT

Parution : 2026 (Editions du Sous-Sol)

Pages : 192

Accès au livre : ISBN 9782386630484  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À Saint-Denis, voisin de la nécropole royale, se trouve un étonnant et imposant édifice: la maison d’éducation de la Légion d’honneur. Vanessa est aujourd’hui surveillante dans cet internat de jeunes filles revêtant tantôt des airs de château de conte, tantôt de maison hantée. Véritable cheffe d’orchestre de ce roman choral, elle nous invite à faire la connaissance de quatre pensionnaires : Lou, Yasmine, Adèle et Suzanne. Ces adolescentes portent toutes un lourd symbole, une médaille remise à leur père ou à leur grand-père, leur clé pour entrer ici. Leur présent et leur passé s’entremêlent, le temps se détraque, jusqu’à ce drame irrémédiable, que personne n’avait vu venir. Dans un premier roman singulier, Lucile Novat détourne les codes du genre et donne à ce conte vénéneux des accents résolument modernes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Lucile Novat enseigne les lettres à des collégiens et collégiennes de Seine-Saint-Denis. En 2024 elle a publié l’essai De grandes dents (“Zones”, La Découverte). Voir venir est son premier roman.

 

Avis :

Inscrit dans le cadre chargé de symboles de la Maison d’éducation de la Légion d’honneur, ce premier roman suit quatre adolescentes dont les héritages familiaux, tissés de récits glorifiés mais aussi d’ombres, les influencent à leur insu. Contrairement à la prescience suggérée par le titre, et malgré les signes annonciateurs disséminés dans le livre, c’est à la stupéfaction générale que la sape de ces forces obscures aboutit à leur résurgence inattendue.

Au coeur de ce huis clos ritualisé, le regard complice de Vanessa, jeune surveillante bénéficiant de la confiance des pensionnaires, suit avec bénévolence ces filles dépositaires d’un passé méritoire. Parmi elles, à l’abri des hauts murs censés les préserver de l’effervescence parisienne, Lou, Yasmine, Adèle et Suzanne composent avec les exigences d’un quotidien millimétré, les alliances fragiles de l’internat et les tensions latentes qui les habitent. Au fil de leurs hésitations, confidences et élans, se précise un microcosme où l’amitié, la rivalité et le besoin d’émancipation alimentent des dynamiques souterraines qui finiront par ébranler l’équilibre apparent du lieu.

Dans cette institution demeurée fidèle à un autre âge, où les adolescentes vivent sous le poids d’un passé qu’elles n’ont pas choisi, la narration laisse deviner les déterminismes sans jamais les énoncer frontalement, donnant à percevoir, par petites touches, comment les récits familiaux configurent comportements, attentes et fragilités, jusqu’à ce que les impulsions longtemps contenues trouvent une expression imprévisible. Habile à capter ces moments infimes où un geste retenu, une parole esquivée ou un silence trop lourd révèlent ce qui travaille intimement les personnages, le texte construit peu à peu une tension sourde, d’autant plus efficace qu’elle se déploie dans un lieu où tout semble d’abord maîtrisé. Au fil de détails en apparence anodins, se forme un échafaudage invisible de contradictions, de loyautés incertaines et de failles intimes qui prépare, sans l’annoncer, l’onde de choc terminale. 

Son intrigue tenant presque entière dans cette déflagration finale, la longue observation qui y mène, au travers de portraits nuancés, plus vrais que nature, dont on découvrira qu’ils cachaient des profondeurs insoupçonnées, installe une sidération qui, à la culpabilité près, rejoint celle que l'on imagine chez l'encadrante Vanessa. Surveillante bienveillante mais tenue à distance des véritables enjeux, elle incarne cette position intermédiaire où l’on voit beaucoup sans jamais tout comprendre. Proche mais impuissant, son regard souligne la zone aveugle où se nouent les transformations décisives, rappelant que ce qui se transmet n’est pas toujours ce qui se dit.  

En équilibre entre ampleur romanesque et retenue, le livre convainc par la finesse de son observation, la cohérence de son cadre et sa manière oblique de laisser percevoir les tensions héritées qui traversent les personnages. Concentrée sur une explosion ultime après une longue installation bâtie sur les nuances et les non‑dits, l’intrigue, chorale et complexe de surcroît, peut susciter une impression quelque peu frustrante de flottement. Mais, nourrie par la précision des attitudes, les micro‑mouvements affectifs et la montée imperceptible d’un malaise, cette fiction subtilement inquiétante, qui abandonne son lecteur à des ambiguïtés non résolues et au sentiment presque coupable de n’avoir rien vu venir, séduit par l’étrange modernité d’une esthétique gothique où une institution « hantée » irradie une présence mélancolique et vénéneuse. (4/5)

vendredi 5 juin 2026

Critique : "Aqua" de Gaspard Koenig | Lectures de Cannetille

 




J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Aqua

Auteur : Gaspard KOENIG

Parution : 2026 (L'Observatoire)

Pages : 448

Accès au livre : ISBN 9791032932025  
                           en librairie

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Quand Martin Jobard, un enfant du pays devenu haut fonctionnaire à Paris, décide de briguer la mairie du village pour moderniser le réseau d’eau potable, il trouve sur son chemin Maria, la généreuse et idéaliste tenancière de l’épicerie, qui défend la source des anciens. La lutte qui s’engage va éveiller, chez les habitants, le pire comme le meilleur. Maria pourra-t-elle changer le cours des choses ?

Sur fond de crise de l’eau, Aqua met en scène une communauté rurale prise dans des contradictions contemporaines. On y croise un ministre trop pressé, une naturopathe bouddhiste, un éleveur mélancolique, une préfète amoureuse, un survivaliste flegmatique, une hydrogéologue anticapitaliste…

Entre mythologies normandes et bureaucratie locale, Gaspard Kœnig déploie tout son art de la satire sociale. Inscrivant Aqua dans le même terroir que Humus, il poursuit son exploration romanesque des quatre éléments.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Gaspard Kœnig est l’auteur d’une œuvre mêlant fictions, essais et récits. Son précédent roman, Humus (Éditions de l’Observatoire, 2023), a reçu de nombreux prix (Prix Interallié, Prix Jean-Giono, Prix Transfuge du meilleur roman français) et a été traduit dans plus d’une dizaine de langues.

 

Avis :

Après Humus, Gaspard Koenig consacre le second volet de sa tétralogie sur les quatre éléments à l’eau et à ses enjeux. Matière première indispensable, bien commun disputé et support d’imaginaires anciens, elle catalyse ici, dans une Normandie confrontée au dérèglement climatique, des tensions politiques, économiques et symboliques qui relèvent moins de l’anticipation que d’un présent à peine amplifié.

Alors que la sécheresse frappe soudain un territoire traditionnellement humide qui se croyait préservé, la crise oppose deux figures que tout distingue : Martin Jobard, haut fonctionnaire revenu au village avec un projet de modernisation du réseau, et Maria, gardienne convaincue de la source ancienne et de ce qu’elle représente pour la communauté. Leur affrontement, nourri par des visions du monde incompatibles, révèle les fragilités, les fidélités et les tensions latentes d’un village sommé de choisir entre rupture et continuité.

