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lundi 15 juin 2026

Critique : "Les cogne-trottoirs" de Bartabas | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les cogne-trottoirs" de Bartabas


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Les cogne-trottoirs

Auteur : BARTABAS

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782073129963  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Ce qu’ils virent ce jour-là fut si incroyable qu’ils ne purent en rendre compte ; les enfants furent traités de menteurs et les adultes d’affabulateurs. Même l’escouade de policiers, arrivés en nombre pour dissiper l’attroupement et verbaliser les fauteurs de troubles, resta en arrêt et tomba le képi. Les regards étaient somptueux. À la fin, l’angelotte et l’âne, immobiles sur la corde, en équilibre l’un sur l’autre, vibraient en silence au même diapason. »
Une jeune fille muette s’enfuit de chez son oncle après y avoir mis le feu et se réfugie dans la forêt, accompagnée de son âne. Une rencontre menant à l’autre, ils échouent à Paris, dans une troupe de saltimbanques, les Baladins du Temple. De la place Saint-Eustache à Montparnasse, sous la houlette de l’Amiral, les membres de cette joyeuse tribu de marginaux donnent des spectacles de rue, font la manche, défient l’ordre bourgeois. Renommée Cascabelle, l’adolescente va recueillir leurs confidences, découvrir la liberté et partager leurs excès, leurs rêves et leurs chagrins…
Avec Les cogne-trottoirs, roman d’apprentissage mettant en scène le duo touchant d’un âne funambule et d’une môme qu’un drame a privée de parole, Bartabas signe un premier roman halluciné, lyrique et gouailleur, au style éblouissant.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Bartabas, fondateur du théâtre équestre Zingaro, est l'auteur de plusieurs récits parus aux éditions Gallimard. Les cogne-trottoirs est son premier roman.

 

Avis :

Les cogne‑trottoirs sont les artistes de rue, les marginaux et les existences cabossées qui vivent au ras du bitume, à la fois leur scène, leur refuge et parfois leur seule certitude. Bartabas met en lumière ce peuple invisible dans un premier roman comme enchanté, porté par une plume somptueuse aux fulgurances flamboyantes, où la fiction embrasse pleinement la fragilité et la part de rêve de ces trajectoires bohèmes.

Après un acte de rupture radicale qui l’arrache au viol et à la brutalité, Cascabelle, toute jeune encore, prend la route sans projet ni destination. Sa rencontre avec un funambule lui offre la compagnie indéfectible d’un âne de cirque et l’initie à l’art du fil, grâce auquel elle trouve sa place au sein de la troupe menée à Paris par l’Amiral, au cœur d’un tourbillon haut en couleur de numéros de rue, d’amours tumultueuses et même de découvertes littéraires. Dans ce microcosme en perpétuel mouvement, sans cadre ni cadence, on vit dans un déséquilibre choisi, un désordre quotidien d’où jaillissent créativité débridée et intensité affective.

Bartabas excelle à transposer dans l’écriture ce qui fait la force de son univers scénique : une attention extrême aux corps, aux gestes et aux présences, et une vraie capacité à faire surgir la poésie du plus humble. Loin de tout misérabilisme, il donne à voir la rue comme un espace de création brute, un territoire où l’art naît de la nécessité autant que du désir. La trajectoire de Cascabelle, oscillant entre fuite, apprentissage et réinvention, porte en elle une réflexion plus large sur la survie, la métamorphose et la puissance réparatrice du collectif. Souple et lumineuse, traversée d’élans oniriques, la langue se fait le miroir de cette communauté mouvante et bigarrée : heurtée ou lyrique, sèche ou baroque, toujours au plus près de l’émotion, elle montre combien la beauté peut surgir là où on ne l’attend pas, dans un équilibre précaire, sur un fil tendu entre chaos et grâce.
 
Le fondateur de Zingaro signe ici un premier roman époustouflant, étonnant et sans pareil. Son écriture, vibrante et poétique, retranscrit l'univers des saltimbanques avec une tendresse, un humour et un sens du détail qui transcendent ce récit d’apprentissage sincère et à fleur de peau. Dans une cohérence artistique remarquable, son langage scénique se transpose naturellement en littérature, conservant sa force visuelle et émotionnelle. Sans une once de complaisance, ce récit de vies précaires et chahutées déploie un ton onirique, parfois absurde mais toujours lumineux, révélant la beauté fragile et la solidarité quasi familiale de ces êtres pour qui la liberté est à la fois un art de vivre et une puissance créatrice pleinement assumée. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Pour travailler dans la rue, si Andrea ne veut pas être malmenée, arrêtée et amendée pour outrage public aux mœurs, elle doit retrouver son corps d’homme. Assise devant son miroir, avant de se désempourprer, elle reste un long moment à contempler son visage… sa créature… Effacer cette image, c’est détruire ce qui regarde en elle-même, c’est quitter la vérité pour montrer un mensonge. C’est un travestissement à l’envers. Pour composer son personnage, il lui faut revenir à son être premier. Ce retour à l’origine la bouleverse chaque fois. C’est comme si elle se lavait d’avoir voulu être. Maintenant, elle accouche son nouveau visage d’une main experte, la face couverte de blanc, les lèvres bordées de noir et le sourcil en circonflexion. Elle s’inspire du personnage de Joel Grey dans Cabaret, qu’elle a vu au cinéma. Elle a été séduite par ce maître de cérémonie, dandy explosif et inquiétant, un peu androgyne, qui lance des œillades magnétiques. Elle s’habille d’une queue-de-pie dont les poches sont aménagées, d’un plastron blanc et d’un chapeau claque. Comme par magie elle instaure un corps aux frontières fluctuantes, non pas un corps imaginaire, mais son propre corps apte à la transgression.


Autour du cercle, l’Amiral allume des flammèches à l’aide de coton imbibé d’essence. D’une flamme il réveille le soir pétrifié, puis plonge sa main de chair et de feu dans un seau plein de neige. L’Ange difforme et pathétique regarde se lever l’arc en ciel et glisse dans l’air glacé. La Castafiore emmitouflée chante l’aubade à l’amour et assoit les solitudes. L’Érudit raconte des fables noires qui laissent les enfants songeurs, la manche prend des allures de conte de Grimm. La jeune fille et son âne marchent dans le ciel avec la franchise des étoiles. Quand ils habitent le cercle, les Baladins s’offrent tout entiers. Ils livrent leurs âmes à la rumeur des passants. Cette lumière qui illumine leurs regards, ce déséquilibre profond entre l’acte d’offrir et celui de recevoir, cette beauté brutale qui les traverse et que l’on ne peut acheter ni vendre, c’est dans l’espérance de telles choses qu’ils vivent. La manche est une offrande, un suicide, une flamme dans la neige. Un monde congédié.

 

lundi 7 février 2022

[Swift, Graham] Le grand jeu

 



 

J'ai (finalement) beaucoup aimé

 

Titre : Le grand jeu (Here We Are)

Auteur : Graham SWIFT

Traductrice : France CAMUS-PICHON

Parution : en anglais en 2020,
                   en français (Gallimard) en 2021

Pages : 192

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un vent de magie souffle sur la jetée de Brighton au cœur de l’été 1959. C’est dans le théâtre de cette station balnéaire anglaise que se produisent chaque soir Jack Robbins, Ronnie Deane et Evie White. Cet époustouflant trio offre aux vacanciers du bord de mer un spectacle de variétés à nul autre pareil. Sur les planches, ils deviennent Jack Robinson, malicieux maître de cérémonie, Pablo le Magnifique, magicien hors pair, et Eve, sublime assistante au costume étincelant. Le succès ne se fait pas attendre et leur numéro se retrouve bientôt en haut de l’affiche. Le charme n’opère d’ailleurs pas uniquement sur scène : au fil de l’été, les deux amis succomberont l’un et l’autre à celui, irrésistible, d’Evie. Au risque de tout perdre.
Avec délicatesse et maestria, Le grand jeu nous plonge dans les coulisses des spectacles de magie et redonne vie à une époque disparue. Graham Swift révèle une fois de plus son talent de conteur et livre une bouleversante histoire d’amour, de famille et de mystère.

  

Un mot sur l'auteur : 

Né à Londres en 1949, Graham Swift est l'auteur de romans et de recueils de nouvelles qui l'ont classé parmi les écrivains les plus remarqués de sa génération. Traduits dans de nombreuses langues, ses livres lui ont valu plusieurs prix littéraires. Trois d'entre eux ont été adaptés au cinéma. Le grand jeu est son onzième roman.