Davantage satire des mécanismes contemporains de décision publique que projection vers un futur hypothétique, le roman observe avec minutie comment une crise locale réactive des réflexes familiers. Entre tentation technocratique, défense affective d’un patrimoine immatériel et prolifération de discours alternatifs – du survivalisme à la spiritualité new age –, une polyphonie de voix, tantôt outrées, tantôt touchantes, alimente une critique sociale qui met en lumière des contradictions persistantes et une incapacité à agir, même lorsque la pénurie s’installe durablement. Au détour de cette mosaïque de points de vue, quelques clins d’œil à Humus – notamment l’apparition d’Arthur et de ses vers de terre – rappellent que la tétralogie compose, livre après livre, une cartographie des relations entre humains et milieux. 

Le récit repose sur la tension entre deux légitimités : d’un côté, l’expertise administrative incarnée par Martin ; de l’autre, l’expérience vécue portée par Maria. L’auteur ne tranche jamais, préférant montrer comment chacun se heurte à ses propres limites. Martin, persuadé d’apporter la solution, affronte la résistance d’un monde rural qui refuse d’être réduit à un problème technique. Maria, convaincue de défendre un bien commun, découvre la complexité d’un système hydrologique qui échappe à la seule fidélité aux anciens. En filigrane, le roman fait écho aux thèses d’Elinor Ostrom sur la gouvernance collective des ressources, montrant comment les arrangements locaux se fragilisent dès lors qu’ils sont pris dans un enchevêtrement de prescriptions extérieures. Cette dialectique confère au récit une épaisseur politique, éclairant les tensions contemporaines entre modèles bureaucratiques et réalité matérielle du terrain, où s’entremêlent contraintes concrètes et attachements affectifs parfois irrationnels.

Satire politique vive, souvent drôle et bien observée, ce roman ambitieux, qui prolonge Humus et confirme la cohérence de la tétralogie, pourra parfois sembler presque trop démonstratif, ses personnages, vivants mais dessinés à larges traits, servant davantage des idées que de véritables trajectoires romanesques. Il n’en demeure pas moins un livre stimulant, engagé et pleinement réussi, aussi pertinent dans ce qu’il interroge que plaisant à lire, et qui donne à attendre avec impatience la suite du cycle. (4/5)

 

Citations :

Les Normands ont autant de vocabulaire pour désigner l’eau qui tombe du ciel que les Inuits pour décrire la neige. Mais à présent, plus aucun mot ne convient. Ce n’est ni le broussin où l’on se perd, ni le crachin qui mouille par surprise, ni la brouasse qui colle à la peau, ni la ripleure qui laisse la place au ciel bleu, ni la harée qui picote, ni la lâchie qui gifle, ni la verse qui détruit, ni l’abernaudée qui tombe à seaux, ni la vouéchie qui se mêle au vent, ni même la déclavée qui trempe jusqu’aux os. Personne ne peut nommer ce déluge tranquille, sans bourrasque ni accalmie, qui dure depuis trop longtemps pour avoir la moindre raison de s’arrêter. 


N’est-ce pas la définition d’un bon roman : espérer ou redouter toujours un autre dénouement, même quand on le connaît déjà ?


L’eau du robinet aussi, c’est de l’eau de source. Sauf que Cristaline la prélève gratuitement, la met dans des bouteilles en plastique et la revend cent fois plus cher. J’appelle ça la privatisation d’un bien commun.


Le maïs, comme c’est joli le maïs, les belles tiges vertes, on les croquerait à pleines dents ! Sauf que ce maïs-là, il ne sert pas à nourrir les êtres humains et même pas les bêtes. Il part directement au méthanisateur. C’est plus rentable, hein ? Beau modèle : on met du pétrole saoudien dans les tracteurs, on verse du gaz russe et des phosphates chinois sur la terre, on y sème des graines de labo allemand, on en sort des fausses plantes, on les laisse pourrir et on revend le tout comme biocarburant 100 % made in France ! C’est du recel d’énergie fossile, voilà ce que c’est.


L’administration est un smiley posé sur l’absurdité du monde.


Il voudrait lui donner tort, croire encore à une certaine rationalité dans l’élaboration des politiques agricoles depuis un demi-siècle, mais il n’y parvient plus. Il admet que, derrière le foisonnement des règlements tatillons, l’essentiel puisse avoir été occulté ; que l’intérêt général ait été à la tour Séquoia ce que Dieu est à une église, un écho qui résonne partout mais ne s’entend nulle part ; que ce mur administratif qu’il a contribué à bâtir serve seulement de paravent aux voleurs et aux empoisonneurs. Il s’ouvre doucement à l’hypothèse que la République ne soit qu’une fiction utile pour la guerre et le commerce. 
— En fait, conclut Valérie, toute l’eau qu’on boit, partout dans le monde, qu’elle vienne du robinet, des bouteilles, des rivières ou du ciel, est dégueulasse. L’empoisonnement est universel. On a même retrouvé des substances chimiques dans la pluie qui tombe sur le plateau tibétain. On n’en meurt peut-être pas, ou pas trop. Est-ce moins grave pour autant ? 
Martin repense à l’intervention de cette jeune femme sous la halle de Saint-Firmin il y a déjà deux ans. Elle avait raison : l’eau peut, l’eau doit être pure. S’il n’y a plus d’eau pure, c’est que la pureté a disparu du monde.


Martin se souvient également qu’Elinor Ostrom avait reçu le prix Nobel d’économie au moment où il commençait son travail à la tour Séquoia, au sein de ce qui s’appelait encore « ministère de l’Écologie », voué à devenir successivement, au gré des renoncements politiques, « ministère de l’Environnement » puis, quand tout espoir de transformation rapide fut abandonné, « ministère de la Transition écologique », autrement dit le ministère de ce qui n’adviendra jamais (imagine-t-on un ministère de la Transition éducative ?

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 

vendredi 13 mars 2026

Critique de "L'entroubli" de Thibault Daelman | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'entroubli" de Thibault Daelman


 

J'ai aimé

 

Titre : L'entroubli

Auteur : Thibault DAELMAN

Parution : 2025 (Le Tripode)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782370554642  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un quartier populaire de Paris, une mère dévouée, parfois dépassée et excessive, tente, en dépit de l’adversité et d’un père alcoolique, d’élever cinq garçons. Chez l’un d’eux, en écho aux drames et aux joies qui le criblent depuis l’enfance, s’impose la nécessité d’écrire. Comme si la vraie vie était là, dans les mots et une mémoire démentielle. 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1990, Thibault Daelman a suivi des études artistiques et anime aujourd'hui des ateliers d'écriture créative, notamment à la Sorbonne. L'Entroubli est son premier roman.

 

Avis :

Non pas tant raconter que saisir la substance vive d’une enfance cabossée : telle est la démarche de ce premier roman nourri d’autobiographie, véritable laboratoire de langue où les souvenirs se déplient et se réinventent au gré d’une syntaxe volontairement bousculée. Né dans un milieu où les mots font défaut, Thibault Daelman montre comment leur surgissement, fragile mais têtu, finit par devenir une manière de tenir debout – et, surtout, de se libérer.

Explorant les sédiments d’une enfance passée dans une famille où amour et débrouille cohabitent avec précarité et conflits larvés, le récit suit un jeune garçon qui tente de trouver sa place dans un quotidien instable. Entre un père alcoolique dont les absences pèsent autant que les retours, une mère qui s’épuise à maintenir un semblant d’équilibre et une fratrie secouée par des turbulences erratiques, il grandit dans un environnement où l’argent manque autant que les perspectives. On le voit vivre un déménagement improvisé, subir la tension permanente entre ses parents, arracher des moments de douceur au chaos, mais aussi glisser dans un déclassement scolaire qui redouble son sentiment d’invisibilité. De fragments en ellipses, la narration retrace peu à peu le parcours d’un enfant qui, à l’aube d’un naufrage annoncé, découvre que les mots – d’abord rares, puis indispensables – peuvent offrir un abri et une échappatoire.