 

 

Avis :

Cet été 1959 à Brighton, le spectacle de variété animé par le présentateur vedette Jack Robinson rencontre un succès inédit. Les estivants se bousculent pour assister à l’époustouflant numéro de magie de Ronnie Deane - alias Pablo le Magnifique -, assisté de sa sublime compagne Eve - Evie White à la ville. Si Jack et Evie sont montés très jeunes sur les planches, Ronnie doit sa vocation au hasard. Evacué à la campagne par sa mère juste avant le Blitz en 1940, il a passé les années de guerre chez les Lawrence, un couple âgé sans enfant qui l’a choyé. C’est dans leur propriété de l’Oxfordshire, qu’ébloui, l’enfant des quartiers populaires de Londres a découvert l’art de la prestidigitation, au cours d’une initiation qui devait s’avérer décisive pour son avenir. Mais, à Brighton, Jack tombe lui aussi sous le charme d’Evie. Le triangle amoureux risque bien de compromettre la belle affiche du spectacle…

Le grand jeu est l’un de ces romans dont les immenses qualités n’apparaissent qu’après maturation dans l’esprit du lecteur. Ainsi, ce n’est qu’en toute fin de sa lecture, jusqu’ici dominée par un contrariant sentiment d’ennui et l’impression que l’alchimie n’opérerait jamais, que ce qui m’était apparu comme les errements un peu décousus de la narration, dans un dédale de retours en arrière et d’allusions au fil conducteur bien peu apparent, a pris sens tout d'un coup. Enfin, l’émotion est alors apparue, en une bouffée de nostalgie et de tristesse, et une soudaine révélation : quel magnifique personnage que ce Ronnie.

Un peu comme Evie et Jack réaliseront avec retard, dans une confusion de remords plus ou moins avoués et coupables, le formidable panache de Ronnie et l’irréparable conséquence de leurs choix, le lecteur met donc du temps à cerner l’ampleur du « grand jeu » au coeur du récit : un idéal de scène autant que de vie, chez un homme, qui, ébloui dans l’enfance par l’amour inespéré d’un père de substitution, n’aura de cesse, son existence durant, d’en sublimer le magique héritage.

Alors, avec Ronnie, la magie devient poésie pure. Elle semble la projection transcendée d’un miracle d’émotions et de marques d’amour reçues dans l’enfance, et que l’homme s’entend à préserver des flétrissures qui viennent habituellement faire oublier aux adultes leurs rêves et leurs éblouissements d’enfants. Et si c’est bien cette poésie et cette pureté d’émotion qui émerveillent tant ses spectateurs, c’est aussi le doute quant au bien-fondé de leur sacrifice, motivé par l'ambition et le choix du matérialisme, qui continue longtemps à hanter Evie.

Cette histoire doucement triste, qui vient d'une très jolie façon nous rappeler combien souvent nos peurs et nos priorités matérielles nous font oublier le vrai sens de la vie, transforme presque en coup de coeur une lecture pourtant commencée dans l'ennui, et qu'il faut peut-être reparcourir une seconde fois pour en apprécier toute la profondeur. (4/5)


Citations :

Or qu’y a-t-il de plus extraordinaire : que les magiciens puissent transformer une chose en une autre, même faire disparaître et réapparaître les gens, ou que les gens puissent être présents un jour – ou, tellement présents – et plus le lendemain ? A tout jamais. Elle aurait pu dire ce genre de choses lors du déjeuner avec Georges, mais elle ne le fit pas. Et George aurait pu l’écouter et répondre : » Eh bien, Evie, voilà qui demande réflexion. » Toutes choses étant relatives.

Ecoute-moi, George, puisqu’on est là pour honorer la mémoire de ce vieux Jack, qu’y a-t-il de plus extraordinaire : que les acteurs se transforment en ces autres personnes – comment diable s’y prennent-ils ? - ou que les gens deviennent de toute façon ce qu’on n’aurait jamais pensé qu’ils puissent être ? Evie White. Danseuse de revue. Bête de scène. Toujours prête, au fond. Et même ancienne assistante d’un magicien. Mais, comme la suite le montra, femme d’affaires intraitable qui avait l’œil à tout.


 

lundi 11 janvier 2021

[Dusapin, Elisa Shua] Vladivostok Circus

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Vladivostok Circus

Auteur : Elisa Shua DUSAPIN

Parution : 2020 (Editions ZOE)

Pages : 176

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

A Vladivostok, dans l’enceinte désertée d’un cirque entre deux saisons, un trio s’entraîne à la barre russe. Nino pourrait être le fils d’Anton, à eux deux, ils font voler Anna. Ils se préparent au concours international d’Oulan-Oude, visent quatre triples sauts périlleux sans descendre de la barre. Si Anna ne fait pas confiance aux porteurs, elle tombe au risque de ne plus jamais se relever. Dans l’odeur tenace d’animaux pourtant absents, la lumière se fait toujours plus pâle, et les distances s’amenuisent à mesure que le récit accélère. 
Dans ce troisième roman, Elisa Shua Dusapin convoque son art du silence, de la tension et de la douceur avec des images qui nous rendent le monde plus perceptible sans pour autant en trahir le secret.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1992 d’un père français et d’une mère sud-coréenne, Elisa Shua Dusapin grandit entre Paris, Séoul et Porrentruy. Diplômée en 2014 de l’Institut littéraire suisse de Bienne (Haute Ecole des Arts de Berne), elle se consacre à l’écriture et aux arts de la scène.

 

 

Avis :

Les acrobates Anton, Nino et Anna préparent un numéro de barre russe pour le concours international de cirque d’Oulan-Oude, en Sibérie orientale. La narratrice Nathalie, une jeune costumière française, les rejoint à Vladivostok où, pendant deux mois, elle assiste à leur entraînement, dans l’enceinte d’un cirque déserté entre deux saisons. A l’approche de la compétition, tous se rendent en plusieurs jours de train jusqu’au lieu de la rencontre…

Il ne se passe pas grand-chose dans cette histoire qui pourrait presque, à première vue, laisser la frustration d’un goût de trop peu. C’est que tout le talent d’Elisa Shua Dusapin se retrouve ici contenu dans la suggestion et le non-dit, dans la saisie d’impressions fugaces où l’essentiel se laisse deviner sans jamais se dévoiler. Nathalie, dans un moment suspendu de sa vie, une parenthèse dépaysante qui exacerbe sa sensibilité aux mille détails d’un environnement qui la désarçonne, se retrouve observatrice, comme au travers de la déchirure momentanée d’un rideau, de l’envers du décor circassien, en compagnie de personnages endurcis qui ont appris à cacher soigneusement leurs failles. Obstinément tendus vers la perfection d’un art auquel ils ont tout sacrifié et pour lequel ils acceptent de risquer quotidiennement leur vie, Anton, Nino et Anna masquent sous leur fierté brusque et taciturne, sous leurs costumes de lumière et sous leurs sourires de parade, les drames, la douleur et la peur qu’ils taisent au fond de leur chair et de leur âme.

Renforcé par le lugubre délabrement du vieux bâtiment, tout droit sorti de l’époque soviétique, qui les héberge, et par les dures conditions climatiques de l’hiver sibérien qu’ils traversent interminablement en train, un parfum de tristesse et de nostalgie imprègne le texte. L’on est frappé de l’impitoyable contraste entre, d’un côté, la vie sombre, précaire et spartiate, et de l’autre, la brillante renommée, de ces athlètes au sommet de leur art. Et l’on reste le coeur serré face à l’indéfectible solitude d’êtres qu’une discipline de fer a, depuis le plus jeune âge, contraints d’oublier leurs sentiments et leurs fragilités.  

Ce troisième roman de l’auteur n’a sans doute pas le pouvoir de séduction immédiat des deux précédents. Mais il distille un charme qui, pour être plus discret, n’en cesse pas moins de vous imprégner bien après la dernière page. Surtout, il vous laisse impressionné par l’extraordinaire puissance de suggestion qui investit ses mots. (4/5)

 

Citations :

Il rentre dans les coulisses. Les lumières s’éteignent. Avant de le rejoindre, je me retourne sur la piste. Un rayon de réverbère s’infiltre par la fêlure. Il jaunit les gradins, vieillit tout d’un siècle. La lumière finit par buter sur la contrebasse. Couchée sur le côté, on dirait qu’elle attend, lasse de s’égosiller, l’archet en travers des hanches, les spectateurs du lendemain.

Ensuite ils prennent la barre. Anna se place entre eux. Elle lance au plafond un sac de sable qu’ils doivent rattraper sans se regarder. Elle pose une chaise sur la barre, en équilibre sur deux pieds. Ils la maintiennent le plus longtemps possible. Ils bougent à peine. Parfois Léon me rejoint, m’explique l’importance de ce genre d’exercices, car les porteurs prennent en charge toute la stabilité de l’acrobate, qui ne doit surtout pas chercher à s’équilibrer lui-même. Il dit qu’il faut s’imaginer Anna à la place de la chaise, s’en remettre aux porteurs avec autant d’inertie. C’est l’une des grandes difficultés de la barre russe.