Deux impressions s’imposent d’emblée et ne cessent de se renforcer au fil d’une lecture partagée entre admiration et crispation. Somptueusement travaillée, l’écriture prend aussitôt le lecteur sous son charme, tout en lui rebroussant le poil au gré de libertés syntaxiques qui cabossent et tordent la langue pour en amplifier le scintillement. L’auteur cultive un déraillement contrôlé, une manière de faire vibrer les mots plutôt que de les discipliner, insufflant à son texte une personnalité indéniable – mais aussi d’autant plus irritante que s’installe peu à peu le sentiment d’une forme primant sur le propos. Les idées restent esquissées, l’émotion se perd dans l’exercice de style, et du brillant emballage émerge un noyau un peu mince. À force de privilégier l’éclat, avec panache et virtuosité, le roman semble parfois dissoudre son propre fond, comme si la langue, trop occupée à se donner en spectacle, laissait filer ce qu’elle prétendait retenir.

Demeure ainsi l’impression d’une œuvre portée par un talent stylistique évident, mais dont la puissance émotionnelle et la portée sociale s’avèrent en retrait. Le matériau autobiographique, pourtant riche et chargé d’enjeux, semble parfois moins exploré que mis en scène, tant la langue, trop consciente d’elle‑même, paraît empêcher le récit d’atteindre toute la densité qu’il promettait. On devine ce que le roman aurait pu déployer – une plongée plus incarnée dans la violence ordinaire de son univers social, une réflexion plus ample sur le déclassement – mais ces pistes demeurent en suspens, esquissées plutôt qu’accomplies. Au final, c’est un texte audacieux, souvent brillant, mais qui, privilégiant l’éclat à la profondeur – comme un musicien la mélodie aux paroles – régale autant qu’il frustre.

En somme, L’Entroubli s’inscrit dans la lignée des premiers romans salués pour leur audace formelle autant qu’interrogés pour leurs déséquilibres. Il fait découvrir la gemme d’une voix singulière, fascinante de virtuosité et de maîtrise stylistique, qui, mise au service d’une profondeur plus affirmée, ne manquera pas de révéler tout le potentiel d’un auteur à suivre. (3,5/5)

 

 

Citations : 

Quoiqu’il n’y eût eu aucune raison d’aimer notre père, quelque chose en moi y tendait. Il n’y avait après tout pas non plus de raison de ne pas l’aimer. L’aimer, cependant, eût été une faute, une trahison. Il ne fallait aimer qu’elle. Et comme elle était sa victime, le haïr était requis.


Elle l’appelait gros porc. Sa violence verbale s’accomplissait en nous, par nous. Je n’ai pas souvenir que nous l’eussions un jour appelé papa.


Lire, cependant, serait devoir mes mots à d’autres. Je ne veux devoir mon souffle à personne. Lire serait fondre ce souffle dans le vaste, l’y perdre. Je me refuse à cette communion et fais de ce refus une loi. À ainsi contraindre mon essor, je pense le saisir, le protéger, le détenir. Je jure fidélité à cette hérésie et — loyal — épouse ma méprise.   
Les mots, toutefois, sont partout. J’en suis avide. Il n’en est pas d’indifférent. Si mon regard fuit les regards, mes oreilles, elles, sont à l’affût. Aucun mot, à la ronde, ne leur échappe. Mon cerveau affamé s’en saisit et exulte.   
Mes yeux se jettent sur toute enseigne, toute inscription, toute étiquette. J’ai beau ne rien vouloir, mes yeux veulent lire. Comme chaque mot lu ou pensé appelle un monde fortuit, en cascade, je divague à l’infini.   
Parfois, les mots chantent d’eux-mêmes. Parfois, ils discourent, prétendent, dénigrent… Mais, dans le fluide verbal, la pensée est un grumeau de passage.   
Les phrases, seules, sont en puissance. Au secret de mon crâne, leur mouvance est mon état.

 

samedi 15 novembre 2025

[Ferrada, Maria José] L'homme à l'affiche

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'homme à l'affiche 
            (El hombre del cartel)

Auteur : Maria José FERRADA

Traduction : Marianne MILLON

Parution : en espagnol (Chili) en 2021,
                  en français (Stock) en 2025

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782374914060  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ramón vit dans un bidonville. Du jour au lendemain, il accepte de s’occuper d’un énorme panneau publicitaire en bord d’autoroute. Il décide d’en faire sa nouvelle maison, espérant saisir dans l’air le sens des choses. On le tient pour fou. Seuls sa compagne Paulina et son neveu Miguel lui rendent visite.
Avec un humour acerbe et une connaissance approfondie de la psychologie de l’enfant (déjà présente dans Kramp), María José Ferrada brosse le portrait d’une société qui, au nom de la paix, n’hésite pas à recourir à la violence.
Comment résister et trouver la lumière quand la cruauté et l’absurdité sont à l’œuvre ? C’est ce à quoi certains personnages de ce roman tentent de répondre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

María José Ferrada (Chili, 1977) est journaliste et écrivain. Ses livres pour enfants ont été publiés dans le monde hispanophone, en Italie, au Brésil et au Japon et ont reçu de nombreux prix, dont le Ciudad de Orihuela de poésie, Academia du meilleur livre publié au Chili (2013). Kramp est son premier roman pour adultes. Il a reçu le Prix du Cercle des critiques d’art (2017), du Meilleur roman décerné par le ministère de la Culture (2018) et le Prix de littérature de la ville de Santiago. Kramp a été publié en Argentine, Uruguay, Espagne et traduit en anglais (USA), allemand, polonais, italien, danois et  portugais du Brésil.

 

 

Avis :

Usant des ressorts narratifs qui ont fait sa renommée en littérature jeunesse, Maria José Ferrada poursuit sa transition vers le roman adulte avec un deuxième opus inspiré d’un fait réel. Sous une apparente simplicité poétique, la romancière chilienne livre une fable grave et lumineuse sur la violence sociale, vue à hauteur d’enfant. 

Miguel, onze ans, vit avec sa mère dans un quartier pauvre que la traduction nomme « bidonville » – en réalité, un ensemble d’immeubles sociaux pour travailleurs précaires. Le quotidien est morne, jusqu’au jour où son oncle Ramón quitte son emploi en usine pour devenir gardien d’un immense panneau publicitaire Coca Cola surplombant l’autoroute. Très vite, il s’installe dans la structure même de l’affiche, tel un stylite moderne, entre alcool, solitude et rêverie.

Ce geste, d’abord perçu comme une excentricité, se retrouve bientôt au coeur de toutes les attentions. Miguel, émerveillé, rejoint son oncle en cachette. Sa tante Paulina, discrète mais compréhensive, accepte cette folie au nom de la part d’amour, « peu valorisée, [qui] consiste à voir l’autre suivre son chemin ». Mais les voisins, eux, oscillent entre moquerie, rejet et violence, surtout lorsque des « Sans Maison » s’installent autour du panneau, ravivant le spectre de leur propre passé marginalisé.

Le panneau publicitaire devient alors une métaphore puissante : promesse creuse de bonheur marchand, il surplombe une communauté en quête de dignité. L’installation de Ramón dans ses hauteurs détourne ce symbole de domination économique pour en faire un espace de liberté, aussi absurde que poétique. Ce geste, en apparence fou, interroge la frontière entre marginalité et sagesse, entre folie et lucidité.

Le drame qui s’ensuit est une tragique répétition du passé semblant rappeler que, dans ce Chili fracturé par des décennies de néolibéralisme autoritaire, l’on n’échappe jamais à l’adversité du destin. Pourtant, Miguel en est témoin : c’est en s’éloignant du « bruit du monde » et des injonctions sociales que Ramón lui offre les seuls instants de liberté et de poésie de sa vie.

Avec sa prose épurée, ses images tendres et son humour discret, Maria José Ferrada transforme un fait divers en une réflexion sur la liberté, le bonheur et la résistance intime. Elle adopte une esthétique du dépouillement, presque enfantine, qui contraste avec la gravité du propos et laisse place à l’émotion brute. Grâce à un oncle en rupture et une tante fidèle à ses rêves, Miguel entrevoit un avenir qui ne serait plus une répétition du passé, mais une désobéissance douce, en même temps qu'une transmission poétique. Subtil, méditatif et décentré. (4/5)

 

 

Citations :

— Action, réaction, m’a dit Ramón un jour. 
— Ça veut dire quoi ? 
— Que la terre est ronde et que si tu jettes une pierre avec assez de force devant toi, tu la reçois dans le dos. 
— Personne n’a autant de force, ai-je allégué. 
— Action, réaction, a-t-il répété, sans tenir compte de ma réponse.


— Tu aimes mon potager, Miguel ? demanda-t-il au bout d’un moment. 
— Quel potager ? 
— Celui-ci, et il désigna l’horizon qu’on voyait au-dessus des collines. 
— Ce n’est pas un potager. 
— Comment ça ? J’ai semé des ampoules et vois comme elles ont poussé vite. 
La nuit était tombée et Ramón ne se trompait pas : les lumières nées des fenêtres, des lampadaires et des voitures qui empruntaient la route à cette heure, ressemblaient aux citrons et aux oranges brillantes qu’un jardinier étourdi aurait laissé tomber dans le jardin de la nuit. 
— Je vais prendre un demi-kilo, dis-je au bout d’un moment. 
— Un demi-kilo de quoi ? 
— De lumières.


Une part de l’amour, peu valorisée, consiste à voir l’autre suivre son chemin.


Ramón parti vivre dans une affiche, Paulina ne tarda pas à comprendre qu’il ne redescendrait pas, mais plutôt que de le lui demander elle le laissa rester là-haut. Je ne pouvais pas leur en vouloir. Personne ne m’avait demandé de croire à la plaisanterie – « Qu’il est grand, ton fils », « Comment va ton père ? » – et à partir de là j’avais créé une famille imaginaire qui avait duré encore moins longtemps qu’une vraie. Ce n’était pas si grave. Tous ceux qui, comme moi, avaient réussi à vivre au-delà de dix ans, avaient la carapace épaisse d’un cafard.


 

samedi 26 octobre 2024

[Guéna, Pauline] Reine

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Reine

Auteur : Pauline GUENA

Parution : 2024 (Denoël)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Il se réveille en sursaut. Les cris et les rires des enfants ne sont pas ceux de l’école du village, mais c’est bien l’odeur sèche du béton et celle, suffocante, de la tôle chauffée à blanc qui ont mêlé dans sa sueur et dans la crasse les années et les lieux. Il se redresse, sa prise sur l’arme resserrée, aux aguets. Les enfants se sont tus. Comme les oiseaux. »
Marco est tueur à gages. C’est un professionnel fiable et efficace qui a toujours honoré ses contrats. Jusqu’à ce jour d’été où Marco va tuer par amour.
Sa cavale commence. À ses trousses, le milieu, la police et un jeune journaliste en quête de gloire. Devant lui, rien d’autre que l’été qui n’en finit pas, et la femme qu’il aime.  

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Pauline Guéna est romancière et scénariste. Elle est notamment l’autrice du Fleuve (prix du Premier Roman Edmée-de-La-Rochefoucauld, 2004), de L’Amérique des écrivains (avec Guillaume Binet, Grand Prix des lectrices de Elle, 2014) et de 18.3, une année à la PJ (2020). L’adaptation de 18.3 au cinéma par Dominik Moll, sous le titre La Nuit du 12, a reçu sept césars en 2023, dont celui du meilleur film.

 

 

Avis :

Léan est journaliste, rubrique des faits divers. Lui qui rêve de journalisme politique ne se doute pas encore qu’une affaire pourtant misérable va bousculer sa vie. Le patron d’un bar miteux a été abattu dans la nuit. Les caméras de surveillance ont tout filmé, le coupable est un certain Marco, tueur à gages chevronné qui n’a cette fois pris aucune précaution pour se couvrir. Il y a aussi un témoin, Reine, la jeune femme qui travaillait au bar. Mutique face aux interrogatoires de police, elle porte sur le corps de nombreuses traces de sévices. Il apparaît très vite que cette Equatorienne exilée en France vivait exploitée et maltraitée par le bistrotier, un homme violent impliqué dans divers trafics, et que c’est l’amour qui a inopinément poussé le tueur à abattre le tortionnaire. Un crime sans préparation, sur le point de faire tomber ce jusqu’ici insaisissable professionnel du meurtre sur commande.

Ce qui frappe dans le récit, c’est d’abord l’extrême réalisme des scènes et des personnages. L’auteur est scénariste, en plus d’avoir suivi, il y a quelques années, le quotidien de la PJ de Versailles. Quelques plans suffisent pour suggérer, autour de la scène de crime, d’abyssales ellipses de violence et de noirceur que les enquêteurs de police avec Reine et notre journaliste en ce qui concerne Marco vont chacun de leur côté nous aider à combler. Les parcours respectifs de Reine et de Marco sont dès l’enfance distordus par une brutalité inexorable qui ne leur laisse aucune chance. Elle subit en silence, victime résignée rebondissant sans espoir de calvaires en nouvelles épreuves. Lui a tiré à lui le manche de la violence, l’empoignant jusqu’à en faire son gagne-pain. Ces deux-là ne pouvaient que se reconnaître, unis par une souffrance semblable pourtant destinée à les séparer. S’extirpe-t-on jamais de l’engrenage du mal, que l’on reste victime ou que l’on passe bourreau ?

Dans une grande économie de moyens et en séquences particulièrement visuelles, Pauline Guéna réussit à suggérer la complexité derrière la scène de crime la plus limpide. L’un a tué, l’autre est complice, mais responsabilités et culpabilités vont bien au-delà de leur couple. Et sans exonérer le meurtrier dont le portrait dans son ensemble pèse lourd dans la noirceur, force est de voir en lui l’être humain acculé quasiment de naissance, sans jamais le choix des armes.

Polar bref et efficace, mais plus encore roman social inspiré d’une réalité brutale, un livre coup de poing, noir et bien serré, où les racines du mal s’avèrent bien plus intriquées que l’on ne voudrait le croire. (4/5)

 

 

Citations :

On n’en finit pas à sa guise avec la vie. On attend, on patiente, on endure. On ne s’appartient pas, on est au monde.