Un bébé apprend plus vite à rester debout qu’un adulte à lâcher prise.

 

 Du même auteur sur ce blog :

 
 



 

lundi 27 avril 2020

[Baricco, Alessandro] Smith & Wesson





J'ai aimé

 

Titre : Smith & Wesson

Auteur : Alessandro BARICCO

Traductrice : Lise CAILLAT   

Parution : en italien en 2014,
                en français en 2018 chez Gallimard

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

«Maintenant je résume : on attendait un tas de choses de la vie, on n’a rien fait de bien, on glisse peu à peu vers le néant, et ce dans un trou paumé où une splendide cascade nous rappelle tous les jours que la misère est une invention humaine et la grandeur le cours naturel du monde.»
Année 1902, Tom Smith et Jerry Wesson se rencontrent au pied des chutes du Niagara. L’un passe son temps à rédiger des statistiques météorologiques ; l’autre à repêcher les corps engloutis par les rapides. Rencontre exceptionnelle, comme celle que les deux types font avec Rachel Green, jeune journaliste prête à tout pour dénicher le scoop du siècle, même à embarquer Smith et Wesson dans son projet loufoque : plonger dans les chutes du Niagara et s’en sortir vivante. Tout le monde en rêve, personne ne l’a jamais fait. Il ne reste alors qu’à se glisser dans un tonneau, défier les lois de la physique et sauter. Nous avons tous besoin d’une histoire mémorable, d’un exploit hors norme pour réaliser quelque chose qui nous soit vraiment propre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Alessandro Baricco est né en 1958 à Turin. Il est l’auteur de romans et d’essais traduits dans le monde entier. La Jeune Épouse est son dernier roman paru aux Éditions Gallimard en 2016.

 

 

Avis :

En 1902 à Niagara, Tom Smith, inventeur féru de statistiques météorologiques, et Jerry Wesson qui, parfait connaisseur des lieux, s’emploie à repêcher les cadavres des nombreux suicidés des fameuses chutes, font la connaissance de l’audacieuse Rachel Green : frustrée de ne pas parvenir à percer dans le monde masculin du journalisme, la jeune femme a décidé de créer son propre scoop en tentant la descente des chutes du Niagara à bord d’un tonneau. Elle compte bien être la première à se sortir vivante de ce toboggan de l’extrême…

Les malicieuses allusions aux Tom & Jerry du dessin animé et aux Smith & Wesson des armes à feu confirment que, même si une Annie Edson Taylor de soixante-trois ans fut bien la première à sortir vivante d’une descente en tonneau des chutes du Niagara en 1901, organisée à grand renfort de publicité, le récit est avant tout une fantaisie burlesque et railleuse.

Dotée d’indications musicales qui la rythment comme une partition, cette pièce de théâtre est l’occasion de s’interroger sur le courage ou la folie de ces hommes et de ces femmes capables de mettre en jeu leur vie pour, au mieux tenter de s’accomplir ou de réaliser un rêve, au pire pour essayer d’exister ou pour devenir célèbres. Dans le collimateur de l’auteur, l’on a vite fait de repérer la recherche de notoriété et de gloire instantanées devenue si commune dans notre société médiatisée, et en particulier dans le monde du spectacle. A quelles extrémités notre narcissisme et l’appât du gain sont-ils capables de nous mener ?

Sur un ton léger et ironique, associant la musique à l’élégance du texte, Alessandro Baricco nous livre une comédie dramatique satirique qui se moque de notre fascination pour la célébrité, souvent devenue une fin en soi, poursuivie à tout prix et par n’importe quel moyen. (3/5)


La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis du Printemps 2020

dimanche 9 février 2020

[Bassignac, Sophie] Le plus fou des deux






Coup de coeur 💓💓

Titre : Le plus fou des deux

Auteur : Sophie BASSIGNAC

Editeur : JC Lattès

Année de parution : 2019

Pages : 304






 

 

Présentation de l'éditeur :