Sous la peau brûlante de Marco, les morts s’agitent et suppurent de ses plaies comme s’ils voulaient sortir. Il marche entre les carcasses, son grand-père sur ses jambes arquées se détourne de lui avec une moue de mépris, Gentellini est assis par terre, l’air étonné, sur une table d’autopsie gît le corps de Pépé Lanzaro, le garçon qui pleurait dans la cabane en Guyane, Lee-Roy, pleurniche d’un air accusateur ; il aperçoit la flamme folle des cheveux de la femme enceinte dont il n’a jamais su le nom, reconnaît ce matelot avec qui il aimait jouer aux cartes assassiné par un amant dans son sommeil, plus loin, un Marocain à plat ventre gratte la terre avec ses doigts, et le chien de son grand-père le fixe de ses yeux vairons et gronde, découvrant ses crocs.


 

dimanche 16 juin 2024

[Wright, Richard] L'homme qui vivait sous terre

 

 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'homme qui vivait sous terre
            (The Man Who Lived Underground)

Auteur : Richard WRIGHT

Traduction : Nathalie AZOULAI

Parution : 1941 en anglais (Etats-Unis),
                  2024 pour la version intégrale
                  en français (Christian Bourgois)

Pages : 240

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Fred Daniels, un jeune homme noir, se fait arrêter par la police à la fin d’une journée de travail, alors qu’il s’apprêtait à retrouver sa femme sur le point d’accoucher. Un double meurtre a été commis dans le voisinage, et la police a besoin d’un coupable : ce sera Fred Daniels. Mais il parvient à s’échapper presque miraculeusement. Une plaque d’égout qui se soulève lui donne envie de s’y glisser. Il découvre la ville par en dessous, grâce à des connexions insoupçonnées entre le système des égouts, les caves et les souterrains de la ville. Il parvient ainsi à survivre, à se nourrir, et même à entendre le chant des églises. Puis, il décide de remonter à la lumière…

La version originelle d’un texte de Richard Wright enfin publiée : L’Homme qui vivait sous terre est connu dans sa forme courte, en tant que nouvelle. Restauré comme roman, dans une langue évocatrice, on découvre un grand livre sur le racisme, aux accents kafkaïens.

Écrit dans les années 1940 – juste avant le succès de Black Boy – ce roman se lit comme une dénonciation de la violence de l’Amérique raciste du milieu du XXe siècle. À l’époque du mouvement Black Lives Matter, il résonne puissamment.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Richard Wright est né en 1908 à Natchez. Son premier roman, Un enfant du pays (1940), lui confère une renommée immédiate qui fait de lui le premier grand romancier noir américain. À partir de 1946, il vit à Paris où il est accueilli par Jean-Paul Sartre et le groupe des Temps modernes. Il est mort en 1960.

 

Avis :  

Ecrit dans la foulée du succès d’édition Native Song qui fait alors de Richard Wright « l’auteur noir le plus en vue d’Amérique », L’homme qui vivait sous terre est d’abord refusé par son éditeur, effrayé par sa dénonciation sans fard du racisme dans l’Amérique de ces années 1940. Le livre finit quand même par paraître, mais réduit par la censure au format de nouvelle. Avec quelque quatre-vingts ans de retard, il nous est enfin proposé dans sa version d’origine. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’a rien perdu de sa force d’impact !

Un jeune Américain, Fred Daniels, s’apprête à rentrer chez lui après sa journée de travail, lorsqu’il est arrêté par la police. Un double meurtre vient d’avoir lieu dans le quartier et lui qui passait par là avec sa peau noire fait un coupable fort opportun. Malgré son évidente innocence, ses aveux soutirés au terme d’un passage à tabac suffiront aisément à clore l’affaire. C’est tout ce qui compte pour des autorités jugées sur leur apparente efficacité. De toute façon, que pèse ce pauvre gars seul au monde face aux préjugés, mis à part une fragile épouse enceinte et un employeur particulier en l’occurrence absent pour plusieurs semaines ?

Son sort semble donc scellé, quand l’énergie du désespoir lui donne la force de s’échapper. Aux abois, il se glisse par une bouche d’égout entrouverte et se retrouve en un instant « hors du monde ». Là, sous terre, il survit de rapines en perçant les murs de caves et de sous-sols qui, comme autant de périscopes pointant sur le monde, lui ouvrent par la même occasion de subreptices échappées sur la vie privée des hommes. Viendra pour lui le moment de regagner la surface, impatient de partager sa nouvelle compréhension des égarements humains. Sauf qu’entre-temps, les vrais coupables du meurtre auront été identifiés et que ce fou intempestivement ressurgi pour débattre de sa culpabilité deviendra cette fois, toujours pour son malheur, un chien dans un jeu de quilles…

Le récit présente clairement deux faces. Il y a d’abord, côté pile, le réalisme à couper le souffle d’une peinture du racisme et des violences policières qui n’a rien perdu de son actualité, preuve en est l’affaire George Floyd en 2020. Puis, côté face, en même temps que le protagoniste se retrouve à errer dans un envers du monde en jouant les passe-murailles, l’allégorie prend le dessus. Dans ce qui se manifeste comme une folie croissante, en réalité une aliénation causée par la totale incommunicabilité entre Fred Daniels et le monde et par le sentiment de culpabilité en résultant, s’incarne le malaise d’une population noire américaine obligée de faire son chemin, comme elle peut et non sans dommages, dans une société qui ne la reconnaît pas et où elle ne peut donc non plus se reconnaître.

L’auteur s’en explique dans le complément à cette édition, intitulé Souvenirs de ma grand-mère. Il y revient sur l’extrême religiosité de cette dernière, façon pour elle de rendre vivable un monde qui ne l’était pas en s’en extrayant par la création d’une bulle artificielle. Elle aussi vivait attachée au monde, mais hors du monde, dans une dimension parallèle devenue nécessaire à sa santé mentale, puisque, Noire, les codes dominants des Blancs la renvoyait à une étrangeté troublante et dépersonnalisante. Dans ce roman, Richard Wright indique avoir voulu « mettre un homme hors de la vie tout en le maintenant dans la vie, exactement comme [s]a grand-mère. » Brodant alors librement autour de ce thème constitutif, comme la musique de jazz inventée par les Afro-Américains enroule ses improvisations autour de son rythme central, il conclut avoir écrit, avec ce livre, « un morceau de jazz en prose. »

Rares sont les romans d'une telle intensité narrative. Ce cri de révolte aura mis plus de huit décennies avant de pouvoir enfin retentir intact et, force est de le constater, toujours terriblement d’actualité. C’est aussi une œuvre d’une grande qualité littéraire et artistique, dont la genèse expliquée par l’auteur permet d'en comprendre l’importance toute personnelle. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Car c’est ainsi que lui apparaissait désormais le monde d’en haut, comme une forêt sauvage où rôdaient la mort et des bêtes aveugles.
 

Dès lors que quelqu’un prend pour acquis de s’exprimer sur son sort misérable et d’improviser à partir de cette tonalité de base, l’intensité est garantie. Et c’est cette sorte d’intensité que j’ai essayé d’obtenir dans L’Homme qui vivait sous terre. 
 

Tout ça m’amène à parler d’un autre aspect de l’écriture qui pourrait découler ou relever de cette forme fondamentalement noire qu’est le jazz. Dès mes débuts, j’ai découvert que j’aspirais à atteindre un certain point dans mon histoire. Je veux dire par là que je commence à raconter une histoire mais que je sais quand cette histoire commence réellement : quand mon personnage rompt. Que veut dire rompre dans ce sens ? Eh bien, dans toute bonne histoire, il me semble qu’on arrive à un point où le personnage devient fluide, où, à travers un faisceau d’événements, il atteint un point de tension où l’auteur peut faire de lui ce qu’il veut, où tout peut coller. C’est comme un train à grande vitesse qui avance de plus en plus vite jusqu’à aspirer et soulever sur son passage tous les matériaux qui flottent mollement le long de la voie ferrée. C’est ce point dans une histoire qu’atteint un personnage rudement mis à l’épreuve lorsqu’il oublie ses habitudes, ses origines, son autocensure, son déterminisme et que, se sentant libre, il agit avec une latitude que le cadre étroit de sa vie quotidienne ne lui donnait pas. Il me semble que c’est ce qui arrive dans une chanson de jazz : quand le rythme s’impose suffisamment, on peut introduire toutes sortes de variations surprenantes. À dire vrai même, on les attend quand on écoute la musique ou qu’on lit l’histoire, sans bien sûr savoir ce qui va arriver. C’est cette incertitude même quant à la suite qui crée la tension dramatique…
 

Pour le personnage, cette rupture représente à mes yeux ce moment dans la vie où le passé se retire et où il doit, s’il veut continuer à vivre, se lancer dans l’inconnu pour créer un monde, un monde nouveau, où revivre. Selon moi, à tort ou à raison, la marque de la bonne littérature réside précisément dans cette capacité à créer du nouveau, dans la liberté, la nécessité et la volonté de créer ce nouveau.
 

Mais j’avais beau le remarquer, je voyais bien que l’idée d’un homme qui se retire du monde ressemblait étonnamment à la vie de ma grand-mère : elle s’était, dans sa vie religieuse, retirée du monde aussi loin qu’on puisse le faire, avait vécu dans le monde autant qu’on puisse y vivre sans avoir rien à voir avec lui. Et voilà que je donnais une expression à tout ça d’une manière que j’espérais artistique.
 

Pendant que j’écrivais L’Homme qui vivait sous terre, toutes ces idées tournaient dans ma tête : ma grand-mère et la culpabilité qu’elle avait à l’égard de l’existence, sa façon d’être dans le monde et en dehors. Toutes les images et tous les symboles du livre ne sont que des improvisations autour d’une basse continue et sous-jacente, comme un musicien de jazz qui improvise à la trompette. Je ne savais jamais quelle image ou quel symbole allait se présenter mais j’allais d’une phrase à l’autre en me laissant guider par l’émotion. On peut dire que, d’une certaine façon, L’Homme qui vivait sous terre est un morceau de jazz en prose, enfin, si, comme moi, vous n’avez pas peur du mot « jazz ».


 

mercredi 17 avril 2024

[Kingsolver, Barbara] On m'appelle Demon Copperhead

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : On m'appelle Demon Copperhead
            (Demon Copperhead)

Auteur : Barbara KINGSOLVER

Traduction : Martine AUBERT

Parution :  en anglais (Etats-Unis) en 2022,
                   en français
(Albin Michel)
                   en 2024

Pages : 624

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Déjà, je me suis mis au monde tout seul. Ils étaient trois ou quatre à assister à l’événement, et ils m’ont toujours accordé une chose : c’est moi qui ai dû me taper le plus dur, vu que ma mère était, disons, hors du coup. » Demon Copperhead

Né à même le sol d’un mobil-home au fin fond des Appalaches d’une jeune toxicomane et d’un père trop tôt disparu, Demon Copperhead est le digne héritier d’un célèbre personnage de Charles Dickens. De services sociaux défaillants en familles d’accueil véreuses, de tribunaux pour mineurs au cercle infernal de l’addiction, le garçon va être confronté aux pires épreuves et au mépris de la société à l’égard des plus démunis. Pourtant, à chacune des étapes de sa tragique épopée, c’est son instinct de survie qui triomphe. Demon saura-t-il devenir le héros de sa propre existence ?

Comment ne pas être attendri, secoué, bouleversé par la gouaille, lucide et désespérée, de ce David Copperfield des temps modernes ? S’il raconte sans fard une Amérique ravagée par les inégalités, l’ignorance, et les opioïdes – dont les premières victimes sont les enfants –, le roman de Barbara Kingsolver lui redonne toute son humanité. L’auteur de L’Arbre aux haricots et des Yeux dans les arbres signe là un de ses romans les plus forts, couronné par le prestigieux prix Pulitzer et le Women’s prize for fiction.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1955, Barbara Kingsolver est l’une des grandes voix de la littérature américaine contemporaine. Son œuvre, qui compte des romans tels que L’arbre aux haricots, Les yeux dans les arbres, ou Un autre monde (Prix Orange du Livre), reflète ses préoccupations sur le monde et la société : la place des femmes, les inégalités sociales, la relation au vivant, et la protection de l’environnement. Barbara Kingsolver vit aujourd’hui en Virginie.

 

 

Avis :

De David Copperfield à Demon Copperhead… C’est après avoir visité la maison de Charles Dickens que Barbara Kingsolver s’est décidée à écrire sur ce sujet qui la hante : la pauvreté endémique qui, combinée aux ravages des opioïdes, décime la population rurale de sa région des Appalaches, laissant sur le carreau, comme le garçon au coeur de ce roman, des ribambelles d’orphelins promis à l’enfer sur terre.

« Tout le monde vous le dira, les enfants de ce monde sont marqués dès la sortie, tu gagnes ou tu perds. » Pour Demon Copperhead, le jeune narrateur contraint « de se mettre au monde tout seul » par une mère junkie gisant inconsciente sur le sol de son mobil-home, la naissance devait en effet s’avérer la prémonition de toute une vie à se battre seul contre le sort d’un monde méprisé et incompris : celui des « rednecks » ou culs-terreux, ces Américains pauvres et blancs des zones rurales, en particulier du Sud et des Appalaches, caricaturés par l’Amérique des métropoles en dégénérés ignares, alcooliques et violemment intolérants, dans les faits abandonnés par les pouvoirs publics à l’existence invisible de laissés-pour-compte de l’Histoire.

« Tout ce qui pouvait être pris a disparu. Les montagnes avec leurs sommets explosés, les rivières qui coulent noires. » Depuis que l’exploitation forestière, la culture du tabac et l’industrie du charbon ont entamé leur déclin, laissant derrière elles chômage, absence de perspectives et pauvreté, la région des Appalaches est exsangue. « Il n’y a plus de sang à donner ici, juste des blessures de guerre. La folie. Un monde de douleur, qui attend qu’on l’achève. » Alors, au marasme socio-économique est venu s’ajouter une catastrophe sanitaire. Attirés comme des vautours par la vulnérabilité d’une population, marquée dans sa chair par des emplois souvent usants et accidentogènes, mais sans guère d’accès aux soins médicaux, les fabricants d’opioïdes ont inondé la région d’« inoffensifs » anti-douleur, usant, comme les procès récents ont commencé à le révéler, de tous les stratagèmes pour promouvoir des produits éminemment addictifs, portes d’entrée aux drogues dures. Aujourd’hui, la Virginie occidentale bat le record des morts par overdose aux Etats-Unis. Environ un enfant sur quatre doit y grandir sans ses parents détruits par les stupéfiants.

Ces gens qui sont ses voisins, Barbara Kingsolver nous fait pénétrer dans leur tête et dans leur peau. Crédible et réaliste jusque dans la langue gouailleuse oscillant entre la naïveté et la trop grande lucidité d’un jeune garçon privé d’enfance, la narration de son parcours par Demon Copperhead nous confronte de l’intérieur au rouleau compresseur de l’injustice, de la souffrance et du désespoir. Laissé orphelin par la violence et la drogue, il va devoir se battre pour tenter de se construire malgré les défaillances du système de placement familial et les pièges de l’addiction. Heureusement, entre ses mauvaises rencontres et fréquentations d’une part, ses propres béances intérieures d’autre part, il trouvera aussi sur son chemin suffisamment de personnages magnifiques de force et de générosité pour contrer les préjugés et changer le regard sur ceux que l’on présente habituellement en bloc comme un affreux ramassis d’indécrottables arriérés.