Que répondre à un inconnu qui vous met au défi de l’empêcher de se suicider le soir du réveillon  ? Qu’on va l’aider, bien sûr, à changer d’avis. Surtout si, hasard ou prédestination, vous avez déjà été confronté à la même sommation trente ans plus tôt par votre propre père…
Marionnettiste célèbre, Lucie Paugham va ainsi commettre l’imprudence de faire entrer un inconnu dans sa vie. Au risque de faire voler en éclats tout ce qu’elle a construit.
Illusion, trahison, humiliation et désir de vengeance sont au cœur de ce roman d’une noirceur jubilatoire, dressant l’autoportrait sans concession d’une artiste totale livrée à des passions qui la dépassent.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Sophie Bassignac est l’auteur de plusieurs romans remarqués parus chez JC Lattès, dont Mer agitée à très agitée (2014), Séduire Isabelle A. (2016) et La Distance de courtoisie (2018). Le plus fou des deux est son neuvième roman.


Avis :

Le père de la narratrice s’est donné la mort lorsqu’elle avait quinze ans. Des décennies plus tard, le drame, douloureusement enseveli par la famille sous une chape de silence, refait soudain surface, lorsque, devenue marionnettiste et auteur de spectacles reconnus, Lucie se sent obligée de venir en aide à un inconnu qui menace de se suicider. Cette intrusion du passé et d’un homme profondément ébranlé dans le fragile équilibre que s’est construit Lucie, aura des répercussions auxquelles personne ne s’attendait.

Un je ne sais quoi d’originalité agrémente ce récit qui entraîne le lecteur, charmé et curieux, dans l’univers très personnel de Lucie. Les thèmes abordés sont nombreux : entre le poids de la culpabilité suscitée par le suicide d’un proche et le travail de sape du déni et des secrets, la difficulté de se construire dans une relation parentale sclérosante à vie, les réflexions sur la création artistique et la découverte de l’art de la marionnette, l’intérêt rebondit sans jamais fléchir, savamment entretenu par une intrigue riche en surprises. La plume affûtée de Sophie Bassignac a l’art du mot juste et nous dessine des personnages tout en nuances et contrastes, évoqués avec tant de vérité qu’ils en crèvent les pages.

Eclairé par une pointe d’humour décalé et parfois cruel, pimenté d’observations percutantes et rédigé dans un style dynamique, voici un roman très attachant, doté d’une singulière personnalité et d’une vraie authenticité. Une très jolie surprise et un très gros coup de coeur. (5/5)



Citations :

La vie n’est ni un parcours linéaire dont notre naissance et notre mort seraient les points A et B, ni un cercle parfait refermé sur lui-même à la manière des contes de fées. Croire à ces figures-là, c’est ignorer nos errances, leur beauté et leur essentielle inutilité. Le destin n’est que l’histoire relue et corrigée de notre vie, une histoire qui commence par la fin, écrite par les autres le lendemain de notre mort.

Nos références culturelles sont les signes extérieurs de notre richesse intérieure.

Une création chassant l’autre, il faut avancer, aller vers le mieux, courir après cet inconnu qu’on porte en soi et dont on ignore la forme qu’il prendra. L’artiste crée son propre suspense et joue son va-tout avec un plaisir onaniste qui, sans cesse, le régénère et le ravage.

Philippe avait la grippe. Il avait repoussé son voyage en Afrique du Sud et traînait sa misère à la maison. Nous vivons ensemble depuis vingt ans mais notre appartement ressemble plus à une gare de transit qu’à un lieu où nous nous posons. Philippe malade et moi coincée dans mon sas pré-spectacle, nous imitions une vie de couple ordinaire et faisions l’expérience de la promiscuité. Assommé par la fièvre, Philippe ressemblait à ces jouets mécaniques qui, arrêtés dans leur course par un obstacle, cherchent en brûlant l’énergie de leur pile comment se retourner pour reprendre leur course en sens inverse. Incapable de se concentrer, il ouvrait des livres qu’il abandonnait sur le canapé, son habituel  enthousiasme en berne et son humeur maussade. Souffrants, les hommes sont des enfants qui veulent qu’on leur prépare les coquillettes que leur faisaient leurs mères. Sa présence prolongée à la maison s’apparentait à une expérience périlleuse. Perturbée, notre habitude de n’en avoir aucune se déréglait exactement comme son opposée chez les autres.

Changer, c’est se renier. C’est pourquoi on change si peu. C’est accepter d’avoir perdu du temps, admettre qu’on s’est trompé et qu’on a gâché une partie de notre unique et précieuse existence.


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