Un grand, riche et très long roman, couronné du prix Pulitzer, qui fait comprendre l’humiliation de cette Amérique-là, emmurée dans ses difficultés au point de voir en sa peau blanche le seul dernier vestige de sa fierté et, en un certain Trump, l’espoir d’être enfin compris. (4/5)

 

 

Citations :

Enfant de junkie, junkie aussi. En grandissant, il va devenir tout ce que tu veux pas connaître : dents pourries et regard de zombie, la galère d’avoir à planquer son matos dans le garage pour qu’il se fasse pas la malle, le motel loué à la semaine, tapi bien à l’écart de la route touristique. Ce gamin, s’il voulait avoir une chance de goûter aux belles choses, il aurait dû se faire livrer chez une mère riche ou intelligente ou chrétienne, en bref une mère clean. Tout le monde vous le dira, les enfants de ce monde sont marqués dès la sortie, tu gagnes ou tu perds.
 

Il se trouve que Melungeon est un de ces fameux mots. Inventé pour détester certaines personnes jusqu’au jour où ils se le sont approprié et ont dit, Allez vous faire foutre, je prends. Ces gens étaient mélangés, toutes les couleurs plus du sang cherokee et aussi portugais, qui avant était un truc à part, c’est-à-dire pas blanc. La raison pour laquelle ils se sont mélangés c’était qu’à l’époque des pionniers, le comté de Lee était comme maintenant, les gens avaient pas même un pot pour pisser. Étant fauchés comme les blés ils ont juste pris du bon temps et se sont retrouvés avec des bébés de toutes les couleurs. S’ils allaient ailleurs, ces gamins entendaient le mot de haine, Melungeon. Mr Dick disait que c’était une autre façon de dire Pauvre bâtard de merde.
 

Nous on pensait en gros que Dieu avait fait du comté de Lee le trou du cul du monde du travail.
« Ce n’est pas Dieu », il a dit. (…)
« Ne pensez-vous pas, nous a-t-il demandé, que les mineurs voulaient une vie différente pour leurs enfants ? Après toutes les histoires que vous avez entendues ? Ne pensez-vous pas que les compagnies minières le savaient ? »
Ce qu’elles faisaient, nous a-t-il expliqué, c’est qu’elles barraient la route à toute possibilité, à part aller au fond des mines. Pas seulement ici, mais aussi à Buchanan, Tazewell, dans tout l’Est du Kentucky, ces comtés ont été achetés en totalité : terres, hôpitaux, palais de justice, écoles, tout appartenait à la compagnie. On avait pas tant que ça besoin d’être éduqué pour être mineur, alors ils ont laissé les écoles pourrir. Et ils ont bien veillé à ce qu’aucune fabrique ou usine ne passe la porte. Rien que le charbon. Encore aujourd’hui, il faut en faire du trajet pour trouver un autre boulot. Pas un hasard, a dit Mr Armstrong, et pour une fois on l’a cru, parce qu’au fond de nos pauvres boîtes crâniennes les pièces du puzzle s’assemblaient et c’est toute la terrible logique de notre monde qui nous apparaissait. Les pères en caleçon à la maison à siffler leur bière, les mères à l’épicerie avec leurs bons alimentaires. Les recruteurs de l’armée avec leurs boutons dorés venus récolter leur jackpot de personnes sans avenir. Merde.
Le problème quand on étudie nos origines c’est qu’on finit par avoir envie de frapper quelqu’un, par exemple Bettina Cook et tout le tintouin. (Faut pas rêver. Son père étant à la tête des supporters de football et grand donateur.) Autrefois nous menions une vie honnête, consacrée tout entière à Dieu et au pays. Puis le monde a changé. Désormais, il n’y a plus de Dieu, et plus de pays, mais l’idée que le charbon est un don de Dieu, tu l’as toujours dans le sang et t’as envie d’y croire. Parce que sinon c’est une arnaque de plus à bord de ce train qui a sillonné nos montagnes depuis que George Washington est passé et a mis son équipe au boulot pour abattre nos arbres. Tout ce qui pouvait être pris a disparu. Les montagnes avec leurs sommets explosés, les rivières qui coulent noires. Les miens sont morts d’avoir essayé, ou pas loin, accros que nous sommes à l’idée de rester en vie. Il n’y a plus de sang à donner ici, juste des blessures de guerre. La folie. Un monde de douleur, qui attend qu’on l’achève.
 
 
« Quand j’étais petit, il a dit finalement, on faisait ce qu’on nous disait. C’est si dur que ça ? »
J’ai répondu qu’on était probablement plus paumés aujourd’hui à cause de la télé et du reste.
Il a demandé pourquoi, enfin. Qu’est-ce qui était si perturbant ? Je crois pas qu’il voulait que je balance sur Maggot, il se demandait juste sincèrement ce qui était si dur pour nous. Par rapport à avant. J’ai dit que peut-être la différence était qu’on voyait tout ce qu’on n’avait pas. Ceux dans le monde qui étaient plus riches que nous faisaient toutes sortes de conneries et s’en tiraient comme ça. Ça te fout les boules. Ça te perturbe.


Un parent mort est un drôle de fantôme. Si t’arrives à en faire une sorte de poupée, que tu la mets dans la maison où il a vécu, avec ses vrais vêtements et tout le reste, ça t’aide à te le représenter comme une personne, pas juste un trou dans l’air en forme de personne. Ce qui t’aide à te sentir un peu moins comme un enfant invisible en forme de personne.


« T’as pas idée des gens à qui elle a affaire. Ils débarquent tous les jours pour se faire prescrire des médocs. Ils sont prêts à raconter n’importe quoi pour avoir leurs antidouleurs. Genre calculs dans les reins. Ils emportent le flacon dans les toilettes et se piquent le doigt pour mettre du sang dans leur échantillon d’urine. Elle sait qu’ils achètent les médecins, mais si elle dit non, y en a qui deviennent vraiment mauvais. Qui lui crient dessus, la traitent de sale pute. » (…)
« Maman dit que la moitié de ces gens savent même pas qu’ils sont dépendants. Ils ont juste pris ce que le docteur leur a dit de prendre, et maintenant ils sont en manque et ne comprennent pas vraiment ce qui leur arrive. Tout ce qu’ils savent, c’est que maman leur a supprimé leurs médicaments et qu’ils ont l’impression qu’ils vont crever. »


Y avait des jeunes à l’intérieur, les plus grands jouaient au basket. Noirs tous autant qu’ils étaient, aussi entièrement que chez nous on était tous blancs, et vu l’allure de la rue, tout aussi fauchés. On vivait là où on était né. Peut-être qu’il fallait payer un supplément pour pouvoir se mélanger. 


Notre premier rendez-vous après la mort de Vester : le centre anti-douleur.
Celui où elle allait se trouvait à l’ouest de Pennington Gap dans un centre commercial tout en longueur qui semblait s’être fait bombarder, de même que les autres boutiques alentour. Cela dit, y avait peut-être deux cents voitures garées sur le parking. Sept heures du soir un dimanche, des files de gens qui attendaient de pouvoir entrer. Des femmes et des enfants endormis dans des voitures, des hommes allongés sur le trottoir. Comme il pleuvait, la plupart étaient blottis sous l’auvent mais certains étaient juste debout sous la pluie, comme s’ils trouvaient même plus la force d’y croire. (…)
Elle a regardé à travers le rideau de pluie et a fait, Oh. Y avait plus de monde que d’habitude. On était en mai, le premier du mois, le comté tout entier venait de toucher les minima sociaux. Je lui ai dit que je me voyais pas faire la queue, on serait encore là à minuit, et elle a dit, Sois pas bête, on entre pas, nous. Tous ces gens attendent de voir le médecin pour avoir leur ordonnance. Les nôtres elles viennent de papa, on est juste ici pour vendre ses médocs.
(…)  j’ai observé les allées et venues, essayant d’y comprendre quelque chose. T’avais ceux qui attendaient d’entrer, et ceux qui s’arrêtaient dans leurs vieilles Chevy, sortaient leurs sacs en papier et repartaient avec de l’argent. Faisant leur petit business. Dealer, t’imagines que c’est un truc de jeune, mais y avait là des tas de gens plus vieux. Je dis bien vieux, genre pattes folles et déambulateurs. Chique de tabac dans la joue, casquette de chasse avec le rabat baissé. Mr Peg se serait fondu dans le décor. J’ai pensé au soir où Kent lui avait donné un bon pour des échantillons gratuits, et Mrs Peggot avait dit qu’elle les jetterait dans les toilettes. Elle était loin de se douter, ils auraient pu venir ici et les échanger pour un mois de commissions. Ces vieux ploucs vendaient ce qu’ils avaient, tout comme Mr Peg, à l’époque où il avait toutes ces bouches à nourrir, vendait les chevreuils qu’il chassait et les tomates de leur jardin. On fait avec ce qu’on a.


Je lui ai demandé ce qui se passait si tu entrais dans cette clinique. Elle a dit, Tu donnes l’argent et on te fait l’ordonnance. Tout le monde sort avec exactement la même chose, la sainte trinité : Oxy, Soma, Xanax. Mais y en a plein qui poireautent tellement longtemps qu’ils se tapent une crise de delirium dans la salle d’attente. Elle avait l’habitude de récupérer les ordonnances de Vester chez Walgreens, de retirer la provision nécessaire pour les jours à venir, puis de venir direct ici pour vendre le reste. Une fois elle s’était fait presque deux mille dollars. T’as juste à repérer ceux qui sont en crise ou qui vomissent.


Elle m’a expliqué que les gens du laboratoire Purdue épluchaient les données avec leurs ordinateurs et qu’ils ciblaient des endroits comme le comté de Lee parce que c’étaient des mines d’or à leurs yeux. Ils repéraient les médecins qui avaient le plus de patients en invalidité, puis envoyaient leur armada de commerciaux à l’attaque.


Tommy m’a montré la photo de Big Tom. Ok, pas terrible. J’ai essayé de lui expliquer que c’était humain, qu’on avait tous besoin de s’en prendre à quelqu’un. Le beau-père qui file des claques à la mère, elle qui crie après le gamin, lui qui se venge sur le chien. (Non pas qu’on en avait un. Mais j’avais collé une trempe à mes Transformers.) C’était nous le chien de l’Amérique. Chaques catégorie de personnes a son nom propre, sauf nous, va savoir pourquoi. Beaufs, ploucs, péquenauds, pas de majuscules.

dimanche 24 mars 2024

[Clairville, Agnès (de)] Corps de ferme

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Corps de ferme

Auteur : Agnès de CLAIRVILLE

Parution : 2024 (HarperCollins)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Quand on prend leur veau, les vaches chargent. Même si elles n’ont plus de cornes. Elles courent comme des génisses, sans la joie. Leur plainte envahit l’air froid. Traverse les prés. Frappe les carreaux de la ferme. S’insinue dans les oreilles. Elle devient un bourdonnement qui empêche de penser à autre chose. Qu’à cette mère qui appelle son veau. »

Tandis qu’ils œuvrent à leur survie, rien n’échappe aux animaux de la ferme. L’inquiétude de l’éleveur acculé par les échéanciers, les batailles des fils à mesure qu’ils grandissent, les pas de la femme, plus lourds que d’ordinaire. La vache, la chienne, le chat sont les vigies d’un monde rythmé par la vie et la mort. Leur ronde silencieuse ne connaît pas le contretemps. Mais dans cette ferme une tragédie a cours et personne n’en devine rien. Parce que les hommes sont aveugles, les bêtes vont témoigner.
 
Avec ce huis clos à ciel ouvert, où les cris des bêtes se mêlent aux secrets des hommes, Agnès de Clairville s’attache à renverser le regard. Qu’ont à nous dire les animaux sur notre rapport à la naissance et à la filiation ? Ici, l’animalité commande tout et les mots bousculent, jusqu’à l’inattendu.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Agnès de Clairville est née en Normandie et vit aujourd’hui à Marseille. Scientifique de formation, elle a d’abord travaillé la photographie avant de se dédier à l’écriture. Corps de ferme est son deuxième roman.

 

Avis :  

Corps de ferme ou corps de femme ? Après un premier roman sur les silences familiaux autour des violences sexuelles, Agnès de Clairville, ingénieur agronome de formation, poursuit sur la voie de l’indignation avec l’ingrate condition paysanne. Les seuls témoins de son huis clos silencieux étant les animaux de la ferme, c’est à eux, vache, chien, chat, oiseau, qu’elle laisse le soin de la narration.

Invisible aux yeux de tous, même de ses acteurs principaux aveuglés par leur quotidien, une tragédie se joue depuis des années dans le monde clos de cette petite exploitation agricole. Seules les bêtes, comme le choeur d’une tragédie grecque, ont tout loisir d’en ressentir instinctivement les tensions et d’en observer les manifestations. C’est la pluralité de leurs voix et de leurs points de vue, exprimés à la première personne du singulier dans un langage viscéralement descriptif qui nous immerge, loin de toute sentimentalité anthropomorphique, dans la réalité sensorielle, ses bruits, ses odeurs, la chair et le sang de cet univers, qui permet peu à peu au lecteur de se construire une idée globale de la situation.

Il faut dire qu’entre aléas divers et implacable pression des factures, le quotidien au sein de cette ferme n’est pas seulement harassant du petit matin au coucher du soleil. La pression est écrasante, qui risque à tout moment de mettre cette famille sur la paille, aussi frugale et dure à la tâche que soit leur existence. L’on n’a donc pas le temps de se complaire aux sentiments et à l’introspection. Chacun fait face en silence et sans se plaindre, le père tout en rudesse et coups de gueule, les deux fils dans la rivalité de leurs conflits croissants, et la mère dans la résignation fatiguée qui alourdit chaque jour un peu plus son pas et ses mouvements.

Pourtant, tapi au plus secret du corps de ferme, le drame qui attend son heure finira bien, sordide mais si humain, par se déclarer au grand jour. Pari gagnant, l’audacieux parti-pris narratif permet à l’auteur d’aborder très naturellement l’impensable, dans une réalité brutale et nue, simplement factuelle et terriblement douce-amère, qui interroge notre rapport à la vie et à la mort, à la maternité et à la filiation, à la violence et à la domination des plus faibles.

Une réussite que ce second roman construit selon une perspective des plus originales et qui permet à l’auteur d’aborder avec sensibilité et pudeur un sujet qui ne s’y prêtait a priori pas aisément.  (4/5)